Une Seconde Chance - Cristiana Scandariato - E-Book

Une Seconde Chance E-Book

Cristiana Scandariato

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Beschreibung

1- Soit ma soeur a raison et j'ai fait un rêve dans lequel mon inconscient m'a révélé des choses que j'avais déjà enregistrées sans les comprendre sur le moment (Mais cela n'explique pas le fait de me retrouver un an en arrière) 2- Soit je suis tellement stressée par le boulot et terriblement insatisfaite de ma vie sentimentale que j'ai confondu un rêve et une réalité ( Mais cela n'explique pas le fait que la réalité m'apparait toujours comme bizarre car je sais pertinemment que nous devrions être en 2020) 3- Soit je suis complètement folle (Ce qui expliquerait tout) Découvrez la nouvelle Romance hilarante de Cristiana Scandariato.

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EPUB

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Un matin au réveil, ma fille vient me trouver alors que je bois tranquillement un petit café en essayant d’imaginer la trame de mon nouveau roman, et elle me dit qu’elle a fait un drôle de rêve.

Le prologue de ce livre est tiré de ce que ma fille m’a raconté. De là est venue l’idée du roman : Une seconde Chance. Merci Lea de m’avoir donné l’occasion de me lancer dans une nouvelle histoire.

Pour mes enfants qui sont ma fierté et mon plus grand bonheur. Pour Paul et Lea.

Sommaire

CHAPITRE 1

Section 1

Section 2

Section 3

Section 4

Section 5

Section 6

Section 7

Section 8

Section 9

Section 10

Section 11

Section 12

Section 13

Section 14

Section 15

Section 16

Section 17

Section 18

Section 19

CHAPITRE 2

Section 20

Section 21

Section 22

Section 23

Section 24

Section 25

Section 26

Section 27

Section 28

Section 29

Section 30

Section 31

Section 32

CHAPITRE 1

— Mais où est-il encore passé ?

Je tourne la tête dans toutes les directions. Mais l’horizon est barré par les centaines de corps qui gesticulent au son de la musique. La soirée bat son plein. Peut-être que Jordan a changé d’avis et qu’il s’est élancé sur la piste de danse ? Je me fraye un passage parmi la foule, tapotant contre les corps mouvants, heurtant les hanches désarticulées et évitant les mains qui se lèvent et redescendent sur les cuisses. En rythme. Après cinq minutes de recherches infructueuses, je réussis à m’éloigner de la piste et j’arpente le bar tout en séchant mes yeux d’un revers de la main. Mais Jordan ne s’y trouve pas non plus. Je ressens la douleur de l’angoisse opprimer ma poitrine tandis que je viens juste de comprendre que mon petit ami m’a finalement laissée tomber. Mes jambes flageolantes m’obligent à m’asseoir. Deux heures auparavant, nous avons eu une dispute terrible. Jamais je n’ai vu Jordan aussi près de m’intimer sa décision de rompre. J’ai essayé pourtant de ne pas le heurter. J’obéis d’ailleurs assez souvent et trop facilement sans doute à ma première directive qui est assez claire : faire en sorte de lui plaire. Et pour cela, il faut juste que je lui donne raison sur tout, que je le rassure, le cajole, oubliant par la même mes propres émotions. Sans jamais chercher à le contrer. En calfeutrant ce qu’il appelle ma mauvaise foi et mon mauvais caractère les rares fois où j’arrive un tant soit peu à émettre une seule de mes envies. C’est simple pourtant. Pourquoi je n’y arrive pas ? Les larmes reviennent, baignant mes yeux. Le souffle court, les souvenirs refont surface.

Nous nous sommes rencontrés un an auparavant. Le 8 septembre précisément. Je marchais d’un pas rapide maudissant le bus qui venait juste de passer sous mes yeux. J’allais être en retard au boulot. Le jour même où ma présence était plus que nécessaire. La présentation de ma nouvelle rubrique de sorties et d’excursions sur la Côte d’Azur pouvait me propulser vers le poste d’adjointe de la rédactrice en chef. Travailler pour un magazine féminin me plait énormément. Même si jusque là je ne me suis contentée que de minces rubriques concernant le dernier rouge à lèvres ou la sublime crème auto bronzante, je pouvais obtenir ce poste à temps plein et plus alléchant. Unir ma passion de la nature et mon métier de journaliste. Proposer des randonnées pédestres dans l’arrière pays niçois et sur le littoral azuréen. Tout en maugréant contre l’injustice d’un karma qui me pourrissait la vie en m’ayant fait rater mon bus, j’ai trébuché sur une plaque d’égout découverte. Mes bras ont balayé l’air tout en éjectant mon dossier muni de photos splendides de coucher du soleil du village de Bouyon. C’est alors que j’ai rencontré mon fameux chevalier blanc : fort, grand, musclé, un teint mat magnifique vêtu d’un costume élégant et stylé. Un gris scintillant. De la même couleur que ses yeux. Naturellement que j’ai fondu quand il m’a attrapée par la taille pour m’aider à me soulever. C’est ainsi que tout a commencé. Electrisée par la puissance de son regard et le sourire légèrement coquin qui s’échappait des lèvres de l’homme, j’ai complètement oublié l’importance de mon rendez-vous. Trop absorbée par la discussion que l’inconnu et moi venions d’entamer :

— Si j’avais pu m’élancer plus vite, je vous aurais évité de vous écorcher les genoux.

Sa voix était aussi enjôleuse que son corps splendide.

— Vous ne vous êtes pas trop fait mal ?

C’est à ce moment là que j’aurais du le remercier et attraper quasiment au vol le second bus qui passait.

Je secoue la tête pour effacer mes souvenirs. Il ne faut pas que je recommence à songer au fait que j’ai raté une opportunité à mon travail pour les beaux yeux d’un homme. Je me lève, bien décidée à sécher mes larmes et à anéantir ma déprime latente. Je ne dois pas en vouloir à Jordan. C’est moi qui ai pris la décision de faire comme si rien d’important ne m’empêchait de discuter tranquillement avec lui, d’aller boire un café, histoire de voir si j’arrivais à marcher sans béquilles. Je me souviens de son rire quand il a dit cela. Sa façon d’insister pour ne pas me laisser partir m’a touchée. A cet instant précis, mon avenir a basculé. Je continue à argumenter sur le merveilleux baume à lèvres qui fera fureur cet hiver, dans des rubriques toujours aussi minuscules. Mais j’ai un homme dans ma vie. Il faut que je le retrouve et fasse mon mea culpa. Après tout, Jordan n’avait pas tout à fait tort au sujet de cette soirée. Il m’avait prévenue qu’il ne comprenait pas pourquoi je devais me rendre à une fiesta organisée par mon magazine alors que je ne tiens aucune rubrique conséquente si ce n’est quelques lignes fines lancées presque à la va vite dans les dernières pages. C’était l’une des rares fois où je lui ai tenu tête.

— C’est important pour mon travail Jordan. Tu n’es pas obligé de venir. Mais moi j’y vais.

— Et tu crois que je vais te laisser danser parmi la foule avec tous ces types qui vont te croire célibataire et qui vont te faire du rentre dedans ?

— C’est ridicule ! Ce sont des gens du boulot qui viennent chacun avec leur conjoint. Je vois mal le journaliste venir me faire la danse du ventre devant les yeux de sa femme.

— Je viens avec toi puisque c’est si important.

Je n’avais pas aimé le ton de sa voix. Mais je n’ai rien dit. Durant le trajet, il a continué à me houspiller. Je me suis sentie minable de voir à quel point ce qui m’importait à moi ne lui importait pas autant.

Je grimpe les marches du grand escalier. C’est avec soulagement que je reconnais Jordan tout en haut. Je m’avance vers lui tout en sentant les battements de mon cœur venir me titiller ma poitrine.

— Jordan, ça fait une heure que je te cherche et….

Je m’arrête, intriguée. L’attitude de Jordan me déconcerte. Il se tient immobile, les deux bras tendus dans ma direction, les deux paumes ouvertes avec dans chacune d’elle une rose rouge. Je baisse les yeux sur les fleurs. La première est d’une couleur flamboyante. Ses pétales duveteux sont éclatants. Une fleur dessinée dans du velours. L’autre parait moins vive. Et elle n’a pas d’aiguillons.

— Jordan… mais… qu’est-ce que ça veut dire ?

Je le regarde maintenant avec espoir. Peut-être qu’il est en train de me faire sa déclaration. Je sais que je dois avancer et choisir l’une de ses roses qu’il me tend. Rester paralysée devant lui n’a pas l’air de lui plaire. Mais laquelle choisir ? La plus belle est le choix le plus facile. Cependant, je me sens attirée par l’autre.

— Mais, lui dis-je en reprenant mon souffle… je ne sais pas… je ne sais pas.

Brusquement j’ouvre les yeux.

1

Je me réveille en panique. Je mets quelques secondes avant que l’impression de réel ne s’estompe. Je continue à visualiser les mains tendues de Jordan et ces deux roses qui semblent encore se mouvoir dans ma direction. Quand mon rythme cardiaque reprend son allure de croisière, j’allume la lampe de chevet. Je suis seule. Jordan n’a pas dormi dans le lit. Il est sept heures du matin. J’essaie de me rappeler la soirée de la veille. La dispute avec Jordan, le temps passé à le chercher parmi la foule. Et ces deux roses…. Je secoue la tête. Je me souviens d’avoir un peu trop forcé sur la boisson quand j’ai songé que peut-être Jordan allait me quitter. Ce matin au réveil, le black-out total. Même si je me souviens des premiers instants de la soirée qui n’étaient pas bien glorieuses, je n’arrive pas à me rappeler de ce qu’il s’est passé ensuite. Ni comment je me suis retrouvée ce matin dans mon lit. Seule. Cette influence néfaste de l’alcool sur mes souvenirs me panique un long moment. Est-ce que nous nous sommes réellement disputés ? M’a t-il vue ivre ? Pourquoi m’a t-il laissée seule ? Je me décide à me lever. Je n’ai pourtant pas la gueule de bois. Juste un mal de crâne persistant qui m’oblige à avaler vite fait une aspirine. Le premier jour du mois de septembre commence mal pour moi. Dans une semaine, nous allons fêter nos un an. Une soirée trop arrosée ne peut pas être le détonateur d’une rupture. Il doit y avoir autre chose. Si encore je me rappelais…. Après tout, Jordan a du partir au boulot. Voilà pourquoi il n’est pas à mes côtés. Ou alors il a préféré dormir dans son appartement. Je me lève, bien décidée à canaliser mon imagination débridée qui va finir par m’angoisser. Je vais me laver, m’habiller. Ensuite j’appellerai Jordan. Je me dirige vers l’armoire pour sortir l’un de mes tailleurs préférés. Je l’ai eu en solde en juillet dernier : une jupe fluide et droite de couleur bordeaux assortie à sa veste légère, tout aussi fluide mais remarquablement bien cintrée. Je mets près d’une minute avant de m’apercevoir que mon fameux tailleur ne se trouve pas dans l’armoire. Je recommence l’opération de séparation des cintres, de manière plus lente et plus minutieuse. Mais je dois bien me rendre à l’évidence que ma tenue n’est toujours pas là. Je souffle d’énervement. Mais il ne faut pas me laisser gagner par la mauvaise humeur. Sinon j’en aurai pour toute la journée avant de m’en remettre. J’attrape le premier tailleur qui se trouve devant moi et je me dirige dans la salle de bain. Alors que je saisis ma brosse à dents et que j’y appose un peu de dentifrice, je remarque que le bol est vide maintenant. Où est donc la brosse de Jordan ? Après trois secondes d’hésitation, je me tourne vers le placard. J’aperçois mes produits de soins et de beauté qui occupent les trois étagères. Mes sourcils se froncent quand je réalise que la deuxième étagère, celle destinée à mon copain avec ses rasoirs et ses propres savons, est en fait agrémentée de gels douches à la vanille et de shampoing tout aussi odorants. C’est alors que la peur panique arrive. J’ouvre les autres placards de la salle de bain. Aucune serviette blanche. Celles de Jordan ont disparu. Dans l’armoire de ma chambre, il n’est pas besoin de la vider pour comprendre qu’il a emporté toutes ses affaires. Je cours dans le salon en me tenant la poitrine d’une main. La crise d’angoisse ne veut plus me lâcher. Sur la table basse du petit salon, même le cadre fourni avant-hier encore par une photo de nous à la plage n’existe plus. Je m’effondre alors sur le sofa. Jordan a tout emporté ! Il a même eu le culot de ranger mes affaires à la place des siennes. Laisser des étagères vides aurait été le summum de la normalité. Les remplir avec mes affaires, c’était comme pour m’indiquer que je pouvais reprendre ma vie en oubliant même le fait qu’il était passé par là. C’est très humiliant pour moi de comprendre que j’ai tout oublié de la soirée de la veille. Je m’en veux d’avoir top bu au point d’annihiler mes souvenirs. Il faut que je l’appelle tout de suite. Mes doigts tremblent quand je cherche son prénom dans mes contacts. Mais dans les J il n’y a aucun Jordan. Peu à peu, l’incompréhension laisse place à la colère. Il a même eu l’audace d’effacer son numéro ! Il ne veut donc plus avoir affaire avec moi. Mais il ne s’en tirera pas à si bon compte. C’est une honte de me traiter avec une telle froideur, une telle suffisance. J’ai droit à une explication. Le fait de me traiter comme si notre histoire n’avait pas d’importance et qu’il peut donc m’effacer de sa vie aussi facilement, sans faire le moindre effort de politesse, en agissant de manière incorrect et irrespectueux pour ma personne ne réussit pourtant pas à maintenir ma colère bien longtemps. C’est alors que je me mets à pleurer.

***

Durant le trajet pour me rendre au boulot, je n’arrête pas de penser à Jordan et à son départ précipité. Je ne pleure plus mais mon état d’anxiété ne fait qu’empirer. Il faut que je trouve le moyen de me comporter le plus naturellement du monde. Car je n’ai pas envie de passer pour la pleurnicheuse de service. De la secrétaire à la directrice, tout le monde parait heureux dans leur couple. Je n’ai pas envie de jouer à l’éternelle victime qui fait fuir tous les hommes. J’en ai assez bavé de ces histoires d’amour éphémères. Pourquoi le sort s’acharne-t-il sur moi ? Je suis jolie, sympathique, intelligente et de bonne compagnie. Du moins c’est ce que j’ai cru jusqu’à présent. Sans pouvoir me comparer à un super top model qui peut avoir tous les hommes à ses pieds, je ne suis ni bossue ni difforme. Et pourtant, aucun homme à l’évidence n’a réussi le prodige de vouloir me garder. La déprime n’est pas loin. Je dois vraiment me reprendre en main. La seule chose à faire est d’appeler Jordan à son boulot. Je mérite une explication.

— Sophie ! Enfin te voilà ! Tu en fais une tête. Ça va ?

Ça y est, j’enrage contre la secrétaire qui vient de me parler avec ce ton agaçant que l’on prend toujours pour bien faire comprendre à la personne concernée qu’elle a une sale tête. J’aurais voulu lui rétorquer une vanne bien méchante concernant la couleur de cheveux de cette satanée secrétaire. Le violet lui faisait, à elle, une tête d’aubergine salement amochée. Mais la répartie n’a pas le temps de sortir car la secrétaire a une fois de plus changé de teinte. En fait elle a carrément repris la couleur qu’elle avait l’année dernière.

— Et toi Valérie, tu redeviens la Marilyn des temps modernes ?

— Quoi ?

Il vaut mieux ne pas s’appesantir sur la question car la femme me regarde avec comme un petit air de suffisance qui ne présage rien de bon. C’est donc plus gentiment que je rétorque :

— C’est vrai que la couleur platine te va bien. Mais le violet est ta couleur je crois.

La secrétaire me regarde avec un certain étonnement. J’en profite pour me glisser derrière mon bureau. Du calme et de la modération. Se battre avec Valérie n’est pas le meilleur moyen de commencer la journée. Je pose mes affaires sur mon bureau et décroche le téléphone. Valérie me regarde toujours avec les sourcils froncés.

— Bonjour, pourrais-je avoir le numéro de téléphone de la Société Vérosse s’il vous plaît ?

Evidemment, Jordan avait pris grand soin d’effacer aussi ce numéro de téléphone là. Mais à moins de me prendre pour une demeurée au stade final, il ne pouvait pas ignorer qu’il me serait très facile de me le procurer.

— Société Vérosse bonjour, que puis-je pour vous ?

— Bonjour, j’aimerais m’entretenir avec monsieur Jordan Gilly s’il vous plaît.

Elle allait certainement me demander « De la part de qui ? » ou le non moins « Qui dois-je annoncer ? ». Et là, j’ai bien réfléchi à l’astuce. Ne surtout pas lui donner mon nom avant de l’avoir eu au bout du fil. Naturellement, cela ne l’empêcherait pas de me raccrocher au nez. A ce dernier geste rageur viendrait s’ajouter une grand part de pathétique.

— Monsieur Gilly ne rentrera qu’en début de semaine prochaine. Puis-je vous demander votre nom et le but de votre appel je vous prie ?

Je raccroche. Je n’ai pas du tout envie de m’appesantir sur mon sort en déclamant à qui voulait l’entendre que Jordan avait tout intérêt à me rappeler. La colère est maintenant venue remplacer ma tristesse. Alors que j’ai encore la main sur le combiné, Josiane, la directrice du magazine, apparait dans mon champ de vision :

— Sophie, j’ai une bonne nouvelle, me dit-elle en s’avançant. Nous avons décidé, lors de la dernière réunion, d’agrémenter le magazine d’une toute nouvelle rubrique. Et pour cela, j’ai pensé à vous. Vous avez l’étoffe d’une bonne journaliste et je suis persuadée que cette rubrique est faite pour vous. C’est ce que j’ai dit aux actionnaires. Je vous en parlerai plus en détail après votre retour. C’est bien cet après-midi et demain que vous avez posés pour l’anniversaire de votre père ?

Je mets quelques secondes avant de sortir de ma torpeur. Non seulement j’ai complètement oublié d’avoir demandé un jour de congé mais en plus je suis saisie par la demande de ma directrice.

— En effet, demain nous serons le 2 et oui c’est l’anniversaire de mon père, je réussis à dire en essayant de sourire un peu. Je vous remercie de m’accorder ce congé.

— Je vous en prie, ce n’est pas tous les jours qu’on a soixante ans. Ça se fête. Profitez de votre excursion pour nous apporter des photos de votre village de Bouyon. Et un article concernant les randonnées et tout ce qui se passe dans le village. Autant vous dire de suite que cela sera un excellent appui lors de notre réunion lundi prochain pour que vous obteniez le poste. Ils verront bien que la rubrique Excursions dans l’arrière pays niçois est faite pour vous. Apportez-moi tout ça à votre retour et nous en reparlerons plus en détail.

Sur ce, elle me sourit et poursuit son chemin vers la sortie non sans avoir dit à Valérie qu’elle serait absente tout l’après midi pour son rendez vous à Vallauris. Je reste bouche bée une seconde. Josiane m’a t-elle vraiment laissé entendre qu’on me laissait une seconde chance ? Il me semble en plus qu’elle vient de me répéter, mot pour mot, ce qu’elle m’avait déjà dit l’année dernière. Pour en avoir le cœur net je me retourne vers la secrétaire et tout en baissant ma voix pour ne pas être entendue de la directrice qui devait être devant l’ascenseur :

— Il y a un problème avec Olivier ?

— Comment ça ?

— C’est lui qui a obtenu le poste. Et là, elle est en train de dire que j’ai peut-être encore une chance. Après un an ?

— Je ne suis pas dans le secret des rois. Mais à ma connaissance, c’est toi qu’elle a choisie.

— Oui elle m’avait choisie l’année dernière aussi mais… j’ai raté le rendez vous et c’est Olivier qui a obtenu le poste. Alors je me demande quel est le problème.

La secrétaire fronce de nouveau les sourcils.

— Tout ce que je sais c’est que je dois préparer le contrat pour le poste d’assistant de la rédactrice en chef et que ma foi… je n’ai pas encore mis le nom mais c’est toi que la chef a choisie. Si j’ai un conseil à te donner ce serait de te montrer un peu égoïste pour une fois. Ne songe pas à Olivier ou à qui que ce soit d’autre. Si tu veux le poste, fonce, apporte lui ce qu’elle demande et ne sois pas en retard lundi prochain pour la présentation. Tu sais que personne ne supporte les retardataires ici.

— Oh oui je le sais.

— Je ne savais pas qu’elle t’avait déjà proposé le contrat. Il m’avait semblé que l’idée leur en était venue lors de la réunion de la semaine dernière.

— Crois moi je ne peux pas oublier une chose pareille. Je suis arrivée très en retard et c’est Olivier qui a raflé la mise. Je n’arrive pas à y croire. C’est… super.

Je souris de plus belle. Heureusement que cette nouvelle excellente est arrivée aujourd’hui même. Car en fixant le nouveau rouge à lèvres pour lequel je dois écrire un court article de présentation, je réalise à quel point j’en ai marre de tout ça.

— Un nouveau rouge à lèvres ! Nouveau ! Non mais sans blague… il est sorti l’année dernière et j’ai déjà fait un papier dessus. Je n’ai qu’à récupérer l’article et en faire un copier coller. On n’y verra que du feu.

— Il a quoi d’exceptionnel ce rouge à lèvres ?

— Il est scintillant.

— Je me demande quelle femme aurait envie de laisser sa bouche scintiller de la sorte. C’est indécent.

Après cette remarque, la secrétaire se plonge dans ses papiers. Je la fixe d’un air étrange. J’ai l’impression d’avoir déjà entendu ça. Entendre ronchonner Valérie n’est pourtant pas bien nouveau. Elle passe son temps à se plaindre. Mon portable se met à sonner.

— Ma chérie ! crie ma mère à l’autre bout du fil.

Je ferme les yeux tout en pestant contre ma malchance qui vient juste d’effacer le bon moment que je viens de vivre et qui n’a duré qu’un très court instant. J’aime ma mère mais je dois avouer aussi qu’elle me tape sur le système nerveux.

— Je t’appelle pour te dire que tout est préparé. Le cadeau est arrivé. Ton père va être ravi de sa nouvelle télé.

— Encore une télé ! dis-je en soufflant et en levant les yeux au ciel. C’est quoi la malédiction qui pèse sur la maison pour détruire vos télés couleurs à la vitesse de la lumière ?

— Mais enfin chérie… nous étions d’accord. Quoiqu’il en soit je t’appelais pour te dire de ne pas t’inquiéter. Tout est prêt. Le gâteau aussi. Il ne manque plus que toi. J’ai invité aussi Marianne. Tu sais que son fils est médecin et qu’il est célibataire ? Il a trente trois ans, il est brun et il est beau… avec des yeux bleus charmants et une barbe. Enfin tout à fait ton style.

C’est dans ces moments précis que je sens mes terminaisons nerveuses se tordre dans tous les sens. Non seulement ma mère n’a jamais apprécié Jordan mais en plus je sais que si je lui raconte mes dernières mésaventures elle va riposter d’un « Je te l’avais dit, il y a toujours eu dans ce garçon un petit quelque chose qui ne me plaisait pas ».

— Tu viens seule ? poursuit-elle

Je lève de nouveau les yeux au ciel. Ma mère ne fait vraiment aucun effort. Sa question sous entend qu’elle aimerait que ce soit le cas. Et je n’ai pas du tout envie d’entendre ma mère me réciter toutes ses sincères condoléances pour ma dernière mésaventure. La preuve en est qu’elle veut encore me présenter quelqu’un. « Tout à fait ton type » a t-elle ajouté. D’ailleurs ce n’est pas du tout le cas, j’ai toujours eu un faible pour les blonds. Et ensuite de quoi se mêle-elle ? Est-ce normal pour une mère de ne pas tenir compte du fait que je suis avec Jordan ? Bon… ma mère ignore encore tout de notre dispute récente. Mais ce n’est pas une raison pour me dicter ma conduite en me laissant entendre qu’un autre ferait mieux l’affaire. Elle aurait pu au moins avoir la décence de ne pas afficher ouvertement le fait qu’elle n’a jamais apprécié mon petit ami. Un léger : « Est-ce que Jordan vient ? Il est invité aussi naturellement » aurait mieux fait l’affaire. Mais je ne veux pas commencer une énième bataille avec elle. Tout d’abord parce que je n’en ai pas la force et que les oreilles de la secrétaire ne sont pas loin. Je réponds alors que je serai là demain sans faute. Que ma mère comprenne ce qu’elle voudra !

— Rendez vous au restaurant de la Colline à 11h30. Bisous ma chérie. Et fais-toi belle.

Je raccroche, l’air penaud. Je n’en peux plus des remarques de ma mère. Et en plus, elle aurait pu innover un peu. Pour choisir le même cadeau et le même restaurant que l’année passée, elle ne s’était pas trop cassé la tête. Surtout que je ne garde pas un très bon souvenir de cet endroit. Sans doute parce que ma mère s’était ingéniée à me coller au fils de cette même Marianne. Combien de fils avait-elle donc à caser ? Celui que j’ai vu l’an passé se nommait Vincent. Je l’avais effectivement trouvé charmant physiquement. Un grand brun aux yeux bleus, bien bâti. Vêtu d’un jean et d’un polo blanc. Qui lui allait à ravir. Il avait renversé un verre de vin sur ma nouvelle robe tandis qu’il me déplaçait la chaise pour m’inviter à m’asseoir. J’avais souri sans aucune rancune quand il s’était excusé gentiment. Mais je l’avais déjà catalogué comme le maladroit de service. Il faut que je retrouve cette vieille robe que je n’ai plus jamais remise depuis l’incident. Je l’ai donnée à nettoyer mais une légère trace est restée localisée sur la droite. Je vais la remettre juste pour énerver ma mère. « Fais-toi belle ! » Non mais bon sang ! Le même couplet à chaque fois qu’elle veut me présenter quelqu’un. Etant donné qu’elle a préparé le même anniversaire avec le même cadeau dans ce même restau pourri, je vais remettre la même robe ! Il faut maintenant que je me mette au travail et terminer ces quelques lignes pour la présentation de ce rouge à lèvres. Tout en écrivant, j’ai l’impression de répéter les mêmes mots déjà écrits. La lassitude commence à prendre racine. Toutes les deux secondes je pense à Jordan. Il rentrera la semaine prochaine. Je réussirai à lui parler. Quoiqu’il en soit, il faut que je prépare un super article. Je n’ai pas le cœur de reprendre des photos de Bouyon durant l’anniversaire de mon père. Il faut juste que je recherche celles prises l’an dernier. En fouillant dans mes armoires, je finirai bien par les retrouver avant d’entamer mon ascension au village. A moins que les collines aient changé subitement de place, que les sentiers des randonnées aient été anéantis, que le panorama soit obstrué par de nouveaux immeubles, il n’y a aucune raison pour ne pas utiliser les anciens clichés. Encore une chance pour moi. Je reprends mon travail en essayant de ne plus penser à rien d’autre. Midi va bien finir par sonner. Je vais vite rentrer chez moi, préparer mes petites affaires, prendre une douche, attraper le premier bouquin en m’installant sur le lit, m’endormir et…. attendre que Jordan m’appelle. Il va m’appeler. Je n’arrive pas encore à croire qu’il peut me négliger à ce point. L’après-midi se passe, la soirée aussi. Le lendemain matin arrive. Il n’a toujours pas appelé.

2

Il est 11 heures du matin. Je ne vais pas tarder à arriver à Bouyon. Encore dix minutes de trajet pour trouver assez de contenance et faire bonne figure devant ma famille et les amis de mes parents. Je me sens épuisée, triste, déçue et en colère. Je vais devoir jouer la comédie, sourire, m’extasier devant le bonheur de ma sœur et de mes cousines qui ont toutes une vie de famille bien rangée, un mari, des enfants. Ma mère va à coup sûr me faire encore les éloges de ma sœur qui a déjà, elle, un petit garçon de trois mois. Un petit bout de chou dont je suis la marraine. Ma cousine Elodie qui est enceinte et qui va afficher un sourire épanoui. J’envie ses femmes qui ont réussi à trouver un compagnon de route alors que moi je les fais tous fuir. Je vais devoir sérieusement prendre rendez vous avec ma sœur. Elle est psy, elle va bien pouvoir m’expliquer les raisons de mes échecs sentimentaux répétés. Trouver le problème. Même s’il ne faut pas être devin pour comprendre ce qui ne va pas chez moi. Je ne suis pas assez attirante, je n’ai rien d’intéressant. J’ai eu beau tout faire pour rendre heureux les hommes que j’ai rencontrés, ces derniers ne l’étaient évidemment pas. Aucun n’a voulu poursuivre un chemin plus long avec moi. Je repense à tous mes ex en vrac quand je freine brutalement. Une biche vient de traverser la route. La peur me cloue sur place. Je réussis à manœuvrer pour remettre ma voiture sur la bonne file après avoir brutalement freiné et je m’engouffre sur la petite aire de repos, le temps de reprendre mes esprits et de me calmer. Je coupe le moteur et je pose mes mains sur le volant. Je ne dois pas pleurer. Même si je ne me suis pas trop maquillée, je ne vais pas risquer de me présenter devant mon père les yeux bouffis. C’est son jour. Je ne vais pas lui voler la vedette tandis que toutes les femmes de la famille vont m’entourer pour me cajoler et me demander ce qui ne va pas. Ce qui ne va pas ? Jordan m’a quittée sans un mot d’explication. Alex a presque fait pareil. Après trois mois de vie commune, il m’a dit qu’il ne se sentait pas prêt à s’engager sérieusement. Avec moi bien sûr. Car aux dernières nouvelles il est en couple depuis six mois avec une ravissante créature de vingt deux ans. Je suis restée plus longtemps avec Christophe. J’avais tout fait pour lui plaire, arborant toujours une mine heureuse et satisfaite car il détestait les femmes négatives. Mais cet écolo ne se nourrissant que de tiges m’a laissée tomber pour une autre. J’ai pourtant changé mes habitudes pour lui, délaissant la viande et me nourrissant de recettes Veggie. J’en ai passé des heures devant des recettes de cuisine végétariennes pour lui concocter de bons petits plats. Mais cela n’avait pas marché non plus. Et quant à Jérôme, à part des nuits torrides, il ne se sentait pas prêt non plus à entamer une relation plus sérieuse. Et que dire de Thomas, ce salaud qui était en couple tandis qu’il me faisait miroiter une vie à deux. Il vaut mieux arrêter de penser à mes anciens petits amis. Car cela n’est rien. En comparaison avec la douleur que vient de me faire subir Jordan. J’allume le moteur. Je respire un bon coup. Il faut maintenant mettre de côté mon mal être et entamer une belle journée en souriant à tout va. En plus de toutes mes récriminations, je n’ai pas retrouvé les photos de Bouyon que j’avais prises l’an dernier. Je vais devoir tout recommencer. Tant mieux finalement. Je vais pouvoir arpenter les sentiers en solitaire pour faire de nouveaux clichés, délaissant les mines réjouies de tous ces gens avec lesquels je n’ai pas envie de parler. De guerre lasse, je me ferme à toute émotion. D’ailleurs, à bien y réfléchir, la journée n’a pas si mal commencé. Moi qui pensais chercher ma robe dans un vieux carton, j’ai eu la surprise de la découvrir dans la penderie, bien rangée et, ô comble de miracle, sans aucune trace de vin sur le devant. Si cela n’était pas la preuve que tout allait bien se passer !

***

Toute ma famille est là. Au grand complet. Sans oublier tous les amis de mes parents. Cela en fait du monde à qui sourire ! Après les salutations d’usage, je lève la tête et j’aperçois la grande banderole d’anniversaire de mon père : 60 ans ! Je fronce les sourcils un instant tandis que ma mère se dirige droit sur moi :

— Ma chérie, mais tu es splendide ! Cette robe est une merveille !

— Maman, dis moi, papa veut rester éternel ou quoi ?

— Mais pourquoi tu dis ça ?

— 61 ans maintenant. La banderole est jolie mais puisque tu voulais la garder tu aurais pu transformer le 0 en 1.

Pendant que ma mère me regarde avec un air bizarre d’incompréhension, je prie pour ne pas avoir à subir, en plus de toutes mes péripéties d’une vie bancale, le début d’une légère sénilité de ma mère. C’est elle qui a 60 ans maintenant. Elle est pourtant encore jeune et jusqu’à ce jour je ne lui ai trouvé aucun signe flagrant de perte de mémoire.

— Tu ne me demandes pas des nouvelles de Jordan ? je décide de dire sournoisement pour tenter de voir si ma mère a aussi oublié que j’avais un copain.

Jusqu’à cet instant, je ne crois pas vraiment à une quelconque maladie dégénérative. Je connais tout le côté original de ma mère, excentrique jusqu’au bout des ongles. Une mère qui s’est toujours rajeunie de cinq ans pour ne pas déclarer aux yeux du monde qu’elle faisait parti des séniors maintenant. Peut-être voulait-elle faire de même avec son mari. J’attends donc, docilement, qu’elle se mette à rire, comme elle le fait d’habitude avant de présenter ses excuses devant ses actions pas toujours enrobées de politesse.

— Qui donc ? répond-elle l’air interrogateur.

Je la regarde alors bouche bée, subitement agacée par son attitude. Est-ce qu’elle le fait exprès ? Aurait-elle le culot de me laisser entendre qu’elle ne sait vraiment pas de qui je parle ? Mais son expression est dénuée de la moindre hypocrisie. Au contraire, elle me regarde avec tendresse et encore cette même incompréhension. Ma vie part à va l’eau et ma mère nous fait un début d’Alzheimer. Il ne manquait plus que ça. Il vaut mieux ne pas la contrarier.

— Sophie, enfin te voilà !

Je me retrouve bientôt dans les bras de Marianne, la meilleure amie de ma mère.

— Je suis tellement heureuse de te voir ! Mais dis moi tu es jolie comme un cœur ! Tu es splendide ma chérie et cette robe est superbe.

Puis, je suis entraînée par ma mère et Marianne pour faire le tour de tous les invités. Jusqu’au moment fatidique où j’aperçois un sourire de connivence entre ma mère et son amie.

— Je vais te présenter mon fils, me murmure Marianne l’air guilleret.

Même si j’avais été de bonne humeur, je n’aurais pas pu apprécier ce qui était encore en train de se jouer devant moi. Les mêmes mimiques des deux femmes, le même air de circonstance que celui de l’an passé. Marianne avait vraiment misé sur l’un de ses fils pour que je tombe sous le charme d’un rejeton de sa famille. J’ai eu envie de lui crier qu’elle avait déjà fait la roue avec son Vincent et que rien de bien n’était arrivé. Pourquoi les deux femmes n’arrivaient pas à comprendre que plus elles s’occuperaient de mes amours en essayant de me dénicher l’homme parfait moins cela marcherait. Ou alors, mieux valait voir les choses sous un angle plus flatteur. Marianne me trouvait suffisamment parfaite moi-même pour devenir sa belle fille. Tout en avançant, le bras fermement tenu par ma mère de peur que je ne m’envole sans doute, j’aperçois à quelques pas de moi un homme de dos. Brun, jean, polo blanc. Ma mère lance alors son cri de guerre :

— Vincent, je te présente ma fille Sophie.

Alors là, je n’en crois pas mes yeux quand il se retourne. Encore lui ?

Nos yeux se croisent. J’essaie de ne pas paraître trop déçue en le fixant. Mais je n’arrive pas à me contrôler. Je ferme les yeux un instant et le souffle qui s’échappe de mes lèvres va finir par lui faire comprendre que cette deuxième rencontre est loin de combler ma petite personne. Il fait comme s’il ne s’est pas rendu compte de mes deux secondes d’impolitesse. Ou alors je l’ai joué super fine et il n’a rien remarqué du tout car il me lance gentiment :

— Bonjour. Sophie c’est bien ça ? Vous avez une très jolie robe, je crois n’en avoir jamais vu de pareille.

Oh non, Seigneur, on dirait ma mère. Et sa mère. Et toutes les femmes présentes qui ont réussi le pari de me faire réaliser que personne ne me regarde jamais vraiment. HouHou ! Je l’ai déjà portée cette robe. Et à chaque fois on fait comme si c’était la découverte du siècle.

— Surtout portée avec de si ravissantes baskets.

Sa voix sonne à mes oreilles tandis que je reste silencieuse devant lui. Sans bouger même. Je donne l’impression d’avoir peur de lui serrer la main. Car la sienne est tendue vers moi et elle attend sans doute le contact. Ses yeux, bifurquant sur mes pieds, il se permet un petit sourire si léger que les deux femmes excitées, elles, par cette rencontre ne le remarquent pas. Mais moi je l’ai très bien remarqué ce satané rictus. Il pourrait se renouveler un peu lui aussi. A notre première rencontre il m’avait dit la même chose. Oui parce que bon… marcher sur les cailloux, bifurquer sur les ronces et ne pas s’aplatir sur la première plante, c’est déjà le parcours du combattant en chaussure plate. J’avais mis les baskets juste pour pouvoir arriver sans encombre au restaurant. Si ma mère m’en avait laissé le temps avant de me faire faire le tour de tous les invités, j’aurais pu vite fait récupérer mes talons hauts que je tiens toujours dans la main d’ailleurs. Je les regarde comme si je les voyais pour la première fois. Je dois avoir l’air d’une débile au bord de l’apoplexie découvrant deux objets mystérieux dans sa main. Et qui ne connaitrait pas leur utilité. Je me souviens que c’est ce que Vincent m’avait dit la dernière fois. J’enrage en réalisant qu’il a eu parfaitement raison de me faire cette réflexion car c’est exactement l’impression que je donne. Sa main est toujours tendue. Qu’est ce que je fais ? Je la lui serre ou pas ? Trop tard, sa paume est retournée dans la poche de son jean. C’est à ce moment que ma mère et Marianne décident de nous quitter pour se diriger dans la foule. Je reste là, les bras ballants. Je dois trouver quelque chose à dire. Ce Vincent me regarde toujours en souriant. Ou plutôt en dessinant un rictus insupportable sur ses lèvres qui s’entrouvrent de suite après pour me lancer :

— Vous êtes sourde ? Muette ? Sans opinion ?

Et ces répliques, il compte les répéter à chaque fois qu’on se verra ?

— Se renouveler n’est pas une mauvaise chose vous savez. Je sais que l’ambiance « Je fais tout comme l’année dernière » semble être le thème principal concocté par ma mère. Alors je me demande si, comme l’an passé, vous allez me demander maintenant si je ne veux pas m’asseoir pour pouvoir enfiler mes autres chaussures ?

— En effet, j’allais vous le proposer. Mais là où vous vous trompez c’est que nous ne nous sommes jamais rencontrés.

Il teste sans doute un regard ravageur sur mes formes avant de reprendre calmement :

— Si cela avait été le cas, je m’en souviendrai.

Et non, tête d’âne, garde tes compliments baveux pour une autre. Bon… qu’il ne se souvienne pas de ma robe, ça je m’en fiche. Mais de moi ?

Il me tend le bras pour me faire signe d’avancer. Il tire la chaise pour me laisser passer. J’avance tout en essayant un petit sourire dans sa direction. Je vais essayer de me montrer aimable. Ma vie part en vrille mais il n’est pas responsable de cet état de fait. Et puis se montrer polie n’est pas au dessus de mes forces. Juste le minimum requis pour que la journée ne se transforme pas en pénitence. Mais sans plus. J’imagine déjà ma mère prévoir d’organiser mon prochain mariage dans ce même restaurant avec les mêmes personnes si jamais elle remarque ce léger sourire que j’ai lancé à l’homme qui pousse la chaise en arrière en la tenant d’une main. Je m’avance, je m’assois. C’est alors qu’un liquide glacé se met à couler le long de ma cuisse droite.

— Je suis désolé. Quel maladroit !

Vincent repose vivement son verre de rosé sur la table. Je vois bien qu’il est mal à l’aise d’avoir renversé du vin sur ma sublime robe. Pendant trois secondes précisément, je me demande pourquoi le karma s’acharne sur moi à la vitesse grand V. Puis je fixe Vincent la bouche ouverte tandis qu’il attrape sur la table une bouteille d’eau gazéifiée et une serviette propre.

— Excusez-moi, reprend-il gentiment. Une éponge ferait mieux l’affaire. Mais pour enlever la tache il vaut mieux le faire de suite.

Il imbibe la serviette d’eau gazéifiée et le voilà qu’il se met à frotter ma cuisse droite. Je suis tellement perplexe que je le laisse faire. L’eau vient de faire une énorme auréole sur ma robe tandis qu’il continue à frotter. Finalement, j’arrive à me ressaisir et je pose ma main sur son bras pour qu’il arrête de s’occuper de ma robe complètement fichue maintenant. Il s’excuse de nouveau d’une voix calme. Il semble réellement désappointé. Mais il ne m’aura pas. La probabilité pour que la même scène se produise deux fois de suite est assez peu convaincante.

— Je vous conseille de laver la robe à l’eau froide à 30 degrés. Pas au-delà afin de ne pas cuire la tache.

Bon… maintenant il faut qu’il arrête de suite !

— Je sais, je lui réponds un peu sèchement. Vous me l’avez déjà dit. Ça n’a pas vraiment fonctionné. La tache a mis un an, au bas mot, pour disparaître. Ça suffit ! Est-ce que vous vous fichez de moi ?

— Je suis désolé, vraiment. Je comprends que vous soyez en colère, c’est une très belle robe.

— Non ce n’est pas possible. Je ne vais pas rester assise avec vous à vous écouter rabâcher les mêmes phrases. Vous n’êtes pas drôle vous savez. Je préfère m’asseoir ailleurs.

Je me dirige vers ma sœur qui se tient un peu à l’écart de la foule en train de remuer le punch.

— Qu’est ce qui t’arrive Sophie ? Tu as l’air énervé.

— C’est parce que je le suis ! Il vient de renverser du vin sur ma robe, le cher fils de Marianne. Encore une fois ! Il se la joue désolé mais franchement ça me parait louche que la même scène se produise au même moment, au même endroit et qu’il me sorte en plus les mêmes phrases que la dernière fois. Il faut vraiment que maman arrête de me présenter à tous les imbéciles du coin même s’ils sont les fils de ses amies.

— Tu sais bien que maman n’a qu’une envie, c’est que tu rencontres quelqu’un.

— En parlant de maman, tu ne trouves pas qu’elle est bizarre ?

— Elle l’a toujours été ! s’exclame Magalie en souriant. Papa a toujours dit que c’est ce qui fait son charme.

— Non mais ça je sais. Je voulais dire qu’elle a tendance à oublier certaines choses.

— Qu’est ce que tu veux dire ?

– Ça ne te choque pas toi qu’elle remette la banderole des 60 ans de papa ?

— Pourquoi tu veux que ça me choque ?

Je suis toujours en train de frotter le côté droit de ma jupe. Je vois que l’auréole est devenue beaucoup plus large que la mini tache de vin. De guerre lasse, je souffle et je jette la serviette mouillée sur la table.

— C’est quoi ça ? dit-elle en tendant la main sur ma tache.

— C’est la destruction finale d’une robe que j’ai payée 300 euros !

Ma sœur s’active à la préparation du punch. Elle me regarde gentiment tout en continuant à sourire. Il est vrai que rien ne la déstabilise. C’est sans doute son métier qui veut ça. Un psy doit savoir gérer ses nerfs.

— Mais au fait, où est Hugo ? J’ai envie de lui faire de grosses papouilles ! Et je lui ai acheté un petit ensemble sympa. Une petite tenue de marin, il va être à croquer dedans.

— Qui ?

— Comment ça qui ? A qui crois tu que j’ai envie de faire des papouilles ?

Ma sœur arrête de tourner le punch. Elle redresse la tête, pose les mains sur ses hanches et me demande sans détour de qui je parle. Si elle veut me faire rire, elle s’y prend très mal. Non pas que je sois dénuée d’humour. Mais aujourd’hui, je suis sur une corde raide et je sais qu’un rien peut me faire sombrer. Je suis heureuse de voir Hugo, le prendre dans mes bras, sentir sa bonne odeur de bébé. Naturellement ça risque de me rendre dépressive pour le restant de la journée si jamais Jordan ne se décide pas à appeler pour au moins souhaiter un bon anniversaire à mon père. Et je n’ai pas envie de rire.

— Arrête ça Magalie, je ne suis pas très en forme et j’avoue que je peux paraître nerveuse et très irritable. Mais c’est parce que je le suis. Comme tu peux le voir j’essaie de mettre en pratique ce que tu m’as toujours dit : La colère est une émotion normale et saine. Il faut l’écouter et ne pas l’ignorer. Je dois détourner mon attention vers quelque chose d’heureux pour calmer mon état de stress et qui a-t-il de plus heureux que de serrer Hugo dans mes bras ?

— Tu m’intrigues. Qui est Hugo ?

— Qui est Hugo ? Mais tu te fous de moi ?

— Mais non enfin ! Si tu veux on peut parler de ton état de colère.

– Oh non pas maintenant, c’est l’anniversaire de papa. Je vais me concentrer là-dessus.

— On peut en parler deux minutes non ? Je suis ta sœur. J’ai envie de savoir ce qui t’arrive.

Après tout pourquoi pas ? Ce ne sont pas deux minutes de pleurnicheries qui vont gâcher l’anniversaire de mon père. Et puis, ça me fera du bien de m’épancher, juste deux minutes, sur ma contrariété. Ma grande sœur a toujours eu les mots qu’il fallait pour me faire sourire de toutes mes mésaventures.

— Je me suis disputée avec Jordan, c’est pour ça qu’il n’est pas là aujourd’hui. J’ai l’impression que tout le monde s’en fiche d’ailleurs. Personne ne m’a demandé de ses nouvelles.

Je prends le temps de respirer un bon coup avant de lancer :

— Même pas toi.

— Je ne savais pas que tu avais un petit ami en ce moment. Mais tu m’embrouilles. S’il s’appelle Jordan, alors qui est Hugo ?

C’est facile de ne pas ignorer sa colère. Puisqu’elle est saine et normale, je ne vois pas pourquoi ma sœur n’en ferait pas les frais. Car son attitude commence à m’agacer sérieusement.

— Ton fils !

Le mot est sorti un peu rageusement. Je m’étais fait la leçon avant d’arriver à Bouyon, rester calme en toute occasion. Mais si ma sœur se met aussi à jouer à l’amnésique de service en espérant que je vais rire de sa blague, elle se trompe lourdement. Je vais devoir lui dire que si c’est de cette façon qu’elle gère ses clients, en tentant une approche comique qui ne fait rire personne, elle risque de fermer son cabinet assez rapidement.

— Mais, je n’ai pas d’enfant.