Talleyrand, les derniers secrets - Alain Leclercq - E-Book

Talleyrand, les derniers secrets E-Book

Alain Leclercq

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Talleyrand, homme de pouvoir Français, fascine toujours. Talleyrand, surnommé « le diable boiteux » en raison de son pied bot, n'a laissé aucun de ses contemporains indifférent. Qu'on l'admire, qu'on le craigne ou qu'on le déteste, il a été perçu tantt comme un pervers cynique et manipulateur tantt comme un homme de pouvoir pragmatique et visionnaire. Il suscite, encore à l'heure actuelle, de nombreuses études à la fois historiques et artistiques. Les Mémoires de Talleyrand, parus en 1889, sont depuis leur publication source de nombreuses controverses: est-ce vraiment lui et lui seul qui les a écrits? Sinon, qui est-ce? Qu'en est-il des grands secrets de l'Histoire de France dont il semblait être le seul détenteur? Plongez-vous sans plus attendre dans le récit d'un homme plein de mystères et dont les écrits suscitent encore la controverse. EXTRAIT Aujourd'hui, les principaux auteurs d'ouvrages sur Talleyrand ne semblent plus mettre en doute l'authenticité de ses Mémoires. Tel n'était pourtant pas le cas lors de leur première publication, par le duc Albert de Broglie en 1891 et 1892, il y a donc un peu plus d'un siècle. Historien et homme d'État français, orléaniste et repoussé par les bonapartistes, Albert de Broglie occupa le siège d'ambassadeur à Londres, après quoi il sera nommé membre à l'Académie française. Le Président Adolphe Thiers avait émis de sérieux doutes quant à l'origine des fameux manuscrits. Quant à l'historien marseillais Lacour-Gayet, il ne cachait pas son scepticisme. Pourtant, en 1830, de Broglie nous fournira des renseignements très intéressants sur la vie de Talleyrand, qu'il rédigea en six volumes. Il décrira de nombreux rapports détaillés sur les diverses entrevues entre Napoléon et Talleyrand, la libération du caractère ecclésiastique du grand homme, ainsi que son mariage et sa relation avec Madame Grand1 ou sa filiation avec le peintre Delacroix. On sait qu'en l'absence d'un manuscrit original des Mémoires de Talleyrand, le duc de Broglie n'avait livré à l'édition qu'une copie du comte Fourier de Bacourt, secrétaire de Talleyrand. En 1822, Fourier de Bacourt est attaché à la légation française à la cour de Suède auprès de l'ancien général Bernadotte11, devenu roi de Suède. Plus tard, le secrétaire sera attaché à l'ambassade de France à La Haye puis à Londres. Talleyrand disait de lui: Je connais peu de gens dont l'esprit puisse être comparé à celui de Monsieur de Bacourt, je n'en ai rencontré aucun. À PROPOS DE L'AUTEUR Daniel-Charles Luytens est à la fois historien, conférencier et véritable rat de bibliothèque. Il s'amuse de l'Histoire et nous offre le résultat de ses nombreuses recherches hautes en couleur.


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Veröffentlichungsjahr: 2018

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© Editions Jourdan

Paris

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ISBN : 978-2-39009-326-8 – EAN : 9782390093268

Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.

D.-C. LuytensAlain Leclercq

TALLEYRAND, LES DERNIERS SECRETS

PRÉFACE

Si nous pouvons considérer l’exécution du duc d’Enghien, le 21 mars 1804, comme classée aujourd’hui, la question peu connue de son mariage avec la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort et de la naissance d’un fils posthume issu de cette union, quelques mois après la tragédie de Vincennes, reste une énigme de premier ordre qui aurait pu avoir de lourdes conséquences sur l’Histoire de France au XIXe siècle. Cet ouvrage essayera de démontrer que si Bonaparte fut l’instigateur et le responsable de la mort du duc d’Enghien alors que Savary1, son aide de camp, en fut l’exécuteur, historiquement, le duc fut avant tout la victime de Talleyrand.

À cela s’ajoute la fin tragique du duc de Bourbon2, père du duc d’Enghien, décédé le 29 août 1830, à Saint-Leu, alors qu’il s’apprêtait à rejoindre le roi Charles X 3 dans son exil après la révolution de Juillet. Ce crime, mal camouflé par un prétendu suicide, est l’œuvre des Orléans auxquels le duc de Bourbon, sous l’emprise de la baronne de Feuchères4, sa maîtresse, avait légué son immense fortune par un testament forcé en faveur du duc d’Aumale et qu’il s’apprêtait à révoquer à l’avantage du comte de Chambord5, le futur Henri V, et de sa sœur, la duchesse de Parme.

Si cette question d’une descendance issue de cette double union a rarement fait l’objet d’études de la part des historiens, la raison principale est sa complète occultation historique, son manque de crédibilité et le fait que Charlotte de Rohan6 a toujours gardé la plus grande discrétion à ce sujet. Il y a eu quarante-trois prétendants à Louis XVII, c’est-à-dire au moins quarante-deux menteurs ou mythomanes. Bien que des démarches aient été faites en vue de leur reconnaissance (qui a failli se faire), il n’y a jamais eu personne pour prétendre être issu de cette double filiation entre des Bourbons-Condé et des Bourbons d’Espagne.

Puisqu’il s’agit d’une énigme, cet ouvrage ne peut être considéré comme définitif. Considérons-le plutôt comme un essai historique ou une enquête qui, je l’espère, pourra incliner la pensée du chercheur à une autre vue sur certains événements importants de l’Histoire et sur le sens de cette dernière.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, que le lecteur, tout comme l’a fait l’auteur, considère cette énigme avec le recul nécessaire et qu’il ne croie pas qu’on veuille lui soumettre une de ces affaires douteuses, risquant de sombrer dans le sensationnel ou le ridicule par besoin de vente ou de publicité.

Quoi qu’il en soit, même pour un historien sceptique, cette histoire ne manquera sûrement pas d’intérêt et, s’il est vrai cependant qu’elle tient en quelque sorte du fantastique, elle donnera au moins au lecteur, crédule ou incrédule, d’y trouver sa joie !

Je tiens encore à ajouter que si je m’élève dans ce livre contre tout type d’accusations tournées vers le passé, les considérant comme stériles, cela s’adresse bien entendu à ce contexte précis. Il n’en reste pas moins certain qu’un historien, ou toute personne impliquée sérieusement dans ce domaine, se doit de dénoncer les erreurs et parfois les mensonges du passé, tout comme les détournements de l’Histoire, même s’ils ne représentent qu’un intérêt et un aspect très relatif de son évolution, pour s’efforcer de lui rendre sa vérité.

Que cette histoire soit vraie ou qu’elle soit fausse, nous n’affirmons rien, mais nous essayerons de convaincre, bien que conscients qu’une énigme sera toujours sous l’emprise du doute : si elle n’est pas tout à fait juste, par manque de preuves, elle n’est sûrement pas tout à fait fausse. Il est certain toutefois qu’il est temps de faire connaître ce que nous savons et de faire valoir ce que d’autres auraient éventuellement à rendre compte à l’Histoire et ce que celle-ci aurait à leur revendiquer.

Si elle avait dû être imaginée par deux ou trois personnes, nous estimons toutefois pouvoir leur rendre hommage, car créer et élaborer un tel scénario, avec tant de détails, de concordances et de références, tout en se retranchant noblement derrière la plus stricte discrétion et la dignité, est à un tel point invraisemblable et louable qu’à eux seuls, à moins qu’il ne s’agisse de mythomanes par hérédité, ils surpassent les quarante-trois prétendants à Louis XVII ou d’autres énigmes de ce type.

L’Histoire est pleine de ces énigmes dont personne n’a encore pu donner une explication satisfaisante et qui agacent, mais aussi déterminent de plus en plus notre curiosité à mesure qu’elles sont plus difficiles à déchiffrer.

Jacques de Launay

À D.-C. Luytens

1. Général Savary, duc de Rovigo (1774-1833). Ministre de la Police en 1810, il remplaça Fouché.

2. Prince de Bourbon-Condé (1756-1830). Père du duc d’Enghien, il s’installa avec sa maîtresse, la baronne de Feuchères, au château de Saint-Leu. Le 27 août 1830, on le retrouve pendu à la croisée de sa fenêtre et, bien que la thèse du suicide fût adoptée, les circonstances de sa mort restent obscures. Fut-il victime de strangulation pour stimulant sexuel ?

3. Charles X, comte de France et de Navarre (1757-1836). Frère de Louis XVI et de Louis XVIII et roi de France de 1824 à 1830, il sera renversé en 1830 par une nouvelle révolution parisienne. Il abdique en faveur de son fils Louis XIX, qui abdiquera vingt minutes plus tard au profit d’Henri d’Artois, et est forcé à s’exiler.

4. Sophie Dawes, baronne de Feuchères (1790-1840). Maîtresse du duc de Bourbon, le dernier des princes de Condé, celui-ci la tira des bas-fonds londoniens pour qu’elle devienne sa maîtresse.

5. Comte de Chambord (1820-1883). Fils de Charles-Ferdinand d’Artois et de Caroline des Deux-Siciles et petit-fils du roi Charles X, il est prétendant à la couronne de France de 1844 à sa mort et devint Henri V.

6. Charlotte-Louise-Dorothée de Rohan (1767-1841). Maîtresse puis épouse du duc d’Enghien, dernier enfant mâle de la famille de Condé, qui fut assassiné dans les fossés du château de Vincennes. Le père de Charlotte de Rohan fut Charles-Jules Armand de Rohan-Rochefort, et sa mère, Marie-Henriette d’Orléans. Charlotte de Rohan était la nièce du cardinal de Rohan.

CHAPITRE I - LES MÉMOIRES DETALLEYRAND REMIS EN QUESTION

L’énigme Delacroix

Aujourd’hui, les principaux auteurs d’ouvrages sur Talleyrand ne semblent plus mettre en doute l’authenticité de ses Mémoires. Tel n’était pourtant pas le cas lors de leur première publication, par le duc Albert de Broglie7 en 1891 et 1892, il y a donc un peu plus d’un siècle. Historien et homme d’État français, orléaniste et repoussé par les bonapartistes, Albert de Broglie occupa le siège d’ambassadeur à Londres, après quoi il sera nommé membre à l’Académie française. Le Président Adolphe Thiers8 avait émis de sérieux doutes quant à l’origine des fameux manuscrits. Quant à l’historien marseillais Lacour-Gayet9, il ne cachait pas son scepticisme. Pourtant, en 1830, de Broglie nous fournira des renseignements très intéressants sur la vie de Talleyrand, qu’il rédigea en six volumes. Il décrira de nombreux rapports détaillés sur les diverses entrevues entre Napoléon et Talleyrand, la libération du caractère ecclésiastique du grand homme, ainsi que son mariage et sa relation avec Madame Grand10 ou sa filiation avec le peintre Delacroix.

La version du comte Fournier de Bacourt

On sait qu’en l’absence d’un manuscrit original des Mémoires de Talleyrand, le duc de Broglie n’avait livré à l’édition qu’une copie du comte Fourier de Bacourt, secrétaire de Talleyrand. En 1822, Fourier de Bacourt est attaché à la légation française à la cour de Suède auprès de l’ancien général Bernadotte11, devenu roi de Suède. Plus tard, le secrétaire sera attaché à l’ambassade de France à La Haye puis à Londres.

Talleyrand disait de lui :

Je connais peu de gens dont l’esprit puisse être comparé à celui de Monsieur de Bacourt, je n’en ai rencontré aucun.

Certains ont pu penser que Talleyrand n’aurait fait principalement que des dictées, ce qui peut être vraisemblable, son tempérament ne correspondant pas à celui d’un homme d’écriture. Le style même du texte, plus narratif que littéraire, soutient cette hypothèse. De nombreux éléments portent cependant à croire qu’il avait lui-même écrit ses Mémoires, du moins pour une grande partie. La copie Bacourtcomprend d’ailleurs bien des lacunes et les gardiens successifs des écrits de Talleyrand se sont bien gardés de livrer au public le moindre élément de comparaison ou de référence quant à un quelconque manuscrit autographe. Cette question d’authenticité reste donc un sujet préoccupant.

Le comte de Bacourt sera nommé chevalier de la Légion d’honneur en 1840 et pair de France par le roi Louis-Philippe12.

Les secrets de Talleyrand

Il est certain que les Mémoires sont incomplets, en partie apocryphes et qu’ils durent être considérablement expurgés puisque ce qui nous est accessible ne contient rien de très révélateur sur cette troublante époque, dont Talleyrand savait tout. Citons en particulier les questions si brûlantes, mais apparemment insolubles, que sont : le mariage du duc d’Enghien avec la princesse Charlotte de Rohan et l’éventualité de la naissance d’un fils issu de cette union. Charlotte-Louise-Dorothée de Rohan était la fille de Charles-Jules de Rohan et de Marie-Henriette d’Orléans. Elle était aussi la nièce du cardinal de Rohan13, l’homme du collier de la reine.

Il y a également cette question très méconnue d’un éventuel mariage, resté secret, entre Ferdinand VII d’Espagne et Charlotte Bonaparte14. En épousant la fille de Joseph Bonaparte et de Julie Clary, Ferdinand VII aurait donc fait d’elle l’infante d’Espagne.

Un évêque élu Président de l’Assemblée nationale

Retraçons le portait de M. de Talleyrand, cet énigmatique personnage, un parmi ceux qui ont le plus marqué l’Histoire de France. Tâche difficile, car, comme le disait Sainte-Beuve15, qui avait bien cerné le sujet :

M. de Talleyrand est un sujet bien compliqué. Il y avait plusieurs hommes en lui : il importe de les voir, de les entrevoir du moins, et de les indiquer. Peu de personnages de l’Histoire de France auront suscité autant d’ouvrages, de critiques et de louanges.

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, prince de Bénévent, domine politiquement l’époque qui va de Louis XVI 16 à Louis-Philippe, soit la période la plus bouleversante de tout ce qu’avait connu la France dans son histoire, tant sous son aspect politique que social et culturel.

D’abord évêque, élu Président de l’Assemblée nationale en 1790, puis rallié à la Convention, il avait déclaré publiquement que : s’il avait été membre de laConvention, il eût voté la mort du roi. C’est lui qui a proposé au Directoire de célébrer, le 21 janvier 1796, l’anniversaire du supplice de Louis XVI. Un instant émigré, ou plutôt fugitif, on le retrouve ensuite ministre sous le Directoire, le Consulat, l’Empire, la Restauration et enfin la monarchie de Juillet, à propos de laquelle il devait dire, avec l’ironie qu’on lui connaît :

J’ai vu mieux, j’ai vu pire, mais je n’ai jamais rien vu de pareil !

Sauveur de Louis XVIII 17, exécuteur de Charles X et complice dans l’assassinat du duc d’Enghien, Talleyrand terminera sa carrière comme premier ambassadeur de Louis-Philippe à Londres.

Dans ses trahisons, il restait fidèle

Après la première Restauration, Louis XVIII lui demandait comment il avait pu passer au travers de tant de régimes :

J’admire votre influence sur tout ce qui s’est passé en France. Comment avez-vous pu abattre le Directoire et, tout récemment, la puissance colossale de Bonaparte ?

Mon Dieu ! Sire, répliquaM. de Talleyrand, je n’ai vraiment rien fait pour cela, c’est quelque chose d’inexplicable que j’ai en moi et qui porte malheur aux gouvernements qui me négligent.

Tous les régimes furent trahis par lui, il a commis les pires infamies. L’assassinat du duc d’Enghien en est une des plus retentissantes, car, il n’y a aucun doute et bien que ce soit à Bonaparte qu’en revienne la responsabilité, Talleyrand y fut le principal complice.

Il fut pourtant un politique clairvoyant et même un grand ministre, ce qui prouve que ce qualificatif n’implique pas forcément l’intégrité. Du reste, il n’est pas encore démontré que Talleyrand, en trahissant ses souverains, ait réellement trahi la France, même si son comportement au cours des incessants rebondissements politiques qui marquèrent son époque nous pousse à le croire. Dans ses trahisons, il restait fidèle. Tout vénal et fourbe qu’il était, il n’avait rien d’un parvenu et c’est peut-être ce qui faisait sa supériorité sur tant de gloires napoléoniennes.

Je n’ai jamais abandonné la France

Dès sa jeunesse, l’ambition lui ayant été offerte comme perspective et laissée comme ressource, il s’habitua à subordonner la règle morale à l’utilité politique. Il se dirigea surtout d’après les calculs de son esprit. Il devint accommodant à l’égard des désirs dominants, faciles envers les circonstances impérieuses. Il s’associa aux divers pouvoirs, mais il ne s’attacha point à eux ; il les servit, mais sans se dévouer. Il se retira avec la bonne fortune, qui n’est pas autre chose pour les gouvernements que la bonne conduite. Se mettant alors à l’écart, son grand mérite fut de prévoir un peu plus tôt ce que tout le monde devait vouloir un peu plus tard.

Il s’entretenait sans gêne des gouvernements qu’il avait servis et quittés, il disait que ce n’étaient pas les gouvernements qu’il servait, mais le pays, sous la forme politique qui en ce moment lui semblait convenir le mieux et qu’il n’avait jamais voulu sacrifier l’intérêt de la France à l’intérieur d’un pouvoir. Il avait lui-même défini sa politique en proclamant :

J’ai servi la France sans sacrifier ses intérêts aux gouvernements qui lui donnaient leur étiquette, ma politique a toujours été française, nationale et raisonnable, selon la nécessité des temps et j’ai été fidèle aux personnes aussi longtemps qu’elles ont obéi au sens commun. Si vous jugez mes actions à la lumière de cette règle, vous verrez que, malgré les apparences, on n’y trouvera aucune contradiction et que j’ai toujours été conséquent. Les rois changent de ministres, j’ai changé de rois.

Lors de sa rupture avec Napoléon, il déclarait encore :

Ma franchise me justifie devant ma conscience et je me suis séparé de sa politique d’abord. Il résulte que, sous tous les gouvernements que j’ai servis, il n’y en a aucun de qui j’ai reçu plus que je ne lui en ai donné, que je n’en ai abandonné aucun avant qu’il ne se fût abandonné lui-même.

L’évêque de salon

Ces déclarations ne sont sans doute pas à prendre à la lettre. S’il a éprouvé le besoin de les faire, c’est qu’il éprouvait aussi le besoin de se justifier. Tout évêque qu’il était, Talleyrand n’avait rien d’un enfant de chœur, bien au contraire, on l’avait même qualifié de patriarche de l’incrédulité.

En 1812, la comtesse Auguste-Charlotte Kielmannsegge18, dont le mari hanovrien préparait un attentat contre Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie, dira :

Les trois vertus cardinales de M. de Talleyrand sont : la foi, Madame de Laval, quiadorait le trictrac et le whist ; l’espérance, la duchesse de Courlande19, très riche,qui se faisait entretenir par le tsar Alexandre ; et la charité, Madame la comtesse deTyszkiewicz, née duchesse Poniatowska.

Talleyrand déclarait lui-même :

Le vœu de chasteté n’est pas gênant. Les abbés ont cet avantage pour les femmes qu’elles sont sûres du secret et que leur amant peut leur donner autant d’absolutions qu’elles font de péchés avec lui.

Sainte-Beuve relate dans son Monsieur de Talleyrand que, lors d’une réunion au cercle de Madame du Barry20, où les habitués y racontaient leurs bonnes fortunes, le jeune abbé de vingt ans gardait le silence :

Et vous, vous ne dites rien, Monsieur l’Abbé ? lui demanda-t-elle.

Hélas, Madame, je faisais une réflexion bien triste.

Et laquelle ?

Ah ! Madame, c’est que Paris est une ville dans laquelle il est bien plus aisé d’avoir des femmes que des abbayes !

Cet homme était avant tout un redoutable professionnel, un formidable négociateur et un inestimable diplomate. N’oublions pas que, lors du congrès de Vienne en 1814 et 1815, il sut négocier la Honte de la France et la sauvegarde de ses frontières face aux Autrichiens, aux Russes, aux Prussiens et aux Anglais. Sans lui, il n’est pas du tout sûr que la France serait restée une nation à part entière. Talleyrand, bien que craignant le retour des Bourbons et n’y ayant pas participé directement, avait parfaitement compris que la Restauration était le seul moyen de maintenir la France dans ses frontières et de traiter avec les ennemis de Bonaparte. Il devait d’ailleurs déclarer dans ses Mémoires :

La maison de Bourbon, seule, pouvait, en un moment et sans danger pour l’Europe, éloigner les armées étrangères qui couvraient son sol. La maison de Bourbon seule pouvait noblement faire reprendre à la France les heureuses proportions indiquées par la politique et par la nature.

Et il ajoutait :

Avec la maison de Bourbon, la France cessait d’être gigantesque pour redevenir grande. La France ne pouvait trouver de repos que dans une monarchie constitutionnelle. La monarchie avec les Bourbons offrait la légitimité complète pour les esprits même les plus novateurs, car elle joignait la légitimité que donne la famille à la légitimité que donnent les institutions et c’est ce que la France devait désirer.

Napoléon, quant à lui, déclarait avec un dépit évident :

Sorte de paix que lesBourbons seuls peuvent faire.

Forcé de se rendre à l’évidence, il poursuivait alors, au comble de la vanité :

Si personne ne veut se battre, je ne puis faire la guerre tout seul. Si la Nation veut la paix sur la base des anciennes limites, je lui dirai : cherchez qui vous gouverne, je suis trop grand pour vous !

Le noble et l’ignoble

Si Talleyrand avait une ambition démesurée pour lui-même, son ambition pour la France était, contrairement à celle de Napoléon, modérée, posée et réfléchie et c’est sans doute pourquoi il a su passer au travers de tant de régimes et d’intrigues. L’homme politique reflétait à l’extrême cette double personnalité : le noble et l’ignoble. On sait que son comportement dans le monde politique était d’en mettre plein la vue et plein les poches et d’en tirer tous les avantages possibles. Il avait amassé une fortune considérable, perdue deux fois, refaite aussitôt au détriment d’abord de l’Église et de ses biens, ensuite de l’État et enfin grâce à ses trafics avec la Russie, l’Autriche, le Portugal et la Hollande, sans parler du jeu et de l’agiotage.

Sainte-Beuve évaluait, sans préciser ses sources, à plus de soixante millions les sommes versées par les grandes puissances à Talleyrand.

Voyons, Talleyrand,la main sur la conscience, combien avez-vous gagné avec moi ?

Et un autre jour, irrité :

Monsieur de Talleyrand, comment avez-vous fait pour devenir si riche ?

Sire, le moyen a été bien simple : j’ai acheté des rentes la veille du 18 Brumaire, et je les ai vendues le lendemain !

Il n’y eut pas moyen de se fâcher, ce jour-là ! Le renard, par un tour de son métier, s’était retiré des griffes du lion.

Conscient de ses hautes responsabilités, il servait son pays par une politique de paix, de modération et de solidarité avec les autres pays européens. Le comte de Senfft von Pilsach21, qui fut ministre des Affaires étrangères à Dresde tout en étant l’agent secret de Metternich, dira de lui :

Tout en profitant de sa position pour augmenter sa fortune par des moyens parfois peu délicats, il ne s’est jamais laissé engager, même par les motifs les plus puissants, à favoriser des plans qu’il pouvait regarder comme destructeurs pour le repos de l’Europe. Il s’était ôté lui-même les moyens d’arrêter l’ambition insatiable de celui qui gouvernait. Néanmoins, au risque même de déplaire au maître, il s’opposa toujours aux projets qui tendaient à engager la France dans de nouvelles guerres interminables.

Un homme de paix

On a trop insisté sur l’aspect négatif du personnage, représenté comme une sorte d’araignée monstrueuse, un disciple de Machiavel ou un intrigant assoiffé d’argent et d’honneurs qui veut arriver à tout prix. Talleyrand n’avait pas vraiment besoin de cela, il était, pour ainsi dire, déjà arrivé de par sa naissance. Un tel portrait n’a sans doute été brossé que par une main plus gauche que le pied bot du prince et n’a jamais eu d’autre pouvoir que de satisfaire des esprits simples, sinon eux-mêmes cupides.

S’il se limitait à cela, il y a sans doute bien longtemps qu’on n’aurait plus rien écrit sur Talleyrand. On est en droit de se demander, avec toute réserve, s’il ne serait pas plus légitime de croire en un esprit motivé, lucide et intelligent, car, si son comportement est susceptible d’aller à l’encontre de l’opinion, cette même opinion tend trop facilement à accorder sa confiance en l’honnêteté d’autres hommes qui servent allègrement des systèmes corrompus.

Contrairement à Napoléon et malgré l’ambiance guerrière qui régnait à l’époque, Talleyrand était un homme de paix. Il ne souhaitait pas voir son pays dominer le reste du monde ni intervenir à son profit dans les politiques étrangères. Il n’avait comme ambition que le rayonnement de la France face aux puissances étrangères et en accord avec elles et c’est en quoi il était un vrai diplomate. N’oublions pas qu’il fut à l’origine des droits de l’homme. C’est encore lui qui créa l’Institut et en fut un des premiers membres.

Malheureusement, Talleyrand était parfaitement conscient que le principal obstacle à ses vues, lorsqu’il était ministre des Affaires extérieures, était le système même qui gouvernait la France : le Directoire d’abord et Bonaparte Empereur ensuite.

Talleyrand savait fort bien que sa politique de paix serait combattue parce quela guerre était le seul moyen pour l’équipe au pouvoir de s’y maintenir. Député en Alsace à la Révolution française et député de traité avec l’Angleterre, Rewbel22 refusa toute conciliation alors que la France du Directoire n’était que désordre et ruine, bien incapable de se mesurer avec une telle puissance. Plus tard, en 1812, après la défaite de la Bérézina, Talleyrand fit preuve d’une parfaite loyauté envers Napoléon en le suppliant de négocier avec la Prusse et la Russie. Napoléon refusa de l’écouter ; ce fut la chute de l’Empire.

Si Napoléon l’avait écouté, il pouvait peut-être encore sauver son trône ; en tout cas, il aurait sauvé la France dans les frontières que la monarchie et la Révolution lui avaient données.

Le prince et l’empereur

Ces maîtres de leur temps éprouvaient une mutuelle fascination et Talleyrand est certainement un des seuls à avoir pu en imposer à Bonaparte et à ne pas s’être laissé intimider par sa redoutable personnalité. Tout cependant était en contraste entre ces deux personnages. Joseph de Beaupoil, comte de Saint-Aulaire23, lieutenant des armées de Louis XVI, nous a laissé un double portrait qui caractérise bien l’antagonisme de leurs personnalités :

Dans les cérémonies officielles, entre deux haies d’échines courbées et de têtes inclinées qui cachent souvent l’ironie de la physionomie, dans une rumeur de curiosité de flatterie bruyante et de sarcasmes chuchotés, Talleyrand, au faîte de sa réputation, s’avance lentement, boitant, mais avec le plus grand air du monde.

Entre les flots de sa chevelure et les flots d’une immense cravate de mousseline ou de dentelle, son visage impassible est éclairé, non éclairci par un regard et un sourire énigmatiques. L’épée de côté, il porte habit de velours rouge, doublé de soie blanche, manteau de même, parements, col et revers en drap d’or brodé, écharpe de soie blanche en sautoir, avec une frange d’or, culotte blanche, chapeau de feutre noir retroussé, orné de plumes blanches. Il s’appuie sur une canne-béquille qui frappe le parquet et rythme sa marche, comme une hallebarde. On dirait que cet ex-évêque est son propre Suisse et qu’un invisible maître des cérémonies le précède en écartant la foule et en annonçant : le Prince.

Très simple sous son habit des chasseurs de garde, sans aucune broderie d’or, n’ayant pour tout ornement que la plaque de la Légion d’honneur sur la poitrine, avec un chapeau noir où ne brille que la cocarde tricolore, en grand seigneur qui dédaigne le luxe pour lui-même et le laisse à sa livrée, promenant sur la foule des courtisans son regard d’aigle, son regard dévorant, un autre homme plus extraordinaire encore, l’Homme comme l’appelaient ses soldats, s’avance à pas rapides, donnant la main à sa plus fidèle compagne, la gloire, précédée par le dieu de la guerre et le dieu de la fortune. Ce cortège plus éblouissant que toute la cour rejette dans l’ombre le Prince, lui-même dans les circonstances solennelles où, remplissant son rôle de grand chambellan, devant la porte qui s’ouvre brusquement à deux battants, il annonce d’une voix forte : l’Empereur !

Aussi juste que puisse paraître ce double portrait, il ne reflète en réalité qu’un aspect très superficiel des deux personnages. La motivation politique de Talleyrand était beaucoup plus dépouillée que celle de Bonaparte et ses plumes et rubans n’étaient que pacotilles à côté de la paranoïa qui animait les ambitions politiques de celui qui rêvait de se faire un empire à l’échelle européenne et au-delà.

La personnalité de l’un subjuguait celle de l’autre, mais, fondamentalement, ils appartenaient à deux espèces différentes. La caractéristique essentielle qui à la fois unissait et séparait ces deux géants politiques est que l’un était outre mesuré,tandis que l’autre était démesuré. La différence entre ces deux qualificatifs est que le premier désigne parfois le génie, l’autre, celui qui y aspire démesurément ou pire, croit l’avoir obtenu.

Génie de Bonaparte, fourberie de Talleyrand

Dans le privé comme dans la fonction publique, Talleyrand était un personnage insaisissable et on a très justement dit de lui que personne n’est encore arrivé à définir sa politique, à savoir s’il s’était identifié à la France ou s’il avait identifié la France à lui-même ! Il était imprévisible, mais il avait toujours tout prévu et c’est sans doute ce qui faisait de lui un si grand politique, un si grand diplomate.

Par ses convictions, ses vues, sa motivation d’homme d’État, il envisageait un ensemble, une vision politique orientée vers le dialogue et la modération, à l’opposé de la politique totalitaire, foudroyante et envahissante de Bonaparte. Il souhaitait une intelligence au sein de l’Europe, tant au niveau culturel, qu’économique et politique.

Lorsque Napoléon dut faire face à de graves problèmes dans sa politique extérieure, seul Talleyrand avait l’envergure de le seconder. Lui seul, dans l’entourage de l’Empereur, connaissait la vieille Europe, son personnel et ses intrigues.

Seul, il possédait de naissance une tradition, une doctrine, c’est-à-dire une vue ferme, fondée sur l’expérience, des intérêts permanents de la France. Une politique de cette qualité par sa froide sagesse, par la supériorité de l’âge et de la formation, par sa tradition toute française, était le mieux faite pour compléter le général Bonaparte.

Entièrement submergé par ses ambitions, Bonaparte était démesuré ou, plus exactement, il avait perdu toute mesure. Nous y reviendrons.

On parle trop du génie de Bonaparte et de la fourberie de Talleyrand. Un bilan historique pourrait nous amener à comprendre que ce jugement est excessif et ne repose que sur des aspects, sinon secondaires, tout au moins auxiliaires, de ces deux prestigieux personnages.

Talleyrand avait cette faculté essentielle pour un diplomate de pouvoir intuitivement et immédiatement situer son interlocuteur. La reine Hortense, épouse de Louis Bonaparte, fille de Joséphine de Beauharnais et mère de Napoléon III24, reine de Hollande, disait de lui :

Il est surtout remarquable par un ton parfait, beaucoup de finesse pour deviner les hommes et se faire cacher à eux.

Homme de communication avant tout, il avait un remarquable talent d’orateur, un art du dialogue qui fascinaient ses interlocuteurs.

Si la conversation de M. de Talleyrand était à vendre, je m’y ruinerais! s’écriait Germaine Necker, baronne de Staël25, fille du ministre des Finances du roi Louis XVI.

Talleyrand, homme d’esprit

Bonaparte lui demanda un jour :

Vous êtes le roi de la conversation en Europe,quel est donc votre secret ?

Sire, je choisis toujours le terrain de la conversation. Je n’accepte que là où j’ai quelque chose à dire. Je ne réponds rien au reste. En général, je ne me laisse pas questionner, excepté par vous ou, si on me demande quelque chose, c’est moi qui ai suggéré la question.

Il provoquait les propos, adorant trouver un partenaire qui l’excitât à l’esprit et, s’il l’avait trouvé, il se livrait au plaisir des répliques. Il avait généralement le dernier mot parce qu’on redoutait souvent de le pousser trop loin. Il gardait, en tout cela, une assurance, un sang-froid, un flegme qui le servait, surtout dans les conversations diplomatiques où, nous le savons, il était maître.

Cependant, il n’était pas un créatif, ni un meneur d’hommes, ni un législateur. Il était indispensable aux gouvernements et aux chefs d’État qui se succédèrent à cette époque, sans pour autant avoir lui-même l’envergure nécessaire pour prendre leur place. Il suivait les événements plus qu’il ne les créait et n’avait pas d’ambitions démesurées telles que d’envahir la Russie ou de créer un royaume pour chacun des membres de sa famille... Figure de tolérance et de modération, il agissait toujours, dans sa politique, conformément aux intérêts de sa Nation.

Talleyrand et les arts

Talleyrand possédait en outre un prodigieux sens artistique. Il ressentait profondément la beauté. On sait qu’il avait découvert le génie de Lamartine26, alors poète anonyme, et on prétend qu’il fut le père du peintre Delacroix27. Quoi qu’il en soit, c’est grâce à lui que ce grand peintre romantique put manifester son génie. Si l’on a dit que le chef-d’œuvre politique de Talleyrand était le Congrès de Vienne, on a dit mieux encore qu’avec Delacroix :

Talleyrand a fait plus qu’un chef-d’œuvre, mais un créateur de chef-d’œuvre…

Il rencontra et protégea toute l’élite intellectuelle de son temps, fut le mentor de Jean-Baptiste Isabey28, peintre historique, et Voltaire29 était de ses proches.

Cependant, c’est principalement la musique qui le fascinait. Il avait toujours unpianiste dans ses bagages, comme on disait à l’époque. Après le brillant claveciniste et compositeur Dussek30, ce fut le compositeur Sigismond von Neukomm31