Souvenirs du Maroc - Georges Stobbaerts - E-Book

Souvenirs du Maroc E-Book

Georges Stobbaerts

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Beschreibung

Il y a des moments dans la vie où l'on éprouve le besoin d'écrire ou de parler de sa jeunesse. Il n'est pas question, ici, d'écrire un livre. Écrire un livre, disait un écrivain dont j'ai oublié le nom, c'est la "mort d'un arbre". Écrire pour les autres, c'est un rude travail, où l'attention est toujours en éveil pour choisir tout ce qui touche notre sensibilité. Écrire pour soi, c'est la grande respiration, c'est déposer, c'est nous regarder tels que nous sommes, c'est rire de nous-mêmes, c'est se laisser aller aux tendres délicatesses. Mais le trait de notre écriture se retourne très souvent contre nous-mêmes, les pages sont souvent révélatrices. Il est bon cependant, arrivé à mon âge, de se laisser aller à des abandons, à des secrets, ce qui, pudique comme je suis, n'entre pas dans mes habitudes. J'ouvrirai donc par l'une des pages de ma mémoire, cet itinéraire vécu dans ma jeunesse sur la voie étroite que j'ai choisie contre toute attente familiale. Bifurcation qui causa très certainement un bouleversement dans mon propre mariage. Je reconnais aujourd'hui que j'ai consacré une grande part de mon existence à témoigner de la réalité de la sagesse, "Voie", "Do", bien avant de connaître moi-même cet éveil, et j'ai encore beaucoup à faire… Après la dernière opération de mon cancer, j'ai réalisé que peut survenir une ouverture globale, et ceci à tout moment, et pour n'importe qui. Suivre une voie seul, c'est un haut risque, l'être humain n'est pas toujours équipé pour cette lumière, car elle est plus forte que l'obscurité. L'ego peut nous entraîner dans la folie, s'il n'a pas été travaillé.

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Veröffentlichungsjahr: 2015

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Governo do Estado de Pernambuco

Governador do Estado: Paulo Henrique Saraiva Câmara

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Produção Editorial: Marco Polo Guimarães

Direção de Arte: Luiz Arrais

Revisão: Mariza Pontes

Coordenação de projetos digitais: Rodolfo Galvão

Capa: China Filho

Design digital: China Filho e Edlamar Soares

Aux élèves du Maroc

Cette aventure spirituelle qui s’est déroulée au Maroc est toujours pour moi une source de joie. Parmi ces noms privilégiés que j’ai cités se trouve aussi le vôtre.

Cette réflexion ne m’est pas inspirée par la contemplation du ciel, une nuit d’été sans nuage à “Tenchi” quand les astres palpitent plus fort et nous invitent à nous unir en esprit à l’Univers... elle m’est dictée par cet autre ciel plein de mystère que sont vos visages. Oui, vous mes élèves, mes amis, mes maîtres.

Ceux qui sont restés fidèles à l’amitié jusqu’à ce jour, ceux que je rencontre encore aujourd’hui, lors de nos cours annuels à Casablanca, ont les traits de fidélité, de vertu, que je pense à mon âge savoir reconnaître. Vous restez fidèles à la voie qui fut toujours matière à discussion, parfois complexe, dans la recherche d’innovation; notre maturité sur ce chemin a commencé à se faire entendre: “calme, réfléchie, solennelle”. La compréhension nous remettait en confiance dans notre démarche. Cela nous unit encore un peu plus.

Tout cela m’a stimulé quand j’en avais le plus besoin et a contribué à ma propre évolution.

Nous avons vécu de magnifiques moments, dans différents plans de conscience, dans la joie et aussi dans la sérénité. Certains anciens me rappellent que nous n’avions jamais confondu le plan de “l’essence” avec le plan de l’existence.

Je vous rappelle à nouveau que je ne suis encore qu’un modeste disciple de ce chemin. J’ai passé comme vous des épreuves de la Vie, avec de nombreuses illusions qui ont été aujourd’hui éclairées par l’expérience.

Aujourd’hui le lieu du “Budo Club du Maroc” n’existe plus, pourtant son nom résonne toujours en moi et me rappelle qu’un Dojo ne se limite pas à ses murs, à ses installations, à son emplacement, à son lieu géographique où l’on étudie la voie: il s’étend à tout l’Univers.

Dans ce lieu, il y avait de nombreux “corps” mais il y avait un seul “cœur”. Il y avait nos cœurs “unis”, sans discrimination, chacun de vous fut mon compagnon de route. Toutes ces amitiés sont gravées dans ma mémoire, certains ont déjà atteint l’autre rivage de la vie. Mais pour moi ils sont encore là et me rappellent que nous sommes seulement des passants sur cette terre...

Je sais que certains d’entre vous sont encore reliés à la même source que moi, et témoignent, encore aujourd’hui, dans leurs enseignements ou dans leurs vies, la même réalité.

Vous devez savoir aussi que la séparation géographique entre le Portugal et le Maroc n’a pu effacer dans ma mémoire ces échanges, ces dialogues du passé.

Je songe souvent dans la brume qui monte cet automne à certains de vos visages qui m’ont fait confiance dans leur écoute. Ils étaient “les amis qui savaient écouter silencieusement”.

Ils m’ont appris à rester à l’écoute des longues litanies des peines et des soucis des autres. J’appris ainsi avec eux à oublier les miens, pour que seul existe celui qui parle. Oui, vous êtes là, dans mes soirées parfois nostalgiques de ce temps qui passe, parfois trop vite. J’ai le souvenir de certains regards, pénétrants, doux, indéfinissables qui me redonnent, à ce vieil arbre du tapis que je suis qui ne peut même plus se mettre à genoux, une sève nouvelle qui ravive la flamme de mon enseignement.

Une sève nouvelle pour que je puisse veiller plus encore à ce que les racines s’enfoncent plus profondément dans la terre labourée par les sages des temps passés.

Ces souvenirs reflètent tout à la fois la douceur, la grandeur, la bonté et la paix du jardin qui m’entoure.

Puis-je oublier qu’un jour où je pensais que j’allais quitter ce monde, j’ai eu aussi une pensée pour vous.

Nous avons pratiqué, transpiré ensemble, communiant dans une même idée, dans un même sentiment de l’Univers, tous ensemble nous cherchions la beauté du geste! Qui n’était pas seulement un plaisir esthétique, elle était une “belle vertu” comme nous dit l’enseignement oriental, cela nous faisait vivre.

Il y a eu dans ce Dojo, j’en suis plus conscient aujourd’hui, comme un souffle de l’esprit, pour les croyants et les non croyants, pour les détachés, les fervents, les fidèles et les infidèles. Oui! Un souffle qui nous a rassemblés, et rappelé à tous que nous sommes quand même des hommes, des frères, chacun dans ses différences!

J’ai toujours aimé le désert

On s’assoit sur une dune de sable

On ne voit rien

On n’entend rien

Et cependant quelque chose

Rayonne en silence…

“Le Petit Prince”,

Antoine de Saint-Exupéry

Remerciements : Nos remerciements à Fátima Patriarca e Marie-Agnès Then pour leur dévouement et appui tout au long de la rédaction du livre.

“ Deux voisins se disputaient un terrain, chacun disant: “Cette terre m’appartient”.

Nasreddine, qui passait par là, s’allongea, l’oreille contre le sol.

“Mais que fais-tu ? “ demandèrent les deux hommes.

“J’écoute ce que dit la terre”

Et qu’est-ce que tu entends ?

“La Terre dit que vous lui appartenez tous les deux, et que vous feriez bien d’en prendre

soin “.

Préface par Faouzi Skali

La beauté, dit un proverbe arabe, n’est pas dans les choses mais dans le regard que l’on porte sur elles. Si l’on veut découvrir un parcours subtil et toujours surprenant de la beauté, il nous faut ici suivre le regard que le Maître Georges Stobbaerts porte sur les êtres et les choses. Il est tout imprégné de cette bienveillance compassionnelle, porté par une conscience objective, colorée d’une touche d’humour, d’une juste distance y compris, et surtout, par rapport à soi-même.

Sur l’une de ces pages lumineuses Maître Stobbaerts cite ce vers: «Le vin est l’espoir de la vigne». La sérénité, la simplicité et l’humanité de ce regard n’est-il pas l’espoir réalisé du cheminement de toute une vie. Le «vin de l’esprit» si cher au Soufisme?

Lorsque j’ai rencontré Maître Stobbaerts la première fois, une chose m’a immédiatement touché et a été le déclic de cette relation d’amitié, de fraternité d’âme, qui nous a liés depuis. Rien dans son attitude ne traduisait une quelconque posture physique ou mentale. Il ne cherchait nullement à impressionner, ni par des paroles sages, éloquentes, ni par une quelconque prétention. Comment un homme qui a traversé les étapes de la vie par la rencontre de tant de sages et d’enseignants, par le compagnonnage de vrais Maîtres des Arts Martiaux japonais, dans leur compréhension la plus spirituelle et la plus authentique, comment peut-il être simplement “lui-même”?

Je comprenais tout le travail de “déconditionnement” accompli sur soi pour en arriver là. L’humilité, qui est la seule qualité spirituelle que personne ne peut s’attribuer sans précisément la perdre est, pour moi, le signe tangible d’un chemin authentique.

Ce n’est que progressivement, au fil des rencontres, comme je le découvre maintenant au fil de ces chapitres, que toute une vie de spiritualité et de sagesse se révèle dans les miroirs des rencontres que nous offre l’existence. Chaque expérience, chaque état intérieur, chaque regard singulièrement authentique est aussi universel.

Tous ces personnages nullement simplifiés mais, chacun à sa façon, profondément mystiques, que Maître Stobbaerts a rencontrés, nous donnent la conviction que nous les avons nous-mêmes rencontrés. Ainsi en est-il de cette danse de la vie dont il est ici souvent question et qui est comme une réplique à un proverbe, parait-il portugais: “ Dieu écrit droit avec des lignes courbes ”.

Bien des années avant de rencontrer Maître Stobbaerts mon chemin avait croisé quelques personnages cités. Maître Taisen Deshimaru, le Docteur Claude Durix… mais que je découvre ici dans la lumière d’un autre temps et, pour Claude Durix, dans cette lumière du Maroc que le Maître restitue avec la force de son profond amour pour cette terre.

Je n’étais pas à ce moment à Casablanca, et je ne fréquentais pas le Centre de Budo mais je comprends parfaitement, comme si je l’avais vécu moi-même, cette atmosphère, ces rencontres.

C’est dans ce regard simple et bienveillant du Maître que s’est révélé, chez le menuisier traditionnel Mbarek, sa dimension de Maître d’Aïkido et sa capacité à déployer, au propre comme au figuré, son énergie de chat.

Avec des réactions qui étonnent, comme, dirait Nasruddine, à propos de la lumière: “ On ne sait ni d’où elle vient ni où elle va!”.

Lorsque j’avais créé moi-même, il y a plusieurs années à Fès, le Festival des Musiques Sacrées du Monde, Maître Stobbaerts que j’avais rencontré une première fois à Paris me disait: “Tout ceci m’intéresse car je pense que cela ressemble à un processus énergétique de l’Aïkido». Une remarque surprenante et qui ne m’a pourtant aucunement surpris. Les Arts Martiaux dans leur esprit original constituent une voie de la “Chevalerie”; celle de la recherche, de la “ voie juste ” – celle des valeurs et de notre attitude – de notre action dans le monde.

Elle n’est jamais donnée une fois pour toute, elle est un long apprentissage, une répétition des gestes jusqu’à ce qu’en jaillisse le feu de l’esprit.

Elle comporte aussi en permanence le risque de se fourvoyer, de se perdre. C’est la voie de l’être qui est sans cesse menacée par la brillance du pouvoir, des mondanités, du paraître. La partie n’est jamais gagnée d’avance et dure toute une vie. Mais le “Chevalier” ne peut apprendre et se parfaire qu’au milieu du combat, au risque d’y perdre la vie, ou son âme. C’est peut-être le grand défi de notre temps. Comment articuler entre une spiritualité vécue et une action dans le monde?

C’est sans doute cette question là qui nous a permis un jour de nous rencontrer.

Maître Stobbaerts à sa façon est, comme ces Samouraïs japonais, quêteur infatigable de la voie de la sagesse. Je suis simplement surpris et ému, à travers ce beau texte et ce qu’il a toujours partagé ou transmis, de constater cette extraordinaire symbiose et alchimie qu’il a réalisée, en lui, entre cette discipline exigeante des Arts Martiaux et l’amour débordant des Soufis.

“ Je suis resté perplexe, disent ces derniers, entre Sa Beauté et Sa Rigueur, et ce n’est que la langue de mon état intérieur qui peut exprimer cela pour moi!”

Faouzi Skali

INTRODUCTION

«Les mémoires, au fond, sont les romans de ceux qui ont pris –avant de les écrire – la précaution de les vivre.»

Félicien Marceau

Il y a des moments dans la vie où l’on éprouve le besoin d’écrire ou de parler de sa jeunesse. Il n’est pas question, ici, d’écrire un livre. Écrire un livre, disait un écrivain dont j’ai oublié le nom, c’est la «mort d’un arbre». Écrire pour les autres, c’est un rude travail, où l’attention est toujours en éveil pour choisir tout ce qui touche notre sensibilité. Écrire pour soi, c’est la grande respiration, c’est déposer, c’est nous regarder tels que nous sommes, c’est rire de nous-mêmes, c’est se laisser aller aux tendres délicatesses. Mais le trait de notre écriture se retourne très souvent contre nous-mêmes, les pages sont souvent révélatrices. Il est bon cependant, arrivé à mon âge, de se laisser aller à des abandons, à des secrets, ce qui, pudique comme je suis, n’entre pas dans mes habitudes.

J’ouvrirai donc par l’une des pages de ma mémoire, cet itinéraire vécu dans ma jeunesse sur la voie étroite que j’ai choisie contre toute attente familiale. Bifurcation qui causa très certainement un bouleversement dans mon propre mariage. Je reconnais aujourd’hui que j’ai consacré une grande part de mon existence à témoigner de la réalité de la sagesse, «Voie», «Do», bien avant de connaître moi-même cet éveil, et j’ai encore beaucoup à faire… Après la dernière opération de mon cancer, j’ai réalisé que peut survenir une ouverture globale, et ceci à tout moment, et pour n’importe qui. Suivre une voie seul, c’est un haut risque, l’être humain n’est pas toujours équipé pour cette lumière, car elle est plus forte que l’obscurité. L’ego peut nous entraîner dans la folie, s’il n’a pas été travaillé.

Si on ne prend pas conscience du fonctionnement de notre propre mentalun jour ce mental auquel on s’accroche va s’effondrer car il nous entraîne souvent dans des illusions. .

Ces pages ne souhaitent surtout pas mémoriser une vie en faisant attention à une quelconque chronologie. Je décris différents passages de mon enfance et une partie de mon existence à la recherche de la Voie qui ne peut se fixer dans le temps. L’expérience est au-delà des mots qui sont souvent colorés de dualité, celle qui fait partie de nos deux mondes: l’espace de dehors et l’espace du dedans. Pourtant, grâce à notre être, nous avons la possibilité de vivre l’expérience qui unifie, et éveille des forces profondes dans la non dualité. Si l’être est une réalité, nous devons apprendre à l’écouter car il nous conduit à l’unité essentielle. Au cours de ces lignes se retrouvent des répétitions, j’ai pourtant essayé de retenir les points forts qui ont touché mon cœur. Certains obstacles de ma vie, professionnelle ou affective, furent des incidents qui ont provoqué un ralentissement de parcours. Certains faits jugés très importants vus de l’extérieur n’ont pourtant pas créé de véritable changement en moi. Leurs souvenirs effacés n’ont pas laissé de traces dans ma mémoire. Et si on essayait de ralentir ma démarche, elle se décuplait comme par enchantement. Les obstacles me tiraient du simple quotidien, je sautais par-dessus comme un oiseau prendrait un nouvel envol. Les épreuves sont nécessaires et extrêmement enrichissantes si on sait être attentif. Je sais aussi que les obstacles peuvent provoquer des dérives passagères et peuvent aussi créer des chutes fatales. La voie n’élimine pas ce qui est insupportable mais permet de le supporter. Nous savons que l’être exige toujours de nous l’acceptation de la vie totale avec sa douleur, avec sa souffrance. Lorsque nous laissons tomber nos tendances égoïstes, nos résistances, lorsque nous admettons nos propres fautes et faiblesses, nous pouvons alors retrouver la paix intérieure qui sera bienfaisante pour les autres.

Dans ces notes, je relate surtout mes rencontres avec des personnalités que j’ai aimées et qui m’ont apporté la richesse de leur savoir et de leur expérience, C’est pour moi une façon de leur témoigner ma reconnaissance. Je ne pouvais pas prévoir à l’avance l’accès à une dimension toujours neuve qui m’attendait. Il y a des époques où tout change, où tout s’aère, comme si un vent venait du large.

Maintenant l’appel des Muezzin, de la mosquée, est lointain depuis que je vis au Portugal. Aussi, tandis que j’écris ces quelques lignes, le jour baisse, je me prends à dire égoïstement en ce crépuscule: «Mes amis ne me quittez pas dans la paix de ce soir». Par vous je retrouve tous mes souvenirs. Il me semble entendre avec les cloches de l’Angélus: «Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit.»

J’ai essayé de donner, toujours en écrivant ces lignes, une joie de voir se lever la grande moisson de ma vie, l’ayant vécue, amis, maîtres, grâce à vous, grâce à votre patience et surtout à la grande amitié que j’ai reçue de vous.

Ce que j’ai appris de vous, c’est connaître qui l’on est, savoir pour quelles actions on est fait et demeurer conforme à soi-même. C’est pour moi le principe le plus important pour la réalisation d’un homme. C’est aussi le plus difficile. La Suprême Puissance qui anime et ordonne l’Univers a voulu des humains aussi divers que les astres, et que les uns comme les autres s’attirent, s’éloignent, se compensent, se conjuguent par l’effet de leur complémentaires différences. Ainsi le monde tourne.

J’appris aussi que l’homme infidèle à lui-même, celui qui s’éloigne de sa nature et qui néglige ou renie son devoir, celui-là introduit un désordre dans l’Univers. C’est une étoile qui tombe. Je ne serais pas éloigné de penser qu’il trouble le monde.

Au contraire, celui qui s’accepte dans son être et s’efforce d’exceller dans la situation où le destin l’a placé, cet homme est une étoile qui brille. Et je serais tenté de penser que de lui sort la lumière d’un sage. Cette réflexion ne m’est pas inspirée par la contemplation du ciel, une nuit d’été, quand les astres palpitent plus fort et nous invitent à nous unir en esprit dans l’Univers. Elle m’est dictée par cet autre ciel, aussi plein de mystères, que sont les visages des hommes que j’ai croisé dans ma vie, ceux qui furent fidèles à la terre, aux ancêtres qui y dorment, et aux vivants qui la peuplent.

Pour parler de mon parcours je veux garder un émerveillement d’enfant pour toutes choses sous le ciel et dans le ciel en pensant à tout ce que j’ai reçu de l’ami.

Chapitre I MA RELATION NOUÉE AVEC LA TERRE D’ISLAM

Etant né et ayant grandi en Afrique du Nord, je fus très tôt sensibilisé à l’esprit des parfums des terres d´Orient. Mon enfance fut d’une éducation chrétienne puisque je suis allé à l’école chez les Frères des Ecoles Chrétiennes – St Jean Baptiste de la Salle. Jeunesse d’après-guerre, dans un milieu aisé.

Je reçu ce corps comme une maison qui porte mon nom dont je suis l’unique propriétaire. Mais je n’avais pas encore appris à l’habiter. Je pris conscience peu à peu de ce corps à travers les expériences de la vie et très jeune déjà je fus attiré par la spiritualité. Dès mon adolescence, étant né au Maroc, je faisais le lien de ce pays dans un dialogue avec la spiritualité des soufis, leur esprit de tolérance. J’ai eu donc la chance de vivre dans un «bouillon de cultures»où se mélangeaient et se croisaient différentes cultures religieuses.

J’étais toujours transporté d’une manière profonde et pourtant inconsciente lorsque j’approchais certains lieux de pèlerinage soufis grâce à mon ami Jaffar Sebti. Je fus sensible aussi à la poésie et à l’enseignement d’Ibn Arabi. Je ne me rendais pas encore compte à l’époque de l’importance de ces échanges. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris qu’ils m’ouvrirent la porte de la spiritualité. Les églises occidentales de l’époque, assez froides et rigides, n’ont pas su répondre à une attente qui était déjà en moi, mais encore informulée. Je trouvais leur message rétrograde. Cette analyse due à mon âge était peut-être vraie superficiellement mais sûrement fausse en profondeur. Lors de mon approche des mystiques, déjà vers les années 60, je prenais du recul en regardant courir les Occidentaux perdus dans leurs pensées parasites, le corps penché en avant, pris dans leur mental et oubliant leur corps. Comme un de mes amis, le Dr Claude Durix, me le disait, ils sont comme des caricatures d’humains,cum pedibus jambis, qui ne laissent plus de place à l’écoute des autres.

Dans cette contrée du monde, il y a un temps de pause pour sortir du marasme quotidien. On pourrait se demander pourquoi! Je rencontrais dans le cérémonial de l’hospitalité du Maroc un peu ce calme que l’on trouve dans la cérémonie du thé au Japon.

Je n’ai pas réussi à trouver dans ma propre tradition ce que j’ai trouvé ailleurs. J’ai l’impression dans mon analyse d’aujourd’hui que les racines de notre civilisation, qui sont d’ailleurs universelles, furent coupées par de nombreux moules aveugles. Les bûchers de l’Inquisition et l’extrémisme en général n’ont pas aidé la dignité de notre potentiel humain. Les crises de l’économie actuelle viennent encore de plus loin, peut-être d’un mal être qui ronge les âmes et les cœurs, et prouvent que la course au bonheur matériel est une illusion. Vouloir la liberté intérieure dans la vie, dans le monde d’aujourd’hui, reste utopique si l’on ne trouve pas en soi, d’abord, cette réalisation.

Le message révolutionnaire de Jésus-Christ a été trop souvent transformé par un pouvoir temporel, coupé de la propre énergie de vie.

La pensée d’Edgar Morin me rappelle que nous faisons tous partie du «vaisseau spatial terre» et que nous pourrions aujourd’hui – où la communication est si rapide – accéder à l’ensemble des connaissances du passé et présentes de l’Humanité; pourtant nous ne croyons plus aux Utopies, et nous nous déchirons les uns les autres et surtout nous-mêmes. Mais pour cela il faudrait reconnaître d’autres cultures, se mettre à leur écoute et apprendre des choses qui nous échappent, comme elles aussi devraient se mettre à l’écoute de nos connaissances.

Mon intérêt s’est trouvé motivé par des Arts en général qui demandaient une réflexion philosophique ou spirituelle dans un langage de sagesse et qui m’ont révélé par la suite un art de vivre.

L’Orient pour moi fut la grande clé. Ce fut la réflexion des arts que je pratiquais, les Arts du Budo (Judo, Kendo, Aïkido, Iaïdo)1, le Yoga, et même la Voile, qui m’a amené à découvrir en moi-même le chemin que je devais découvrir. Il passera par le physique, d’abord, loin de la dichotomie entre le corps et l’esprit, le contraire de l’enseignement de mon enfance et la séparation du corps (l’impur) d’avec l’esprit (le pur).

Ceux qui m’ont guidé avaient une énergie de la «grâce en tout instant». C’est ce que j’appelle l’énergie qui illumine tout ce qu’elle touche. Elle m’a touchée. C’est elle qui nous renvoie à nous-même dans le «pur silence» de la méditation. Ces rencontres furent pour moi un défi vital. Certains me parlaient de liberté intérieure et je me souviens qu’un jour je répondis lors d’une veillée avec les Dominicains après une journée de voile très éprouvante: «Mais qui nous dit que nous sommes prisonniers?» Et sur cette petite étincelle tous ces vieux moines se mirent à rire.

Comment j’ai habité mon corps

Si je reçus à ma naissance un corps, comme une maison qui porte mon nom, je ne reçus pas les moyens pour l’habiter. L’habiter, où «l’essentiel» aurait la primauté. Par ce qu’il y a de plus essentiel, dans l’intériorité, j’entendais très certainement «l’être» par rapport à «l’avoir». Prémisse de crise spirituelle? Tout porte à le penser, car je sentais très tôt que ma nature était déjà empreinte d´une vie intérieure. Pourtant, à plusieurs reprises les premières années, ce rayon «d’intériorité» s’éteignit pour laisser place à une pensée plus rationnelle, peut-être par scrupule intellectuel. Mais ma curiosité des choses de l’âme fut toujours plus forte, et les sciences positives n’y pouvaient apporter aucune réponse. Quand j’ai commencé à apprendre que la vie, pour s’incarner, avait besoin d’un support, je compris que le corps pouvait en être un, mais il fallait trouver une relation juste avec lui.

Y avait-il un moyen pour habiter le corps? Pour ma part ce fut les arts du mouvement – le Budo – et le Yoga. Les exercices que je pratiquais, même très jeune, ne séparaient jamais le corps et l’esprit. Ces pratiques éveillent toujours en moi une relation avec le monde, intégrant ainsi une conscience du corps/esprit avec ce qui nous entoure. Détacher mon intellect, par le passage obligé de la spontanéité, pour libérer l’intuition qui touche très certainement l’Énergie fondamentale qui palpite en nous, dans un mouvement perpétuel du devenir. L’intuition est aussi un chemin qui peut nous mener à une dimension intérieure où le corps peut être miroir, «numineux»2.

La rencontre du corps et de l’esprit n’était toujours pas enseignée en Occident. Il a fallu attendre la prise de conscience de mai 68 pour libérer la morale oppressante du rapport que nous avions avec notre corps. Ce voyage patient à travers le corps va aux confins de notre propre recherche et je fus toujours fasciné par certaines énigmes de ce rapport entre l’homme et le cosmos, dans lequel l’art du mouvement prend naissance.

Comme beaucoup d’enfants sûrement, je vivais toujours comme un explorateur de continents inconnus pour y trouver un lieu magique, comme une terra incognita à explorer. J’aimais la musique. Ma mère me raconta récemment qu’un jour elle nous emmena, ma sœur et moi, déjeuner au restaurant de la Tour Eiffel un jour où nous étions en voyage à Paris pendant que mon père était aux affaires. Il y avait là un pianiste qui me demanda si j’aimerais qu’il joue quelque chose, je répondis aussitôt: «‘La Truite’, de Schubert». J’avais huit ou neuf ans. Pourquoi parler de cela, dans un itinéraire spirituel? Parce que la musique fut une fidèle compagne, jusqu’à ce jour.

Je cherchais une liaison sans le savoir, une certaine Unité en toute chose, quelle que soit sa nature, chez les êtres, ou dans l’Univers. Le vent qui gonflait la voile de mon bateau ne le faisait-il pas avancer? Il y avait complémentarité de toutes choses à tout moment…

Les Arts du Budo furent pour moi la grande porte ouverte sur le monde. Ils m’entraînèrent vers les découvertes de l’origine de l’homme, sans partir d’une genèseétablie, c’est-à-dire d’un point de départ, d’un «centre privilégié», mais plutôt par un jeu aux accès multiples.

Je compris que le temps sacré ne se déroulait pas sur un mode linéaire du passé, présent, futur. Le calendrier distribué au Maroc alors était fait pour trois religions, chrétienne, musulmane et juive. Celui-ci scandait la vie des personnes qui m’entouraient, je vivais donc avec eux la vie des séquences intenses et des répétitions cycliques, des fêtes et des nouveautés radicales qui dictaient des gestes et des coutumes signifiantes. Très souvent les fêtes de la plupart des différentes communautés nous faisaient remonter aux origines, ce qui m’était devenu familier, comme lorsque j’approchais plus tard la philosophie chinoise où le Soleil et la Lune sont un couple en puissance, dans l’opposé et complémentaires à la fois. Ce couple devait sans doute dans le passé rythmer le temps religieux des populations humaines. La polarité du jour et de la nuit, centrée sur le lever et le coucher du soleil, l’interprétation des phases de croissance et de décroissance de la Lune comme manifestation d’un pouvoir de métamorphose. Mais au-delà du Soleil et de la Lune? Les religions sont pour la plupart orientées non vers l’avenir mais vers l’origine, vers le monde des morts (héroïsés), le vide (sunyata en sanskrit)... vers le monde des Dieux, plus on remonte vers le point de source, plus on remonte vers les Dieux. Ce n’est plus de la préhistoire que l’on compte en millénaires, car ce temps est hors du temps, il est intemporel, en amont de la Création.

L’Orient et l’Occident ne sont pas des opposés mais très certainement complémentaires. Plus j’approfondissais ma culture et les cultures de l’Orient, plus j’y rencontrais des complémentarités, chacune de ces cultures étant porteuse de valeurs différentes. Elles indiquent un sens. Le danger serait de ne pas s’en approcher avec le cœur. Les ignorer serait un désastre pour l’humanité future. J’appris déjà très jeune que le débat de la vie n’est pas toujours facile, car on est souvent écartelé entre ce qu’elle est et ce qu’elle devrait être.

Dans cette remontée aux origines des religions, on pourrait se demander si la question de l’homme spirituel ne serait pas le rôle que «l’essence» elle-même joue à travers notre existence et nos expériences? Nous savons tous que les chemins de la vie ne sont pas faits que de lumière et de douceur. La souffrance est la condition humaine, mais sa source ne serait-elle pas notre ignorance?

1 Les Occidentaux, dans un double contre-sens, ont traduit les Arts du Budo par les «Arts Martiaux». En évoquant Mars, Dieu de la guerre du Panthéon Romain, qui n’a rien à voir avec le Japon. Aujourd’hui tout le monde utilise ce nom sans approfondir la question. Certains sont devenus des Sports Olympiques, oubliant les grandes vertus de ces Arts. Car la «voie du combat», et c’est là toute la subtilité, veut dire stopper le combat, l’arrêt des armes et, dans l’esprit de non-violence, c’est beaucoup plus qu’une technique ou même qu’un Art: c’est une Voie, dans le sens d’un parcours qui nous conduit vers l’accomplissement de l’être.

2 Le concept du «numineux» apparaît pour la première fois chez Rudolf Otto dans son livre «Le Sacré». L’expérience numineuse est pour lui l’expérience affective du sacré.

Mon père

Je songe à l’enfant que je fus, frère aimé d’une sœur, de parents aisés à l’époque du monde de l’Industrie. Mon père, belge, fit la guerre de 14-18. Il se maria très tard avec ma mère qui est d’origine espagnole, et beaucoup plus jeune que lui. Mon père ne parlait pas de religion, ce sujet n’était pas abordé. Il m’avait inscrit dans une école religieuse, qu’il aidait en offrant des livres, des cahiers et autre matériel scolaire, mais cela d’une manière très discrète. Et curieusement, un peu avant sa mort j’appris avec grand étonnement qu’il soutenait les «Petits frères des pauvres» organisation qui venait au secours des plus démunis. Il ne nous en avait jamais parlé!

Ami de personnes de renom dans les sphères industrielles et politiques. Dès enfant, il fit ses études avec Paul Henri Spaak qui fut plus tard Premier ministre en Belgique. André Citroën lui proposa de parcourir le Sahara au cours d’une expédition, ce qu’il refusa, trop occupé à la mise en œuvre de son usine papetière. Il fut Consul Honoraire de Belgique à Casablanca.

Mon père aimait l´innovation et il breveta plusieurs projets. Il parlait très souvent d’écologie et de recyclage avant que ces termes ne soient à la mode. Il fut parmi les premiers utiliser les vieux papiers et autres éléments pour les recycler à une échelle industrielle dans la pâte à papier afin d’éviter de dévaster les forêts. Pendant la guerre, les camions de son usine roulaient avec des moteurs électriques. Moi-même très petit je reçus comme cadeau une petite voiture électrique, on peut imaginer ma joie et ma fierté d’un tel jouet.

Entre les deux guerres, avec un petit avion à hélice, il allait souvent à Bruxelles en faisant bien-sûr différentes escales - sachantprécisément là où il y avait de bons restaurants… Quand il revenait de Belgique, il passait notamment au-dessus de la propriété de son ami le Comte de Liedekerke et largait du ciel les quotidiens belges «Le Soir» et« La Libre Belgique.

Il fut un grand chef de l’industrie, il était sûrement paternaliste, mais il voyait grand et menait des projets d’envergure parfois étonnants, comme par exemple une recherche d’éolienne en carton pour fournir de l’énergie. Son entreprise devint un des phares de l´industrie marocaine à cette époque, exportant aux quatre coins de la planète dont au Japon. Il resta libre et indépendant et ne fut jamais influencé par les capitaines de l’industrie française ou les banquiers du Protectorat français. Il aimait le Maroc pour le Maroc, et ce pays lui en fut toujours reconnaissant. Il disait souvent que la France voulait faire du Maroc une vitrine française en Orient, alors qu’il appartenait au monde arabe. Il fut par exemple ouvertement contre celui qui influença le gouvernement français en 1953, aux Affaires Etrangères à l’époque, Georges Bidault: pourtant grand résistant à l’époque nazie, celui-ci fut malheureusement, disait mon père, épris de pouvoir, tombant dans un chauvinisme exagéré et pire encore dans un égarement religieux qui le conduisit à déclarer que la crise franco-marocaine était le combat de la «croix contre le croissant». Mon père disait de lui que c’était un halluciné et qu’il créerait très certainement par la suite des problèmes à la diplomatie française. Il avait vu juste et avec raison, car l’histoire de la guerre d’Indochine et de l’Afrique nous en donnèrent la preuve. Il maintint des relations proches avec la classe politique marocaine dont la famille royale et même ses opposants, comme le Glaoui, puissant pacha de Marrakesh. Cet ample réseau de connaissances influença ma perception du Maroc et de cette partie du monde.

Il était un homme digne. Je sentis dès mon enfance que tous les ouvriers lui témoignaient toujours leur sympathie, leur respect, car très nombreux, même après son départ de l’usine, ils lui rendirent visite, jusqu’à sa mort.

Tous ces souvenirs qui ont marqué ma vie reviennent peu à peu, c’est comme, en se promenant sur la plage, rencontrer une bouteille avec un message, celui d’un «petit moment de vie». Ces moments ne se suivent pas toujours d’une manière chronologique. Il y a un passé plus proche que les autres et parfois plus émouvant, dont les cadres de vie me sont encore souvent plus perceptibles.

Il est plus facile, comme on le sait, de parler des autres. Mon point de départ, et il en sera toujours ainsi, c’est le «connais-toi toi-même». Il sera le moteur de ma remontée dans le temps et je sais que je dois éviter le piège de vouloir aller trop vite, peut-être emporté par mon enthousiasme.

Entre des feux croisés

Mon baptême du feu a eu lieu en 1953 ou 1954, j’avais alors 13 ou 14 ans. Les quartiers pauvres, saturés de la misère des bidonvilles, se soulevèrent en masse contre le pouvoir en place. La réaction française a été brutale, elle voulait rétablir l’ordre social et protéger la France. Le gouvernement local français était divisé entre l’extrême droite, la gauche et les intellectuels spécialistes du monde arabe. La France, en 1953, avait déposé le souverain et l’avait envoyé avec ses fils à Madagascar, en exil pour deux ans et demi. A la crise sociale succédait la crise politique qui atteint son apogée avec les conflits entre les adeptes de Mohamed V et ceux du nouveau sultan soutenu par les français mais qui était considéré illégitime par le peuple.

Lors d’un règlement de comptes entre factions indépendantistes je reçus mon premier baptême du feu. C’était en début de soirée, et nous roulions en direction du centre de la ville de Casablanca, ma mère conduisait sa voiture, ma sœur Christiane à côté d’elle. J’étais assis à l’arrière avec ma tante et une de ses filles encore enfant. Nous nous approchions du centre, alors que bicyclettes et voitures roulaient dans le sens inverse, derrière nous des voitures nous suivaient également. Une voiture a voulu nous dépasser, et soudain elle s’est rabattue sur nous et nous a entraînés vers le trottoir. A ce moment-là des coups de feu ont éclaté, les balles sifflaient de partout, les occupants de la voiture tiraient vers l’autre côté de la rue en direction d’une pompe à essence où des tireurs d’une autre voiture ripostaient dans notre direction. Nous étions pris dans des feux croisés. Plusieurs personnes furent tuées. Puis retentit un silence impressionnant. Tout devint rapide. Ma mère nous cria de baisser nos têtes tout en ouvrant la porte du côté de ma sœur pour sortir vers la porte cochère d’un immeuble. Je renversai ma tante qui s’est mise sur sa fille et me plaçai au- dessus pour les protéger. Evidemment quand ma mère dit de baisser la tête, immédiatement je l’ai levée. J’aperçus soudain un homme gravement blessé, retenant ses intestins avec ses deux mains, il courait en riant, s’appuya sur un poteau puis en tournant s’effondra. C’est à ce moment-là qu’il y eut à nouveau des coups de feu, une rafale est passée à cinq centimètres au-dessus de ma tête, tuant une passante dans mon alignement. La voiture qui s’était arrêtée parallèlement à nous démarra à toute vitesse dans un grand virage à l’opposé de sa direction. Puis à nouveau le silence, pesant, qui parut long. C’est alors que j’entendis des appels au secours et des cris. Le conducteur de la voiture qui nous suivait avait été touché. Je le secourus en le portant sur mon dos à la façon d’un Kata Guruma3. Je rejoignais ma mère et ma sœur avec le blessé sur mon dos, en enjambant des cadavres. Le visage du blessé tout près du mien avait la bouche ouverte, les yeux grand ouverts, j’entendais son cœur battre à grands coups, je sentais aussi l’odeur du sang qui coulait sur moi, l’idée de la mort ne m’a pas effleuré un instant, ni pour lui ni pour moi. Autour de moi les cris et les gémissements s’estompèrent, tout à coup une foule venant de toutes parts apparut comme par enchantement, des hommes, des femmes, des enfants qui scandaient des slogans: «A bas le colonialisme! Vive l’indépendance!» C’est à ce moment-là que ma mère et ma sœur m’aperçurent dans l’obscurité. Elles ne savaient pas que le sang qui était sur moi était celui du blessé. C’était la grande panique. Je commençais alors à m’apercevoir du danger que nous avions tous couru.

Cet évènement et d’autres évènements dont je fus témoin par la suite me firent comprendre que je cherchais à me frayer un chemin dans l’impitoyable guerre des hommes.