Ta Takata Ta - Philippe Venant - E-Book

Ta Takata Ta E-Book

Philippe Venant

0,0

Beschreibung

Le Boléro. Un jour ou l’autre, tout musicien d’orchestre doit se coltiner cette rengaine universelle. Avec amour ou haine, fascination ou indigestion. En y mêlant aussi un peu de son existence ordinaire. De toute façon, tous les chemins mènent au Boléro. Et son inexorable crescendo nous entraîne vers la catastrophe finale. Forcément.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Lorrain d’origine, Philippe Venant réside depuis dix ans dans le Haut-Jura où il dirige un établissement d’enseignement artistique. Son premier roman Concerto pour la Main Gauche est paru aux éditions L’Harmattan en 2013.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 155

Veröffentlichungsjahr: 2022

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



 

 

Philippe Venant

TA TAKATA TA

 

 

Pour Françoise et Jean-Christophe

 

 

Le Boléro est l’une des musiques les plus jouées au monde. On a calculé qu’en moyenne un Boléro débute toutes les trois minutes quelque part sur la planète. Sa durée étant d’un quart d’heure, cela signifie qu’au moins cinq Boléro résonnent en permanence autour de la Terre. On peut parler en quelque sorte d’un Boléro en orbite. Nous connaissions le satellite naturel et le satellite artificiel. Ravel a inventé le satellite musical.

 

Phil Coming – Encyclopédie des Résonances Irraisonnées

 

 

Jean-Thomas

1re flûte

 

Aujourd’hui : déchiffrage de traits d’orchestre. Comme il le joue bientôt en concert, Jean-Thomas propose d’aborder le Boléro. Du moins ce qu’en joue la flûte solo, cette première partie du thème avec quoi elle inaugure l’enfilade d’envoûtantes répétitions. Peut-être pas une bonne idée, se dit Jean-Thomas. En fait personne ne déchiffre vraiment le Boléro. Avant même d’en avoir joué une seule note de sa vie, on l’a entendu maintes fois, on en est tout imprégné comme si on naissait avec cette rengaine universelle fichée dans l’oreille. Ne serait-il pas en train de leur demander de déchiffrer un trait qui ne se déchiffre pas, tant il est connu ? Quoique la culture des jeunes laisse tellement à désirer… enfin, quand même, des bribes de Boléro, il en traîne partout, dans les pubs, les jingles, les sonneries ! Je ne vous demande pas si vous l’avez déjà entendu, leur dit Jean-Thomas. Ce qui malgré tout revient à le faire.

En IIIe cycle, il n’a plus que trois élèves. Il y a dix ans, une vingtaine s’y pressait encore. Érosion générale. Tout le IIIe cycle du conservatoire, et même de tous les conservatoires, s’amenuise d’une année sur l’autre. Pour un jeune d’aujourd’hui, trop de travail, de contraintes, d’exigences. Paraît-il. Zapper cliquer tweeter va bien plus vite que devenir un flûtiste d’excellence. Dictature de l’éphémère condamnant à la cale sèche ce navigateur au long cours qu’est le musicien classique.

– Dictature de l’éphémère ! s’écrie soudain Jean-Thomas.

À la mine déconcertée de ses élèves, il comprend qu’une fois de plus, il a terminé à voix haute une rumination intérieure. Il recourt alors à son habituelle question :

– Où en étais-je ?

Mon garçon, se dit-il, ne commence pas à ratiociner.

– Au Boléro, informe Léa.

– Si on le connaissait, précise Théo.

Héloïse acquiesce sans rien dire.

– Eh bien ? demande Jean-Thomas.

Léa hoche la tête pour le confirmer – grande cérébrale pensant et pesant tout, on peut être certain qu’elle en a écouté plusieurs versions, comme pour tous les traits d’orchestre du recueil. Les lèvres de Théo s’avancent en une moue rassurante signifiant que même si on n’est pas des flèches :

– C’est un peu connu… finit-il par marmonner.

Et qu’en pense Héloïse ? Pas moyen de le savoir, à son habitude elle se retranche derrière une prudente réserve. Jean-Thomas ne peut l’en extraire qu’avec une insistance excessive qui la met très mal à l’aise et pour finir tout le monde avec, si bien qu’il n’en use plus. C’est à peine si elle ose jouer quand on le lui demande, elle craint plus que tout le risque, ce qui consterne Jean-Thomas. Lors des premiers cours, il l’exhortait : Allez Héloïse, joue plus, joue ce qui est en toi, mets-le dans ta flûte !Mais ça la tétanisait d’autant. À présent il la laisse jouer à sa guise, remuer le petit peu qu’elle peut dans sa gangue de timidité. Pas possible de songer à devenir musicienne avec une inhibition pareille ! À de rares instants, quelque chose affleure, une délicatesse du son, un phrasé enfin expressif, une aisance dans un trait périlleux, laissant entrevoir la musicienne sous l’élève engoncée, mais ce quelque chose ne fait qu’affleurer au lieu de muer, percer, exploser, et c’est Jean-Thomas qui ne doit pas exploser sous peine de perdre Héloïse pour longtemps, la fleur effarouchée se refermerait encore plus s’il est possible, elle se pétrifierait en potiche inexpressive, il n’en tirerait plus rien durant les cours à venir.

Jean-Thomas lève les yeux vers ses élèves. Ils ont l’air ennuyés. Nom de nom ! Je me suis encore laissé embarquer par mes pensées ! se dit-il. Pas trop longtemps, espère-t-il. Il sesait capable de méditations impromptues en présence de tierces personnes, vite décontenancées si elles ignorent le fonctionnement du bonhomme. À ces temps morts où leur professeur s’arrête après une phrase qui aurait dû en appeler une autre et semble écouter quelque chose en lui, ses élèves s’y sont faits. Tout comme auparavant sa femme et ses trois garçons moqueurs qui ne manquent jamais d’informer leur mère :

– Maman, papa est encore parti !

Jean-Thomas ne part jamais plus loin qu’en lui-même, où ses pensées se déroulent, s’enchaînent, évoluent sans se bousculer, avec une fluidité qui le rend attentif à leur écoulement, et du coup indisponible au monde extérieur.

Parfois, sa femme tente un :

– Fais-nous partager tes pensées, elles ont l’air si captivantes !…

Il s’y laisse rarement prendre. Dès qu’il veut les exprimer, leur belle fluidité cesse. Il peine à trouver ses mots. Il a beau préparer ses phrases, il en perd vite le fil. Ou s’il tente de tout dire d’un seul élan, alors les mots se substituent à d’autres, énoncent autre chose que l’intention première. L’émotivité falsifie ses phrases, altère son ton, gauchit ses tournures. Pas vraiment bègue, à la lisière de l’aphasie, la parole est pour lui une déception, une douleur, une souffrance. C’est même la raison profonde de sa vocation. La musique seule ne le trahit pas, elle exprime fidèlement ce qu’il ressent, au contraire des mots qui se refusent, se camouflent, se travestissent, des phrases qui se détournent vers un terme qu’il n’a pas choisi. Mais il doit éviter ce retour sur lui-même et se concentrer sur Héloïse. Il lui demande souvent de jouer en premier. Elle doit apprendre à dépasser sa timidité. Et puis ça lui évite la gamberge de l’attente.

– Commence Héloïse, nous t’écoutons, lui dit-il avec bienveillance.

Circonspecte, Héloïse relève sa flûte, la porte à sa bouche, déglutit une salive illusoire avant d’entamer un Boléro d’une prudence policée, la mélodie paraît s’excuser de résonner, et quand Héloïse en a fini avec le solo, Jean-Thomas n’en revient pas, comment réussit-elle à rendre aussi convenu ce qui ne l’est pas du tout, mais il garde ses commentaires pour plus tard, souhaitant entendre d’abord les trois déchiffrages.

Au tour de Théo. L’opposé d’Héloïse : une nonchalance pétrie de singularité. Quelle que soit la partition, il parvient toujours à vous surprendre en l’interprétant à sa façon. Ce peut être étonnant, déconcertant, pertinent ou malvenu, en tout cas ça ne laisse pas indifférent, et c’est le plus important pour un musicien. D’un élève confirmé, on attend de l’appropriation, de la personnalité, du parti pris. Le professeur peut alors titiller l’essentiel, le style, l’interprétation, la moelle de la musique, son sens, sa portée… Dommage que Théo s’acharne peu au travail, ses lacunes instrumentales l’empêchent souvent d’aller au bout de ses idées, d’exprimer pleinement son non-conformisme. Jean-Thomas lui réexplique alors tout l’intérêt d’un entraînement quotidien afin d’acquérir la maîtrise technique et donc la liberté. Théo en convient d’un grand sourire gauche avant de revenir la semaine suivante en n’ayant guère plus travaillé. Au lieu de s’escrimer sur sa flûte, Théo préfère écouter « ses musiques », de toutes sortes, surtout des « actuelles », citant des noms inconnus à Jean-Thomas qui déplore son peu d’intérêt pour la musique classique. Avec de tels goûts musicaux, que fait-il dans un conservatoire ? On le verrait plus avec un djembé, une Gibson dans les mains, ou devant un mur de synthés. Théo persiste pourtant à venir plusieurs fois par semaine apprendre une musique qu’il n’écoute ni ne joue par ailleurs, alors que personne ne l’y oblige et surtout pas ses parents, des gens aussi sympathiques que le fils qui a emprunté au père la carrure de pile de pont et à la mère le sourire désarmant. Notre fils organise ses loisirs à sa guise, il n’est plus en âge qu’on lui dicte quoi que ce soit, et on peut vous dire qu’il y tient à son conservatoire, chaque année il nous tanne pour ne pas manquer les réinscriptions, c’est grâce à vous cet engouement, nous vous en remercions… Mais de quoi ? songe Jean-Thomas qui ne parvient pas à circonscrire le paradoxe Théo.

Cette fois encore, Théo fait des choses bien à lui, interprétant le Boléro un peu comme s’il jouait de la shehnai indienne, cherchant l’incantation et l’envoûtement dans les circonvolutions mélodiques, mais ça ne prend pas vraiment, le thème se pare d’une outrance malsonnante, si bien qu’il semble s’empêtrer dans son propre parti pris. Eh oui mon Théo, il y a un peu de ça dans le Boléro, mais pas seulement, tu te frottes à son insaisissable équation, et tu commences à comprendre que tu es loin de la résoudre ! Laissons-le mariner le temps que Léa s’y colle.

Léa joue en fronçant le sourcil gauche. Jean-Thomas n’est pas parvenu à lui enlever cette tension dans le visage qui forcément n’est pas bonne et quelque part pénalise son jeu. On doit jouer sans raideur, ni dans le corps ni dans le visage. L’énergie a besoin de circuler partout sans blocage, pour se faire fluide, ductile, véloce. Jean-Thomas avait essayé de gommer ce défaut. Au milieu d’une musique, il l’interrompait :

– N’embouche plus. Allez, on fronce tout !

La bouche, le nez, le front. Il faisait avec elle cette mimique qui aurait dû s’avérer impayable. Sauf avec Léa. La bouche fraisée, le nez ratatiné, les yeux mi-clos, le front plissé, elle n’en gardait pas moins son sérieux, alors que la première fois, Jean-Thomas faillit s’esclaffer.

– On relâche tout ! lui intimait-il alors.

Elle laissait aller tous ses traits. Enfin son visage se détendait, mais pas jusqu’au sourire. Hélas, dès qu’elle embouchait à nouveau la flûte, son regard se rivait sur la partition, c’était fichu, ça fronçait derechef du sourcil. Jean-Thomas avait perdu ce combat.

Léa ne déchiffre pas les notes du Boléro, elle les fusille du regard. Comme si sans surveillance, elles pouvaient vagabonder surd’autres lignes et interlignes de la portée. Elle fronce de plus belle mais déchiffre sans une erreur. Tout y est, bien à sa place. Elle ne joue pas la musique, elle décrit la partition.

– Le Boléro, ce n’est pas que cela, lui dit Jean-Thomas.

– Je sais. Il y a les autres solos. Et le crescendo orchestral, lui répond-elle.

– Oui… Mais ce n’est pas… Je voulais dire…

Comment le lui expliquer ? Jean-Thomas sombre en lui-même à la recherche d’une entrée en matière. L’attente et le silence se font lourds, il en a cette fois conscience, mais ça ne résout pas son problème d’énonciation. Pas d’autre issue que :

– Je vais vous le jouer !

Il entame le Boléro, et c’est si comme si la mélodie se mettait à exprimer la pensée de Jean-Thomas : il faut jouer le solo l’air de rien. La flûte interprète la première apparition de la mélodie. De fait, on doit la jouer comme la toute première fois, pas seulement du concert, mais de toute l’histoire du Boléro, comme à sa création le 22 novembre 1928 quand le public ne savait pas encore ce qui l’attendait. Cette première entrée ne doit rien laisser augurer de sa future et inexorable réitération. Il faut l’incarner dans toute sa candeur, sans rien lui adjoindre, aucun effet ni personnalisation. La mélodie n’a juste qu’à fluer comme source qui sourd, dans l’ignorance des crues et tourbillons qu’elle porte en elle. Elle semble ne jamais vouloir en finir, elle a beau amorcer une tournure conclusive, c’est pour mieux berner l’auditeur car bien au contraire ces tournures l’allongent, et loin de l’achever la relancent. Chaque fois qu’elle semble s’acheminer vers sa fin, toujours l’horizon recule, elle progresse vers un terme qui se dérobe, d’où l’impression d’une mélodie non pas interminable mais infinie, on pourrait même dire : infiniment finissante. Et sans jamais donner l’impression de se délayer. Mieux, chaque tournure nous persuade que nous touchons à l’essentiel, mais le temps d’y croire et déjà la mélodie est repartie ailleurs, alors que nous nous apprêtions à nous attarder. Quelle mélodie ! Que de tours et détours, et fausses pistes, privant l’auditeur de repères, et pourtant rien ne sonne faux ou superflu, tout y est cohérent, indispensable, impératif. Voilà sa gageure, voilà sa grande réussite ! On ne peut rien lui retrancher de ce qui paraît de prime abord en surcroît, dans l’instant elle rend évidente et vitale l’adjonction, elle s’affirme en se hasardant, se structure en s’improvisant, dure en semblant s’achever, elle se joue de nous sans discontinuer, bref, il n’existe pas de musique plus véridique composée d’autant de faux-semblants !

Quand il en a terminé, Jean-Thomas pense avoir été explicite. Mais le sourcil de Léa reste froncé :

– C’est analogue à ce que j’ai joué, remarque-t-elle.

Analogue ? Jean-Thomas est interloqué.

– Bien sûr… c’est le même solo. Je ne vais pas… changer… les notes de Ravel.

– Mais alors, qu’y a-t-il d’autre ?

Voilà ce qui le contrarie chez cette élève : elle est toujours en attente d’une explication cartésienne. Il faudrait que la musique soit une science exacte. On peut certes expliquer beaucoup de choses, mais ça ne fait pas tout. Jean-Thomas contemple le sourcil qui ne peut rester froncé à ce point. Prenant son courage à deux mains, il entreprend de décrire à Léa les tournures d’évitement de la mélodie, l’habileté de ses faux-semblants, tout ce qui fait son originalité et sa réussite. Mais très vite ses phrases le trahissent, il s’empêtre dans l’approximation. Ses idées s’embrouillent, ses arguments brinquebalent de la platitude à l’abscons, les moues dubitatives des élèves le poussent dans une surenchère d’éclaircissements plus fuligineux les uns que les autres, si bien que son discours devient un amas de bribes absurdes et abstruses ânonnées d’une voix sourde qui bientôt s’éteint dans le silence sidéral des élèves… C’était couru d’avance, pourquoi Jean-Thomas s’est-il embarqué dans cette tentative désespérée ? Alors qu’il n’y a qu’une seule évidence : pour expliquer la mélodie du Boléro, il faudrait user d’une parole possédant la même infinie plasticité. Ce dont il est totalement dépourvu. Que ne s’est-il contenté de la jouer !

Le percu

Ta takata ta takata tata

Ta takata ta takata takatatakata

Ta et cætera.

Putain de tendinite ! Faut qu’elle rapplique quand je me farcis le Bolé ! Avec autre chose, ça le ferait, vu qu’un percu d’orchestre se la coule douce. Un coup de grosse caisse, un roulement de cymbale, deux trois croches au triangle et basta, aboule les ronds ! Le plus chiant, c’est de compter les mesures de silence ! Tu t’éreintes pas comme en jazz sur une batterie pendant des heures pour un cacheton de misère ! Sauf avec le Bolé… Là, ça trime dur. Pas volés, tes biftons de supplétif.

Ta takata ta takata tata

Ta takata ta takata takatatakata

Ta et cætera.

Caisse claire jusqu’à ce que mort s’ensuive ! Ou plutôt que tendinite s’ensuive ! Dès la première répé ! Le clebs m’a mordu le poignet en enfonçant bien ses crocs… ah mon salaud, du fer rouge ! Monsieur ne faiblissez pas, a dit le chef. Tu parles ! Je fais que ça ! Je serre les dents, je m’accroche aux baguettes, tellement je déguste… tout le contraire de mollir ! Mais le clebs ne desserre pas les mâchoires. Surtout qu’il faut jouer de plus en plus fort dans cette saloperie de zique, et que je te lève les baguettes toujours plus haut, et que je te les baisse toujours plus vite… et ça, tout seul sur la caisse. Pas de second pour se relayer. En maladie le gars, et on n’a trouvé personne ! Le col blanc a louché sur sa cravate, signe qu’il tire une craque. Tu parles ! C’est encore histoire de mégotter !

En fin de répé, le chef me jette un œil qui ne sait que penser. La prochaine fois Monsieur, faudra mieux tenir le tempo, il me dit. Jamais bon signe, un chef qui te parle au futur. Le chef, ça corrige, ça fignole, ça résout dans l’instant. D’où l’intérêt de bosser avec des pros qui se bougent le cul illico. S’il se met à causer au futur, ça sent pas bon ! Le futurproche, c’est qu’après la répé, il va pousser la porte du col blanc pour changer de percu. Déjà que le titulaire a le chic pour se faire porter pâle quand ça lui chante, et que lui, le maestro, doit se contenter d’un rouleur de caisse au lieu de deux, faudrait peut-être trouver autre chose qu’un bras cassé… Poignet, s’il te plaît, poignet. Mais ça se peut pas ! J’en ai foutrement besoin de ce cachet ! Pour des tas de raisons ! À commencer par remplir le frigo ! Et calmer les babines du proprio qui en aboie à l’huissier à tout va !

Alain

1re clarinette

Pas mécontent mon Alain, de s’évader bientôt de cette maison saturée d’aigreurs et de criailleries. C’est arrivé d’un seul coup, hier soir, alors qu’il lui semblait que depuis quinze ans la situation était établie voire entendue. Mais quand on se vautre dans le mensonge, le temps écoulé importe peu puisque l’autre n’est pas au courant. Un jour, six mois, dix ans, seule compte la brutalité de l’instant où se trahit le pot aux roses. Certes, plus la tromperie se perpétue, moins on ne s’attend à être démasqué. On est surpris de l’irrépressible courroux de la flouée. On finissait par l’imaginer consentante, pourquoi pas bienveillante. On est pris de court par sa fureur.

– Comment t’as pu me faire ça ! Après toutes ces années ensemble !

Alain ne sait que répondre. Son absence d’à-propos le contrarie, mais pas autant que cet unique reproche niant ses dons de séducteur et ses aventures à facettes. Depuis l’adolescence, il n’a jamais cessé le donjuanisme. Le mariage n’y a rien changé. Pour un peu il répondrait :

– Si tu savais, il y en a eu bien d’autres !

Il s’offusque qu’on puisse croire qu’il mène une vie de mari rangé et vient seulement de fauter après des années de mornitude conjugale. Même si le « on », c’est sa femme.

– Ce n’est pas ce que tu crois, finit-il par lâcher, cette phrase bateau des maris volages, réplique éculée de mauvaise comédie.

– Je ne crois que ce que je vois. Et j’en ai assez vu, assez, assez, assez !

Qu’a-t-elle bien pu voir ? Pas grand-chose, sans doute. Enfin, il l’espère. Sûrement des soupçons. Des soupçons et tout à trac, le mélodrame. Surprenant et même choquant de la part de Claire l’équanime, jamais un mot plus haut que l’autre, une humeur sans houle. D’accord c’est un peu ennuyeux. Mais quelle paix à la maison !

– Moi qui me fais toujours du souci pour toi ! Mais quelle conne ! Pour que monsieur aille bien, mange bien, se repose bien, s’habille bien… Tiens tes chemises, tes pantalons, tu peux te les faire repasser ailleurs !