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Suivez l'évolution de la relation entre Adam et Valentine durant vingt années, au coeur de la ville lumière.
En octobre 1994, Adam et Valentine ont vingt ans. Des bancs de la Sorbonne aux jardins du Palais-Royal, du sommet de la Tour Eiffel aux allées de Central Park, le destin va sans cesse les rapprocher puis les séparer. Entre amour et amitié, entre petits bonheurs et grands malheurs, la vie nous invite à partager vingt ans de leur existence.
Délectez-vous de cette romance passionnante qui vous emmènera dans les plus beaux recoins de Paris et New York tout en suivant un duo complexe mais attachant !
EXTRAIT
– Pourquoi me fais-tu ça maintenant ?
– Comment ?
– Tu as le don de toujours tout compliquer. Pourquoi ne m’as-tu jamais exprimé tes sentiments aussi explicitement avant ? Tu aurais dû être plus démonstratif quand il était encore temps.
– Tu plaisantes j’espère ! Cette nuit que nous avons passée ensemble juste avant les fêtes. Tu l’as déjà mise au placard ?
– Non, bien sûr.
– Nous avons passé des heures entières blottis l’un contre l’autre. Tu as déjà oublié ?
– Mais non voyons.
– Réfléchis Val. Ton avenir t’appartient. Ne laisse pas Anthony prendre ton destin en main. Reprends le contrôle de ta vie. Ouvre les yeux.
Adam libéra ses mains et quitta les toilettes. Valentine demeura figée. Elle observait la porte battante en mouvement devant elle. Son véritable amour venait de disparaître.
Adam quitta la soirée d’un pas ferme et déterminé sans même se retourner.
Dans le bar L’Antisèche, les premières notes de I will always love you interprétée par Whitney Houston commençaient à envelopper l’ensemble des convives. Dans l’euphorie des festivités et l’obscurité ambiante, personne ne remarqua le départ précipité du jeune homme au coeur de la nuit froide et glacée de la Saint-Sylvestre.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Gamin de Paris né à deux pas de la Butte Montmartre,
Cédric Legrain est l’auteur du roman
Victor et les âmes de Montmartre. Présélectionné en 2018 pour le Prix Coup de cœur passion Luchon au salon des Estives Littéraires. Plus récemment, il vient de publier le chapitre 2
Victor au cœur des catacombes. Habitué des studios de radio, il co-anime chaque mois l’émission « Libre cours » sur la station de radio lyonnaise Couleurs FM 97.1.
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Veröffentlichungsjahr: 2019
VINGT ANS
Du même auteur
– Victor et les âmes de Montmartre
5 Sens Editions, 2017
–Victor au cœur des Catacombes
5 Sens Editions, 2018
Cédric Legrain
VINGT ANS
Pour Stéphanie avec toute ma tendresse.
Pour mes filles Cécilia, Laëtitia, Chloé et mon petit ange Clémence.
PROLOGUE
D’un pas déterminé, Adam remontait le long corridor menant au grand amphithéâtre de la Sorbonne. Malmené par un flot discontinu d’étudiants, il devait jouer des coudes afin de pouvoir avancer et ne pas finir piétiné par ce rouleau compresseur humain lancé à vive allure.
Par-delà les têtes qui s’agitaient devant lui, il devinait au loin le linteau de l’imposante porte en chêne massif permettant d’accéder à la fameuse enceinte pédagogique. Encore quelques mètres et son supplice s’achèverait enfin. En attendant, il serra fermement contre sa poitrine la lanière de son sac jeté sur son épaule.
Au mur, une vieille horloge éphéméride attira son attention. L’affichage digital précisait :
Lundi 10 octobre 1994
07 h 47
À l’instant même où il la dépassa, une jeune femme l’interpella.
– Ça va être comme ça tous les matins ? !
– Comment ? éructa Adam surpris.
– Je disais : ça va être comme ça tous les matins ?
Le brouhaha ambiant obligeait Adam à hurler afin de se faire entendre de son interlocutrice.
– Espérons que non !
Le jeune homme trouva le visage de cette belle inconnue extrêmement sensuel. Ses fines lèvres laissaient transparaitre un sourire au charme fou. Ses fossettes, ses yeux noisette, ses fines lunettes et ses cheveux bruns tirés en arrière ne le laissèrent pas indifférent.
– C’est peut-être ainsi le premier jour de chaque rentrée universitaire ! sourit la jeune femme en haussant les épaules.
– Eh Oh ! Doucement ! Ça, c’était mon pied crétin ! vociféra Adam. Je commence sincèrement à regretter mon p’tit lycée de quartier.
La belle inconnue pouffa de rire tout en luttant, elle aussi, afin de conserver son équilibre. Soudain, un mouvement de foule les éloigna l’un de l’autre. La jeune femme disparut en quelques secondes comme engloutie par les eaux déchainées d’un fleuve en crue. Totalement dépassé, Adam abandonna l’idée de la retrouver.
Afin d’anticiper un éventuel incident, un employé de la faculté avait eu le bon sens d’ouvrir les lourdes portes de l’amphithéâtre. Les étudiants pouvaient désormais prendre possession du lieu plus sereinement.
Adam pénétra à son tour dans l’imposant espace. Lentement, il retrouvait la maîtrise de son corps et de ses gestes. Tout au moins, il le lui sembla. Au risque de se faire à nouveau chahuter, il stoppa nette sa course et leva les yeux vers le dôme de verre placé au-dessus de lui.
L’endroit l’impressionna immédiatement par ses dimensions hors normes. Le plafond semblait culminer à plus de vingt mètres. Une gigantesque fresque séculaire signée Puvis de Chavannes ornait l’ensemble du mur placé juste derrière la chaire professorale. L’œuvre l’enivrait par sa taille démesurée et la finesse de ses traits.
– Le Bois doré ? J’connaissais pas ! dit-il à voix haute.
Sur sa gauche, une infinie rangée de bancs s’élevait vers de majestueux balcons constitués de boiseries délicatement ciselées. De nombreuses dorures parachevaient l’ensemble. Deux allées d’escaliers permettaient à tout un chacun de gravir les marches menant à sa place, cette place choisie ce jour et qui serait assurément conservée toute l’année durant par chaque étudiant.
De nombreux jeunes gens étaient déjà installés. Ici et là, certaines effusions amicales s’exprimaient bruyamment, synonymes de retrouvailles post-vacances estivales.
Adam entama à son tour l’ascension de l’escalier. Au rang 12, un emplacement s’offrait à lui. Il s’immisça entre les étudiants et jeta son sac sur le bureau afin de marquer immédiatement son territoire. Il s’installa sur un banc usé et dur comme un roc puis s’évertua, durant quelques secondes, à trouver une position confortable, en vain.
Mécaniquement, il fit glisser la fermeture éclaire de son sac et déposa devant lui un bloc de feuilles perforées et une vieille trousse déchirée parsemée de taches d’encre desséchées. Il extirpa enfin un décimètre et laissa choir son cartable à ses pieds.
Il faisait chaud. Très chaud. Le brouhaha l’assommait. Les autres l’étouffaient. Il glissa ses doigts dans ses cheveux bruns afin de replacer sa mèche en arrière. Ce geste trahissait une certaine nervosité mal assumée. Il le savait. Adam avait volontairement conservé sa barbe de trois jours. Celle-ci lui offrait davantage de maturité. Il la caressa d’un revers de la main. Cela le rassurait.
Son attention se perdait maintenant sur les visages présents autour de lui.
– L’enfer c’est les autres, n’est-ce pas beau gosse !
Adam sortit de ses rêveries. Il reconnut instantanément cette voix.
– Que dis-tu ?
– Sartre ! Jean-Paul de son prénom ! Tu connais ?
– Oui bien sûr, affirma-t-il en bombant le torse.
– Un de ses personnages dans Huis clos balance ce truc. Cela se vérifie aujourd’hui n’est-ce pas ?
– C’est le moins que l’on puisse dire.
Sa belle inconnue l’avait retrouvé. Une aubaine inespérée pour lui.
Avec toujours le même sourire aux lèvres, elle décida de se frayer un passage jusqu’à lui en jouant des coudes et en usant d’innombrables pardon et excusez-moi ! Son périple achevé, elle s’installa à ses côtés en le bousculant légèrement.
– Bon Dieu, c’est la croix et la bannière pour se trouver une place ici !
Elle retira sa veste en cuir noir en se contorsionnant dans tous les sens, la roula en boule et la jeta à ses côtés sur le banc. Adam se décala discrètement de quelques centimètres sur sa gauche.
– Excuse-moi ! J’ai l’impression de ne pas maîtriser mes gestes ce matin. Un vrai boulet !
– Oh t’inquiète ! Mets-toi à ton aise, j’t’en prie.
Adam l’observait du coin de l’œil tout en torturant sa règle entre ses doigts. Une légère flagrance titillait ses narines.
– C’est quoi ? s’aventura-t-il.
– C’est quoi quoi ?
– Ton parfum ?
– Tu trouves que ça pue ?
– Non pas du tout. J’aime beaucoup au contraire !
– Un truc bidon que ma soeur a trouvé au Printemps cet été. Je lui en ai piqué un peu au réveil. Je suis incapable de te dire le nom mais j’l’aime bien aussi.
– En tout cas tu sens très bon. Cela met une petite touche de printemps parmi tous ces relents de transpiration autour de nous.
– Merci c’est gentil !
Elle dégagea un stylo quatre couleurs de la poche de son pantalon et le claqua sur le cuir de sa pochette. De son sac, elle retira une brosse à cheveux, un lipstick rouge écarlate et une grosse pince à cheveux noire. Elle regroupa l’ensemble devant elle en veillant à ne rien faire tomber au sol.
– Au fait, moi c’est Valentine. Et toi ?
Le bras et la main tendus, elle fixait Adam. Pris de court, le garçon bégaya lamentablement en présentant à son tour sa poigne.
– Ad-Adam ! Enfin, tous mes amis m’appellent… Adam !
– Très drôle ! J’ai cru que tu allais me sortir un de ces surnoms ridicules dont s’affublent la plupart de nos congénères. Adam c’est cool !
– Merci. Valentine c’est sympa aussi.
– Merci pour ce compliment. C’est une nouvelle fois très gentil de ta part.
De la poche de son chemisier blanc, elle dégaina un discret miroir qu’elle ouvrit d’un geste maitrisé. Tout en fronçant les sourcils et en faisant de charmantes grimaces, la jeune femme vérifiait l’état de son maquillage. Adam l’observait encore et encore.
Valentine ajusta ses lunettes du bout de son index et referma le miroir d’un mouvement sec qui fit sursauter le jeune homme. Elle esquissa un discret sourire à son attention.
Au centre de l’amphi, un quinquagénaire venait de prendre place devant le micro fixé sur la chaire. D’un coup de reins, il avança la chaise au plus près du bureau et ouvrit un livre dont il veilla à dissimuler la couverture aux yeux des étudiants.
– Encore un qui va nous lire son bouquin toute l’année avec sa plus belle voix monocorde, ronchonna Adam.
Le jeune homme plaça une feuille devant lui et dénicha un stylo au fond de sa trousse. Le professeur ajusta le micro devant sa bouche et se pencha légèrement en avant.
– Merci de bien vouloir prendre place jeunes gens, le cours va commencer.
Il tapota avec deux doigts sur l’appareil afin de s’assurer que l’ensemble de son auditoire perçoive correctement le son de sa voix. Les deux coups résonnèrent dans tout l’amphi accompagnés d’un strident effet Larsen.
– Aïe ! Il va me bousiller les tympans c’bouffon ! beugla Valentine.
– Ils ont dû le sortir de sa housse ce matin. Il n’est pas tout jeune celui-là, chuchota Adam.
Il était assez satisfait de sa vanne mais Valentine ne la releva pas.
– Tu sais quoi ? Il me fait penser à Juppé ! lâcha-t-elle en lui adressant un clin d’œil. Le même crâne d’œuf !
– La ressemblance est troublante en effet.
Adam appréciait l’humour décapant de sa voisine. Machinalement, il glissa à nouveau ses doigts dans ses cheveux. Sa proximité physique avec Valentine l’intimidait quelque peu. La jeune fille s’en amusa ouvertement.
– Tu vas passer toute la matinée à me mater du coin de l’œil beau gosse ? Pas de manière avec moi tu sais, rince-toi, fais-toi plaisir c’est gratuit !
Déstabilisé, Adam décida sur-le-champ de concentrer son regard sur crâne d’œuf. Il cala sa main contre sa joue, serra son stylo dans l’autre et se pencha légèrement en avant. Il savait que Valentine l’épiait. Il le sentait. Au fond de lui, cela lui plaisait.
L’ensemble des étudiants étaient désormais installés. L’amphi devait en contenir au moins quatre-cents serrés les uns contre les autres. Tous arborés des feuilles volantes, des blocs-notes et une myriade de stylos. L’enseignant réclama à nouveau leur attention et le silence. Le cours allait pouvoir commencer.
– Je suis Monsieur Maxence votre professeur de lettres classiques. Nous nous retrouverons dans cette enceinte pour trois heures de cours magistraux chaque lundi. Avis aux retardataires qui tenteraient de tester ma ponctualité légendaire. Je ferme la porte à clé à huit heures précises !
Quelques sifflements retentirent çà et là. Des petits noms d’oiseaux fusèrent. Ils laissèrent place rapidement à quelques rires étouffés puis au silence.
Valentine et Adam échangèrent un regard complice.
Pour tous ces jeunes gens, la nouvelle année universitaire venait de commencer.
En 1994, ils avaientvingt ans.
Chapitre 1
1994
Lundi 10 octobre
17 h 42
Les feuilles d’automne jonchaient les allées des jardins du Luxembourg. Des rouges, des jaunes, des feuilles mortes par milliers. Installés sur un banc défraichi à l’abri des grands marronniers, Adam et Valentine refaisaient le monde depuis près d’une heure.
Une jambe glissée sous la fesse, il ne se lassait plus d’observer le joli minois de la jeune femme face à lui.
– Cette journée a été fastidieuse. Plus j’y pense et plus je me dis que j’aurais dû me casser étudier aux States ! soupira la jeune fille.
– Les États-Unis ? T’es sérieuse ?
– J’ai l’air de plaisanter beau gosse ? L’avenir est là-bas c’est évident.
– Et tu aimerais t’installer où exactement ?
– New-York sans hésiter !
– Pourquoi New-York ?
– Pour tout ce qu’elle peut offrir en opportunités, en rencontres… Là-bas tout est plus grand. Tout est magique. En Amérique, tous tes rêves peuvent se réaliser !
– Toi, tu crois encore au pseudo-rêve américain ! l’interrompit Adam.
– Oui et je ne suis pas la seule.
– Le rêve américain, la ruée vers l’or… ça fait un peu cliché tu ne crois pas ? Tout cela est révolu. Les États-Unis ne font plus rêver personne de nos jours.
– Que fais-tu, mon cher Adam, de tous ces Cubains qui se noient en mer chaque année pour rejoindre la Floride ? Et ces dizaines de milliers de Mexicains qui tentent de franchir la frontière illégalement au péril de leur vie ?
– Ils recherchent simplement un job pour nourrir leur famille.
– Tu mettrais ta vie en péril toi pour trouver un emploi ?
Adam haussa les épaules faute d’une réponse appropriée.
– Non Adam. Ces gens sont désespérés. Ils espèrent trouver une vie meilleure pour eux et leurs proches. Dans leur pays leurs droits sont bafoués, souvent ignorés. Nombre de leurs comportements sont réprimés pour un oui ou pour un non.
– C’est sûr Fidèle n’est un modèle de philanthropie pour nous autres Européens, admit Adam.
– C’est pour toutes ces raisons que l’Amérique de Clinton fait toujours rêver. En tout cas moi, c’est là-bas que je m’installerai un jour, c’est certain.
Adam dévorait ses lèvres du regard. Il buvait ses paroles. Valentine venait de rentrer dans sa vie depuis quelques heures à peine, mais déjà, elle la bousculait. Il aimait sa voix douce et âcre à la fois. Il appréciait ses pupilles qui tournaient en tous sens au rythme de ses paroles. Il adorait voir ses doigts longs et fins qui s’entrelaçaient lorsqu’elle réfléchissait. Chacune de ses attitudes débordait de féminité. Sans mot dire, Adam s’extasiait.
– T’es déjà allé en Amérique toi ? demanda Valentine.
– Oui bien sûr !
– Sans rire ?
– Sans rire… J’y vais tous les soirs sans quitter mon canapé. Je mate Friends pas toi ?
– Non, mais sérieusement ?
– Non, je n’y ai jamais mis les pieds, mais j’aimerais bien… Je l’pense sincèrement en plus !
– Dans ce cas, le jour où j’y vais je t’emmène si tu es d’accord ?
Valentine éclata de rire en regardant la réaction de surprise de son nouvel ami. Soudain, elle saisit son sac posé au sol et le jeta sur son épaule.
– Bon allez, je dois m’rentrer.
– Déjà ?
– Oui. Il est bientôt dix-huit heures et je dois préparer le diner.
– OK. Dans ce cas allons-y.
À son tour, Adam empoigna son sac et se leva.
– Tu préfères prendre par où ?
– Si t’es ok, je vais t’accompagner jusqu’à ton arrêt, lui proposa-t-elle.
– Ça m’va ! dit-il plutôt satisfait de cette initiative inattendue.
– Tu vis sur Paris ? demanda Valentine en ajustant ses lunettes.
Tous deux marchaient désormais l’un près de l’autre d’un pas tranquille presque synchronisé. Tout en discutant, ils veillaient à éviter les flaques d’eau disséminées au sol. Quelques âmes croisaient leur chemin en contresens. Depuis ces derniers jours, les températures commençaient à baisser insidieusement sur la capitale. L’humidité laissait place au froid. Les jours raccourcissaient.
– J’habite une chambre dans le neuvième près de La Trinité, répondit Adam.
– Tu as ton propre appart. C’est cool.
– Plutôt ouais.
– Dis ? Tu n’serais pas un fils à papa toi par hasard ?
– Non pas du tout, dit-il du tac-o-tac un tantinet touché par cette remarque. Pourquoi penses-tu cela ?
– Non comme ça ! Une simple impression. Tes parents vivent en région parisienne ?
– Oui. En Seine et Marne.
– Tu as des frères et sœurs ?
– Non, je suis fils unique.
– Je t’envie…
– Pourquoi ?
– Recevoir l’exclusivité de l’amour d’une mère ce doit être transcendant. Tu dois être le centre de ses attentions depuis que tu es tout petit.
Adam marchait les yeux perdus à l’horizon.
– Pas spécialement. Les effusions de sentiments ne sont pas le genre de la maison si tu vois ce que je veux dire. Et puis papa et maman ont toujours beaucoup travaillé. Ce qui laisse finalement peu de place à ce genre de choses.
– Moi, je pense que tu banalises l’amour que tu reçois de tes vieux à force d’en avoir trop reçu.
– Oh non, je t’assure. Ma mère, ça peut encore aller, mais mon père n’est pas du tout expressif de ce côté-là.
– Cela n’en fait pas pour autant des bourreaux d’enfants rassure-moi.
– Non n’exagère pas. Mes parents m’aiment je le sais. Ils ne savent pas dire je t’aime c’est tout.
– Tu prends le métro ? l’interrompit Valentine.
– Non, le bus.
– Quelle ligne ?
– La 21, elle est directe. Contrairement au métro, dit-il en replaçant sa mèche. Quand je descends à la Gare Saint-Lazare, je n’ai plus qu’à marcher quelques minutes pour rejoindre ma piaule.
– Je t’envie vraiment d’avoir ton propre appartement.
– Toi tu crèches où ?
– Rue Danton, au numéro 10. C’est près de la Place Saint-André des Arts.
– OK !
– C’est à quelques pâtés d’immeubles d’ici. À pied j’y suis assez rapidement.
– Je vais d’abord te raccompagner cela me fait plaisir.
– Non je t’assure Adam. Ça va ! Je ferai le trajet seule après ton départ. J’aime bien marcher. Cela me permet de réfléchir et de penser à plein de trucs.
– Des trucs ? C’est-à-dire ?
– Des trucs tordus et obscènes…
– T’es vraiment dingue comme fille.
– Eh oui, et tu sais quoi ? Tu es tombé sur la plus frappée d’entre elles !
Elle lui sourit.
Leurs regards se croisaient puis s’évitaient. Lentement, ils se dirigeaient vers la sortie où un grand portail s’ouvrait sur le Boulevard Saint-Michel. Plus ils s’en approchaient, plus les rumeurs du trafic parisien les enveloppaient. Un bruit de fond omniprésent auquel chacun s’accoutumait avec le temps.
– Et toi tu vis seule ?
Valentine lui jeta un coup d’œil furtif. La question d’Adam semblait intéressée.
– Bah toi, tu n’y vas pas par quatre chemins. J’aime ça !
– Excuse-moi si je suis indiscret.
Le jeune homme semblait déstabilisé. Il fixait désormais le sol qui se déroulait sous ses pieds.
– Fais pas cette tête de victime, je plaisantais. C’est drôle comme t’es coincé en fait.
Valentine imita la mine déconfite de son ami.
– En fait, je vis avec mon père et ma petite soeur, ajouta-t-elle.
– Elle s’appelle comment ta frangine ?
– Vanessa ! Comme Vanessa Demouy l’actrice qui joue dans Classe mannequin.
– Ta mère ne vit pas avec vous ?
– Maman est morte quand j’avais huit ans.
– Ah zut. Désolé. Je ne voulais pas remuer le passé et paraître encore une fois indiscret.
– Cesse de faire cette tronche ! C’était il y a douze ans. Depuis de l’eau a coulé sous les ponts.
Valentine marqua un bref silence.
– Ma mère est morte suite à une grave hémorragie à la naissance de Vanessa.
– On meurt encore en couches dans notre pays ? s’enquit Adam.
– Quand on est hémophile oui.
– Ta maman l’était ?
– Il semblerait que oui. Sa vie a été un vrai calvaire d’après ce qu’en dit mon paternel.
– Tu m’étonnes.
– J’ai élevé ma soeur et pris la place d’une maman en grandissant. Voilà pourquoi je ne tarde pas à rentrer.
– Oui je comprends. Cela ne doit pas être évident pour toi.
– Ça va. J’assume plutôt bien mon rôle de maman de substitution depuis toutes ces années.
– C’est cool.
– J’ai dit demaman de substitution, je n’ai pas dit defemme de substitution !
Valentine donna un léger coup de coude à Adam afin de le décoincer.
– Je plaisante.
– Ah ok tu plaisantais. Oui bien sûr tu plaisantais, c’était une boutade.
– Qu’est-ce que tu peux être coincé. Fais gaffe, tu finiras seul plus tard si tu continues comme ça, dit-elle en ricanant. Ton fameux arrêt 21 se cache où ?
– Un peu plus haut en remontant le boulevard.
Ils franchirent enfin le grand portail et se retrouvèrent sur un large trottoir déformé par les racines de grands arbres. Une horloge perchée sur un pylône de l’autre côté de la rue affichait les dix-huit heures et sept minutes. La circulation était dense, les piétons nombreux. La nuit venait enfin de tomber sur la capitale.
– On commence par quoi demain matin ? demanda la jeune femme.
– Histoire des arts il me semble.
– Tu arrives à la fac à quelle heure toi ?
– Le cours commence à neuf heures. Je pense que je serai là pour la demie et toi ?
– Idem !
Valentine sursauta.
– Dis ? Ce ne serait pas ton bus là-bas ?
– Bon sang oui, il est déjà là ! J’te laisse Val. Je file le choper avant qu’il s’éclipse.
Adam empoigna la lanière de son sac plaquée contre son torse. Il se tourna vers Valentine et lui déposa un baiser sur la joue.
– Bonsoir Val !
– Salut Adam. Allez coursForrest !
– Quoi ? Qu’est-ce que t’as dit ?
– Non rien ! Allez va-t’en mon beau gosse.
Adam se mit à courir en direction de l’Abribus. Certains usagers montaient à l’intérieur du véhicule, d’autres en descendaient. Le jeune homme se retourna furtivement afin d’adresser un ultime signe de la main à son amie. Valentine observa le bus durant quelques secondes jusqu’à ce que le jeune homme disparaisse à l’intérieur puis que la circulation parisienne l’engloutisse à nouveau. Elle pivota sur elle-même et prit la direction de son domicile. Elle extirpa son baladeur de son sac, ajusta le casque sur son crâne et pressa la touche Play. Les mains enfoncées dans les poches de son jean, elle remontait maintenant le trottoir au rythme des premières notes de Stay on these roads, un titreinterprété par les trois Norvégiens du groupe a-ha.
La voix sensuelle et cristalline de Morten Harket réchauffait tendrement tout son être.
Chapitre 2
1995
Samedi 25 novembre
23 h 41
– J’vous écoute ! Vous avez fait votre choix ?
– Oui. Alors je vais vous prendre un menu double cheese s’il vous plait.
– Normal ou XXL ?
– Normal !
Le gamin face à elle leva les yeux au plafond en faisant mine de réfléchir.
– Euh non. Mettez-moi plutôt un XXL.
– Très bien. Un menu XXL pour le jeune homme. Frites ou nuggets ?
– Frites.
– Et comme boisson ?
– Un coca light.
– Il vous fallait autre chose ?
– Non merci Madame.
Valentine valida la commande. Avec un petit sourire narquois elle précisa :
– Je vous la prépare de suite Mon-sieur !
– Très bien merci.
La jeune femme entama son énième marathon de la soirée. Un plateau à la main, elle se déplaçait d’un présentoir à l’autre afin de rassembler l’ensemble de la commande. Dissimulée sous la panoplie de la parfaite serveuse de fast food, une charlotte ridicule recouvrant ses cheveux tirés en arrière, elle épongeait mécaniquement d’un revers de la main les gouttelettes de sueur dégoulinantes sur ses tempes. Ce petit merdeux, m’a appelée Madame mais je rêve ! Je vais lui en mettre moi des Madame à ce petit con ! Est-ce que j’ai la tête d’une vieille quadra ? Elle déposa le gobelet rempli de coca sur le plateau qu’elle manqua de renverser en heurtant son manager.
– Ça va Valentine ? Tu ne m’as pas l’air dans ton assiette ce soir !
– Ça va Chris. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes !
– T’es sûre ?
– Oui je t’assure. Un simple petit coup de speed. Les commandes s’enchainent depuis plus d’une heure et je ne touche plus terre.
– C’est comme ça tous les samedis soir tu le sais ma belle et celui-ci ne fait pas exception à la règle.
Un plateau également entre les mains. Son manager, de deux têtes de plus qu’elle, la jaugeait duregard.
– Bah celui-là va m’achever, beugla Valentine.
Elle déposa quelques sauces sur le plateau et le tendit au gamin qu’il le saisit.
– Puis-je avoir quelques serviettes s’il vous plait ?
– Ah oui, excusez-moi. Tenez ! Bon appétit Mon-sieur.
Le gamin se retourna sans même la remercier. Il disparut dans la file d’attente derrière lui.
– Dis pas merci p’tit con ! Pfff !
– Surveille ton langage Val ou je vais devoir te coller un blâme ! ricana Chris placé à la caisse voisine.
– Désolée mais je n’les supporte plus. Sincèrement Chris, si je n’avais pas mes études à financer, je ne serais pas là à me faire chier dans ces cuisines cradingues. J’ai les doigts gras, je pue la friture et je ressemble à rien dans ce foutu uniforme !
– Allez patiente Val. Il reste un peu plus d’une heure et on ferme boutique. Le temps de rentrer chez toi, tu seras confortablement installée dans ton canapé à deux heures du mat !
– Ah ah ! Très drôle. Et on diffuse quoi à deux heures du mat à la téloche ?
Chris tendit sa commande à son client et se tourna vers Valentine.
– Je ne sais pas ! Chasse, pêche et nature ?
– Vraiment très très drôle. Ah ! ah ! ah !
– En parlant de télévision, tu as entendu qui est mort aujourd’hui ?
– Non, qui ça ?
– Léon Zitrone ?
– Le gars qui présente Interville l’été ?
– Ouais !
– Ah merde. C’est mon père qui va être triste. Il l’aimait bien.
La jeune femme ajusta ses lunettes et repositionna sa charlotte sur son crâne. Elle épongea une nouvelle fois son front d’un revers de manche.
Valentine balaya la salle du regard. La plupart des tables étaient encore occupées. Elle soupira de désespoir. Des clients patientaient pour se voir encaisser leur commande.
– Dis grand chef. Tu m’autorises à prendre une pause.
