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- Qui est là ? Esprit présente-toi !
L’objet se déplaça d’une lettre à l’autre. Le médium décryptait le message au fur et à mesure qu’il se dévoilait à ses yeux.
- S-E-R-G-E !
- L’esprit se prénomme Serge !
- Mais ce n’est pas possible, cria Marie [...]
Trois coups retentirent à nouveau. L’odeur fétide s’intensifiait. Marie sortit un mouchoir pour s’en couvrir le nez. [...]
- Esprit es-tu là ? Si tu es avec nous, manifeste-toi maintenant ! [...]
Des voix entremêlées venues de nulle part résonnaient dans le cabinet. Une bougie se renversa répandant sa cire bouillante sur le sol. La goutte se déplaça à nouveau et orthographia le prénom Serge une seconde fois.
Dans l’obscurité ambiante, un visage et une main apparurent de l’autre côté du miroir placé au-dessus de la console. [...]
La goutte reprit son mouvement de lettre en lettre.
- J’-A-I J-O-U-E E-T J’-A-I P-E-R-D-U ! lut le médium à haute voix. [...]
- Votre esprit prétend s’appeler SERGE ?
- Il ne le prétend pas. Il s’appelle Serge !
- Mais ce n’est pas possible, le seul Serge que je connaisse c’est mon frère.
- Il est mort depuis combien de temps ?
- Il n’est pas mort !
- Désolé, ma chère Marie, mais j’ai le regret de vous annoncer que votre frère Serge est mort !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Cédric Legrain est un gamin de Paris passionné d’écriture. Il est l’auteur du roman
Victor et les âmes de Montmartre paru en juillet 2017 qui concourt pour le prix
Coup de coeur Luchon passion 2018 au Salon
Les Estives Littéraires. Habitué des studios de radio depuis son plus jeune âge, il co-anime l’émission
Libre cours sur la station de radio lyonnaise CouleursFM 97.1.
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Veröffentlichungsjahr: 2020
Cédric Legrain
Victor
Au cœur des catacombes
Chapitre 2
Du même auteur
– Victor et les âmes de Montmartre
5 Sens Editions, 2017
À ma tendre épouse Stéphanie,
À mes filles Cécilia, Laëtitia, Chloé & Clémence.
« L’amour ne voit pas avec les yeux mais avec l’âme »
William Shakespeare
Le cimetière de Montmartre
Samedi 19 juin 2010
10 h 11
Hautes de quatre mètres, les deux portes métalliques donnant accès au cimetière de Montmartre étaient grandes ouvertes sur l’Avenue Principale. Telle une bouche béante, elles dégueulaient leur flot de visiteurs depuis huit heures du matin. Adossés au mur du bureau des Conservations, Victor et son père observaient la loge du gardien située sur le trottoir opposé.
– Pourquoi as-tu insisté pour m’emmener là ? demanda Julien à son fils.
– Regarde !
Victor désignait la porte de la loge. Sur une des vitres, une affiche venait d’être apposée à l’attention des visiteurs.
La loge est momentanément fermée.
Veuillez nous excuser pour ce désagrément.
Pour toutes demandes importantes, veuillez vous adresser au bureau des Conservations.
Merci pour votre compréhension.
L’Administration du cimetière
– Pourquoi ils ne disent pas tout simplement que tu es mort ?
– Je ne sais pas. Peut-être pour ne pas heurter la sensibilité du public.
Victor, écœuré par ce manque de transparence et cette hypocrisie, saisit un caillou à ses pieds et le jeta d’un geste déterminé en direction de la cloche fixée au mur de la loge. La pierre ricocha sur la fonte et retomba sur l’épaule d’un quinquagénaire qui se tenait à l’entrée des toilettes publiques. Un Bang retentit si fortement que nombre de visiteurs alentour cessèrent leur activité. Incrédules, ils tentaient de comprendre qui pouvait être à l’origine de ce vacarme.
– Comment as-tu fait ça ? demanda Julien bluffé.
– Quoi, le caillou ? Eh bien, il suffit de bien tendre le bras comme ça, tu vois puis il faut viser en fermant un œil, tu te concentres et…
– Non, non ! Comment as-tu fait pour saisir cette pierre dans ta main ?
– Ah oui ! Bah ça, je te l’expliquerai plus tard mais c’est aussi une question de concentration. Allez viens papa ne restons pas là !
Père et fils s’arrachèrent du mur et prirent la direction du rond-point central. Ils s’engagèrent sous la rampe Caulaincourt qui surplombait en partie l’Avenue Principale du cimetière. À l’ombre de la structure imposante, le brouhaha de la circulation parisienne était permanent.
– Tous ces gens qui nous croisent, ils ne nous voient pas n’est-ce-pas ?
– C’est ça ! Ils ne se doutent même pas de notre présence. Pour eux, nous sommes invisibles.
– Nous sommes des fantômes ?
– Des âmes ! trancha Victor.
Julien, arrivé depuis la veille, tentait de donner un sens à sa nouvelle existence. Il était en proie à un conflit permanent de sentiments divers et variés qui le heurtaient en pleine face. Vivait-il un cauchemar les yeux grands ouverts ? Il en acceptait l’idée dès lors qu’elle lui permettrait désormais de rester auprès de son fils. Julien vivait depuis trois ans avec la culpabilité d’un père qui n’a pas pu sauver son enfant.
Depuis toutes ces années, Il était rongé par le remords de ne pas avoir été à la hauteur ce fameux huit mars en tant que papa. Marie, son épouse, était bien plus forte et réactive lorsque ce genre de situations difficiles se présentaient.
Ce soir-là, c’est elle qui avait géré. Lui, il avait subi !
Il ressentait encore et toujours cette sensation désagréable. Celle où le sol se dérobait sous ses pieds lorsque son fils était devenu livide dans les bras de sa maman. Il se souvenait de son impuissance à prendre une décision, de l’appel au régulateur des urgences de l’hôpital Bichat, des brancardiers courant dans les couloirs menant aux soins intensifs, de la salle d’attente froide aux néons éblouissants, de la pendule murale dont la trotteuse égrenait les secondes une à une, de la voix glaciale de l’interne au visage dissimulé en partie par son masque chirurgical et, enfin, ses mots tranchants : « Votre fils est décédé ! »
Toutes ces images se rappelaient à lui chaque nuit et chaque jour. Des flashs douloureux avec lesquels il fallait continuer à vivre !
– Et toutes les personnes enterrées ici, elles peuvent également sortir de leur tombe et se promener, discuter entre elles comme dans l’autre monde ? renchérit Julien.
– Pas tout à fait !
– Pourquoi pas tout à fait ?
Ils atteignirent le rond-point. Le gazon était recouvert d’une grande variété de fleurs de saison.
– En fait, tu vois, toi et moi nous sommes morts d’une cause naturelle et de maladie.
– Tu classes mon accident vasculaire cérébral dans quelle catégorie ? l’interrompit son père.
Victor fixa Julien avec un regard agacé.
– Excuse-moi mais j’ai plusieurs questions qui me viennent à l’esprit !
Victor décida de poursuivre.
– Dans notre cas, nos âmes sont intactes donc nous pouvons nous extraire de notre tombe et vivre ici une seconde existence. Ceci pour l’éternité.
– Je comprends.
– Par contre, quand une personne meurt du fait d’un accident c’est différent. Dans ce cas, tout s’arrête définitivement. Pour elle, si tu préfères, pas de seconde chance !
– Tu veux dire qu’une personne qui meurt d’un accident de la route par exemple, elle ne pourra pas être comme nous deux ?
– T’as tout compris papa !
– Mais comment sais-tu tout cela ?
– C’est papi Paul qui me l’a enseigné !
– Mon père ?
Julien fut comme bouleversé par cette information inattendue.
– Mais oui ! Mon père est ici lui aussi ! Il est enterré dans la Division 19. Viens on va le voir !
Julien commençait à s’engager dans l’Avenue Dubuisson.
– Pas possible papa !
– Pourquoi ce n’est pas possible ? Mon père, TON grand-père, n’est pas mort d’un accident sauf erreur de ma part !
– Il a été banni !
– Il a été banni ? C’est-à-dire ?
– Il a voulu attenter à la vie d’une âme ! Stendhal l’a condamné au bannissement et Thanatos s’est chargé d’appliquer la peine ! On ne rigole pas avec les âmicides ici.
– Mais on ne peut pas tuer quelqu’un qui est déjà mort ! C’est impossible voyons Victor !
– Cela aussi je te l’expliquerai plus tard papa.
Samedi 19 juin 2010
Restaurant « Il Pinocchio »
Avenue Gambetta, Paris XX°
21 h 08
– Tu souhaites prendre un plat en direct ou un menu complet ?
– Non, je vais prendre un menu avec son dessert. Aux chiottes les kilos ! répondit Marie attablée face à son frère.
La jeune femme, ses cheveux lâchés en carré sur les épaules, arborait un débardeur rose et un jeanslim blanc maintenu à la taille par une ceinture en cuir irisé couleur taupe. Chaussés de sandales blanches à talons hauts, ses pieds maintenaient serrés contre elle son sac à main Lancaster posé à même le sol.
Parmi les tables disposées dans la salle du restaurant, seules cinq étaient occupées.
Marie et Serge étaient installés à une petite table ronde accolée à une fenêtre donnant sur l’Avenue Gambetta. À l’extérieur, l’axe était toujours agité de véhicules et de piétons malgré le crépuscule ambiant. La jeune femme tournait le dos à un escalier qui permettait aux serveurs de rejoindre les cuisines dissimulées au sous-sol. Au-dessus de son frère trônait une étagère sur laquelle reposait un pantin de bois en position assise, les jambes pendantes dans le vide.
– Comment te sens-tu ? osa l’interroger Serge.
– Comme quelqu’un qui a perdu son fils unique il y a trois ans et qui a enterré son mari hier !
– Excuse-moi je suis maladroit. Ma question était ridicule.
– Non ! Ne t’excuse pas. C’est moi. Je suis agressive avec toi. C’est bizarre en fait. J’ai l’impression d’être dans une situation totalement irréelle. Je vis un cauchemar éveillée.
Serge saisit délicatement la main de sa sœur sur la nappe.
– C’est normal tu sais. Je ne connais personne qui resterait debout après une telle épreuve. Tu m’impressionnes.
Un serveur, entièrement dissimulé derrière son tablier vert, apparut soudain et les interrompit.
Ses longs cheveux bruns tirés en arrière étaient maintenus par un simple élastique noir. Il tenait dans sa main droite un stylet et s’apprêtait à valider la commande de ses clients sur la tablette qu’il arborait fièrement.
– Avez-vous fait votre choix ?
Serge interrogea sa sœur d’un discret hochement de tête. Marie ouvrit le bal.
– Oui, je vais prendre des tagliatelles aux fruits de mer s’il vous plait.
Le garçon tapota avec son stylet son écran tactile durant quelques secondes.
– Monsieur ?
– Pour moi ce sera des spaghettis bolognaises.
– Très bien Monsieur. Désirez-vous accompagner votre repas d’une bouteille de vin ?
– Non merci ! Une bouteille de San Pellegrino sera suffisante, précisa Marie sans attendre une hypothétique réponse de son frère.
Le serveur valida ces dernières informations et disparut dans l’escalier menant aux cuisines. Au centre de la salle, face à l’entrée principale, un long comptoir délimitait l’espace bar. De longues étagères murales proposaient une grande variété de spiritueux et autres boissons alcoolisées. Le barista, positionné derrière le zinc, servait une pression à un homme accoudé seul au comptoir. Les enceintes murales dissimulées dans le décor, diffusaient le titre un’altra te de Eros Ramazzotti. La chanson recouvrait en partie le brouhaha des trois autres couples présents et de la famille installée à l’autre extrémité de la salle. Serge n’osait plus importuner sa sœur avec des questions inappropriées. Il faisait mine de s’intéresser à la décoration générale de l’établissement. Plusieurs minutes s’écoulèrent dans un silence de plomb. Ses cheveux châtain clair coupés court, le teint relativement pâle, Serge arborait un polo blanc Ralph Lauren et un pantalon de toile beige. De vieilles espadrilles blanches, qu’il chaussait pieds nus, dépareillaient avec le reste de son apparence.
– Sympa la déco !
– Julien aimait bien cet endroit. Nous y venions avec Victor au moins une fois par trimestre autrefois.
Serge fixait une grande caricature de la botte italienne, à droite du bar. Chaque région était mise en relief avec son chef-lieu et sa spécialité gastronomique.
Le garçon refit une brève apparition. Il déposa au centre de la table une corbeille de pain aux tranches finement coupées et un ramequin de parmiggiamo. Il s’éclipsa aussitôt sa mission achevée.
– Tu sais que je suis là ma chérie si tu as besoin de quoi que ce soit !
– T’es gentil Serge.
– Ce n’est pas une simple formalité de ma part. Si je peux t’aider n’hésite pas à me solliciter tu sais. Tu as les fonds disponibles pour régler les obsèques ?
Marie retira subrepticement sa main de la sienne et saisit la serviette blanche posée à proximité de son couteau. Elle la déplia et la déposa sur ses cuisses.
– Julien avait tout anticipé au cas où il lui arriverait un malheur.
– C’est bien ! Des assurances ?
Marie redressa la tête et cala son regard dans celui de son frère.
– Julien avait deux assurances vie. J’en suis bénéficiaire.
– Ok, Julien était prévoyant, c’est bien.
– A priori, je devrais toucher un peu plus de cent-vingt-mille euros…
Serge manqua de s’étrangler. Il se versa un verre d’eau pétillante et en proposa un à sa sœur.
– Oui s’il te plait merci.
– Tu vois l’avenir comment désormais ?
– Je vais déménager.
– Tu vas rendre l’appartement de l’Avenue Rachel ?
– Oui. Je ne peux plus y rester. Trop de souvenirs.
– Et tu comptes t’installer où ? Tu as déjà une idée ?
– Je ne sais pas encore mais je pense rester sur Montmartre. j’aime bien le secteur vers la Place des Abbesses.
– Au moins tu n’auras pas besoin de changer de banque. Cela évitera toutes les paperasses d’un changement de compte.
– Je ne comptais pas changer d’établissement bancaire !
– Tu le devrais. La Caisse d’Epargne c’est comme La Poste, ce n’est pas une vraie banque !
– Je suis à la BNP ! Je n’ai jamais été à la Caisse d’Epargne !
– Ah ok ! Au temps pour moi ma chérie, il me semblait.
Un jeune couple accueilli par une jeune femme, également revêtue d’un tablier vert à l’effigie du restaurant, s’installa à la table voisine. La serveuse leur proposa un apéritif et détala en direction du bar, sa commande en tête.
En fond sonore, Eros Ramazzottivenait de céder sa place à Ciao de Alessandra Amoroso.
Le serveur refit son apparition muni de deux assiettes et s’immisça discrètement entre les deux convives.
– Les tagliatelles aux fruits de mer ?
– Pour ma sœur, répondit Serge.
Le garçon déposa l’assiette devant Marie.
– Attention Madame, l’assiette est très chaude, précisa-t-il.
Il positionna le second plat devant Serge.
– Buon appetito !
– Merci, répondit Marie.
Elle saupoudra ses pâtes d’une cuillère de parmesan et plongea sa fourchette dans ses tagliatelles. Face à elle, son frère faisait déjà tournoyer ses spaghettis au creux d’une grosse cuillère en argent. Au comptoir, l’homme accoudé au zinc reposa sa chope de bière, glissa de son tabouret et quitta le restaurant rapidement sans même jeter un ultime coup d’œil dans la salle.
Le cimetière
22 h 52
Victor et son père étaient installés paisiblement sur les marches de l’escalier Samson. La météo était à nouveau clémente sur la capitale. Après des épisodes d’averses discontinues depuis plusieurs semaines, Paris retrouvait enfin des journées ensoleillées et des nuits paisibles.
– Alors ? Bilan de ta première journée parmi nous ? demanda Victor.
Julien tirait sur son pantalon afin de dissimuler ses chaussettes blanches beaucoup trop apparentes à son goût. Ses mocassins étaient recouverts de poussière sur leurs extrémités. Son fils, assis près de lui, avait cessé depuis fort longtemps de s’inquiéter pour son apparence vestimentaire. Après trois ans de pérégrination au sein du cimetière de Montmartre, son pull-over de laine rouge avait perdu de son éclat et son jean bleu était tout élimé principalement au niveau des genoux.
Julien enlaça les épaules de son fils.
– C’est étrange. Jamais je n’aurais imaginé tout ça ! J’ai l’impression d’être passé de l’autre côté du miroir. Tous ces anonymes qui visitent le site, EUX, j’étais habitué à les croiser. Mais tous les autres, mes semblables désormais, c’est perturbant.
Victor s’amusait de cette confidence paternelle.
– Et voir ces âmes à chaque recoin des allées dans leur tenue d’époque, c’est finalement risible. Tu as vu la touche de ce type qui parlait avec Jean-Claude Brialy près de la fontaine tout à l’heure ? C’était excellent.
– Tu parles de Alfred de Vigny ?
– Oui. Il tranchait un peu quand même avec son air autoritaire, sa nuque longue et surtout ses vêtements démodés. Gabardine et chemise à jabot. Il avait l’air tout droit sorti d’un film de capes et d’épées. Je me moque mais il est très sympathique en tout cas et pas fier.
– Oui il est cool. Mais il faut que je te présente des gens vraiment sympas comme Dalida, Gontrand, Joseph et Anatole. Tu devrais adorer Anatole, il est un peu foufou. Il me fait rire. Lui aussi il va te faire marrer avec ses drôles de vêtements.
Père et fils riaient totalement affalés sur les marches de l’escalier. Au loin résonnait le bruit du trafic parisien. Par moments, des chauves-souris les survolaient dans un ballet improvisé. Certaines âmes alentour regagnaient leur tombe pour y passer la nuit. Les cloches sonnaient au loin les vingt-trois heures.
– Et mon père ? Tu m’as dit qu’il a été banni. Raconte-moi ce qu’il s’est passé.
Victor se redressa. Relater ces événements était une chose difficile pour lui car ceux-ci étaient encore bien récents. Le bannissement de son grand-père était directement associé à Sophie, la première fille pour qui il avait ressenti de vrais sentiments amoureux. Son cœur s’emballait rien qu’en pensant à elle. Elle lui manquait.
– Papi avait perdu la tête. Quand une âme sortait de l’enceinte du cimetière, quelle que soit la raison, il avait l’idée folle de la bloquer dehors en verrouillant le passage emprunté. Il en faisait ainsi un sans lieu. Un esprit errant pour l’éternité. C’est pour cela que Thanatos l’a banni.
– Tu es en train de me dire que nous pouvons sortir d’ici et quitter le cimetière ? renchérit Julien avide de réponses à toutes ses interrogations.
– Oui nous le pouvons mais sous certaines conditions que papi Paul m’avait lui-même confiées.
– Lesquelles ?
– Nous pouvons nous éloigner du cimetière uniquement en fin de journée. À partir de vingt heures mais nous devons être rentrés avant le douzième coup de minuit.
– Pourquoi cela ? s’enquit son père impatient de connaître la suite.
– Au-delà de minuit, notre âme est spontanément aspirée vers les ténèbres. Nous disparaissons à jamais de cette réalité. C’est pour cela que l’on parle de sans lieu !
– Tu veux dire que nous subissons le sort des personnes mortes par accident ?
– Oui, les personnes mortes par accident et les sans lieu subissent finalement le même sort.
– Ah quand même !
– Mais, il y a en plus une contrepartie non négligeable pour les secondes. Pour celles qui finissent sanslieu !
– Laquelle ?
– Une personne qui leur est chère dans le monde des vivants décède sur-le-champ !
Julien était attentif. Victor continua ses explications.
– On appelle cela le deal ! Il faut respecter le deal. C’est IM-PE-RA-TIF !
– Mais c’est horrible ! Un innocent est happé par la faucheuse simplement du fait qu’une personne déjà morte n’ait pas respecté les règles de vie de la communauté des âmes ?
– Exact !
– Mais quel rapport avec ton grand-père ?
– Je te l’ai dit. Papi était devenu fou. Lors de sa condamnation, il a parlé de pulsions. Il prenait un malin plaisir à entraver le passage de ceux qui sortaient. Un soir, il s’en est pris à ma meilleure amie, Sophie Lebond.
– Il t’est arrivé de sortir d’ici toi aussi mon fils ?
– Oui, et plus d’une fois. La petite sœur de mon amie était en danger de mort. Que ce soit seul ou accompagné, j’ai dû sortir pour la protéger mais je suis toujours rentré avant minuit.
Enfin, sauf la dernière fois. J’ai franchi le passage quelques secondes après le douzième coup de cloche. J’ai tardé à refermer le portillon. J’étais persuadé qu’il n’y aurait pas de conséquences suite à ce petit écart ! J’étais bien dans l’enceinte du cimetière pourtant !
– Tu t’en es bien sorti finalement heureusement.
– Bah, pas tant que ça papa !
Père et fils croisèrent leur regard. Julien se leva à son tour et descendit les quelques marches de l’escalier. Les mains enfoncées dans les poches de son pantalon, il dévisagea son fils.
– Et c’était quand ça ? l’interrogea-t-il.
– Dimanche dernier !
Le visage de Julien se décomposa.
– Je suis là par ta faute ? Mon AVC n’est pas lié à mon état de fatigue, au stress ou autre chose.
– Non papa, je le crains !
– Ma mort est due simplement au fait que tu aies enfreint le règlement des âmes de Montmartre !
Julien abandonna son fils debout sur les marches de l’escalier et s’éloigna sans se retourner.
Appartement des CALTA
Dimanche 20 juin 2010
10 h 13
Agenouillée à même le parquet de sa chambre, Marie triait les photos contenues dans diverses boites à chaussures. Près d’elle, la couette repoussée au pied du lit était sur le point de tomber entièrement sur le sol. Tous les tiroirs de sa commode étaient grands ouverts. Certains débordaient de linge de maison ou de vêtements ayant appartenu à Julien.
Son Samsung posé au sol vibra. Elle le saisit, le déverrouilla et le coinça entre son épaule et l’oreille.
– Oui allô ?
– C’est moi.
– Oui Serge comment vas-tu ?
– Bien rentrée hier au soir ?
– Oui, je te remercie. Je suis bien rentrée.
– Je suppose que tu as trainé devant la télé ?
– Non, il était une heure du mat le temps de prendre une douche fraîche. J’ai préféré me coucher. Un sommeil un peu agité mais j’ai dormi. Et toi ?
Elle faisait défiler les photos dans ses mains tout en discutant.
– Mal dormi. Des petits tracas d’ordre financier mais rien de grave je t’assure.Tu fais quoi ?
– Rien d’intéressant. Je mettais un peu d’ordre dans la chambre et je suis tombée sur les boites de photos et tu me connais ! Ça fait bizarre de brasser tous ces souvenirs. Là, je suis sur les photos des Saintes-Maries de l’été mille-neuf-cent-quatre-vingt-dix-sept, Victor marchait à peine à l’époque.
Elle changea de position et glissa sa jambe droite sous ses fesses.
– Tu nous y avais pas rejoins cette année-là ?
– Non, pas Les Saintes…
– Ah oui tu as raison c’était l’année d’avant je m’en souviens, Victor était bébé. Il venait d’avoir quatre mois. Julien avait toujours l’air soucieux sur les photos je ne l’avais jamais remarqué c’est drôle !
– Bon, je vais te laisser. Appelle si tu as besoin de quelque chose.
– Non, je t’assure tu es gentil, j’ai besoin de rien.
– Pour les comptes de Julien, les assurances vie tout est ok ?
– Oui, j’ai pris rendez-vous avec la banquière pour mercredi matin pour solder certains comptes. J’y vais à 10 heures.
– Je t’accompagne !
– Non, c’est bon, l’agence n’est pas loin à pied. Je me débrouillerai.
– Très bien. Je te laisse sœurette. Bonne journée. Je t’embrasse.
– Ok Serge. Passe un bon dimanche toi aussi. À bientôt.
Marie raccrocha et reposa son portable sur le parquet. Elle redécouvrait les photos de naissance de son fils. Victor dans les bras de son papa dans la chambre de la maternité. Victor allongé sur le lit entre deux gros coussins. Victor serrant Coco son doudou. Maman qui donne le biberon. Victor lors du bain maintenu par papa dans la baignoire. Marie se surprit les yeux embués de larmes.
« Aïe !!! »
En tentant de changer de position, elle ressentit comme une décharge dans son bas-ventre. La douleur étant lancinante, elle préféra reposer les photos dans la boite ouverte devant elle. La main appuyée contre son ventre, elle se releva en prenant appui sur la commode. Des crampes irradiaient tout son abdomen par intermittence. Elle se dirigea vers la salle de bains, ouvrit l’armoire à pharmacie et sortit de son emballage deux comprimés de spasfon. Elle remplit d’eau le gobelet posé sur le lavabo et les avala coup sur coup. Elle n’aimait pas son reflet dans le miroir. Elle se trouvait l’air fatigué, les traits tirés. Elle en était convaincue, la douleur cesserait dans quelques dizaines de minutes.
Le cimetière
Une fontaine
11 h 02
– Merci pour votre ponctualité mes amis. Je souhaitais que nous nous retrouvions ici ce matin pour organiser la fête de la musique qui aura lieu mardi soir.
Stendhal, Président des âmes de Montmartre, souhaitait orchestrer chaque événement impliquant des rassemblements importants. Véritable force de la nature, il trainait un visage bouffi, des cheveux bruns crépus et un collier de barbe bien fourni. Henri Beyle de son vrai nom, s’amusait avec sa montre à gousset reliée à la ceinture de son pantalon en velours par une chainette dorée. Son binocle, qui ne le quittait jamais, était rangé dans la poche ventrale de son manteau.
– Je vous rappelle que cette date correspond au solstice d’été c’est-à-dire que les journées vont commencer à diminuer et que nous allons perdre chaque jour des minutes de soleil. Je vous demande d’être vigilants si vous quittez l’enceinte du cimetière car vous ne pourrez bientôt plus vous fier à la clarté pour estimer l’heure. Dans ces conditions, on a vite fait de rater l’ultimatum du retour.
L’orateur balayait face à lui chaque visage présent droit dans les yeux. Trop d’âmes, ces derniers mois, avaient fait preuve de négligence et avaient péri à l’extérieur. Cette hécatombe ne tenait pas compte des actions criminelles de Paul Calta.
– Qui, parmi vous mes amis, souhaite faire partie de l’animation de mardi soir ?
Dalida, vêtue de sa longue robe noire et de son châle sombre drapé sur les épaules, s’avança d’un pas en avant.
– Moi, je serai là, dit-elle avec son bel accent italien.
– Merci Dalida. Parmi les chansons que vous interprétiez à vos contemporains, quelles sont celles qui avaient le plus de succès ?
– Volare, suggéraMichel Berger à sa droite.
Le chanteur décida à son tour d’avancer d’un pas et de se positionner au côté de la diva. Dalida lui adressa un petit sourire complice plein de gratitude.
– Si je peux me permettre, moi j’ai un faible pour Bambino.
Les âmes s’écartèrent pour laisser passer celle qui venait de s’exprimer parmi eux. Stendhal vit apparaître soudain une femme de couleur au physique singulier.
Son collier composé de grosses boules multicolores capta l’attention de tous ses semblables. Les motifs de sa robe ne laissèrent également personne indifférent. Sur fond noir, des symboles tribaux dorés ornaient toute la surface de sa tenue. Elle avait une crinière brune épaisse sur laquelle s’érigeait un chignon démesuré.
– Bonjour Madame Carole Frédéricks. Je suis heureux que vous vous joignez à nous pour cette fête de la musique.
– Tout le bonheur est pour moi ! Je trouve que ces deux chansons sont formidables. Vous écouter les chanter sera un vrai bonheur pour nous tous.
– Cela me ravit d’avance. Très bon choix miei amici.
– Merci, dit Carole. Je vous propose de vous accompagner pour les chœurs si vous m’y autorisez.
– Bien sûr ma chère, c’est une idée formidable.
– Tu voudras bien m’accompagner sur un duo ? demanda Michel Berger à Carole.
– Ce sera un honneur Michel.
Stendhal proposa à la dizaine d’âmes présentes de faire d’autres propositions pour la soirée de mardi. Aux alentours, des grappes de visiteurs se déplaçaient sans se douter de la scène qui se jouait devant eux.
Anatole, le garde champêtre, proposa d’accompagner les artistes avec son accordéon.
– La guitare déposée sur ta tombe est-elle en état de fonctionnement ? demanda le vieil homme à Fred Chichin debout à ses côtés.
En attente d’une réponse du musicien, certaines âmes se saluaient entre elles. Fred réfléchissait à voix haute.
– Cela fait des années qu’elle est posée sur mon marbre mais je pense, qu’après quelques petites manipulations de mon cru, elle devrait émettre quelques bons accords sans problème.
Anatole exprima un ouf de soulagement.
– C’est une bonne nouvelle mon Fred. Il faut faire du bruit mardi soir ! Il faut que la musique résonne dans toute l’enceinte du cimetière.
– Faites en sorte d’en parler autour de vous d’ailleurs. Plus il y aura de monde, plus notre fête de la musique sera réussie, conclut Stendhal.
Il bomba le torse et passa une main dans ses cheveux.
– Vendredi soir, lors de notre assemblée hebdomadaire nous avons accueilli cinq nouveaux visages dont le papa de ce cher enfant dont le prénom est Victor. Veillez à ce que ces novices soient présents cela favorisera leur intégration ici.
Tous approuvèrent cette ultime requête. Comble du hasard, Victor et son père passèrent au même moment tout près de l’attroupement sans marquer d’arrêt tant leur discussion monopolisait leur attention.
– Quand on parle du loup on voit la queue, lâcha Anatole.
– Zitto ! Laisse-le tranquille pesta Dalida comme pour défendre son petit protégé. Ce visage de l’amour vient de subir encore une fois les foudres du malheur. À peine remis de la disparition de son amie Sophie voilà qu’il perd son papa. C’est terrible. Povero bambino.
Anatole ne répliqua pas, le visage plongé sur ses bottes élimées. D’autres âmes s’étaient jointes à cette réunion depuis quelques minutes. Parmi elles, une dizaine d’anonymes mais également Gontrand et le vieux Joseph avec son petit air enjoué.
– Bon, je crois que nous avons fait le tour de l’essentiel mes amis, clôtura Stendhal. Je vous dis à mardi soir vingt heures afin de nous mettre en place. La fête annuelle commencera à vingt-et-une heures.
Il réajusta sa veste et palpa sa poche ventrale pour s’assurer de la présence de son binocle.
Toutes les âmes se dispersèrent vélocement.
*
Stendhal prit la direction de sa Division 30. À quelques mètres de lui, Dalida le précédait. Il accéléra le pas afin de la rattraper. Il faisait déjà chaud pour l’heure et la saison. Des gouttelettes d’eau perlaient sur son front. Il sortit un mouchoir en tissu de son pantalon et s’épongea le haut du crâne par petites pressions.
– Iolanda ! Excusez-moi ! Iolanda !
Dalida se retourna en entendant son prénom dans son dos.
– Oui ? !
Arrivé à son niveau, Stendhal était légèrement essoufflé.
– Je peux vous appeler Iolanda ? Cela ne vous dérange pas ?
– Rares sont les personnes qui m’appellent ainsi mais cela non mi disturba !
– Comment ? l’interrogea-t-il.
– Désolée cher ami, je disais simplement que cela ne me dérange pas le moins du monde.
– Dites-moi Iolanda. Dimanche dernier vous étiez avec le petit Victor Calta quand il s’est aventuré hors du cimetière n’est-ce-pas ?
– Pourquoi cette question ?
– Vous l’étiez ou pas ?
– Si en effet, j’étais avec Victor.
– D’après ce que j’ai appris de la rumeur, la présence de son papa parmi nous serait liée à cette escapade. Le portillon aurait été franchi les douze coups de minuit révolus !
– Je vous le confirme également. Dalida desserra le châle qui lui protégeait le cou. Mais qu’est-ce qui me vaut cet interrogatoire de police Henri ? Je peux vous appeler Henri monsieur Beyle ? lui demanda-t-elle afin de lui rendre la pareille.
Ils cessèrent de marcher. Dalida s’installa sur un banc à l’ombre d’un grand marronnier.
– Certes, cela ne me dérange guère. Vous permettez que je me joigne à vous ? dit Stendhal en désignant le banc avec son index.
– Oui bien sûr mais venez-en aux faits je vous pris Henri. Ce soir-là, nous avons été négligents et ce pauvre enfant l’a payé très chèrement. Nous connaissions les risques et leurs conséquences.
– Je voulais juste étancher ma soif de curiosité. Lui, a perdu son papa en bravant le deal, mais vous, qui avez-vous perdu dans cette histoire ?
Dalida croisa ses longues jambes sous l’assise du banc en bois. Elle regardait passer devant elle les vivants qui se croisaient à diverses allures. Elle tourna son visage vers Stendhal et déplaça ses longs cheveux cuivrés dans son dos.
– Je suis partie seule en mille-neuf-cent-quatre-vingt-sept. Je n’avais pas d’amis.
– Pourtant, sauf erreur de ma part, vous étiez une chanteuse de renom ? Le regard de vos contemporains semble ne pas me donner tort.
– Oui vous avez raison Henri. J’ai connu le succès, j’ai été encensée par la presse mais j’ai également beaucoup souffert pendant toute mon existence. La célébrité n’est pas synonyme de bonheur vous savez. Elle isole ! J’ai perdu tous les hommes que j’ai aimé un par un. Ceux qui m’entouraient n’ont jamais compris mon mal-être et la souffrance de mon âme. J’ai usé mes yeux à force de pleurer. J’ai égratigné mes genoux à force de tomber.
Stendhal n’osait plus l’interrompre, il buvait les paroles de cette délicate femme.
– La vie m’était devenue trop insupportable, je leur ai écrit avant de partir sur un petit bout de papier que j’ai déposé sur ma table de chevet. Je ne sais pas ce qu’ils en ont fait après ma mort et je m’en moque.
Stendhal scrutait toujours le visage de son interlocutrice.
– Donc pour vous répondre, contrairement au petit Victor, je ne connais pas la conséquence de cette sortie sur les êtres qui m’étaient chers car je n’en avais pas ! A priori, mon frère n’en a pas pâti !
Son regard s’était perdu au loin alors qu’elle se livrait à cet homme. Elle le connaissait très peu. Adolescente, lorsqu’elle était en Égypte, elle avait lu certains de ses romans et elle avait vu quelques photos de lui en noir et blanc dans des encyclopédies. Rien de plus.
Il reprit la parole afin d’éviter que le silence ne s’installe.
– Veuillez pardonner ma curiosité Iolanda.
Dalida ne répondit pas.
– Savez-vous que pendant un temps, j’ai également été enterré, tout comme vous, au sein de la Division 18 ?
Cette question lui permettait de changer de sujet et de détendre un peu l’atmosphère.
– Non, je l’ignorais. Mais vous reposez bien au cœur de la Division 30 n’est-ce-pas ?
– Oui mais depuis près de cent-cinquante ans que je suis décédé suite à une énième crise d’apoplexie, j’ai d’abord été inhumé à la 18, comme vous. Ma sépulture a été déplacée à la 30 lors de la construction de cette horrible structure métallique. Stendhal désigna la rampe Caulaincourt au loin sur sa droite.
– Du fait des travaux ?
– Eh oui, le chantier était tel que l’on m’a viré comme vous dites aujourd’hui !
– Vous n’êtes pas trop mal à la 30 ?
– Personnellement, je voulais être enterré au cimetière d’Andilly pas très loin d’ici. Une commune où j’ai séjourné quand j’étais plus jeune. Les ingénieurs des ponts et chaussées en ont décidé autrement a priori. Nous sommes peu de chose de notre vivant mais encore moins quand on est six pieds sous terre !
– En effet.
– Bon, merci d’avoir répondu à mes questions. Je ne voulais pas vous importuner Madame Iolanda.
Stendhal se redressa, réajusta une nouvelle fois sa veste, palpa la poche contenant son binocle et salua, en se courbant en avant, sa compagne d’un jour.
– Prego ! lui répondit Dalida.
Le plus prestigieux des orateurs du cimetière Nord disparut parmi les visiteurs et les âmes.
La diva italienne resta une nouvelle fois seule, assise sur son banc, perdue dans ses pensées.
Avenue du Tunnel
Division 24
11 h 13
Julien était posté devant la pierre tombale de son garçon.
Comme à son habitude, il s’agenouilla près de la dalle. Les gravillons et les feuilles s’étaient accumulés ces derniers jours. Au centre de la tombe trônait la composition florale qu’il avait lui-même positionnée de son vivant. Les primevères avaient fané depuis longtemps mais le petit sapin, haut d’une vingtaine de centimètres, tenait bien droit. Il avait fière allure avec sa cime dressée vers les cieux.
Soudain, la composition se mit à subir quelques légers tremblements puis à vaciller franchement. Julien surpris se releva et recula de quelques pas. Soudain, Victor s’extirpa de sa tombe. Il apparut progressivement tout en dévisageant son père figé face à lui. Une fois extrait entièrement de sa demeure, il sauta sur le bitume de l’Avenue du Tunnel.
– Ah tu es là papa ! Il y a longtemps que tu m’attends ?
– Non pas vraiment mon garçon, je viens d’arriver. Autrefois, j’aurais mis un peu d’ordre sur ta tombe mais aujourd’hui, du fait de mon nouvel état, cela m’est impossible.
– Oh t’embête pas. Tout sera à refaire dans une heure. Entre les visiteurs, les chats errants et le vent, les dalles deviennent vite de vraies poubelles. Tu verras on s’y habitue très vite papa.
Victor se mit sur la pointe des pieds et déposa un baiser sur la joue de son père. Julien le serra fort dans ses bras.
– Tu sais que tu m’as manqué mon fils pendant toutes ces années ?
– Oui papa. À moi aussi vous m’avez manqué maman et toi.
Ils commencèrent à se diriger lentement vers l’Avenue Travot qui faisait l’angle avec la Division 25.
– Quand tu es parti ce jour de mars, le ciel s’est effondré sur moi. J’ai cru ne jamais pouvoir me relever. J’étais anéanti de douleur. Ta mère a beaucoup pleuré elle aussi tu sais.
– Et vous n’avez jamais souhaité me remplacer en faisant un autre enfant ? demanda Victor.
– Oui bien sûr nous y avons pensé mais sache que nous ne t’aurions jamais remplacé. Cela aurait été un autre enfant tout simplement. Ta petite sœur ou ton petit frère.
Victor écoutait son père attentivement. Ils passèrent devant la tombe de Michel Berger et continuèrent leur progression dans l’Avenue de la Croix. Après la Division 29, ils longeaient désormais sur leur gauche la Division 28.
En bord d’avenue, les stèles s’enchainaient les unes après les autres dans un parfait alignement. Dans un cimetière, la fantaisie n’avait pas sa place a priori, pensa Victor. Nombreuses étaient celles qui n’arboraient aucun signe religieux. En revanche, toutes étaient vétustes et conservaient les stigmates infligés par l’érosion et le temps qui passe. Fléau des temps modernes, la pollution avait sa part de responsabilité dans ces dégradations. Souvent la blancheur des pierres avait disparu au profit d’un dépôt noirâtre peu esthétique.
– Finalement les années ont passé mais tu es resté notre seul enfant. Récemment, avec ta mère, nous avions enfin repris l’envie de vivre et d’avancer. L’idée de faire un bébé nous avait même traversé l’esprit. Le sort en a décidé autrement dimanche dernier !
– Dans notre malheur, j’avais quand même un avantage sur toi et maman.
– Lequel ? s’enquit Julien.
– Pendant tout ce temps MOI je pouvais vous voir. À chaque fois, que maman venait sur ma tombe je me plaçais contre elle pour sentir son odeur. J’en profitais pour la serrer fortement. Elle ne se doutait de rien. Combien de fois j’ai pleuré avec elle. Je lui hurlais ma peine de ne pouvoir rentrer à la maison. Elle repartait et je restais là tout seul, assis.
– Tu as été fort mon fils, je suis fier de toi.
– Toi, je te voyais à chaque fois que tu étais à la loge. Je me suis souvent installé sur la chaise placée face à ton bureau et je t’observais durant des heures pendant que tu travaillais.
– C’est vrai ? tu étais là devant moi ?
– Oui. Juste devant toi et tu ne le savais même pas. Un jour je me suis amusé à faire rouler tous tes stylos sur le bureau et à les faire tomber au sol chacun leur tour. Tu t’en rappelles ?
– C’était toi petit garnement ? Ce fameux jour où je ne comprenais pas ce qu’il m’arrivait ? J’avais l’impression que je devenais cinglé. À chaque fois que je reposais un crayon sur la table, un autre roulait et tombait par terre ! Tu sais que quand je suis rentré à la maison j’en ai parlé à ta mère ?
– C’est vrai ?
– Bien sûr que c’est vrai. Et tu sais ce qu’elle m’a dit ?
– Non raconte !
– Elle m’a dit que c’était sûrement toi qui me faisais un vilain tour depuis l’au-delà.
– Elle n’avait pas tort.
Victor pouffait de rire. Son père le saisit, le serra à nouveau fortement contre lui et l’embrassa.
– Allez viens ! Allons jeter un coup d’œil à la loge. On ne sait jamais, peut-être qu’ils m’ont déjà trouvé un remplaçant !
Des visiteurs marchaient à contresens. Des personnes seules, des couples mais aussi des groupes. Pour ne pas surprendre son père, Victor zigzaguait entre les individus. Il se souvint subitement le jour où il avait expliqué à Sophie qu’ils pouvaient, en tant que fantômes, traverser les vivants sans que ceux-ci s’en aperçoivent. Ce fût une réelle partie de fous rires que de mettre cette faculté en application. Il revoyait son amie grimacer quand elle ressentait cette sensation de moiteur en traversant les corps vivants. C’était rapidement devenu un jeu pour les deux enfants qu’ils étaient.
– J’adorais t’espionner pendant tes rondes. Je savais que tu ne pouvais pas me voir mais je me cachais derrière une stèle quand tu te retournais, puis une autre quand tu reprenais ta marche. C’était rigolo.
– Je ne me doutais de rien. Jamais je n’aurais imaginé cela, tu sais ?
Père et fils échangèrent un regard complice. Ils arrivaient au niveau du rond-point de l’Avenue Principale. Ils prirent à droite et s’engagèrent sous la rampe Caulaincourt. La loge était dans leur champ de vision un peu plus loin. La porte de celle-ci semblait ouverte.
– On dirait qu’il se passe des choses là-bas ! dit Julien.
– Oui, c’est clair.
Ils se placèrent comme la veille, dos au mur du bureau des Conservations. La porte de la loge était grande ouverte. Le panneau scotché avait été retiré. Victor devinait une silhouette à l’intérieur du petit local.
– Il y a quelqu’un ? demanda Victor à son paternel.
– Oui, mais je n’arrive pas à discerner si c’est un gars de la mairie ou s’il s’agit d’un nouveau gardien.
Soudain, un homme sortit du bureau.
Vêtu de la traditionnelle chemise bleue à manches longues, d’un pantalon à pinces noir et d’une paire de souliers sombres, il arborait à la poche de sa chemise le badge établissant son statut de gardien du cimetière de Montmartre. L’homme cala la porte de la loge grande ouverte avec un petit caillou. Il avait une démarche en balancier. Il semblait basculer un coup à droite et un coup à gauche tel un métronome.
– Alors ? demanda Victor.
– Son allure me dit quelque chose…
– Il a l’air marrant, ajouta l’enfant. Il me fait penser à un acteur connu.
– Ah oui ? Lequel ?
– Celui qui joue dans La soupe aux choux !
– Louis de Funès ?
– Non, celui qui fait l’extraterrestre.
– Ah oui, tu parles de Jacques Villeret ! Ceci dit je le connais ce gars.
Julien, penché en avant, plissait les yeux pour mieux voir l’individu face à lui. Il avait l’impression de l’avoir déjà vu.
– Regarde Victor !
– Quoi ?
Une ravissante jeune fille sortit de la loge et vint échanger quelques mots avec l’homme en uniforme. Victor demeura bouche bée. Placé de l’autre côté de l’avenue, à une dizaine de mètres d’elle, il la dévisageait de la tête aux pieds. Elle avait de longs cheveux châtain clair très souples qui tombaient dans son dos jusqu’à sa taille. Elle était vêtue d’un joli débardeur blanc et d’un short trop court en jean délavé bleu. Des baskets blanches dissimulaient une petite paire de socquettes assorties. La jeune fille se retourna subitement, jeta un regard furtif en direction de Victor et disparut à nouveau à l’intérieur de la loge.
Victor demeura sans voix.
– C’est qui cette fille ?
– Certainement sa fille, pensa Julien. Ben dis donc, elle est très jolie.
Il jeta un discret coup d’œil vers son fils. Victor semblait totalement hypnotisé par cette nouvelle apparition.
Place des Abbesses
Paris XVIII°
14 h 45
Adossé à la structure métallique de l’édicule Guimard de la station de métro Abbesses, un homme, la quarantaine, crâne rasé, costume sombre impeccable, chemise blanche immaculée et mocassins noirs cirés, manipulait à l’abri des regards son téléphone portable. Volontairement posté à l’ombre des platanes, il s’appliquait à faire défiler lentement sous son index l’ensemble de ses contacts. Un à un, les noms, les prénoms et autres pseudonymes enregistrés s’égrenaient sous ses yeux. Soudain, son doigt se figea. Il exerça une pression sur l’écran. Le numéro se composa automatiquement. Un homme, à la voix vacillante, décrocha.
– Oui ! Allô !
– J’ai attendu ton appel ce matin ! vociféra l’homme accoudé à l’édicule.
– J’ai cru bon d’obtenir davantage d’informations avant de vous appeler. Je ne voulais pas vous déranger inutilement.
– Et il t’a fallu tout ce temps pour les obtenir ?
– Non ! Enfin oui ! J’ai obtenu avec certitude le nom de la banque. Il s’agit de la BNP.
– Tu n’as pas été capable d’obtenir davantage de détails hier soir lors de votre diner en tête-à-tête ? Tu connais le montant des assurances vie ?
– J’ai tenté de différentes manières d’aborder la question mais j’ai eu peur d’éveiller ses soupçons à force de me montrer trop direct !
– C’est le moins que l’on puisse dire. Je t’aurai demandé de la caresser dans le sens du poil tu n’aurais pas été plus performant !
– Vous étiez là hier soir ? Dans la salle ?
– J’étais au bar juste derrière vous à assister à ton numéro minable de Columbo ! Quand penses-tu récupérer les fonds ?
– Il va me falloir un peu plus de temps. Elle est méfiante ! Je vais devoir la jouer plus fine !
– NON ! Tu vas la jouer différemment, maugréa l’homme. Tu vas accélérer le tempo. Introduis-toi chez elle, fouille dans son ordinateur et déniche les numéros de ses comptes bancaires. Apprends à honorer tes dettes Serge.
– Laissez-moi quelques jours !
– Je vais être gentil. Je vais te laisser jusqu’à la fin du mois pour solder ta dette sans quoi commence à faire appel à un bon tailleur.
– Un tailleur ? Mais pour quoi faire, je ne comprends pas !
– Pour prendre tes cotes et choisir le bon cercueil !
L’homme raccrocha.
Lundi 21 juin 2010
Boutique Solidaire Emmaüs
Rue de Clignancourt
15 h 33
Marie déposa deux grands sacs de vêtements sur le comptoir. Une jeune femme, au fort accent parisien, vêtue de jeans de la tête aux pieds, s’approcha d’elle afin d’inspecter le contenu de chacun.
– Je vois que vous reprenez les vêtements ! dit Marie.
– Oui M’dame dès lors qu’ils sont en bon état, pas déchirés, ni trop usagés.
– Je préfère vous les donner à vous plutôt que les jeter. Ils appartenaient à mon époux. Il est malheureusement décédé.
– Désolée. Vous êtes si jeune et déjà veuve ! Ma pauvre p’tite dame. Qu’est-il arrivé à votre homme ?
– Un AVC !
– Ah merde !
– Oui c’est ça, abrégea Marie afin d’orienter la discussion sur un autre sujet.
La bénévole vida le premier sac. Elle en sortit une dizaine de chemises et de maillots de corps. Elle jeta un coup d’œil furtif à chacun et les déposa sur une planche placée sur des trépieds juste derrière elle.
– Cela va faire des heureux. Nous les redistribuerons aux nécessiteux du quartier contre une somme symbolique. C’est la première fois que vous venez à la boutique Emmaüs M’dame ?
– Oui, la première fois.
Marie demeurait dans ses pensées, affligée qu’elle était par tous les évènements que la vie lui imposait. Chacun de ces linges lui rappelait un souvenir. Julien n’avait pas beaucoup de vêtements. Il conservait tous ses vieux t-shirts et les portait le plus longtemps possible. Certains partaient littéralement en lambeaux mais il les gardait dissimulés au fond des tiroirs.
C’était un sentimental.
– Dans ce sac, je vous ai mis un manteau. Il pourra toujours servir pour l’hiver prochain.
Marie désignait le second sac de son index.
La jeune femme sortit du sac plastique un long manteau de laine noire flanqué d’une multitude de poches. La bénévole des Emmaüs l’inspecta avec plus d’attention en le tournant sur lui-même à plusieurs reprises.
– Très joli manteau. Il semble avoir peu servi.
– En effet, mon mari l’a acheté l’hiver dernier et l’a finalement très peu porté.
La jeune femme le redéposa sur le comptoir. Elle commença à inspecter les poches une par une.
– Je préfère vérifier pendant que vous êtes encore là on ne sait jamais. Si vous voyez ce que les gens oublient dans les poches de leurs vêtements.
Marie l’observait. Autour d’elle, des personnes erraient dans les allées de la salle des ventes déambulant entre les étals débordants de linges, de vaisselles et de bibelots. Au loin, elle devinait un secteur consacré aux ouvrages d’occasion. Acheter quelques livres lui ferait du bien, pensa-t-elle. Actuellement, lire lui permettrait de s’évader un peu et de penser à autre chose.
Face à elle, la jeune bénévole fouillait minutieusement les poches ventrales du manteau de Julien. Elle tourna le vêtement de trois quarts et enfonça sa main droite dans une poche latérale.
– Mais qu’est-ce que c’est que ça ? dit-elle effrayée en retirant sa main d’un coup sec de l’intérieur de la poche.
Marie resta stupéfaite. La jeune femme recula de deux pas heurtant l’étal placé derrière elle.
Quelque chose semblait bouger à l’intérieur de la poche du vêtement. Le mouvement était perceptible mais lent. La chose se déplaçait vers la sortie opportunément créée par le rabat replié. Les deux femmes tentèrent de s’approcher doucement empruntes de curiosité et d’inquiétude. La chose bougeait toujours. Marie approcha sa main droite, méfiante, à proximité de la poche. Elle la retira aussi sec. La jeune femme fut comme horrifiée. Un gros papillon de nuit apparut. L’insecte, d’abord désorienté, resta figé sur la laine sombre. Ses antennes velues tâtaient l’air ambiant. Il avança de quelques centimètres et se figea à nouveau. D’un geste de la main, Marie tenta de le dégager. Le papillon, les pattes acérées de minuscules crochets, ne broncha pas. Subitement, le gros insecte s’envola et se prit dans les cheveux de la jeune femme derrière le comptoir. Elle hurla en se débattant. À force de mouvements, le papillon parvint à se libérer et disparut dans un battement d’ailes.
La jeune femme apeurée était toute décoiffée. Les gens alentour observaient la scène sans vraiment comprendre ce qu’il venait de se tramer.
– Aïe !
– Ça va M’dame ?
Marie, la main droite accrochée au comptoir se pencha en avant prise d’une nouvelle crampe abdominale.
– Oui ça va ! Ce n’est rien. Une simple douleur.
Soudain, autour d’elle, tout se mit à tourner de plus en plus vite. Elle s’agrippa plus fortement au comptoir partagée entre sa douleur qui l’incitait à se tenir cambrée et son vertige qui l’attirait vers le sol.
– Vous êtes sûr que ça va M’dame ? Vous voulez que j’appelle les pompiers ?
Elle se redressa tant bien que mal, serra son sac à main contre elle, et, sans saluer la jeune femme, elle quitta précipitamment la salle en se frayant un passage parmi les badauds sur son chemin. Un seul mot d’ordre : rejoindre son véhicule le plus vite possible et s’asseoir à l’intérieur loin du regard de tous ces inconnus. Tout en se trainant, elle en était persuadée : ce papillon de nuit était un mauvais présage.
Le cimetière
19 h 02
En ce lundi, le nouveau gardien venait officiellement de prendre possession des lieux. Dans moins d’une heure, sa première journée de travail s’achèverait déjà. Aucun incident important à déplorer. Tout cela était de bon augure pour lui.
Il décida de se rendre sur la tombe de son prédécesseur afin de lui rendre un dernier hommage. Cette visite de courtoisie valait adoubement à ses yeux. Il saisit sa main courante et un stylo. Il mentionna :
19 h 03 Début deronde.
Il referma le registre, se leva et sortit de la loge. Il introduisit une des clés de son trousseau dans la serrure.
– Tu viens Chloé ? Allons faire un petit tour avant la fermeture du cimetière.
La jeune fille déposa la publicité qu’elle feuilletait sur le bureau de son papa et sortit de la loge. Son père verrouilla la porte et clipsa le mousqueton du trousseau à sa ceinture. Il glissa son portable dans sa pochette les yeux levés au ciel. La journée avait été radieuse.
– C’est une obligation cette ronde ? demanda la fillette.
– Oui c’est obligatoire ! Une ronde le matin et une en fin de vacation juste avant de fermer le grand portail. Cela fait partie de ma mission en tant que gardien.
Flanqué de son uniforme et de sa démarche singulière, l’homme commença à remonter l’Avenue Principale accompagné de sa fille.
– C’est cool de venir te voir au travail après l’école, dit Chloé d’un air enjoué.
– C’est vrai, ça te plaît mon cœur ?
