Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Il y a un intrus sur cette photo de famille, prise un Dimanche à Tipasa. Qui est cet homme? Elle pouvait aller poser la question -finir son cours sur Camus, prendre sa voiture au parking et longer la mer. Mais parfois les choses les plus simples sont difficiles à faire.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 185
Veröffentlichungsjahr: 2022
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Cet ouvrage a reçu le Label
[s
Délivré par l’association Labyrinthe[s, il garantit aux lecteurs, aux libraires et aux bibliothécaires de lecture publique que cet ouvrage satisfait à un ensemble d’exigences concrètes telles que l’orthotypographie et la mise en page. Il signale également des qualités d’écriture : style et originalité des thèmes ou de leurs traitements. Si vous souhaitez en savoir plus sur le Label [set l’association Labyrinthe[s, écrivez à info@ labyrinthes.net
À Brigitte
« La vie sépare, voilà tout. »
Albert Camus, lettre à Maria Casarès.
− Baisse ce rideau, tu veux bien ? La lumière me donne mal à la tête. J’ai beau leur dire.
Sa voix n’avait pas changé et je m’y suis raccrochée comme à une bouée d’amarrage, une corde, une prise sur un mur lisse. Il fallait bien que je trouve quelque chose. Je me suis levée, la chaise a fait un bruit désagréable, j’ai pensé à ce poème d’Aragon dans lequel le mot grince au milieu des autres. Le titre m’échappait, il était question de traces du passé, de cartes postales oubliées dans des tiroirs. Mais je n’étais pas là pour parler de poésie, j’étais là pour voir ma mère. Et j’ignorais que ce serait la dernière fois. On reporte toujours tout au lendemain, un courrier à envoyer, un rendez-vous à prendre, une machine à faire réparer, et la disparition de ceux qu’on aime.
Je suis allée vers la fenêtre, j’ai baissé le rideau. La chambre s’est trouvée plongée dans une semi-obscurité et le départ de la lumière nous a rapprochées, elle et moi.
— Tu as des nouvelles de Valentine ?
— Mais oui, elle va bien. Ne t’inquiète pas pour elle.
— Ne lui dis pas que je suis ici. Demande-lui seulement s’il fait beau à New York, j’aimerais savoir. Elle est toujours amoureuse de son Américain, ta fille ?
— Je crois, oui. Ils cherchent un appartement. Je n’ai pas trop de détails, elle appelle mais elle est toujours pressée.
— Toi aussi tu es pressée, ça se voit. Tu as envie de t’en aller.
— Mais non, maman.
Je mentais, bien sûr. J’aurais donné tout ce que j’avais pour que nous puissions nous enfuir des Gréements, ma mère et moi. Que nous partions en douce, loin du regard de la directrice et du personnel de jour. Je l’aurais aidée à se lever, à enfiler sa robe de chambre, j’aurais fermé les boutons pour qu’elle n’ait pas froid et nous aurions couru vers la sortie. Elle aurait crié qu’elle n’avait plus l’âge de telles escapades, d’ailleurs ses jambes ne la portaient plus, il fallait que je la soutienne, je te rappelle que j’ai encore fait un malaise l’autre nuit, aurait-elle hurlé dans le couloir.
— On ne te l’a pas dit ? Il a fallu deux personnes pour me relever, tu te rends compte ?
Je l’aurais suppliée de se taire et elle aurait éclaté de rire. Puis nous serions arrivées devant les portes vitrées, qui se seraient ouvertes sur notre passage. Elle aurait lâché ma main et serait passée devant moi, trop contente. Elle aurait écarté les bras en signe de triomphe et aurait aspiré l’air, tout l’air du dehors.
— C’est une bonne idée que tu as eue de m’emmener loin d’ici, m’aurait-elle dit pour finir. On mange très mal dans cet établissement. Et il n’y a que des vieux.
***
Dans le couloir résonnait le bruit ordinaire des repas du soir, des voix de femmes se répondaient, des rires se mêlaient au bruit des portes qu’on refermait. La vie était là, agitée et peu glorieuse. Pas au niveau.
— Vous savez que ma mère était une très belle femme ? avais-je dit la veille au jeune médecin qui s’occupait d’elle.
Il avait baissé les yeux sur le dossier qu’il tenait dans les mains, visiblement pressé de passer à autre chose. Qu’y avait-il dans ces papiers ? Y avait-on inscrit le destin de ma mère ? Il paraissait un peu agacé, peu concerné en tout cas par l’ancienne beauté spectaculaire, cette reine déchue dont je parlais tout à coup, entre quatre murs fraîchement repeints, parcourus d’échos insupportables.
— Une splendeur, ma mère !
Une splendeur à présent oubliée et qui n’aurait pas trouvé sa place en ces lieux, de toute façon.
***
Dans cette chambre tout à coup propice aux confidences, aux paroles à voix basse, j’ai observé ma mère. Je l’ai contemplée un instant, comme on regarde un tableau rendu moins lisible par le temps et qui cache une vérité à l’intérieur de ses pigments abîmés, de ce que les spécialistes appellent les manques. Ma mère manquait désormais de beauté.
J’ai rapproché ma chaise de son lit, me suis penchée pour l’embrasser. Elle a souri et j’ai reconnu son sourire. Me suis dit que je pouvais me contenter de cela, de ce qui résistait en elle.
— C’est drôlement bien que tu sois venue, a-t-elle murmuré. Va-t’en vite, tu en meurs d’envie. Et dis à ta fille de le garder, son Américain.
***
Ce jour-là, je n’ai pas interrogé ma mère au sujet de la photo. Je crois que je n’y ai plus pensé, tout simplement.
Je suis sortie de la chambre, il me semble que j’ai oublié de refermer la porte derrière moi, mais ce n’était sûrement pas si grave. Au-dehors, le soleil avait fui déjà et le monde s’était obscurci, avait repris ses teintes habituelles, plutôt neutres. Il restait très peu de voitures stationnées sur le parking, j’ai pensé qu’il était bien temps que je rentre, que je n’allais pas non plus être la dernière à partir.
En cherchant ma clé à l’intérieur de mon sac, j’ai senti le contact du papier glacé de la photo. J’ai caressé le bord dentelé, un instant, m’y suis brûlé les doigts.
Ma mère avait raison : comme d’habitude, j’étais pressée de m’en aller.
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Cette année-là, la terre tournait comme elle le pouvait, emportant dans sa rotation quelques tragédies ordinaires. La population de la planète venait d’atteindre les sept milliards d’habitants, un Sofitel de New York faisait la une des journaux et eux, se moquaient de tout cela. Ils envoyaient au diable les agitations du monde et avançaient tout droit en direction de leurs désirs, leurs incroyables désirs. Ils avaient quinze, seize, dix-sept ans et demandaient tout, tout de suite, avec une magnifique impatience. Et moi, dans la semi-obscurité d’un couloir, je les attendais.
***
Je les ai entendus arriver de loin, comme d’habitude. Ils montaient l’escalier, parviendraient bientôt à l’étage. Je connaissais leurs bruits, je ne pouvais pas me tromper.
— Dépêchez-vous, vous voulez bien ?
Ils sont entrés dans ma salle les uns contre les autres, corps liés au coude à coude et dans cette bousculade habituelle et sonore il y avait, comme chaque fois, quelque chose qui ressemblait au bonheur de vivre. Je me suis tenue à l’écart et les ai laissés faire, je savais que tout se calmerait dès qu’ils se seraient assis derrière les tables, auraient étiré leurs jambes et calé leur dos contre le dossier des chaises. Car c’était chaque fois la même chose : la bousculade, les cris, les gestes lents et le silence, enfin. Une sorte de rituel instauré depuis les toutes premières semaines.
Ils ont sorti leurs affaires, ont tiré sur leur col parce qu’ils avaient chaud, ont retroussé leurs manches, ont soulevé leurs cheveux.
— Pas de chewing-gum pendant mon cours, s’il vous plaît.
J’étouffais dans ma robe en polyester, je maudissais tous les fabricants de tissus du monde, mes escarpins faisaient un bruit de tambour sur l’estrade dès que je me déplaçais et toi, tu te trouvais dans cette maison de retraite, parce que tu ne pouvais plus vivre seule.
— Quand les personnes âgées commencent à tomber, m’avait dit le médecin des Gréements, en prenant un air accablé.
J’avais remarqué le col de sa chemise très mal repassé – ou pas du tout – et m’étais demandé s’il était marié, si sa femme s’occupait de temps en temps de son linge ou s’il avait une domestique. Puis j’avais renvoyé loin de moi ce genre d’interrogation stupide, qui ne menait à rien. La chemise était bleue, le tissu semblait de bonne qualité. Je me suis souvenue tout à coup des chemises en nylon blanc que portaient les employés de bureau, dans le pays de mon enfance.
— J’aime bien comme vous êtes habillée, m’a soufflé une fille au premier rang.
— Merci. Il fait très chaud dans cette salle, ou c’est moi ?
Je me souviens de cette chaleur, c’est la première chose que je pourrai retenir. Des températures inattendues, en avance sur la saison et qui nous avaient surpris. Il était un peu plus de quinze heures, au-dehors les ombres s’allongeaient et la cour, à présent blanchie au bas du bâtiment, semblait avoir été passée à la craie. Tandis que les plages, à quelques kilomètres de là, invitaient à s’en aller se perdre, tout droit jusqu’à la mer. Une invitation impérieuse, qui n’avait rien à voir avec la poussière froide des livres, l’odeur de l’encre et la parole sacrée des écrivains.
Alors dans ces conditions…
Tous les cours avaient déjà commencé à l’étage. J’ai ouvert en grand la porte de ma salle, pour tenter un courant d’air et le couloir du bâtiment m’a opposé son silence. Les mouettes apparues un peu plus tôt avaient déjà disparu, elles avaient fui vers les faubourgs de la ville, emportées par leur élan.
— Ce sera mieux, non ? La porte ouverte, nous aurons moins chaud, vous et moi.
J’avais deux heures devant moi pour leur parler de Camus, parce qu’il était question de lui. De ce qu’il avait écrit, de ce qui lui était arrivé et à la fin, je les laisserais s’en aller comme ils savaient le faire, à pas lents comme s’ils marchaient à reculons – la démarche indolente des fins de journée, une sorte de posture littéraire qui s’accordait avec cette partie du bâtiment : le E, celui des Lettres, où traînaient les fantômes de quelques grands écrivains.
— Albert Camus, 1913-1960, c’est écrit au tableau.
En regagnant ma place, j’ai pensé un instant à toi, seule dans ta chambre où l’on devait étouffer et je me suis inquiétée, comme d’habitude. J’irais te rejoindre en sortant du lycée, bien sûr, je savais que tu m’attendais, qu’il n’était pas question que je t’abandonne. J’ai déplacé les notes que je venais de déposer sur mon bureau, comme si cette réorganisation de l’espace devait nous sauver de tout, toi et moi. Puis le murmure familier des bavardages m’a transportée de nouveau auprès d’eux.
Et je les ai conduits en Algérie, puisque c’était le pays.
— En 1936, faites le calcul, Camus avait vingt-trois ans. C’est très jeune, vingt-trois ans.
***
C’était un dimanche et l’écrivain se trouvait au milieu des ruines.
— Tipasa, c’est le nom. Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux, c’est ce qu’il a écrit.
Ils m’ont demandé de répéter, les mots semblaient leur plaire.
— Les dieux, vous voyez de qui l’on parle ? Ce sont des dieux de soleil et de chaleur, des dieux faits pour une mer très bleue, des rochers et des temples grecs. L’Olympe, oui, Zeus et tous les autres. Mais Camus n’aimait pas trop ce genre d’histoires.
J’ai répété la phrase de l’écrivain et ils se sont penchés sur leur feuille, avec application. Ils paraissaient si jeunes tout à coup. Des enfants. Des têtes d’enfants sur des corps très grands. J’ai remarqué les cheveux relevés des filles, les élastiques et les chouchous colorés, quelques mèches rebelles qu’elles remettaient en place d’un geste, sans y penser. Et puis Marie et Sébastien sont entrés, il m’a semblé qu’ils se tenaient par la main. Sébastien dépassait Marie d’une tête et j’ai été frappée par sa pâleur, je ne sais pas pourquoi. J’ai pensé au Saint Sébastien d’Antonello de Messine, je connaissais ce tableau et ce n’était pas seulement à cause du prénom. Il y avait une ressemblance, évidente tout à coup. Quelque chose dans le visage rond et le regard parti ailleurs. Ils se sont excusés tous les deux, sont allés s’asseoir. Marie portait une jupe très courte et un t-shirt coloré. Elle aussi avait attaché ses cheveux. Sébastien a pris une chaise près de la fenêtre du fond, Marie s’est installée plus loin. Loin de lui, déjà.
— Dépêchez-vous, leur ai-je dit. Vous dérangez tout le monde. Nous parlons de Camus, aujourd’hui.
Aux premiers jours du printemps, Camus avait pris un autobus et longé la route nationale qui menait à Tipasa. À travers la fenêtre, il avait aperçu les massifs de bougainvillées sur les murs des villas, n’y avait pas trop prêté attention. Il attendait d’autres fleurs plus éphémères, d’autres pierres beaucoup plus anciennes, un monde plus solitaire et sauvage. Une mouche était entrée dans l’autobus et elle tournait autour de lui, avec son bruit d’insecte qui ne sait plus trop où aller. Il avait fait un geste brusque pour la chasser, elle s’était enfuie et heurtée violemment à la vitre, avant de revenir vers lui, un peu étourdie. Puis l’autobus s’était arrêté, il était descendu et avait posé les pieds dans le jaune et le bleu, quelque chose d’originel, un paysage hors du temps des hommes, qu’il avait immédiatement reconnu.
La mouche s’était éloignée en direction de la mer.
***
L’escalier de pierres l’avait mené jusqu’aux ruines, parmi les lentisques et les genêts. En bas, s’étendait l’eau qui ne se confondait pas avec le ciel, les couleurs étaient différentes.
— Vous ne m’écoutez plus, c’est dommage. Dès qu’on vous parle de paysages… La femme de Camus était comme vous, indifférente. Il a fini par la quitter.
Ils ont souri, ont fait semblant de s’intéresser au sujet, ont noté quelques phrases. Ils se sont demandé ce qu’étaient des lentisques, ils n’étaient pas sûrs de l’orthographe et quelques têtes se sont tournées vers les fenêtres, d’où l’on pouvait contempler le ciel. Mais pas la mer.
— Les lentisques sont des petits arbres, leurs feuilles ne meurent jamais. Ces ruines non plus ne meurent pas. Et à bien observer le sol…
On peut se figurer la trace de ses chaussures, c’était ce que je voulais leur dire. Une sorte de mémoire du lieu, qui aurait conservé un moment le souvenir de son passage, avant que tout ne reprenne sa forme originelle. Avec des tiges couchées sous son poids, des fleurs éparses qui ne ressemblaient plus à des fleurs et puis la persistance, encore aujourd’hui, de son ombre immobile, quelque part plus loin vers la mer, au pied du Chenoua.
***
Ensuite dans le silence d’une chambre, Camus avait écrit quelque chose sur l’amour et le désir, parce qu’il voulait que tout cela, cet éblouissement, devienne un livre qu’on lirait comme on lit un poème. Il était revenu à Tipasa avec Simone, elle s’ennuyait, préférait la morphine à l’ivresse des lieux. Et puis soudain, elle n’avait pas su comment, le charme avait opéré et son regard s’était noyé dans le paysage.
— Tu n’as jamais été aussi belle, lui avait-il dit en plongeant dans le bleu, le rouge, le vert, dans une forme de magnificence à peindre à grands coups de pinceau, pour que rien ne se perde.
Puis ils étaient descendus tous les deux jusqu’à la mer et il s’était déshabillé, était entré sans réfléchir dans l’eau, encore glacée en cette saison. Il raconterait cette sensation de glu froide sur ses jambes, son ventre, sa poitrine et le bourdonnement de ses oreilles quand il avait plongé.
Ils ont levé la tête, d’un coup, étonnés et vaguement concernés. L’eau froide ils connaissaient, leur mer est glacée toute l’année. Ils savaient la brûlure sur la peau quand on entre, ces milliers de piqûres d’épingle et l’euphorie qui s’ensuit, qu’ils prenaient sans doute pour le bonheur, ce fameux bonheur dont tout le monde parle. Par le pouvoir de quelques mots, l’écrivain mort depuis si longtemps s’est alors rapproché d’eux, est entré à petits pas dans leur monde. Pieds nus et ruisselant, les cheveux en bataille et les yeux rougis par le sel. Heureux.
— Et puis ils repartent, ils ont trop vu Tipasa. Ils en ont assez. Trop de beauté, trop de sensations, ils remontent par les escaliers de pierre. Ensuite, ils attendent l’autobus sur un banc au bord de la nationale, sous un grenadier. Ils regardent les automobiles qui passent, Camus a du sable dans ses chaussures, Simone a un peu froid dans sa robe, bientôt la nuit tombera et c’en sera fini des ruines et des parfums sauvages.
Vingt ans plus tard, Camus est retourné en Algérie. On connaît la date de ce retour, elle est écrite partout.
— Il avait quarante-cinq ans, je crois. Vous compterez. On lui avait décerné le prix Nobel, il portait une chemise blanche sous son costume, avec un nœud papillon blanc. Savez-vous ce qu’est le prix Nobel de littérature ? C’est une récompense extraordinaire. Mais il paraît qu’il était devenu différent, distant avec ses vieux amis. Dans son ancien quartier d’Alger on ne le reconnaissait plus, il détournait ses regards et parlait peu.
Ils n’ont pas paru surpris, ils connaissaient la vanité de ceux qui font parler d’eux. Ceux qui se la jouent, disaient-ils. Ceux qui se la racontent parce que tout le monde finit par redescendre, hein Madame ?
— Et puis, c’est pas parce qu’on a un prix…
— C’est pas une raison pour snober les autres, non ?
Le ton montait, chacun avait quelque chose à dire à propos de Camus qui s’était éloigné de son enfance et du quartier Belcourt où il avait grandi, Camus qui flippait sa race, disaient-ils. Puis le nom de Sébastien a résonné dans le brouhaha qui montait, Sébastien assis dans la rangée de droite, tout près de la fenêtre ouverte. La tête étirée en arrière comme le font ceux qui paressent longtemps aux terrasses et ne savent plus ni le jour ni l’heure, le visage baigné de lumière. Sébastien beau comme un Saint-Sébastien et qui les regardait de haut, qui se la jouait lui aussi hein Madame, depuis qu’il avait eu Marie, la si jolie Marie. L’avait serrée, comme ils disaient.
— Serrée ?
— Ça s’explique pas, ce mot.
Sébastien qui à cet instant semblait ne pas les entendre, et poursuivre dans son silence à lui quelque chose de très lointain – un nuage isolé, une aile d’oiseau, une parole égarée dans un ciel italien.
Tu dis quoi, Seb ? On invente ?
Lâchez-le, ça n’a rien à voir, lui et Camus.
Il est pas prix Nobel, Seb. Il est juste bon au foot.
N’empêche, il se la raconte. Et pas à cause du foot.
Tout le monde se la raconte, c’est obligé.
Il y a eu des rires, d’autres protestations, d’autres éclats et le regard étrange de Marie. Un regard comme un avertissement. Pas un reproche, non, juste une petite menace. Une très légère entaille dans le tableau, quelque chose d’à peine perceptible. Un mauvais coup de pinceau.
J’ai regretté de leur avoir parlé ainsi de Camus, d’avoir abîmé l’idole avec une telle légèreté. J’ai frappé dans mes mains pour les faire taire et dans le silence revenu, j’ai observé un instant leurs visages, leurs attitudes. Trente-trois visages rougis par la chaleur de l’après-midi, trente-trois corps à l’étroit dans l’alignement serré des tables. Je devais avoir l’air de leur en vouloir tout à coup, ils ne savaient pas trop pourquoi. Ils ont paru contrariés, presque tristes.
— Je reprends, ai-je dit en me déplaçant sur ma chaise. Si vous voulez bien m’écouter.
Camus a réservé une chambre d’hôtel près du port. Il a travaillé tard dans la nuit et au matin, un peu groggy et d’assez mauvaise humeur, il a voulu retourner à Tipasa, car c’est là qu’il se sent exister, dit-il. Ailleurs dans le pays, il ne sait plus trop qui il est, il n’y a plus d’évidence. Un ami poète l’accompagne et avant de descendre jusqu’aux ruines, les deux hommes déjeunent sur le port. Ils commandent des pêches et du sirop de menthe, se disent en riant que ce qu’ils mangent et boivent là ressemble à la nourriture des dieux.
— Le ciel est vide, a dit le poète après qu’on l’a servi. Il est désespérément vide, mais ces pêches sont délicieuses.
Nous sommes le 30 mars 1958 exactement, le soleil est encore haut dans le ciel et Camus est amoureux de Maria Casarès. Ils se sont rencontrés un jour chez des amis, se sont aimés puis séparés puis aimés à nouveau, car ils ne pouvaient pas faire autrement.
Le soir, dans la chambre où une petite table en bois clair lui sert de bureau provisoire, il lui écrit :
Ici le beau ciel, le soleil, le vent, la mer à tous les tournants.
***
À Alger, c’est la guerre. On a posé des grillages sur les vitres des tramways à cause des fusillades, mais on danse encore devant la mer, dans la grande salle du casino. On essaie d’être heureux. On y arrive, il suffit d’un bon orchestre et du sable brûlant sur les plages, il suffit de toute la lumière sur les murs des maisons riches, des maisons pauvres. Alors tout devient prétexte à triomphe : le port étalé sous le soleil, le rouge de l’horizon et le blanc des terrasses, les bavardages devant les cafés et les robes des femmes.
— Écoutez-moi. Ne notez rien, écoutez. Arrêtez donc d’écrire, laissez vos stylos.
