Tu verras, tu seras bien ! - Marie Brunel - E-Book

Tu verras, tu seras bien ! E-Book

Marie Brunel

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Beschreibung

Diane et Maya, deux jeunes petites filles, sont confrontées à l'horreur des hommes. Mais l'espoir subsiste.

Un jour de mai 1994, alors qu’elle avait entre 7 et 8 ans, Diane était allée ramasser du bois dans une forêt rwandaise. À son retour, elle avait retrouvé toute sa famille assassinée ainsi que tous les gens de son village. Tous des Tutsis. Même les animaux avaient été tués. Qu’allait devenir cette petite fille, accrochée à sa poupée de chiffon pleine des odeurs de son enfance ?
Fort heureusement, Diane est recueillie par sœur Sophia à l’orphelinat de Kigali où elle fait la rencontre de Maya, une petite Rwandaise, elle aussi orpheline, mais originaire d’un autre village. À partir de ce moment, le leitmotiv « tu verras, tu seras bien » résonne sans cesse dans les oreilles des jeunes filles. Si Maya est adoptée par de la famille en Belgique, les perspectives d’un avenir meilleur restent incertaines pour Diane.

Découvrez le récit touchant et plein d'espoir de Diane et Maya, rescapées du génocide du Rwanda mais à l'avenir incertain.

EXTRAIT

— Qu’est-ce que tu fais là, toi ?
— Je sais pas !
— Tu habites ici ?
— Je sais pas !
— Comment tu t’appelles ?
— Diane.
— Diane… comme Diane Fossey ?
— Oui.
Intelligemment l’enfant avait compris qu’il ne fallait rien révéler de son appartenance au clan des Tutsis et jouait les amnésiques. En outre elle sentait que son prénom était son passeport pour le camp de la vie. La célèbre primatologue Diane Fossey était estimée par les femmes rwandaises Hutus ou Tutsis. À l’instar de la mère de l’enfant elles admiraient le courage et la volonté dont cette femme avait fait preuve en s’opposant au braconnage, à la dégradation des sites de haute montagne, et louaient son action en faveur de la protection des gorilles. En outre, la notoriété internationale de cette éthologue avait permis de faire connaître au monde entier la beauté et la richesse des sites du Rwanda, alors que par ailleurs ce pays était plutôt connu pour ses massacres et ses guerres civiles.
Il est fort probable que la femme Hutu ait compris la situation, mais elle était une mère et son cœur de mère l’avait emporté :
— Viens petite, je vais te ramener !
— Ne fais pas ça, tu vas te faire tuer par ton homme ! lui avaient dit les autres femmes.
— Il n’en saura rien si vous ne dites rien. Je vais la confier à sœur Thérèse de l’école.
Ce pays alors francophone et catholique à 43 % attirait des missionnaires de la foi à vocation humanitaire. Sœur Thérèse en faisait partie.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Marie Brunel publie à la Compagnie littéraire son deuxième roman, Tu verras, tu seras bien. C’est un récit touchant, empreint de poésie et d’anecdotes pittoresques. Les personnages sont attachants et bien campés. De plus, la trame de fond historique évoquant les massacres au Rwanda donne à l’ouvrage une dimension qui le porte au-delà de la simple fiction romanesque. C’est un ouvrage sur la folie et le malheur des hommes, mais le talent de conteur de l’auteur nous permet d’en sortir avec du baume au cœur.

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Marie Brunel

Tu verras, tu seras bien

La Compagnie Littéraire

Catégorie : Roman

www.compagnie-litteraire.com

La découverte

Émilie arrête le 4x4 dans l’allée et descend de voiture. Diane, sautant du siège passager, en fait autant. Les deux femmes figées dans une même attitude, les fesses appuyées sur le capot de la voiture, contemplent avec attention une vieille bâtisse du XVIIe siècle. La nature s’est avancée vers elle, foisonnante, câline, l’enveloppant d’une chape de silence, de mystère, et l’accaparant jalousement. 

Sur la droite un noisetier avait attiré un petit écureuil qui, maintenant caché derrière une branche du noyer voisin, ne peut dissimuler sa queue empanachée ni sa petite tête qui apparaît de temps en temps pour vérifier si les deux intruses vont bientôt quitter son territoire. 

À huit cents mètres au-dessus de ce lieu bucolique aveyronnais bercé par le murmure des eaux de la Dourbie furieuses quelquefois, paisibles souvent, un groupe de maisons de pierres grises réfléchissantes, aux toits de lauzes, vestige du hameau du Roc du Loup, s’accroche au flanc de la montagne comme une cape de lumière suspendue à un piton rocheux. Les restes dentelés d’un château couronnent le site de ses joyaux d’antan. Il fut la propriété d’un Général français qui, en défendant les possessions françaises au Québec, fut tué par les troupes anglaises de Sa Majesté Georges II. Il se dresse encore aujourd’hui, fier, majestueux, comme une sentinelle surgie du passé s’opposant, par son histoire, à tout bétonnage sauvage.

Il est là,... il nous attend, susurre Émilie les yeux rivés à ces pierres qui émergent des broussailles, étranglée par l’émotion.

Le Moulin de Joseph, son trisaïeul, s’offre, séduisant en diable. Un florilège de souvenirs lui revient en mémoire. Elle se revoit enfant, assise sur le petit banc où Julie, sa grand-mère, appuyait ses pieds, écoutant attentivement, les coudes vissés à ses genoux et la tête bien calée dans ses mains, les récits poétiques des aventures de son aïeule en ce lieu mystérieux et unique de l’Aveyron. À cette époque Émilie lisait beaucoup les livres de la comtesse de Ségur, mais Les petites filles modèles ou Les malheurs de Sophie n’avaient pas la saveur des histoires cocasses et exceptionnelles de sa Mémé.

Diane

— Alors, qu’en penses-tu? demande Émilie en se tournant vers Diane, la jeune femme qui se tient à ses côtés.

— C’est beau! ... 

La réponse est laconique. Aucune figure de rhétorique n’enrichit la façon de s’exprimer de son interlocutrice. Deux simples mots qui traduisent la personnalité de Diane, profonde, sans détour. La jeune femme à la sensibilité à fleur de peau se livre peu, ne déborde en rien de sa réserve et n’emploie les mots qu’à bon escient, dans leur essence pure et dans une simplicité d’expression désarmante. D’aucuns banalisent le qualificatif « beau » en l’utilisant à tous propos, affichant une routine de langage conforme aux normes en vigueur. 

Quel beau bidet de salle de bains!... Quelle belle commode en bois reconstitué empuanti de colle à monter soi-même!...Quel beau livre de cet écrivain célèbre pourtant inintéressant et aux propos orduriers!...Quel beau film, alors qu’il est par ailleurs certifié pur navet!...Quelle belle voix d’une star préfabriquée pourvue cependant d’un organe de singe hurleur!

Diane ne triche pas, ne déguise rien. Elle est toujours dans la simple vérité des mots car la langue française, si riche, comporte des mots qui ne souffrent aucune interprétation ou adaptation fantaisiste. « Cruauté », « douleur », « horreur » sont de ceux-là. Certaines coquettes utilisent avec snobisme le mot horreur pour désigner une robe qui ne leur plaît pas. Cette légèreté ostentatoire insupporte Diane qui connaît la lourde valeur de ce mot. L’horreur... elle l’a connue un jour de mai 1994, dans son enfance, alors qu’elle avait 7 à 8 ans. Elle était allée ramasser du bois dans une forêt rwandaise. À son retour elle avait retrouvé sa famille et tous les gens de son village, tous des Tutsis, assassinés par le clan des Hutus. En quelques minutes et quelques pas la petite fille insouciante était passée de l’atmosphère calme et paisible de la forêt à l’agression d’un climat de fureur vengeresse et dévastatrice. Diane s’était figée, sidérée d’effroi, impuissante et comme coupable de ce désastre. Elle s’était éloignée et voilà ce qui était arrivé..., elle aurait dû se trouver là. Que faire? Attendre le même châtiment... ou une venue salvatrice? La fillette était restée là, perdue, sans repère; même les animaux de la ferme avaient été tués. Immobile, clouée dans cette mort en vrac, secouée enfin d’une salve nourrie de sanglots, exutoire de sa souffrance, elle avait entendu s’approcher des voix de femmes qui parlaient entre elles en Kinyarwanda, langue autochtone que Diane ne pratiquait pas. Ces pilleuses occasionnelles s’étaient rendues sur les restes du massacre pour voir s’il n’y avait pas quelque objet à récupérer. Une femme l’avait interpellée en français, deuxième langue du pays : 

— Qu’est-ce que tu fais là, toi? 

— Je sais pas! 

— Tu habites ici? 

— Je sais pas! 

— Comment tu t’appelles? 

— Diane. 

— Diane... comme Diane Fossey? 

— Oui. 

Intelligemment l’enfant avait compris qu’il ne fallait rien révéler de son appartenance au clan des Tutsis et jouait les amnésiques. En outre elle sentait que son prénom était son passeport pour le camp de la vie. La célèbre primatologue Diane Fossey était estimée par les femmes rwandaises Hutus ou Tutsis. À l’instar de la mère de l’enfant elles admiraient le courage et la volonté dont cette femme avait fait preuve en s’opposant au braconnage, à la dégradation des sites de haute montagne, et louaient son action en faveur de la protection des gorilles. En outre, la notoriété internationale de cette éthologue avait permis de faire connaître au monde entier la beauté et la richesse des sites du Rwanda, alors que par ailleurs ce pays était plutôt connu pour ses massacres et ses guerres civiles. 

Il est fort probable que la femme Hutu ait compris la situation, mais elle était une mère et son cœur de mère l’avait emporté :

— Viens petite, je vais te ramener!

— Ne fais pas ça, tu vas te faire tuer par ton homme! lui avaient dit les autres femmes. 

— Il n’en saura rien si vous ne dites rien. Je vais la confier à sœur Thérèse de l’école.

Ce pays alors francophone et catholique à 43 % attirait des missionnaires de la foi à vocation humanitaire. Sœur Thérèse en faisait partie.

Et c’est ainsi que la petite Rwandaise Tutsi s’était retrouvée sur la remorque du vélo de la femme Hutu au milieu d’un bric-à-brac de casseroles, de chiffons, et de paniers. L’inconnue lui avait conseillé de se dissimuler sous les chiffons afin de ne pas être repérée. Dans l’exploration de ce tas de fripes, couvertures ou autres elle avait aperçu un morceau de tissu jaune et marron qui lui était familier. C’était l’œuvre artisanale de sa mère, appelée fièrement poupée, réalisée en un morceau d’étoffe torturé, mis en boule, tire-bouchonné dans tous les sens qui, en y regardant de plus près, pouvait vaguement porter cette appellation, « poupée ». Diane l’avait toujours auprès d’elle pour dormir. Ce Doudou avait une âme, celle de son village, de sa famille et surtout de sa mère. À ce moment précis aucune raison ne l’habitait, c’était le cœur qui commandait et la portait à subtiliser ce trophée de guerre pour le dissimuler sous son tee-shirt espérant que personne ne s’en rendrait compte. 

À leur arrivée à l’école, la femme Hutu l’avait fait descendre très vite de la remorque pour la conduire jusqu’à sœur Thérèse. 

— Qu’est-ce que tu as là-dessous? dit-elle en apercevant la poitrine de l’enfant gonflée sous son tee-shirt? 

Démasquée, la fillette avait dû sortir son trophée.

— C’est à toi? La fillette avait fait un signe de dénégation de la tête. Ça te plaît? Un signe d’affirmation et la femme avait dit : prends-le et viens vite.

Une main de Diane agrippait celle de sa bienfaitrice et l’autre tenait sa poupée de chiffon par un pied. Symboliquement, les deux rescapées du massacre avaient la tête à l’envers. Ce bout de chiffon en forme de poupée semblait soudain prendre vie et devenir la compagne d’infortune de l’enfant, partenaire d’un jeu qui avait mal tourné.

Sœur Thérèse les avait accueillies avec beaucoup de douceur. La femme Hutu avait simplement dit qu’elle avait trouvé cette enfant perdue sans aucune autre explication. Elle avait surtout dit : « vous ne m’avez jamais vue, vous ne savez rien! »

Sœur Thérèse connaissait tout des déchirements de ce pays, elle avait compris et il n’était pas question de mettre en danger une femme qui avait fait preuve d’humanité dans un élan de courage qui tranchait avec la lâcheté ambiante.

— Ne vous inquiétez pas, c’est moi qui ai trouvé cette jolie petite fille. Je vais m’en occuper et trouverai un moyen pour l’amener à l’orphelinat de Kigali car je ne peux pas la garder ici!

Dès lors Diane, enfant intelligente, avait compris qu’elle était devenue un produit à mettre en rayon, à placer sur les étagères d’une institution, et à enfermer dans un placard administratif verrouillé par des lois strictes et inadaptées. Elle était vivante certes mais comment allait-elle pouvoir construire sa vie... vers quel avenir cet événement tragique allait-il la projeter?

La nuit passée sur une couverture à même le sol dans la classe avait été agitée pour Diane. Elle s’était accrochée à sa poupée comme à une bouée de sauvetage mais elle avait dérivé vers des horizons de détresse peuplée de cauchemars devenus sombre réalité.

Au matin, sœur Thérèse était venue la chercher pour la conduire à l’extérieur de l’école. Elle lui avait donné une banane et un morceau de pain pour petit-déjeuner et l’avait fait asseoir sur un banc en attendant la venue du Père Bertrand chargé de l’emmener dans sa camionnette à l’orphelinat de Kigali, la capitale du Rwanda.

— Tu verras, tu seras bien... Tu vas te faire des amis, tu vas apprendre à lire et à écrire, on va bien s’occuper de toi.

Tu seras bien! Cette phrase facile, passe-partout, se voulait rassurante mais Diane savait que ce n’était pas la formule magique qui allait combler ce grand trou que la barbarie des hommes avait creusé en elle, laissant un vide immense que rien ni personne n’arriverait à combler. De toute façon, elle souhaitait quitter très vite cet endroit où le familier si précieux était devenu insupportable et hostile. Comment se fait-il qu’en un rien de temps tout bascule ainsi. Qu’avaient-ils fait, sa famille, son village et sa petite chèvre dont elle s’occupait avec tendresse pour que des hommes, ses semblables, puissent être aussi haineux et violents? C’est quelque chose qu’on allait lui expliquer plus tard mais que, pour l’instant, l’enfant ne comprenait pas.

Le père Bertrand était arrivé avec son pick-up, l’allure bonhomme, rondouillard, la tête en boule sur laquelle les cheveux étaient en exode depuis longtemps. Chez lui, la tonsure était devenue débroussailleuse, nivelant son crâne pour céder la place à un visage avenant traversé d’un franc sourire quadrillé de dents du bonheur larges et avancées.

— Ah! Voilà notre petite miraculée! avait-il dit d’un ton compassionnel et bienveillant.

De quel miracle parlait-il? Celui d’être la seule survivante d’un effroyable massacre... celui d’être encore debout dans ce monde inhumain alors qu’elle était détruite à l’intérieur?

Non!, Diane ne croyait à aucun miracle. Mais maintenant elle n’avait plus le choix, il lui fallait suivre ce qu’il lui restait de destin et le confier à ce brave homme au regard chaleureux.

— Viens, petite, tu vas monter dans la voiture pendant que je charge des marchandises à l’arrière. Sœur Thérèse l’avait aidée à se placer sur le siège à côté du conducteur et l’avait arrimée en bouclant la ceinture sur son petit corps gracile. Elle ressemblait ainsi à un petit papillon épinglé à une planche de collection. Sœur Thérèse lui fit un gros baiser appuyé sur la joue en lui disant : « va, mon enfant, je prierai pour toi ». Et le petit papillon s’en est allé abandonnant son cocon, mais sans prendre son envol car il avait les ailes brisées.

Sœur Thérèse avait recommandé au Père Bertrand de faire très attention. La grosse vague de folie était passée mais il restait encore des petits groupes actifs postés en des endroits inattendus.

Au bout de quelques kilomètres de soubresauts et de secousses sur une piste poussiéreuse la route leur avait été barrée par un groupe de Hutus armés jusqu’aux dents. En les apercevant le Père avait eu le temps de dire à Diane de faire comme si elle dormait. Le Père Bertrand était d’origine belge; installé au Rwanda depuis longtemps, il était une figure locale connue, soignant les gens et imposant le respect. Devant le danger il avait pris la parole en premier pour expliquer aux Hutus qu’il transportait des médicaments jusqu’au centre de soins de Kigali.

— Et ce médicament-là, c’est pas un « cafard », avait dit le guerrier Hutu en désignant Diane. (Cafard était le nom que donnaient les guerriers Hutus pour désigner les Tutsis). 

— Bien sûr que non! C’est la fille d’un de mes amis Hutu; je l’emmène au centre de soins car elle est très malade, je crains qu’elle ne soit contagieuse. 

À ce mot prononcé l’homme Hutu avait eu un mouvement de recul et avait dit « Passez... vite »!

Le père Bertrand et sa petite protégée étaient enfin arrivés à Kigali. Il était entré dans une cour où se trouvaient plusieurs bâtiments à vocation humanitaire et sociale. Il y avait là un centre de soins, une école, un orphelinat et une chapelle. En apparence il n’y avait pas âme qui vive en ce lieu. Mais tout se passait à l’intérieur des bâtiments. Trois jours auparavant les Hutus avaient attaqué l’orphelinat et tué presque tous les enfants Tutsis qui s’y trouvaient. Il fallait éliminer la graine de Tutsi afin qu’elle ne puisse pas se reproduire. Heureusement, grâce à la présence d’esprit et au sang froid de Sœur Sophia, une Italienne qui ne se laissait pas impressionner, sept d’entre eux avaient pu être sauvés. Depuis ils étaient restés prostrés dans une pièce, mutiques, traumatisés à vie par ces bruits violents qu’ils avaient entendus et qui resteraient pour toujours dans leur mémoire, enkystés dans leur hippocampe à jamais, le fracas des armes et les cris des enfants assassinés. Ce n’est que quatre mois plus tard, lorsque les exactions s’étaient enfin calmées, que la vie, dans cet orphelinat, s’était un peu ranimée, avec la réouverture de l’école et la cour retrouvant les jeux des enfants. 

Sœur Sophia, qui avait aperçu le pick-up s’était avancée pour aider le père Bertrand à décharger les produits qu’il avait placés à l’arrière. C’était pour la plupart des plantes médicinales que l’on ne trouvait que dans certaines régions de montagne et que la population cueillait à son intention en échange de quelques pièces ou billets. La médecine occidentale était bien intégrée au Rwanda mais la médecine douce par les plantes était toujours enracinée dans les habitudes et les esprits. Les responsables du centre de soins dont faisait partie le père Bertrand respectaient cette science et la prescrivaient souvent en traitement complémentaire sous forme de potions, lotions, tisanes, cataplasmes...

Il y avait aussi d’autres trésors sur le plateau du pick-up, comme des régimes de bananes car dans les plaines qui bordent les montagnes il y a des bananeraies en nombre.

Mais il y avait surtout à l’avant du véhicule le petit papillon effrayé qui aurait bien voulu retourner dans sa chrysalide.

— Ah! voilà notre petite invitée, dit Sœur Sophia en s’approchant de Diane pour lui déboucler sa ceinture. Elle avait levé l’enfant sous les bras pour l’aider à sauter de la voiture.

— Dis donc, tu es légère comme une plume!...

— Évidemment, avait pensé Diane, je suis pleine de vide, le vide, ça ne pèse rien! 

— Il va falloir te remplumer!... Les plumes, lorsqu’elles sont arrachées ne repoussent plus, on est nu pour toujours, s’était dit la fillette. 

— Allez, viens dans mon bureau je vais m’occuper de toi.

Auparavant, en aparté, le Père Bertrand l’avait informée des événements tragiques qu’avait vécus l’enfant et des circonstances qui l’avait amené à la prendre en charge pour la lui confier.

Arrivées dans le bureau, Sœur Sophia avait fait asseoir Diane sur une chaise en face d’elle et ouvert un dossier. 

Diane se tenait ramassée sur sa chaise, le corps noué, jambes ballantes, la tête penchée enchâssée dans ses épaules repliées, les bras tendus, les mains comme soudées l’une à l’autre et accrochées à ses genoux.

— Détends-toi mon enfant, nous sommes là pour t’aider. 

— Tu t’appelles Diane, Diane comment? 

— Je sais pas. 

— Essaye de te souvenir... tes parents... ils s’appelaient comment? 

— Je sais pas. 

— Tu as quel âge? 

— Je sais pas. 

Sœur Sophia avait compris qu’elle n’obtiendrait rien de l’enfant. Soit elle ne se souvenait pas, soit elle faisait un blocage psychologique, soit elle refusait de se livrer à des humains car elle avait perdu toute confiance en eux. Par ailleurs, les recherches sur des registres d’état civil étaient inutiles, les déclarations d’état civil à la naissance n’étant pas obligatoires. 

La religieuse s’était résignée. Il fallait s’adapter aux événements et à la situation présente. À l’image d’un sculpteur qui façonne l’argile pour donner vie à une statue, elle allait essayer de dresser un portrait administratif s’approchant le plus possible de l’aspect physique de Diane et de la personnalité qu’elle devinait en elle. Même si la fillette ne parlait pas beaucoup, ses silences et ses attitudes étaient éloquents face à quelqu’un habitué aux comportements des enfants.

— On t’a recueillie pas loin d’une forêt; tu aimes la forêt? 

— Oh ouiiiii...! 

— Bien, alors, désormais, si tu le veux bien, tu t’appelleras : « Diane Delaforêt ». Cela te convient-il? 

La fillette avait hoché la tête en signe d’assentiment. 

— En ce qui concerne ton âge, tu es grande... je t’attribue 9 ans... ça va? 

Même approbation de la part de la susnommée Diane Delaforêt. 9 ans étaient préférables à 7 ou 8, c’était du temps gagné sur l’accession à la majorité et la libération de la place à l’orphelinat.

— As-tu de la famille au Rwanda, des oncles, des tantes, des cousins? 

— Oui, mais ils sont tous morts! 

— Et, à l’étranger, ou en Europe, Belgique, Allemagne, Angleterre, France? 

Après un signe de dénégation de la tête de Diane, les yeux baissés, Sœur Sophia avait inscrit : « SANS FAMILLE ». Le statut de l’enfant était fixé, figé sur la froideur du papier pour toujours, elle était seule... seule au monde.

— Sais-tu lire et écrire? avait poursuivi Sœur Sophia. Diane s’était redressée, abandonnant son attitude repliée, pour prononcer un oui clair et bien timbré. Ce changement d’attitude soudain avait dénoncé son goût pour l’accès au savoir et Sœur Sophia en avait pris bonne note.

— Comment as-tu appris? 

— C’est un monsieur qui nous faisait l’école au village. 

Probablement un bénévole humanitaire qui a payé de sa vie son engagement pour les autres avait pensé Sœur Sophia, puis elle avait poursuivi son entretien : 

— Bon, eh bien voilà! tu vas rester avec nous. Ici, tu verras, tu seras bien..., tu es à l’abri, tu ne risques rien, tu vas te faire des petits camarades. Ils sont tous dans la même situation que toi, ils ont souffert eux aussi; ils partageront ta souffrance et tu partageras la leur. Tous ensemble vous serez plus forts pour comprendre et accepter; ils sont très gentils.

Sœur Sophia n’avait pas parlé du massacre dans lequel Diane venait d’être plongée brutalement et où elle s’était noyée dans la douleur. Depuis le temps qu’elle était confrontée à ces cas tragiques elle avait acquis une expérience qui la plaçait à l’égal d’une psychologue ou d’une pédopsychiatre. Elle comptait sur la thérapie de groupe. Les enfants entre eux parlaient spontanément de leur propre expérience; d’autres qui étaient en réserve parvenaient à se livrer car ils pensaient à juste titre que ce qu’ils ressentaient serait mieux compris par ceux qui avaient vécu la même chose qu’eux. C’est à ce moment-là que Sœur Sophia se fondait dans le groupe et discutait avec eux, avec les mêmes expressions de langage, la même logique naïve, et elle leur donnait des explications simples. Deux clans opposés, la prise du pouvoir en alternance et les massacres qui en découlaient à chaque fois. Elle leur expliquait aussi que dans tous les pays où la démocratie n’existe pas, la suprématie du pouvoir conduisait souvent à des actes extrêmes. Elle leur expliquait alors en termes simples que dans un régime démocratique le peuple est consulté et participe aux décisions du gouvernement. Ces explications entraînaient de grandes discussions et des questions auxquelles Sœur Sophia essayait de répondre en respectant les bonnes règles de la neutralité et sans faire de prosélytisme. 

Au fur et à mesure de ces débats les enfants se reconstruisaient et réagissaient. Des garçons voulaient devenir ministres pour instaurer une vraie démocratie dans leur pays, des filles voulaient apprendre à faire l’école pour inculquer aux enfants les valeurs de la démocratie, et d’autres voulaient fuir le pays, aller ailleurs, dans un pays des droits de l’homme où on applique le principe « liberté, égalité, fraternité ». Diane faisait partie de cette dernière catégorie.

À la fin de l’entretien, Sœur Sophia lui avait dit : 

— Tu vas aller te laver et on te donnera des vêtements propres. Tu donneras aussi ta poupée à laver avec tes vêtements. 

Diane avait eu alors une réaction animale et avait serré très fort ce bout de chiffon contre sa poitrine pour montrer qu’elle ne voulait pas s’en séparer. C’était tout ce qu’il lui restait de son identité de petite fille heureuse vivant avec sa famille et sa petite chèvre au pied de la colline. Dans ce tissu, il y avait les souvenirs mais surtout les odeurs. L’odeur de la forêt, du bois qui brûle sous la marmite qui clapote et exhale les parfums uniques de la cuisine de sa mère aux saveurs incomparables, de sa petite chèvre qui allait toujours fourrer son museau dans une plante qui sentait l’anis. La religieuse avait parfaitement compris et ne voulait pas déposséder l’enfant de ce seul trésor de réconfort. 

— D’accord, garde-la, cela ne me pose aucun problème.

Simplement, la religieuse avait inscrit en grosses lettres au bas de son dossier : « enfant intelligente et sensible »!

Il avait fallu de longs mois à Diane pour emprunter un chemin parallèle à celui de la souffrance. « Ce qui ne tue pas rend plus fort ». Foutaise! Baliverne de psychologue de comptoir! Cette phrase de Nietzsche, devenue cliché, assaisonnant tous les plats, servie dans les débats philosophiques de Bobos avides de références culturelles, n’était que théorie hypothétique. Comment aurait-elle pu être plus forte alors qu’elle était amputée de ses racines? Ceux que la société qualifie d’intellectuels peuvent raconter leurs « salades », elle savait... elle..., qu’elle était mutilée pour toujours, infirme de la vie. Mais le jour où elle avait enfin trouvé une béquille pour la conduire sur une autre voie, elle avait fait un énorme progrès. Elle était allée voir Sœur Sophia, lui avait tendu sa poupée en lui disant :

— Maintenant on peut la laver!... 

Elle avait treize ans.

Dans sa tête d’adolescente mature elle avait fait un long chemin. Elle en était arrivée peu à peu à sortir de sa chrysalide, s’extraire de l’état fœtal dans lequel elle s’était réfugiée, sécher ses ailes encore humides des larmes qu’elle avait versées et s’essayer à voler vers d’autres horizons, portée par un espoir naissant.

Maya

Pendant cette longue évolution, Diane avait beaucoup parlé avec Maya une petite Rwandaise qui n’était pas de son village mais qui se retrouvait dans la même situation, perdue dans le chaos ambiant. Son cheminement vers l’orphelinat avait été différent de celui de Diane. C’est sa propre force d’âme et sa volonté farouche de s’accrocher à la vie qui l’avaient conduite en ce refuge. 

Son village avait été attaqué par les Hutus, les habitants s’étaient enfuis mais, rattrapés, ils s’étaient tous fait assassiner. Maya courait devant sa mère, lorsque celle-ci lui était tombée dessus, mortellement atteinte par l’arme ennemie. L’enfant avait eu la présence d’esprit et surtout le courage de rester là, sans bouger, sous le cadavre de sa mère, engloutie dans son corps, protégée par elle comme lorsqu’elle était dans son ventre. La ruse avait fonctionné, elle n’avait pas été repérée. Elle avait entendu s’éloigner le bruit des armes et les cris des sauvages meurtriers. Elle avait attendu la nuit pour s’extraire de sa couverture de chair qui n’avait plus la douceur de la vie mais la froideur de la mort. Ses larmes qu’elle ne pouvait plus contenir se déversaient sur le corps de sa mère. Un dernier baiser, et elle l’avait quittée, meurtrie mais déterminée à vivre pour narguer un jour ces exterminateurs de vie. Elle avait marché toute la nuit surveillant tous les bruits, toutes les lueurs, pour se cacher et ne pas se faire repérer. Elle était arrivée à Kigali. C’était éclairé et elle voyait des hommes armés, en faction, surveillant toute proie susceptible de se déplacer furtivement dans l’ombre. Elle voyait aussi des groupes d’hommes autour de femmes nues qu’ils avaient séquestrées et qu’ils violaient avec outrance dans des gestes ignobles et avilissants. Cela faisait beaucoup pour les yeux et l’esprit d’une fillette qui, hier encore, jouait à la maman avec sa poupée et ses petites camarades. Mais les hommes, ivres de débauche, transcendés de délires sexuels, n’avaient prêté aucune attention à ce qui se passait autour d’eux et Maya avait pu cheminer jusqu’à l’orphelinat. Elle avait réussi à se glisser sous le bâtiment par un trou qu’elle avait repéré sous les fondations.

Au lever du jour, les Hutus brandissant leurs armes étaient repartis à la chasse aux Tutsis. Ils s’étaient dirigés vers l’orphelinat et, après en avoir forcé les portes, avaient surgi brutalement pour tuer tous les orphelins Tutsis. Sœur Sophia, toujours réactive, avait eu le temps d’en faire descendre six par une trappe donnant sous le plancher de la maison. C’est en cet endroit qu’ils avaient retrouvé Maya. Au-dessus de leur cachette ils avaient entendu le vacarme de l’invasion barbare. Sœur Sophia avait eu le temps d’avancer un prie-Dieu pour masquer la trappe et les Hutus l’avaient trouvée seule, agenouillée, priant devant son missel ouvert. Elle les avait regardés froidement et, un index pointé vers le ciel, leur avait dit : « Dieu vous regarde »! Croyance... superstition...? Les hommes étaient repartis aussitôt. 

Une fois le danger passé, lorsque Sœur Sophia avait ouvert la trappe. Il y avait, dans le trou, une candidate supplémentaire à la vie, Maya, qui, plus tard, s’était trouvé des affinités avec Diane, plus jeune de deux ans, qu’elle considérait comme sa petite sœur.

Mais, à l’inverse de Diane, Maya n’était pas seule au monde, elle avait de la famille en Belgique. À l’occasion d’un conflit précédent, la sœur aînée de sa mère avait émigré avec toute sa famille vers le pays des frites où ils avaient facilement obtenu l’asile politique, la Belgique ayant été, après l’Allemagne, le pays colonisateur de 1920 à 1961, année où fut proclamée la première république du Rwanda. 

Sœur Sophia, après maintes recherches et interventions auprès des autorités, était parvenue à obtenir les coordonnées de la famille de Maya. Les démarches s’étaient éternisées, laissant l’orpheline sur des charbons ardents pendant une longue période, en attente d’une réponse favorable à son entrée dans le monde civilisé. 

Enfin la réponse était arrivée. Pour Maya, elle prenait la forme d’un pansement étoilé de petites lumières. Sa Tante Lili voulait bien l’accueillir en Belgique, dans son foyer à Tournai, une petite ville tout près de la frontière française.

Sœur Sophia, qui avait longuement discuté avec la Tante Lili, lui avait dit : « Tu verras, tuseras bien! » 

Elle était heureuse, mais ne pouvait s’empêcher de penser à sa grande amie Diane qui allait rester là, une nouvelle fois seule, abandonnée. Elles s’étaient trouvées, unies dans une même douleur, alliées dans un sentiment commun de profonde détresse, et avaient noué un lien très fort. Elles s’étaient fait la courte échelle pour arriver à se reconstruire mais c’est souvent Maya, plus âgée, plus forte, moins sensible, qui disposait les barreaux sur lesquels prendre appui pour gravir les échelons de la liberté.

Face à Sœur Sophia qui venait de lui annoncer la nouvelle, Maya était restée sans voix, le visage dans les mains, et quelques soubresauts secouant ses épaules; puis elle s’était brusquement retournée vers Diane et, sans la regarder, car elle avait honte de sa bonne fortune, elle s’était jetée dans ses bras en lui disant : 

— Ne t’en fais pas, je vais demander à ma Tante Lili si elle peut t’accueillir aussi... tu es ma petite sœur!

Très émue, Sœur Sophia avait mis tout de suite les choses au point afin de ne pas entretenir de faux espoirs. 

— Tu sais, Maya, ta tante n’est plus très jeune, elle a eu cinq enfants dont un qui est toujours à la maison. Elle a de faibles ressources. Ton oncle Juju qui travaillait aux espaces verts de la mairie est maintenant retraité et ta tante fait encore des ménages dans les locaux municipaux pour arrondir les fins de mois. Je ne pense pas qu’elle puisse accueillir Diane. Ce serait une trop lourde charge pour le ménage. 

— Ne sois pas triste à cause de moi, on s’écrira! avait dit Diane en essayant, sans y parvenir, de donner un peu de conviction à ses propos. 

— Je crois vous avoir déjà parlé de la possibilité d’aller en Europe dans des familles d’accueil qui se proposent bénévolement d’accueillir des enfants comme vous. Peut-être un jour on recevra une bonne nouvelle!

Sœur Sophia avait fait cette réflexion pour préserver l’espoir d’une ouverture possible en faveur de Diane. Mais elle connaissait bien le problème; les Occidentaux sont plutôt en demande d’adoption. Ils veulent un enfant jeune, babillant, souriant, et qui ne traîne pas derrière lui des bagages de solitude, de douleur et d’incompétence au bonheur. Le type de contrat dont avait parlé Sœur Sophia était très peu engagé. Personne ne voulait d’un fond de stock ni d’une marchandise cabossée. Mais Sœur Sophia avait la foi chevillée à l’âme et, malgré toute la difficulté du problème, elle espérait toujours.

Le grand jour de la nouvelle aventure était arrivé un mois plus tard. Tout avait été arrangé entre les ambassades du Rwanda et de la Belgique. Maya disposait de tous les papiers officiels pour devenir citoyenne européenne. Le père Bertrand était venu la chercher pour la conduire à l’aéroport de Kigali. Elle avait fait des adieux déchirants à Sœur Sophia. Puis elle avait embrassé chaleureusement tous les membres et enfants de l’orphelinat et avait eu beaucoup du mal à rompre son étreinte avec Diane. On lui avait fourni un petit sac à dos qu’elle emportait sur ses épaules. Il était léger par les affaires qu’il contenait mais lourd de souvenirs noirs et douloureux. Il avait cependant sa charge positive : les liens forts qu’elle avait créés avec tous les gens qui gravitaient autour de l’orphelinat, ses petits camarades, Sœur Sophia qui l’avait guidée tout au long de son chemin et grande instigatrice de son départ pour la liberté et surtout l’amitié de Diane qui prenait beaucoup de place dans le sac à souvenirs. 

Ensuite c’est toute une chaîne humaine bien huilée qui s’était mise en œuvre pour réceptionner, accompagner, transférer l’enfant d’un point à un autre pour qu’au bout de son périple elle se retrouve débarquée à la gare de Lille, à 19 km de Tournai, où l’attendaient sa Tante Lili, son oncle Juju, et son cousin Colbert. La question peut se poser de savoir pourquoi Lili et Juju avaient infligé ce prénom à leur fils cadet. Eux-mêmes n’avaient aucune explication à fournir. Il serait objectif de penser qu’une mauvaise prononciation de Norbert ait pu engendrer ce patronyme célèbre devenu par la magie de la petite histoire un prénom « franco-rwandais ».

Maya ne connaissait pas la sœur de sa mère car elle n’était pas née avant leur émigration en Belgique mais elle savait qu’elle les reconnaîtrait forcément parmi les chtis, malgré la mixité de la population. Elle les avait identifiés tout de suite sur le quai; trois personnes alignées en rang d’oignons qui dévisageaient attentivement tous les voyageurs. En premier lieu, la Tante Lili, robe à fleurs s’évasant sous les formes rebondies de son postérieur, le visage anxieux contenant son émotion, l’oncle Juju, costume gris et cravate bleue, impassible, les cheveux blancs et la barbe d’un sage, puis une asperge de deux mètres, baskets aux pieds et short flottant lui caressant les mollets, le surintendant Colbert. Il avait des impatiences dans les jambes, frétillant sur ses pieds. On s’attendait presque à le voir sortir un ballon d’entre ses jambes, dribbler le long du quai et faire un panier par-dessus les panneaux de la SNCF. 

Lili se précipita vers sa nièce : 

— Je t’aurais reconnue entre mille, tu es tout le portrait de ta mère!

Puis ce fut la formalité des embrassades, chaleureuses pour Lili, plus réservées pour Juju et Colbert. Maya avait compris instinctivement un principe : « avoir connu l’enfer ne lui ouvrait pas forcément les portes du paradis ». 

L’accompagnatrice avait demandé à Lili toutes les pièces justificatives afférentes à la garde de Maya et, en échange, elle lui confia le dossier administratif à remettre au consulat via la mairie. Il fallait officialiser le dossier par des signatures, des sceaux, des tampons, etc.

Après les salutations d’usage Maya et sa famille s’étaient dirigées vers la sortie de la gare. Une vieille Renault espace les attendait sur le parking. Le bleu métallisé de sa couleur d’origine s’était transformé en gris lavasse, moiré en certains endroits selon le degré d’usure de la peinture. Maya avait pris place à l’arrière du véhicule, à côté de son cousin basketteur. Pendant tout le trajet, cet athlète en puissance avait malaxé entre ses grandes mains un ballon trouvé sous la banquette de la voiture. De temps en temps il le faisait tourner sur le bout de son index en regardant sa cousine d’un petit air supérieur. Maya n’accordait aucun intérêt à cette démonstration de vanité, elle commençait à être inquiète sur son avenir au sein de sa famille.

Après trente minutes de trajet pendant lequel aucun mot important n’avait été prononcé ils étaient arrivés au pied d’un immeuble HLM de quatre étages dans la banlieue de Tournai. 

L’appartement de Tante Lili, un F4 au deuxième étage, était tout à fait convenable et bien exposé. Une chambre pour les parents, une chambre pour les trois filles, une pour les deux garçons, une petite cuisine et un séjour aux larges baies vitrées le composaient. Maya croyait être descendue dans un hôtel cinq étoiles tellement elle était peu habituée à un tel confort.

— Tu prendras la chambre des filles, lui avait dit Tante Lili. 

— Oui, mais il va falloir qu’elle travaille car nous n’avons pas d’argent pour la nourrir! avait dit alors, à brûle-pourpoint, l’oncle Juju. 

— Mais qu’est-ce que tu racontes? Tu ferais mieux de te taire « vieil homme »!

Juju avait cinq ans de plus que Lili et, chaque fois qu’il voulait s’opposer aux décisions de sa femme, elle le traitait de « vieil homme », manière de lui rabaisser un peu son caquet.

— Je nourrirai la fille de ma sœur avec l’argent que je gagne... en faisant des ménages. Et je ferai des heures supplémentaires s’il le faut! Et tu n’as rien à dire!

Juju n’avait rien ajouté. Il savait que lorsque Lili était dans cet état réactif électrique il ne fallait plus rien dire, sinon c’était l’escalade de mots blessants que l’on ne pensait même pas.

Maya se sentait mal à l’aise. Le pansement que Sœur Sophia avait appliqué sur sa plaie, le jour où elle lui avait annoncé son départ chez sa tante, commençait à se décoller. Elle restait les bras ballants, elle avait envie de pleurer. La mort lui avait fait l’épargne de sa vie jadis, aujourd’hui elle allait devoir la payer. Dans le monde civilisé on ne se bat pas avec des armes de sauvages mais avec des mots tranchants comme des couperets. 

— Viens ma fille, je vais te montrer ta chambre, dit Lili en insistant bien sur le mot « fille »!

Elles entrèrent toutes deux dans la chambre et Lili referma la porte. 

— Ne fais pas attention à ce que dit ton oncle; il n’est pas méchant, seulement, il ne se rend pas compte, il est vieux maintenant. 

— Mais, Tante Lili, je veux bien travailler moi. 

— Ah! mais veux-tu bien arrêter de dire une chose pareille! Ici les enfants ne travaillent pas! Tu iras à l’école d’abord. Demain nous irons voir la Directrice de l’école où je fais les ménages. Je la connais bien, nous lui demanderons conseil.

La première nuit de Maya passée en Belgique, dans son hôtel soudainement devenu sans étoile, fut un mélange de déception, d’angoisse, de sentiment d’instabilité et de perspectives d’avenir compromises. Malgré tout, la fatigue du voyage était parvenue à éteindre ses feux de détresse et elle avait pu dormir un peu.

Le lendemain, au petit-déjeuner, Maya n’avait pas faim. Il y avait pourtant un délicieux petit-déjeuner; du chocolat au lait, du pain, du beurre et de la confiture, tout ce qu’elle aimait, mais après ce que lui avait dit l’oncle Juju elle avait l’impression de manger le pain des autres. Elle préférait s’abstenir. Il avait fallu le ton impératif de Tante Lili pour la convaincre de manger quelques bouchées. Ah! Mais je ne veux pas de ça chez moi! Regarde ce grand dadais de Colbert tout ce qu’il avale. Toi aussi tu dois manger, devenir grande et forte pour, plus tard, travailler, te marier, avoir des enfants. Allez, mange car nous avons des choses à faire aujourd’hui toutes les deux.

Face à ce ton familièrement incitatif Maya avait senti qu’il fallait qu’elle franchisse la barrière de ses états d’âme pour avancer avec le soutien de sa Tante Lili contre vents et marées. 

Après de brefs préparatifs, les deux femmes étaient parties vers l’école pour rencontrer, avant la rentrée des élèves, la Directrice Madame Leman. Cette personne était très chaleureuse, ouverte et à l’écoute des autres. Elle connaissait bien Lili et l’avait félicitée pour sa générosité et son courage d’avoir accueilli Maya. Elle l’avait assurée de son soutien. 

— Je remarque que votre nièce fait la même taille que ma fille l’année dernière. Si cela peut vous aider je vous donnerai tous ses vêtements. Elle ne peut plus les porter elle a trop grandi. 

— C’est vraiment gentil, je vous en remercie, avait dit Lili. Par ailleurs, j’étais venue vous voir pour bénéficier de vos conseils sur son orientation scolaire.