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Que va devenir la gravure du diabolique Félicien Rops, Celle qui fait celle qui lit Musset, objet d’une saisie judiciaire ? En remontant le temps et la Meuse, vous rencontrerez d’autres peintres, Henri Bles et Joaquim Patenier du côté de Bouvignes et Dinant, des écrivains tels Walt Whitman ou Samuel Beckett, Emily Dickinson ou Gustave Flaubert. Vous croiserez au passage Jean-Luc Godard, Jacques Brel ou Bob Dylan. Au fil de ces quatorze nouvelles, Alain Dantinne promène son lecteur ici et ailleurs, dans l’Entre-Sambre-et-Meuse ou au bord de la Semois, vous invite à Paliseul pour un dîner d’adoration ou vous entraîne dans des paysages plus lointains, au Congo (au temps du Zaïre), en Espagne, en Écosse si ce n’est dans les pas du jeune Pablo Neruda au Chili. Des années septante à aujourd’hui, ces nouvelles reviennent, non sans humour quelquefois, sur des situations politiques ou des aventures plus personnelles ; elles témoignent d’un idéal de vagabondage et d’insoumission au travers des soubresauts de la société ou d’un questionnement plus intime.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Alain Dantinne vit dans le Namurois. Professeur de lettres et de philosophie, il anime aujourd’hui des ateliers philo pour adolescents. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages, dont
Hygiène de l’intestin (Labor) et
Petit catéchisme à l’usage des désenchantés (Finitude). En 2014, il a publié
La Promesse d’Almache dans la collection « Plumes du coq ».
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Seitenzahl: 151
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Vie et mort de saint Tercorère le Maudit
Une gravure satanique
Le Baron relevait son courrier au Bar de l’Europe. Ce n’était pas sa taverne préférée, mais il y goûtait le calme d’une fin de matinée. Il commandait le plus souvent une Chimay, la seule bière trappiste qui se trouvait à la carte de l’établissement. Il prenait le temps de répondre à quelques lettres d’amis et si Noisette, sa compagne, était de garde au journal, il se commandait un tartare vers midi. Il appréciait la discrétion de Gilles, le serveur, un barman nantais arborant une moustache et un bégaiement comme on n’en fait plus. On le laissait écrire tranquillement, la patronne baissait légèrement la radio quand il s’installait. On sympathiserait à moins. Il ne fallait pas lui parler trop tôt dans la journée, son moment préféré, celui des confidences ou des extravagances, c’était le crépuscule, ou mieux la pénombre, quand de gros nuages inquiétants s’accumulaient au seuil d’une nuit noire. Il passait déposer son courrier au bureau de poste en début d’après-midi, après la pause des employés. Pour cet homme si imprévisible, depuis presque deux ans, c’était le rituel.
Le hasard avait souvent guidé sa vie nonchalante. Il était arrivé à Lorient en suivant cette jeune fille diplômée d’une grande école de journalisme. Elle fut engagée à La Liberté du Morbihan pour couvrir les élections présidentielles. Au lendemain du second succès de François Mitterrand, elle vit son contrat prolongé comme secrétaire de rédaction. Le Baron prit dès lors quelques habitudes, il finit par intégrer le paysage citadin.
Entre quatorze et quinze heures, il regagnait son gourbi du boulevard Franchet d’Espèrey. Une petite mansarde, choisie dans l’urgence, louée provisoirement et qu’ils occupaient depuis des mois. Il s’y sentait bien un jour sur deux, s’allongeait si les maux de tête l’empêchaient de lire ou d’écrire. Il savait combien la vie est incurable. Devenu familier de Georges Perros ou d’Henri Thomas, il attendait la publication de quelques poèmes chez un éditeur de province. À la chute du jour, il lui fallait sortir, c’était une nécessité. Un vrai chat de gouttière.
Il se rendait à L’Hippodrome, un bar tenu par Bruno, le nec plus ultra de la mauvaise société bretonne. Le premier soir, Bruno lui avait demandé :
— Tu viens de Paris ?
— Tu connais Amar ! avait-il répondu les yeux dans les yeux.
— Rue de l’Échiquier ?
— Tout juste !
Et ils ont bu comme dix Polacks.
Quand il quittait Bruno, il se rendait généralement au Café du Port, chez Patrick, où il avait son ardoise. Comme partout d’ailleurs. Au début du mois, il réglait avec la carte bleue de Noisette. Le bistrot était ouvert jusqu’à minuit, mais il n’était pas rare de voir le patron fermer les tentures pour ne garder que quelques habitués, des marins parlant breton et ne consommant guère de limonade.
Certains jours, il partait boire le coup à Port-Louis, de l’autre côté de la baie. Un soir, comme il avait raté la dernière navette, les marins l’avaient ramené au port de Keroman à bord d’une pinasse sardinière, puis tout ce petit monde était monté au bar de Patrick. Des sous-mariniers, devant appareiller le lendemain, profitaient de leur dernière nuit en surface pour faire un plein de Chouchen. Pêcheurs et militaires ne firent jamais bon ménage, une bagarre éclata comme il se doit. Le Baron se souvint qu’il fut juriste autrefois et voulut régler ce conflit maritime. Mal lui en prit, dans la bousculade qui suivit, il heurta le marbre d’une table et chuta dans des abîmes de bistrot. Dans le désordre de la tempête, Gauguin et Bernard, deux piliers du bouge, le relevèrent, Patrick appela les secours et le troquet se vida fissa. L’ambulance emmena le Baron à l’hôpital du Scorff.
Daniel Abitbol reçut, un trente et un décembre, une lettre de Vincent. Celui-ci lui racontait les deux semaines qu’il passa à l’hôpital de Lorient avant de se voir transférer dans un centre de revalidation à Vannes pour entamer sa rééducation. L’expression fit sourire le lecteur de la missive : « Tiens, se demanda-t-il, Vincent aurait-il été un jour éduqué ? » Une nouvelle fois, le trimard s’adressait à son jeune ami pour le solliciter, il s’agissait dans l’urgence de régler son dossier à la société d’assurance mutuelle belge avant… la fin de l’année. Ça ne souffrait aucune discussion et Daniel s’exécuta sur-le-champ. Quand il entra dans les bureaux de Solidaris, il vit les employés, rassemblés autour d’un sapin défraîchi sous des néons blêmes, buvant une vinasse qui, sans doute, pétillait comme du champagne. Une dame très gentiment se détacha du groupe et se pointa au guichet. Consciencieusement, elle prit le lourd dossier du fugitif. Le retard de paiement des cotisations frôlait l’imposture, disons que rien n’avait été versé depuis le départ de Vincent deux ans auparavant. La transaction devait être actée avant minuit, Daniel passa par sa banque et solda en liquide les arriérés. « Tout est en ordre », lui assura la préposée quelque peu givrée. Dont acte ! Rien ne fut en ordre.
Dans sa correspondance, Vincent décrivait la scène haute en couleur. Des sous-mariniers en uniforme qui plongeaient dès le lendemain toisèrent ses amis pêcheurs qui ne leur avaient rien demandé, le ton – si je puis dire – était monté, les Bretons en vinrent aux griefs : combien de filets déchirés, de pêches complètement perdues par leurs stupides manœuvres ? Jamais la Marine nationale ne prenait la peine d’avertir les autorités du port de leurs agissements stratégiques. Les militaires invoquaient, en riant, le secret Défense.
— Un jour, il y aura des morts ! lancèrent les gars du Morbihan.
Les ploucs ricanèrent de toutes leurs sardines. C’en fut trop. Un verre fut cassé volontairement pour répondre à la provocation. Après les invectives vinrent les coups. C’est à ce moment-là que, bon prince, Vincent voulut faire entendre la voix de la raison juridique et passablement avinée, en pure perte et fracas. Bousculé, le Baron heurta dans sa chute un guéridon bancal, il s’est retrouvé à l’hosto, ensuite sur le billard. Quelques vis bien ajustées pour réparer un foutu col du fémur fracturé.
Daniel Abitbol, au contraire de son insaisissable ami, s’était enfermé dans une vie casanière. Seule la contemplation de quelques œuvres audacieuses pouvait apaiser une nostalgie sans remède. Après un passage aux greffes d’un tribunal, il fut engagé comme clerc dans une étude de province. Sans passion, ce Bartleby à la petite semaine copiait et recopiait des actes dépourvus d’intérêt poétique et destinés à l’enregistrement. Il avait bien rêvé devenir un maître du barreau, mais ne put jamais terminer la première année des études de droit. Sans doute ce qui l’attachait au vieil avocat déchu. Mais le copiste était incollable si on le questionnait sur sa passion. Il pouvait parler pendant des heures de son amour pour son Fély, le peintre Félicien Rops.
L’accident du Baron n’était plus qu’une anecdote ancienne quand deux hommes, vêtus d’une gabardine, beige pour le premier, anthracite pour son acolyte, trop bien mis pour ne pas être torves, vinrent, par une trop chaude journée d’été, sonner à la porte de Daniel. D’une voix monocorde, le plus vétuste des intrus demanda à voir Robert Delange. Le clerc, un moment décontenancé, se souvint que « Vincent » n’était qu’une identité d’apparat. En effet, son ami en voulut sa vie durant à ses parents, un père, militant nationaliste éternellement absent, et une mère, oiseau de proie d’une froideur toute laponne. Ce qui le fit détester son prénom de baptême, si l’on peut désigner ainsi le patronyme d’un tel mécréant. « Qu’est-ce que Delange avait encore bien pu commettre ? » se demanda l’employé vétilleux. Rien, justement ! Absolument rien. Il n’avait jamais donné suite aux nombreux recommandés de l’hôpital breton, aux rappels et commandements, ces documents que Daniel, muni d’une procuration, retirait au bureau central de la poste à Namur pour les faire suivre au Boulevard d’Espèrey à Lorient. Aucune facture n’avait jamais été honorée – car il paraît que chez les honnêtes gens on honore les factures – ni par le patient ni par son assurance mutuelle. « À quoi bon alimenter les caisses d’un royaume en déliquescence ? » devait sans doute penser le Baron pour se justifier. La somme, au fil des mois, avait considérément gonflé au point de dépasser largement les deux cent mille francs. Plus d’une année de salaire, pensa Daniel, abasourdi. Pourquoi avait-il accepté que son ami, pistant une jeune journaliste sur les routes de France, se domicilie chez lui ? Par nécessité, c’était la condition pour que Vincent puisse toucher de l’État belge ses allocations d’invalide. Par amitié aussi. Peut-être ? Par incapacité surtout à pouvoir dire non.
Munis d’une copie de l’exploit, les huissiers venaient répertorier les biens à saisir. Une discussion houleuse s’ensuivit. Daniel, comprenant la gravité de la situation, appela, pour se donner contenance face aux rapaces, son ami Luc. Cet avocat, qui devintipso facto son conseil, se déplaça, mais rien n’y fit : la saisie avait été décidée par un jugement, le délai d’appel largement dépassé, il ne restait plus qu’à ergoter sur ce que l’on pouvait garder ou non. Il fallut convoquer le propriétaire du bâtiment qui occupait le cabinet de kinésithérapie du rez-de-chaussée. Il s’agissait du frère de Daniel, et donc aucun contrat de location ne permettait de distinguer l’espace réservé à l’un et à l’autre. L’avocat put faire entendre raison aux sbires du libéralisme ; on exempta de la saisie les agrès du masseur.
Dès lors, le locataire se sentit dépourvu pour contester la prise de tel ou tel objet, il ne pouvait pas prouver en être le possesseur légitime, il aurait dû fournir les factures idoines qu’il ne possédait évidemment pas. À l’état civil de la ville de Namur, Robert Delange était renseigné comme Homme de Lettres. Usurpé ou non, le titre pompeux sauvait de facto la bibliothèque de l’ingénu, enfin… en sauvait les livres et son immense documentation sur le peintre, ami de Baudelaire et des femmes, car les rayonnages, un magnifique meuble en chêne que le clerc tenait de son père, allaient être engloutis dans ce naufrage dans lequel passeraient à la trappe, pêle-mêle, une nouvelle machine à laver, un vieux pétrin ardennais qui lui servait de bureau, un vaisselier en noyer – meuble de famille depuis des générations –, une commode, un scriban, de même que table de salon, lit breton, garde-robe, confiturier, chaises de cuisine, fauteuil relax, chaîne hi-fi, télévision, lampe halogène, four micro-ondes, percolateur, bibelots, cendriers, réveil, cure-dents. Tout l’ameublement d’un petit bourgeois célibataire. Le méticuleux comptable des ventes en viager se voyait déjà dormir sur un matelas posé à même le sol, entouré de ses bouquins d’art et de quelques cartes postales du Cap Fréhel.
Les séides du capital notèrent minutieusement les actifs, suivis de près par le tabellion spolié à son corps défendant. Daniel espéra vainement que les hommes de justice ne s’attacheraient pas aux tableaux. Ils furent tous répertoriés, ceux auxquels il tenait comme les croûtes offertes par quelques amis et dont il se débarrasserait de la sorte bien volontiers. Mais surtout, il les avait vus s’arrêter devant le cadre qui lui tenait à cœur, une eau-forte du Maître pornocrate, achetée dans l’effervescence d’un tout premier salaire. L’ingénu ne sachant pas que la salle des ventes empochait un fort pourcentage dut, dès ses premiers faux pas dans la vie professionnelle, obérer sa seconde rémunération et ainsi de suite… Ce dessin de Félicien Rops, contemporain de ses Sataniques, représentait une jeune femme assise, enfouie dans une longue robe à dentelle noire et surmontée d’un chapeau de bourgeoise tarabiscotée. C’est le titre donné par l’artiste qui produisit l’effet décisif sur l’acheteur :Celle qui fait celle qui lisait Musset. Il ne put s’empêcher de penser à une autrice mondaine. Un ajout minuscule, le monogramme « FR », inscrit à l’encre de Chine dans le coin inférieur gauche, achevait de persuader le propriétaire du caractère original de la gravure.
Après des mois de bureaucratie, la justice se montrait soudain expéditive, le vol légal était programmé pour le lendemain ; le passé judiciaire sulfureux de Robert Delange, ses accointances avec de petites frappes de la mafia locale, exigeait mille précautions, des scellés furent apposés et Daniel fut pour un soir délogé de sa cambuse. Il ne l’entendit pas de cette oreille. Il ruminait une riposte dans la nuit vibrante. On pouvait tout lui prendre mais pas ça, pas sa gravure ! Après avoir imaginé de terribles scénarios, il se résolut à entrer dans le minable restaurant tenu par ses voisins à qui il n’adressait jamais qu’un bonjour fuyant. Il joua cartes sur table, présenta à ce couple d’anciens coloniaux son plan rocambolesque. C’étaient les cartes du diable, battues, rebattues, posées dans le silence de la nuit. Il grimperait dans leur grenier pour rejoindre par les toits la petite lucarne qui donnait dans la minuscule chambre où il logeait ses amis. Il pourrait soulever facilement la vieille tabatière dont on ne fit jamais réparer les charnières. À sa grande surprise, les voisins amusés acceptèrent. Certainement avaient-ils pu observer la venue des huissiers dans l’après-midi et, surtout, ils furent agacés par des hommes bourrus, des déménageurs sans aucun doute, disposant des panneaux interdisant le stationnement devant leur façade afin de garer sans entrave leur tapissière le lendemain. Daniel ne se fit pas prier. Ainsi, dans la lourdeur d’un soir d’été, il joua les funambules invisibles pour regagner son chez-soi interdit. La manœuvre s’avéra plus périlleuse que prévu car un orage s’annonçait, un vent tourbillonnant venait de se lever. Un premier éclair provoqua des reflets luisants sur les toitures, illuminant les bosquets des jardins voisins. Il parvint cependant à se glisser par l’étroite ouverture des combles et sauta sur le matelas de la soupente qu’il réservait aux amis, parfois aux amants. Il descendit de la mansarde au premier étage où se situait son lieu de vie. À ce moment-là, la tourmente redoubla d’intensité. Un nouvel éclair suivi immédiatement d’un violent coup de tonnerre plongea l’appartement dans le noir. Un rapide coup d’œil dans la rue lui permit de voir que tout le quartier se retrouvait dans l’obscurité. Plus une minute à perdre se dit-il, à tâtons il se dirigea vers le portrait de la jeune femme réalisé par le sulfureux Fély. Au moment précis où il décrocha la muse, non moins féroce que les sataniques gravures du peintre, dans un vacarme inouï, une boule de feu traversa l’appartement, vint s’écraser sur le radiateur du living provoquant une retentissante gerbe électrique. Les vitres volèrent en éclats, des flammèches se répandirent sur le tapis plain. Tétanisé, Daniel serrait contre lui l’eau-forte, le vent tournoyait furieusement dans cet antre maudit, des rafales hurlantes entraient par les trous noirs des fenêtres brisées. Au-dehors, la pluie s’était mise à tomber, drue, droite, délirante. Il sentit la maison trembler sur ses bases, il courut vers la cage d’escalier et, brisant les scellés, s’enfuit de cet enfer, dégringola jusque dans la salle d’attente, déverrouilla la porte et bondit hors de ces affres. À cet instant, l’appel d’air fit jaillir une flamme énorme au rez-de-chaussée, toute la bâtisse s’embrasa. Il courut jusqu’au terre-plein qui se trouvait en face de la maison. Des voisins avaient déjà abandonné leur confort télévisé, pour venir voir. Bien vite on entendit les sirènes des voitures de pompiers. Daniel saignait. Dans sa fuite, il ne s’était pas aperçu que le cadre maudit s’était brisé, un morceau de verre lui avait entaillé le gras du pouce, du sang mêlé à la pluie coulait sur Celle qui fait celle qui lisait Musset.
Il n’y eut jamais de saisie. Daniel dut trier ses milliers de bouquins gorgés d’eau, tous rendus plus ou moins illisibles par l’intervention des hommes du feu. Il se souvint en frémissant d’épisodes de son existence passée au travers de ces titres. Il revit également le visage blême et hébété d’un ivrogne damné. Il eut en main les reproductions noircies des cinq Muses sataniques de l’infernal Félicien. Il les contempla un long moment puis elles rejoignirent d’autres grimoires au fond d’un container placé là par une entreprise de démolition.
Sur les quais du port de Keroman, la démarche du Baron désormais s’accompagnait d’une canne. Insoucieux des équipages, il claudiquait entre le café de Patrick et le bar de L’Hippodrome, seul, dans la nuit étoilée de l’Orient.
Les fontaines du casino
La plage de Jambes accueillait de la populace, en amont du Grognon, en face du casino. Nous allions y nager. J’ai toujours eu peur de mourir. Parce que j’habitais près du fleuve. Nous y allions les mercredis et samedis, l’après-midi, dès le début du mois de mai. Presque tous les jours durant les vacances. C’était à une centaine de mètres du pont, juste avant que la Sambre ne vienne gonfler le fleuve, n’y déverse ses scories d’usines, des déversements chimiques, des coulées minières, les vidanges de la misère. C’est là que j’ai échoué. Je suis entré dans l’eau timidement, j’avais pied, j’avais froid. J’avançais dans le fleuve, prudemment car les cailloux qui recouvraient le fond me blessaient les pieds. Je regardais derrière moi, m’assurer que maman ne me perdait pas de vue. Je n’osais m’élancer.
Soudain, j’ai marché sur une masse molle. Je ne voulais pas. J’étais tétanisé. C’était comme un corps. Gonflé d’eau. D’eau sale de la Meuse. Je n’osais plus bouger. Ma mère a tout de suite vu. Elle a compris. Qu’il s’était passé quelque chose. Elle ne me quittait jamais des yeux, fumant sa cigarette, assise dans l’herbe, causant avec d’autres femmes. D’autres mamans sans doute. Je n’osais pas revenir vers le rivage. Je ne nageais encore qu’imparfaitement, j’avais peur. De dire mon secret. Je restais immobile, interdit. Il y avait là au bout de mon pied quelque chose et je pensais que c’était quelqu’un. J’en étais sûr. On ne parle pas
