Tarass Boulba - Nikolaï Gogol - E-Book

Tarass Boulba E-Book

Nikolái Gógol

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Beschreibung

En douze chants, Gogol conte l'épopée du vieux Tarass Boulba et de ses deux fils, Ostap et André, partis de l'Ukraine avec tous les Cosaques zaporogues dans une guerre sans merci contre les Polonais. Mais André rêve secrètement de la belle Polonaise qu'il a jadis entrevue...

« Tarass Boulba est un fragment, un épisode de la grande épopée de tout un peuple. » (V. Biélinski)

Traduction intégrale de Marc Semenoff (1949), accompagnée d'illustrations de Viktor Vasnetsov.

EXTRAIT

« Allons, tourne-toi, mon fils ! Dieu, que tu es drôle ! Pourquoi diable portez-vous ces soutanes de pope ? Tout le monde s’habillerait-il ainsi à l’académie ? » Telles sont les paroles avec lesquelles le vieux Boulba aborda ses deux enfants, élèves du collège de Kief, qui revenaient à la maison chez leur père.
Ses fils venaient de descendre de leurs montures. C’étaient deux robustes garçons qui jetaient encore des regards en dessous sur le monde, à la manière des élèves frais émoulus du séminaire. Leurs visages, qui respiraient la force et la santé, se couvraient de ce premier duvet que le rasoir n’avait pas encore touché. L’accueil de leur père les décontenançait ; aussi demeuraient-ils immobiles, les yeux baissés.
« Un instant, un instant ! Que je vous regarde bien ! continua Boulba, les tournant et retournant.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Nikolaï Vassiliévitch Gogol est un romancier, nouvelliste, dramaturge, poète et critique littéraire russe d'origine ukrainienne, né à Sorotchintsy dans le gouvernement de Poltava le 19 mars 1809 et mort à Moscou le 21 février 1852.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET SLAVE

— LITTÉRATURE RUSSE —

Nikolaï Gogol

Гоголь Николай Васильевич

1809 – 1852

TARASS BOULBA

Тарас Бульба

1835

Traduction de Marc Semenoff, 1949.

© La Bibliothèque russe et slave, 2014

© Marc Semenoff, 1949

Couverture : Franz ROUBAUD, Attaque des Cosaques Zaporogues dans la steppe (1881)

Chez le même éditeur — Littérature russe

1. GOGOLLes Âmes mortes. Traduction d’Henri Mongault

2. TOURGUENIEVMémoires d’un chasseur. Traduction d’Henri Mongault

3. TOLSTOÏLes Récits de Sébastopol. Traduction de Louis Jousserandot

4. DOSTOÏEVSKIUn joueur. Traduction d’Henri Mongault

5. TOLSTOÏAnna Karénine. Traduction d’Henri Mongault

6. MEREJKOVSKILa Mort des dieux. Julien l’Apostat. Traduction d’Henri Mongault

7. BABELCavalerie rouge. Traduction de Maurice Parijanine

8. KOROLENKOLe Musicien aveugle. Traduction de Zinovy Lvovsky

9. KOUPRINELe Duel. Traduction d’Henri Mongault

10. GOGOLLe Révizor — Le Mariage. Traduction de Marc Semenoff

11. DOSTOÏEVSKIStépantchikovo et ses habitants. Traduction d’Henri Mongault

12. Les Bylines russes — La Geste du Prince Igor. Traductions de Louis Jousserandot et d’Henri Grégoire

13. PISSEMSKIMille âmes. Traduction de Victor Derély

14. RECHETNIKOVCeux de Podlipnaïa. Traduction de Charles Neyroud

15. TOURGUENIEVPoèmes en prose. Traduction de Charles Salomon

16. GONTCHAROVOblomov. Traduction de Jean Leclère

17. GOGOLVeillées d’Ukraine. Traduction d’Eugénie Tchernosvitow

18. DOSTOÏEVSKIMémoires écrits dans un souterrain. Traduction d’Henri Mongault

19. KOUPRINELe Bracelet de grenats — Olessia. Traduction d’Henri Mongault

20. GOGOLTarass Boulba. Traduction de Marc Semenoff

Nicolas Vasiliévitch Gogol est né en 1809 en Ukraine, d’un père officier de Cosaques, qui lui transmit son goût de la lecture et de l’observation, et d’une mère à laquelle l’enfant dut une foi religieuse intense, appelée à tourner au mysticisme. Le jeune homme quitta vers dix-neuf ans son Ukraine natale pour aller occuper un modeste emploi de ministère à Saint-Pétersbourg, non sans garder la nostalgie d’un pays dont il aimait le climat et les mœurs autant que les légendes de son folklore. D’humeur instable, Gogol quitta assez vite l’administration pour l’enseignement et, en annonçant qu’il préparait à la fois une Géographie et une Histoire de l’Ukraine, il brigua une chaire à l’Université de Kief ; sans pouvoir lui donner satisfaction, on le chargea en septembre 1834 d’un cours d’histoire du moyen âge à l’Université de Saint-Pétersbourg où il débuta brillamment ; mais à nouveau il abandonne ces fonctions dès décembre 1835 et, à partir de juin 1836, se met à voyager. On le trouve partout en Europe de cette date à 1848, à Rome comme à Paris et dans toutes les villes d’eaux cosmopolites où, se croyant malade, il va chercher la santé. Animé d’une foi toujours plus vive, il fait même un pèlerinage à Jérusalem d’où il regagne Moscou ; sa piété un peu maladive ne sait pas se garder assez des excès ; il meurt le 21 février 1852 d’une façon tout à fait édifiante et, selon son désir, est enseveli au monastère de Saint-Daniel.

On doit à Gogol un recueil de nouvelles intitulé Les veillées du Hameau ou Les Soirées à la ferme de Dikanka (1831-32), inspiré des paysages, des coutumes, des mœurs et des légendes de l’Ukraine ; l’élément fantastique n’en est pas absent et on y sent l’auteur terrifié parfois lui-même par son conte. Le Manteau (1842) est un roman dont le héros est un expéditionnaire de ministère ; Gogol avait pu en étudier le type durant son passage dans les services administratifs de la capitale et on a dit de lui à bon droit que bien avant notre Courteline il avait su de main de maître analyser les sentiments de ces pauvres fantoches dont la fréquentation d’un bureau fait de passifs automates. Encore un roman que Les Âmes Mortes (1843) ; c’est même l’œuvre principale de Gogol, bien qu’elle soit inachevée, car la fin s’en trouvait parmi les papiers brûlés par l’auteur peu de jours avant sa mort. Il ne s’agit nullement, comme le laisseraient supposer le titre et ce qu’on sait du caractère de Gogol, d’un sujet fantastique : les âmes sont les serfs que possèdent les propriétaires russes et pour chacun desquels ils paient un impôt ; le recensement des serfs n’étant que décennal, l’impôt est payé par le propriétaire durant dix ans pour toutes les âmes recensées, aussi bien pour les âmes mortes que pour les vivantes. Le roman a donc une portée sociale, l’auteur y dénonçant les maux dont souffre la Russie et que tolèrent et encouragent des lois mal faites et une administration corrompue. Vénalité des fonctionnaires : tel est encore le thème repris par Gogol dans une comédie intitulée Le Revizor (1836), habilement composée, propre à intéresser toujours les lecteurs et les spectateurs de tous les pays, ainsi que l’a montré récemment à Paris une longue suite de représentations.

Quant à Tarass Boulba, c’est une nouvelle plutôt qu’un roman, parue en 1835, tirée par Gogol des vieilles épopées de sa chère Ukraine. L’action se passe au XVIe siècle, pendant les luttes soutenues par les Cosaques contre les Polonais et les Turcs. On verra comment l’intérêt dramatique se soutient d’un bout à l’autre du récit, en même temps qu’on y trouvera une admirable peinture de la steppe russe, une reconstitution très prenante des mœurs des Cosaques et de leur âme ivre de liberté et d’héroïsme.

Je dédie cette traduction

à Léon Nauwinck,

un maître du moyen âge

qui revient parmi nous.

Marc S

I

« ALLONS, tourne-toi, mon fils ! Dieu, que tu es drôle ! Pourquoi diable portez-vous ces soutanes de pope ? Tout le monde s’habillerait-il ainsi à l’académie ? » Telles sont les paroles avec lesquelles le vieux Boulba aborda ses deux enfants, élèves du collège de Kief, qui revenaient à la maison chez leur père.

Ses fils venaient de descendre de leurs montures. C’étaient deux robustes garçons qui jetaient encore des regards en dessous sur le monde, à la manière des élèves frais émoulus du séminaire. Leurs visages, qui respiraient la force et la santé, se couvraient de ce premier duvet que le rasoir n’avait pas encore touché. L’accueil de leur père les décontenançait ; aussi demeuraient-ils immobiles, les yeux baissés.

« Un instant, un instant ! Que je vous regarde bien ! continua Boulba, les tournant et retournant. Comme ils sont longs, vos surcots ! Et quels surcots ! Je n’en ai jamais vus de pareils au monde ! Que l’un de vous se mette à courir et je le verrai s’étaler à terre, les pieds enroulés dans les pans de cet habit...

— Ne te moque pas, ne te moque pas, petit père ! dit enfin l’aîné.

— Te voilà encore à faire l’important ! Et pourquoi ne me moquerais-je point ?

— C’est que, bien que tu sois mon père, si tu te ris de moi, je te rosse !

— Ah ! sacrée espèce de fils ! Comment, ton père ?... fit Tarass Boulba, reculant de quelques pas, l’air étonné.

— Oui, bien que tu sois mon père. Devant l’insulte je ne regarde ni ne respecte personne.

— Et comment te battras-tu avec moi ? serait-ce à coups de poing ?

— De n’importe quelle façon.

— Soit ! alors en avant, les poings ! prononça Boulba qui retroussa ses manches. Je verrai l’homme que tu vaux avec tes poings. »

Ce fut ainsi qu’en guise d’aménités après leur récente séparation, le père et le fils commencèrent à se meurtrir les côtes, les reins, la poitrine, bondissant en arrière, s’observant, pour foncer de nouveau.

« Regardez-les, braves gens ; le vieux a perdu la raison ! Il est devenu complètement fou ! » criait la mère, pâle, maigre et pleine de bonté. Elle se tenait sur le seuil et n’avait pas encore eu le temps d’embrasser ses enfants bien-aimés. « Ils reviennent à la maison, nous ne les avons pas vus depuis plus d’un an, et voilà ce qu’il invente : une bataille à coups de poing !

— C’est qu’il se bat admirablement ! déclara Boulba, s’arrêtant. Merveilleux, je le jure ! ajouta-t-il, rajustant ses vêtements ; mieux vaut ne pas s’y frotter ! Ce sera un rude cosaque. Allons, suffit, mon fils ! embrassons-nous ! » Le père et le fils échangèrent des baisers... « Bravo, mon vieux ! Va et frappe sur les autres comme tu m’as battu moi-même. Ne baisse pavillon devant personne !... N’empêche que c’est un drôle d’attifement ; et cette ficelle qui pend... ? Et toi, balbess*1, planté là, bras ballants ! » Boulba s’adressa au cadet.

— Pourquoi, fils de chien, ne me rosses-tu pas ?

— Encore tes inventions, s’écria la mère qui embrassait, à ce moment, son second fils. En voilà des idées ! Le fils frapper le père ! Ce n’est vraiment pas l’heure. L’enfant est jeune, le voyage a été long, il est fatigué (l’enfant avait plus de vingt ans, avec une taille de près d’un sajène*). Il a besoin de repos et de nourriture, et son père le force à se battre !

— Ah ! tu n’es qu’un fils à maman, je vois, dit Boulba. N’écoute pas ta mère, mon petit. Une femme, ça ne sait rien. Il s’agit bien de tendresse pour vous ! Le vaste espace et un bon coursier, la voilà, votre tendresse ! Regardez ce sabre : la voilà votre mère. On a bourré vos crânes de sottises ! Académie, livres, abécédaires, philosophie, sornettes idiotes, je crache dessus ! » Boulba jeta dans sa tirade un mot impossible à imprimer. « Le plus sage sera de vous envoyer, la semaine prochaine, au Zaporojié* ! Là, certes, il y a science et connaissance ! Voilà l’école qu’il vous faut, votre tête y gagnera de la raison.

— Alors ils ne resteraient qu’une semaine à la maison, prononça la vieille mère d’un ton plaintif, les larmes aux yeux. Ils ne pourront même pas se promener, les malheureux, reprendre contact avec leur chez eux !... Je ne pourrai les voir comme j’aimerais...

— Assez crier, assez, la vieille ! Un cosaque n’a pas à s’empêtrer avec les babas* ! Toi, tu les cacherais sous tes jupes et resterais assise sur eux comme une poule sur ses œufs. Cours, file et sers-nous tout ce qu’il y a à manger. Pas de petits gâteaux, pas de pains d’épice au miel, pas de douceurs à la graine de pavot et d’autres sucreries ! Apporte tout un mouton, un chevreau, de notre hydromel quadragénaire. Et de l’eau-de-vie, le plus que tu voudras, pas de cet alcool à toutes sortes d’ingrédients genre raisins secs, mais du pur, avec de la mousse qui jaillisse et pétille comme une enragée. »

Boulba conduisit ses fils dans une pièce d’où s’enfuirent au galop deux belles servantes aux colliers rouges, qui faisaient le ménage. Elles parurent épouvantées par l’arrivée des jeunes gens toujours désireux qu’on leur obéît en tout ; ou voulurent-elles, plus simplement, suivre leur habitude féminine, crier et se sauver à toutes jambes à la vue d’un homme, et cacher de leur main leur visage pourpre de honte ? La chambre était aménagée au goût du temps, époque dont les survivances ne restent que dans les chants et mélodies populaires, celles que chantaient, jadis, en Ukraine, devant une foule à la ronde, les vieux aveugles barbus s’accompagnant des douces vibrations de la bandura*. C’était le goût de cette époque dure et belliqueuse où les émeutes et les combats se déchaînaient en Petite Russie entre partisans et adversaires de l’Union. Tout respirait la propreté, avec un enduit d’argile de couleur. Sur les murs, des sabres, des nagaïkis*, des filets pour prendre les oiseaux, des rets pour la pêche, des fusils, une corne bien travaillée pour la poudre, un mors tout en or et des guides à plaques d’argent. Les fenêtres de la chambre étaient petites, aux vitres rondes et ternes comme on n’en trouve plus aujourd’hui que dans de vieilles églises : impossible de rien voir à travers, sauf en levant le carreau mobile. Autour des croisées et des portes, des ornements rouges. Sur des rayons, aux angles, des cruches, des bouteilles, des flacons verts et bleus, des coupes d’argent ciselé, des vases dorés de toute forme : vénitiens, turcs, tcherkesses. Tous ces objets avaient échoué dans cette demeure de Boulba, après avoir appartenu à des propriétaires différents et suivi des voies diverses. On voyait aussi tout autour de la pièce des bancs en bois de bouleau, une grande table, sous les icônes, au coin d’honneur, un large poêle avec tous ses accessoires, ses formes irrégulières, ses carreaux de faïence bariolée. Ambiance familière à nos deux jeunes héros qui se retrouvaient chaque année, à la maison, pour les vacances. Ils arrivaient à pied parce qu’ils ne possédaient pas de bêtes ; on ne permettait pas aux écoliers de voyager à cheval. Tous deux avaient un long tchoub* sur lequel tout cosaque armé avait le droit de porter la main. Ce fut seulement pour leur sortie définitive que Boulba leur avait envoyé deux jeunes étalons choisis dans son haras.

Boulba donna l’ordre, à l’occasion de l’arrivée de ses fils, de convoquer tous les centeniers et autres tchines* du régiment alors sur place. Deux de ces gradés et l’essaoul* Dmitro Tovkatch, son vieux camarade, vinrent tout de suite et Boulba leur présenta ses enfants en ces termes : « Voilà ! Regardez ces braves ! Je les envoie bientôt à la Setch »

Les invités félicitèrent Boulba et ses fils, disant qu’ils agissaient avec sagesse et qu’il n’y avait point meilleure école pour la jeunesse que la Zaporojskaïa Setch.

« Alors, panes* mes frères, que chacun s’assoie là où il se trouvera le mieux. Ah ! mes enfants, avant tout, une lampée d’eau-de-vie ! Mon Dieu, bénissez-nous ! À votre santé, mes fils, à la tienne, Ostap, et à la tienne, André ! Veuille le Seigneur vous rendre heureux à la guerre. Écrasez les Musulmans et les Turcs, avec et par-dessus le marché les Tatares. Et si les sacrés Polonais se mêlent d’en vouloir à notre foi, massacrez-les aussi ! Allons ! avance ton verre. C’est bon, l’eau-de-vie ? Comment cela se dit-il, eau-de-vie, en latin ?... Mais oui, mon brave, ces latins étaient des sots : ils ne savaient même pas si l’eau-de-vie existait ici-bas ! Et comment diable s’appelait l’autre, qui composait des vers latins ?... Je ne comprends pas grand chose aux lettres et c’est pourquoi je ne le sais pas... Ne serait-ce pas Horace ?

— Tout de même, il est étonnant, le père, se disait à part lui Ostap. Il sait tout, le vieux chien, et il ose faire l’ignorant !

— Je suppose que l’archimandrite ne vous permettait même pas de sentir l’eau-de-vie, continua Tarass. Avouez donc, les gars, qu’on vous a souvent fouettés avec des verges de bouleau et de cerisier, aussi bien l’échine que tout ce qui est corps du cosaque. Et parce que vous deveniez trop raisonnables, les martinets vous ont cinglés aussi... Hein ! et pas seulement le samedi... Que n’attrapiez-vous pas le mercredi et le jeudi !...

— Pourquoi, petit père, nous rappeler le passé ? remarqua tranquillement Ostap. Ce qui fut s’est évanoui...

— Qu’on s’y frotte maintenant ! fit André. Que quelqu’un vienne nous accrocher ! Qu’un Tatare quelconque me rencontre, il saura ce que vaut le sabre cosaque !

— Bravo, mon cher fils ! par Dieu, bravo ! Et puisque les choses en sont là, je pars avec vous ! Ma parole, je pars ! Que diable attendrais-je ici ? Moi, semer du blé ? Faire le maître de la maison ? Garder les brebis, les cochons ? User de câlineries avec ma femme ? Que le diable l’emporte ! Je suis cosaque, rien de tout cela ne me vaut ! Qu’importe qu’il n’y ait pas de guerre ? J’irai avec vous au Zaporojié, simplement, en guise de promenade ! Je jure que je pars ! »

Peu à peu le vieux Boulba s’excita, s’échauffa, tant et si bien que, perdant tout empire sur lui-même, il quitta la table, se redressa et, frappant du pied : « En route dès demain ! Pourquoi remettre ? Pas d’ennemi à attendre ici ! Que nous vaut cette chaumière ? Nous n’avons pas besoin de tout cela ! À quoi bon ces vases ? » Et de se mettre à frapper sur les pots et les bouteilles et à les jeter à terre. La malheureuse petite vieille, habituée à ces manières de son époux, le regardait tristement, assise sur son banc. Elle n’osait souffler mot, mais lorsqu’elle entendit cette décision si douloureuse pour elle, la pauvre femme ne put refouler ses larmes. Elle fixa ses enfants, d’avec lesquels la menaçait une séparation si rapide. Personne ne saurait décrire la force muette de sa douleur qui semblait frémir dans ses yeux et dans ses lèvres convulsivement serrées.

L’entêtement de Boulba était terrible. Il appartenait à ces caractères que seul pouvait engendrer le XVe siècle, si lourd, dans ce coin semi-nomade de l’Europe. La Russie primitive du sud, abandonnée par ses Kniaz*, se trouvait alors dévastée, incendiée, détruite par les incursions invincibles des pillards mongols. L’homme qui venait de perdre maison et foyer devenait intrépide. Lorsque sur les ruines, devant ces redoutables voisins, sous leur éternelle menace, il chercha tout de même à se fixer, cet homme s’habitua à regarder l’ennemi en face et désapprit l’existence de toute peur ici-bas. Quand l’âme slave, pacifique jadis, se fût embrasée d’un feu guerrier et que naquit le Kosatchestvo* — fils de l’élan vaste et sauvage de la nature russe, — lorsque toutes les rives des fleuves, les gués, les ravins, les terres libres se peuplèrent de cosaques dont le nombre échappait à tout calcul, quand leurs héroïques camarades furent en droit de répondre au sultan qui désirait connaître le total de leurs forces : « Qui le sait ? Ils remplissent la steppe entière : un cosaque par pli de terrain ! », ce fut alors une manifestation extraordinaire de la puissance russe : l’épreuve catastrophique l’avait fait jaillir de l’âme nationale. Les oudiels* de jadis, les petits bourgs foisonnant de chasseurs et piqueurs, les villes des Kniaz adonnées au troc et à la guerre disparurent. Des agglomérations menaçantes, des villages cosaques avec remparts surgirent, tous unis par le danger commun et la haine des dévastateurs mécréants. L’histoire nous a tous instruits de leurs luttes continuelles, de leur vie agitée, qui sauvèrent l’Europe des effroyables invasions menaçant de la détruire. Les rois de Pologne devenus, à la place des princes des oudiels, maîtres de ces territoires immenses, éloignés, faibles, comprirent l’importance des cosaques et l’utilité de leur existence belliqueuse toujours en alerte. Ils les encouragèrent, flattèrent leurs vertus. Sous leur autorité lointaine, les hetmans élus parmi les cosaques mêmes transformèrent les bourgades fortifiées et les villages en régiments et en circonscriptions organisées. Ce n’était pas une armée régulièrement appelée, personne ne l’aurait jamais vue. Mais si une guerre éclatait, si quelque mouvement général se dessinait, en huit jours et pas davantage, chaque cosaque arrivait à cheval, entièrement armé, pour toucher un tchervoniets* de la part du roi, et, deux semaines après, une armée se trouvait rassemblée, dont le nombre dépassait celui que n’importe quel recrutement aurait atteint. Au terme de la campagne, le soldat retournait à ses champs et à son labourage, pêchait, s’adonnait au commerce, fabriquait de la bière, vivait en cosaque libre. Les étrangers de l’époque admiraient alors, avec raison, ses dons extraordinaires. Il n’existait pas de métier dont un cosaque ne fût capable : brasser les alcools, faire le charron, le forgeron, le serrurier, travailler la poudre, et, de plus, jouir sans limite de la vie, et boire sans retenue comme seul un Russe en demeure capable. Rien de cela n’excédait ses forces. En plus des cosaques enrôlables qui considéraient de leur devoir de se présenter en temps de guerre, on pouvait, à toute minute, en cas de nécessité urgente, réunir des multitudes de volontaires. Il suffisait à des essaouls de traverser foires et places de villages et de bourgades* et de crier à tue-tête, debout, sur une voiture : « Hé ! vous, brasseurs et marchands ! assez fabriqué de bière, suffit de vous vautrer sur vos poêles et de nourrir les mouches de votre graisse ! En marche pour conquérir honneurs et gloires de la chevalerie ! Vous, laboureurs, semeurs de blé, gardiens de brebis, coureurs de femmes ! assez poussé la charrue, suffit de souiller de terre vos bottes jaunes, de rester avec vos petites épouses et de ruiner votre force de héros ! Il est temps de penser à la gloire cosaque ! » Ces paroles agissaient comme des étincelles sur du bois sec. Le paysan brisait sa charrue ; brasseurs, distillateurs jetaient leurs cuves, crevaient leurs tonneaux ; artisans et marchands envoyaient au diable métiers et boutiques et cassaient les pots chez eux. Puis, tout ce qu’il y avait de monde bondissait sur les montures. Bref, le destin accordait alors au caractère russe de se manifester largement dans un vaste champ d’action puissante.

Tarass appartenait à la classe des vieux colonels les plus éprouvés ; il avait été, des pieds à la tête, engendré pour tous les tumultes guerriers et se distinguait par la droiture brutale de sa nature. L’influence de la Pologne commençait alors à se faire sentir sur la noblesse russe. Beaucoup de nobles adoptaient les mœurs polonaises, accueillaient le luxe, s’entouraient de beaux domestiques. On voyait chez eux des gymnasiarques, des veneurs ; ils donnaient de grands dîners, tenaient de vraies cours. Tarass condamnait ces mœurs. Il aimait la vie simple des cosaques et se brouilla avec ceux de ses camarades qui devenaient les partisans de Varsovie : il les appelait kholops* des seigneurs polonais. Toujours intransigeant, il se considérait comme le défenseur attitré de la religion orthodoxe. De son chef, il pénétrait dans les bourgs où l’on se plaignait de l’oppression des fermiers ou de l’augmentation des impôts, des fouages. Il prenait sur lui de faire justice avec ses cosaques et avait établi comme règle de conduite de recourir au sabre dans les trois cas suivants : lorsque les commissaires ne respectaient pas les anciens et restaient bonnet sur la tête devant eux ; quand ils se moquaient de la foi orthodoxe et des vieilles traditions ; enfin lorsque les ennemis étaient des Musulmans, des Turcs ; il était permis de se servir des armes contre eux, pour la gloire du christianisme.

Ce jour-là il se réjouissait d’avance à la pensée de son arrivée à la Setch avec ses deux fils. « Voyez donc les braves gars que je vous amène ! » dirait-il. Il les présenterait à tous ses vieux camarades trempés dans les batailles ; il observerait leurs premiers exploits dans la science militaire et aussi dans la ripaille qu’il considérait comme l’une des vertus du chevalier. Tarass avait voulu tout d’abord les envoyer seuls à la Setch. Mais devant leur fraîcheur, leur belle taille, leur puissante beauté, son esprit belliqueux avait flambé et sa décision fut prise de partir avec eux le lendemain même : seul son entêtement lui montrait la nécessité de ce départ.

Il s’agitait déjà, donnait des ordres, choisissait chevaux et harnachement pour ses jeunes fils, allant des écuries aux greniers et rassemblant les serviteurs qui devraient se mettre en route avec eux. Il passa ses pouvoirs à l’essaoul Tovkatch avec l’ordre exprès de venir immédiatement avec tout le régiment à la Setch, au premier message qu’il lui adresserait de là-bas. Bien qu’il fût très excité et encore sous l’empire de la boisson, Boulba n’oublia rien. Il commanda d’abreuver les chevaux, de remplir leur mangeoire du meilleur, du plus beau froment, puis revint fatigué de tous ses soucis.

« Alors les enfants, maintenant il nous faut dormir. Et demain nous agirons à la volonté de Dieu. Inutile de faire nos lits. Nous n’avons pas besoin de lit. Nous dormirons dans la cour. »

La nuit venait à peine de couvrir le ciel, mais Boulba se couchait toujours tôt. Il se laissa tomber sur un tapis, s’enveloppa dans son touloup de mouton, car l’air devenait frais et aussi parce que Tarass aimait s’emmitoufler bien chaudement quand il était chez lui. Il ronfla très vite et la cour entière l’imita. Tous ceux qui s’étaient couchés dans les coins se mirent à ronfler de la gorge et du nez. Le premier à dormir fut le garde qui avait bu plus que tous pour fêter le retour des jeunes maîtres. Seule, la malheureuse mère demeurait éveillée. Elle s’était rapprochée du chevet de ses chers enfants étendus l’un près de l’autre et peignait les boucles négligemment emmêlées de leurs cheveux, les mouillant de ses larmes. La mère les fixait de tout son être, de tous ses sens, elle ne devenait plus que regard et ne pouvait se rassasier de leur vue. Son sein les avait nourris, elle les avait élevés, dorlotés. Maintenant, ils ne se trouvaient là, devant elle, que pour un instant.

« Mes fils, mes enfants chéris, qu’allez-vous devenir ? Quel destin vous attend ? » se disait-elle, et ses larmes s’arrêtaient aux rides qui marquaient son visage si beau jadis. Et certes, elle était digne de pitié comme toutes les femmes de cette héroïque époque. Elle n’avait vécu l’amour que le temps d’un éclair, pendant les premiers feux de la jeunesse. Et déjà son époux sévère l’abandonnait pour le sabre, pour les camarades, pour les beuveries. Elle ne le voyait que deux ou trois jours par an, puis aucune nouvelle de lui pendant des années. Mais lorsqu’ils vivaient ensemble, quelle existence était la sienne ! Subir des outrages, voire des coups, des caresses concédées par pitié. Elle représentait une créature curieuse parmi cette foule de guerriers célibataires, tous sous l’empire de l’atmosphère rude du Zaporojié aux mœurs libres. La jeunesse sans joie s’évanouit vite ; sa poitrine, ses belles joues fraîches, qui n’avaient pas connu de baisers se flétrirent, se couvrirent de rides précoces. Tout son amour, tous ses sentiments, tout ce que la femme possède de tendresse et de passion, tout se transmua chez elle en unique amour maternel. Ardemment, passionnément, tout en larmes, elle se penchait, telle une mouette, sur ses enfants. On lui prenait ses fils, ses chers petits, on les lui arrachait et elle ne les reverrait jamais ! Qui peut le dire ? un Tatare leur trancherait, peut-être, la tête dès leur premier combat et elle ne saurait même pas où gisent leurs corps abandonnés que dévorera, en passant, quelque oiseau rapace. Alors que pour chaque partie de ces corps, pour chaque goutte de leur sang, elle aurait tout donné d’elle. Sanglotant, elle fixait leurs yeux que l’invincible sommeil fermait déjà et elle se disait que, peut-être, à son réveil, Boulba remettrait de deux jours ce départ et qu’il n’avait décidé de partir que parce qu’il était ivre.

Depuis longtemps, la lune, du haut des cieux, éclairait la cour pleine de dormeurs, l’épais bosquet de saules et les hautes herbes qui noyaient la palissade servant de clôture. La vieille mère restait toujours assise au chevet de ses fils bien-aimés, elle n’avait pas un instant détourné ses regards ni pensé au sommeil. Les chevaux, pressentant l’aube, ne broutaient plus, et s’étaient tous couchés dans l’herbe. Les feuilles, à la cime des saules, commençaient à bruire et ce bruissement descendit en onde lente jusqu’au pied des arbres. La mère demeurait encore assise au lever du soleil, sans éprouver de fatigue, désirant du fond du cœur que la nuit se prolongeât le plus possible. On entendit dans la steppe un poulain hennir, des sillons rouges s’embrasèrent au firmament. Boulba se réveilla brusquement et bondit. Il se rappelait bien tous les ordres qu’il avait donnés la veille.

« Allons, les gars, assez dormi ! Il est temps, grand temps ! À l’abreuvoir, les bêtes ! Où est la vieille ? » Il appelait habituellement ainsi sa femme. « Vite, la vieille, prépare-nous la mangeaille, car la route est longue ! »

La. malheureuse, perdant sa dernière espérance, se dirigea tristement vers la chaumière. Tandis que, tout en larmes, elle faisait le déjeuner, Boulba multipliait ses ordres, s’agitait aux écuries, choisissait personnellement ce qu’il y avait de plus beau comme vêtements. Les séminaristes furent soudain métamorphosés : des bottes en maroquin rouge, talons ferrés d’argent, remplacèrent celles de la veille, toutes sales ; des pantalons larges comme la mer Noire, aux mille plis et fronces, étaient maintenus par une sorte de tresse en or d’où tombaient de longues courroies à glands avec bagatelles pour la pipe. Le casaquin, d’un tissu rouge feu, était serré à la taille par une ceinture ornée de dessins ; des pistolets turcs ciselés tenaient dans la ceinture ; le sabre cliquetait sur leurs jambes. Leurs visages encore à peine bronzés semblaient avoir embelli dans leur blancheur ; les moustaches noires naissantes paraissaient jeter une ombre plus chaude sur leurs joues blanches et leur teint qui respirait la jeunesse saine et forte. Ils étaient magnifiques sous leur bonnet d’astrakan à calotte d’or. Pauvre mère ! Lorsqu’elle les vit, elle fut incapable d’articuler un son et ses larmes s’arrêtèrent de couler.

« Alors, mes fils, tout est prêt ! inutile de lanterner, s’écria enfin Boulba. Et maintenant, suivant l’habitude chrétienne, nous devons nous asseoir avant de prendre la route. »

Tous prirent place, sans excepter les serviteurs qui, respectueusement, s’assirent près des portes.

« À présent, mère, bénis tes enfants, prononça Boulba. Prie le Seigneur pour qu’ils combattent bravement, défendent toujours l’honneur de la chevalerie, protègent sans cesse la foi du Christ ; sinon mieux vaut qu’ils périssent et que rien d’eux ne reste ici-bas ! Approchez-vous, les enfants, de votre mère : la prière maternelle sauve l’homme et sur terre et sur les eaux ! » La maman, faible comme toute maman, étreignit ses fils, prit deux petites icônes et les suspendit, en pleurant, à leur cou... « Que la Mère Divine... vous protège... N’oubliez pas... mes fils... votre mère... donnez-lui tout de même de vos nouvelles. » Elle ne put articuler d’autre parole.