Tandis que brûlent les koalas - Julien Roturier - E-Book

Tandis que brûlent les koalas E-Book

Julien Roturier

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Beschreibung

Une grande-moyenne-ville comme le pays en compte des dizaines : c'est là que vit Pierre, dans la France de Jean III, quelque part vers la fin du XXIe siècle. Une France désormais dirigée par une « Démocratie héréditaire de droit divin » peut-être pas si éloignée que ça de la France que nous connaissons - malheureusement - déjà. Dystopie « Dieselpunk » ou simple extrapolation à peine exagérée du futur que nous promettent les politiques absurdes, la démagogie rampante et la répression violente qui sont devenues parties intégrantes de notre quotidien ? À vous de vous forger une opinion en suivant Pierre, qui déambule au pays des Jean tandis que brûlent les koalas...

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Seitenzahl: 74

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Tandis que brûlent les koalas

Julien Roturier

Julien Roturier, né en 1978 à Nevers, est un écrivain français d'horreur, épouvante et science-fiction, et auteur d'un témoignage autobiographique sur le thème du traitement de l'addiction en centres spécialisés. Il réside à Dijon où il a écrit une partie de son œuvre et travaille depuis le début des années 2000 comme photographe, graphiste et musicien.

Introduction

VENDS JOLI CADRE URBAIN, FAIRE OFFRE

De prime abord, rien ne permettait de distinguer cette ville française moyenne d'une autre ville française moyenne, du moins en l'observant d'environ mille mètres d'altitude : sous le ballet incessant des drones Amazing®, des clochers par poignées entières, des monuments indistincts aux formes de L, de U, plus rarement de T ou de X, colorés selon une palette s'étalant du gris « particules fines » au légèrement rosé vaguement méridional. Généralement venteuse, souvent couverte de nuages et arrosée de pluie, parfois écrasée par un soleil de plomb : si Köppen, célèbre auteur de la classification homonyme, aurait placé cette métropole dans la colonne des zones tempérées, ses habitants ne l'auraient sans doute pas entendu de cette oreille, utilisant plus volontiers le terme « climat de merde » et manifestant souvent le désir, presque jamais suivi d'effet, de s'en aller au loin vers un sud idyllique.

L'arrivée au niveau du plancher des vaches n'était néanmoins pas par trop brutal. On aurait même pu dire que l'ensemble était esthétiquement réussi, les administrations municipales successives étant parvenues à glisser habilement les styles architecturaux contemporains au milieu des bâtiments médiévaux et de l'époque Renaissance. Subsistaient même par endroits de modestes reliques de la période d'occupation romaine, sous la forme d'un pan de mur ou d'un morceau de tour ronde depuis longtemps décapitée. Entre vestiges, monuments et modestes « gratte-ciel », d'innombrables trottinettes serpentaient – globalement – habilement entre les Peunault et les Regeot en lâchant à intervalles réguliers de petits nuages épais. De la plupart des fenêtres ouvertes en cette fin de printemps sortait le son de la tévévision, à peine étouffé par celui des rondes lancinantes des robots de nettoyage.

C'est dans ce joli cadre urbain, aux artères soigneusement arborées et aux trottoirs savamment pavés de dalles de la région qui, l'été, se paraient de la couleur du soleil, qu'évoluait Pierre depuis près de quarante ans. Quatre décennies de changement frénétique destiné à propulser l'agglomération au rang des grandes-moyennes-villes, pendant lesquelles le cri dissonant du marteau pneumatique en rut avait peu à peu remplacé le chant des oiseaux, qui eux avaient manifestement succombé à leur désir de sud idyllique depuis déjà longtemps.

Pierre ne détestait pas plus « sa » ville qu'il ne l'aimait vraiment. S'il y avait bien un domaine dans lequel il avait embrassé une idée en vogue, celle dite de la politique du mépris, c'était dans la forme d'indifférence qu'il éprouvait pour son environnement, trop habitué qu'il y était devenu pour y prêter une réelle attention. Pourtant, Pierre s'émerveillait encore occasionnellement de la découverte d'une perspective biscornue, d'un recoin secret, d'une cour d'hôtel particulier laissée en jachère ou d'une vierge aux traits grossiers, néanmoins jalousement gardée par une grille de fer. Cette ville était à l'image du pays dans son ensemble : de petits îlots de subtilité surnageaient tant bien que mal sur la mer lisse d'une uniformité monotone, conçue pour satisfaire le plus grand nombre.

Après un vingtième siècle riche en montées et descentes d'ascenseur émotionnel, conclu par de grands espoirs de liberté de par le monde, le suivant s'était ouvert sur un sévère double tour de vis après le coup des doubles tours de Manhattan et avait, lentement mais sûrement, vu la société glisser vers le repli, la peur, la colère et les coups de matraque dans la gueule avant qu'enfin, quelqu'un « prenne les choses en main ».

Si la France contemporaine qu'observait Pierre d'un œil souvent critique avait dû changer de devise, ç'aurait pu être : « Ne pas faire de vagues ».

Chapitre premier

PIERRE ANGULAIRE

– Tu veux finir mon chat ? Moi j'en peux plus.

Pierre considéra Danielle, de l'autre côté de la table. Puis il jeta un œil aux restes, dans sa propre assiette. De petits os frêles, naguère souples comme des fanons et désormais secs comme de vieilles allumettes, se serraient pitoyablement dans un coin de la faïence fleurie. Son cœur se souleva d'un coup.

– Non, merci. En plus tu sais, j'aimais bien Minouche.

– Ah ça. Moi aussi. Elle était gentille. Mais bon, elle avait cinq ans, alors c'était maintenant ou jamais. Et tu sais bien qu'il y en a trop. » Elle sembla hésiter un instant avant d'ajouter, le rose aux joues : « En plus, j'aurais pas dû mais je lui ai donné deux semaines de plus, à Minouche. Quinze jours à manger comme douze et à rien faire – comme des vacances, un peu. »

Devant l'air maussade de Pierre, Danielle reprit :

– T'aimes bien les oiseaux aussi, non ?

Pierre hocha la tête lentement – prenant garde à ne pas donner trop de ballant à un cerveau soudain oppressé dans sa boîte crânienne étroite, histoire de ne pas dégueuler sur la table du déjeuner dominical.

– Eh ben, continua Danielle, si y a trop d'chats, y aura plus d'oiseaux, et pis voilà. Faut faire ce qu'ils nous disent. Tiens, allume donc la tévé, ça va être les infos.

D'un regard circulaire, Pierre avisa le décor. Consternant. Les innombrables napperons de dentelle aux motifs diversement uniformes, jadis blancs, étaient désormais jaunâtres et adhéraient avec conviction aux meubles de bois sombre, tout comme le brouillard collait obstinément aux pavés de la ville en ce moche dimanche pluvieux. « Style campagnard », disait l'euphémisme officiel utilisé pour définir la lourdeur pataude de ces masses mobilières indéfinissables, dont les ombres pesaient sur la vie de Pierre depuis sa petite enfance.

Dans ce fatras, la dantesque tévévision modèle II à trois écrans – 15 % moins onéreuse que la version luxe à quatre tubes cathodiques garantis mède in France avec un pour le ternète – ne dépareillait pas, dans son vilain cabinet en faux bois. On aurait pu faire des tévéviseurs moins volumineux avec des écrans plats si Jean III ne s'était pas irrémédiablement brouillé avec les Chinois quand la dictature de l'Empire du Milieu avait trop vertement critiqué les violences policières françaises.

Pierre pensa une fois de plus à ses grands-parents. Comme ils avaient été heureux au milieu de ce capharnaüm devenu déprimant, alors symbole de l'aisance financière d'une époque depuis longtemps révolue. En ce temps-là, tout était plus simple. On laissait généralement les chats mourir de mort naturelle, d'abord.

Pourquoi ces vagues nostalgiques, qui l'emportaient souvent si loin de tout ?

Le grand feu crépitant joyeusement au fond de l'interminable langue de jardin, dans sa partie la plus sauvage qui se transformait occasionnellement en jungle, quand l'été se faisait caniculaire. On brûlait certes des saloperies mais Pierre, Danielle et Jean étaient heureux. C'était symbolique. Chaque été marquait la renaissance des arbres fruitiers et des conifères que l'on débarrassait de leurs branches les plus basses, afin que passe aisément la grosse tondeuse automobile jaune qui rendait nombre de voisins envieux.

Pourquoi l'évocation de ces souvenirs piquait-elle les yeux ?

Parfois l'on dînait dehors, grignotant des choses simples et fraîches dans la torpeur du soir estival. On dressait alors la table de fer plastifié un peu branlante sur le petit coin de terrasse inégalement dallé. On laissait glisser deux doigts de porto dans un demi-melon, par exemple.

Et puis un jour on avait arrêté.

Jean, désormais jeune homme, était parti quelque part au nord-est. Danielle, à présent jeune femme, était partie loin au sud-est. Ne restait que Pierre, entre-deux-eaux, entre-deux-âges, et des grands-parents officiellement trop âgés pour faire les quelques allers-retours nécessaires à la logistique complexe de l'opération, entre la cuisine et la vieille table en fer. Ils ne l'auraient jamais avoué, par fierté, mais plus simplement, dîner dehors ça n'était plus vraiment leur truc. On aurait même pu dire que ça les faisait chier. Passés les quatre-vingts ans, on tient à son confort à peu près autant que le jeune séminariste plein d'espoir tient à sa foi.

Pierre fut tiré de sa rêverie par la voix nasillarde de Jean-de-NTF.

« Bonjour chères Françaises, bonjour chers Français et bienvenue sur Néo Tévé-vision Française. Voici votre Journal de treize heures, je suis Jean Pierperno.

– Et je suis Danielle Dalfont, répliqua une voix de femme sur l'écran numéro deux.