Trop crépues ? - Aurélie Louchart - E-Book

Trop crépues ? E-Book

Aurélie Louchart

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Beschreibung

Une thématique capillaire qui permet d'aborder une problématique de discrimination importante !

Les cheveux des femmes noires ? Un peu de sérieux, ce n’est pas un sujet de livre. Tout juste bon pour un article dans la presse féminine. Et encore, la presse féminine qui parlerait de beauté noire… Sous ces airs de sujet de bonne femme (noire de surcroit), la thématique met en lumière une double-discrimination. Derrière une histoire de cheveux se dessine celle d’une dictature de la beauté imposant un modèle unique, autant que celle d’un groupe social que l’on renvoie systématiquement à sa couleur de peau (que ce soit de façon positive ou négative) et dont l’héritage symbolique demeure l’esclavage et la colonisation. Les femmes noires sont encore quasi inexistantes médiatiquement. Alors que tout est traité, sur-traité, abordé dans tous les sens, si vous n’êtes pas une femme noire, étiez-vous même au courant de la vague de retour au naturel capillaire chez les afro-descendantes ? Vous étiez-vous interrogé sur le sujet ?

Postcolonialisme, féminisme, racisme, modèle beauté : cet ouvrage vous parlent de la société qui vous entoure, de ses valeurs et de ses interactions !

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Dans un livre très riche, la journaliste Aurélie Louchart se penche sur les cheveux crépus et sur l'histoire chargée qui les entoure. Alors que la nouvelle porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye vient de subir un vent de racisme à cause de sa coiffure, ce livre est plus que nécessaire. - Marguerite Nebelsztein, Terrefemina

Je vous l’avoue, je n’en avais jamais entendu parler, pourtant, cet ouvrage mérite vraiment qu’on s’y intéresse. Il retrace l’histoire du cheveu crépu et entreprend d’expliquer pourquoi il est méprisé et sans cesse tourné en dérision. Ce livre est relativement court et facile à lire. Et pour les non-initiés, c’est plutôt une très bonne chose. L’auteure est blanche. Oui, on s’en fiche. Sauf que, le fait qu’elle ait eu à tout découvrir du sujet est un avantage. C’est-à-dire que c’est un miroir pour les lecteurs qui ne connaissent RIEN à l’histoire du cheveu crépu. On se sent proche de l’auteure, on n’est pas perdus pendant la lecture, on a les mêmes réactions, les mêmes étonnements, les mêmes références et on fait les mêmes découvertes - Ingrid Baswamina, Ingrid a des Cheveux

À PROPOS DE L'AUTEURE

Aurélie Louchart a fait des études en hypokhâgne, en école de journalisme et en sciences politiques, avant d'exercer dix ans en tant que journaliste avec pour fil rouge la vulgarisation de sujets complexes (elle coordonne actuellement la publication bimensuelle d'un centre de recherche en sciences sociales). Elle a passé sa vie à naviguer entre différents milieux sociaux et culturels : elle a habité 23 ans en Seine-Saint-Denis avant de construire sa vie d'adulte entre Paris et l'étranger. Elle contribue également plus largement au monde avec le collectif féministe Georgette Sand, dans une permanence dédiée aux femmes migrantes à la Cimade, et via la traduction d'un livre à destination des victimes de viol.

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Seitenzahl: 219

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Trop Crépues ? est un livre d’Aurélie Louchart.

Directeur de la publication : Anthony Dufour.

Édition : Elise Bultez.

Correction : Sandrine Harbonnier.

Relecture : Anne-Sophie Aguilar, Olivier Chopin, Adrien Selles.

Maquette et mise en page : Katarina Cendak.

Imprimé par Typolibris.

Distribution : Les Belles Lettres DD / Diffusion : CED-CEDIF.

Couverture : © Adrien Selles et © Eric Pochez.

Mise en page de la couverture : © Katarina Cendak.

Iconographie de couverture : © Noah Buscher - Unsplash

© Hikari Éditions, 2019.

Dépôt légal : janvier 2019.

ISBN : 978-2-36774-138-3

Droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tout pays.

Hikari Éditions

14, rue de Puébla – 59800 Lille (France)

www.hikari-editions.com

INTRODUCTION

CHAPITRE 1 Les racines du mal

CHAPITRE 2 Black Power

CHAPITRE 3 De ce côté de l’Atlantique

CHAPITRE 4 L’homme invisible est une femme noire

CHAPITRE 5 Félindra, dresseuse de tigres

CHAPITRE 6 Nappy, plus Pierre Rabhi que Malcolm X ?

CHAPITRE 7 Ce n’est pas la taille qui compte

CHAPITRE 8 Être cet obscur objet du désir

CHAPITRE 9 Libérons les femmes défrisées ?

CHAPITRE 10 Retour aux racines ?

CONCLUSION À la recherche de sa propre voie

POSTFACE Faut-il être breton pour parler des crêpes ?

ANNEXE

BIBLIOGRAPHIE

NOTES

Deux ans, déjà, que je travaille sur les cheveux crépus. Lorsque j’ai commencé à me renseigner sur le sujet, j’ai eu l’impression d’ouvrir la boîte de Pandore. Plus je lisais, m’entretenais avec des femmes, plus les ramifications complexes m’apparaissaient.

Dans tous les domaines. De dimensions aussi triviales que le fait de ne pas laisser son partenaire toucher ses cheveux dans l’intimité, ou de devoir dormir sur une taie d’oreiller en satin, à d’autres, beaucoup plus politiques, comme de se faire licencier parce qu’on refuse de cacher ses cheveux crépus sous une perruque.

J’ai appris que des millions d’Afro-descendantes s’enduisaient la tête toutes les six à huit semaines d’un produit dont le composant principal est ce que j’utilise pour déboucher mes canalisations, et que si leurs aïeux ont commencé à agir ainsi, c’est à cause des Blancs, qui ont stigmatisé le cheveu crépu durant l’esclavage. J’ai lu que, lorsque Christiane Taubira avait brigué l’un de ses premiers mandats, des politiciens guyanais s’étaient offusqués : « On ne va quand même pas envoyer une femme en tresses à l’Assemblée nationale ! », et je me suis rappelée qu’un petit garçon noir avait demandé à Barack Obama s’il pouvait toucher ses cheveux, parce qu’il ne pouvait pas croire que le président ait les mêmes que lui.

Et puis il y a aussi le Black Power, les cheveux de Michael Jackson qui prennent feu, des Afro-descendantes qui créent des micro-entreprises de produits capillaires dans leur cuisine et se font racheter par L’Oréal, des inconnus qui touchent les cheveux des Noirs dans la rue à Paris, le porno capillaire, l’afro perçue comme une forme d’impérialisme américain, les petites filles qui attendent impatiemment d’avoir 12 ans pour recevoir comme cadeau d’anniversaire un défrisage…

J’ai eu l’impression d’être tombée dans un puits – presque – sans fond. Mais doté de multiples portes, ouvrant sur des dimensions toutes plus passionnantes les unes que les autres. Derrière l’une d’entre elles se tiennent les nappies, ces filles qui gardent leurs cheveux crépus à l’état naturel, non défrisés, et souvent lâchés à l’air libre. Au départ, ce sont elles qui ont piqué ma curiosité.

Le mouvement nappy est apparu au milieu des années 2000 aux États-Unis. À l’époque, la majorité des Afro-Américaines sont tissées (des cheveux, naturels ou synthétiques, sont cousus ou collés sur la chevelure tressée sur le crâne), défrisées (cheveux lissés de façon définitive à l’aide de produits chimiques), portent des extensions (longueurs ajoutées en procédant mèche par mèche) ou des perruques. Quelques militantes font de la résistance et gardent leurs cheveux naturels, mais pour le commun des mortelles, exception faite de la parenthèse de la coiffure afro dans les années 1960-1970, on ne s’aventure pas hors de chez soi cheveux naturels au vent. À partir de 2005-2006, des femmes commencent à abandonner défrisage, tissage et à se revendiquer nappy. À l’origine, en anglais, le terme signifie « crépu », avec une connotation péjorative. Les premières converties jouent le retournement de stigmate et se le réapproprient pour en faire une source de fierté. « Nappy » devient la contraction de « natural » et « happy » (naturelle et heureuse). Il n’y avait, jusqu’alors, pas de terme pour décrire le fait de lâcher ses cheveux crépus non altérés, ce qui révèle le caractère récent de la pratique.

Le mouvement décollera vraiment trois ans plus tard, en 2009. Cette année-là, Solange Knowles, la sœur de Beyoncé, arrête les tissages. La chanteuse, icône glamour et grand public, coupe ses cheveux très court pour les laisser repousser au naturel. Elle fait le buzz sur les réseaux sociaux. Quelques mois plus tard, la thématique est à nouveau mise sous les projecteurs avec la sortie du documentaire Good Hair, réalisé par le comédien Chris Rock après que sa fille, crépue, est rentrée de l’école en lui demandant : « Papa, pourquoi je n’ai pas de bons cheveux ? » Oprah Winfrey et Tyra Banks s’emparent du sujet et organisent des émissions débattant du rapport douloureux et passionnel que les femmes noires entretiennent avec leurs cheveux. Pourquoi se défriser ? Pourquoi souhaiter que ses cheveux ne soient pas crépus ?

C’est le déclic. À partir de là, de plus en plus d’Afro-Américaines décident d’arrêter de se défriser et de rejoindre le mouvement nappy. Alors qu’aux États-Unis, les trois quarts des femmes noires défrisaient leurs cheveux en 2006, elles ne sont « plus » qu’une sur deux en 20161. Fin 2018, la norme est désormais de conserver ses cheveux naturels pour les Afro-Américaines. En France, la tendance est similaire : une large majorité de femmes défrisées en 2005, contre 46 % en 2010, 40 % en 2012 et 32 % en 20172. D’un point de vue commercial, c’est le grand chamboulement : les ventes de produits défrisants déclinent de 40 % entre 2008 et 2015 aux États-Unis. Autrefois article prépondérant du marché capillaire afro, le défrisant s’est même mu en 2018 en « produit de niche » selon une étude de l’agence Mintel. En parallèle, la vente de produits dédiés au soin du cheveu crépu ou frisé naturel augmente3. De nombreuses marques sont nées avec le mouvement nappy, créées pour la plupart par des Afro-descendantes qui ont mis au point ces produits, faute de trouver quoi que ce soit de satisfaisant dans le commerce. Des business souvent nés sur le coin d’une table de cuisine, avec des produits d’abord distribués aux proches et voisines, puis sur Internet, où ils se vendent comme des petits pains. L’A.D.N. du succès est le même que pour les « conversions » au nappy : bouche-à-oreille et recommandations en ligne. Internet est au cœur du mouvement. En effet, avant la seconde moitié des années 2000, si une femme noire souhaitait cesser de se défriser et cherchait comment procéder pour revenir au naturel, elle ne disposait d’aucune information. Les médias – revues spécialisées dédiées aux Afro-descendantes comprises – ne les fournissaient pas. Pas de littérature sur le sujet, pas d’émission. Pas plus de chance de trouver son bonheur du côté des coiffeurs : rarement formés à couper et prendre soin d’un cheveu bouclé, ils ne l’étaient jamais au cheveu crépu. Les Afro-descendantes prennent donc les choses en main. Blogs et tutoriels vidéo se développent, dispensant des conseils sur les soins des cheveux crépus, encourageant celles qui hésitent à franchir le pas. Certaines vidéos sont visionnées plus d’un million de fois. Alors que deux ou trois ans auparavant, cela aurait été inenvisageable, de nombreuses mannequins noires défilent auréolées de leurs cheveux crépus lors de la Fashion Week du printemps 2016. On voit même sur les podiums des mannequins blanches coiffées d’afro. Du côté des publicités, c’est encore plus flagrant : depuis l’automne 2015, lorsqu’une femme noire apparaît, elle a presque systématiquement les cheveux « naturels ».

C’est totalement nouveau. Jusqu’en 2014, en France, s’afficher avec une afro signifiait faire un pas de côté vis-à-vis des codes de la beauté en Occident. Or, la mode comme les critères du beau ne sont pas neutres. Ils ne tombent pas du ciel. Le beau est forgé socialement, culturellement. Lorsqu’une femme noire décide de se défriser les cheveux parce qu’elle trouve cela plus joli, son comportement est conditionné. Les recherches en sciences sociales ont démontré que les traits physiques caractéristiques d’une origine européenne blanche étaient valorisés du fait de siècles de racialisation des canons de beauté par les normes culturelles4. La façon dont on se coiffe est, bien sûr, une expression de sa personnalité, mais c’est aussi l’incarnation d’un héritage. On souligne combien certains cheveux sont beaux et on ne dit rien des autres. Puisqu’ils ne rentrent pas dans la catégorie « beaux », on sait implicitement qu’ils ne le sont pas. La problématique raciale est diluée, dissimulée dans un paradigme joli/pas joli. Il existe pourtant une continuité historique entre l’esclavage, la colonisation et les représentations hégémoniques actuelles de la « beauté noire »5. Celles-ci tendent à inférioriser les Afro-descendants à la peau foncée et aux cheveux crépus, et à valoriser ceux ayant la peau claire et les cheveux lisses.

De prime abord triviale, la question capillaire illustre les problématiques postcoloniales et féministes avec lesquelles les femmes noires se débattent : le racisme, la définition étriquée de la beauté et du féminin, la respectabilité exigée de ceux qui ne sont pas du « bon » côté de la ligne de couleur, la complexité de la construction d’une identité. Les cheveux crépus ne sont pas un sujet « de Noirs ». Ils parlent de la société dans laquelle nous souhaitons vivre, de ses valeurs et des relations qui se nouent entre ses membres.

« N’OUBLIE JAMAIS QUE NOUS AVONS éTé ESCLAVES DANS CE PAYS PLUS LONGTEMPS QUE NOUS N’AVONS éTé LIBRES. N’OUBLIE JAMAIS QUE PENDANT DEUX CENT CINQUANTE ANS LES PERSONNES NOIRES NAISSAIENT ENCHAîNéES – DES GéNéRATIONS ENTIèRES, SUIVIES PAR D’AUTRES GéNéRATIONS, N’ONT RIEN CONNU D’AUTRE QUE LES CHAîNES. »6

TA-NEHISI COATES

Lorsqu’on interroge des femmes noires sur les raisons qui les poussent à se défriser les cheveux ou à se faire tisser, au-delà de la praticité, la réponse est toujours à peu près la même : « C’est joli. » Rien de politique làdedans, à première vue. Seulement voilà, le beau est construit. Il ne tombe pas du ciel. Il varie selon les cultures, les époques, reflète les codes d’une société… Le beau est tout sauf neutre. En Occident, depuis 2012 et les débuts du mouvement nappy, les cheveux crépus sont mis en avant. Mais avant cela, on a dit pendant 400 ans aux Noirs que leurs cheveux étaient laids.

Traditionnellement, en Afrique subsaharienne, on célébrait le cheveu crépu. Dans de nombreux pays, la coiffure indiquait le statut social de la personne : si elle était mariée ou non, son rang, son âge, son clan… Les cheveux étaient intimement liés à l’identité d’un individu : on pouvait connaître un nom de famille en observant le type de tresses portées. De plus, les cheveux étaient souvent chargés d’une signification spirituelle. Point du corps le plus proche du ciel, ils étaient la porte d’entrée vers l’âme et un vecteur de communication avec les dieux et les esprits. Coupés, on les utilisait également pour repousser le mauvais œil ou jeter des sorts. Les cheveux crépus étaient importants, beaux. À tel point que le peigne en lui-même était un objet sacré, dont on ne faisait pas commerce7. La chevelure était valorisée culturellement. La traite négrière fut le point de rupture à partir duquel tout a changé. La tête des esclaves était rasée à la sortie des bateaux négriers, leur identité était effacée. La violence passait par le mépris du corps et notamment des cheveux.

Vous n’auriez pas un alibi pour réduire à l’esclavage 11 millions de personnes ?

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, en pleine période de commerce triangulaire, les scientifiques se basent sur la couleur de peau, mais également sur les cheveux, la taille du crâne et la forme du nez pour circonscrire les races puis les hiérarchiser. Richard Lewontin, professeur émérite de zoologie à Harvard, explique : « Historiquement, le concept de race a été importé en biologie, et pas seulement la biologie de l’espèce humaine, à partir de la pratique sociale. »8 L’étude du génome humain montre qu’il y a beaucoup plus de variations génétiques au sein de groupes considérés comme homogènes « racialement » qu’entre groupes perçus comme de différentes « races ». Il est ainsi très probable de trouver une plus grande similitude génétique entre un Blanc et un Noir qu’entre deux Blancs9. Autrement dit, les recherches en biologie ont solidement établi, depuis les années 1970, que les « races » n’existent pas10. Les recherches en sciences sociales, elles, s’accordent sur le fait que la « race » est un outil qui a été construit sur mesure pour justifier les rapports de domination11. La dimension esthétique se mêle dès l’origine à la classification des individus, qui place systématiquement les Blancs en haut de la pyramide. C’est ce qu’explique Kobena Mercer, professeur d’études afro-américaines à Yale : « La distinction esthétique (laid/beau) a toujours été centrale dans la façon dont le racisme divise le monde en vertu de son appréciation de la valeur humaine. »12 L’arbitraire apparaît dès le choix des mots. Le terme « caucasien » est ainsi introduit par l’anthropologue Johann Friedrich Blumenbach en 1795 pour décrire les Européens blancs. Il choisit ce terme, car selon lui : « Les versants du Caucase sont le foyer d’origine des plus belles espèces d’Européens. »13 Les Caucasiens deviennent l’étalon de la beauté : s’éloigner de leur physique est synonyme de laideur. Toutes les caractéristiques différant de celles d’un corps blanc sont alors répertoriées dans une rhétorique rapprochant toujours plus « le Nègre » de l’animal. Les cheveux crépus (qualifiés de « laineux » – comme un pelage de mouton) deviennent un signe d’infériorité raciale14. Pour les Blancs, les cheveux des Noirs se révèlent, avec la couleur de peau, le trait physique le plus saillant. Ils sont donc particulièrement stigmatisés. Cette idéologie raciste, via le « déterminisme biologique », politise, pour la première fois, les cheveux crépus. Sa logique de dévalorisation des caractéristiques physiques des Noirs accable notamment leurs cheveux d’une série de significations sociales et psychologiques négatives, leur interdisant l’accès à la « véritable beauté ».

ÊTRE PLUS CLAIR (ET MOINS CRéPU) POUR AVOIR UNE VIE MOINS DURE

En Amérique et dans la Caraïbe, les sociétés de plantations instituent une hiérarchie raciale où la position socioéconomique est déterminée par la couleur de peau. C’est la hiérarchie mélanique. Celle-ci s’applique entre Blancs et Noirs, mais aussi pour hiérarchiser les Noirs entre eux. Le degré de mélanine des esclaves décide ainsi de leur destinée. Les métis, que les Blancs pensent plus intelligents, sont vendus plus cher et choisis en priorité pour le travail domestique, moins pénible que celui des champs. L’historien Pap Ndiaye explique que « les métis jouissaient dans l’ensemble d’une position sociale plus favorable que les Noirs à peau sombre, soit comme esclaves, soit comme “libres de couleur” (…). Leur situation sociale était alors intermédiaire entre celle des Blancs et des esclaves à peau sombre. »15

Dès lors, le désir de se rapprocher de l’apparence physique des Afrodescendants au teint plus clair, qui ont souvent des cheveux moins crépus, apparaît chez ceux plus foncés de peau. La situation moins défavorable des métis perdurera après la guerre de Sécession. Encore aujourd’hui, aux États-Unis, une peau plus claire demeure un capital social. Les Afro-descendants clairs de peau ont un niveau de revenus, d’éducation, un statut social et marital plus élevé que ceux à la peau plus foncée16. « Les effets de la couleur de peau ne sont pas seulement des curiosités historiques héritées de l’esclavage et du racisme, mais des mécanismes actuels qui ont une influence sur qui a quoi en Amérique », expose Pap Ndiaye17.

C’est dans ce contexte qu’apparaît le défrisage. Ce sont les esclaves des Amériques qui, les premiers, mettent au point des méthodes pour lisser leurs cheveux crépus. Logés dans des baraques insalubres où poux et teignes prospèrent, ils n’ont pas à disposition les produits naturels qu’ils utilisaient dans leur pays pour prendre soin de leur chevelure. Il ne leur est laissé aucun temps libre pour s’occuper de leur hygiène corporelle. Bien qu’ils tentent de limiter les dégâts avec les moyens du bord, par exemple en hydratant leurs cheveux avec de la graisse, ceux-ci sont souvent en mauvais état. Cela ne fait qu’empirer les railleries dont ils sont victimes. Dans les plantations, les femmes se couvrent donc les cheveux avec ce qu’elles trouvent – souvent des morceaux de vieux sac – et les hommes se rasent la tête18.

Les esclaves domestiques, chargés de l’intérieur de la maison, sont, eux, constamment sous les yeux des maîtres. On les somme de maintenir une présentation soignée. De vieilles brosses et des peignes leur sont donnés afin de répondre à cette exigence. Mais ces accessoires sont inadaptés. Le cheveu crépu se démêle à l’inverse du cheveu caucasien, de la pointe vers la racine, avec un peigne à larges dents pour ne pas casser la fibre. Il est impossible d’entretenir des cheveux crépus avec un peigne conçu pour les cheveux lisses : les dents sont trop rapprochées. Les esclaves sont donc contraints de transformer leur chevelure pour que le peigne puisse y passer. Inventifs, ils parviennent par exemple à obtenir un cheveu lisse à l’aide d’une fourchette chauffée dans la cheminée, ou de deux morceaux de métal chauds utilisés pour enserrer le cheveu en sandwich19.

Adopter un style capillaire imitant celui des Blancs ou couvrir sa tête sont les seules options pour être considéré comme « présentable »20. En outre, l’idéal de beauté occidental pénètre peu à peu celui des esclaves, privés de leurs modèles et de leur culture. Pour la sociologue Juliette Sméralda21 : « Les esclaves domestiques, qui passent de longues heures à shampouiner, peigner et coiffer les chevelures des maîtres blancs, vont jouer un rôle primordial dans la détestation du cheveu crépu. Elles intériorisent les critères de la beauté des femmes blanches dont elles partagent l’intimité, dénigrent leur cheveu crépu, symbole de souffrances et d’asservissement. » Durant l’esclavage, aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, le défrisage devient ainsi une pratique courante aux États-Unis et dans la Caraïbe.

Lynchage ou défrisage ?

Aux États-Unis, après l’abolition de l’esclavage en 1865, les affranchis se retrouvent dans une société où tout le pouvoir est concentré entre les mains des Blancs. Économiquement, socialement, politiquement, ce sont eux qui déterminent les règles. Les Noirs n’ont d’autre choix que de s’y plier. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les ségrégationnistes espèrent encore trouver le moyen de revenir sur l’affranchissement des esclaves. Le racisme ambiant, déjà fort, se nourrit de leur propagande. Le Ku Klux Klan veille. Le moindre « pas de côté » peut se payer très cher. Plus de 4 000 lynchages ont lieu dans les États du Sud entre 1877 et 195022. En 1918, Mary Turner, enceinte de plusieurs mois, est ainsi tuée pour avoir protesté contre le meurtre de son mari : « Devant une foule où se trouvaient des femmes et des enfants, Mary fut déshabillée, pendue par les chevilles, aspergée d’essence et brûlée à mort. Au milieu de son supplice, un homme blanc lui ouvrit le ventre avec un couteau de chasse et son bébé tomba à terre, poussa un cri et fut piétiné à mort. »23

Dans le Sud, où des lois discriminatoires et un régime de ségrégation organisent la société, se conformer aux désirs des Blancs est une question de vie ou de mort. Dans le Nord, le climat de terreur est moindre, mais la règle est la même : plus on est noir, plus on est discriminé. Dans les quinze ans qui suivent la fin de la guerre de Sécession (1861-1865), de nombreux produits pour lisser les cheveux ou éclaircir la peau sont commercialisés aux États-Unis. La plupart des quatre millions d’esclaves ont été libérés sans un sou ou un toit sur la tête. Pour trouver un emploi, les femmes n’ont d’autre choix que de se défriser ou de dissimuler leurs cheveux sous un mouchoir de tête.

S’ajoute au racisme ambiant une étiquette assez stricte en matière d’apparence physique. Jusqu’au début du XXe siècle, une honnête femme ne sort pas « en cheveux » – sans chapeau ou cheveux dénoués. Elle se doit d’avoir une coiffure impeccable, exempte de mèches inopportunes. Si une femme blanche ne respecte pas cette règle tacite, elle en paie le prix social. Une femme noire, sur laquelle pèse alors systématiquement un soupçon de petite vertu, en est encore moins exempte. Comme le souligne l’afroféministe Trudy : « Parce que les femmes noires voulaient être considérées comme humaines, beaucoup aspiraient “au moins” au statut privilégié (bien que malgré tout sujet au sexisme des hommes blancs) des femmes blanches. »24 Aucune femme n’y échappe : l’exigence d’une coiffure impeccable prévaut dans tous les milieux, l’impératif de « bonne présentation » pèse autant sur les domestiques que sur la bourgeoisie.

Quel manque de classe…

S’ajoute alors à cette question capillaire une problématique de classe. Durant la période post-guerre civile, la classe moyenne afro-américaine établie dans les villes du nord du pays voit affluer des affranchis, pauvres, des campagnes du sud. Les familles plus aisées – généralement claires de peau – ne cachent pas leur mépris pour l’apparence et les manières de ces familles modestes. Ayant toujours vécu à la campagne, elles débarquent en ville sans connaître les codes de comportement urbain et avec une apparence négligée, faute de moyens. La pression exercée sur ces nouveaux arrivants pour qu’ils abandonnent leurs « manières du sud » (mouchoirs de tête, tresses, tablier) est très forte. Les classes moyennes afro-américaines craignent en effet que l’image de ces « Nègres » peu éduqués, mal peignés et fagotés comme des pauvres ne mette en péril celle du « Noir civilisé » (aux cheveux lisses) qu’ils peinent déjà à faire émerger.

C’est la suite logique de la dynamique instaurée durant l’esclavage : « Les Noirs libres veillaient à se distinguer des esclaves par leur habillement, leurs manières, mais aussi par des produits défrisants et des onguents visant à bien les différencier des esclaves trop noirs. Cette distinction sociale était encouragée par les Blancs, qui y voyaient le meilleur moyen d’éviter une alliance entre Noirs libres et esclaves, préjudiciable à leurs intérêts »25 explique Pap Ndiaye.

Un ascenseur social qui ne tient qu’à un cheveu

Fin XIXe, toujours, si une partie de la bourgeoisie noire se contente de poursuivre des habitudes prises au temps de l’esclavage, une autre s’interroge. Les sphères intellectuelles s’organisent en sociétés secrètes, groupes d’entraide et formations politiques pour promouvoir l’avancement des Afro-Américains. Très vite, la question du défrisage fait débat : est-ce une carte à jouer pour l’ascension socio-économique des Noirs ?

Deux camps s’opposent. D’un côté, ceux qui considèrent toute forme d’altération du cheveu comme une soumission aux codes culturels blancs, synonyme d’aliénation et de haine de soi. De l’autre, ceux qui estiment que pour accéder au rêve américain, les Noirs n’ont d’autre choix que de mettre les Blancs plus à l’aise avec leur présence. Changer de coiffure leur paraît être un compromis dérisoire face aux gains potentiels. Une apparence respectable, qui inclut une coiffure soignée (comprendre des cheveux lisses), permettrait d’accéder à de plus nombreuses opportunités professionnelles et, ainsi, de gagner de l’argent pour le réinjecter dans la communauté.

LA POLITIQUE DE RESPECTABILITé

À partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle, au regard des stéréotypes négatifs, les Afro-Américains cherchent à attester de leur respectabilité à travers la démonstration de bonnes manières et d’une morale stricte (observée dans toutes les sphères de la vie : culturelle, sexuelle, domestique, professionnelle, artistique…). C’est la politique de respectabilité. La classe moyenne noire la perçoit comme un moyen d’ascension sociale, voire parfois comme une forme de résistance. Elle a pu l’être. Toutefois, comme l’expose l’afroféministe Trudy : « La politique de respectabilité implique que la reconnaissance de l’humanité noire doit être “gagnée” par les Noirs en adoptant un comportement puritain tel qu’approuvé par la suprématie blanche… comportement que les Blancs eux-mêmes n’ont pas à adopter pour “prouver” leur humanité en raison du privilège blanc. Ils sont toujours perçus comme “l’humain par défaut”. »26 La politique de respectabilité implique que les Afro-descendants (ou toute minorité) devraient se comporter d’une certaine façon afin de gagner le droit d’être traités équitablement. Elle est en outre basée sur des valeurs bourgeoises qui ont pour effet de diviser la communauté noire. Angela Davis raconte ainsi comment, au début du XXe siècle, les femmes de l’élite noire obtinrent de grandes victoires dans les luttes historiques qu’elles entreprirent contre le racisme et pour l’égalité des sexes, mais « prenaient en charge le rôle missionnaire d’introduire leurs sœurs moins chanceuses à “la véritable féminité” » et opéraient sur « un terrain idéologique infusé par la présomption d’une infériorité inhérente des pauvres – et particulièrement des femmes sexuellement actives »27 Comme l’explique le professeur d’histoire américaine William Jelani Cobb, la politique de respectabilité était empreinte de mépris de classe : « Le même genre de personnes qui défendaient une réforme sociale dénigraient ceux qui ne savaient pas jouer du piano. Ils se percevaient souvent comme les tuteurs réticents des moins éclairés. »28

Opter pour une coiffure présentable selon les critères des Blancs aurait en outre la vertu de déconstruire l’imaginaire raciste du « Noir sauvageon ». L’élite noire est particulièrement sensible à cet argument : elle est consciente que les stéréotypes avilissants sont préjudiciables à ses vœux d’égalité. L’angoisse que les Afro-Américains ne présentent pas le meilleur d’eux-mêmes au monde est prégnante, et ce même parmi de grandes figures du militantisme noir, comme W. E. B. Du Bois29. Fin XIXe, ce sont donc les tenants du défrisage et, plus largement, d’une « politique de respectabilité » qui l’emportent.

Mais la ligne entre stratégie d’ascension sociale et goûts se fait de plus en plus trouble. Seuls disponibles, les idéaux de beauté blancs jouent un rôle capital dans cette phase où s’élabore la culture de la beauté noire-américaine30