Tribulations d'un écologue - Bernard Bousquet - E-Book

Tribulations d'un écologue E-Book

Bernard Bousquet

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Beschreibung

Une déferlante d'éléphants affolés, une sépulture oubliée dans une forêt de pierres, des saigneurs de laque pour sauveurs, une vallée oubliée des Pamirs himalayens... Autant d'aventures vécues par un écologue au cours de quarante années de travail de terrain. Des aventures qu'on oublie pas... Toutes avec pour décor des "points chauds" de biodiversité répartis aux quatre coins du monde : Afrique, Madagascar, Chine, Asie centrale... Toutes ayant poussé sur le terreau de l'écologie.

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Seitenzahl: 489

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Ingénieur des eaux et forêts, docteur en écologie, l’auteur a parcouru le monde durant quarante années parmi la variété de ses écosystèmes, afin d’aider à leur préservation, recenser la biodiversité, créer et aménager parcs nationaux et réserves naturelles. Commissionné par diverses institutions : UNESCO, Union Européenne, GEF (Fonds Mondial pour

l’Environnement de la Banque Mondiale), FAO, AFD (Agence Française de Développement), WWF, UICN… il a contribué à faire classer plusieurs points chauds de biodiversité sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco ou en réserve de biosphère.

Ce livre est son 3ième ouvrage après :

Le Guide des Parcs Nationaux d’Afrique (éd. Delachaux & Niestlé, 1992)

Le Magicien de Pétra (éd. L’Harmattan, 2016).

[…] Et le hibou dit :

« J’ai vu une faille en l’homme,

Aussi profonde qu’une faim insatiable ;

Voilà ce qui le rend triste,

Voilà ce qui le rend envieux.

Il prendra encore et toujours plus…

Jusqu’au jour où le monde lui dira :

J’ai cessé d’exister et n’ai plus rien à donner. »

Légende Maya (extrait)

« …mais l'homme est un nomade et toute sa vie il rêve de foutre le camp, il rêve d'aventure, et les hommes sont malheureux dans la mesure où ils n'assument pas les rêves qu'ils font.»

Jacques Brel

Table des Matières

En guise d’introduction

La déferlante grise

Mille éléphants, ça compte énormément

La sépulture de la forêt de pierre

Les crocodiles se cachent aussi pour mourir

La pluie des mangues

Norias de l’Oronte et… cre-Vaison la Romaine

La tombe de Qin

Les trois dorés

Les saigneurs de laque

Pamirs oubliés

En guise d’introduction

Le troisième verre de thé fut servi, brûlant et sucré. La femme de mon hôte l’avait aromatisé aux herbes des agdals1. Le Graal ambré entra dans mon corps comme du métal en fusion dans un moule, donnant à cette soirée d’été la vérité d’une éternité…

Toute la journée j’avais cheminé sur le dos de ma mule, au long des sentiers escarpés qui rayaient les profondes vallées de ce secteur du Haut-Atlas marocain. Mon carnet de notes s’était imprégné de sa sueur acre à force de lui en battre le flanc. Peut-être une odeur d’aventure… Comme d’écrire, perché sur le toit de terre de ce petit douar agrippé au djebel, donnait un goût de liberté aux mots.

Alors que les étoiles clignotaient, de plus en plus nombreuses, je sentais percoler en moi la tranquillité de l’âme et l’apaisement du corps. Les bruits familiers s’éteignaient les uns après les autres. Même le braiment des ânes et l’aboiement des chiens, d’ordinaire intrusifs à cette heure, s’évaporaient dans la nuit comme résorbés par la grande vague de sérénité et de silence recouvrant peu à peu les montagnes. Le moment était venu de déployer mon lit de camp sur ce toit de terre, sous le toit du ciel…

Allongé, fermant les yeux, le film de la journée défilait dans mon esprit avec arrêt sur image : l’immense gypaète resurgit avec ses « effets de serres ». Il cerclait en planant sous le vibrant soleil de midi. Son ombre portée semblait pointer dans tous ses détails les reliques torturées et mutilées de la vieille forêt aux genévriers thurifères, dont les racines noueuses comme des bras de spectres retenaient le versant. Et je frissonnai à la pensée de cet invraisemblable sentier au tracé précaire et rafistolé, suspendu au-dessus du vertigineux précipice ; téméraire ou trop confiant, j’y avais engagé ma mule dans les pas de mon guide, sous l’œil moqueur des chèvres à demi-sauvages qui menaient la vie dure aux plantes du lieu. »

J’étais là en mission, à la recherche de « trésors ». Trésors naturels et culturels, contenus à l’intérieur d’un parc national ou d’une réserve naturelle, à préserver pour la postérité : paysages emblématiques, écosystèmes rares, flore et faune endémiques, caprices de la géologie, et bien sûr ouvrages humains remarquables. J'amassais observations et données sur ces précieuses ressources patrimoniales : leur répartition dans l’espace, leur état de conservation, les menaces, les contraintes… Puis, les principes et les règles de gestion de cette zone à protéger du Toubkal m'apparaissaient peu à peu, comme des pépites brillantes dans la batée de la connaissance. C’était là l’objet de mon travail de terrain, le but de ma mission.

Mes voyages n’ont pas toujours été paisibles. J’ai vécu des aventures que je n’avais pas toujours cherchées. Elles me sont arrivées, voilà tout. Des équipées transformées en folles escapades, parfois en mésaventures. Par chance, les évènements fâcheux qui s’y rattachèrent ne me laissèrent pas de séquelles irréparables, leurs côtés désagréables s’estompant avec le temps. Ces péripéties imprévisibles furent les impondérables de mon métier et d’un engagement : la protection de la nature. Champ d’activité bien vaste où j’avais choisi d’occuper quelques arpents, en particulier cette activité écologique dont je m’étais fait chemin faisant une spécialité : la gestion et l’aménagement des aires protégées. Une préférence thématique façonnée sans restriction géographique, comme une « clé des champs » qui m’ouvrirait la porte des écosystèmes dans leur étonnante diversité : de la terre à la mer, des plaines aux montagnes, des déserts aux forêts, de l’équateur aux zones boréales.

L’inexorable et lourde roue du temps a écrasé en moi de nombreux souvenirs, effacé la mémoire vive d’instants précieux au puissant ressenti. Les ardeurs des passions de ma jeunesse ne sont plus que des cendres froides. Quarante ans séparent ma première mission en Syrie de la dernière au Tadjikistan et au Kirghizstan. Mission ! Le terme prête à sourire, mais il est vrai que l’écologie a des côtés religieux ; on part en « missionnaire » convertir populations, autorités locales et décideurs qui en sont parfois aussi éloignés que jadis les tribus aborigènes du christianisme ! Mais que me reste-t-il de ces moments uniques vécus dans des régions souvent à l’écart et mal connues ? A part ces réminiscences enfilées comme des perles précieuses et inusables dans les recoins de ma mémoire, j’ai gardé quelques carnets de notes, mes rapports de mission, des cartes et de nombreuses photos classées et étiquetées. Ces fidèles supports de souvenirs m’aident à en restituer la substance, à rétablir la chronologie des faits, à retrouver le nom des protagonistes, à recoller des morceaux de vie oubliés. Parfois, en relisant ces écrits lointains, en revoyant ces vieilles diapositives, en dépliant ces cartes froissées à la toponymie distante, je ressens d’éphémères sensations, presque palpables : des images, des effluves ou des couleurs que je croyais définitivement oubliés ; elles s’allument dans mon esprit comme des lueurs fragiles et fugaces que je ne puis retenir ; éclairs qui déchirent la nuit du passé et la dissipent en partie.

Je n’ai pas tenu de « journal » à proprement parlé, à part quelques brèves et précieuses impressions griffonnées à la va-vite à même la terre d’Afrique ou sur le pont d’une jonque, transcendé par les ors et mauves d’un crépuscule sur le Mékong. Dans ces conditions, évidemment « la lutte de la mémoire contre l’oubli2 » n’en est que plus âpre. Quant au carnet de notes marocain au tenace « parfum de mule », qui débute le déroulé de ces récits de voyage, il contenait mes observations techniques emmêlées à mes impressions intimes du Haut-Atlas. Ce fut l’un des plus personnel et détaillé que j’eus jamais rempli au cours de mes voyages. Hélas, il me fut dérobé (avec pellicules et matériel photo) lors de mon retour en France, à la suite d’une stupide inattention de ma part en gare de Marseille au moment du compostage de mon billet de train. Le sort avait-il décidé que rien ne s’échapperait, hors ma mémoire, de la substance de cette mission au cœur des djebels haut-atlasiques ? L’extrait précédent n’est donc qu’une reconstitution de mémoire d’une journée d’août 1993 passée à explorer la haute vallée de Tigui-T’kent.

Accaparé par ma tâche je ne pouvais faire autrement : un journal est chronophage, amenuise les temps de repos, et parfois requiert une distance par rapport à l’objet d’étude, dont j’étais sur le moment trop proche. La tentation d’écrire une « relation » de voyage chez moi, dans la lumière vive des souvenirs intacts, m’a souvent effleuré, comme le prolongement coloré d’un romantisme digne des siècles précédents. Hélas, ce projet est toujours resté lettre morte. Le temps avait accéléré : je me retrouvais écartelé entre la rédaction du rapport final, la préparation et l’enchaînement des missions suivantes.

Des missions rarement accomplies sans passion. Déjà, par la seule joie du voyage : partir et se sentir loin de chez soi, un pèlerin du monde, le corps et l’esprit lavés de ses miasmes, trempés dans l’inédit et l’inattendu de situations nouvelles, à l’abri de l’usure des cités. Dans certaines circonstances, je me souviens avoir vibré de la même excitation qu’un explorateur au seuil de mondes inconnus.

Au cours de mes pérégrinations dans les aires protégées, il m’est arrivé d’avoir le temps comme ennemi. La productivité, ce maître mot de notre présente société marchande, avait fini par se glisser furtivement dans toutes les disciplines. En écologie, la notion choque autant que dans la santé ou dans l’éducation ! Pourtant, au cours du temps, j’ai vu la durée de mes missions de terrain se rétrécir comme des mares d’eau sahéliennes au soleil de la saison sèche. Quand les superficies à parcourir étaient trop vastes, et que l’échantillonnage n’y suffisait plus, s’imposait la nécessité de déplacements rapides, trop rapides pour une analyse satisfaisante des lieux et des milieux. C’était alors une grande frustration que de s’obliger à une vue générale et imprécise avec comme seule consolation la possibilité ultérieure incertaine de faire appel, dans la feuille de route, à la mémoire visuelle du trajet parcouru. Dans cette logique, pareils à ces militaires faisant la guerre devant un écran, j’ai peur que le jour ne soit plus éloigné quand des drones se substitueront aux écologues, des caméras voyant du terrain, à leur place et en un temps record, ce que leurs yeux appauvris ne verront plus que sur ordinateur.

Les aventures et tribulations que j’ai retenues ici pour le lecteur sont pour moi les plus marquantes, celles qui se sont inscrites en profondeur dans les sillons de ma mémoire et dont l’écriture a régénéré la force, comme un souffle ravive les braises d’un feu qui s’éteint. Des voyages qui ont beaucoup compté dans ma vie, effectués dans des « points chauds » de biodiversité aux quatre coins du monde. Chacun à sa manière a étendu mon champ de liberté, embrasant des chimères et éclatant le moule étroit des principes qui composaient jusque-là mon univers. Par-delà leurs buts et leur contenu, ces expériences et toutes les autres m’ont permis d’aller vers moi-même et de mieux me connaître, d’avoir été ce que j’avais voulu être, d’avoir vécu mon destin. Cette vie, à laquelle l’écologie a donné du sens, m’a permis de boire à la source de l’aventure.

J'espère que le lecteur ne m’en voudra pas, mais il arrive dans ma narration que je sois plongé dans différents états d’esprit qui s’interpénètrent, des souvenirs lumineux se glissant parmi des instants de spleen, ou l’inverse, et que des réflexions mûries par l’expérience se greffent à l’aventure du profane. La fiction est absente de ce recueil. Tous ces récits sont véridiques. Mais qui n’a pas cherché à éclairer certains comportements de sa jeunesse aux lumières de sa vie d’adulte ? Un souvenir en accroche d’autres, une aventure en rappelle une autre… Parfois, elles s’emboîtent les unes dans les autres comme des poupées gigognes.

1 Pâturages en montagne.

2 Milan Kundera.

La déferlante grise

On aurait dit un entrepôt ! A faire baver d’envie le département Afrique de n’importe quel muséum d’histoire naturelle. S’y entassaient pêle-mêle massacres et trophées d’animaux divers aux émanations formolées encore tenaces, de même que les objets hétéroclites qui avaient servi à tuer ces malheureuses bêtes, la plupart du temps dans d’atroces souffrances : pièges, lances, vieux fusils rafistolés (certains incroyablement lourds, recyclant l’axe de direction de vieilles Peugeot en canon lisse !). Voilà l’image que j’avais gardée du bureau de Pierre Flizot, l’Inspecteur des Chasses du Nord-Cameroun, quand j’y entrai pour la première fois ce jour de décembre 1972, le jour de mon arrivée à Garoua. Pas besoin d’être fin limier pour deviner que le braconnage lui donnait du fil à retordre. Bien qu’en-dehors de la chasse, l’Inspecteur gérât aussi (en synergie avec les Eaux et Forêts), les parcs nationaux du Nord, dont ses trois plus beaux fleurons : Waza, Bénoué et Boubandjidah.

Débarquer en Afrique avec le don d’émerveillement mais aussi l’hésitation d’un jeune coopérant inexpérimenté, son diplôme des « eaux & forêts » encore chaud en poche. Être reçu par Monsieur Flizot, homme de forte stature, au visage sanguin et à la bedaine épanouie, vêtu d’une impeccable tenue coloniale : une saharienne crème rappelant celle de Stewart Granger dans Les Mines du Roi Salomon ; une poignée de main inoubliable, du genre à envoyer promptement chez l’ostéopathe les métacarpes fragiles ! Et moins invalidant que sa redoutable paluche, un rire franc basculant parfois vers des éclats de colère parmi les plus sonores que vous ayez jamais entendus (jusqu’à faire pisser de trouille dans son froc un brave gardien de boukarou de brousse dont il s’appliquait à redresser les bretelles – j’avoue ce jour-là m’être senti fort mal à l’aise – !). Recevoir carte blanche (en plus des vraies cartes) pour prospecter la faune d’une région immense quasi inhabitée de savane boisée dans le bassin de la Vina (un affluent du Logone), où l’inspecteur a dans l’idée de créer un parc national et des zones de chasse. Pas moins. Le tout annoncé sur un ton détaché, débonnaire, comme on vous dirait au cours d’une conversation anodine que la saison des pluies aurait un peu de retard cette année. Le voir étaler sur la grande table de son bureau les feuilles IGN au 1/200 000e, où son doigt énorme essaie de circonscrire les territoires concernés. S’apercevoir que les cartes assemblées y suffisent à peine (sa main évasive plaçant la frontière du Tchad encore plus à l’est, bien au-delà de la bordure des cartes). Il n’en fallait pas plus pour aiguillonner mon imagination dévoreuse d’espace, me communiquer le frisson de la découverte, me submerger de l’immense vague d’un bonheur nouveau ! « Ces cartes me fascinent comme les yeux d’un cobra dressé… avec leurs représentations imagées et codées de la réalité physique, qui dans leur moindre détail condensent le paysage. Nullement abstraites, elles sont l’avantgarde tangible de la région où je vais vivre et travailler... Quand chez d’aucuns les voyelles ou les notes de musique évoquent des couleurs, ma synesthésie personnelle me fait voir moi des paysages derrière les cartes. Celles que j’ai devant les yeux décrivent l’intimité de vastes étendues sauvages, où de rares villages font figure de naufragés dans une brousse omniprésente. » Y voir les courbes de niveau flotter, s’étager dans l’espace, sculpter des reliefs que les mouchetures jaunes recouvrent de savane et les taches vertes de forêt ; dans les replats ou au fond des vallées, des tracés bleus jaillissant comme de vraies rivières, où viennent s’abreuver les ongulés sauvages. Se projeter soudain en fin de mission pour anticiper les contours d’un tout nouveau « parc national de la Vina ». « Qu’il naisse va dépendre de mon travail bien sûr, mais sur la carte j’en vois déjà les lettres scintiller dans un ciel de promesses… ». Le rêve bascule dans la réalité. Envie d’embrasser Flizot (sauf le respect que je lui dois) : sans sa lettre rien de tout cela ne serait arrivé...

Trouver un jour d’hiver, parmi le courrier de l’École, une enveloppe par avion au timbre du Cameroun, qui vous est adressée, a de quoi surprendre. En extraire fébrilement une lettre dont la lecture vous retourne les sens, car elle n’est rien de moins qu’un sésame vous ouvrant la fabuleuse porte d’une aventure qui vous fait rêver depuis votre adolescence. Une lettre qui compte tant qu’on la gardera précieusement toute sa vie (accrochée au mur comme un tableau). Comment soupçonner qu’elle va fixer un cap que vous ne quitterez plus ? Une lettre que vous relisez dix fois, cent fois pour vous imprégner du destin radieux de vos espérances : partir en Afrique, dans un territoire encore méconnu et sauvage, peuplé par le bestiaire le plus impressionnant de la planète, la grande faune africaine. Une lettre que vous relisez même au plus profond des nuits, car il est délicieux d’entendre en écho la clameur diffuse provenant de chacun de ses mots, où se mêlent indistinctement dans votre imaginaire tous les cris supposés de la brousse. La clameur d’un monde que vous n’avez encore jamais parcouru.

C’est bien connu, le carcan administratif est un briseur de rêves. Les choses n’avaient pas été simples à régler sur ce plan-là. Et il s’en était fallu d’un cheveu pour que mon rêve ne s’incarnât jamais : le courrier officiel agréant ma mise en disponibilité de quatorze mois auprès du Ministère de la Coopération n’arriva que trois jours avant la date butoir. J’avais épuisé toutes mes possibilités de report, sans lui j’étais bon pour le régiment : incorporation immédiate sous les drapeaux à la caserne de Tarascon, la plus proche de ma ville natale, Nîmes, où tout ce que j’avais entendu sur la vie de soldat ne me rendait pas la perspective bien réjouissante.

Mais à ce stade de mon récit, j’ai envie de développer un peu.

Je ne sais d’où me venait ce goût pour les voyages, les expéditions, les grands espaces, cette fringale de découverte, cette tentation géographique. Peut-être que mes années d’enfance et d’adolescence égrenées sans éclat dans l’étroite maison de ville où nous vivions avec mes parents et ma sœur, repliés dans quatre pièces mornes, sans autre horizon que des barres d’immeubles, entre deux dépôts de charbon de la SNCF (dont, quand ce n’était pas le mistral, le vent du sud nous renvoyait les poussières), forcèrent mon imagination à s’envoler très tôt vers les contrées sauvages des quatre coins du monde. Les livres, les bandes dessinées (je fus un tintinophile de la première heure) furent aussi des terreaux fertiles propices à la croissance de l’imagination, à l’enrichissement des rêves. Mais l’enfant qui grandit se cogne bien vite au ciel bas de la ville. A quatorze ans, heureusement qu’il y eût le scoutisme (du moins ses bons côtés - je veux dire sans les bondieuseries du mouvement) pour débrider ma liberté et mes envies de nature. Les escapades au naturel dans les collines nîmoises, jusqu’aux contreforts des Cévennes, me détachèrent de la ville gluante à laquelle aucun enfant ne peut s’accommoder, sauf à s’y user les sens sur le béton et le bitume, au contact de vains artifices et des travers des adultes. Ce fut donc en tant que scout que je fis mes premières grandes virées dans les forêts profondes de l’Aigoual, ivre de bonheur à franchir les cols, à me perdre dans les sous-bois obscurs, à dévaler les landes pentues couvertes de genêts à balais d’où, enfoncé jusqu’au cou, je ressortais avec les jambes lacérées.

Quand, après le bac, je me trouvai au carrefour du choix des carrières, ce fut la géologie qui m’attira, ainsi que sa branche sœur la paléontologie. Des terreaux scientifiques où (je le sentais) pourrait s’ensemencer mon goût pour les équipées au naturel. Cette envie m’était venue bien avant le scoutisme quand, chaque été en vacances sur les causses cévenols, je m’arrêtais ébahi devant leurs puissants rebords, essayant d’en lire l’âge des strates grâce au savant petit livre imagé que m’avait donné un cousin aveyronnais habité par deux passions (liées) : la géologie et Teilhard de Chardin. Il s’y trouvait des noms étranges et magiques : Crétacé, Jurassique, Trias, Mésozoïque… qui à cette époque, antérieure à l’engouement pour les dinosaures, n’étaient pas encore entrés dans le vocabulaire ordinaire. En descendant l’étroit chemin à flanc de falaise, je caressais le rugueux mille-feuille des affleurements rocheux, avec cette impression de remonter le temps par enjambées de millions d’années. Un frisson qui me donnait le vertige ! Puis je courais, que dis-je, bondissais d’un site à l’autre, au-dessus des pelouses rases desséchées et des pierriers luisants gorgés de soleil, examinais les vieux murs des anciennes terrasses embroussaillées qui vomissaient leurs pierres amassées par des générations de paysans durant les siècles du passé. Collectant pour finir d’étonnants fossiles que ce livre m’apprenait à identifier : madrépores, oursins, rostres de bélemnite, ammonites et autres coquillages… Tous animaux des mers anciennes, que j’étalais ensuite fièrement devant mes parents incrédules qui, ayant leurs préoccupations ailleurs, n’y voyaient là que de vulgaires cailloux.

Je passais donc le concours d’entrée à l’École Nationale de Géologie (« Géol ») dans une impulsion, en croyant naïvement que ma passion pour cette science et ma conchylomanie3 suffiraient à tenir à distance les disciplines annexes qui s’y adossaient ou la nourrissaient (chimie, physique), mais pour lesquelles, hélas, je n’avais pas d’attirance particulière. La condition était peut être nécessaire, certainement pas suffisante ; même si j’étais blindé en math, car la prépa de « Math sup » au lycée Thiers4 de Marseille m’en avait gavé comme un canard d’élevage (cette année-là, ma vie avait été un cauchemar : des maths du matin au soir et des conditions d’hébergement épouvantables — j’étais interne). J’échouai donc et intégrai une école d’agronomie. Pour me rendre compte au bout d’un an que de connaître les besoins en engrais des céréales cultivées et la ration énergétique journalière des vaches laitières ne m’offrait pas le viatique que j’attendais. Double erreur de parcours. Par chance, de là où j’étais une passerelle inespérée menait (sous conditions) aux « Eaux et Forêts ». La plaisante association de ces deux mots évoquant de fraîches images sylvestres me prédisposa favorablement envers cette École, avant même que je prisse connaissance de son programme de formation. Et la charge qui fut jadis celle de Monsieur De La Fontaine, dont l’exercice avait sans doute nourri ses sources d’inspiration, me fit soudain envie. Si bien qu’en deuxième année d’Agro, donnant un grand coup de barre pour éviter l’écueil que je percevais sur la route de mes préférences, je changeais de cap, me remettant à bosser le concours d’entrée vers cette École qui exerçait sur moi un si fort pouvoir d’attraction. Quel autre métier que les eaux et forêts me conduirait plus sûrement vers le spectacle de la nature ? Ces propos feraient sourire les étudiants en agronomie d’aujourd’hui, où large est le choix des spécialisations offert, y compris en écologie. Comme « Géol », les « Eaux et Forêts », se trouvaient eux aussi à Nancy. Admis, je n’eus pas à regretter cette formation qui donnait la part belle au terrain. Je pris un réel plaisir à suivre les cours dispensés, un plaisir que la passion communicative de plusieurs professeurs expliquait en partie ; me révélant des sciences toutes neuves : botanique, écologie, éthologie, biogéographie… d’autant plus captivantes que les cours se déroulaient souvent en forêt. Avec ces immersions sylvestres, mes professeurs voyaient là, à côté de la théorie, une méthode convaincante d’explication des faits par leurs causes, des liens existant entre les composantes du milieu. Ainsi s’éclairaient les relations, les interdépendances entre plantes, climat, sol, et faune. Un système d’associations multiples dans lequel l’homme, bien entendu, n’était pas la moindre des variables. Ils n’avaient pas attendu « le Macroscope » de Joël de Rosnay (1975) pour appliquer l’approche systémique à leur méthode d’enseignement.

Venu par un chemin détourné, c’est-à-dire par aucune de ces deux voies royales qu’étaient à l’époque l’Institut National Agronomique et Polytechnique, j’avais été admis en tant qu’élèveingénieur civil, c’est-à-dire sans contrat avec l’État. Un statut moins prestigieux certes, mais qui, en dépit de quelques égratignures à mon amour-propre, ne me gênait pas trop. Ah bien sûr, mon horizon ne serait pas aussi dégagé et aplani que celui des élèves fonctionnaires qu’allaient accompagner la perspective rassurante d’une évolution planifiée de carrière calibrée en nombre de points, une confortable retraite Préfon et bien d’autres avantages. Mais je me consolai de cet horizon en me le représentant plus large et plus émoustillant. Après tout, dans cette affaire je gagnais la liberté de tracer mon propre chemin et d’approfondir mes connaissances dans les domaines de mon choix, qui ne seraient liés ni au fonctionnement tatillon de l’administration ni à l’optimisation des cubages ligneux des parcelles forestières. Car on était à une époque charnière. Un nouvel objectif se dessinait pour l’École forestière : produire des ingénieurs d’État capables de gérer les forêts domaniales en « bons pères de famille », certes, mais avec l’œil vissé sur le sacro-saint crédo de la production de bois et de la rentabilité forestière. Avec la création de l’Office National des Forêts (un établissement public à caractère industriel et commercial !), des ingénieurs « productivistes » allaient naître et remplacer progressivement les anciens « conservateurs » des eaux et forêts. Marché oblige, sous les hautes futaies le bruit des tronçonneuses couvrirait désormais le chant des oiseaux et le brame du cerf ! Nouveau cadrage de la réalité dans lequel je ne suis pas sûr que Monsieur de la Fontaine eût aimé affabuler !

Cette évolution ne semblait pas déplaire à mes camarades de promotion (on n’était pas encore parvenu au summum du désenchantement atteint sous Sarkozy par la création du corps mixte des « Ponts, des Eaux et des Forêts », les IPEF — bienvenue aux tronçonneuses et au béton !).

Au cours de discussions animées (et arrosées) dans les brasseries de Nancy où l’on refaisait le monde, combien de fois, entre les chocs des pintes de bière lorraine, m’étais-je entendu traité d’écolo, doux rêveur, voire vert dans le fruit ou vert solitaire, et même de nostalithique (« nostalgique du néolithique »), pour oser mettre l’environnement en travers du dogme tabou du développement économique ! Comment ? Je ne m’agenouillais pas devant le progrès ? Je ne m’ébaudissais pas de la courbe exponentielle de la croissance ? Je hais les dogmes, ils enferment ; Hugo disait qu’ils sont comme des cloîtres. Bon c’est vrai, à la décharge de mes camarades on était dans les années 70. En tout cas, sans le vouloir, ils m’ont aidé à forger mon choix : c’est en partie grâce à eux que la faune, l’écologie animale, l’écologie sylvestre, ont éclairé par la suite les sous-bois de mon avenir.

Ce n’était donc ni un romantique appel sylvestre ni (encore moins, on l’aura compris) de quelconques préoccupations écologiques qui avaient attirés mes collègues de promotion aux « Eaux et Forêts », mais plutôt l’ambition de diriger tôt ou tard de prestigieuses directions départementales ou nationales sous l’égide du ministère de l’agriculture et des forêts. Ce faisant, j’en suis sûr, plus que par leur volonté propre, ils se laissaient manipulés par l’appétit d’ascension sociale et de pouvoir de leur famille. Reproduction de la grande bourgeoisie oblige. Je trouve cocasse, tant d’années après, d’en retrouver certains (ceux-là même que j’ai vu se moquer du score de René Dumont à la présidentielle de 1974 et hausser les épaules aux pronostics du Club de Rome sur les limites de la croissance5) à des postes certes élevés, mais au ministère de… l’environnement et de la transition écologique, ou dans d’importants organismes publics s’occupant de protection de la nature ! Vocation tardive ou horreur du vide ?

Je crois bien que j’étais le seul fils d’ouvrier dans ma promotion (mon père, d’abord ajusteur puis armurier dans la marine nationale, s’était reconverti après la guerre en vendeur et réparateur de machines à coudre avant que, deux décennies plus tard, son frère l’appelât auprès de lui pour l’aider à gérer l’affaire de prêt-à-porter qu’il venait de créer). Mon choix de filière avait surpris mes proches, mon père surtout qui avait toujours espéré me voir suivre des études de commerce pour ensuite occuper une fonction de manager dans l’entreprise de mon oncle. A sa décharge, je reconnais qu’il n’exerça aucune pression pour me faire changer d’avis, peut-être parce qu’il pressentait que cela aurait été peine perdue ou bien qu’au-delà de mes études il flairait un parfum d’aventure qui ne lui aurait pas déplu. On ne m’en voulut pas, mais mon parcours atypique finit par me valoir dans la famille le gentil sobriquet d’« homme des bois ».

Écouter Flizot, rester figé, parcouru par des ondes de jubilation contradictoires... Que suis-je pour lui ? Une modeste parenthèse dans l’orbe de son travail, un épisode insignifiant dans sa vie au long cours (il est proche de la retraite). En revanche, j’ai peine à croire que l’étudiant sans expérience que je suis soit investi de la charge d’explorer l’une de ces contrées sauvages de la planète où jamais personne n’est encore allé rectifier des rivières, araser des montagnes, creuser des mines ou faire passer des routes et des voies ferrées (à cette époque, le Nord-Cameroun était encore peu peuplé et couvert d’immenses étendues sauvages) ! Ces précieux documents qu’il replie devant moi, voila à présent qu’il me les confie ! Ces rouleaux vont me suivre dans toutes mes pérégrinations. Des cartes que j’étalerai compulsivement chaque jour, chaque heure sur le terrain, pour les consulter, les comprendre, les annoter. Loyales et fidèles reproductions en miniature de mon futur domaine d’exploration, elles vont m’orienter et me guider durant l’année où je l’arpenterai. Déjà, je les vois couvertes d’inscriptions de ma main : itinéraires de prospection, animaux vus, traces de braconnage, et cent autres observations prises sur le vif. »

Toucher vraiment terre lorsque l’Inspecteur des Chasses vous remet une carabine Holland & Holland 375 Magnum et les clés d’un pick-up Land-Rover retapé. Et surtout quand il vous présente Isaac, garde-chasse camerounais affecté tout spécialement à cette mission pour vous aider dans vos prospections. Si tout ce matériel parait vieux et usé, le garde, lui, est heureusement jeune et vif. Remarquant votre appréhension devant l’arme, Flizot vous explique un peu doctement que la carabine aura deux fonctions essentielles : votre sécurité et la chasse. Vous qui n’avait encore jamais chassé, vous devrez de temps en temps abattre un animal pour approvisionner votre équipe en viande fraiche. Que ça me plaise ou pas, je dois m’y faire : sans viande, pas de porteurs. Et sans porteurs pas question de s’enfoncer bien loin dans la brousse.

Je ne traînai pas à Garoua. Deux jours après mon arrivée au Cameroun, j’étais au volant de la vieille Land sur la piste du Sud, Isaac à mes côtés. N’dok, le minuscule village de brousse où je me rendais, perdu à 300 km au sud-est, dans une région parmi les plus reculées du Nord-Cameroun, allait être ma base de travail pour mes quatorze mois de service en Coopération. Flizot avait négocié auprès de l’Orstom6 l’acquisition d’une case de brousse que des chercheurs hydrologues avaient construit là-bas. Comme j’allais travailler sur les terres ancestrales du lamido (sultan) de Rey Bouba, il était indispensable que je lui rendis d’abord visite, d’autant plus que son « palais » était sur ma route. Flizot m’avait parlé assez longuement de son père, comme d’un personnage mythique, quasi légendaire, qu’il avait connu. Apparemment, il en avait gardé un souvenir ému. Hélas, l’Afrique changeait, sortait peu à peu de la féodalité ; le fils n’était déjà plus la figure de légende que le père avait été. Ce que Flizot m’avait dit de ce colosse de plus de deux mètres tout enturbanné de blanc dépassait l’entendement. Comment croire, quand le lamido voyageait hors de Rey-Bouba, que ses esclaves déversassent sous ses pas sacrés des poignées de terre de son royaume ? Pourtant, bien plus tard, lisant Voyage au Congo et Retour du Tchad de Gide (1927), je me suis rendu compte qu’il n’avait pas exagéré.

Grâce à Isaac j’atteignis N’dok sans trop de difficulté. Le minuscule village effleurait à peine l’immense brousse sauvage qui le cernait de toutes parts. D’évidence, il fallait faire preuve d’humilité et d’obéissance aux lois de la nature pour daigner survivre dans pareil univers. Et j’allais à mon tour devoir y souscrire, car mon modeste campement, éloigné des cases villageoises, semblait surfer comme une frêle coquille de noix sur la crête des puissantes vagues de végétation surgissant des profondeurs d’une savane sans limites.

Il était en retrait d’une mauvaise piste, impraticable en saison des pluies et sur laquelle il ne passait jamais personne. Et pour cause, si elle se poursuivait plus au sud jusqu’à la Vina, au-delà elle était abandonnée et coupée depuis des lustres. Flizot ne m’avait pas raconté d’histoires, cette contrée retirée du reste du pays, à l’écart des voies de circulation, avait toutes les chances de conserver l’authenticité de l’Afrique qu’il avait connue dans sa jeunesse. Au bout de mon voyage, j’avais donc aussi remonté le temps…D’ailleurs, je pus le vérifier par la suite, ma Land et la mob d’Isaac formaient (avec quelques rares autres objets) les seules dissonances dans une partition qui se jouait immuablement sous la direction de la nature depuis le fond des âges.

Bien que fatigué par la route, Isaac dut comprendre à mon expression que j’étais au comble du bonheur !

Mon campement était une simple case rectangulaire en torchis couverte d’un toit de tôles ondulées, plantée au milieu d’une cour boisée de margousiers, propre comme un sou neuf. La terre à nue de la petite concession était apparemment balayée quotidiennement. Pourtant, le jour où les Orstomiens en avaient refermé une dernière fois la porte ne datait pas d’hier. La porte était avec la toiture (en tôle) le seul élément de la masure resté en état. Quoique toujours debout, les murs de terre glaise étaient fripés et lézardés comme l’écorce d’un vieil arbre.

C’est alors que je vis descendre du village proche le détenteur de la clé. Mieux que quiconque à N’dok, il savait qu’à un bruit de moteur correspondait presque toujours l’arrivée d’un occupant de la maison. Le vieil homme avançait droit et fier, comme s’il détenait la charge d’un plénipotentiaire titularisé. Aurais-je trouvé la maison écroulée, avec la seule porte encore debout, je crois qu’il serait venu en arborant la même démarche martiale et résolue. L’intérieur comprenait deux pièces, dont on pouvait penser sans beaucoup d’imagination que la plus grande faisait office de « salon-cuisine » et l’autre de chambre à coucher. Plus tard, en période chaude ou quand s’abattait une tornade, je brûlais d’envie d’en échanger la tôle surchauffée ou bruyante contre l’une de ces magnifiques toitures traditionnelles du village voisin, en paille locale, isothermes et ouatées. D’autant que ses habitants, eux, avaient des envies exactement à l’opposé des miennes !

L’eau provenait d’un puits creusé dans le voisinage de la maison. Le mérite en incombait à l’hydrologue qui avait occupé les lieux quelques années avant moi. Bien entendu, il n’y avait ni électricité ni groupe électrogène. Le seul élément de confort allait être ce gros et vieux frigo à pétrole de l’Inspection des chasses, que j’avais transporté depuis Garoua sur le plateau de la Land. L’éclairage se résumait à une lampe (elle aussi à pétrole) et des bougies. Ayant ramené quelques sachets de graines, j’avais fait défricher un lopin de terre pour y créer un potager. Grâce à l’eau de mon puits j’allais pouvoir récolter de beaux légumes toute l’année, au moins ceux que mes malicieux voisins de babouins daigneraient me laisser.

Malgré cette frugalité, la « maison du Blanc » devait apparaître aux yeux des villageois comme un « palais » comparé à leurs propres cases, dépourvues de tout.

Je me souviens de ma première nuit… Pas question de la passer à l’intérieur : je montais mon lit de camp sur la terre battue de la proprette cour du campement, éclairé par la lune, sous un somptueux firmament. Tout autour, à quelques mètres de moi, aux frontières de la brousse mystérieuse, je sentais et surtout j’entendais son omniprésence au travers de l’incroyable concert nocturne que donnaient oiseaux, insectes et batraciens. Une « soupe » sonore qui aurait ensorcelé et inspiré le génie musical d’un Olivier Messiaen. Un foisonnement de vie tropicale où les animaux clamaient pêlemêle leur présence, le marquage du territoire, la recherche de partenaire, ou peut-être tout simplement leur plaisir d’exister. Je fermai les yeux, laissant ma petite clairière privée et isolée flotter au cœur de cette Afrique des premiers temps, comme un esquif au milieu d’un océan. La nuit prolongeait ces ténèbres sauvages jusqu’aux limites de mon imagination…

Dans ce continent de la démesure, la Nature, forgée dans la puissance et le spectaculaire, jonglait avec les extrêmes : plus gros et plus grands animaux terrestres du monde (éléphant, rhinocéros, girafe), plus gros arbres (baobabs), plus lourd reptile (crocodile du Nil), plus grosse grenouille (goliath), plus grand singe (gorille) ; sans oublier le gigantisme des tornades tropicales, des fleuves (Nil) et de leurs crues, un désert immense (Sahara), des forêts et des savanes illimitées. L’Afrique de la nature est un livre Guinness des Records à elle seule. Ce n’était sans doute pas un hasard que l’homme fût apparu au cœur de ce continent : nulle part ailleurs au monde vivaient autant d’espèces de mammifères ! Les antilopes, gibier de choix des prédateurs (avec les singes), y avaient colonisé tous les milieux, des déserts aux savanes et aux forêts, des plaines aux montagnes ; de la plus petite antilope du monde, le gracile chevrotain aquatique (aux pattes de la taille d’un crayon), jusqu’à la plus grande et la plus massive, l’éland de Derby (pouvant peser plus qu’un buffle) ! Quel somptueux berceau, quel Éden biblique, quel creuset vivant pour l’épanouissement de l’homme ! C’était peut-être en forgeant ses armes et ses techniques de chasse et de pêche, quelque part entre volcans du Rift et Atlas, sur les rives des grands lacs, au pied du Ruwenzori, sur les bords du Nil ou des marais de l’Okavango, et en les adaptant à cette prodigieuse diversité naturelle, qu’Homo s’était peu à peu forgé son intelligence, ses outils, et avait évolué vers l’homme moderne.

Puis soudain, seul dans ma petite clairière, j’eus la sensation de me trouver en sursis au pied d’une vague inquiétante, tels les Hébreux de Moïse lors de leur traversée de la mer Rouge. C’était une question de temps, mon fragile campement n’allait pas tarder à être submergé par l’exubérance végétale et animale qui s’impatientait en se pressant sur ses bords. Malgré le petit budget dont je disposais, il me fallait d’urgence consolider la bâtisse. Mais l’angoisse qui me traversa ce soir-là avait des causes plus profondes. Maintenant que les actions à venir ne dépendaient plus que de moi, que valaient mes connaissances, que pesait mon diplôme ? J’imaginai la balance de Maât : sur un plateau une plume, sur l’autre un énorme bloc de (bio)sphère grouillante de vie. La tâche qu’on me confiait me parut brusquement disproportionnée. Je me sentis infiniment petit et dérisoire. J’avais beau passer en revue mes acquis, je n’y dénichai qu’une part bien maigrichonne d’écologie tropicale. Je songeai à l’immense vanité qui avait été d’envoyer un profane tel que moi parmi un monde qui lui était en grande partie inconnu, de croire que « l’ingénieur » serait à la hauteur du défi ! Finalement, n’étais-je pas victime d’une imposture actée devant laquelle tout le monde fermait les yeux, dans la même situation que bien d’autres jeunes coopérants inexpérimentés envoyés aux quatre coins de la planète ? Habitude bien française que cette surcote du diplôme ! Cette brousse n’allait-elle pas m’en apprendre plus qu’elle ne bénéficierait de mon travail ? N’allais-je pas lui prendre plus que ce que j’avais à lui offrir ? Je m’endormis avec cette terrible incertitude à l’esprit, comme si je venais de sauter dans un gouffre dont je ne voyais pas le fond.

La région où Flizot m’avait parachuté était peuplée par les big five (éléphant, rhinocéros, buffle, lion, panthère)7 et de nombreuses antilopes, dont la plus grande et la plus mystérieuse d’Afrique : l’éland de Derby. C’était de loin mon animal préféré, tant le rencontrer demandait précautions et concentration. Malgré sa masse, peu de gens l’avaient vu et bien des légendes couraient à son sujet, certaines frôlant le mythe. Heureusement, je travaillais avec des pisteurs de brousse hors-pair, d’anciens chasseurs qui n’ignoraient rien des habitudes des animaux et « lisaient » la brousse comme dans un livre ouvert. Leur présence à mes côtés avait balayé mes craintes initiales. Grâce à eux, j’allais multiplier mes observations et me forger une expérience. Fèces, frottis ou empreinte, rien ne leur échappait. Ils savaient qu’on aurait quelque chance de trouver l’éland au cœur des forêts claires à Isoberlinia, dont l’animal appréciait en pleine saison sèche les feuilles vertes et tendres. Outre l’envie de surprendre cet animal mythique, j’aimais particulièrement traverser ces futaies sèches sans sous-bois. Les feuillages denses et vert foncé tamisaient la lumière du soleil, avant de la laisser rebondir sur les écorces grises des Daniellia, une autre espèce de grand arbre de cette forêt que les phyto-sociologues avaient judicieusement qualifiée de claire.

J’ouvre ici une courte parenthèse : on était bien loin de la forêt tempérée avec sa vingtaine d’espèces d’arbres. Multipliez ce chiffre au moins par cinq et vous aurez une idée assez exacte de la diversité arborée locale. La Flore forestière soudano-guinéenne d’Aubréville était à cette époque la meilleure « clé » ouvrant les portes de la botanique tropicale du Nord-Cameroun. Ses cinq gros volumes m’avaient accompagné depuis la France. Mais leur poids m’interdisait de les emporter en brousse. Dès lors, je pris l’habitude de me faire un herbier pour, à mon campement, occuper mes temps de repos à identifier les échantillons collectés. Au-delà de l’identification des arbres, l’Aubréville me fut précieux pour repérer les grands ensembles naturels de la région.

Donc, je marchais derrière le pisteur sur les traces des élands sans toujours pouvoir éviter le craquement des grandes feuilles desséchées de la litière. Dans ces moments, où le corps s’aguerrit, on lâche la bride à ses sens, la vie s’épanche au centre d’un carrefour de forces qui rapproche de l’essentiel, fait vibrer notre essence propre, hors du champ de la pensée. Jusqu’à ce que l’événement tant espéré arrive. Un matin, grimpant une pente qui faisait face au vent, je me suis retrouvé sur la crête « nez à mufle » avec une vingtaine de ces magnifiques antilopes aux immenses cornes droites et spiralées. Elles arrivaient du versant opposé. Le rapprochement inhabituel qu’imposait l’exiguïté de la crête nous figea de surprise, les élands autant que moi. D’une volte-face élégante, ils s’enfuirent vers là d’où ils venaient, en troupe serrée. Cela n’avait duré qu’un court instant, mais un instant si dense qu’il s’étire encore dans ma mémoire. En état de grâce, je m’étais assis un peu en contrebas, me repassant le film furtif de ces bêtes splendides aux grands yeux sombres, à la robe isabelle délicatement hachurée, à l’imposant fanon des mâles flottant sous leur cou comme une lourde draperie.

Trop ému, je n’avais pas tout observé. Alors j’étais retourné sur la crête, espérant je ne sais quoi de nouveau. Mais ils avaient disparu. Les élands géants s’étaient résorbés dans la grande forêt claire. Seules, leurs empreintes aussi larges que celles de buffles témoignaient que je n’avais pas rêvé. Inutile de les poursuivre : les puissantes antilopes pouvaient soutenir un trot sur des kilomètres avant de s’arrêter à nouveau.

La contrée que je parcourais n’offrait pas les vues grandioses de ces sites prestigieux et emblématiques d’Afrique, tels les Virunga, Étosha Pan ou le cratère du Ngorongoro. Mais elle avait cette particularité d’être peu connue, à l’égale de bien d’autres dans le Nord-Cameroun des années 70. Tels les Monts Alantika, difficiles d’accès, où sur les crêtes parmi les blocs de rochers vivaient les Koma, une tribu dont les sorciers et les bouffons possédaient des talents de pétomanes. Ces talents, ils les mettaient à profit au travers d’une cérémonie spectaculaire (filmée je crois par Jean Rouch) leur valant le peu reluisant sobriquet de « Koma péteux » ! Leur rite anal séculaire ne trouva son explication que bien des années plus tard, quand on sut que trop pauvres et trop peu nombreux pour aller récupérer leurs terres ancestrales, c’était leur façon à eux de narguer leurs anciens oppresseurs, les Peulhs musulmans de la plaine, qui les en avaient chassés deux siècles auparavant. Las, la disparition des Koma, au moins celle de leur culture, était inéluctable, d’autant que Koma signifie « sauvage » dans le dialecte local et que le Cameroun moderne, soucieux de son image, n’avait que faire d’une quelconque tolérance ethnographique à leur égard : « Komas, allez-vous rhabiller, ou agiter vos culs hors des sentiers battus ! ». Ça lui faisait de belles jambes à la modernité de traîner dans son ombre ce relent de fascisme, que d’ailleurs presque tous les pays du monde distillaient avec plus ou moins d’hypocrisie à l’encontre des peuplades minoritaires.

Et il y avait la Vina. Jusque-là, la région n’avait que fort peu attiré l’attention, si ce n’est de quelques chasseurs ; cette perspective m’excitait autant que de travailler dans des parcs nationaux réputés. Ses richesses, elle ne les affichait pas de manière ostentatoire, mais les distillait avec parcimonie ; il me faudrait les découvrir peu à peu, au prix de longues tournées parmi les vallonnements, les mosaïques de savanes et de forêts claires. Je baignai dans cet espace de solitudes sauvages qui me la rendait attractive et belle. Cette beauté-là, je la sentais diffuser à travers tous mes pores, elle donnait de la saveur à ma vie, m’ouvrait sur le rêve, exaltait mes sens comme une œuvre d’art mystérieuse. Mais je n’aurais su dire si l’art de la nature jaillissait de la somme des beautés intrinsèques de chaque sorte de plantes et d’animaux, ou s’il naissait du fonctionnement harmonieux de l’écosystème : l’interaction bien huilée depuis la nuit des temps des espèces entre elles et avec leur milieu. Pouvait-il sur la Terre y avoir plus belle image du bonheur ? Le mien atteignait ici une sorte d’apogée. Et s’il existe dans le monde des épicentres de félicité, alors cette région en fut un pour moi. Plus tard et à plusieurs reprises, en d’autres lieux, j’eus la chance de ressentir à nouveau cette sensation magique, indescriptible, quand l’être tout entier fait corps avec l’unité du vivant.

La Vina était un ensemble géographique de savanes variées où je n’avais pas décelé de « vide écologique ». Pas une espèce ne semblait faire défaut : les mammifères étaient bien ceux du Dorst et Dandelot8 auxquels il fallait s’attendre, et les oiseaux (au moins les plus charismatiques) ceux décrits dans les listes illustrées que j’emportais en permanence avec moi9. Bien sûr je n’ignorais pas la violence et la cruauté du monde naturel et ses lois, particulièrement entre prédateurs et proies, mais puisque l’évolution avait donné sa chance et ses armes à chaque espèce vivante, par principe l’injustice en était bannie. Ce monde sauvage évoluait très lentement, au rythme des mutations génétiques et des modifications de l’environnement physique, mais sans phases de décadence, sans révolutions, sans changements brutaux, sans cette fâcheuse habitude propre à Homo sapiens de défaire pour refaire. Bref, sans connaître les dérives de la plupart de nos sociétés humaines. Un monde de bêtes, sans bêtise ni bestialité (le mal). Je n’avais pas (ou peu) d’impact sur l’écosystème, mais j’étais sûr que l’écosystème en avait sur moi. Au cœur de ces savanes vallonnées et riche d’un bestiaire du début des âges, je me nourrissais du lait de la création.

Oh, j’aurais bien aimé continuer à me nourrir ainsi ! Malheureusement, et sur cette question on m’avait prévenu : chasser m’incombait non pas pour mon plaisir (ce n’était sûrement pas là que je serais allé le chercher !), mais pour subvenir aux besoins de mon équipe. La première antilope que, contraint et forcé, je mis à mon « tableau de chasse » (quelle horrible expression !) fut une désastreuse initiative : une femelle d’antilopecheval, gestante par-dessus le marché ! Inexpérimenté, tir trop distant, j’avais pris l’animal pour un mâle. La première balle la toucha mortellement, sans être décisive. Je m’approchai en tremblant de la malheureuse bête qui respirait encore, couchée sur un flanc, et dont les magnifiques yeux sombres et humides, d’une douceur infinie, m’interrogeaient dans leur innocence. Je me souviens avoir pleuré en abrégeant son agonie d’une balle dans le cou. Écœuré, je posai mon arme, me recroquevillai et invoquai les esprits animaux de bien vouloir me pardonner cette… boucherie.

Mais ce qui arriva dans l’instant qui suivit atténua ma peine et je compris la portée de mon acte : comme dans une ruée vers l’or, la meute des porteurs se précipita sur le corps du pauvre animal. Chaque homme y allant de son coutelas, découpant, lacérant la carcasse avec frénésie, dans une curée sanguinolente, aux assauts convulsifs… façonnant la viande en longues lanières, les suspendant sur des arcatures de bois vert, au-dessus d’un feu qui, toute la nuit, les transformerait en biltong. Sans rien laisser, pas même les intérieurs des viscères dont les porteurs, totalement indifférents aux pestilences dégagées, se régalèrent au repas du soir. Ivres de chair comme dans une fête dionysiaque ou plutôt une métempsychose, ce qui après tout n’avait rien de surprenant chez des animistes. « Rien ne se perd, tout se transforme ! » disait Lavoisier. Que la chair de mon antilope-cheval prît le chemin des ventres (et des esprits ?) de ces hommes affamés de viande de brousse contribua à me consoler un peu. Qui aurait douté de l’importance du gibier dans l’Afrique rurale après un tel voyage au centre de la viande ! Jamais je n’aurais croisé de regards si remplis de gratitude qu’après ces scènes de chasse qui, mieux que leur paye, garantissaient à ces hommes et à leurs familles des lendemains d’abondance.

Toutes proportions gardées, durant la préhistoire, avant les bouleversements introduits par l’émergence de l’agriculture, les chasseurscueilleurs devaient pareillement éprouver de l’admiration pour le meilleur chasseur de la bande, celui qui savait se doter des meilleures armes et se montrer le plus habile à tuer le gibier. Certains durent en profiter pour se donner du pouvoir, bâtir une hiérarchie, puis se faire servir. La politique était peut-être née durant une chasse…

Les semaines, les mois s’écoulaient… sans période creuse, sauf en pleine saison des pluies et pendant mes crises de paludisme ; Isaac et moi nous nous enfoncions des jours entiers, avec pisteurs et porteurs, dans cette immense et passionnante région sauvage qui, vers l’est, s’étendait jusqu’au Tchad. « Heureux comme tous ceux qui n’ont rien à mettre sous clé ! »10, j’avais cette sensation grisante de ne rien posséder sur terre et d’agir à ma guise pour la conservation de la nature, comblé par ce bonheur brut que faisaient naître l’action pure, les risques, la présence permanente de l’inconnu et de l’inattendu. La source vive du plaisir jaillit de l’exploration d’un territoire ignoré ; en marchant derrière mon guide je m’y abreuvais à chaque pas. Aux antipodes des fades aliénations et du matérialisme dérisoire et vaniteux du monde où j’étais né et dont je n’avais encore jamais été aussi longtemps éloigné, je jouissais d’un champ de liberté aussi vaste que l’espace qui m’entourait, assujetti aux seuls rythmes naturels. J’en ressentais une immense joie, un émerveillement primitif, comme lorsque enfant je découvrais les jouets de Noël au pied de la cheminée. Pour la première fois de ma vie je me sentais vraiment ressembler à celui que j’avais voulu devenir. C’était aussi l’occasion rare d’être éloigné du regard des autres et de se découvrir. « Porté disparu » chez mes semblables ne m’aurait pas gêné. Dans ces moments je comprenais la solitude pure d’un Robinson, sa consubstantialité avec son île ! Sans attache, l’absence totale de nouvelles et de contacts avaient changé mon rapport au temps. Chaque matin vécu dans la savane était le premier matin du monde...

Délicieux instants qui précédent le jour, quand la fraîcheur réveille des odeurs sensuelles ; elles montent de la terre où se forgent les racines de la vie. L’exhalaison rustique des grandes pailles sèches pliant sous nos pas alternait avec celle des combretums calcinés qui refaisaient leurs feuilles. Elles conservaient les effluves sauvages accrochés aux coulées animales de la nuit comme des moules d’empreintes. Le pisteur ne s’aventurait dans leur épaisseur qu’avec une extrême prudence. Parfois nous disparaissions entièrement dans ce « lac » de hautes herbes, dont ne dépassait que le canon de la carabine que je tenais en bandoulière : périscope fendant la surface du paillis ondoyant. Aucun vent. Moment privilégié pour observer à l’affût buffles et antilopes se gorgeant d’herbe et de feuilles vertes.

Un monde de « réel » où il n’y avait rien à croire mais tout à connaître. Presque inhabitée, la Vina s’ouvrait sur l’infini des espaces ignorant leurs propres limites, l’infini des richesses biologiques de la vie sauvage, l’infini des scènes paysagères que renouvelaient la ronde des saisons et les éclairages changeants. Je trouvai dans sa découverte le ressenti inverse de celui qui avait étouffé mon enfance dans le bitume des villes. Exalté par ce monde nouveau, j’avais le goût de tout en apprendre : plantes, mammifères, oiseaux... Mes carnets de note débordaient d’observations, mais je dus vite opérer des choix tant cette richesse de vie tropicale s’enflait d’espèces multiples. J’apprenais beaucoup des guides et pisteurs qui m’accompagnaient. C’était merveille de les voir suivre les sentes animales, deviner la présence probable d’une espèce inféodée à un habitat particulier, élucider une poignée d’indices mystérieux, reconstituer des scènes de vie, analyser les terriers enfouis du pangolin géant, du porc-épic ou du python de Seba, se prendre au jeu du grand indicateur (ce curieux oiseau mutualiste d’Afrique tropicale) à la recherche de miel sauvage, et mille autres aptitudes que je leur découvrais, dont la faculté de se repérer et de s’orienter n’était pas la moindre. Bien entendu, j’interprétais aussi ce que je voyais, j’échafaudais des hypothèses, tirais des conclusions, photographiais, dressais des cartes, je me forgeais ma propre expérience, mais après tout faisais-je autre chose que traduire dans un langage épistémologique le savoir déductif et empirique de ces hommes nés en brousse et modelés par elle ?

Ces marches quotidiennes dans ces terres riches de vie sauvage accaparaient mon attention et mes sens à longueur de journée, m’empêchant de faire cas de mes états mentaux. En cela, la nature est un puissant générateur d’émotions positives ; son observation permanente libère l’esprit et le nettoie de ses aliénations, avec autant d’efficacité qu’une méditation.

Pourtant, au plus près d’elle les sentiments se simplifient et s’aiguisent. Comme j’étais seul, je veux dire sur les plans intellectuel et affectif, de temps à autre cette solitude pesait sur mon âme et se transformait en nostalgie. Loin de m’être un crève-cœur, ce monde sauvage ne comblait pas entièrement mon bonheur. Dans l’absolu, trouver une raison probable justifiant une présence féminine dans ce coin perdu de brousse pour envisager de mettre fin à mes transgressions organiques, était infime. Mais des relents de romantisme collégien me collaient à la peau. De temps en temps, vers le milieu des matinées, quand le vent se levait sur la chevelure blonde des hautes graminées et que ses caresses la courbaient en souples ondulations, que je croyais entendre une voix dans ses murmures, je m’imaginais en agréable compagnie avec ma sylphide : un clone de Karen Blixen ou une chercheuse en biologie, en mission elle aussi au fin fond de l’Afrique. Elle était là, accroupie près de moi, absorbée par le spectacle de la vie sauvage, sa peau d’un teint de pêche de vigne, ses beaux yeux remplis d’étonnement, sa poitrine bondissant au rythme des événements qui se présentaient. Je fantasmais sur ce qu’aurait pu être cette pure joie d’une communion de pensée et de sensations, des ravissements partagés dont nous cultiverions plus tard le souvenir à deux : au bord d’une mare, voir un guib à la magnifique pelisse harnachée glissant devant un troupeau de buffles indifférents avant de se couler dans un fourré dense, voir une famille de phacochères trottiner fièrement en file indienne entre des colonnes de termitières, voir un jabiru piocher des batraciens de son bec démesuré parmi l’insouciance d’un attroupement flottant de dendrocygnes se lissant le plumage... Et soudain, victimes de la délicieuse attraction de la gravité charnelle, ne plus rien voir du tout, ne sentir que l’intérieur de l’autre dans un baiser et un accouplement passionnés…

« Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime ».11

Je prenais plaisir à laisser mon imagination recréer cette compagne qui me manquait physiquement et affectivement. J’arrivais à me consoler de ce vagabondage de l’esprit en me convainquant que l’imagination a cet avantage sur les liaisons réelles de ne jamais décevoir.

Je n’avais nulle envie d’exorciser ce désir ; quand il apparaissait, je le laissais doucement m’envahir. Longtemps ma timidité avait contrarié la fluidité de mes relations. Elle m’avait souvent desservie, dans mon environnement social, quand se présentait un potentiel d’affinités réciproques ; j’étais pareil à un animal crépusculaire, me repliant devant l’éclat d’une beauté féminine, les tourmentes de mon cœur m’éprouvant d’autant plus que ses violentes vagues ne pouvaient s’épancher à l’extérieur. Mais ici, ce n’était plus pareil. Dans ce cadre grandiose d’Afrique intacte, tout se prêtait à une belle aventure amoureuse, à l’accomplissement du nirvana sur Terre. Je sentais confusément que la beauté et la primalité des étendues sauvages de la Vina, le moutonnement des collines recouvertes de forêts claires, la proximité des animaux, la puissance existentielle d’un mode de vie naturel, simple et frugal, avaient ce pouvoir de dissoudre mes blocages psychologiques et d’inhiber toute peur de rencontre. Je sentais que ma nouvelle existence m’aurait donné la force de vivre un amour passionné dans la virginité de ce monde primitif. Une aventure que n’aurait pas dénigrée Rimbaud. Il n’y manquait hélas que… l’objet du désir.

A ce moment de mon existence, ce bonheur partagé aurait été comme une belle cerise sur le gâteau. Pourtant, je l’avoue, j’étais déjà comblé par le gâteau. Car malgré ces moments de frustration, de ma vie je n’avais été plus heureux, plus indépendant, plus libre. Libre, oui, car la liberté ne se décrète pas, elle se sécrète ; elle est la sève que les grands espaces instillent en l’homme. Quand l’occupation humaine se fait trop pressante, que les ressources s’amenuisent, la liberté de chacun se rabougrit, les tensions s’exacerbent, jusqu’à la tentation du pire. Ce sentiment avait pris chez moi une dimension psychique : une sorte de claustrophobie sociale me rendait pénible la présence rapprochée de mes congénères et les foules carrément insupportables.

De la liberté donc, j’avais ce qu’il fallait pour avancer dans mon travail et pour me sentir bien. Goethe disait : « ce qui nous rend libre, ce n’est point de reconnaître quoi que ce soit au-dessus de nous, mais bien le fait de vénérer ce qui nous est supérieur ». Ici, c’était la Nature. La nature vue sous l’angle d’une entité intrinsèquement autonome. En l’observant au travers de cette vie sauvage que je découvrais jour après jour, mon respect m’élevait vers elle. Il y avait dans ces étendues sauvages un monde assez vaste pour occuper mes pensées. Nul besoin d’aller chercher ailleurs d’autres vérités, d’échafauder d’autres croyances. La nature se donnait à cette immanence sans retenue et de toutes ses forces créatrices. Je me sentais au cœur de ce système naturel dont chaque jour s’enrichissait de découvertes et de nouvelles énigmes (qui n’en étaient qu’à cause de mon manque de connaissances ; parfois elles se résolvaient dans l’observation, la réflexion ou le savoir empirique des hommes de mon équipe). J’étais ébloui par tant de phénomènes et d’harmonie. Il fallait que la nature fût un sacré chef d’orchestre pour diriger pareille symphonie de tous les sens avec autant de rigueur. Chaque espèce y jouait à sa place, dans sa sphère écologique, et sans fausse note, la partition qui lui était attribuée.