Toutes des salopes - Sylvie Lausberg - E-Book

Toutes des salopes E-Book

Sylvie Lausberg

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Beschreibung

Pourquoi l’insulte est-elle sexuelle, dans un contexte qui ne l’est pas ?

C’est un fait : les injures sexuelles sont opposées aux femmes quand elles sont là où elles dérangent ; là où la distribution machiste des rôles suppose qu’elles n’apparaissent pas. C’est précisément ce déplacement des femmes dans l’espace public, au volant, à la tribune de l’assemblée nationale ou à la tête d’un ministère qui provoque l’assaut verbal sexiste. Les exemples recensés ne laissent aucun doute sur l’ampleur de ce phénomène qui se conjugue à celui du harcèlement sexuel. nous paraissent anodines, leur étymologie révèle le contraire. Et cela vaut également pour les hommes qui ne correspondent pas aux stéréotypes de la virilité.
L’histoire le démontre - et le livre analyse ce phénomène depuis le 17e siècle - le but premier de ces insultes vise à réduire celles et ceux à qui elles sont adressées à leur seule dimension sexuelle pour les empêcher d’exister en tant que sujet à part entière. Aujourd’hui, ce n’est pas uniquement le scandale Weinstein qui a « libéré la parole ». Depuis 2011, les comportements de DSK, les accusations contre Denis Baupin en France suivis par les vulgarités sexistes de Donald Trump ont coïncidé avec la réplique d’une jeune génération qui a décidé de ne plus se laisser faire. Le dernier chapitre donne la parole à ces filles d’aujourd’hui qui, avec beaucoup de créativité, partagent de nouvelles formes de riposte au sexisme quotidien, autant de signes que quelque chose a changé et doit continuer à changer.

Un décryptage du phénomène sexiste par une analyse du langage et plus spécifiquement des injures sexuelles.

EXTRAIT

À chaque génération, le lexique des injures sexuelles s’enrichit en même temps qu’il se déleste d’expressions obsolètes, dès lors censées perdre de leur pouvoir nocif. Quoique. Vieillie ou trendy, l’insulte sexuelle salit et rabaisse toujours la personne qui en fait les frais à une fonction supposée ainsi qu’à ses organes génitaux.
Derrière le « trait d’humour », il s’agit avant tout d’installer un rapport de domination. Ce rapport se nourrit de l’embarras de l’insulté ; l’infériorisation de la victime sert de justification à l’insulteur qui s’en rengorge et confirme par là sa supériorité. L’autre n’est pas un sujet, mais à la fois objet de la moquerie et individu noyé dans un tout indifférencié : les femmes sont ceci, les homos sont cela… « Toutes des salopes ! » constitue l’interjection emblématique de cette dissolution du singulier dans un ensemble. Réduites à leur sexe, les femmes seraient « toutes les mêmes »

À PROPOS DE L'AUTEUR

Historienne, diplômée de l’Université Libre de Bruxelles et psychanalyste, Sylvie Lausberg travaille également comme directrice du département « Étude & Stratégie » du Centre d’Action Laïque.
Dans ce cadre, elle a réalisé deux moyen métrage à destination du grand public ; le premier sur l’histoire du droit à l’avortement en Belgique, le second sur la déportation des Juifs de Belgique et la rafle du 3 septembre 1942 à Bruxelles.
Impliquée dans la transmission d’un savoir scientifique au plus grand nombre, elle a publié plusieurs ouvrages et articles de fond, parallèlement à une carrière de journaliste dans la presse écrite et à la Radio-Télévision belge depuis 1987.

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Seitenzahl: 79

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Toutes des salopes!

Injures sexuelles: ce qu’elles disent de nous.

Par Sylvie Lausberg

© Sylvie LausbergTous droits réservésÉditions du Silo 2017Réalisation graphique mardi.be

Table des matières

Introduction

Des mots, rien que des mots ?

Toutes des salopes!

De la virilité ou pas

Le con, sexe imbécile

Les instruites insultées

Madame de Maintenon

Olympe de Gouges

Marquise de Pompadour

L’origine du monde  ou du problème ?

Se taire ou être tuée

Faites-les taire

Folie hystérique contre droits civiques

Les hommes modernes se lâchent

Des deux côtes de l’Atlantique

Femmes en auto Gare au macho !

Grossièreté et sexisme en politique française

L’heure de la riposte a sonné

Sexisme et sanctions pénales

Paye ta schnek

Conclusion

Introduction

Aujourd’hui comme hier, le registre par excellence de l’injure reste sexuel. Alors que le machisme est ringardisé et le sexisme sanctionné par la loi (depuis 2004 en France et 2014 en Belgique), le succès des mots d’esprit misogynes et des jurons sexistes ne se dément pas. Les injures résistent au temps et continuent à en faire rire certains. Leur cible privilégiée demeure les femmes, même si les hommes n’y échappent pas, en particulier lorsqu’ils ne satisfont pas aux codes de la virilité.

Qu’elle soit adressée à un personnage public ou au simple quidam, l’insulte est le plus souvent sexuelle, dans un contexte qui ne l’est pas. Agression verbale ou saillie plus ou moins déplacée, elle met souvent les rieurs de son côté, en convoquant des images et des gros mots fédérateurs. L’exercice transgressif est libératoire, tant le « bon mot » s’acoquine volontiers avec ces « vilains mots » dont la bienséance s’offusque.

Entrés dans le langage courant, réduits parfois à des onomatopées ou à des déformations pour initiés, ces traits dits d’humour sont souvent l’expression d’un mépris et révèlent, à notre insu, les représentations mentales que les hommes se font des femmes et inversement.

L’invective sexuelle peut surgir malgré nous, réponse spontanée à une confrontation réelle ou imaginaire. Mais elle est aussi parfois savamment élaborée, quand son but est de délégitimer l’autre à un moment précis de son parcours ; particulièrement lorsqu’il s’agit de femmes politiques comme le démontrent les -trop- nombreux exemples recensés dans les pages qui suivent. En ramenant l’autre à son sexe, l’insulteur lui dénie sa place, visant du même coup à consolider la sienne.

Du 15e siècle à aujourd’hui, les esprits les plus fins se sont consacrés à cette joute, accablant de leurs quolibets des femmes jugées trop libres ou trop proches du pouvoir.

L’humour étant « l’impolitesse du désespoir »,1 nous aurions bien le droit de nous en amuser aussi un peu. Ce qui ne nous dispense pas de prendre le temps de réfléchir à ce que ces paroles disent de nous et de nos impasses, personnelles et collectives.

Toutes des salopes!

L’injure, du latin injuria, injustice, est une violation du droit, un tort, un dommage, causé par une parole blessante. En droit pénal, elle l’emporte sur l’insulte2 dérivée d’un autre mot latin, insultus, qui signifie assaut, attaque. Dès 15353, le mot perd cette notion d’assaut physique et prend son sens figuré actuel d’attaque verbale. Curieusement l’insulte est alors de genre masculin et ne devient féminin qu’au 17e siècle. Ce changement de genre est exceptionnel dans l’histoire de la langue. D’autant qu’en français, le masculin domine grammaticalement le féminin comme l’emporte le nombre de mots masculins dans le dictionnaire. Pour l’anecdote, dans la langue française, seuls trois mots quittent le genre masculin lorsqu’ils sont employés au pluriel : orgues4,amours et délices, trois mots devenus féminins qui parlent de « ça » : du sexe.

À chaque génération, le lexique des injures sexuelles s’enrichit en même temps qu’il se déleste d’expressions obsolètes, dès lors censées perdre de leur pouvoir nocif. Quoique. Vieillie ou trendy, l’insulte sexuelle salit et rabaisse toujours la personne qui en fait les frais à une fonction supposée ainsi qu’à ses organes génitaux. Derrière le « trait d’humour », il s’agit avant tout d’installer un rapport de domination. Ce rapport se nourrit de l’embarras de l’insulté ; l’infériorisation de la victime sert de justification à l’insulteur qui s’en rengorge et confirme par là sa supériorité. L’autre n’est pas un sujet, mais à la fois objet de la moquerie et individu noyé dans un tout indifférencié : les femmes sont ceci, les homos sont cela… « Toutes des salopes ! » constitue l’interjection emblématique de cette dissolution du singulier dans un ensemble. Réduites à leur sexe, les femmes seraient « toutes les mêmes ». Comment ? Comme ceci par exemple.

Palmarès des insultes adressées aux femmes par ordre alphabétique.

À l’analyse de ce florilège, trois constantes se dégagent : la séduction ravageuse, la vénalité sexuelle et le manque d’intelligence. Dans chacune de ces trois catégories, les adjectifs utilisés font quasi systématiquement référence à la saleté, au dégoût.

Arrêtons-nous un instant sur cette particularité. Dans le monde animal, comme dans le langage courant, la cochonne – ou truie – se vautre dans la fange. La saleté est au cœur même du substantif, «salope » ; son adjectif peut se mettre à toutes les sauces : « sale pute », « sale conne », etc.

De la saleté, nous passons à la pourriture. Issu du latin « putare, pourrir », l’indémodable « pute » ou « putain » trône comme figure incontournable des injures sexuelles envers les femmes. La majorité font d’ailleurs, explicitement ou étymologiquement, référence à la prostitution.

Enfin, pour accentuer le caractère sale ou démesuré de l’appétit sexuel féminin, l’ajout du suffixe –asse en remet une couche : grognasse, pétasse, blondasse, chaudasse, connasse, radasse, ou encore la fameuse pouffiasse, cette dernière étant, dans son sens premier et pour boucler la boucle, une prostituée de bas étage.

La crasse est aussi convoquée dans des termes comme « ordure », « traînée » ou « roulure ». Ces deux derniers quolibets suggérant que la fille est sortie du caniveau où se déversent les eaux usées. « Souillure » est plus fort encore, car le mot suppose que celle qui subit cette injure contamine l’autre, l’homme – propre – qui se serait laissé séduire.

La saleté, synonyme d’impureté, renvoie à une stigmatisation traditionnelle des femmes, dites « impures » quand elles ont leurs « règles ». Des « règles » qui dérégleraient l’ordre du monde. Ce que la sagesse populaire se charge de rappeler, puisqu’en période menstruelle, il est réputé inutile par exemple de vouloir « monter » une mayonnaise… Comme si, même dans la cuisine, domaine où l’on confine les femmes, leur puissance sexuelle et reproductive était dangereuse et néfaste. La publicité des années ’50, aux États-Unis particulièrement puritains, puise dans ce réservoir d’idées reçues comme en témoignent les encarts suivants :

Ces deux publicités américaines stigmatisent les femmes qui « négligent leur toilette intime », au point de faire fuir leur mari.

Ces femmes sont présentées comme autant d’idiotes, incapables de conscientiser leur « saleté » avant que d’être quittées et séquestrées par leur mari / compagnon.

Enfin, quelques injures spécifiques exemplifient à souhait la différence de traitement entre homme et femme, quand la sémantique s’en mêle.

Bien qu’ancien, le mot « bougresse » est édifiant. Sa dimension sexuelle est recouverte par un jugement de valeur paradoxal, suivant le sexe de la personne visée. Si « bougresse » désigne une fieffée coquine, particulièrement dévergondée et agressive, le bougre est toujours « bon » ou « pauvre », un homme à plaindre en somme ; la bougresse au contraire est le plus souvent mauvaise, comme le précise le Larousse : femme méchante, maligne. Cependant, à l’origine, la dimension du dévergondage sexuel est attestée côté masculin puisque le mot est issu du latin médiéval bulgarus (6e siècle), référence aux Bulgares ou bogomiles, des moines hérétiques considérés comme homosexuels et sodomites.

Il en va de même pour la « garce », féminin de « gars », dans le français du sud aux 13e et 14e siècles. Laissant l’acception commune de « jeune fille », le mot réapparaît avec un sens péjoratif au 19e siècle et génère des locutions négatives comme « garce de vie ». La « garce » convoque ensuite, par sa sexualité transgressive, l’Ève de la Genèse, celle qui aurait corrompu Adam et précipité l’humanité dans les affres de la condition humaine, bannissant à jamais l’espèce du paradis…

Cette garce, sorte de « Don Juan » au féminin, n’échappe pas à l’ajout de l’adjectif pour devenir une « sale garce ». Alors que les grands séducteurs forcent toujours un peu l’admiration, les séductrices qu’on qualifie de « garces » ne trouvent en revanche aucune grâce auprès de nos congénères, de quelque sexe qu’ils soient.

À ce point honni, le sexe ne serait donc « faible » que si la femme est sage. Quand elle ne l’est pas suffisamment, c’est bien son pouvoir et sa puissance sexuels qui provoquent d’aussi récurrentes et virulentes attaques, comme l’Histoire le confirme. De fait, de la Renaissance à aujourd’hui, l’usage de l’insulte sexuelle n’a fait que croître et se banaliser. Des reines de France aux femmes politiques d’aujourd’hui, l’injure sexiste ne cesse de se réinventer, sous des formes plus ou moins spirituelles. Elle perpétue une vision misogyne du monde, où le plaisir sexuel serait une « faute » imputable à la moitié de l’humanité, toujours la même, et le pouvoir dévolu à l’autre, toujours le mâle.

Sortir de cette opposition mentale n’est pas une préoccupation exclusivement féminine. Les stéréotypes et les mécanismes inconscients à l’œuvre dans le langage injurieux invalident également les garçons et les hommes qui ne satisfont pas aux codes d’une virilité présentée comme toute puissante.

De la virilité, ou pas

De couilles molles à enculé et de femmelette à lavette, le constat est patent : les insultes envers les hommes incriminent manque de virilité et impuissance, à l’inverse de la frénésie sexuelle imputée aux femmes.

Curieuse illustration, en mai 2007, de la campagne contre l’homophobie en France dont le visuel met en scène celle qui en serait coupable, sous les traits d’une « blonde platine », cigarette à la main, dont elle promet de se passer... demain. À l’analyse, cette résolution – supposée non tenue puisque reportée au lendemain – signe l’inconstance de cette femme, qui plus est soumise au slogan générique de la campagne : « JOURNÉE INTERNATIONALE CONTRE L’IGNORANCE, LA BÊTISE, LA HAINE, LA DISCRIMINATION »…

Depuis le 13e