TDA - Imad Ikhouane - E-Book

TDA E-Book

Imad Ikhouane

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Beschreibung

Marjolaine est une jeune femme qui souffre d’un trouble de l’attention. Comme beaucoup de TDA, elle est surdouée mais aussi inadaptée à la vie en société. À vingt ans, son ami Patrick disparaît et Marjolaine fuit Lausanne. Douze années plus tard, le squelette de Patrick est retrouvé par une plongeuse au lac Léman. Marjolaine décide alors de revenir à Lausanne. Elle se fait embaucher par ceux-là mêmes qu’elle soupçonne d’avoir assassiné son ami. De leur côté, ses employeurs ont aussi leur propre plan. Ce n’est plus pour la vérité que Marjolaine va devoir se battre, mais pour sa propre survie. Si tant qu’un TDA attache beaucoup d’importance à la notion de survie.À PROPOS DE L'AUTEUR

Imad Ikhouane
est né à Safi, sur la côte Atlantique du Maroc. Il réside depuis 2007 en Suisse où il est consultant en nouvelles technologies. Son roman Le dernier Amghar est disponible chez 5 Sens éditions.Gauche Hebdo : Le dernier Amghar Vaste fresque de la société berbère.

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Imad Ikhouane

TDA

Roman

Du même auteur

– Le dernier Amghar, roman

5 Sens Editions, 2020

 

 

À Imane,

L’amour ne rend pas aveugle, tu vois bien tous mes défauts ! Pourtant tu es restée :

L’amour rend paralytique.

Et tout l’océan n’est qu’une chanson à l’amour de l’huitre et du rocher.

Je t’aime.

Imad

Chapitre 1 : Projet de voyage

Plus un harem est grand, plus la compétition entre les mâles est féroce et plus il est important pour un mâle d’être gros. Au vu de la différence de taille entre le mâle et la femelle humains, notre espèce est modérément polygame.

Jared Diamond, Le troisième chimpanzé.

 

Schweppes Tonic est agitée, et elle fait des bulles.

– Il fait la roulade.

Le rire de Mia est sans retenue, invincible. Elle est assise sur le lit. Ses petits yeux noirs sont plissés et ses pieds tapent le bord du lit.

– Ouille ! Je prends son cul en plein ventre !

Elle est sur le point de suffoquer. Des larmes coulent de ses yeux.

– Sa tête !

Elle renverse la sienne en arrière, soulève les pieds et pédale en l’air avec ses jambes un peu courtes. J’ai beaucoup de mal à garder mon sérieux.

Elle s’arrête brusquement, se soulève puis se penche vers moi, m’ouvre d’autorité les doigts et insère dans ma main le smartphone à la pochette rose bonbon. Résignée, je regarde la vidéo. L’homme a la quarantaine, il porte un slip Kangourou, et se prend pour un représentant de cette espèce. Il opère un saut à pieds joints du sol au lit, exécute une roulade, sa tête incline dangereusement à gauche et il atterrit sur le ventre de Mia nue comme un ver. Il dodeline ensuite la tête à droite et à gauche, c’est bizarre et c’est en même temps marrant.

– On dirait un serpent envouté par une flûte.

– Un gros serpent envouté par ma chatte ! J’aurais pu lui mettre la caméra du PC devant les yeux qu’il l’aurait pas remarqué.

Mia parle en thaï. C’est plus facile pour elle.

– C’est pas ça le français qu’il devait t’enseigner ! dis-je en riant.

Elle opine du chef.

– J’ai pas appris un seul mot. Le pauvre chou aussi, il n’a qu’une seule bouche !

Il t’a payée ? Et ça ne t’a pas dérangé qu’il soit marié ? J’ai envie de lui demander, mais je me retiens. Mia n’est pas le genre à faire dans le bénévolat et elle n’a pas plus de morale qu’une déesse grecque. Un jour elle m’avait dit, un air admiratif dans la voix, qu’on pouvait, en Thaïlande, commanditer la mort d’un homme pour huit cents euros. Quand je lui ai exprimé mon effroi, elle m’a répondu que j’étais drôle « Même les tueurs ont des enfants qu’ils doivent nourrir, t’as pensé à ça ? » Je suis restée sans voix devant sa répartie. Elle a souvent cette sorte de victoires intellectuelles.

« C’est pas le genre, voyons… » dit-elle en me mimant, sa bouche en cul de poule. « N’est-ce pas ce que tu disais ? »

Il y a chez les gens qui paraissent respectables une part de respectabilité et une part de travail de comédien. La part de respectabilité est quelques fois toute petite ! Quarante ans, des lunettes et un visage ronds, une bonhomie d’un père Noël en formation, et un rire si enfant ! C’est une petite vedette sur le Net avec sa chaîne YouTube qui ambitionne l’apprentissage du français aux étrangers. L’homme compte plus de cinq mille abonnés. De temps à autre, il diffuse sa rencontre avec quelqu’un de son public. J’ai été charmée par une de ses vidéos et j’ai pensé à Mia. Je la lui ai montrée. Elle jeta un coup du coin de l’œil et dit en thaï : « Pfff… Pas mon genre. » J’eus envie de la mordre, ce que je fis aussitôt. « Sûr qu’il ne ressemble pas à tes clients. » Mia se redressa. Sa voix devint haut perchée et elle soutint que ses clients étaient des gens très très comme il faut. Cette petite victoire ne me suffisant pas, je poussai mon avantage : « Des hommes qui trompent leur femme, ça ne s’appelle pas des gens comme il faut. » Elle criait maintenant : « Parce que tu crois que ton pingouin à lunettes ne tromperait pas sa femme ? » « Jamais il ne ferait ça » dis-je avec un calme olympien. Elle me jeta alors son sac coccinelle sur la tête. Et voilà ! Deux semaines plus tard, Mia savourait sa revanche.

– Tu avais absolument raison à propos de lui ! Très didactique. Il m’a aussi donné raison : tous les hommes tromperont toujours leurs femmes.

– Ah bon ! Tous ! et toujours !

– Tu l’entendrais tu ne douterais plus ! Les hommes ne sont pas les femmes, c’est ce qu’il dit.

– Ton maitre d’école est un âne.

Elle balaie des mains mes mots comme s’il s’agissait d’un essaim de mouches.

– Comprends que ce n’est pas leur faute. Ils n’y sont pour rien, c’est biologique. Les espèces où le mâle est plus grand que la femelle sont toujours polygames. Tu le savais ça, miss morale ?

Non, mais je n’allais pas le lui avouer, elle prendrait ça pour une victoire personnelle. Je botte en touche.

– Je compte me dégoter un mec plus petit que moi.

– Plus p… ! Mais tu fais un mètre cinquante-six !

Un mètre cinquante-HUIT, j’ai envie de crier. Car plus on est petit, plus chaque centimètre compte. Je me drape dans ma dignité bafouée et ne dis rien.

– Une épouse cherche instinctivement à domestiquer son mari. Ça ne marche pourtant jamais. Si on avait un tant soit peu de cervelle, on arrêterait même d’essayer ! À la fin, un jour ou l’autre, la femme finit par découvrir le pot aux roses. Et c’est le scandale ! Elle fait tout un drame, pleurs, cris, menaces… vraiment pathétique ! Par simple ignorance de la biologie ! Aussi, un bon mari soucieux de son couple et conscient des limites féminines, s’organise-t-il pour garder un certain mystère.

La chaîne YouTube, mais bien sûr !

– Ainsi, vous avez passé votre temps à papoter ?

Mia hausse ses frêles épaules.

– T’as vu la vidéo ou pas ! Puis les hommes font ce qu’ils peuvent. À partir d’un certain âge, les pauvres choux doivent meubler avec leur langue. S’il n’y avait pas ce souci, c’est sans modération qu’ils seraient polygames.

– En tout cas ton prof s’exprime bien. Ton français en a au moins profité.

– Mais tu n’écoutes rien de ce que je te dis ! On a parlé anglais, tout le temps.

C’est vrai que Mia a une licence en littérature anglaise.

Je respire un grand coup et pendant une seconde Mia se fige. Mon cœur se met à battre. Mon Dieu donne-moi le courage de le dire !

Les mots sortent de ma bouche avant que je ne puisse les retenir.

– J’ai un entretien d’embauche.

Je lui ai parlé en Français, langue qui a le toucher assuré d’un fusil de précision.

Dans ses grands yeux d’enfant, le regard est plein d’incompréhension. Mais c’est une bonne nouvelle, dit le regard. N’es-tu pas en fin de droits de chômage ? Pourquoi alors cette gravité ?

– C’est à Lausanne, en Suisse.

Elle hoche la tête comme pour dire qu’elle a capté. Elle regarde maintenant ses chaussures. J’ai envie de me jeter sur elle, de la prendre dans mes bras. Je me sens obligé d’aller jusqu’au bout, malgré, oui, malgré ma peur. Ma peur de casser ma Schweppes tonic.

– Si je suis prise, je vais devoir libérer l’appartement.

Au soulagement que je ressens, je comprends que j’ai bien fait de tout dire.

– Si je ne suis pas prise aussi, ajouté-je.

Je ne lui dis pas où j’irais alors, ni si j’irais quelque part ; cela, je ne le sais pas moi-même. Mais Schweppes ne pense en ce moment qu’à elle. Ce que cela signifie, elle le comprend. De nouveau la vie dans les hôtels ou dans la rue si elle ne trouve pas de client. De nouveau la vie comme avant que je ne lui mette la main sur l’épaule un jour qu’elle pleurait sur un banc du jardin du Luxembourg. Elle reprend le smartphone et de nouveau semble entièrement absorbée par la vidéo.

– Là il me suce les orteils ! J’ai des chatouillis rien qu’à le regarder faire.

Je m’impatiente.

– Schweppes ! Tu dois m’écouter. Si je décroche ce boulot, je t’enverrai des sous. On peut envoyer de l’argent par téléphone, tu le savais ?

Elle me regarde droit dans les yeux. Et c’est à mon tour d’avoir envie de changer de discussion. Je m’attends à une de ses incontrôlables colères. Ma Schweppes à moi n’arrive pas à garder sa tête froide. Mais c’est en Thaï et d’une voix douce qu’elle me parle.

– Je n’ai pas besoin de l’argent que tu veux m’envoyer, ce dont j’ai vraiment besoin c’est que tu gardes l’appartement. Je vais payer le loyer. On m’a proposé du travail à la rue Fourcroy, au salon de massage dont je t’ai parlé. Je gagnerai toujours assez, laisse-moi vivre ici, s’il te plaît s’il te plaît !

Elle a joint les mains et les a portées au niveau de son menton en forme de cœur. Je me sens me liquéfier. Je ferme les yeux et je revois la fois où j’ai laissé Mia une nuit seule dans l’appartement. Tous les travestis et les prostituées asiatiques de Paris étaient venus y faire la fête. Ma voisine qui appelle la police quand je me retourne deux fois la nuit dans mon lit a eu un malaise vagal et fut emportée par ambulance à l’Hôpital Cochin. La police, qu’elle a appelée dans ses derniers moments de conscience embarqua toute la joyeuse troupe. Et j’ai reçu une convocation au commissariat.

– Je ne peux pas.

– Tu as toujours trouvé du travail quand tu le voulais, pourquoi partir en Suisse ?

– Je n’y vais pas que pour le travail. Garde cette vidéo, je lui dis, tu me l’enverras sur mon numéro. Euh… je vais prendre un téléphone portable une fois en Suisse, si tout se passe bien…

Pour une raison quelconque, ma voix ne me convainc pas. Mia me prend les mains et les tire vers elle. Je suis obligé de la regarder dans les yeux.

– Pourquoi tu y vas ?

La simplicité de la question me laisse sans réaction.

– Tu peux le dire à Mia, non ?

Ma faiblesse prend le dessus. Elle prend la forme de la sincérité, de l’honnêteté ou même d’une certaine humanité. Je ne suis pas dupe, ce n’est que pure lâcheté. Je n’ai jamais supporté la pression.

– L’ami dont je t’ai parlé ? avouais-je d’un air penaud. Celui qui a disparu.

– Celui qu’on a fait disparaître, tu veux dire !

– Ses… assassins, et le mot me fit déglutir, ils veulent m’embaucher.

Mia tombe sur le cul, sans aucune métaphore, d’un coup. Elle s’assied sur le carrelage les pieds en tailleur et me regarde comme si je suis un poisson saugrenu dans un aquarium.

– Tu comptes y aller ?

Je fais oui de la tête. Mia a un air songeur. Elle doit se demander ce que j’ai dans la tête.

Un cerveau grillé à moitié, mais avec un QI de 190.

– Mon poussin, tu n’es pas de taille !

Je suis sûre qu’elle ne fait pas seulement allusion à mon 1 mètre 58.

– Ils vont te massacrer ma chérie, dit-elle d’un air définitif, puis sa voix se fit cajoleuse, presque maternelle. Fait pas ça poussin, ça ne vaut pas la peine, c’est tellement loin derrière toi. Regarde-toi, tu es si belle, oublie le passé.

Cela fait douze ans que je n’ai d’autre avenir que ce passé. Je suis comme un rocher qui dégringole, je ne peux m’arrêter qu’arrivée au bout. Dans mes yeux Mia lit mon entêtement. Elle se lève d’un geste. Son agilité m’a toujours surprise. Elle se penche vers moi et j’ai la certitude qu’elle va me hurler dessus. Au lieu de quoi, elle me donne un léger baiser sur les lèvres. Elle tire sur la laisse de son sac coccinelle, la chose la plus chère qu’elle ait jamais eue, et s’en va vers la porte le traînant presque par terre.

– T’as intérêt à avoir un téléphone bébé. Tu vas te mettre dans une sacrée merde.

Elle s’arrête deux secondes, me dévisage et pousse un soupir.

– Appelle-moi une fois que tu seras en plein dedans. Mia sera là pour toi.

Ses mots me rassurent. Une maman ! Et j’ai tellement besoin d’une maman. Je ferme les yeux espérant qu’elle me prenne dans ses bras et qu’elle me protège. J’entends la porte qui claque derrière elle. À quoi je m’attendais ?

J’aurais peut-être dû lui laisser l’appartement.

Je mets mon visage dans mes mains, mais je n’arrive pas à pleurer. Mon cœur bat fort. Je me dis que Mia a raison, que je ne suis certainement pas de taille. Ma lâcheté commence doucement à prendre le dessus.

Tu n’es rien ! me dit la voix à l’intérieur de ma tête. Pourquoi avoir peur pour un rien ? Mon cœur ne l’entend pas de la même manière et bat, bat, bat.

Chapitre 2 : L’aventure de sortir de chez soi

La musique permet de jouir des émotions, même de la douleur. Il n’y a qu’un seul état d’âme qui lui est inaccessible et c’est la solitude.

 

Les sujets qui souffrent du Trouble de Déficit de l’Attention, TDA, ont la zone mémoire endommagée, un peu comme un smartphone qui aurait pris l’eau et dont la moitié des touches ne fonctionne plus. Beaucoup de TDA ont comme moi des QI élevés. Une stratégie de survie qui a prouvé son inefficacité. Mais nous avons quelque chose qui est plus précis chez nous que chez les gens normaux, nous avons l’intuition.

Le processus de réflexion ressemble à un client affamé. Un super menu, type restaurant chinois, lui est proposé instantanément par la mémoire. Les informations circulent dans les deux sens du client au restaurant et du restaurant au client. Chaque fraction de seconde, ce super menu est redéfini, présenté autrement, amélioré selon les envies et les répulsions détectées chez le client. La mémoire produit ces images à la vitesse d’un internet cinquième génération. Le client n’a qu’à contempler les images finales, éliminer les plats les plus improbables, comparer les couleurs, sélectionner selon ses besoins et ses critères et passer la commande.

Chez nous les TDA, la mémoire n’est au mieux qu’un plat du jour, le pain étant en supplément et les images sont floues, car servies par un internet bas débit. Parfois les images sont simplement absentes, le provider ayant coupé internet. Dans ces conditions, nous ne pouvons pas avoir la même façon de réfléchir que les gens normaux, on finirait par ne plus rien avaler. C’est là que l’intuition entre en jeu, nous avons d’autres façons de relier les choses, nous nous basons sur des moitiés d’idées, des bouts de ressentis et finalement nous tombons juste. Là où les gens normaux n’ont pas assez d’éléments pour prendre une décision nous sommes à notre avantage, comme un aveugle est à son avantage dans une pièce obscure. Nous pouvons presque lire dans l’avenir. Mais nous portons notre malédiction avec nous. Un TDA va constamment à l’encontre de ses intérêts. Nous sommes des prophètes qui avons perdu la foi quelque part et au lieu de nous sauver, notre savoir nous perd. Nous voyons les trappes de l’avenir et nous nous jetons dedans. Dans le jargon, on appelle cela immaturité du développement neurologique des fonctions exécutives induisant des problèmes d’attention, d’impulsivité et de gestion des émotions ainsi que des difficultés sociales. Car nous n’avons pas que des difficultés cognitives. Nous n’avons souvent aucune aptitude à vivre avec les autres. Aussi Les TDA sont souvent de grands solitaires qui vivent avec leurs dettes pour compagnon. Un TDA avec des économies, ça n’existe pas. Nous nous débarrassons de nos revenus comme si l’argent nous brûlait les doigts. Nous conduisons à tombeaux ouverts et allons dans les rues où nous avons senti l’assassin se cacher dans le noir. C’est peut-être la vie qui nous incite à faire ainsi, qui tente de se débarrasser au plus vite de nous avant que l’on se multiplie. Peut-être que pour protéger l’espèce il faut éliminer les porteurs du mauvais gène à moins qu’elle ne veuille nous éliminer parce que nous sommes réellement des êtres dangereux.

*

La nuit est tombée. Je tire sur moi la couverture comme on tire un trait sur sa journée. La phrase de la vieille dame, un chat sur les genoux, se glisse avec moi à l’intérieur. Elle était assise droite comme si elle se tenait au milieu d’un salon parmi des gens qui l’intimidaient. Le chat avait une robe gingembre. Elle sentait l’ail et l’huile d’olive. C’était au milieu des fleurs du jardin du Luxembourg.

« On promène son chien » me dit-elle en guise de bonjour alors que je m’asseyais à côté d’elle « mais un chat, ça vous retient à la maison. Ces bêtes vous font sentir que vous êtes moins seule puis ça vous coupe du monde. »

Ma solitude est mon chat. Son poil est rugueux et elle est entière, rustre et vaincue. Elle reste là allongée à mes côtés comme un vieux fauve qui lècherait ses blessures, à qui l’ombre ne sert plus à chasser, mais à se cacher. Elle ne me procure ni joie ni tristesse, la solitude étant le pH7 des sentiments. S’il n’y avait pas les tracasseries quotidiennes, on resterait elle et moi toute notre vie ici, sans autre mouvement que celui de l’accordéon régulier et silencieux de mes poumons. On éviterait de réfléchir. On cocherait les minutes après chaque paquet d’expirations et on attendrait à quai le vieux capitaine.

Pour moi réfléchir c’est hésiter, et dix ans de méditation ne constituent pas une protection suffisante. Il ne faut qu’un instant de distraction pour que les rouages tournent à une vitesse folle. Air, ressort, levier, soupape, anse et chauffe Marcel, chauffe ! Nourries par un QI de 190, les notes hésitantes jaillissent faisant perdre à l’accordéon toute sa régularité, toute sa sérénité. Je me mets à creuser des galeries avec des embranchements et des sous-embranchements. J’énumère les cas et les possibilités comme un joueur d’échecs méditerait le septième coup à venir. Sauf que le monde n’est pas un petit carré d’échecs, il y a toujours des dizaines de coups que le sort garde sous sa manche. À la fin, je ne peux que perdre à ce jeu-là. Il y a dix ans, j’ai pris les devants et j’ai décidé d’arrêter d’hésiter. Mais on ne se refait pas. Aujourd’hui encore, je continue à me demander si ce fut une bonne décision.

Je dois mettre l’alarme sinon mon rendez-vous pour demain est cuit. Cette injonction opère sur moi comme une caresse, comme une comptine d’enfant. Je ferme les yeux. Mon rendez-vous peut aller se faire foutre. Mes paupières sont lourdes et grasses comme si elles avaient été marinées dans l’huile d’olive et farcies de plomb.

Au moment de sombrer dans le sommeil, je glisse, physiquement, ma jambe se tend tout d’un coup et se lève comme si je tombais réellement à la renverse. Ça me réveille. Je me soulève avec un soupir, programme le réveil à six heures du matin, me brosse les dents et me change. Cette série d’actes m’épuise. Je n’ai pas envie de manger, d’ailleurs, il n’y a rien à manger chez moi.

Par susceptibilité ou parce qu’il a trouvé meilleur client ailleurs, le sommeil a déserté mon lit. Des heures passent pendant que je lui tends les appâts. Absence d’idées et vastes troupeaux de moutons sauteurs. Rien n’y fait. J’ai l’esprit clair, je pourrai me lever et me mettre à faire des pompes. Au moment où je me résigne à me lever pour prendre une douche je sens de nouveau mes paupières s’alourdir de sommeil. Je les ferme, le monde est prêt à se renverser. Bip Bip Bip… Bip Bip Bip.

Je soupire et éteins le réveil. Bye bye le rendez-vous, ça n’a pas été vraiment ma faute ce coup-ci.

Lève-toi cocotte !

Je saute debout sur mon lit tous les sens en éveil. Il est six heures trente. La voix qui m’a hurlé de l’intérieur de mes oreilles m’a complètement réveillée. Je m’habille à la va-vite et je cherche mes clés, comme tous les jours, comme plusieurs fois par jour. Elles sont introuvables. J’hésite à partir en laissant la porte ouverte.

Vas-y, personne ne s’en rendra compte que c’est ouvert !

L’image de Mia et de sa bande de travestis se présente à moi aussitôt. Je me mets à chercher comme une possédée. Soudain, mon pied tape quelque chose qui disparaît dans un bruit métallique sous le canapé. Je me mets à quatre pattes et je retire mes clés d’au milieu d’une poussière fine. Enfoirée de TDA !

Je respire quand je ferme la porte, je m’adosse à elle comme si c’était la porte d’une boite à cauchemar et que je voulais être sûre qu’elle était fermée pour de bon. J’étais sortie vivante de chez moi. Il est six heures cinquante, j’appelle l’ascenseur. Dans moins de cinq heures, je devrai être en Suisse.

Mes papiers d’identité !

Je reviens en courant à l’appartement et chance inespérée, je les trouve là où je pensai les avoir rangés, mais voilà, je ne trouve de nouveau pas mes clés. Je jette un regard hagard autour de moi. Elles ne sont ni sur la table ni sur le lit. J’allais ouvrir le réfrigérateur quand je réalise que j’ai dû les laisser dans la serrure. Elles y étaient. Je ferme la porte pour de bon cette fois. Je suis déjà épuisée.

Mon PC portable ! Je reviens le chercher, cette fois en mettant mes clés dans la poche de mon veston. Je regarde l’heure, il est sept heures du matin. J’ai envie de pleurer.

Il n’est pas si tard que ça. Je me dis pour me rassurer, il faut juste que je ne me trompe pas de ligne de métro.

Je vérifie trois fois avant de prendre la ligne et je reste debout près de la porte de sortie. Cette fois je suis décidée à ne pas rater l’arrêt. En descendant du métro, je me mets à slalomer entre les gens, il y a loin de l’arrêt du métro au TGV Lyria. En courant, je surprends le reflet de mon visage dans une vitre. Je me rends alors compte que je ne me suis pas regardée dans le miroir depuis mon réveil.

J’arrive à prendre le train de 07 h 56 aux dernières secondes, le suivant ne part qu’à 11 h 37. La chance me sourit. La chance ?

Je m’assieds à ma place en tremblant. Cela me prend vingt minutes avant de retrouver mon calme. Je suis assise en face d’une vieille dame qui m’observe et qui me fait sentir que je suis en faute. Je sors un bouquin de mon sac. Il y a toujours trois ou quatre bouquins dans mon sac. Je choisis la sécurité, Yasmina Khadra, La dernière nuit du Raïs. Je l’ai déjà lu, mais mon absence de mémoire aidant, je m’y replonge avec plaisir. J’ai une passion pour les fous et les gens ridicules. Je m’associe à eux, car moi-même ne suis pas très saine d’esprit. Kadhafi est mon héros du moment. Il aurait eu sa place attitrée dans n’importe quel asile de fous. En Libye, on l’a laissé diriger une nation ! Cette pensée me fait rire, je lève les yeux. Le regard glaçant de la vieille dame me rend mon sérieux. Je me remets dans le livre en me disant que je dois l’avoir fini avant d’arriver à Lausanne. Plus gros, j’aurais été capable de ne pas lever la tête avant d’arriver en Italie.

Une minute plus tard, je repose le livre. J’ai les larmes aux yeux, j’aime bien la poésie dont l’auteur a entouré la fin du dictateur. Je regarde ma montre. Encore vingt minutes avant d’arriver à Lausanne. Je prends mon pc. Il y a du Wi-Fi dans le train. J’ouvre Tor. Non, Google n’est pas mon ami. Je consulte les pages d’actualité suisse. Je tape Lausanne et le mot me semble rempli de souvenirs si lointains que j’ai l’impression que mes doigts sont ceux d’une vieille.

Rien n’arrive jamais à Lausanne disait Chloé. Je ne le crois pas. Ce qui s’y passe, personne n’en parle. On peut y passer sa vie en ne voyant que le bord rieur du Léman et la vieille cathédrale veiller sur les tuiles des toits des maisons. Mais le couple souriant qui sort le matin, leur enfant à la main, s’est battu la veille avec des couteaux de cuisine devant les yeux de l’enfant. Et le lac est rempli de végétations sombres dont les lianes s’enroulent autour des cadavres.

L’image du cadavre m’est suggérée par un article du Le Matin. « Découverte macabre faite par une jeune plongeuse. »

La plongeuse en question s’appelle Arielle Guignard et a quarante ans, mais jeune plongeuse fait plus dramatique, j’imagine. Le journal reprend son interview.

« J’ai cru tout d’abord à une sorte de statue antique, ça ressemblait vraiment à ce qu’on voit dans les reportages sur l’Égypte antique. »

Oui et le Léman ressemble tellement au Nil, cruche va !

« Quand j’ai compris que les gros trous auxquels collaient de minuscules algues qui allaient et venaient étaient des yeux, oh ! Je crois bien que j’ai eu le choc de ma vie. Encore maintenant j’en tremble. Je suis allée vite dire aux autres ce que j’ai trouvé et on a décidé de ne rien bouger, de ne rien toucher. Mais être sur une scène de crime, la première, ça a beau être au milieu de l’eau, c’est vraiment violent… bla-bla-bla. »

Cette fille n’a vraiment pas de bol !

L’article date d’il y a trois jours. Je me dis que j’aurai toujours le temps de relire mon CV une fois arrivée à Lausanne et je cherche les titres liés à cette affaire. Un frisson me parcourt l’échine. « Le squelette du lac est celui de Patrick Lemont. »

« La police scientifique de Lausanne vient de déclarer que le squelette du lac est celui de Patrick Lemont. La disparition du jeune étudiant de l’EPFL avait défrayé la chronique il y a douze ans. Alors qu’il était en position d’être élu à la tête de la jeunesse du parti… »

L’article date de la veille. Je ferme son clapet à l’ordinateur. Le coup sec met une interrogation outrée dans le visage de la vieille dame en face. Moi, je tremble de tous mes membres.

– Vous allez bien ? dit-elle.

– Oui, oui, j’ai seulement froid.

Elle hoche la tête.

– Je porte toujours ma veste quand je suis dans le train ou dans l’avion. Partout il fait de plus en plus froid. Même au cinéma, on doit être habillé comme pour un match de Hockey sur glace.

– C’est bien vrai ! dis-je alors que je n’ai jamais assisté à un match de Hockey.

– Je suis à la retraite voyez-vous, je travaillais à la poste, dans les bureaux, pas au guichet. Pendant trente ans, il y avait un monsieur avec nous qui ouvrait les fenêtres, quel que soit le temps. Maintenant, j’ai des rhumatismes et je dois me soigner à mes frais !

Je me retiens de demander si le monsieur qui ouvrait les fenêtres s’en est sorti indemne ou s’il y a une justice dans ce monde et qu’il a attrapé de son côté une quelconque maladie du froid.

– Ils parlent partout de réchauffement climatique, conclut la dame, nous autres, on n’en a guère profité.

Que répondre à ça ? J’ouvre de nouveau le livre de Kadhafi et mets des écouteurs à la mode djeun’s. En réalité, je n’écoute rien du tout et n’arrive plus à donner un sens aux mots imprimés les uns après les autres.

Le corps est celui de Patrick. Ainsi Alexandre avait raison. La vitesse à laquelle la police l’a découvert me prend de court. Je me demande ce que je fous ici dans ce train. Pour qui tu te prends nom de Dieu ? me dit une voix, tu te crois plus forte que tous les enquêteurs de la police suisse ? J’avais promis ! Mais est-ce bien le devoir qui me pousse à me jeter dans la gueule du loup ? Les TDA ont le cerveau qui a perdu l’instinct de la survie et qui prend le chemin de sa propre ruine. Moi, j’ai emprunté pour cela un TGV.

Une voix me dit qu’il est temps de revenir en arrière. La voix de ma sagesse est toute petite. Car rien ne m’attend derrière moi sauf la fin de mes droits de chômage. Mia ? Elle se trompe, je n’arrive pas à trouver du travail en claquant des doigts et je suis incapable de son courage. Je préférerais me foutre en l’air.

Prochain arrêt : Lausanne, dit la voix enregistrée. Arrêt de quoi ?

Chapitre 3 : L’entretien

Mon rendez-vous est dans deux minutes et je viens seulement de sortir du métro Croisettes. En face s’étend le Biopole posé comme un plateau de sandwichs. Une superposition de tranches de béton badigeonnées de gris, séparées par de larges vitres et un peu de laitue au sol. Du fast-food pour la machine économique. Tout est gris et répliqué à l’identique sur des milliers de mètres carrés. Comment différencier mon Dieu un bâtiment d’un autre ? Le numéro 26 est une urgence médicale privée. Mais personne ne sait où se trouve ce satané 26 A, pas même l’infirmière aux seins opulents qui fume à la porte des urgences.

– L’architecte de ce Biopole était maboule ou en avait après les livreurs de pizza, me lance-t-elle entre deux bouffées de Marlboro, personne n’a jamais trouvé un sens à ces numéros, on a tous donné nos langues au chat.

Je regarde ma vieille montre Garmin, une sportive trop grosse pour mon poignet. Je me suis débrouillée pour être en retard. J’accélère le pas puis me mets soudain à courir. Une bouffée de chaleur me prend à la gorge, le stress, ou la ménopause ?

– Je n’ai que trente-deux ans ! Je crie en courant jusqu’à ce que le numéro 28 me fasse stopper net ma course. Je suis en train de courir dans le mauvais sens.

Je fais aussitôt demi-tour. L’infirmière me rentre dedans et j’ai la sensation d’être une voiture lors d’un crash test. Ses gros seins me projettent les fers en l’air deux mètres plus loin. Je suis allongée par terre, vaincue par k.-o. L’infirmière me domine de toute sa hauteur, sa tête ne cache pas tout à fait le soleil qui vient regarder ce qui se passe. Elle se penche vers moi comme un arbitre de boxe pour un décompte jusqu’à dix, puis magnanime, me tend la main.

– Vous vous êtes fait mal ?

Je suis couverte de boue et mes bas sont déchirés. Demain j’aurai autant de bleus qu’une Schtroumpfette.

– Non, non ça va !

– Vous pouvez dire oui ! essaie-t-elle de blaguer. J’ai des relations à l’hôpital, on vous y soignera gratis.

J’ai la tête qui tourne, le contenu de mon sac est éparpillé par terre. Une des pages de mon CV s’envole et l’infirmière la poursuit, les nichons balançant à droite et à gauche. Je reviens à moi, ramasse les autres feuilles au milieu de la boue. Mon Dieu, j’ai l’air d’une mendiante. Pourquoi tout ça n’arrive-t-il qu’à moi ? Je me retiens de pleurer, je n’y arrive qu’à moitié.

L’infirmière me tend la page une de mon CV. Bien sûr c’est mon unique exemplaire. Une tache brune faisant penser à de la merde oxydée s’est fixée juste au-dessus de mon prénom. Pourquoi juste là ? Non vraiment, parfois le sort s’acharne. La porte des urgences s’ouvre et une vilaine sorcière, les sourcils en broussaille en sort. Elle croise mon regard et crache par terre.

C’est toi la sorcière, j’ai envie de lui crier, mais je n’ai plus de forces.

– Le 26 A est juste derrière. Je ne l’ai jamais remarqué, jamais jamais, et ça fait six ans que je travaille ici !

Elle est transportée par sa découverte. Le 26 A, ça doit venir juste après le Ra, le symbole du Radium. Je la remercie. Que puis-je faire d’autre ? Elle remarque alors les larmes dans mes yeux et ça a pour effet de la momifier. Je préfère ça. Au moins elle me laissera tranquille. J’ai une furieuse envie de m’enfuir, mais je n’ose pas décevoir ma bienfaitrice. J’avance à petits pas et pousse la porte en verre du bâtiment 26 A. Elle ne s’ouvre pas.

– Il faut sonner ! dit derrière moi la voix de l’infirmière qui continue à m’observer.

Mes épaules s’affaissent pendant que je m’exécute.

– Oui ? dit aussitôt une voix dans l’interphone.

La voix métallisée, monocorde, sans chaleur ni froideur pourrait être celle d’un robot.

– J’ai un rendez-vous avec Monsieur Deschamps à quatorze heures. Euh… je suis un peu en retard.

La fille de l’interphone s’épargne la peine de me répondre, il y a juste un bruit sonore, une sorte de Bzzz caractéristique de toutes les portes automatiques. Quelque part, des experts se sont réunis, ont débattu et se sont unanimement mis d’accord qu’il n’y a qu’un seul bruit valable pour une porte automatique et que ce serait un Bzzz qui durerait exactement cinq secondes. Depuis, cette norme internationale a mis d’accord Américains, Nord-Coréens et Panaméens. Et personne ne va plus y déroger jusqu’à ce qu’une guerre nucléaire ou un virus viennent emporter l’humanité entière. Le Bzzz a entamé sa troisième seconde. Dans deux secondes, je devrais sonner de nouveau ou m’enfuir. C’est cette dernière option qui aurait gagné sans le trio de l’infirmière et de ses deux nichons à l’affût derrière moi.

Si je m’enfuis, elle deviendra la star du jour de la machine à café. Je l’imagine, son verre de Nespresso vert – ils ont tous des machines Nespresso dans les boites suisses – et les fumeurs de Marlboro rouge choisissent invariablement la capsule vert-foncé.

– Une fille bizarre ! Elle a demandé l’adresse du 26 A et a commencé à courir. Ensuite elle s’est mise à hurler « je n’ai que trente-deux ans ! » Vrai ou faux, je ne sais pas ! En tout cas, j’ai couru derrière elle pour lui indiquer le bâtiment, genre je veux rendre service, tu vois ? Et figure-toi ce qu’elle a fait. Elle s’est arrêtée net, s’est retournée et m’a foncé dessus. Drôle d’idée, n’est-ce pas ? Surtout que c’est loin d’être une armoire à glace, et moi tu vois comme je suis, hé hé hé, alors je l’ai envoyée bouler cinq mètres plus loin.

– Vanessaaa ! pas cinq mètres. Là t’exagères !

Lui, c’est le branleur du service et il veut l’exciter la Vanessa, car elle a une tête à s’appeler Vanessa. Les Vanessa ont été faites dans ce bas monde pour jeter plus bas que terre les filles timides qui ne demandent qu’à ce qu’on les laisse tranquilles.

– Non non non pas du tout ! Mais t’as pas encore entendu la meilleure. Elle s’est d’un coup mise à cavaler comme une possédée. Elle s’est barrée ! La mâchoire m’en est tombée par terre. Elle avait un CV à la main, c’est pour cette boite Technology quelque chose. Mon œil qu’ils allaient l’embaucher, ils sont tous cons là-bas, cons, mais pas fous.

La fille de l’accueil est jolie. C’est une version assez récente. Les anciens modèles avaient le sens du service, ils étaient affables, souriants, ils prenaient le temps et vous mettaient à l’aise. Trop de tares qui leur valent maintenant d’être remplacés par des modèles bien plus performants. Le dernier cri est la fille de l’accueil distante, qui a une personnalité, elle, Madame ! et qui te le fait sentir. Le hall de l’accueil n’est-il pas la partie centrale, la plus luxueuse d’un établissement un tantinet sérieux ? Et que trouve-t-on au milieu de cette partie centrale ? Notre modèle bien sûr, incarnation à lui seul de tout ce que l’établissement a de plus majestueux. Elle me jette un regard inquisiteur chargé d’expérience et je me tasse aussitôt. Elle me dit un « asseyez-vous » étonné en m’indiquant d’un long doigt verni le bout du canapé. Elle a peur que je le salisse, me dis-je. Je m’assieds là où elle m’a indiqué, sage, humble et reconnaissante. Le canapé se trouve au milieu de la réception et je m’y sens exposée aux regards. Je mets mon cartable devant ma jambe au bas déchiré, j’ai froid. La dame du train avait bien raison. Je pense à la poignée de main que je donnerai à mon recruteur, j’ai les doigts glacés et la main moite. Je cherche dans mon sac et ne trouve pas de mouchoir en papier. J’essuie ma main sur ma robe qui refuse d’absorber la trace liquide de mes cinq doigts.

Mon cœur s’est remis à battre à tout rompre. Comme s’il ne me manquait que d’avoir le trac. Je fais de grandes inspirations et j’essaie de contrôler ma respiration. Heureusement que tu ne t’adresses pas tous les jours à la nation, ma pauvre fille ! Je suis en colère d’avoir le trac pour si peu et peur de consommer la honte jusqu’aux racines. Allez ! Ce n’est rien, concentre-toi sur ton CV, tu ne fais que jouer un rôle !

Mon CV ! Mon expérience professionnelle tient en deux lignes. 2012 à 2019 : Traductrice Français-Thaï et consultante en bureautique. Traductrice est un bien grand mot. En mettant toute la liste des commandes que j’ai reçues, je ne suis pas arrivée à remplir une demi-page. Quant à la bureautique, je faisais des menus de restaurant, des flyers pour des petits commerces sur du Word 2003.

La deuxième ligne concerne ma catastrophique expérience à la Mairie de Paris où je fus virée au bout de huit mois. « Virée ! De la Mairie de Paris ! » avait dit Mia en faisant les gros yeux, « pas possible, non ! ils payent des gens qui n’y travaillent même pas ».

Les infos de Mia dataient. Je le lui ai dit, mais elle demeura étonnée. Je la comprends.

Je me demande si Peter a beaucoup changé. Dans leur grande masse, les nietzschéens de vingt ans se croient être des êtres exceptionnels d’essence quasi supérieure. En cela, Peter faisait partie du troupeau. Et comme je partageais alors son point de vue ! Il était à son minuit moins cinq, au moment précis avant de concrétiser de grandes choses. Son but immédiat alors était de devenir président de la jeunesse du parti PDC. Le mien était de vivre notre amour. Il multipliait les contacts et élaborait les stratégies. Il m’aimait. Enfin ! Il aimait la fille qui s’appelait Chloé et dont je prenais la place dans les salles de cours. Il pensait avoir le temps, pensait que je serais toujours là.

Albert Malanot l’ancien conseiller fédéral disait de lui qu’il pourrait faire une figure politique de premier plan. Mais il le disait avec le ton de celui qui croit que la promesse ne se réalisera jamais. Qu’est-ce qui s’est passé après la mort de Patrick ? Pourquoi n’a-t-il pas pris la présidence alors que le chemin s’était naturellement dégagé devant lui ? J’ai tant de questions pour toi Peter que je ne sais pas par où commencer.

Je lève la tête au bruit du pas. Pour une seconde, je le vois plus jeune de douze ans venir vers moi, sur la bouche un sourire de qui sait qu’il va conquérir bientôt le monde. Ça ne dure pas plus d’une seconde. Il est en chemise blanche et son pantalon a l’air d’un jodhpur comme s’il avait maigri récemment et qu’il n’avait pas trouvé le temps de changer de garde-robe. Il est encore plus grand que dans mon souvenir. Le cheveu est plus rare qu’il y a douze ans, l’expression plus désabusée.