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Quel est le point commun entre la montagne, un magasin de porcelaine, une jeune femme qui danse, une mine d'uranium perdue du fin fond du Wyoming, un extraterrestre au volant d'une voiture et un supercalculateur dissimulé aux yeux de tous ?
Ils font tous partie, entres autres, de l'univers fantastique créé par Julien Roturier. Un univers où chaque rêve peut devenir réalité, et se transformer à coup sûr en cauchemar. Des mauvais songes qui, bien qu'issus de l'imagination fertile de l'auteur, ne sont peut-être que des prémonitions d'un monde futur, pas forcément si éloigné que cela de notre présent. Alors si vous n'avez pas peur de jeter un regard sur l'inconnu qui nous entoure, plongez sans attendre au coeur des 15 récits de Vigor Mortis.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né à Nevers en 1978,
Julien Roturier, écrivain, photographe, musicien et graphiste, vit à Tournus, en Bourgogne.
Lecteur assidu de nombreux romans classiques, d’horreur, de science-fiction et de fantastique dès son plus jeune âge, il participe à ses premiers ateliers d’écriture au collège. Il se dirige vers des études d’anglais qu’il abandonne à la fin des années 1990 pour travailler avec plusieurs groupes musicaux et associations culturelles de sa région.
Après un début de carrière très hétérogène, il se lance dans le graphisme en indépendant.
Au début des années 2010, il rencontre l’équipe du magazine
Freaks Corp. qui publie un premier texte,
L’Hôte e(s)t l’invité.
En 2012, Julien Roturier monte de nouveaux projets musicaux et participe à la création de l’association culturelle Les CumulArts, visant à promouvoir l’écriture de nouvelles, le spectacle vivant sous toutes ses formes et l’éveil artistique, tout en poursuivant en parallèle ses autres activités en photographie, écriture et graphisme.
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Seitenzahl: 239
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Les nouvelles restent la propriété de Otherlands, et de leurs auteurs respectifs. Tous les textes sont inédits, sauf mention contraire.
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Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon, sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Julien Roturier
-
Vigor Mortis
Quinze histoires de vie et de mort
Du même auteur :
- L'Hôte e(s)t l'invité, nouvelle in Freaks Corp. n°5, Freaks Corp., Dijon, 2010 ;
- Sténopé - Onze cauchemars illustrés par Dorothée Delgrange, nouvelles, éditions Luciférines, Paris, 2014, ISBN-10 : 2954832800 ;
- Ire réversible, nouvelle in Créatures des Otherlands - volume 2, éditions Otherlands, coll. Nouvelle(s) Génération, Paris, 2015, ISBN-10: 2797300459 ;
- Morceaux en forme d'espoir, journal d'un addict en addictologie, essai autobiographique sur le thème de l'addiction, CIPP 2016, ISBN-13 : 978-1537271811.
Julien Roturier est artiste pluridisciplinaire établi à Dijon. Auteur-compositeur-interprète, vidéaste, graphiste, photographe et écrivain, journaliste web et traducteur. Après avoir fait ses gammes littéraires au sein de l'équipe du magazine dijonnais Freaks Corp, son premier recueil de nouvelles fantastique-horreur, Sténopé, est publié en 2014 aux Éditions Luciférines (Paris). Quelques années de vie rock'n'roll avec tous les excès que le terme implique le poussent, en 2016, à faire un séjour en centre spécialisé en addictologie à Bletterans, dans le Jura, expérience dont il tire un « journal intimiste » intitulé Morceaux en forme d'espoir.
À mon père, Pierre André Charles Roturier, 1943-2017.
Aux femmes et aux hommes de ma vie,
qui se reconnaîtront
Dijon, le 28 février 2017.
En tant qu'auteur, je suis toujours embarrassé par une question récurrente, qui est : « à partir de quel âge peut-on lire tes livres ? ».
J'ai lu Carrie, mon premier roman d'initiation à l'horreur, vers l'âge de dix ans. À cet âge-là, la seule chose qui m'a relativement dérangé a été de ne pas très bien comprendre les problèmes menstruels d'une jeune adolescente et en quoi ils pouvaient bien revêtir une importance telle qu'une bonne partie de la trame tournât autour de leur apparition. La dimension « horrifique » de ses pouvoirs de télékinésie, elle, ne m'a pas terrorisé plus que ça. Environ deux ans plus tard, à l'inverse, le Shining de Kubrick m'a fait énormément d'effet et un quart de siècle (et des poussières) plus tard, je frémis toujours à la seule évocation d'un tricycle dans un couloir. J'étais donc un enfant plus sensible au visuel qu'à la suggestion des mots.
Mais qu'en est-il des enfants et adolescents d'aujourd'hui ? Je dois avouer dans ce domaine ma relative ignorance. J'ai donc souvent tendance à commencer par répondre que mes nouvelles sont accessibles à peu près à tous ceux qui peuvent légalement aller voir un film d'épouvante au cinéma, pour ensuite me raviser, hésiter et me perdre en conjectures sur l'âge idéal auquel les aborder.
Car l'Horreur, littéraire, que je décris, est bien loin des horreurs, littérales, dont nous sommes désormais saturés. Horreur graphique, dégoulinante, suintante, collante, certes mais somme toute, souvent porteuse d'une certaine « décomplexion » et d'un certain décalage avec le réel.
Si j'avoue aisément mon faible pour ce genre, des bons slashers d'antan aux plus récents Ash VS Evil Dead et consorts, ce n'est pas l'horreur qui m'intéresse le plus ni celle, en tout cas, que je cherche à produire ou reproduire dans mes textes. L'Horreur qui m'intéresse existe sous deux formes.
Il y a d'abord le fantastique, genre finalement difficile et dans lequel il ne faut pas croire que la liberté totale d'imagination facilite grandement les choses. En effet, pour que le style soit efficace, il faut savoir jouer aux équilibristes sur la corde raide qui oscille lentement et dangereusement entre « merveilleux » et « plausible ». Si à aucun moment le lecteur ne réussit à se mettre à la place d'un personnage, quel qu'il soit, c'est que la dose de merveilleux est sans doute trop forte. À l'inverse, du fantastique trop « expliqué » finira par ressembler à un mauvais techno-thriller, le lecteur passant plus de temps à intégrer et assimiler les explications rationnelles qu'à se laisser emporter par l'aventure. Voilà donc l'équilibre que j'essaye de conserver quand je m'attaque au fantastique, et j'espère que vous trouverez l'exercice réussi.
Deuxièmement, il y a le thriller pur, que l'on appelait encore naguère « angoisse » dans les collections francophones. Là aussi, le genre a ses maîtres – mais dans le domaine de la nouvelle, la production mondiale me semble être assez faible. Dans ce style, dont le présent recueil compte plusieurs représentants, la dimension fabuleuse est évacuée au profit d'une pure angoisse psychologique. Ce style a pour particularité d'être, à mon sens, moins abordable pour les plus jeunes lecteurs que le précédent, dans la mesure où il fonctionne d'autant mieux que l'on y trouvera des références à son propre vécu et, bien évidemment, des échos à sa propre anxiété de femme, d'homme, de parent, de membre de la société en général. Les jeunes ont la chance infinie, du moins pour la grande majorité d'entre eux, d'être encore bien loin de ce genre de considérations.
Certains des textes de ce recueil ont une vague portée philosophique – oh le bien grand mot ! – et j'espère que vous n'y verrez aucune prétention moralisatrice. J'aime les histoires à morale, qu'elle soit morale ou immorale, ou encore qu'elle brille par son absence ou qu'on ne la voie que si on le souhaite, à la manière d'un Orange mécanique. Qui est méchant, qui est victime ? Parfois c'est évident ; parfois, c'est à chacun de le déterminer en fonction de sa sensibilité et de son éducation.
Cette portée « philosophique » m'a amené, d'abord à m'interroger, puis à décider d'ajouter le présent très court essai au recueil. Car finalement, me suis-je dit, par quelle horreur suprême pourrais-je débuter ce petit voyage ?
La réponse m'est apparue évidente : en vous renvoyant au réel. Si certains des présents textes font appel à une sensibilité acquise au contact du réel et flirtent avec la limite entre fantasme et réalisme, finalement, ils n'en restent pas moins des comptines bien innocentes. Que pourrais-je bien vous infliger de pire que de vous laisser, une fois ce livre refermé, franchir la porte de votre foyer et affronter le monde ? Aucun de mes authentiques monstres ne vous y guette. Pas de tentacules, pas de dents démesurées... mais vous pourrez, peut-être, croiser des personnes bien réelles qui ne vous sembleront pas très éloignées de certains personnages. Si elles ressemblent aux pires, alors puissent-elles se tenir très loin de vous et vous laisser en paix.
Mais il y a encore bien plus terrible que de croiser ces gens si terriblement singuliers, construits dans la violence et la frustration. Il y a le miroir de la salle de bain, dans lequel nous devons contempler, chaque matin, le reflet de notre propre passivité face à l'horreur du monde. Horreur des migrants noyés ; drame des attentats et guerres ; inhumanité de la famine et de la maladie ; inégalités sous nos porches, dans l'un des pays les plus riches et puissants d'un monde qui n'a jamais autant eu à offrir ni jamais si peu donné.
La voilà, la seule, la véritable horreur. Celle qui, peut-être, permet de fixer l'âge limite à partir duquel ces nouvelles fonctionneront le mieux, ou pour le pire : l'âge de la conscience de nos propres impuissance, faiblesse et désintérêt. Car quoi que nous fassions, chacun, pour tâcher de gommer l'horreur qui gangrène ce monde, nous ne ferons sans doute jamais assez pour y mettre un terme. Mais je souhaite que chacun continue de garder l'espoir et l'envie d'y travailler. J'aimerais voir le jour où, de tranches de vie relevées à l'hémoglobine, les textes d'horreur ne seront plus que les reflets étonnants d'un monde passé, dans lequel la société aimait à se faire peur en mettant en scène ses plus terribles travers.
Je me rends compte, en écrivant ces dernières lignes, que je dois vous sembler bien moralisateur pour quelqu'un qui se défendait de l'être seulement quelques lignes plus haut. Rassurez-vous ; ce vœu pieu de bonne volonté et d'action est un appel, non seulement à vous, mais aussi à moi-même. Chaque jour qui passe me voit frileusement repousser le moment de transformer les paroles en actes ; chaque jour est l'occasion de me satisfaire de peu et ainsi, avoir l'impression d'être, malgré tout, quelqu'un de pas si mal. Mais qu'en sais-je ? Jusqu'à quel point suis-je, non seulement meilleur mais même, si différent de mes personnages frustrés, violents et torturés ?
Voilà pourquoi j'écris et voilà pourquoi – du moins, me dit-on – ça marche : parce que jusqu'à mon dernier souffle, j'aurai un doute à ce sujet. Et si vous avez apprécié ou vous apprêtez à apprécier ces nouvelles, c'est sans doute qu'au moins une toute petite part de vous se pose la même question, n'est-ce pas ?
New-York, 2016.
Esther entra dans la petite boutique, séduite par une vitrine chaotique à souhait dans laquelle étaient disposées sans ordre des centaines de pièces de toutes tailles. La plus petite était à peine plus haute qu'une piécette, tandis que la plus grande lui serait sans doute arrivée au genou. Si elles différaient en dimensions, elles avaient pour point commun d'être non seulement d'une exquise beauté mais également d'un réalisme saisissant : entre autres détails, les porcelaines étaient toutes pourvues de délicats yeux peints qui paraissaient vivants, du petit chaton au vieil homme. Esther l'esthète, ayant tout de suite apprécié l'incroyable travail de l'artisan, n'avait pas hésité longtemps avant de franchir le seuil.
« Bonjour », dit-elle du bout des lèvres avant de se rendre compte qu'elle était seule dans l'échoppe. Un silence légèrement dérangeant lui répondit. Esther se sentit un moment comme observée par toutes ces figures lilliputiennes, voire traitée en intruse irrespectueuse. Avait-elle perturbé quelque étrange cérémonie ? Eût-elle pénétré dans une église en simple curieuse en pleine oraison funèbre que son trouble eût sans doute été assez similaire. L'ambiance était à tout le moins étrange : l'éclairage, très cru et vif, rappelait un hôpital. Il émanait de mauvais néons à trois sous, dont l'un clignotait obstinément à une fréquence juste assez irrégulière pour être fatigante. Les murs étaient de piètre qualité eux-mêmes, recouverts de plaques de polystyrène parsemées de taches d'humidité. Enfin les étagères, de vilain bois brut, auraient été plus à leur place dans un bazar où les vis de douze côtoient les brosses WC et les allume-feu : tous ces éléments étaient fort contrariants. Comment pouvait-on proposer à la vente des objets aussi raffinés et laisser son outil de travail prendre un aspect si négligé ? Esther se rassura, se disant que le créateur était sans doute trop absorbé par son merveilleux ouvrage pour s'en laisser distraire par des broutilles comme les tâches ménagères de base.
« Toujours personne ? », retenta-t-elle après quelques secondes passées à danser d'un pied sur l'autre en attendant l'hypothétique arrivée du commerçant. Toute la boutique lui répondit que non, toujours personne, en redoublant d'une quiétude absolue dans laquelle le son de sa voix résonnait comme un blasphème. Esther, pressée comme toujours, ne pouvait pas patienter indéfiniment... Les minutes s'écoulant sans que quiconque daigne se montrer, elle résolut de reprendre son chemin en direction de ce nouveau café dont on lui avait dit tant de bien : en accélérant un peu le tempo de sa marche, elle aurait tout juste le temps d'y déguster un double expresso. Ses longues jambes d'athlète confirmée l'y porteraient en moins de deux. Tournant le dos à la boutique où un froid polaire semblait se disputer le volume disponible avec une chaleur infernale, elle réajusta son sac griffé de maroquinier français sur l'épaule et, en un geste souple, Esther entreprit de regagner la sortie.
Un très léger « ding ! » de mauvais augure l'arrêta dans sa course.
Confuse, Esther se retourna doucement, se demandant comment elle avait pu heurter quoi que ce soit, elle dont on vantait souvent l'agilité et l'adresse.
Sur un petit présentoir du même bois que les étagères, une poupée lui tournait le dos, outrée : le sac d'Esther lui avait arraché un minuscule fragment qui scintillait sur le carrelage. La jeune femme s'accroupit pour constater les dégâts. Il s'agissait d'un tout petit éclat blanc, au grain incomparablement fin. Saisissant l'objet, elle entreprit de trouver son origine ; avisant la petite dame sur son support, Esther retint un cri de surprise. La figurine représentait une dame âgée, souriant de toutes ses dents. Pas d'un beau sourire de jour de printemps où l'on échange en badinant quelques banalités sur la pluie et le beau temps, mais plutôt rictus vicieux de commère malveillante. Entre cette expression presque inimitable, le regard chassieux et l'attitude renfrognée, Esther reconnut immédiatement la copie carbone de son ignoble voisine. Elle pouffa de rire, se plaquant, par réflexe, la main sur la bouche à ce son incongru. Un regard à droite, un regard à gauche la rassurèrent sur un point : personne n'avait semblé s'apercevoir de sa présence et de son sacrilège. Elle en revint donc à la vieille figure ridée. Manifestement, le petit morceau manquant venait de son épaule, dans laquelle un trou à peine plus gros qu'une pointe de stylo était perceptible à condition de faire un petit effort d'observation. Esther entreprit de remettre en place, le plus habilement et discrètement possible, le tesson qui lui brûlait les doigts – au sens tout à fait figuré, dans la mesure où chaque seconde supplémentaire passée sur place voyait s'amenuiser ses chances de sortir de la boutique sans se faire remarquer.
Un quart de tour à droite entre le pouce et l'index fut tout ce qu'il lui fallut pour rapiécer la figurine. Scrutant son œuvre, Esther estima que personne ne pourrait s'apercevoir de sa maladresse à moins de retourner l'objet. En cet instant, elle serait loin. Elle recula d'un petit pas pour être bien sûre que sa nature optimiste ne jouait pas en sa défaveur : non, même avec la distance, en inclinant la tête pour tâcher de la distinguer sous un autre éclairage et en plissant les yeux, la blessure restait imperceptible. Rassurée, elle regarda de nouveau l'amusante poupée. La ressemblance était tout de même absolument incroyable ! Un véritable portrait craché de la vieille pomme irascible et geignarde qui n'avait apparemment nul autre but dans l'existence que de pourrir la vie de ses semblables dont aucun des choix ne la satisfaisait jamais, critiquant un jour une jupe trop courte de péripatéticienne libidineuse et, le lendemain, fustigeant une robe trop sage qui donnait à sa propriétaire comme un air de puritaine coincée. Ces réflexions étaient généralement « marmonnées » avec toute la discrétion d'une éclipse totale de soleil à midi, afin que l'intéressée n'ignore rien des jugements définitifs rendus par la vieille dame. Esther se réjouit d'avoir démonté l'épaule de l'alter-ego fragile de l'indestructible italienne qui avait usé six locataires avant son arrivée. Le travail de l'artisan – ou plutôt, de l'artiste – était tellement impressionnant que la poupée semblait être en train de cracher son fiel entre ses dents, sous un sourire abjectement hypocrite. « Salope, lui glissa Esther, penchée vers une sourde oreille. J'espère que t'as bien douillé. »
Alors qu'elle en était à sa deuxième velléité de fuite, Esther se ravisa. Elle avait besoin de revoir ces traits accusateurs sous la lumière crue des néons, qui ne faisait aucun cadeau à la décrépitude de la vieille femme. Elle regarda donc. Scruta. Se reput de la vieillesse et de la fragilité façonnées main avec virtuosité, gestes experts figeant pour une éternité toute relative la cruauté et la bassesse. Pourquoi donc, se demanda Esther, créer de telles horreurs ? La réponse était évidente : pour se défouler. Cathartique, thérapeutique, appelez ça comme il vous siéra. La démarche était bien sûr vengeresse et puissamment salvatrice. Oh non, l'auteur anonyme ne pouvait pas connaître l'infâme voisine dans cette ville tentaculaire aux millions d'âmes. Néanmoins, il avait réussi à résumer, en quelques coups de doigts puis de pinceau calculés, toutes les vieilles mochetés persifleuses du monde, fussent-elles asiatiques, caucasiennes, Noires ou d'une planète restant à découvrir. Les traits étaient changeants sous l'éclairage glauque et devaient sans doute mettre dans l’œil de l'observateur l'objet de ressentiment qu'il voulait bien y voir : mère castratrice, tante abusive, voisine frustrée... Esther jaugeait du regard l'insignifiant personnage, la défiant de riposter. Ah oui, on fait moins sa maligne quand on fait trente centimètres à peine et qu'on est en porcelaine. Tout de suite, on la ramène moins.
« Mets-la par terre. »
Esther se retourna sur une boutique toujours aussi vide. Avait-elle halluciné ? Ou bien avait-elle parlé sans s'en rendre compte ? Sans doute... Sans doute.
« Allez, fous-moi cette salope par terre. Casse-lui la gueule ! T'en rêves depuis deux ans, pauvre cloche. »
Ah non. Elle n'avait pas parlé. Car ce n'était pas sa voix, ni celle de quiconque. À part peut-être... Non. Haha. Non non non. Esther était femme d'affaires, femme à hommes, femme cartésienne entre toutes. Dans son monde, les statues en porcelaine ne parlaient pas, et si elles avaient dû le faire, les poupées de femme n'auraient pas eu l'indécence d'avoir une voix d'homme apparemment complètement parti de la cafetière. Ce serait ridicule.
« T'oses pas, c'est ça ? Regarde-moi cette vieille bique. Bique-biquette-à-bite-bitch ! Allez, fous-lui une bonne branlée. »
Esther commençait à voir trouble et, sans qu'elle s'en fût rendu compte, son souffle s'était accéléré. Les néons tournaient ; les poupées pimpantes aux parures pourpres piaillaient de puérils pourparlers ; la vieille et vile vétille veillait, violacée ; ses mains tremblaient ; les étagères s'agitaient et tanguaient en gîtant, dangereusement. Esther tombait dans un abîme. Esther se raccrochait aux branches ; Esther agrippait les angles aigus de sa raison faiblissante pour ne pas tout à fait la perdre. Puis d'un coup, ce fut le noir.
Au fond de cette obscurité malsaine, seules subsistaient deux prunelles qui, à leur tour, la défiaient. « Pas cap' », lui lançaient-elles. Pas cap', comme lui avait dit Wendy dans la cour de l'école. Pas cap' de montrer tes nichons à Andy. Wendy avait montré ses atours à Andy, elle, et Andy s'était rincé l’œil, et Andy et Wendy, deux ans plus tard, copulaient gaiement sous les gradins du collège tandis qu'Esther la cruche et la sans-nichons était la risée de la moitié des élèves.
Esther la cruche en avait ras le bonnet. Plein la gueule. Plein le cul. Et la vieille jamais contente, avec ses défroques de morue hors d'âge, c'était qui pour la juger, hein ? Qui, pour critiquer ses jupes trop courtes et ses robes trop longues ? Salope. Sa-lo-pe. « SALOPE ! »
La gifle partit aussi vite qu'un boulet de canon. Les micro-secondes s'égrenèrent tandis que la figurine, poupée ou quoi que ce fut, traversait inexorablement les airs où, sous l'effet des lois universelles, elles finirait par piquer vers le sol. Déjà, la monumentale claque l'avait démembrée et c'étaient plusieurs morceaux qui fusaient vers un funeste destin. Esther étouffa un cri, un juron ou peut-être bien les deux. Trop tard : l'écho de son insulte résonnait encore entre les murs. Lope... lope... lope. Et en un craquement sinistre, tout fut terminé. Le temps reprit son cours normal et les morceaux, par milliers, s'égaillèrent sur le sol en tous sens.
« C'est trois mille ! »
Cette fois, Esther poussa un vrai cri de surprise, se retournant vivement tout en tâchant de feindre l'innocence. Bien mal. Face à elle, un vieil asiatique voûté, caricatural dans son habit traditionnel, de ceux que la jeune femme croyait réservés depuis longtemps aux Fu Manchu d'opérette. Il la fixait, bien qu'il fût impossible de distinguer les fentes de ses yeux parmi autant de rides.
« Vieille femme cruelle : trois mille. Très belle pièce. Beaucoup travail. »
Confuse, gênée, honteuse, Esther ne discuta pas. Après avoir compté rapidement, elle sortit les trois mille de son sac, renonçant ainsi au reste de sa journée shopping, et les déposa dans la paume ouverte du marchand. La liasse disparut aussitôt. Le vieil homme s'inclina en signe d'apaisement ou de contentement et disparut à son tour dans une invisible arrière-boutique.
Rouge de confusion, Esther eut besoin de tout le trajet jusqu'à son appartement, à savoir trente bonnes minutes avec ses longues jambes, pour retrouver un peu de calme. Elle avait le plus grand mal à accepter la réalité de ces quelques instants passés dans cette boutique étrange : néanmoins, l'absence d'une bonne partie des espèces dans son sac à main en constituaient un rappel très tangible. Exténuée tant physiquement que vidée moralement, elle arriva enfin en vue de son immeuble Art nouveau cossu, au pied duquel elle eut la surprise de trouver ambulance et véhicule de police. Un cordon de sécurité barrait l'accès à son logement, gardé par un officier à l'air peu amène. Le quiproquo dura une courte minute, durant laquelle Esther dut déployer des trésors de charme et de persuasion pour convaincre le bonhomme qu'elle devait impérativement passer. L'argument le plus percutant de son plaidoyer ayant sans conteste été le contenu de son chemisier bien ajusté, elle tenta au passage d'en savoir un peu plus sur les raisons de la présence de ce déploiement de forces dans ce quartier d'ordinaire réputé pour sa tranquillité.
« C'est une certaine madame DeGianni, du troisième. Euh, tout à fait entre nous, vous devriez faire attention où vous marchez, en montant... Une jolie p'tite dame comme vous doit pas bien avoir l'habitude de ce genre de choses, dit l'officier en se donnant maladroitement un air de dur à cuire : l'a fait une chute dans l'escalier mais le légiste est un peu... sceptique. Pour se r'trouver dans un tel état, l'a pas dû tomber toute seule. »
Esther digéra l'information, remercia le policier et s'engagea vivement dans le hall, une boule coincée dans la gorge. Après une longue hésitation, elle finit par trouver le courage de grimper les étages. Entre le second et le palier de l'entresol supérieur, des traces sanglantes permettaient d'imaginer la violence de la scène qui s'était jouée en son absence : il y en avait partout, sur chaque marche et jusqu'à assez haut sur les murs. Elle croisa l'équipe de l'identité judiciaire et celle du coroner, se faisant aussi discrète que sa haute stature le lui permettait, et s'enfila dans son appartement comme pour une évasion à l'envers.
La nuit fut atroce. Esther tourna et retourna le film dans sa tête, à en devenir folle. Pas un instant de répit ne lui fut accordé. Tournaient pêle-mêle la poupée, ses yeux peints, le visage de la vieille dame, les morceaux de porcelaine et les traces de sang, encore et encore. Le lendemain, elle se fit porter pâle, pour la première fois depuis des années de bons et loyaux services. La discussion avec Joan Dennis, sa supérieure, fut houleuse, comme de coutume : les deux se détestaient cordialement et s'évitaient autant que possible. Esther n'en fut pas moins inflexible. Pas question qu'elle vienne aujourd'hui, trop malade, nausées, intoxication alimentaire sévère, blabla, merci, oui je prendrai soin de moi, au-revoir. Elle raccrocha dans un soupir de soulagement et se calfeutra loin du monde extérieur, bien à l'abri sous une chaude et lourde couette en eider. Alors que, enfin plongée dans une sorte de coma d'épuisement, elle goûtait un repos diurne qu'elle ne s'était pas accordé depuis son adolescence, Esther poussa un hurlement strident qui fit décamper le chat à l'autre bout de l'appartement. Une crampe immonde venait de lui tordre l'abdomen. Une fulgurante douleur comme elle ignorait que l'on pût en ressentir, qui la plia en deux instantanément et lui fit rendre sur la housse de couette un mélange de bile et de sang noir. Elle hoqueta, une fois, deux fois, chercha de l'air – en vain. Tandis qu'un nouveau spasme inextinguible la ravageait, Esther étouffa lentement dans ses vomissures. Elle resta là, agonisante, pendant que le chat osait de nouveau s'approcher maintenant que le calme revenait. D'un bond il sauta sur le lit, et vint se lover en ronronnant auprès de sa maîtresse morte.
À trente minutes de marche de là, du moins pour qui aurait de longues et fines jambes d'athlète, sans qu'elle puisse se l'expliquer, Joan Dennis venait de donner le premier coup de poing de toute sa vie. Elle l'avait asséné en plein dans ce qui faisait office d'estomac à une stupide poupée en porcelaine, qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à cette pétasse d'Esther Milton. C'est en fulminant qu'elle quitta le magasin crasseux où une espèce de vieux fossile lui avait extorqué quatre mille dollars pour son forfait purement involontaire. Tandis qu'elle ruminait des stratégies de procès au civil, Joan ignorait que, pour cette seule semaine d'habituelle violence dans la Grosse Pomme, elle était la douzième personne à sortir honteuse ou outrée d'un magasin dont personne ne ressortait jamais avec le moindre objet.
Allongeant le pas, le jeune homme gravissait le sentier à flanc de montagne, concentré sur l'objectif de son périple. Ses efforts redoublés lui permirent, sans trop peiner, de couvrir une distance considérable en seulement quelques heures. À sa droite s'étalaient des vallées luxuriantes, au fond desquelles coulaient de paisibles rivières tandis qu'en altitude roulaient de splendides nuages embrasés par un soleil levant déjà chaud. La journée serait longue et fatigante, aussi le jeune homme ne prit-il pas le temps de ralentir pour s'émerveiller du paysage bucolique qui s'étendait sous ses pieds déjà douloureux.
Il ne vit pas la volée d'oiseaux partant pour une destination exotique inconnue. Il resta aveugle aux milliers de bruissements de la nature, totalement concentré sur les dangers de la route : éboulements, pierres tranchantes et faux-pas ; il les évita avec agilité, son corps souple et musclé lui permettant même quelques facéties. Ainsi le jeune homme sauta-t-il par-dessus ce rocher au lieu de le contourner, ou encore s'évita-t-il un long détour en escaladant brillamment une corniche glissante.
Tandis que le soleil de midi se faisait dévorant, l'homme commençait à épuiser ses ressources une à une. Le temps pressait car à coup sûr, la nuit viendrait et avec elle, le froid mortel d'une bise devenue ennemie. Il fallait qu'il parvienne au sommet aussi vite que possible, là où, enfin, il pourrait monter son bivouac et profiter d'un repos amplement mérité. Malgré les tensions dans ses muscles, les douleurs dans son dos et les fatigues plus morales engendrées par l'expédition, il ne renâcla pas. Avisant un bâton, sans doute abandonné là par un prédécesseur moins chanceux, il s'en saisit en se courbant avec difficulté. Le pommeau était d'argent et le bois sombre, sculpté avec soin en des formes naturalistes. Un bien bel objet dont le propriétaire devait désormais reposer au fond de la vallée, après une chute aussi terrifiante qu'interminable – à moins que quelque rocher n'ait eu la bonne idée de se trouver sur son chemin et ainsi, d'abréger ses souffrances.
Un rapace tournait dans le soleil, cherchant sa proie. L'homme le regarda un court moment. Il fut tenté de déposer son lourd fardeau et de jouir de la vue, certainement incroyable, que sa position élevée lui offrait. Se ravisant, il préféra maudire sa faiblesse et reprendre la route, ployant sous la charge, les poumons en feu.
Il ne vit pas, bien loin en contrebas, l'arc-en-ciel qui illuminait la vallée. À des kilomètres, des enfants jouaient, inconscients des tracas du monde. Ils s'ébattaient dans l'herbe fraîche et dans l'eau douce et tiède de ce début d'après-midi. Mais l'homme ne pouvait plus les apercevoir depuis longtemps, déjà trop haut perché sur le flanc de la montagne, microscopique point sombre avançant si lentement qu'il paraissait immobile. Un pas précautionneux après l'autre, il montait néanmoins. Le sommet, sa seule attente de toujours, ce pour quoi il s'était préparé toute sa vie durant, laissait deviner ses contours, encore provisoirement inaccessibles. L'homme jeta un regard en arrière pour estimer le chemin parcouru depuis le petit matin : le bilan était mitigé. Il aurait cru avoir franchi une distance bien plus importante. Cette déception relative n'était sans doute pas étrangère aux voix qu'il avait entendues dans le délire de son extrême effort. Des voix aux accents familiers entêtants, qui le suppliaient de ralentir, tantôt doucereuses, tantôt impérieuses et tristes, déployant des stratagèmes similaires aux cruelles sirènes qui avaient charmé les marins d'Ulysse. Lui, à l'inverse, n'avait nul besoin de s'attacher, bien au contraire. Il lui suffisait d'accélérer, encore et toujours, gardant à l'esprit ce qui donnait du sens à toute son existence. Le sommet et ses promesses. Enfin s'y reposer et enfin, profiter d'une vue unique sur le monde alentour.
