Sur le trône de Macbeth - Jean-Claude Ferniot - E-Book

Sur le trône de Macbeth E-Book

Jean-Claude Ferniot

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Beschreibung

"Un nouveau passager sur notre radeau de paille et le naufrage est là, impartial dans la mort. Quelques chanceux échoueront quelque part, dans un coin de verdure ils pourront relancer la machine infernale qui nous a enfantés." L'intrigue qui se construit au fil des pages invite le lecteur à investir un thème de notre temps, né il y a bien longtemps : l'explosion de la population humaine, aveugle et insatiable. Est-il encore possible de freiner son élan ?

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Seitenzahl: 352

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

1

Mardi, 4 décembre. À l’approche de l’aéroport, le 747 amorce une boucle. Deuxième tour ; l’attente est insupportable. Nous redressons. Au loin, les Alpes enneigées flamboient derrière le lac de Zurich en contrebas. Ce tableau me réchauffe le cœur.

Le petit train qui nous ramène au Terminal A est presque désert. À mi-chemin, je suis un spectateur privilégié de l’hologramme qui défile sur la paroi. Le Cervin et Heidi m’accueillent ; cette fois c’est sûr, je rentre chez moi.

Je monte l’escalator et marche vers le tapis récupérer mes bagages. Ou plutôt, mon bagage, un sac de voyage avec lequel j’ai dû tenir douze semaines là-bas, alors que j’étais parti pour trois.

Une heure trente plus tard, j’arrive à Neuchâtel. J’entre. J’éprouve la même sensation étrange de découvrir mon appartement. Mais aujourd’hui c’est encore différent, le contexte est différent. Le soleil commence à pointer le bout de son nez quand j’ouvre en grand le rideau de la baie vitrée. Cet immense regard sur un monde factice dont la vue magnifique sur la rade à nos pieds faisait jadis notre fierté et la jalousie de nos proches. Et, comme tous les autres, on se nourrissait de ça. Un bouquet de fleurs sur la table du salon. La délicate attention de Thérèse me fait une nouvelle fois prendre conscience que ce sont ceux qui en ont le moins qui sont les plus généreux ; l’élégance des grands cœurs. Le réfrigérateur est plein, c’est vraiment une perle. J’appelle ma bonne fée pour la remercier chaleureusement et lui donner des nouvelles. Elle reviendra dans quinze jours, il y aura du repassage. D’ici là, j’ai ordre de reprendre la main sur l’appartement !

« Bonjour Maman… Oui, tout va bien, je viens d’arriver… Non, je préfère que ce soit vous qui passiez… Vous amenez le souper ?! Bon ben, merci… Oui, je suis fatigué. Allez, bisous et à ce soir ! »

Je raccroche. Le décalage horaire poursuit doucement son œuvre, des poussières blanches sautillent devant mes yeux.

Il est près de 16h00 quand je me réveille, toujours groggy mais bien plus frais. J’ai faim, deuxième visite dans le frigo ; ma quête est courte mais fructueuse. Je défroque un Chaux d’Abel, petit fromage des Franches-Montagnes qui m’a nourri toute mon enfance. Sacrée Thérèse, elle est parfaite. Mais pas question de manger sans pain !

Je passe un jean et un tee-shirt puis dévale les deux étages tout ébouriffé. Je bloque mon élan sur le perron et frictionne mes bras nus ; c’est vrai, nous sommes en décembre. Au trot, je tourne à l’angle de la troisième rue transverse et pénètre dans Les caresses du palais. Réputé pour sa Taillaule, l’établissement l’est certes moins pour son pain, mais ça fera l’affaire. Ma miche encore chaude sous le bras, je regagne ma caverne.

Je m’attable en chantonnant. Entre deux gorgées d’Henniez, je jouis de chaque bouchée presque oubliée.

« J’espère qu’Alex sera là… Et Stéphanie, dois-je la prévenir ? »

La sonnerie du téléphone me fait sursauter.

« Eh, bonjour Sandra, comment vas-tu ? T’es dans le coin ? Dans ce cas viens souper avec les parents ce soir, pour une fois qu’on est tous ensemble ! Mais raconte-moi un peu ta vie, on ne s’est pas beaucoup parlé cette année… »

Surprise mais heureuse de mon intérêt, ma petite sœur se lâche et me déballe ses épopées dans plusieurs pays d’Afrique. La dernière en date : un reportage sur le travail du CICR au Rwanda, dont les plaies béantes, suite au génocide dont il a été victime il y a vingt-cinq ans, ne sont toujours pas refermées. Son récit fait froid dans le dos. Je lui demande d’entrer plus avant dans les détails, autant par curiosité et compassion pour ces pauvres gens que pour m’aider à relativiser sur ma propre situation que je me garde bien de lui exposer. Comment l’Homme peut-il être capable d’une telle sauvagerie ? Il ne se passe pas un jour sans que l’on apprenne des horreurs aux nouvelles, c’est à désespérer… Les images s’enchaînent sans pudeur ; je lui propose de reprendre la discussion dans trois heures.

19h30. La sonnette m’annonce l’arrivée des convives. Entre-temps, j’ai préparé ma spécialité : une tarte aux pommes façon Christian. Sous cette dénomination pompeuse, se cache une pâte brisée fortement inspirée de celle de Stéphanie et ma véritable touche personnelle : un guélon au yogourt, au flan et à la crème, paraphé de deux pleines cuillerées du miel de mon père.

J’ouvre la porte sur un bientôt jeune homme aux joues cramoisies.

« Bonjour mon chéri ! Comme tu as grandi !

— Salut P’pa ! Bon, faut pas exagérer, ça fait pas dix ans non plus !

— Sympa… toi aussi tu m’as manqué !

— Non mais…

— C’est pas grave. Tu es tout seul ? Où sont Papy et Mamy ?

— En bas, avec Sandra.

— Et, qu’est-ce qu’ils font ?

— Ils attendent que t’appelles pour monter. »

Délicatesse de femmes…

« Allez, viens par ici embrasser ton vieux père ! »

La tête baissée et un peu grognard, Alex se cale deux secondes contre moi, puis il s’écarte pour me tancer :

« Pourquoi tu nous as laissés tout ce temps, Maman et moi, tu m’avais promis qu’on reviendrait bientôt à la maison avec toi ! T’as menti !

— Mais non, je ne t’ai pas menti mon chéri…

— Alors, pourquoi t’es parti ?

— C’est une longue histoire… Et puis, me revoilà, non ?

— Et, on va revenir habiter ici ?

— Je ne sais pas encore, on doit en discuter avec ta maman.

— Moi, je suis sûr qu’elle est d’accord ! »

Je le prends par les épaules puis, les yeux dans les yeux :

« Dans ce cas, j’en parlerai calmement avec elle.

— Tu le jures ?

— Mais, tu me fais confiance maintenant ? »

Il rit spontanément de sa prise au piège puis j’ajoute :

« Oui mon chéri, je te le promets.

— Et quand ?

— Bientôt. Et l’école, dis-moi, comment ça va ? T’étais pas très loquace dans tes emails ! Bon, laisse tomber, tu me raconteras plus tard, le reste de la bande doit être gelé dans le hall ! »

J’appelle ma sœur sur son portable :

« C’est bon, la voie est libre ! »

Cette sortie a au moins le mérite de faire pouffer mon fils et de l’entendre dire :

« N’importe quoi, on n’est pas dans un film ! »

J’accueille mes parents et ma sœur avec un sincère bonheur. Je les débarrasse tour à tour des bonnes choses qu’ils ont eu la gentillesse de préparer puis nous nous étalons dans le salon. Alex se précipite pour déterrer les flûtes à Champagne, il sait qu’il aura droit à la sienne. Ma joie fait sans doute plaisir à voir car ils me regardent comme si j’étais un extraterrestre. Mes parents ont l’air en forme et Sandra est très belle avec son joli teint hâlé. Quant à moi, j’ai peur de comprendre le « Dis donc, t’as bien profité ! » de mon père, ce qui rassure ma mère et fait bien glousser ma sœur et mon fils, à mon grand désarroi. Je tente de me justifier :

« Eh, faut voir ce qu’on mange là-bas ; et toute la journée si on ne les retient pas ! OK, c’est pas Wenger, mais on s’y fait. Le problème, avec la pollution, c’est le manque d’exercice. Je vais pouvoir m’y remettre.

— T’inquiète pas Grand Frère, t’es toujours charmant !

— Merci P’tite Sœur, à ta santé ! »

La bonne humeur décidait de s’installer pour ne plus nous quitter de la soirée.

Cette réunion de famille organisée sur le pouce, une quinzaine avant Noël, est une touche printanière dans la grisaille de l’actualité. La Planète entière est sur les dents. Washington, Pékin, Pyongyang et Jérusalem sont dans les starting-blocks pour en découdre au moindre faux-pas. De l’autre côté de la frontière, les Gilets Jaunes crient leur révolte et le rejet d’un système qui les a pourtant nourris pendant plus de quarante ans. « C’est en forgeant qu’on devient forgeron. » Cette maxime a tourné en boucle dans ma tête durant toutes mes études quand, au plus fort de mes doutes, je transpirais sur mes travaux de diplômes. Aujourd’hui le labeur n’y est plus, la génération smartphone réclame son dû sans souscrire au tribut. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Chaque semaine, un scandale éclate à un endroit du Globe, sous le couvert d’une Intelligencia qui tire les ficelles en s’octroyant le silence des partis.

Je range ces réflexions afin de ne pas plomber l’ambiance adorablement désuète de nos retrouvailles. Depuis notre dernière rencontre, juste avant mon départ, mon père a profondément changé, il est devenu mon papa. Cela fait plus d’une année que Sandra n’est plus réapparue. Son travail de grand reporter est toute sa vie. Elle emprunte, l’espace d’une mission, les habits de ses sujets d’études qui n’ont pour elle que la barrière des mots. La passion, les émotions restent ; c’est le plus beau des langages, il est universel. Nous lui cédons chacun notre part de temps, ce temps si précieux qui court sans nous attendre vers une destinée commune que nous n’acceptons pas. Nous la questionnons, la relançons sans cesse sur une anecdote ou un détail qui en feront la reine de la soirée. J’en suis sincèrement heureux, elle a tout sacrifié pour ça ; en premier lieu, son désir d’enfant. Le civet de lapin obtient l’oscar du meilleur second rôle, je dois lutter pour n’en reprendre qu’une fois. Ultime louche de purée ; c’est promis, demain, je sors mes baskets. Mes bonnes intentions font bien rire les quatre Pieds Nickelés. Ma pile d’excuses épuisée, je finis la soirée repu et un peu gris, un gris foncé.

Nous éteignons les feux vers 1h00. Seul Alex, atroce victime du système scolaire, a dû devancer l’appel du lit.

J’émerge douloureusement à 7h00 pour l’accompagner. Pas envie d’avaler quoi que ce soit, la dernière bouchée de la veille baigne encore mes molaires. Nous nous préparons et sortons sans un bruit.

8h00 carillonne quand je m’en reviens, rafraîchi et plein d’allant, comme le soleil levant. Je prépare un café noir avec ma vieille machine fétiche ainsi que du lait chaud. Mon père qui n’est pas grand dormeur me rejoint bientôt, jamais très bavard après un lendemain d’excès.

« Salut fiston…

— Salut P’pa, bien dormi ?

— Pfff… je sais pas si c’est le blanc ou le rouge, mais j’ai dégusté toute la nuit !

— Ou les deux ?

— Comment ça, où les deux ? De qui parles-tu ?

— De personne, du vin… Les deux : le blanc et le rouge…

— Aaah… Oui, peut-être, ça doit être ça. Et le boulot, ça donne quoi ? T’en as pas beaucoup causé hier soir. Tout va bien ?

— Oui oui, ça va. On a réussi à décrocher notre investissement. Tu te souviens, les nouvelles décolleteuses pour notre site de Shenzhen ?

— Ah oui, c’est vrai. Mais, j’ai toujours pas compris ton histoire. Investir en Chine et garder nos vieilles guimbardes en Suisse, c’est pas contradictoire ?

— Papa, tu rabâches. Le but est de délocaliser les petits volumes de production qui demandent plus de temps de réglage et de rapatrier ici les grandes séries qui tournent à l’année.

— Mais alors, pourquoi des machines numériques en Chine ?

— Pour des questions de maintenance et de formation. On ne dispose pas de la bonne structure là-bas pour réviser nos machines conventionnelles.

— C’est sûr, ça c’est un métier. Eh ben, ils doivent te regarder d’un drôle d’œil chez Prodec ! C’est pas très courant comme façon de penser, mais c’est pas con, finalement.

— Merci du compliment », réponds-je hilare.

Je lui verse un grand bol de café et sors un pot de miel jaunâtre qui ne sert que rarement. Mon père jette un œil à l’intérieur :

« Ben nom de bleu, il est pas de la dernière couvée celui-là, complètement cristallisé ! T’aurais dû me le dire, je t’en aurais apporté un autre.

— Pas besoin, on a du stock. Et pour sucrer, celui-là va très bien.

— C’est pas faux. Et puis, il est aussi bon, non ? Il est juste un peu moins… présentable. »

À cet instant, entre ma mère, déjà toute bien mise et luisante dans le matin. Comme quoi, la coquetterie n’a pas d’âge. Nous nous embrassons. Son regard se porte sur mon père puis sur moi, trahissant une question qu’elle n’ose formuler.

« Alex est parti à l’école ?

— Oui Maman, je l’ai emmené.

— Et, tu vas rester ici combien de temps, cette fois ?

— Aucune idée, je n’ai pas encore prévu d’y retourner.

— Ça c’est bien, je suis contente. Et Stéphanie ? Vous allez faire quoi à présent ? Ça me fait du souci vos histoires…

— Je ne sais pas, on va devoir en parler.

— J’ai pas de conseils à te donner. Mais tu sais, avec ta mère ça n’a pas toujours été facile, surtout pour elle, je dois le reconnaître. Elle vous a pour ainsi dire élevés toute seule. Elle aussi a voulu partir, t’avais à peu près l’âge d’Alex. »

« Eh oui, Cri… Ce n’est pas parce que nous sommes tes parents que nous sommes différents des autres couples. On a essayé de vous préserver ta sœur et toi, mais les problèmes de notre époque étaient les mêmes qu’aujourd’hui.

— On s’accrochait peut-être davantage. Divorcer était très rare, ça se faisait pas. Alors, quand j’ai vu ta mère avec ses valises sur le seuil, j’ai pas mis longtemps pour comprendre où était ma priorité entre vous et mon boulot.

— Oui, ton boulot, comme tu dis…

— Arrête avec cette histoire…

— Mais, de quoi vous parlez ?

— De rien, d’une garce… »

Je suis coi ; jamais ils ne m’avaient confié cet épisode de leur vie.

« Laisse tomber Cri. Ta mère en rajoute, mais à l’époque je dois reconnaître que j’étais un peu con.

— Un peu ?! Là, t’es gentil !

— Oui, alors très con ! Heureusement que je t’avais. Mais, au bout du compte, on a pas mal réussi notre coup, hein ma douce ! »

Ma douce… J’adore entendre mon père appeler ma mère ainsi. Cette dernière se redresse, fière de se faire bichonner devant moi :

« On s’est serré les coudes, non seulement parce qu’au fond on s’aimait toujours, mais aussi parce que tu étais là, avec Sandra. Réfléchissez bien, votre petite famille en vaut vraiment la peine.

— Vous m’avez l’air tous bien sérieux, y a un problème ? »

L’entrée de Sandra est un cadeau du ciel.

« Non Sansan, on discutait. Je t’expliquerai, plus tard…

— OK, je suis curieuse… »

Je lui verse à son tour son café et sa sacro-sainte tasse de lait chaud.

« Merci Cri… Mmmm, ça sent bon, j’ai une de ces faims !!! Mon père :

— Mais où est-ce que tu fourres tout ce commerce ! On s’est pourtant pas couchés morts de faim hier soir ! Et puis, regarde-moi ça : t’es épaisse comme un joint de culasse !

— Que voulez-vous que je vous dise, y en a certains qui assurent, d’autres moins. La beauté n’est pas toujours héréditaire, il paraît que ça saute des générations ! »

Je reconnais bien ici la verve de ma petite sœur jamais débordée par les événements. Sacrée Sansan, j’ignore pourtant de qui elle tient.

Après le petit déjeuner, mes parents sont montés à Saignelégier chez ma tante Michèle pour son anniversaire. Je sais que je suis le bienvenu avec Alex, mais là c’est trop pour moi, mon foie va éclater. Je les informe que je passerai les voir, elle et mon oncle Serge, le week-end prochain. C’est dingue cette culture des noces que l’on nous a transmise depuis la nuit des temps. Aucune civilisation n’y déroge. Où que ce soit sur Terre, l’Homme a absolument besoin, pour célébrer un événement de sa vie et la nouvelle année en particulier, de se gaver pour ensuite se serrer la ceinture. Ou serait-ce plutôt la libération de sa joie contenue d’avoir pu tenir jusque-là ? Moi, cela me rend un peu triste. Il fait gris, froid, et surtout, je suis nostalgique des douze mois passés et des occasions ratées d’avoir été heureux. Alors, comme tous les autres, j’aspire à des miracles qui dépendent d’une étoile et nous conjurons tous ensemble le sort qui s’acharne en pratiquant un rituel orgiaque qui nous échappe complètement. Les animaux sont bien loin de ces débordements. Quand ils se goinfrent, c’est pour hiberner.

Ma sœur me fait le plaisir de vouloir rester chez moi quelques jours.

« On pourra bavarder tranquillement », me dit-elle.

Hou là… de grandes discussions en perspective ! Cela fait une éternité que nous ne nous sommes pas retrouvés ainsi face à face. Sandra a beaucoup mûri. Sa capacité à relativiser et à se détacher des troubles ridicules de notre existence de nantis me redonne une énergie qui m’avait déserté. Ma situation personnelle ne l’intéresse pas ; elle se garde bien de m’ennuyer avec ses amours de passage.

« Tout est éphémère », répète-t-elle sans cesse. C’est tellement vrai. Ces trois mots mis bout à bout résument si justement la destinée de tout ce qui respire autour de nous. La précarité de la Vie, c’est aussi cela qui la rend savoureuse.

« Et sinon, après toutes ces années, quelle est la région du Globe qui t’a le plus marquée ? L’Afrique, l’Asie, l’Europe de l’Est, l’Amérique du Sud ? J’imagine qu’il y a bien un souvenir qui a retenu un peu plus ton attention, non ? »

Elle me regarde fixement, cherchant au fond de son âme une réponse à cette question qu’elle ne s’était manifestement jamais posée. Toujours silencieuse, elle se lève du divan pour disparaître calmement dans sa chambre, à l’extrémité du couloir. Quelques minutes s’égrènent, je me lève à mon tour et frappe à sa porte.

« Sansan, tout va bien ? J’ai dit une bêtise ? »

Pas de réponse, mis à part des froissements de tissus entrecoupés de tintements métalliques. Je me décide finalement à rejoindre la cuisine pour débarrasser la table. J’allume la radio au passage ; Swiss Jazz, ma favorite. Emballé par un solo de Dave Weckl, je sursaute lorsque je me retourne sur ma sœur, traînant derrière elle un étrange paquetage.

« Oups, tu m’as fait peur !

— Ah, oui ?! Attends de voir ce qu’il y a là-dedans ! »

Sandra libère la fermeture éclair d’un vieux sac de sport et le vide d’une traite. En tombe un tas d’objets disparates, entre bouteilles et sachets en plastique, canettes de bière et boîtes de coca-cola.

« C’est quoi ça ?

— Ça ? Eh ben, quelque part c’est toi, c’est Alex, Stéphanie, Papa et Maman, entre autres. Et moi aussi bien sûr !

— Mais, qu’est-ce que tu dis ?

— Ce que je dis, c’est que j’ai récupéré toute cette merde sur les plages des différentes mers du monde. Mais rassure-toi, on peut avoir l’esprit tranquille, à ce jeu-là tous les continents sont égaux ! Alors, quand tu me demandes ce qui m’a le plus marquée, c’est l’attitude ignoble avec laquelle nous traitons la Nature. Notre Planète ? Une décharge à ciel ouvert. Et, là, je ne te parle que de ce que l’on voit ! Car pour ce qui concerne les produits chimiques et les métaux lourds, c’est encore pire ! Et on s’en gave ! Dis-moi, tu connais, toi, une seule espèce autre que la nôtre qui s’empoisonne comme ça, elle et ses enfants ?

— Non, effectivement… Mais, tu veux faire quoi ?

— Déjà, en prendre conscience. Et puis, on peut toujours faire quelque chose.

— On est d’accord ; faudrait réduire les emballages.

— Les emballages, c’est juste un exemple ! Le problème n’est pas uniquement là, il est partout. Il faudrait une prise de conscience globale, à tous les niveaux. Revoir notre manière de vivre, d’acheter. Je pense qu’à ce stade ça ne peut se jouer que dans les hautes sphères. Au niveau des consommateurs que nous sommes, c’est déjà trop tard.

— C’est-à-dire ?

— Ça devrait venir avant tout des gouvernements. Il faudrait légiférer.

— Légiférer ?! C’est un mythe ma pauvre Sansan ! L’Europe n’est même pas capable de se mettre d’accord sur une politique agricole commune !

— Mais on ne peut pas rester les bras croisés sans rien faire, la Terre est une vraie poubelle !

— Ben bon courage… Et si on allait s’aérer ? Tu m’as foutu le bourdon avec tes histoires.

— OK, si tu veux. Ça me fera aussi du bien de me changer les idées.

— Bon, rangeons ce fourbi dans ton sac. En passant, je le balance aux ordures.

— Non, s’il te plaît, j’aimerais le garder. »

Nous montons à Chaumont par le funiculaire. Ce promontoire sur Neuchâtel nous tire de la grisaille en offrant une magnifique carte postale sur les monts enneigés. Un ciel sans nuages nous permet de nous réchauffer un peu sous le soleil encore bas à cette période de l’année.

« Regarde Sansan, la chance que l’on a. C’est tellement beau…

— Mouais, mais pour combien de temps ?

— Allez, sois pas si négative, profite… »

Mon portable qui vibre dans ma poche. Je décroche et me mets à l’écart.

« Bonjour Sté…

— Bonjour Cri… Ça va ?

— Oui oui, merci. Content de t’entendre… et d’être enfin chez nous. Et toi, tout va bien ?

— Ça va… Ça s’est bien passé hier soir ? Alex ?

— Oui, c’était top, on a bien rigolé ! À propos, merci d’avoir tout organisé pour lui, t’as été chic.

— C’était la moindre des choses. Dis, tu ne voudrais pas que l’on se retrouve quelque part pour discuter ? J’aimerais te parler.

— Je pense aussi qu’il serait temps. Tu sais, j’ai pas mal réfléchi de mon côté…

— Oui ? C’est bien, mais…

— Mais quoi ?

— Non, rien, je t’expliquerai.

— OK… Et, quand est-ce que tu proposes de se voir ?

— Je ne sais pas, tu fais quoi ce soir ?

— Euuuh ce soir… Sandra est à la maison…

— Juste un café alors ?

— Oui, pourquoi pas.

— 17h00, Place Pury ?

— J’y serai. Alors, à tout à l’heure…

— À toute. »

Je retourne vers ma sœur, toujours dans cette étrange et trop calme conversation.

« Des soucis ?

— J’espère pas. C’était Sté, elle veut me voir.

— Jusque-là rien d’inquiétant ! Ta nana ne t’a pas vu depuis trois mois, c’est un p’tit peu normal que vous ayez des choses à vous dire, non ? Tu devrais être content !

— C’est pas ça. Moi aussi j’ai envie de la voir, c’est juste que… quand je le lui ai dit, il n’y avait pas de joie, pas de chaleur dans sa voix et… elle a tout de suite bloqué mon élan.

— Ah… mince. Et, tu penses à quoi ?

— À mille trucs… Un autre homme par exemple. Celui que…

— Celui que quoi ?! Elle a eu quelqu’un ?!

— Oui, enfin, c’est ce que je crois. Elle, elle m’a dit qu’il ne s’était rien passé. En tous les cas, rien de sérieux. C’est pour ça que je suis reparti en Chine.

— Alors là, les bras m’en tombent ! Si j’avais pu imaginer…

— C’est bon, on a compris, t’es pas obligée de me faire part de tes réflexions !

— Oui, excuse-moi Cri.

— Mais qu’est-ce qu’elle a à me dire ? Elle était si froide, si différente… Le divorce ? Je pense que c’est ça, elle veut finalement divorcer. Toutes ces confidences à distance, toutes nos bonnes résolutions… Je croyais quand même, qu’après tout ce temps…

— Allez, te fais pas de mouron, c’est peut-être pas ça. Et Alex, il t’a rien dit ?

— Alex ? Non, pas vraiment. À part que sa mère serait d’accord pour revenir à la maison. Mais tu connais les gosses, ils se font leurs films pour essayer de changer la réalité. Bon, on verra bien, je la retrouve dans deux heures… »

Sandra s’approche de moi, me passe son bras autour des épaules pour stopper notre marche sans but sur le chemin forestier :

« Tu m’appelles, quoi que ce soit ? Tu peux compter sur moi tu sais.

— OK… Merci Sansan. »

Nous poursuivons notre pèlerinage sur un tapis de feuilles mortes. Ces cadavres enfoncés par endroits dans la boue retournent à la poussière dans l’indifférence de tous. Personne pour les pleurer, je n’ai jamais aimé l’automne.

J’attends sur la Place Pury un bon quart d’heure. Frigorifié, je rentre dans la Maison des Halles. Je me perche au bar, commande un café et tire mon portable… La messagerie. Trente secondes plus tard, un SMS : « J’arrive, désolée. »

Je lui indique où je suis, puis patiente en me posant une montagne de questions. Je descends de mon tabouret et m’installe à une table afin de la voir entrer. Je réclame un deuxième café. Au moment où le serveur s’avance avec ma tasse, elle apparaît enfin, dans une pelisse brune à grand col qui lui va à ravir, toujours aussi belle bien qu’un peu pâle. Je me lève, pas très à l’aise et cachant mal mon inquiétude, les bras ballants, souriant bêtement. Ma femme se débarrasse de ses sac et manteau puis s’assied de l’autre côté du plateau, pas très fière non plus.

« Bonjour, Cri ; enfin, re-bonjour. Encore désolée.

— C’est rien, je t’en prie.

— Ça va ?

— Ça va. Je me suis pas mal torturé les méninges depuis tout à l’heure…

— Ah oui ? Fallait pas. »

À peine rassuré, j’informe le serveur d’ajouter un expresso.

« Tu as bonne mine… et de bonnes joues ! me lâche-t-elle sans parvenir à se contenir.

— Je suis au courant, la moitié du canton t’a déjà précédée ! » réponds-je sans doute un peu vexé.

Elle tend sa main, séduit la mienne puis :

« Fais pas cette tête, ça te va bien. T’as l’air moins sévère ! »

Je souris.

« De toute manière, je vais reprendre le sport.

— Qu’est-ce qu’on s’en fiche… T’es en bonne santé, alors, pour le reste…

— C’est pas faux. Et toi, comment vas-tu ?

— Moyennement. Physiquement, c’est pas trop la pêche. C’est justement de cela dont je voulais te parler. Mais pas au téléphone.

— Tu es malade ?!

— Oui, on peut le dire… Comme quoi les ennuis de santé n’arrivent pas qu’aux autres… »

Les pulsations martèlent mes tempes.

« Qu’est-ce qui se passe ? Tu me fais peur… »

Déjà elle s’enfuit et croise ses bras devant elle.

« Sté, dis-moi, que se passe-t-il ? »

Elle regarde au loin par la fenêtre, ses yeux se noient à l’image de la vitre qui l’observe.

« Tu te souviens, mes saignements… mes règles décalées… ? J’ai fait un frottis le mois dernier et, comme c’était douteux, on m’a fait une biopsie. Voilà, c’est pas très bon…

— Comment ça, pas très bon ?

— Un cancer. Un cancer du col de l’utérus… »

Le château de cartes s’effondre.

« Quoi ?!

— Eh oui…

— Et… pour la suite ?

— Le point positif est que c’est à un stade primaire et les pronostics de guérison sont plutôt encourageants. Le point noir par contre, c’est que je vais certainement devoir me faire opérer et qu’à l’issue de l’intervention je ne pourrai plus avoir d’enfants. Non pas que je m’étais imaginée en avoir un deuxième, mais pour une femme qui peut avoir le choix tu sais, c’est important. Je vais être mutilée… Et puis, ça peut ressurgir partout ailleurs cette saleté.

— Je suis tellement triste ma chérie. Mais l’essentiel est que tu puisses te soigner ; je suis à tes côtés.

— Cri, il ne faut pas que nous nous sentions obligés de changer les choses entre nous à cause de ça.

— Changer les choses ?

— Qu’avais-tu envisagé à ton retour de Chine ?

— Une autre vie que celle-là. Vous m’avez beaucoup manqué. Ce qui compte à présent, c’est que je sois là pour te soutenir, non ?

— Je ne sais pas… Comme je te l’ai écrit à plusieurs reprises dans mes lettres, je regrette sincèrement comment notre relation s’est dégradée. En même temps, ces crises sont peut-être normales… Toi aussi tu m’as manqué et, même si j’ai douté, je n’ai jamais vraiment désiré notre séparation.

— Mais… il y a eu cet homme.

— Cet homme, ce n’était rien ; j’avais besoin de me sentir vivante. Tout tournait autour de toi, ta maladie, tes problèmes, ton travail…

— J’entends et j’assume, notamment ta solitude. Mais comment as-tu pu…

— Cri, ça ne va pas recommencer. Il ne s’est rien passé, juste un flirt. Tu es autant responsable que moi. Et puis, on ne refait pas le passé.

— Eh non… Bon, arrêtons de parler de ça. Pour ma part, je m’occuperai bien de toi. »

Des larmes de nuit glissent sur son visage, charriant sur leur passage des poussières d’étoiles. Elle sort maladroitement un paquet de mouchoirs, essuie les coulées et se libère un peu. Je lui souris ; elle me répond.

Nous resterons longtemps à nous redécouvrir, épiés par l’ajour confident des amants. Je préviendrai ma sœur de ne pas m’attendre ; elle est contente, mais ne sait pas.

2

À 06h00, je m’échappe d’un mauvais rêve. Les mains derrière la nuque et les yeux grands ouverts, j’examine chaque détail du plafond à la lumière du chevet. De la belle ouvrage ; je serais bien incapable de réaliser ça. Un métier d’art. J’accompagne aujourd’hui ma femme à l’hôpital de Pourtalès ; check-up complet avec sa gynécologue. J’appréhende de la retrouver. L’angoisse de revenir dans ces immenses couloirs où courent les âmes et que j’ai arpentés déjà trop souvent.

J’arrive à Hauterive à 9h00. Je stationne devant le portail de mes beaux-parents et lui envoie un SMS, comme convenu. J’aurais pu sortir pour l’accueillir comme il se doit mais quelque chose au fond de moi me scotche sur le cuir. La pudeur sans doute. Le portillon s’ouvre en grinçant. Comme si nous avions peur de nous faire surprendre, elle se glisse sans bruit sur le siège passager et je démarre sur un filet de gaz.

Je reste dans la salle d’attente à me ronger les sangs ; elle préférait y aller seule. Je pioche un magazine dans la pile et dois relire dix fois le même article stupide auquel je ne comprends rien.

Elle me revient enfin, aussi terne que les murs de l’enceinte. Dehors, le soleil a décidé de se lever. Nous quittons la maison des souffrances et nous asseyons sur un banc, dans le parc bordé de daphnés.

« Alors, comment ça s’est passé ?

— Comment veux-tu que ça se passe ?! Mal, forcément. Faut opérer. Pour l’instant les analyses sont bonnes, c’est resté localisé, mais on ne doit pas traîner. Ils vont me rappeler sous 24 heures pour me fixer un rendez-vous.

— Je vois. C’est déjà ça, non ?

— Oui ; on peut toujours faire pire. »

Je n’insiste pas. À 11h30, elle n’est déjà plus avec moi.

« Tu veux que l’on aille boire un verre ou manger une bricole ?

— Non, merci ; j’ai pas trop envie.

— Pas longtemps, juste une demi-heure ? On pourra discuter.

— Et discuter de quoi ? Il n’y a rien à discuter. Ramène-moi chez mes parents s’il te plaît. S’il te plaît.

— D’accord, comme tu veux.

— Merci. »

Elle s’évadera de mon carrosse comme Cendrillon avant minuit. Je me penche pour tirer la portière mal fermée et glisse une rondelle dans le mange-disque. Rock’n’roll de Led Zeppelin ; il me faut bien ça.

Un patchwork végétal me reçoit dans la cuisine transformée en bain turc. Sandra est là, dansant entre trois casseroles qui bâillent leur souffle humide à travers les couvercles. Des épluchures de légumes et des épices jonchent la table.

« Coucou Grand Frère ! Tu vas devoir patienter un peu, ma ratatouille n’est pas encore prête !

— Oh non, tu sais que je déteste ça !

— Attends de goûter la mienne ! Et arrête de faire l’enfant ou je te prive de dessert !

— Tu en as fait un ?!

— Une panna cotta aux framboises !

— Wahou, j’adore la ratatouille !

— Un vrai gosse ! Et sinon, ça s’est passé comment ce matin ?

— Moyennement. La bonne nouvelle est que ça n’a pas métastasé ; par contre, faut vite opérer.

— La pauvre… Et son moral ?

— Dans les chaussettes.

— Dis, j’avais pensé l’appeler, tu n’y vois pas d’inconvénients ?

— Non, bien au contraire, elle sera contente. Bon, je mets la table. »

« Alors, ça te plaît ?

— Pas mal, tu m’as réconcilié avec la soupe.

— Quelle rosse ! C’est à cause du jus, j’aurais dû laisser réduire plus longtemps. Mais à part ça, c’est quand même autre chose le bio, non ?

— Mais oui, je t’embête. Et, ils viennent d’où tes légumes ?

— Du marché. Tu sais, derrière le cinéma ?

— Pardon, j’aurais dû préciser : c’est quoi le lieu de production ? Je pose la question parce que… c’est pas trop la saison des aubergines.

— Alors là, tu m’en demandes trop !

— Tu vois Sansan, même toi tu te fais avoir ! Je suis sûr que ça vient d’Afrique du Nord ou d’Espagne, sous serre. Joli le bilan carbone ! Mais on mange du bio…

— Arrête, tu me fiches le doute d’un coup…

— Tu veux parier ? Tu passeras demain et tu me diras.

— C’est clair, je vais même y retourner cet après-midi. Ils vont m’entendre si c’est le cas !

— Mais comment ça t’entendre ? Ils ne trichent pas. Le label Bio n’impose pas une production locale !

— Ouais mais bon, faut être cohérent !

— Cohérent ?! Et depuis quand l’être humain est-il cohérent ? Regarde autour de toi ! Regarde-moi, regarde-toi ! Penses-tu sincèrement que nous soyons cohérents ?

— Mais t’es horrible aujourd’hui !

— Pas du tout, c’est la vérité ! On fait la vaisselle ? Ce sera notre B.A. du jour. Une petite économie d’électricité et un peu moins de gaz à effet de serre. Je lave et t’essuies ? »

Je descends faire la rive du lac pendant que ma sœur fonce à la pêche aux informations. Sur le quai, un marchand ambulant nous la joue nostalgie avec son orgue de Barbarie et son poêle à marrons chauds. On se raccroche à ce que l’on peut quand on n’a plus de repères. Pour ma part, je déteste les châtaignes. De vieilles rengaines remplissent l’air frais du littoral chargé d’humidité. Sur le sol, le brouillard de ce matin nous a laissé une toux grasse. Je me sens triste, les faits divers m’enserrent. Ma petite vie n’est qu’une redite cent mille fois lue dans le désordre des colonnes des gazettes bon marché.

Un bip ; je fouille la poche intérieure de mon tweed.

« L’intervention est programmée le 20 décembre. Bises. »

Le SMS express de Stéphanie m’achève ; je rentre à la maison. Sur ma route, la Place du Marché aligne ses chalets de poupées. Dans une heure, leurs volets s’ouvriront sur des sources inépuisables de breloques inutiles. Je passe à travers les sentiers factices pour rejoindre la rue centrale, puis la rue du Seyon. Aux premières vitrines horlogères, j’improvise un détour, pour « sentir le marché » comme on dit. J’entre dans la boutique. Un vendeur d’une trentaine d’années occupé avec un couple de retraités me fait signe de patienter. Ça tombe bien, je n’ai pas l’intention d’acheter. Je visite les derniers modèles en laissant traîner mes oreilles. Ces deux-là n’ont pas l’air de rouler sur l’or mais viennent, pour leurs étrennes, trouver la partenaire idéale pour leurs expéditions dans le Jura. Si Monsieur est déjà bien renseigné sur les technologies, Madame donne son avis sur les aspects pratiques et l’ergonomie. On voit qu’ils ont potassé le sujet. Leur petit-fils est un renfort supplémentaire, en tant que grand espoir régional du cross-country ! Une dame s’incruste derrière moi. Ravie d’avoir trois paires d’oreilles à caresser, grand-maman enchaîne les papotages en l’honneur du héros. La dame rebrousse chemin, je lui emboîte le pas et me tourne vers les présentoirs depuis l’extérieur. Cette fois c’est fait, les smart-watches en plastique ont pris leurs beaux quartiers chez nous, dans le sanctuaire de l’horlogerie mécanique. L’offre est pléthorique, avec deux thèmes incontournables : le sport et le bien-être d’un côté, la communication et les réseaux sociaux de l’autre. Si on ne réagit pas, on est morts. Je flânerai jusqu’au couchant dans la chaleur des vivants, attiré comme une luciole par les lumières d’un monde magique.

Sur le seuil de l’appartement, je vois que Sansan n’est toujours pas rentrée ; Dieu seul sait les aventures qu’elle va encore me raconter ! Cette balade au cœur des Hommes m’a redonné espoir, la mort a quitté mes pensées.

Je dégaine mon natel et réponds au message de Stéphanie :

« Ne t’inquiète pas, tout se passera bien. Ce n’est pas juste une formule pour conjurer le sort, je suis sincère et je crois en toi. »

Là-dessus, je sors une casserole, le vieux pot de miel et un bâton de cannelle des placards de la cuisine. Je jette mon dévolu sur un Rioja tanique planqué dans l’armoire du cellier. J’adore le vin chaud. Alex aussi d’ailleurs, raison pour laquelle je laisse mijoter ma mixture pour en évaporer l’alcool. Un coup d’œil sur la pendule. 17h00, il sera bientôt dans le bus ; je me verse un godet pour patienter.

Je sursaute en m’entendant ronfler. Je m’éjecte du moelleux et file dans la salle de bains m’asperger le visage, pas question qu’Alex me voie en mode papy. Mon bon vieux Joe, tu vas m’aider ! Le Satch Boogie de Satriani réveille les âmes recluses de Neuchâtel. Je monte le son. Le maître des six cordes fait parler la poudre du bout de ses doigts ensorcelés. Je sautille à travers le salon et la cuisine sur les notes qui me tirent des vocalises, en touillant l’élixir dans la casserole. J’enchaîne immédiatement sur Surfing with the Alien, pour porter l’estocade à tous les coincés du popotin. Deux ombres derrière moi ; Sansan et mon fiston se tordent de rire en me voyant me secouer comme un chevelu des eighties. Je suis pantois mais assume jusqu’au bout cette ode à la musique, la vraie ; gifle à la bouse que nos enfants doivent avaler à l’entonnoir. Le mien, au moins, pourra y échapper. Il grimpe sur sa batterie qu’il a reçue pour ses douze ans et accompagne le monstre. Je n’entends plus que lui, il frappe à toutes volées ses tambours, ses cymbales, dans la cacophonie gauche et brutale d’un apprenti rocker qui veut séduire sa belle. Sansan, tout comme moi, ne le quitte pas des yeux. Ce soir c’est un p’tit père, que j’admire comme un fils.

J’enfile les allers-retours entre la platine et le meuble à CD. Du rock, du pur : Gary Moore, Iron Maiden, Great White, Jimmy Barnes, Thunder, en passant par le fantastique Sultans of Swing de Dire Straits. Il est plus de 21h00 quand nous rendons les armes ; nous sommes rincés. Alex a d’immenses ampoules aux mains et moi, des courbatures qui montent des bras jusqu’aux épaules. Quant à Sansan, la groupie surexcitée, j’ai bien cru que sa tête allait se déboîter.

Au diable l’heure tardive, nous ne dérogerons pas à la grand-messe de l’apéro ! Nous sirotons notre vin chaud qui n’a désormais plus aucun relent d’alcool. Si l’improvisation a du bon, la facilité aussi. Affamés comme des ours sortant d’hibernation, nous éventrons deux paquets de chips et de cacahuètes sans prendre la peine de les mettre dans une coupelle. Les remontrances de ma cadette ne sont déjà plus qu’un bruit de fond. Elle s’empresse de nous fourguer un saladier de carottes et de choux-fleurs sur la table basse ; un ramequin de mayonnaise n’aurait pas été de refus, mais ce n’est malheureusement pas négociable. Je me lève et reviens avec deux bières. Sansan ne se fait pas prier, à mon tour de la chambrer.

« À propos, t’avais raison concernant les légumes, c’est du bio… espagnol ! Je suis dégoûtée, j’ai fait un vrai scandale devant l’étal, tous les clients me regardaient. J’ai même réussi à effrayer une mamie qui n’est pas près de revenir !

— T’es sérieuse ?!

— Aussi sérieuse que tu n’es pas Jimi Hendrix !

— T’es con, conne, pardon. Sansan, je te savais gonflée, mais pas à ce point ! Mais finalement…

— Finalement ?

— Je suis assez fier de toi Sœurette !

— Aaah enfin, un compliment, ça fait plaisir !

— T’as bien fait Tata ! C’est des magouilleurs, faut les dénoncer aux flics !

— Hé, calme-toi Alex ! Un peu de respect, on dit la police ! D’ailleurs elle ne peut rien faire, c’est tout ce qu’il y a de plus légal. C’est à la jeune génération comme toi que nous devons bien expliquer le mécanisme des produits bios et les limites de ce label. Sansan est juste tombée dans le panneau de la com’. Avec ta maman nous avons certainement fait la même erreur.

— Faudra lui dire alors ! Tu veux que je l’appelle ? Oh oui, et comme ça on lui racontera comme on a fait les fous ! D’accord Papa ?!

— Non, pas ce soir, demain. J’ai eu ta maman au téléphone tout à l’heure, elle était très fatiguée.

— Ah oui ? Et pourquoi ?

— Eh bien… je ne sais plus… Ah si ! Elle est allée faire du sport je crois.

— D’accord, demain alors ?

— Oui oui, demain ; on l’appellera demain. »

Sandra fait mine de rien mais elle a tout compris. Je lui chuchote mes SMS pendant qu’Alex file préparer des coupes de glaces. Il ressurgit, tel un César, avec son butin.

« Ouh là, la bombe de crème chantilly a dû y passer, on ne voit même plus les boules !

— J’ai été obligé de la finir, elle est bientôt périmée !

— Oooh, en voilà une belle attention, merci de te préoccuper de notre santé ! Bon ben, vu mes bonnes résolutions, tu vas te charger de manger la moitié de la mienne !

— Comment ça ?! Et moi alors ?! »

Alex devient tout blême, son stratagème est en train de prendre l’eau. Sandra, de nouveau :

« Le pauvre bichon, la tête qu’il fait !

— N’importe quoi, je peux te donner un peu de chantilly de Papa si tu veux !

— Un peu ? Merci mon neveu, t’es vraiment trop généreux ! »

Je les observe se bagarrer. Ah là là, si cette insouciance pouvait durer… La soirée n’en finit pas de s’allonger. Alex profite de mes complaintes d’avoir trop mangé pour nous imposer une séance de Wii Dance. Quel massacre hilarant ! J’abandonnerai en finale contre Sansan, la Shakira des montagnes.

Le lendemain matin, c’est le retour sur Terre. Un message de ma femme qui s’enquiert des nouvelles de son fils. Pour ne pas la blesser, je lui réponds qu’il était vanné et s’est couché avec les poules. Une longue nuit lui fera du bien, il la rappellera sans faute à son réveil. À 10h00, j’informe notre petit loir, encore mal emmanché, de téléphoner à sa mère et de ne pas l’inquiéter.