Tombée - Jean Daniels - E-Book

Tombée E-Book

Jean Daniels

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Beschreibung

De retour en France, Julie n'a pas oublié Jackson, ni leur histoire. Quelque chose l'empêche d'avancer. Avec l'aide de ses amies, elle s'envole seule pour New-York pour tenter sa chance et convaincre Jackson de ses sentiments et de ses espoirs. Mais une fois là-bas, une toute autre réalité reprend ses droits. Lui, l'héritier, le fils de milliardaire, sera-t-il prêt à la choisir en dépit de sa vie déjà toute tracée?

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Veröffentlichungsjahr: 2016

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Sommaire

Prologue

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Prologue

« Et si j'étais restée » ? Cette question tournait en boucle dans ma tête depuis des mois, semant toujours les mêmes doutes sans récolter la moindre réponse. Les premiers temps après notre retour, j'ai cru que seul mon cœur pleurait Jackson et son absence dans ma vie ; mais les jours passaient et le mal ne s'atténuait pas. Mes interrogations restaient sans réponses et je crus d'abord les voir s'atténuer d'elles-mêmes, à l'image de mes sentiments. J'essayais de faire comme si de rien était, de reprendre le cours de ma vie.

Mais c'était un leurre : je faisais juste semblant et je le savais. J'avais tout fait pour essayer de l'oublier, de l'effacer de ma vie, allant jusqu'à ne plus mentionner son existence. J'avais rangé tout de notre voyage à New-York dans un coffre abandonné chez mes parents. Si je l'avais pu, j'aurais brûlé ou supprimer toutes les photos, mais j'en avais été incapable. Et au fil du temps, je compris que tout cela aurait été inutile : son souvenir était ancré en moi. J'avais beau ne pas parler de lui, je n'étais plus la même. Je me perdais dans le passé au lieu d'avancer vers un futur qui me rebutait, au lieu de m'attirer.

Malgré mes efforts pour me changer les idées, tout revenait toujours à lui. Je faisais du sport et je repensais à son corps d'athlète, au match de basket... ; j'essayais de me plonger dans mon job et je revoyais le bourreau de travail qu'il était, jonglant entre ses deux vies professionnelles ; je croisais un couple ou assistais à une scène d'amour à la télé et je pensais à lui. Ma vie ressemblait à un cercle vicieux où je ne faisais que tourner autour de Jackson, comme la Terre autour du soleil. S'il était mon astre solaire, comment vivre sans lui à présent ?

Je ne voyais aucune issue et jour après jour, je m'enfermais dans une prison dont j'avais perdu la clé. «Elle est à New-York ! », s'écriait douloureusement mon cœur, épuisé et désespéré par les nuits froides où je pleurais jusqu'à sombrer dans un sommeil sans rêve. Et quand ces derniers surgissaient enfin, ils n'avaient qu'un sujet : l'utopie troublante d'une vie à New-York avec Jackson. C'était ridicule, tant nos deux mondes étaient différents ; et pourtant... Je ne pouvais m'empêcher d'espérer malgré tout.

Une nuit sans sommeil, poussée par la lassitude de courir après le vent, j’avais participé à un tirage au sort sur internet pour tenter de « remporter » une Green Card. Evidemment, dès le départ, cette tentative m’avait semblé complètement illusoire et stupide. Mais j’en avais assez de garder Jackson en moi de cette façon, comme s’il m’était destiné en dépit de tous les obstacles sur notre route. Je voulais faire un pied-de-nez à ce « Karma » qui me pourrissait la vie et lui dire : « tu vois ? Tu t’es trompé ! Je n’ai rien à faire là-bas ! Alors, arrête de me torturer et laisse-moi revivre ! » Histoire de faire pencher la balance du côté de la « raison », je me détournai autant que possible des médias et surtout d'internet devenu mon pire ennemi.

Dans cette histoire, il y avait au moins un bon point : je m’étais rapprochée de ma famille et de mes amis, pour me concentrer sur le concret, le réel, et non le virtuel. Face à ma déchéance avancée, Camille, Laëtitia et Stéphanie avaient organisé une réunion à Paris dans l'espoir de me changer les idées. Nous prenions un verre dans un bistro, mais malgré ma joie d'être avec elles, je restai cloîtrée dans mon silence. Si nos retrouvailles me faisaient plaisir, elles me rappelaient aussi notre séjour aux Etats-Unis et évidemment...

-- Jul ? Tu comptes nous parler ou tu vas rester murée ?, s'enquit Camille avec calme, mais détermination.

-- Je suis désolée, c'est juste que... Enfin, ça me rappelle New-York.

-- Justement. C'est pour ça qu'on t'a donné rendez-vous, intervint Stéphanie.

-- Comment ça ?, me réveillai-je avec une certaine appréhension.

-- Cela fait des mois que tu restes bloquée sur cette histoire, Jul. Tu n'avances plus.

-- Je sais, soupirai-je tristement en baissant les yeux sur mes doigts jouant avec mon verre.

-- Bien ! Donc, on s'est concertée avec les filles et on a décidé de te payer le billet pour repartir à New-York.

-- Hein ? Quoi ?

Prise de cours, je relevais la tête en pensant avoir mal entendu, mal compris. Mes trois amies m'observaient sans ciller, souriant quand elles ne se retenaient pas de rire.

-- Vous vous moquez de moi ?, demandai-je, incrédule.

-- Comme si c'était notre genre, fit remarquer Laëtitia avec un sourire en coin. Allez, tiens !, ajouta-t-elle en déposant une enveloppe sur la table.

-- Qu'est-ce que c'est ?

-- Ça s'appelle un billet d'avion, patate !, se moqua Steph en riant.

-- Vous êtes folles ? Je... Je ne peux pas... !

-- Mais si ! Tu « peux » et tu « vas » l'accepter. Il n'est pas remboursable, de toute façon, renchérit Camille avec malice.

-- C'est dingue ! Vous êtes dingues !

-- Comme si tu ne le savais pas déjà, répondit Laëtitia en me tapant sur le bras avant d’éclater de rire.

Bouche-bée, je les étudiais tour à tour, cherchant une faille dans cette situation complètement hallucinante. Elles ne pouvaient pas avoir fait ça. Pourtant, l'enveloppe contenait vraiment ce qu'elles avaient dit. « Je vais retourner à New-York ? Je vais revoir Jackson ? », pensai-je en osant à peine y croire.

-- Tu as trois mois et demi pour régler toutes tes affaires ici et gérer tout l’administratif pour rester là-bas, m'annonça Stéphanie. Comme ça, tu as un peu de temps pour respecter tes préavis professionnels et pour ton appartement.

-- Tu dis ça comme si je ne devais pas revenir, ne puis-je m'empêcher de répondre.

Car dans ma tête, jaillissait encore la possibilité que, contrairement à moi, Jackson ait tourné la page.

-- C'est tout ce qu'on te souhaite, ma Juju, répondit Cam. Et de toute façon, comment pourrait-il t'avoir déjà oubliée ?

La flatterie me fit à peine sourire, tellement je ne parvenais à croire à cette idée. Apparemment, mes doutes pouvaient se lire sur mon visage, car Stéphanie répliqua plus sérieusement :

-- Jul, il est venu à l'aéroport. S'il ne tenait pas à toi, il n'aurait même pas eu cette idée. Il avait besoin de te voir avant que tu partes.

-- Mais il ne m'a pas retenu.

-- Peut-être parce qu'il avait peur de s'engager dans votre histoire naissante, malgré ce qu'il ressentait ? D'après ce que tu nous as dit, sa vie n'est pas des plus simples.

-- C'est vrai, mais...

-- Jul, tu peux nous croire, intervint à son tour Laëti. On a toutes vu comment il te regardait le soir où tu es rentrée complètement bourrée. Il tient à toi. Vraiment. Il a peut-être juste besoin d'un peu d'aide et de temps pour réaliser qu'une histoire est possible entre vous. Il faut juste que tu te pointes en bas de chez lui et tout sera réglé !

-- Oui, enfin, là, c'est quand-même un peu utopique, lui fit remarquer Steph avant de se tourner vers moi. Ecoute, ces derniers mois, tu as essayé de l'oublier, mais ça n'a pas marché. Il est temps que tu changes de tactique, parce que là, tu n'avances plus.

-- Et vous pensez vraiment que repartir à New-York va m'aider ?, demandai-je, anxieuse.

-- Et pourquoi pas ?, suggéra Camille. Peut-être qu'en le mettant devant le fait accompli et en lui disant que tu veux une vraie relation avec lui... ? Il a peut-être juste besoin de ça... et toi aussi. Juste un peu plus de temps…

Elles n'avaient pas tort. Je le savais parfaitement, mais la peur me clouait encore sur place. J'avais peur de son accueil, de sa réaction, mais bizarrement, cette porte ouverte par mes amies faisait naître un nouvel espoir en moi. L'excitation du voyage, l'adrénaline à l'idée de retrouver New-York et son énergie me donnaient presque des ailes, même si je me sentis d'abord comme un oisillon tombant du nid où il venait de naître. J'avais trois mois et demi pour digérer la nouvelle et prendre ma décision définitive.

J'appréhendais un peu la réaction de ma famille, mais quelque chose me disait qu'ils comprendraient et me soutiendraient comme ils l'avaient toujours fait. Eux aussi avaient remarqué mon malaise et mon chagrin ; et bien qu’ils ne sachent rien de mon histoire avec Jackson, je les voyais s'inquiéter pour moi. Les laisser ne serait pas une chose facile et je n'étais pas certaine d'être en mesure de les quitter, le moment venu.

Pourtant, lorsque les filles levèrent leurs verres et que Camille demanda : « alors, à quoi trinquons-nous ? », une seule réponse s'imposa à moi et je répondis, plus confiante:

-- A New-York.

Des sourires soulagés se dessinèrent sur leurs visages et tout en entrechoquant nos verres, elles répétèrent joyeusement:

-- A New-York !

1

En prenant mon service, ce soir-là, je n'aurais pas cru rentrer chez moi, ma vie bouleversée. Pour être honnête, lorsque j'avais commencé à travailler dans ce restaurant branché de Tribeca, j'avais envisagé cette possibilité autant que je l'avais espéré. Je voulais revoir Jackson, malgré tout. A la base, j'étais essentiellement revenue pour ça, même si j'avais rapidement déchanté. En le quittant, il y a près d'un an, j'avais tenté de reprendre ma vie, presque comme s'il ne s'était rien passé ; mais il m'avait finalement été impossible de l'effacer, ou même d'atténuer son souvenir. Je gardais les marques de notre histoire sur mon corps et dans mon esprit tatoué à une encre indélébile. J'avais vu les jours, les semaines s'écouler sans saveurs, ni joies, parce qu'il n'était pas là pour tout partager avec moi, parce que je ne le voyais pas. A maintes reprises, j'avais décroché mon téléphone pour l'appeler, avant de me reprendre en songeant que cela ne servirait qu'à me faire souffrir encore plus. Mais au bout de deux mois, je m'étais enfin rendue à l'évidence : je ne pouvais pas l'oublier, ni vivre sans lui. Je l'aimais trop pour ça...

C'était ce que je pensais alors, mais aujourd'hui... Les choses avaient évoluées et une fois de plus, grâce à Jackson, ma vie s'était retrouvée chamboulée. Après des mois de « coma » en France, j'avais donc quitté mon travail, ma famille pour venir m'installer à New-York, dans l'espoir de reprendre ma relation avec lui. J’avais choisi de ne pas rentrer en contact avec lui, dès mon arrivée, préférant m'installer pour commencer. Avec une chance à laquelle j’avais tenté de ne pas trop réfléchir, j’étais partie avec une carte verte dans mes bagages. Je ne voulais pas lui mettre la pression en vivant à ses crochets, alors, d'abord logée dans un petit hôtel de Greenwich Village, je m'étais lancée à la recherche d'un ou plusieurs petits travails, suivant les offres. Cela n'avait pas été simple et dans un premier temps, j'avais cumulé les jobs de vendeuse, concierge, assistante, serveuse et promeneuse de chiens.

Contre toute attente, ce dernier emploi m'avait apporté une grande part de stabilité. Pendant près d’un mois, je m'étais entre autre occupée du labrador beige d'un couple de charmants trentenaires : Ben et David. Nous nous étions tout de suite bien entendus, et à force de discussions sur nos vies respectives, ils m'avaient invité à partager leur appartement: ils avaient une grande chambre à louer, laissée vacante par leur dernier locataire. Vivre dans un ravissant loft new-yorkais au cœur de l’Upper East Side, avec un couple gay pour colocataires : je n'aurais sans doute pas pu rêver mieux. Evidemment, j'avais tout de suite accepté et emménagé dès le lendemain _ ce qui fut très rapide car la totalité de mes affaires tenaient dans une valise et un sac de voyage. D'abord intimidée par cette situation où j'avais plus l'impression d'être une invitée qu'une colocataire, je mis un temps d'adaptation pour prendre mes marques, tout en resserrant les liens d'amitié avec mes deux compagnons.

Ces derniers connaissaient ma situation et m'aidèrent à trouver des travails auxquels je n'aurais jamais osé me présenter. Pourtant, à ma grande surprise, j'avais été prise à l'essai dans un restaurant français branché, non loin de Times Square, ainsi qu'au « Coyote Ugly Saloon ». Au bout d'une semaine pour le premier, et de cinq soirs pour le second, j'avais été embauchée, ce qui m'avait retiré un poids énorme.

Je me retrouvais donc finalement « installée » à New-York, ma carte verte en poche avec deux jobs à la clé, et rien ne m'empêchait plus de revoir Jackson. Rien, à part ma peur nourrie à volonté depuis mon retour. Après leur avoir raconté mon histoire avec Jackson, David et Ben m’avaient encouragée à franchir le pas.

-- Tu pourrais l'appeler, lui demander comment il va, me suggéra David, un matin au petit déjeuner.

-- Juste comme ça ? Pour prendre de ses nouvelles au bout de 6 mois de silence ?

-- Et pourquoi pas ? Qu'importe les mois de silence : le plus important n'est-il pas de reprendre contact ?

Je savais qu'il avait raison et même si je n'avais pas appelé Jackson, j'avais décidé de me rendre dans ses deux établissements pour essayer de le voir. Pour lui parler ? Pas sûr, mais je m'étais dit qu'en l'apercevant, je trouverais peut-être le courage d'aller plus loin. Alors, le jour-même, après mon service au restaurant, j'étais passée au café où une serveuse que je ne connaissais pas, m'avait informée qu'il ne viendrait pas, ce soir-là.

Non sans déception, j’avais tenté ma chance à l’autre bar, déjà bondé. Le paradoxe entre les deux établissements m'avait encore étonnée, mais au bout du compte, le café « était » Jake et le bar « était » Jackson. La foule déjà compacte m'avait donnée l'impression d'étouffer, alors que j’avais été entraînée à l’intérieur. Mais je n'avais eu besoin de faire que quelques pas pour l'apercevoir derrière son comptoir, aussi séduisant que dans mon souvenir et adressant un large sourire à deux jeunes femmes qui tentaient de le charmer. En le voyant éclater de rire, mon cœur s'était serré et mis à saigner, piqué par une pointe de jalousie. Je m'étais interrogée sur l'accueil qu'il m'aurait réservé en me voyant, mais encore plus, j'avais craint de tomber dans un face-à-face qui nous aurait rendu tous les deux mal à l'aise. Et au regard de ce que j’avais eu sous les yeux, j’avais deviné que c’était ce qui nous attendait. Alors, découragée, j'étais repartie en me demandant si j'allais un jour réussir à paraître devant lui, de mon propre chef.

La fuite étant ma spécialité, j'avais peu à peu perdu espoir avant de recevoir un coup de massue au bout de seulement quelques jours : l'annonce officielle de ses fiançailles avec mademoiselle Emily Schwarz dans un des journaux people auquel David était abonné.

-- Ce n'est peut-être pas plus mal que tu ne l'aies pas revu : tu n'en aurais sans doute été que plus déçue et blessée, avait-il essayé de me consoler.

Mais au-delà de la possibilité de perdre totalement Jackson, ces fiançailles m'avaient obligé à me remettre en question. Bien qu'heureuse et installée dans ma nouvelle vie, celle-ci avait eu pour bases de le retrouver « lui » pour peut-être reprendre notre relation. Je m’étais alors rendue compte que je n’avais jamais vraiment cru possible d’échouer : j’avais trop confiance en mes sentiments et la force de ce que nous avions vécu. « En plein dans le mille », avais-je alors ironisé intérieurement.

Mes fondations effondrées à l'annonce de son prochain mariage, ma vie s'était retrouvée brusquement instable et pendant quelques jours, je m'étais interrogée sur mon avenir. Etait-il à New-York ou en France? Les jours suivants m'avaient répondue, me permettant de rassembler ma confiance éparpillée.

J'avais alors repris ma vie à bras le corps, prête à agir pour mon bonheur. Evidemment, l'amour restait désormais proscrit, au grand dam de mes amis et colocataires, qui m'encourageaient à rencontrer d'autres hommes pour mieux effacer le souvenir de Jackson. Mais bien que je ne l'ai pas revu pendant des mois, fuyant même la presse pour ne pas risquer de le voir en photo à côté de son épouse, je ne pouvais pas faire comme s’il n’existait pas. Malgré moi, il était alors ma référence masculine, mon point de repère, et je ne pouvais m’empêcher de le comparer à chaque homme croisant ma route.

Parfois, pendant une pause dans ma vie, je m’étais dit qu'il devait être marié à présent. Au fil du temps, le manque avait semblé s'estomper et lorsque la douleur s’était enfin atténuée, il était même devenu un bon souvenir.

Au bout d'un an à New-York, je m’étais faite une raison, même si je n'étais toujours pas parvenue à l'oublier. Ma vie était presque devenue une routine satisfaisante, sans grande surprise, mais sans ombres au tableau. Au fil des mois, je m'étais épanouie et libérée, oubliant ma timidité habituelle. Je m’étais sentie plus fière et sûre de moi, même si je n'étais toujours pas à l'aise avec un homme. J'avais finalement retenté ma chance dans la course à l’amour en acceptant plusieurs rendez-vous, mais dès que les choses étaient devenues plus intimes et physiques, mon malaise était réapparu. Découragée, j'avais fini par abandonner et revenir à mon ancienne vie de "none" ou presque. J'aurais voulu comprendre mon problème et en guérir, mais les choses n'étaient pas aussi simples. Alors, comme un an plus tôt, j'avais esquivé ce malaise comme s'il n'existait pas, et je m'étais tournée vers mon travail, mes amis et tout ce qui ne touchait pas à l'Amour. Je fus assez amusée de constater que cette situation arrangeait bien mes patrons qui avaient besoin de volontaires de dernière minute.

Nous étions à présent au mois d'Avril et avec la belle saison, les touristes envahissaient « la Grosse Pomme », tandis que les New-Yorkais prenaient à nouveau plaisir à sortir. D’ailleurs, le restaurant où je travaillais, affichait déjà complet pour les semaines à venir. J'étais rassurée à cette idée, car cela signifiait « pourboires » et surtout, que je pourrais oublier le désastre qu'était ma vie amoureuse.

Je ne vis même plus le temps passer : je n'arrêtais pas un instant, que ce fut de travailler, de dormir ou tout simplement, de vivre. Je sortais et faisais des rencontres _amicales_ sans m'arrêter une seconde, comme si je craignais qu'une pause me pousse à réfléchir à ma situation.

De crainte que je ne m'effondre de fatigue, Mark, le patron du restaurant m'avait accordée ma soirée avant un week-end qui promettait d'être éprouvant. Mais sachant qu'il pouvait compter sur moi, il m'avait appelée en fin d'après-midi pour remplacer une collègue, le soir-même. A mon arrivée avant l'ouverture de l'établissement, il me prit à part pour s'excuser. Au fil du temps, Mark et moi étions devenus presque des amis, ce qui ne nous empêchait pas de rester professionnels. Célibataire, gentil, drôle et non dépourvu de charme, il était un peu plus âgé que moi, et d'après Ben et David, il n'osait pas me demander de sortir avec lui. Cela me flattait, mais qu'il soit mon patron et ne se soit pas encore déclaré, calmait largement mon ardeur.

Bref, ce soir-là, j'étais arrivée de bonne heure pour finir de tout préparer. Enfin, les premiers clients se présentèrent. Au fil du temps, le travail devint une course, mais j'en avais pris l'habitude et cela ne me faisait plus peur.

Dans l’arrière-cuisine, je m'accordais quelques minutes de pause avant le deuxième service qui, au vue des réservations, s'annonçait aussi « sportif » que le premier. Malheureusement, on m'annonça qu'un serveur avait dû rentrer chez lui et je compris, qu'à présent en effectif réduit, nous allions devoir mettre les bouchées doubles. Etant l'une des plus expérimentées et des plus rapides, je me chargeai de ses tables en plus des miennes. « Allez, courage, ce n'est qu'un mauvais moment à passer », m'encourageai-je avant de me présenter à la table d'un jeune couple qu'on venait d'installer. Elégants et avec une certaine grâce, ils démontraient un certain niveau social et je rêvais déjà du pourboire qu’ils voudraient bien m’accorder. Armée de mon plus beau sourire, prête à affronter le monde ou presque, je m'élançai avant de m'arrêter devant eux.

-- Bonsoir. Je m'appelle Julie et c'est moi qui vais m'occuper de vous, ce soir. Désirez-vous un apéritif avant de commencer ?

-- A vrai dire, nous attendons encore quelqu'un, m'annonça la jeune femme blonde, qui devait être un peu plus jeune que moi. Ah ! Le voilà !, renchérit-elle en levant le bras pour faire signe au nouveau venu.

Au moment où je me retournai pour l'accueillir, je me retrouvai nez-à-nez avec un rêve. Bouche-bée et les yeux écarquillés, je me crus en train d’halluciner. J'étais incapable de prononcer le moindre mot, tout comme lui qui m'observait, glacé par la surprise.

-- Est-ce que tu comptes t'asseoir un jour, Jackson ?, s'enquit la jeune femme dont l’amusement s'entendit dans sa voix.

Cette même voix qui parvint à sortir le nouveau venu de son demi-sommeil.

-- Hum...Oui...

Je m'écartai pour le laisser passer, alors que la jeune femme blonde se décalait sur banquette pour lui faire une place. Mon sourire, mon entrain et même mon professionnalisme m'avaient brusquement désertée, balayés par une violente tornade. J'avais presque envie de tout plaquer pour pouvoir reprendre mes esprits quelques instants. Il fallait que je trouve un échappatoire, mais je n'arrivais même pas à ouvrir la bouche pour sortir le moindre son.

-- Jax, tu veux un apéritif ?, s'enquit alors le jeune homme également présent.

Je n'avais pas fait très attention à lui, mais à présent, je lui étais incroyablement reconnaissante de briser enfin ce silence et cette situation de plus en plus pesants. Les cheveux noirs, raides et un peu longs sur sa nuque, le visage et le corps à la fois fins et ciselés, il avait des yeux d'un bleu intense et une voix grave. Quelque chose dans son regard et sa façon de parler, révélait beaucoup d'intelligence, d'humour et de mystère.

-- Hum... Oui...

-- Ok, alors deux whisky, s’il vous plaît ; et pour la dame, ce sera, comme d'habitude, un jus d'orange ?

-- Ah ah, très drôle. Mais tu devrais être content que je reste sobre et que je conduise, puisque cela te permet de boire.

-- Oh, mais je t'en suis très reconnaissant ! La preuve : je t'invite à notre soirée entre hommes !

-- Trop aimable, se moqua la jeune femme, amusée.

-- Ce sera donc deux whiskies sans glace et un jus d'orange, je vous prie, répliqua-t-il en me souriant aimablement.

J'acquiesçai en notant leur commande avant de prendre mes jambes à mon cou jusqu'au bar, le nez baissé sur mon calepin. Avec un soupir, je m’appuyai au comptoir. Il avait fallu que cela m'arrive comme ça, sans crier gare. J'étais encore sous le choc et je n'arrivais pas à savoir comment réagir. Evidemment, je savais qu'en revoyant Jake, ma réaction aurait été imprévisible, de même que la force de mes sentiments. Là, en l'occurrence, j'avais l'impression d'avoir été sous un éboulement d'émotions incontrôlables et maintenant, j'étais dans un brouillard épais, fait de confusion et de doutes. Avais-je fait le bon choix en revenant vivre à New-York ? En espérant revoir Jackson, et peut-être revenir dans sa vie ? J'y étais maintenant, mais je n'étais plus sûre de moi en ce qui concernait mon ex. Ce qui avait compté le plus pour moi au cours des derniers mois et avait été la source de mes choix, avait fini par être relégué au second plan. J'avais reconstruit ma vie sans lui et retrouvé mon indépendance. J'avais retrouvé mon assurance et j'étais bien… Jusqu’à ce que je sois démolie, quelques instants plus tôt.

« Bon sang ! Et dire que je vais devoir tenir toute la soirée », soupirai-je, bouleversée. J'aurais tellement voulu rentrer chez moi, mais je ne pouvais pas me le permettre. Je ne pouvais pas faire cela à mes collègues et amis, même si j'étais désespérée. Si j'avais tenu l'alcool, j'aurais demandé au barman de me servir un remontant, mais là encore, cela m'était impossible.

-- Julie, ta commande est prête, annonça le barman en la déposant devant moi.

Le répit était terminé. Je devais y aller. « Allez, courage. Dis-toi que ce sont des clients comme les autres », essayai-je de me motiver. Mais ce n'était pas aussi facile. « Il va bien falloir que ça aille pourtant ». Poussée par une nouvelle vague d'énergie, je cessai de réfléchir et pris mon plateau avant de m'élancer dans la grande salle jusqu'à la table de Jake et ses amis. « Allez ! Et tu vas les servir avec ton plus beau sourire et tout ton entrain ! », m'encourageai-je avant d'arriver devant les intéressés.

-- Alors, voilà les deux whiskies et le jus d'orange, ainsi que les menus. Je repasserai prendre votre commande dans quelques minutes, annonçai-je avec un sourire et un entrain factices avant de les quitter.

J'attendis de m'être quelque peu éloignée pour libérer le soupir qui me bloquait la respiration. J'étais parvenue à me « bander » les yeux quelques instants pour ne pas voir qu’ « il" était là, ou du moins, pour oublier qui il était. Pendant quelques minutes, je fis le tour de mes tables, prenant les commandes et débarrassant, ce qui me laissa quelques instants de répit. De retour dans mon monde, je retrouvais un peu de ma sérénité, comme si Jackson n'était pas là, dans ce restaurant, dans ma vie.

Je ramenais des assiettes vides en cuisine, lorsqu'une autre serveuse m'accosta :

-- Dis-moi, tu as hérité d'une sacrée table.

-- Comment ça ?

-- Avec deux canons pareils, tu as bien de la chance.

Je n'eus pas besoin de réfléchir pour comprendre à qui elle faisait allusion et sans la regarder, je répondis :

-- Si tu la veux, je te la laisse.

-- Quoi ? Non, Jul, je disais ça...

-- Prends-la, la coupai-je calmement en me tournant vers elle. Vraiment. J'ai d'autres tables à servir, alors si tu veux t'en occuper, ça me dépannera.

Ma collègue m'étudia quelques secondes en fronçant les sourcils, avant d'acquiescer. Sur ce, la jeune femme repartit, me laissant avec mes doutes.

-- Ça ne te ressemble pas, retentit alors la voix de Mark.

-- Quoi ?

-- De fuir. Je l'ai reconnu quand il est arrivé et j'ai vu que tu t'occupais d'eux, alors je venais voir comment tu allais.

Mark aussi connaissait mon histoire. D’ailleurs, c’était peut-être ce qui l’avait découragé de m’inviter à sortir. « Si je l’intéressais vraiment ».

-- Tu vois.

-- Tu sais, ce n'est pas parce que tu ne t'occuperas pas de sa table, que tu parviendras à oublier qu'il est là.

-- Non, mais ça sera peut-être plus facile.

-- Tu crois vraiment ?

-- Je ne sais pas.

-- Et tu crois qu'en ne les servant pas, ça le fera sortir de ta vie ?

Cette fois, je gardai le silence, car nous connaissions tous les deux la réponse. Maintenant qu'il me savait à New-York, Jackson allait sans doute avoir des questions. Nous serions « peut-être » amenés à nous revoir, s'il le souhaitait. Et maintenant qu’il savait où je travaillais, la seule chose capable d’empêcher une nouvelle rencontre serait mon retour précipité et définitif pour la France, et ça, je ne le voulais pas.

-- Ecoute, Julie, je me doute que la situation ne doit pas être évidente pour toi, mais tu ne pourras pas toujours l'éviter ; et c'est en affrontant le problème que tu arriveras à le dépasser, aussi haut et infranchissable paraît-il en ce moment.

Je savais que Mark avait raison, mais à l'idée de me retrouver à nouveau face à Jackson, je sentais un malaise me gagner. Ce qui m'ennuyait sans doute le plus, c'était qu'il ait dépassé l'étape de notre relation, alors que moi, j'y pensais encore; je la ressentais encore malgré la séparation et le temps écoulé. Il avait refait sa vie sans moi, alors que j'avais poursuivi la mienne autour de lui. « Pourquoi serais-je venue vivre à New-York sinon ? » C'était un travail à faire sur moi, abattre les murs, mais à l’heure actuelle, je n'avais pas le temps de réfléchir. Il était là et je devais le faire. Maintenant.

Sans plus attendre, je rejoignis ma collègue occupée à servir des clients et je lui murmurai:

-- Je reprends ma table.

Elle acquiesça avec un léger sourire et sans m'appesantir, je revins à la table que je redoutais tant.

2

-- Avez-vous fait votre choix ?

-- Oui !, s'exclama la jeune femme avant de me l'énoncer.

Pendant tout l'entretien, je fis mon possible pour rester professionnelle et ne pas regarder Jackson, même si je sentais la tension qui nous entourait. A moins qu'il ne s'agisse que de moi. Malgré mes efforts, mon visage se réchauffait au fil des secondes. Je levai les yeux vers l'autre homme de la table qui passa commande, avant de s'exclamer tandis que je terminai de noter :

-- Jax? A part la serveuse, tu sais ce que tu veux ?

Cette fois, mon visage explosa et mes doigts se crispèrent sur mon crayon. « Ne le laisse pas gagner : tu n'es coupable de rien », me souffla mon ego. Au prix d'un regain de fierté, je relevai la tête pour rencontrer le regard intense de Jackson, celui que j'avais tant aimé et qui me donnait encore le vertige.

-- Je sais déjà ce que je veux, déclara l'intéressé d'une voix grave en me fixant, imperturbable.

-- Oui, mais ce n'est pas au menu, alors avant que ta chère cousine ne fasse un malaise, tu veux bien...

-- Est-ce que vous vous connaissez?, s'enquit justement la jeune femme, ce qui me désarçonna.

-- Quelle clairvoyance!, se moqua cyniquement son ami.

Jackson me fixait toujours, comme s’il ne réalisait toujours pas que j’étais bien en face de lui… « Ou qu’il savourait cette image. »

-- Nous sommes sortis ensemble quelques jours, répondit Jackson.

-- Juste le temps de s'envoyer en l'air, ne puis-je m'empêcher de rétorquer brutalement. Je vous prie de m'excuser: je repasse dans une minute pour finir de prendre votre commande, ajoutai-je précipitamment avant de m'éclipser en me fustigeant.

-- Bien joué, Don Juan, perçus-je cependant le reproche de son ami.

De peur qu'il ne me suive, j'accélérai le pas jusqu'aux cuisines avant de pousser une petite porte donnant sur une cour extérieure. « Mais quelle idiote! » Pourquoi étais-je allée répondre ça? Maintenant, il allait savoir que je lui en voulais. Mais de quoi? De ne pas m'avoir retenue? D'avoir refait sa vie aussi vite? De me croire au menu? Les trois, sans le moindre doute, mais je m'en voulais tout autant de mes propres choix et des actes qui en avaient découlé. Avec un soupir, je me pris la tête entre les mains.

-- Tu veux qu'on te remplace?, entendis-je la voix de Mark derrière moi, toujours aux aguets quand il s'agissait de son établissement.

Même dans les situations les plus électriques, il parvenait toujours à garder son calme et je devais prendre exemple sur lui. Prenant une profonde inspiration, je secouai la tête avant d'expirer:

-- Ça va aller, lui assurai-je autant qu'à moi. J'avais juste besoin de prendre un peu l'air pour décompresser quelques secondes avant d'y retourner.

-- Tu sauras gérer ça: je ne m'en fais pas pour toi. Allez, en selle, mademoiselle: la soirée n'est pas terminée, m'encouragea-t-il à rentrer.

C'était le moins que l'on puisse dire: la soirée ne faisait que commencer, mais c'était à moi d’atténuer l’importance de mon « cauchemar » actuel. Un peu plus calme, je retournai en salle, puis jusqu'à la table que je redoutai tant.

-- Me revoilà! Avez-vous fait votre choix?, demandai-je d'une voix étonnement tranquille en jetant un coup d'œil à mon « ex ».

Je surpris son léger mouvement et sa grimace en percevant un faible bruit sous la table et je ne pus m'empêcher d'esquisser un sourire.

-- Je prendrai la même chose que lui, annonça Jackson d'une voix vibrant d'une colère contenue, alors qu'il foudroyait du regard son ami assis en face de lui.

Nullement impressionné, ce dernier l'affrontait avec un large sourire provocant, qui le rendit d'autant plus sympathique.

-- Bien. Et pour excuser ma « maladresse », la maison souhaiterait vous offrir le verre de vin de votre choix.

-- La maison ou vous ?, demanda aussitôt l'autre homme, ce qui me désarçonna légèrement.

-- Damon, rugit Jackson en distinguant ma surprise et mon léger malaise.

Mais quelque chose me disait qu'il n'y avait aucun reproche provenant de l'intéressé. Je le lisais sur son visage souriant et dans ses yeux bleus malicieux. Alors, en baissant les miens, j'esquissai à mon tour un sourire coupable en répondant:

-- Moi.

-- C'est inutile, répliqua Jackson en fixant son compagnon.

-- Serait-ce une façon déguisée de nous enivrer pour nous faire oublier cet épisode et augmenter votre capital sympathie et le pourboire ?, s'enquit ce dernier d'un air faussement innocent.

-- Damon, le menaça encore Jackson, les dents serrées.

-- C'est tout à fait cela ! , acquiesçai-je, amusée et bizarrement détendue, alors que mon sourire s’élargissait.

-- Et bien soit! En ce qui me concerne, je prendrai un « Château Margaux 2008 ».

-- Oui, moi aussi!, renchérit joyeusement la jeune femme.

-- Hey! Doucement toi: je te rappelle que tu conduis, lui rappela Damon.

-- Oui, mais les taxis existent, rétorqua-t-elle avec un large sourire.

-- Dieu merci, renchérit-il en soupirant. Jax?

-- Je ne...

-- Ok, lui aussi.

-- Je vous apporte ça tout de suite, répondis-je en récupérant les menus, avant de repartir le cœur un peu plus léger.

C'était assez étrange, ce revirement de situation. Quelques minutes plus tôt, j'envisageai encore la soirée comme un cauchemar. Mais à présent, je me pensais capable de finir ce service. Evidemment, ce n'était pas aussi simple que de m'occuper de clients « normaux », mais grâce à Damon, ce n'était plus comme un « face-à-face » avec Jackson. J'étais presque parvenue à le surmonter, à l'oublier, si ce n'était les fois où il avait parlé et où je n'avais pu m'empêcher de frissonner. C'était automatique et j'avais dû lutter pour ne pas le regarder et perdre la raison. « Mets-toi dans la tête qu'il n'est pas pour toi: il est avec une autre et il va l'épouser », m'étais-je alors répétée. « L'épouser ». Ce simple mot était aussi radical qu'un seau d'eau froide. Tirée de ma rêverie, je partis m'occuper de mes autres tables pendant la préparation de ma commande.

Finalement, cette soirée me parut presque identique aux autres, mais mon retour à « LA table » me détrompa, alors que je posais les yeux sur Jackson. « Presque », songeai-je, avant de m'exclamer en déposant les verres devant eux:

-- Et voilà! Vous m'en direz des nouvelles.

Le temps d'une seconde, nos regards se croisèrent et troublée, je m'esquivai en cuisine, mon cœur stupide battant à toute vitesse et mes joues brûlantes. Je fermais les yeux quelques secondes pour retrouver mon calme, mais au final, je ne vis que les siens, brillant intensément.

-- Julie, tes commandes sont prêtes!, me réveilla Mark.

Sans attendre, je les récupérai et repartis jusqu'à la table pour leur déposer les plats.

-- Bon appétit!, leur lançai-je avant de tourner les talons.

-- Merci, répondit Damon en français avec un léger accent qui me fit sourire.

Il avait l'air d'être un sacré personnage. Ainsi, Jackson sortait avec son cousin et sa cousine? Je ne pouvais m'empêcher d'être étonnée de ne pas le trouver avec sa fiancée. Mais après tout, ce n'était pas parce qu'il avait décidé de se marier, qu'il avait totalement changé de personnalité. Autant que j'aie pu en juger, Jackson n'était pas quelqu'un qui aimait sortir.

« Mais qu'est-ce que j'en sais ? Ce n'est pas parce qu'il ne voulait pas sortir à l'extérieur avec moi, qu'il n'aime pas le faire autrement ». Après tout, peut-être voulait-il juste cacher notre « relation » pour qu'elle ne soit pas prise au sérieux? A quoi cela aurait-il servi de toute façon, puisque j'étais restée seulement quelques jours? « Arrête de te tourner toujours vers le passé », me reprochai-je. Je devais regarder vers l'avenir, que Jackson y soit ou non.

Tout en faisant le tour de mes tables, je jetai toujours quelques coups d'œil à la sienne pour m'assurer que tout se passait bien. Mais pas seulement. Après tout, je ne l'avais pas vu depuis des mois et il était assez beau pour ne pas passer inaperçu. D'ailleurs, je pus observer d'autres regards que le mien, tournés vers lui, ce qui m'amusa brièvement. Un groupe de jeunes femmes me demanda même de leur resservir un verre de leur part, à Damon et lui, ce que je fis non sans une pointe de jalousie.

Leur compagne s'étant absentée quelques instants avec son téléphone à l'oreille, je rejoignis donc la table avec deux nouveaux verres que je leur servis en leur indiquant les jeunes femmes en question.

-- Jax, laisse-moi aller les remercier de ce pas, s'exclama alors Damon en bondissant souplement de son siège.

Avant que l'un de nous ait réagi, nous étions seule à seul. Déboussolée, je regardai le jeune homme s'éloigner avant que Jackson n'emprisonne ma main dans la sienne. Je voulus aussitôt la retirer, mais bien que douce, sa poigne restait très solide. Les sourcils froncés, je l'interrogeai du regard, plongeant par la même occasion dans ses beaux yeux bleus.

-- Qu'est-ce que tu fais là, Julie?

Sa question me parut tellement stupide que je ne pus lui donner qu'une réponse qui le fut tout autant:

-- Je travaille.

-- Je suis sérieux, me reprocha-t-il légèrement sans tiquer.

-- Moi aussi. Ma main, s'il te plaît, le priai-je.

A contrecœur et non sans une brève hésitation, il obtempéra. J'aurais aimé qu'il la garde, qu'il « me » garde, mais poursuivre mon travail en débarrassant, me permettait de ne pas le regarder et m'aidait à garder mon calme.

-- Depuis quand es-tu revenue?

Cette question fit grossir une boule dans ma poitrine qui devint douloureuse, pendant quelques secondes. Les yeux baissés sur les assiettes vides que je rassemblais, je tâchais de me reprendre avant de répondre simplement :

-- Quelques mois.

-- « Quelques mois »?!, manqua-t-il de s’étouffer en se redressant. Pourquoi ne pas m'avoir contacté? Tu savais parfaitement où me trouver, alors pourquoi...?

-- Où est Damon?, l'interrompit la voix joyeusement innocente de sa cousine. Je vous dérange?, s'enquit-elle en devinant la tension entre nous.

-- Pas du tout. Je vous apporte la carte des desserts, annonçai-je en partant sans un regard pour Jackson.

-- Prenez votre temps: je crois que Damon s'est fait de nouvelles amies, rétorqua la jeune femme, tournée vers la table qu'il avait rejoint.

Mais je ne pouvais penser qu'à ma brève discussion avec Jackson, au contact de sa main, à son regard, sa voix. En entendant celle de sa compagne, j'avais ressentis autant de déception que de soulagement. La question du « pourquoi » était inévitable et j'avais peur d'y répondre, de découvrir les conséquences, de connaître la suite de l'histoire; mais j'avais aussi envie de lui dire, de lui expliquer calmement et qu'il comprenne que je n'étais pas la seule « fautive » à ce silence presque forcé. Oh oui! J'aurais pu revenir dans sa vie, malgré mon chômage, malgré ses fiançailles ; mais à l'état d' « amie », un statut que je n'étais pas sûre de vouloir... Après être passée entre ses bras dont je rêvais encore, j'envisageai mal de me « cantonner » au rôle d'amie et de ne plus avoir de pensées impures à son égard.

Je prenais la commande d'une autre table quand, non sans surprise, je vis Damon rejoindre la sienne, alors que je venais à peine de la quitter. Nul besoin d'être fin psychologue pour deviner qu'il avait trouvé cette excuse uniquement pour nous laisser seuls, son cousin et moi. « Me suis-je trouvé un allié ? A moins que ce ne soit juste destiné à Jackson »?, m'interrogeai-je encore avant de soupirer. Décidément, je me prenais trop la tête.

Je leur déposai rapidement la carte des desserts avant de repartir aussi sec vers une nouvelle table à débarrasser, puis à préparer pour de nouveaux arrivants. Fait exprès, ce soir, le restaurant était encore plus bondé que d'habitude, et c'est en coup de vent que je pris la commande de Jackson et ses cousins avant de repartir de plus belle.

-- Je suppose qu'il est inutile de vous proposer de vous arrêter cinq minutes et de vous asseoir à notre table pour prendre un verre?, suggéra Damon, alors que je les servais.

-- Vous supposez bien, en effet, répondis-je avec un sourire amusé.

-- C'est souvent comme ça?, s'enquit la jeune femme.

-- Oui, c'est presque toujours comme ça, rétorquai-je avec un sourire conciliant.

-- Eh bien, bravo à vous!

-- Le vin rouge aurait-il fait son effet?, ne puis-je m'empêcher de plaisanter.

-- Il semblerait, déclara Jackson.

Quelque chose dans sa voix, une pointe d'amusement, m'attira aussitôt et automatiquement, mon regard l'accrocha. Le bras nonchalamment posé sur le haut de la banquette, il étudiait son cousin avec un sourire en coin. Mon cœur fit un bond dans ma poitrine, mais lorsqu'il partagea la malice dans son regard et croisa le mien, ma gorge s'assécha brusquement et mon pouls s'affola. Je me sentis rougir, mais je n'eus pas le temps de m'appesantir, car Damon reprit:

-- En tout cas, si nous n'avons pu partager votre pause ce soir, comptez bien nous revoir prochainement pour tenter à nouveau notre chance. Pas vrai, Jax?

De peur d'entendre une réponse mal à l'aise de l'intéressé, j'intervins en balbutiant quelque peu:

-- C'est vraiment inutile, je vous assure. Nous n'avons pas le droit de consommer avec les clients, mais c'est déjà très gentil à vous de...

-- Oui, on reviendra, m'interrompit Jackson.

Mais cette fois, il n'y eut aucune pointe d'amusement dans sa voix. Sa réponse était juste une promesse à elle seule, au ton à la fois assuré et séduisant. Je croisai brièvement son regard, mais là encore, aucun doute à avoir: il reviendrait... avec ou sans ses cousins. Troublée par ce constat, je parvins à murmurer:

-- Je vous apporte vos cafés et l'addition.

-- Plutôt un digestif pour moi!, entendis-je Damon qui, une fois encore, me rendit le sourire.

« Quel sacré numéro celui-là »!, pensai-je avec affection. Il était certes très beau, mais à côté de Jackson, je n'arrivais pas à être séduite, mise à part par sa personnalité. Sans trop savoir pourquoi, je me dis que j'adorerai l'avoir pour ami. « Et juste comme « ami » ».

Après leur avoir déposé leur dû, je partis finir de servir et desservir mes autres tables. Peu à peu, le restaurant se vida, mais il restait encore tellement de travail que je ne vis même pas partir le petit groupe. Quand je m'étais tournée vers leur table, je la découvris déserte, tout comme le bar et la caisse. Je fus aussitôt déçue de les avoir manqué, car même si je ne doutais pas de les revoir, j'aurais au moins aimé leur souhaiter une « bonne fin de soirée », juste pour passer un peu plus de temps avec eux... avec lui. « T'es vraiment trop bête! On dirait une collégienne », me reprochai-je en levant les yeux au ciel et en secouant la tête avant de reprendre mon ménage et mon rangement.

Vers deux heures et demie, je pus enfin souffler. Après avoir retiré mon uniforme, je rejoignis Mark qui se tenait encore derrière le bar à ranger ses verres. Il me tendit mes pourboires en s'exclamant:

-- Dure soirée, n'est-ce-pas?

-- Je pense que je vais bien dormir, en effet, répondis-je avec un soupir fatigué.

-- En tout cas, tu t'es fait des fans. Il y a deux hommes qui n'ont pas lésiné sur le pourboire. Tu as explosé ton record.

Nul besoin de réfléchir pour deviner de qui il parlait, mais découvrant deux billets de cent dollars dans la liasse, je relevais aussitôt les yeux vers mon patron.

-- C'est une blague?

-- Tu crois? Les blagues comme ça, j'en connais plus d'un qui voudrait en avoir, fit-il remarquer avec un sourire en coin.

-- Je...

Je ne savais même plus quoi dire. C'était trop! Surtout après le service auquel ils avaient eu droit et je ne voulais pas de leur charité ou de leur pitié.

-- Tu vas les accepter, Julie, parce que, quoi que ta fierté en pense, tu en as besoin pour vivre, contrairement à ces personnes. Ce n'est pas de la charité; c'est ton dû parce que tu les as servis convenablement et parce que tu fais bien ton travail. Ne te déprécie pas en pensant que tu ne les vaux pas, parce que je peux te dire que tu vaux encore plus.

Son compliment me toucha profondément et je le remerciais d'un sourire. Mais ce qui me gênait peut-être plus, c'était que l'argent vienne en partie de Jackson. « Si c'était venu d'un autre homme, tu aurais cru qu'il voulait t'acheter », m'avouai-je avec honnêteté.

-- Allez, file maintenant: ton taxi t'attend depuis un moment.

-- Merci. Bonne nuit et à demain.

Il me répondit d'un nouveau sourire et je lui obéis. A peine sortie du restaurant, je refermais ma veste avant de relever la tête pour chercher mon taxi des yeux. Mais mes pieds s'arrêtèrent brusquement en découvrant une longue voiture noire et devant elle, se tenait un homme que je ne connaissais que trop bien. Toujours en costume anthracite et chemise bleu ciel, il attendait sans bouger en m'étudiant, les mains dans les poches de son pantalon. Est-ce que je rêvais? Est-ce que j'avais tellement espéré cette scène, que je rêvais à présent que ça se produise ? Incrédule et bouche-bée, je finis par avancer lentement vers ce mirage en pensant le voir s'évanouir, mais au lieu de ça, l'homme me sourit, amusé.

-- Ja... Jackson? Que... qu'est-ce que tu fais là? Je vous croyais partis depuis longtemps.

-- Je sais, mais je suis revenu. Je t'avais dit que je reviendrai, répondit-il d'un ton doux qui me séduisit encore plus.

Mon visage se réchauffa et je fus soulagée de sentir une brise fraîche qui me fouetta légèrement et me donna une excuse. Mais tout ça, lui en costume si conciliant, si beau et séduisant, c'était justement trop parfait pour être vrai!

-- Tu n'es pas vraiment là, n'est-ce-pas? Je suis en train de rêver?

Son sourire s'étira et il suggéra en s'approchant:

-- Touche-moi et tu verras si tu te réveilles.

Proposition plus que tentante, pourtant je ne pouvais m'exécuter. Mais que ce soit vrai ou non, qu'est-ce que je craignais? De me réveiller ou justement, de ne pas le faire? Il fallait que j'en aie le cœur net. Lentement, timidement, je levais le bras et tendis la main jusqu'à son visage. Du bout des doigts, je vins l'effleurer, mais peu convaincue par ce contact ou déjà bien trop imprégnée, je couvris sa joue de ma paume.

-- Wow! J'ai dû me cogner la tête, et pas qu'un peu. Cela me semble si réel.

Jackson rit doucement, alors que je l'admirai, encore incrédule. Il ne pouvait pas être là à m'attendre; il ne pouvait pas être revenu de son propre chef, alors qu'il était fiancé et sur le point de se marier avec une femme qu'il devait aimer.

-- Tu ne t'es pas cognée la tête, Julie, rétorqua-t-il en se rapprochant encore, sans se départir de son sourire.

-- J'ai eu un accident alors? Je suis morte et je suis au paradis, c'est ça?, demandai-je sans parvenir à y croire.

-- Non, tu es toujours en vie, et en bonne santé, autant que je sache, même si je commence à douter de ta santé mentale, me taquina-t-il.

-- Ce n'est pas possible. Ce n'est pas réel. Tu ne peux pas être là.

-- Pourtant si.

Je continuai à lui caresser la joue et doucement, il me prit le poignet et déposa un baiser au creux de ma main. C'était si doux, si tactile, si présent, que j'avais envie d'y croire de tout mon cœur, mais je ne le pouvais pas. J'étais comme au bord d'un précipice, risquant de basculer à tout moment dans le vide ou sur la terre, mais incapable de me décider pour l'un ou l'autre, laissant un vent muet choisir pour moi.

-- Comment y croire? Comment savoir si tu es bien là et si je ne rêve pas?

-- Embrasse-moi et tu sauras, suggéra-t-il doucement en venant caresser ma joue.

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