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Les 'Oeuvres Majeures' de Walter Scott se révèlent comme un monument de la littérature romantique, illustrant avec brio les thèmes de l'histoire, de l'héroïsme et de l'identité nationale. Combinant des récits épiques et des personnages attachants, Scott dévoile les complexités de l'âme humaine et les tumultes des sociétés écossaises du XVIIIe et XIXe siècle. Son style, à la fois lyrique et descriptif, marie l'érudition historique à un sens profond de la narration, transportant le lecteur à travers des paysages pittoresques et des intrigues dramatiques souvent empreintes de tragédie et de romantisme. Ce recueil s'inscrit dans le courant littéraire du néo-romantisme, qui cherche à revivifier et à explorer les récits médiévaux et les traditions folkloriques de l'Écosse, tout en les rendant accessibles à un public moderne. Walter Scott, écrivain prolifique et figure emblématique du romantisme, est souvent considéré comme le père du roman historique. Issu d'une famille d'historiens et imprégné dès son jeune âge des légendes et des luttes écossaises, Scott a vu dans l'écriture un moyen de préserver et d'explorer ses racines culturelles. Son œuvre reflète les bouleversements de son époque, marquée par l'essor du sentiment national en Écosse et les transformations politiques de l'Europe. Les 'Oeuvres Majeures' de Walter Scott constituent une lecture incontournable pour quiconque s'intéresse à la littérature romantique et à l'histoire écossaise. Son habileté à marier intrigue captivante et profondeur thématique fait de cette anthologie un trésor littéraire. Que vous soyez un passionné de contes historiques ou simplement en quête d'une plume raffinée, Scott vous invite à découvrir un monde riche en émotions et en réflexions. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction approfondie décrit les caractéristiques unifiantes, les thèmes ou les évolutions stylistiques de ces œuvres sélectionnées. - La Biographie de l'auteur met en lumière les jalons personnels et les influences littéraires qui marquent l'ensemble de son œuvre. - Une section dédiée au Contexte historique situe les œuvres dans leur époque, évoquant courants sociaux, tendances culturelles и événements clés qui ont influencé leur création. - Un court Synopsis (Sélection) offre un aperçu accessible des textes inclus, aidant le lecteur à comprendre les intrigues et les idées principales sans révéler les retournements cruciaux. - Une Analyse unifiée étudie les motifs récurrents et les marques stylistiques à travers la collection, tout en soulignant les forces propres à chaque texte. - Des questions de réflexion vous invitent à approfondir le message global de l'auteur, à établir des liens entre les différentes œuvres et à les replacer dans des contextes modernes. - Enfin, nos Citations mémorables soigneusement choisies synthétisent les lignes et points critiques, servant de repères pour les thèmes centraux de la collection.
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Veröffentlichungsjahr: 2023
Walter Scott: Oeuvres Majeures réunit, en un ensemble cohérent, les romans, contes, poèmes et essais qui ont fait l’autorité de Scott dans les lettres européennes. L’objectif est double: offrir au lecteur francophone un parcours continu à travers ses cycles narratifs et poétiques, et mettre en évidence l’unité d’une œuvre réputée pour sa diversité. On y trouve des textes de toutes périodes, des grands romans historiques aux pièces brèves, ainsi que des traductions françaises historiques, parfois multiples, permettant d’apprécier des nuances de réception. L’accent est mis sur l’intégrité des œuvres et sur la variété des formes par lesquelles Scott a abordé histoire, légende et mémoire collective.
Le cœur de la collection est constitué par les romans écossais, où des destins individuels se croisent avec les secousses de l’histoire. Waverley ouvre ce mouvement en insérant la fiction dans les conflits des îles Britanniques. Rob-Roy, L’Antiquaire, Guy Mannering, Le Nain Noir et Le Vieillard des tombeaux (ou Les Presbytériens d’Écosse) explorent frontières, coutumes, fidélités claniques et tensions religieuses. La Prison d’Édimbourg (ou Le Cœur du Midlothian) met en scène une quête de justice partie de milieux modestes. La Fiancée de Lammermoor et Une Légende de Montrose examinent le tragique intime dans le fracas des guerres civiles. Le Monastère et L’Abbé interrogent la Réforme et ses remous.
Au-delà de l’Écosse, Scott élargit la fresque. Ivanhoé situe l’intrigue dans l’Angleterre médiévale entre héritages saxon et normand. Kenilworth plonge au cœur de la cour élisabéthaine et de ses rivalités. Quentin Durward entraîne le lecteur dans l’Europe du XVe siècle, tandis qu’Anne de Geierstein traverse les confins alpins et les tensions politiques de la fin du Moyen Âge. Woodstock se déroule durant la guerre civile anglaise; Peveril du Pic, à l’époque de la Restauration; Les Aventures de Nigel, sous Jacques Ier. Le Château dangereux rappelle les luttes d’indépendance écossaises, et Le Pirate explore les contraintes d’un monde insulaire rude et solidaire.
Les architectures narratives de Scott se déploient en cadres inventifs. Les Chroniques de la Canongate, en deux séries, rassemblent récits liés par la figure de M. Croftangry, qui réfléchit aux matériaux de l’histoire et au métier de conteur, avec des pièces comme La Veuve des Highlands, Les Deux Bouviers, La Fille du chirurgien et La Jolie Fille de Perth. Redgauntlet, alternant lettres et récit rétrospectif, interroge l’héritage des causes perdues. La Prison d’Édimbourg illustre la force morale de personnages ordinaires affrontant institutions et préjugés. Partout, le dispositif d’encadrement donne à la fiction une profondeur critique sans divulguer ses révélations.
Le cycle des Récits des Croisés, représenté ici par Les Fiancés, convoque l’imaginaire de la chevalerie et des enjeux politiques du Moyen Âge tardif. À côté de ces panoramas, plusieurs contes manifestent le goût de Scott pour le merveilleux inquiet et la tradition gothique. Le Bahr-Geist ou L’esprit du château de Baldringham et Les aventures de Martin Waldeck mettent en scène l’irruption du surnaturel dans des cadres familiers, aux lisières du folklore et de la psychologie. L’essai Sur Hoffmann et les Compositions Fantastiques offre, en regard, une méditation critique sur les procédés du fantastique, et manifeste l’attention de Scott aux courants européens contemporains.
Les grands poèmes narratifs, qui établirent la notoriété de Scott avant ses romans, occupent une place essentielle. Le Lai du dernier ménestrel, Marmion (ou la bataille de Flodden-Field), La Dame du lac, Rokeby, Le Lord des îles, Harold l’Indomptable, Les Fiançailles de Triermain et Le Champ de bataille de Waterloo combinent élan épique, précision topographique et sens du drame historique. Ces œuvres donnent voix à des paysages rendus mémorables par l’action humaine, et conjuguent légende, chronique et chant. Elles préparent la méthode romanesque de Scott: inscrire des intrigues dans un continuum de traditions, de chants et de mémoires localisées.
Les Chants de ménestrels de la frontière écossaise témoignent de l’érudition patiente et de l’écoute des traditions orales qui nourrissent toute l’œuvre. Glenfinlas, La Veille de la Saint Jean, Le Château de Cadyow, Thomas le rimeur, ainsi que Sir Tristrem, révèlent l’art de recueillir, d’éditer et parfois de réécrire des matériaux anciens. Scott y fait dialoguer la voix du collecteur et celle du ménestrel, à la charnière de l’histoire et du mythe. Cette zone de frottement entre ballade et récit, entre archive et imaginaire, éclaire de manière précise la genèse des scènes et des personnages de ses romans.
La section de pièces plus brèves, rassemblée en Mélanges poétiques et complétée par Le pèlerin, La vierge de Neidpath, L’absence de Williams, Le moine de Saint-Benoît, Le roi du feu et Le noble Moringer, fait sentir la souplesse métrique et l’ampleur de tons de Scott. On y retrouve l’élégie, la légende, l’ironie discrète, le chant de fidélité ou d’exil. Ces poèmes, souvent concentrés dans leur effet, prolongent les thèmes des grands récits tout en proposant des scènes d’une intensité immédiate, où l’allusion historique et l’émotion personnelle se répondent sans se contredire.
L’unité stylistique de Scott tient à une alliance rare: le sens du détail historique et la capacité d’inventer des voix. Les descriptions de paysages, de coutumes et d’objets ne fétichisent pas l’érudition; elles servent le mouvement du drame. Les dialogues, nourris de parlers locaux quand il y a lieu, composent une polyphonie qui humanise les conflits. Les préfaces, notes et cadres fictionnels installent un pacte de lecture où sources, hypothèses et traditions sont exposées avec clarté. L’humour, la compassion et une ironie tempérée traversent l’ensemble sans dissiper le mystère des actions individuelles.
Sur le plan des thèmes, ces œuvres examinent la rencontre du passé et du présent, le conflit des loyautés et l’exercice de la justice. La frontière – géographique, sociale ou symbolique – y devient un espace d’épreuve et d’hospitalité. L’autorité et la conscience individuelle s’y confrontent, de la sphère domestique aux scènes d’État. L’imaginaire chevaleresque et la chronique nationale sont revisités sans complaisance, afin de dégager la part d’héroïsme ordinaire et de compromis qui fait l’histoire. Les passions privées y sont inséparables des exigences publiques, sans que la fiction sacrifie la nuance des caractères.
L’édition accorde une attention particulière à la transmission en langue française. La présence de plusieurs traductions historiques, comme pour Rob-Roy avec A. Defauconpret et A. Montémont, rend sensibles les choix de style qui ont accompagné la diffusion de Scott. Elle permet de mesurer comment rythmes, registres et couleurs lexicales façonnent la perception des œuvres. Un éclairage critique contemporain est proposé avec la Revue des Romans/Walter Scott par Eusèbe G*, analyse raisonnée des principaux romans, qui offre un point de vue informé sur la réception et les lignes de force du corpus, en complément des textes mêmes.
À travers ce corpus, se dessine une ambition constante: faire sentir que l’histoire est matière vivante, que la mémoire collective se fabrique par récits, chants et débats, et que la littérature peut en restituer la complexité sans renoncer au plaisir du récit. Cette collection, qui assemble romans complets, contes, poèmes et essais, est conçue comme une porte d’entrée et un ouvrage de référence. Elle invite à circuler librement entre vers et prose, entre frontière écossaise et scènes européennes, afin d’éprouver la persistance d’une œuvre qui, par ses formes et ses idées, n’a cessé de féconder l’imaginaire moderne.
Walter Scott (1771–1832), écrivain écossais, poète, romancier et essayiste, est l’un des fondateurs du roman historique moderne. Formé au droit, érudit et collectionneur d’antiques traditions, il sut relier l’étude du passé aux exigences du récit populaire. Anobli en 1820, il connut une célébrité européenne grâce à des poèmes narratifs et aux « Waverley Novels », dont Waverley, Rob-Roy, La Prison d’Édimbourg (Le Cœur du Midlothian) ou Ivanhoé figurent parmi les jalons. Son œuvre, souvent publiée anonymement à l’origine, s’attache à l’histoire de l’Écosse, de l’Angleterre et du continent, en faisant dialoguer mémoire collective, conflits religieux et mutations sociales, dans une prose d’ampleur panoramique.
Né à Édimbourg et éduqué dans les écoles de la ville, Scott fit des études de droit à l’université avant d’être admis au barreau à la fin du XVIIIe siècle. Ses fonctions publiques dans la magistrature écossaise consolidèrent sa connaissance des usages, des dialectes et des archives locales. Très tôt, l’antiquaire se double d’un collecteur de ballades: Les Chants de ménestrels de la frontière écossaise (1802–1803) fixent une matière orale qu’il édite et commente. Ses premiers essais poétiques — Glenfinlas, La Veille de la Saint Jean — et son édition de Sir Tristrem manifestent l’attrait du médiévalisme, nourri par l’historiographie écossaise et les modèles du romantisme allemand.
Entre 1805 et 1815, Scott s’impose d’abord comme poète narratif. Le Lai du dernier ménestrel inaugure une veine héroïque et pittoresque poursuivie avec Marmion et La Dame du lac, qui exploitent paysages, légendes et conflits claniques des Borders et des Highlands. Rokeby et Le Lord des îles prolongent ce succès, tandis que Le Champ de bataille de Waterloo témoigne d’une attention à l’actualité. Ces poèmes allient cadence épique et sens du détail historique. Vers 1814, l’écrivain oriente son énergie vers la prose, où le dispositif romanesque lui permet d’étendre l’éventail social des personnages et la profondeur temporelle de ses intrigues.
Le tournant se cristallise avec Waverley (1814), matrice d’une série publiée anonymement sous l’étiquette « par l’Auteur de Waverley ». S’ensuivent Guy Mannering et L’Antiquaire, puis des récits écossais majeurs réunis par cadres éditoriaux fictifs: Le Nain Noir, Le Vieillard des tombeaux, La Prison d’Édimbourg, La Fiancée de Lammermoor, Une Légende de Montrose. En croisant droit coutumier, mémoire des révoltes et portraits de communautés, Scott y explore les tensions entre tradition et modernité. La restitution des parlers, l’ironie des narrateurs et la circulation entre classes sociales confèrent à ces fresques une densité documentaire sans sacrifier l’élan romanesque.
Scott élargit ensuite l’aire géographique et chronologique. Ivanhoé ouvre la voie à l’Angleterre médiévale et à l’imaginaire chevaleresque; Kenilworth plonge dans l’ère élisabéthaine; Peveril du Pic éclaire la Restauration; Woodstock interroge l’Après-Cromwell. En Écosse, Le Monastère et L’Abbé revisitent la Réforme; Le Pirate déploie un Nord maritime. Sur le continent, Quentin Durward observe les cours de France et de Bourgogne; Anne de Geierstein situe son drame en Suisse; Le Château dangereux et Récits des Croisés: Les Fiancés complètent le cycle par des tableaux des XIIIe–XVe siècles. Toujours, la fiction tient ensemble mœurs, institutions et événements, transformant l’histoire en expérience sensible.
Au milieu des années 1820, Scott expérimente des formes brèves et des cadres introspectifs. Les Chroniques de la Canongate réunissent l’Histoire de M. Croftangry, La Veuve des Highlands, Les Deux Bouviers et La Fille du chirurgien, auxquelles s’ajoute, en seconde série, La Jolie Fille de Perth. Redgauntlet revisite le legs jacobite avec une structure épistolaire et mémorielle. Parallèlement, l’essayiste réfléchit au fantastique et à ses procédés, comme en atteste Sur Hoffmann et les Compositions Fantastiques. Les Mélanges poétiques, tout comme ses travaux d’éditeur et de collecteur, prolongent une curiosité pour la chanson, les légendes et les traditions qui irriguent toute son œuvre.
En 1826, l’effondrement de ses partenaires d’édition provoque une crise financière majeure. Scott s’engage à rembourser ses dettes par son travail et multiplie les publications, au prix d’un épuisement croissant. La fin des années 1820 voit décliner sa santé; il meurt en 1832, à Abbotsford. Son héritage est considérable: il fixe un modèle de roman historique qui inspire, entre autres, les traditions française, italienne et russe, et demeure présent dans Ivanhoé, Rob-Roy, Quentin Durward ou Les Aventures de Nigel. En articulant destin individuel et forces collectives, il donne au passé une vitalité dramatique qui continue d’orienter l’imaginaire européen.
La collection Walter Scott: Oeuvres Majeures embrasse un arc historique allant du Moyen Âge européen à la Grande-Bretagne du XVIIIe siècle, tout en incluant des poèmes et essais fondateurs pour l’imaginaire romantique. Scott, poète puis romancier, façonna le roman historique moderne en articulant fidélité documentaire et récit populaire. Des ballades de la frontière écossaise à Waverley, des croisades à la Réforme, l’ensemble met en scène la formation des États, les fractures confessionnelles, l’essor de la loi et du marché, et la persistance de mémoires locales. Les textes dialoguent avec l’érudition antiquaire, la culture de l’imprimé et un public européen accru par la traduction et la critique transnationale.
Les transformations politiques de l’Écosse moderne, de l’Union de 1707 aux rébellions jacobites, structurent plusieurs romans. Waverley réinterprète l’insurrection de 1745 et le passage d’une fidélité clanique à une loyauté nationale. Rob-Roy, situé autour du soulèvement de 1715, observe les tensions entre économie commerciale naissante et coutumes des Highlands. La Prison d’Édimbourg ou le Cœur du Midlothian répond aux émeutes de 1736 à Édimbourg et à la consolidation judiciaire. Le Nain Noir évoque les crispations nées de l’Union et des intrigues jacobites. Plus tardif, Redgauntlet réfléchit, vers les années 1760, à la mémoire assagie d’un parti vaincu et à son intégration dans l’État britannique.
La question religieuse, centrale dans les Iles Britanniques, traverse ces œuvres. Le Vieillard des tombeaux ou Les Presbytériens d’Écosse met en scène l’âpreté des conflits covenanters autour de 1679, quand des prédications de plein air affrontent une répression royale. Le Monastère et L’Abbé sondent la Réforme écossaise du XVIe siècle, depuis les monastères frontaliers jusqu’à la figure de Marie Stuart en 1568. Peveril du Pic, sur fond de Restauration, évoque les paniques de la fin du XVIIe siècle, notamment le Popish Plot, qui exacerbe l’anticatholicisme. Kenilworth rappelle, dans l’Angleterre élisabéthaine, comment règlement religieux, prestige de cour et ordre public s’imbriquent.
Les guerres civiles britanniques et l’Interrègne marquent durablement sociétés et paysages. Une Légende de Montrose suit la campagne des années 1644–1645 en Écosse, où fidélités claniques, stratégie militaire et confessionalismes recomposent l’autorité. Woodstock observe la crise du milieu du XVIIe siècle, de la défaite royaliste à l’attente de la Restauration. Côté poésie, Rokeby situe sa méditation dans l’Angleterre du conflit, soulignant mobilités d’armées, surveillance et réquisitions. Ces œuvres insistent sur la matérialité de la guerre moderne naissante, la logistique, et les effets sociaux des victoires et défaites, sans céder à l’anachronisme.
La trame européenne plus ancienne éclaire la formation des États. Quentin Durward campe la politique de Louis XI et la rivalité avec la Bourgogne, vers la fin du XVe siècle, quand diplomatie, compagnies d’ordonnance et communications postales renforcent la monarchie. Anne de Geierstein, après les guerres de Bourgogne, met en perspective la Confédération suisse et les ruines d’un pouvoir princier. Le Château dangereux retourne à l’Écosse du début du XIVe siècle, au temps des guerres d’indépendance. Les poèmes historiques, de Marmion (bataille de Flodden, 1513) au Lord des îles (Robert Bruce et Bannockburn), complètent ce panorama de souveraineté et d’armées en mutation.
Ivanhoé et les Récits des Croisés: Les Fiancés revisitent la fin du XIIe siècle, entre retour de Richard Cœur de Lion et idéologies de la croisade. Ivanhoé observe la coexistence tendue entre héritages saxon et normand, et aborde la place des communautés juives dans l’économie et l’imaginaire du temps. Les Fiancés, situés à l’époque des expéditions en Terre sainte, montrent comment obligations féodales, serments et propagande religieuse interfèrent avec la sécurité des marches britanniques. En s’appuyant sur chroniques et coutumiers, Scott éclaire les cadres juridiques et militaires d’un monde de fidélités superposées, plutôt que d’en exalter seulement la chevalerie.
Les frontières écossaises offrent un réservoir de mémoire, que Scott fixe dès Les Chants de ménestrels de la frontière écossaise. Glenfinlas, La Veille de la Saint Jean ou Le Château de Cadyow, ainsi que Thomas le rimeur et Sir Tristrem, réinscrivent légendes et chroniques locales dans une histoire longue des guerres de marche et des familles turbulentes. Le Lai du dernier ménestrel érige la voix du barde en médiation entre coutume et modernité. Ce travail d’édition et de remaniement poétique, nourri d’enquêtes antiquaires, documente pratiques orales, toponymie et souvenirs des razzias, révélant comment ballades et récits ont structuré identités régionales.
Le théâtre de la cour et ses économies symboliques occupent une place notable. Kenilworth restitue les fastes de 1575 et l’usage politique des divertissements élisabéthains. Les Aventures de Nigel se situent dans le Londres jacobéen, au croisement des masques de cour, du crédit, des offices et de la City, pendant le règne de Jacques VI et I. La Dame du lac campe la politique de rapprochement d’un roi écossais avec des territoires montagneux, par voyages et arbitrages. L’Abbé fait voir la dramaturgie du pouvoir à l’époque de Marie Stuart. Partout, le cérémonial sert la centralisation, tout en révélant ses fragilités.
La vie économique et juridique de la fin du XVIIIe siècle se lit dans L’Antiquaire, qui exploite l’alarme d’invasion de 1794 pour peindre autorités locales, clubs savants et vulnérabilités côtières. Guy Mannering décrit contrebande, circulation côtière et gestion d’arpentage dans une campagne en mutation. Le Cœur du Midlothian examine institutions judiciaires, prisons et grâce royale, à l’heure où l’opinion urbaine pèse davantage. Dans Les Chroniques de la Canongate, 1re série, Les Deux Bouviers montre la route commerciale et le droit coutumier des Highlands confrontés aux assises anglaises. Ce faisceau illustre l’essor d’un État de papier, de procédures et d’archives.
La modernisation des Highlands constitue un arrière-plan décisif. Après 1746, désarmement des clans et réforme des juridictions héréditaires favorisent l’intégration au droit commun et aux marchés. Waverley et Rob-Roy observent la politisation d’anciens réseaux guerriers; La Veuve des Highlands, dans Les Chroniques de la Canongate, 1re série, met en tension honneur claniques et recrutement impérial. Redgauntlet interroge la mémoire jacobite lorsqu’emprunts, routes militaires et officiers de paix redessinent la société. Ces récits replacent la culture gaélique dans une transition accélérée, marquée par améliorations agricoles, routes stratégiques et uniformisation administrative.
L’horizon impérial et continental est omniprésent. La Fille du chirurgien, dans Les Chroniques de la Canongate, 1re série, noue médecine, carrière coloniale et conflits de la Compagnie des Indes orientales à la fin du XVIIIe siècle. Peveril du Pic évoque la singularité juridique de l’île de Man sous la Restauration. Le Champ de bataille de Waterloo, poème de circonstance, témoigne de la coalition européenne de 1815 et de la culture commémorative naissante. Anne de Geierstein et Quentin Durward rappellent, côté continent, la densité des réseaux dynastiques et marchands. La collection relie ainsi la construction britannique à ses engagements outre-mer et aux reconfigurations européennes.
Les mondes nordiques et atlantiques apparaissent comme marges stratégiques. Le Pirate explore l’archipel des Orcades et des Shetland au tournant du XVIIIe siècle, où traditions norroises, pêche, commerce et hiérarchie des lairds composent un régime de subsistance dépendant des saisons et des routes maritimes. Le Lord des îles, en poésie, privilégie la dimension navale des luttes d’indépendance médiévales. Ces espaces insulaires permettent de mesurer la portée d’un pouvoir central éloigné, l’importance du cabotage, et les circulations culturelles entre Scandinavie et Écosse, sans perdre de vue les pratiques juridiques locales et les solidarités communautaires.
Le droit, la dette et les instruments du gouvernement civil structurent d’autres intrigues. Les Aventures de Nigel scrutent la culture du crédit, les clientèles et l’économie de cour à Londres. Le Cœur du Midlothian s’arrête sur la prison, la grâce et la responsabilité individuelle; L’Antiquaire montre faillites et sauvetages liés à l’économie littorale. Dans Les Deux Bouviers, un homicide interroge conflits de compétence entre juridictions. À travers ces études de cas, Scott met en relief la montée d’une bureaucratie prudente, le poids des avocats et procureurs, et la manière dont la réputation publique, portée par une presse croissante, influence la décision politique.
La veine gothique et le goût du fantastique servent de révélateurs historiques plutôt que d’échappatoires. Le Monastère introduit une figure surnaturelle qui reflète incertitudes de la Réforme plus qu’elle n’abolit la causalité. Le Bahr-Geist ou L’esprit du château de Baldringham et Les aventures de Martin Waldeck s’inscrivent dans une tradition de récits d’apparitions et de légendes germaniques, relayée en Europe au tournant du XIXe siècle. Sur Hoffmann et les Compositions Fantastiques témoigne du dialogue de Scott avec le romantisme allemand, tout en affirmant la primauté du vraisemblable historique. Ces choix esthétiques construisent atmosphère, mémoire et croyance collectives.
Les poèmes narratifs et ballades complètent l’atelier de l’historien romanesque. Les Fiançailles de Triermain, Harold l’Indomptable, Le pèlerin, La vierge de Neidpath, L’absence de Williams, Le moine de Saint-Benoît, Le roi du feu et Le noble Moringer participent d’un médiévisme européen nourri de sources écossaises et germaniques. Ils expérimentent formes et registres, de la complainte à l’épopée brève, pour examiner foi jurée, hospitalité, vengeance ritualisée et miracles populaires. Ce corpus, aux côtés de The Lay of the Last Minstrel, prépare l’attention de Scott aux rites, aux chansons et aux chroniques locales, piliers de son historicisme littéraire.
Les figures féminines et les sociabilités urbaines éclairent l’ordre civil. Dans Le Cœur du Midlothian, la détermination d’une héroïne met à l’épreuve droit, clémence et solidarité familiale dans l’Écosse géorgienne. Kenilworth et L’Abbé montrent comment réputation et honneur féminins deviennent enjeux politiques dans des contextes de cour. La Jolie Fille de Perth, ou Le Jour de la Saint-Valentin, en 2e série des Chroniques de la Canongate, met en scène la vie corporative d’une ville écossaise de la fin du XIVe siècle, ses rites et ses duels judiciarisés. Ces focales situent la transformation des normes domestiques au cœur des évolutions politiques.
La méthode de Scott s’enracine dans l’érudition et la culture du livre. L’Antiquaire met en abyme l’antiquarisme des Lumières tardives, ses catalogues, ses faux et ses trouvailles. Les préfaces et notes, héritées des Chants de ménestrels, convoquent chartes, chroniques et traditions orales. La diffusion de ses romans anonymes, portée par les bibliothèques de prêt et les presses en pleine capacité, crée un lectorat transnational dans les années 1810–1820. La Revue des Romans/Walter Scott par Eusèbe G* illustre la réception critique française précoce, qui interpréta ces récits comme une histoire vivante et un modèle esthétique pour l’Europe romantique et réaliste naissante, sans effacer les débats sur l’exactitude documentaire et le pittoresque culturalisé.
Ces romans suivent de jeunes héros emportés dans les remous des Borders et des Highlands, où l’honneur clanique, l’économie émergente et la mémoire des rébellions s’entrecroisent. Scott y invente un mélange de chronique historique, de comédie de caractères et de paysages-guides, qui interroge l’identité britannique naissante autant qu’il divertit par l’aventure.
De la vallée isolée observée par une figure misanthrope aux soulèvements presbytériens et à la quête obstinée d’une humble héroïne pour la justice, ces récits sondent les fractures spirituelles et politiques de l’Écosse. Le droit, la conscience et la clémence y sont mis en balance, dans un ton grave mais empathique, qui transforme l’histoire en drame humain.
Entre amour contrarié, présages funestes et fidélités claniques, une fatalité gothique pèse sur les destins individuels. En contrepoint, la chronique des campagnes de guerre mêle panache militaire et ironie mordante, dévoilant l’ambivalence du courage et du fanatisme.
Au cœur des bouleversements de la Réforme, Scott peint l’agonie d’un monde monastique et la naissance d’une nouvelle discipline sociale. Le merveilleux discret et les conseils d’ombres bienveillantes y jouent avec la raison, dans une méditation romanesque sur la tradition, la tolérance et le cours du temps.
Un jeune Lowlander se retrouve pris entre marchés, dettes et codes claniques, tandis qu’un chef des montagnes, tour à tour médiateur et hors-la-loi, négocie les frontières de la loi. Le roman conjugue voyage initiatique, satire sociale et exaltation des paysages pour interroger la légitimité et l’honneur au-delà des appartenances.
Sur des rivages battus par les vents et des îles aux lois ambiguës, le destin des personnages se joue entre tempêtes morales, contrebande et fidélités rivales. Dans l’ombre de la Restauration, intrigues de cour et procès politiques se répercutent jusque dans les communautés insulaires, donnant à l’aventure un relief juridique et intime.
Des fastes élisabéthains aux corridors de la cour des Stuarts, puis à une demeure hantée par les séquelles de la guerre civile, ces récits examinent la séduction du pouvoir et le prix de l’ambition. Satire urbaine, mascarade politique et éclats chevaleresques s’y croisent, avec une attention constante au rang, à la réputation et aux pièges du spectacle.
Joutes, chevauchées et diplomaties périlleuses mènent des héros à travers conflits nationaux et querelles de souveraineté, de l’Angleterre saxonne-normande aux cours et confédérations du continent. Scott associe vitesse de l’aventure, sens des armoiries et peinture de mœurs pour restituer la formation d’identités collectives.
Récit épistolaire où amitié et vocation se mesurent à l’ombre d’un complot tardif, cette intrigue médite sur l’après de la rébellion et la force trompeuse du souvenir. L’ironie douce-amère accompagne l’entrée dans une modernité de compromis, où le droit l’emporte sur la geste héroïque sans l’abolir tout à fait.
Autour d’une forteresse disputée, codes chevaleresques et pragmatisme se heurtent dans un huis clos martial. Le ton, bref et concentré, réfléchit sur la valeur de l’honneur quand la politique déplace les lignes et que la légende se resserre en parabole.
Dans l’ombre des Croisades, l’union promise de deux lignages est éprouvée par les devoirs féodaux, les rivalités de frontière et la pression des événements militaires. Le roman équilibre théâtre domestique et arrière-plan historique pour scruter l’autorité, la parole donnée et l’autonomie des individus.
Sous le regard d’un narrateur-cadre, trois nouvelles mettent en scène codes d’honneur, conflits de juridictions et destinées déplacées par l’Empire. Réalisme juridique, conscience sociale et ironie compatissante s’y conjuguent pour déplier la diversité des coutumes écossaises et leurs frictions avec la modernité.
Chronique d’une cité médiévale où fêtes, métiers et serments régissent le quotidien, cette histoire oppose dignité artisanale et violences nobiliaires. Entre rituel et passion, Scott explore la réputation, la justice civique et la possibilité d’un ordre commun.
Voix de barde, chevauchées et hospitalités dangereuses composent des fresques où l’éthique chevaleresque affronte les nécessités politiques. Les paysages y jouent un rôle moteur, et les batailles servent de miroir à l’honneur, à la loyauté et aux malentendus du cœur.
Entre romance onirique, campagnes maritimes et complots en temps de guerre, Scott varie registres, métriques et échelles. La quête amoureuse dialogue avec l’histoire nationale, tandis que légendes nordiques et tensions spirituelles sont réinventées dans un ton tantôt solennel, tantôt enjoué.
Poème de circonstance qui observe le champ de bataille pour concilier hommage et lucidité. L’emphase épique s’y tempère d’une méditation sur le coût humain et la mémoire partagée.
Anthologie et recréation de ballades des frontières, où revenants, prophéties et lamentations historiques voisinent avec exploits chevaleresques. Les pièces mentionnées déclinent la jalousie, le deuil, l’enlèvement féerique et la bravoure archaïque, révélant la puissance de l’oralité stylisée par une voix érudite.
Visites spectrales, vœux périlleux et génies élémentaires mettent à l’épreuve l’honneur et la prudence des protagonistes, dans des décors de ruines, de forêts et de mines. Ces contes rapides, nourris de folklore, servent de paraboles morales où le surnaturel sanctionne les excès ou récompense la fidélité.
Élégies d’amour entravé et de séparation, ces poèmes transforment tours en ruines et routes en stations d’une méditation sur la perte et la constance. La musique du vers porte une émotion contenue, entre aveu intime et légende locale.
Recueil varié mêlant pièces d’occasion, croquis descriptifs et touches satiriques, qui met en évidence la souplesse de la voix scottienne. On y retrouve l’oreille pour le rythme, l’attention aux coutumes et une curiosité égale pour le burlesque et le sublime.
Réflexion critique sur les procédés du fantastique et la frontière entre merveilleux et invraisemblance. L’essai met en balance superstition, psychologie et vraisemblance narrative, éclairant par contraste la manière dont le romanesque peut accueillir l’étrange sans perdre sa crédibilité.
Panorama méthodique des intrigues et des motifs récurrents, qui dégage lignes de force et variations dans l’ensemble romanesque. L’analyse insiste sur le rapport entre loi et coutume, mémoire et progrès, offrant au lecteur une carte d’orientation thématique.
Table des matières
« Berger, as-tu de la philosophie ? »
SHAKESPEARE. (Comme il vous plaira.)
C’était une belle matinée d’avril, quoique la neige fût tombée abondamment pendant la nuit ; aussi la terre était couverte d’un manteau éblouissant de blancheur, lorsque deux voyageurs à cheval arrivèrent à l’auberge de Wallace. Le premier était un homme grand et robuste, vêtu d’une redingote grise (Riding-coat : manteau de cavalier), avec une toile cirée sur son chapeau, un grand fouet garni en argent, des bottes et de gros éperons. Il montait une grande jument baie, au poil rude, mais en bon état, avec une selle de campagne et une bride militaire à double mors un peu rouillé. Celui qui l’accompagnait paraissait être son domestique ; il montait un poney gris (Petit bidet d’Écosse), portait un bonnet bleu, une grosse cravate autour du cou, et de longs bas bleus au lieu de bottes. Ses mains, sans gants, étaient noircies de goudron, et il avait vis-à-vis de son compagnon un air de respect et de déférence, mais aucun de ces égards affectés que prodiguent à leurs maîtres les valets des grands. Au contraire, les deux cavaliers entrèrent de front dans la cour, et la dernière phrase de leur entretien fut cette exclamation : – Dieu nous soit en aide ! si ce temps-là dure, que deviendront les agneaux ? Ces mots suffirent à mon hôte, qui s’avança pour prendre le cheval du principal voyageur, et le tint par la bride pendant que celui-ci descendait ; le garçon d’écurie rendit le même service à son compagnon ; et mon hôte, saluant l’étranger, lui demanda : – Eh bien ! quelles nouvelles des montagnes du sud ? (Par opposition aux montagnes du nord. C’est le nom qu’on donne aux montagnes des comtés de Rosburgh, de Selkirk, etc.)
– Quelles nouvelles ? dit le fermier ; d’assez mauvaises, je crois ; si nous pouvons sauver les brebis, ce sera beaucoup ; quant aux agneaux, il faudra les laisser aux soins du Nain noir.
– Oui, oui, ajouta le vieux berger (car c’en était un) en hochant la tête, le Nain aura beaucoup à faire avec les morts ce printemps.
– Le Nain noir ! dit mon savant ami et patron Jedediah Cleishbotham ; et quel personnage est celui-là ?
– Allons donc, mon brave homme, vous devez avoir entendu parler du bon Elsy, le Nain noir, ou je me trompe fort… Chacun raconte son histoire à son sujet ; mais ce ne sont que des folies, et je n’en crois pas un mot depuis le commencement jusqu’à la fin,
– Votre père y croyait bien, dit le vieux berger, évidemment fâché du scepticisme de son maître.
– Oui, sans doute, Bauldy ; mais c’était le temps des têtes noires (Black-faces, loups-garous) ; on croyait alors à tant d’autres choses curieuses qu’on ne croit plus aujourd’hui.
– Tant pis, tant pis, reprit le vieillard ; votre père, je vous l’ai dit souvent, aurait été bien contrarié de voir démolir sa vieille masure pour faire des murs de pare, et ce joli tertre couronné de genêts où il aimait tant à s’asseoir au coucher du soleil, enveloppé de son plaid pour voir revenir les vaches du loaning (endroit découvert, près de la ferme, où l’on trait les vaches) ;… pensez-vous que le pauvre homme serait bien aise de voir son joli tertre bouleversé par la charrue comme il l’a été depuis sa mort ?
– Allons, Bauldy, prends ce verre que t’offre l’hôte, dit le fermier, et ne t’inquiète plus des changements dont tu es témoin, tant que pour ta part tu seras bien toi-même.
– A votre santé, messieurs, dit le berger ; puis, après avoir vidé son verre et protesté que le whisky était toujours la chose par excellence, il continua : – Ce n’est pas, certes, à des gens comme nous qu’il appartient de juger, mais c’était un joli tertre que le tertre des genêts, et un bien brave abri dans une matinée froide comme celle-ci.
– Oui, dit le maître, mais vous savez qu’il nous faut avoir des navets pour nos longues brebis, mon camarade, et que, pour avoir ces navets, il nous faut travailler rudement avec la charrue et la houe ; ça n’irait guère bien de s’asseoir sur le tertre des genêts pour y jaser à propos du Nain noir et autres niaiseries, comme on faisait autrefois, lorsque c’était le temps des courtes brebis.
– Oui bien, oui bien, maître, dit le serviteur, mais les courtes brebis payaient de courtes rentes, que, je crois.
Ici mon respectable et savant patron s’interposa de nouveau, et remarqua qu’il n’avait jamais pu apercevoir aucune différence matérielle, en fait de longueur, entre une brebis et une autre.
Cette remarque occasionna un grand éclat de rire de la part du fermier, et un air d’étonnement de la part du berger. – C’est la laine, mon brave homme, c’est la laine, et non la bête elle-même, qui fait appeler la brebis courte ou longue. Je crois que si vous mesuriez leur dos, la courte brebis serait la plus longue des deux, mais c’est la laine qui paie la rente au jour où nous sommes, et nous en avons bon besoin.
– Sans doute, Bauldy a bien parlé, les courtes brebis payaient de courtes rentes, mon père ne donnait pour notre ferme que soixante pounds, et elle m’en coûte à moi trois cents, pas un plack ni un bowbie de moins (Le pound d’Écosse ne vaut que la vingtième partie du pound anglais ou livre sterling, environ un shelling ou vingt-cinq sous de notre monnaie. Le plack et le bowbie répondent à peu près à nos liards) ; et il est vrai aussi que je n’ai pas le temps de rester ici à conter des histoires. – Mon hôte, servez-nous à déjeuner, et voyez si nos rosses ont à manger. Il me faut aller voir Christy Wilson, afin de nous entendre sur le luckpenny (C’est l’escompte qu’obtient dans un marché celui qui paie comptant), que je lui dois, depuis notre dernier compte ; nous avions bu six pintes ensemble en faisant le marché à la foire de Saint Boswell ; et j’espère que nous n’en viendrons pas à un procès, dussions-nous passer autant d’heures à régler ce petit compte qu’il nous en coûta pour le marché lui-même. Mais, écoutez, voisin, ajouta-t-il en s’adressant à mon digne et savant patron, si vous voulez savoir quelque chose de plus sur les brebis longues et les brebis courtes, je reviendrai manger ma soupe aux choux vers une heure de l’après-midi, ou si vous voulez entendre de vieilles histoires sur le Nain noir, et d’autres semblables, vous n’aurez qu’à inviter Bauldy, que voici, à boire une demi-pinte ; il vous craquera comme un canon de plume. Et je promets de fournir moi-même une pinte entière si je m’arrange avec Christy Wilson.
Le fermier revint à l’heure dite, et avec lui Christy Wilson, leur différend ayant été terminé sans qu’ils eussent eu recours aux messieurs en robes longues. Mon digne et savant patron ne manqua pas de se trouver à leur arrivée, autant pour entendre les contes promis, que pour les rafraîchissements dont il avait été question, quoiqu’il soit reconnu pour être très modéré sur l’article de la bouteille.
Notre hôte se joignit à nous, et nous restâmes autour de la table jusqu’au soir, assaisonnant la liqueur avec maintes chansons et maints contes. Le dernier incident que je me rappelle fut la chute de mon savant et digne patron, qui tomba de sa chaise en concluant une longue morale sur la tempérance par deux vers du gentil berger (Pastorale de Ramsay), qu’il appliqua très heureusement à l’ivresse, quoi que le poète parle de l’avarice :
« En avez-vous assez, dormez tranquillement ;
« Le superflu n’est bon qu’à causer du tourment. »
Dans le cours de la soirée, le Nain noir n’avait pas été oublié : le vieux berger Bauldy nous fit sur ce personnage un grand nombre d’histoires qui nous intéressèrent vivement. Il parut aussi, avant que nous eussions vidé le troisième bol de punch, qu’il y avait beaucoup d’affectation dans le scepticisme prétendu de notre fermier, qui croyait sans doute qu’il ne convenait pas à un homme faisant une, rente annuelle de trois cents livres de croire les traditions de ses ancêtres ; mais au fond du cœur il y avait foi. Selon mon usage, je poussai plus avant mes recherches, en m’adressant à d’autres personnes qui connaissaient le lieu où s’est passée l’histoire suivante, et je parvins heureusement à me faire expliquer certaines circonstances qui mettent dans leur vrai jour les récits exagérés des traditions vulgaires.
« Vous voulez donc, passer pour Hearne le chasseur ?»
SHAKESPEARE. (Les Joyeuses Femmes de Windsor.)
(Dans la pièce d’où ce vers est tiré, on persuade Falstaff de se faire passer pour Hearne le chasseur, espèce d’esprit qui revient, dans la forêt de Windsor. C’est une des mystifications dont le pauvre chevalier est la dupe.)
Dans un des cantons les plus reculés du sud de l’Écosse (L’auteur désigne ici le comté de Roxhurgh), où une ligne imaginaire, tracée sur le froid sommet des hautes montagnes, sépare ce pays du royaume voisin, un jeune homme, nommé Halbert ou Hobby Elliot, fermier aisé qui se vantait de descendre de l’ancien Martin Elliot de la tour de Preakin, si fameux dans les traditions et les ballades nationales des frontières (Mentionné dans les Chants populaires de l’Écosse (Border-Minstrerlsy)), revenait de la chasse et regagnait son habitation. Les daims, autrefois si multipliés dans ces montagnes solitaires, étaient bien diminués. Ceux qui restaient, en petit nombre, se retiraient dans des endroits presque inaccessibles où il était fort difficile de les atteindre, quelquefois même dangereux de les poursuivre. Il y avait cependant encore plusieurs jeunes gens du pays qui se livraient avec ardeur à cette chasse, malgré les périls et les fatigues qui y étaient attachés. L’épée des habitants des frontières avait dormi dans le fourreau, depuis la pacifique union des deux couronnes, sous le règne de Jacques, premier roi de ce nom qui occupa le trône de la Grande-Bretagne ; mais il restait dans ces contrées des traces de ce qu’elles avaient été naguère. Les habitants, dont les occupations paisibles avaient été tant de fois interrompues par les guerres civiles pendant le siècle précédent, ne s’étaient pas encore faits complètement aux habitudes d’une industrie régulière. Ce n’était encore que sur une très petite échelle que l’exploitation des bêtes à laine était établie, et l’on s’occupait principalement à élever le gros bétail. Le fermier ne songeait qu’à semer la quantité d’orge et d’avoine nécessaire aux besoins de sa famille ; et le résultat d’un pareil genre de vie était que bien souvent lui et ses domestiques ne savaient que faire de leur temps. Les jeunes gens l’employaient à la chasse et à la pêche ; et, à l’ardeur avec laquelle ils s’y livraient, on reconnaissait encore l’esprit aventureux qui jadis guidait les habitants du Border dans leurs déprédations.
Les plus hardis parmi les jeunes gens de la contrée, à l’époque où commence cette histoire, attendaient avec plus d’impatience que de crainte une occasion d’imiter les exploits guerriers de leurs ancêtres dont le récit faisait une partie de leurs amusements domestiques. L’acte de sécurité publié en Écosse, avait donné l’alarme à l’Angleterre, en ce qu’il semblait menacer les deux royaumes d’une séparation inévitable, après la mort de la reine Anne. Godolphin, qui était alors à la tête de l’administration anglaise, comprit que le seul moyen d’écarter les malheurs d’une guerre civile était de parvenir à l’incorporation et à l’unité des deux royaumes. On peut voir dans l’histoire de cette époque comment cette affaire fut conduite, et combien on fut loin de pouvoir espérer d’abord les heureux résultats qui en furent la suite. Il suffit, pour l’intelligence de notre récit, de savoir que l’indignation fut générale en Écosse, quand on y apprit à quelles conditions le parlement de ce royaume avait sacrifié son indépendance. Cette indignation donna naissance à des ligues, à des associations secrètes, et aux projets les plus extravagants. Les Caméroniens mêmes, qui regardaient avec raison les Stuarts comme leurs oppresseurs, étaient sur le point de prendre les armes pour le rétablissement de cette dynastie ; et les intrigues politiques de cette époque présentaient l’étrange spectacle des papistes, des épiscopaux et des presbytériens, cabalant contre le gouvernement britannique, et poussés par un même ressentiment des outrages de la patrie commune. La fermentation était universelle, et comme la population de l’Écosse avait été exercée au maniement des armes, depuis la proclamation de l’acte de sécurité, elle n’attendait que la déclaration de quelques-uns des chefs de la noblesse qui voulussent diriger le soulèvement, pour se porter à des actes hostiles. C’est à cette époque de confusion générale que commence notre histoire.
Le Cleugh, ou la ravine sauvage, où Hobby Elliot venait de poursuivre le gibier, était déjà loin de lui, et il était à peu près à mi-chemin de sa ferme, quand la nuit étendit ses premiers voiles sur l’horizon. Il n’existait pas dans les environs un buisson ni une pointe de rocher qu’il ne connût parfaitement, et il aurait regagné son gîte les yeux fermés ; mais ce qui l’inquiétait malgré lui, c’est qu’il se trouvait près d’un endroit qui ne jouissait pas d’une bonne réputation dans le pays. La tradition disait qu’il était hanté par des esprits, et qu’on y voyait des apparitions surnaturelles. Il avait entendu faire ces contes depuis son enfance, et personne n’y ajoutait plus de foi que le bon Hobby de Heugh-Foot, car on le nommait ainsi pour le distinguer d’une vingtaine d’autres Elliot qui avaient le même nom.
Il faut convenir que le lieu dont il s’agit prêtait un peu à la superstition, et Hobby n’eut pas besoin de faire de grands efforts pour se rappeler les événements merveilleux qu’il avait entendu raconter tant de fois. Ce lieu sinistre était un common, ou bruyère communale, appelé Mucklestane-Moor (La plaine de la Grande-Pierre), à cause d’une colonne de granit brut placée sur une éminence au centre de la bruyère, peut-être pour servir de mausolée à un ancien guerrier enseveli en ce lieu, ou comme le monument de quelque combat. On ignorait quelle était l’origine de cette espèce de monument ; mais la tradition, qui transmet souvent autant de mensonges que de vérités, y avait suppléé par une légende que la mémoire d’Hobby ne manqua pas de lui rappeler. Autour de la colonne, le terrain était semé ou plutôt encombré d’un grand nombre de fragments énormes du même granit, que leur forme et leur disposition sur la bruyère avaient fait appeler les oies grises de Mucklestane-Moor. La légende avait trouvé l’explication de la forme et du nom de ces pierres dans la catastrophe d’une fameuse et redoutable sorcière qui fréquentait jadis les environs, faisait avorter les brebis et les vaches, et jouait tous les autres méchants tours qu’on attribue aux gens de son espèce. C’était sur cette bruyère que la vieille faisait son sabbat avec ses sœurs les sorcières. On montrait encore des places circulaires dans lesquelles jamais ne pouvait croître ni bruyère ni gazon, le terrain étant en quelque sorte calciné par les pieds brûlants des diables qui venaient prendre part à la danse.
Un jour la vieille sorcière fut obligée de traverser ce lieu pour conduire, dit-on, des oies à une foire voisine ; car on n’ignore pas que le diable, tout prodigue qu’il est de ses funestes dons, est assez peu généreux pour laisser ses associés dans la nécessité de travailler pour vivre. Le jour était avancé ; et, pour obtenir un meilleur prix de ses oies, il fallait que la vieille arrivât la première au marché ; mais, aux approches de cette lande sauvage, coupée par des flaques d’eau et des fondrières, son troupeau, qui jusqu’alors docile s’était avancé en bon ordre, se dispersa tout-à-coup pour se plonger dans son élément favori. Furieuse de voir ses efforts inutiles, et oubliant les termes du pacte qui obligeait Belzébuth à lui obéir pendant un temps convenu, la sorcière s’écria : – Démon ! que je ne sorte plus de ce lieu, ni mes oies ni moi ! A peine ces mots furent-ils prononcés, que, par une métamorphose aussi subite qu’aucune de celles d’Ovide, la vieille et le troupeau réfractaire furent convertis en pierres, l’ange du mal, qu’elle servait, ayant saisi avec empressement l’occasion de compléter la perte de son corps et de son âme, en obéissant littéralement à ses ordres. On dit que, se sentant transformée, elle s’écria en s’adressant au démon perfide : – « Ah ! traître ! tu m’avais promis depuis long-temps une robe grise, celle que tu me donnes durera ! » Ces louangeurs du temps passé qui, dans leur opinion consolante, soutiennent la dégénération graduelle du genre humain, citaient souvent la taille du pilier et celle des pierres pour prouver quelle était autrefois la stature des femmes et des oies.
Tous ces détails se retracèrent à l’esprit d’Hobby. Il se rappela aussi qu’il n’existait pas un seul villageois qui n’évitât soigneusement cet endroit, surtout à la nuit tombante, parce qu’on le regardait comme un repaire de kelpies, de spunkies et d’autres démons écossais, jadis les compagnons de la sorcière, et continuant à se donner rendez-vous au même lieu pour y tenir compagnie à leur maîtresse pétrifiée. Hobby, quoique superstitieux, ne manquait pas de courage ; il appela près de lui les chiens qui l’avaient suivi à la chasse, et qui, comme il le disait, ne craignaient ni chiens ni diables ; il regarda si son fusil était bien amorcé, et, comme le paysan du conte de Burns (Halloween), il se mit à siffler le refrain guerrier de Jock of the Side (Voyez les Chants populaires de l’Écosse), comme un général fait battre le tambour pour animer des soldats dont le courage est douteux.
Dans cette situation d’esprit, on juge bien qu’Hobby ne fut pas fâché d’entendre derrière lui une voix de sa connaissance. Il s’arrêta sur-le-champ, et fut joint par un jeune homme qui demeurait dans les environs, et qui avait, comme lui, passé la journée à la chasse.
Patrick Earnscliff d’Earnscliff venait d’atteindre sa majorité, et d’entrer en possession de sa fortune, qui était encore fort honnête, quoiqu’elle ne fût que le reste de biens plus considérables qu’avaient possédés ses ancêtres avant les guerres civiles du temps. Il était d’une bonne famille, universellement respectée dans le pays, et il paraissait devoir maintenir la réputation de ses aïeux, ayant reçu une excellente éducation, et étant doué d’excellentes qualités.
– Allons, Earnscliff, s’écria Hobby, je suis toujours aise de rencontrer votre Honneur, et il fait bon d’être en compagnie dans un désert comme celui-ci. – C’est un endroit tout rempli de fondrières. – Où avez-vous chassé aujourd’hui ?
– Jusqu’au Carla-Cleugh, Hobby, répondit Earnscliff en lui rendant son salut d’amitié ; mais croyez-vous que nos chiens vivront en paix ?
– Ah ! ne craignez rien des miens, ils sont si fatigués qu’ils ne peuvent mettre une patte devant l’autre. Diable ! les daims ont déserté le pays, je crois. Je suis allé jusqu’à Inger-Fell-Foot ; de toute la journée, je n’ai vu d’autre gibier que trois vieilles perdrix rouges, dont je n’ai jamais pu approcher à portée de fusil, quoique j’aie fait un détour de plus d’un mille pour prendre le vent. Du diable si je ne m’en moquerais pas ; – mais je suis contrarié de n’avoir pas une pièce de gibier à rapporter à ma vieille mère. – La bonne dame est là-bas qui parle toujours des chasseurs et des tireurs de jadis. – Ah ! je crois, moi, qu’ils ont tué tout le gibier du pays.
– Hé bien ! Hobby, j’ai tué ce matin un chevreuil, que mon domestique a porté à Earnscliff ; je vous en enverrai la moitié pour votre grand’mère.
– Grand merci, monsieur Patrick. Vous êtes connu dans tout le pays pour votre bon cœur. Ah ! je suis sûr que cela fera plaisir à la bonne femme, surtout quand elle saura que c’est vous qui l’avez tué. Mais j’espère que vous viendrez en prendre votre part ; car je crois que vous êtes seul à la tour d’Earnscliff maintenant. Tous vos gens sont à cet ennuyeux Édimbourg. Que diable font-ils dans ces longs rangs de maisons de pierres avec un toit d’ardoises, ceux qui pourraient vivre dans le bon air de leurs vertes montagnes ?
– Ma mère a été retenue pendant plusieurs années à Édimbourg par mon éducation et celle de ma sœur ; mais je me propose bien de réparer le temps perdu.
– Et vous sortirez un peu de la vieille tour pour vivre en bon voisin avec les vieux amis de la famille, comme doit faire le laird d’Earnscliff. Savez-vous bien que ma mère… je veux dire ma grand’mère ; mais depuis la mort de ma mère, je l’appelle tantôt d’une façon, tantôt de l’autre. N’importe, je voulais vous dire qu’elle prétend qu’il y a une parenté éloignée entre vous et nous.
– Cela est vrai, Hobby ; et j’irai demain dîner à Heugh-Foot de tout mon cœur.
– Voilà qui est bien dit. Quand nous ne serions point parents, au moins nous sommes d’anciens voisins après tout. Ma mère a tant d’envie de vous voir ! Elle jase si souvent de votre père, qui a été tué il y a long-temps.
– Paix, Hobby ! ne parlez pas de cela. C’est un malheur qu’il faut tâcher d’oublier.
– Je n’en sais trop rien ! Si cela était arrivé à mon père, je m’en souviendrais jusqu’à ce que je m’en fusse vengé, et mes enfants s’en souviendraient après moi. Mais, vous autres seigneurs, vous savez ce que vous avez à faire. J’ai entendu dire que c’était un ami d’Ellieslaw qui avait frappé votre père, lorsque le laird lui-même venait de le désarmer.
– Laissons cela, laissons cela, Hobby. Ce fut une malheureuse querelle occasionnée par le vin et par la politique. Plusieurs épées furent tirées en même temps, et il est impossible de dire qui frappa le coup.
– Quoi qu’il en soit, le vieux Ellieslaw était fauteur et complice, car c’est le bruit général ; et je suis sûr que si vous vouliez en tirer vengeance, personne ne vous blâmerait, car le sang de votre père rougit encore ses mains… Et d’ailleurs il n’a laissé que vous pour venger sa mort… Et puis Ellieslaw est un papiste et un jacobite… Ah ! il est bien certain que tout le pays s’attend à ce qu’il se passe quelque chose entre vous.
– N’êtes-vous pas honteux, Hobby, vous qui prétendez avoir de la religion, d’exciter votre ami à la vengeance, et à contrevenir aux lois civiles et religieuses, et cela dans un endroit où nous ne savons pas qui peut nous écouter ?
– Chut ! chut ! dit Hobby en se rapprochant de lui, j’avais oublié… Mais je vous dirais bien, monsieur Patrick, ce qui arrête votre bras. Nous savons bien que ce n’est pas manque de courage. Ce sont les deux yeux d’une jolie fille, de miss Isabelle Vere, qui vous tiennent si tranquille.
– Je vous assure que vous vous trompez, Hobby, répondit Earnscliff avec un peu d’humeur, et vous avez grand tort de parler et même de penser ainsi. Je n’aime pas qu’on se donne la liberté de joindre inconsidérément à mon nom celui d’une, jeune demoiselle.
– Là ! ne vous disais-je pas bien que si vous étiez si calme ; ce n’était pas faute de courage ? Allons, allons, je n’ai pas eu dessein de vous offenser. Mais il y a encore une chose qu’il faut que je vous dise entre amis. Le vieux laird d’Ellieslaw a plus que vous dans ses veines l’ancien sang du pays. Il n’entend rien à toutes ces nouvelles idées de paix et de tranquillité. Il est tout pour les expéditions et les bons coups du vieux temps. On voit à sa suite une foule de vigoureux garçons qu’il tient en bonne disposition et qui sont pleins de malice comme de jeunes poulains. Il vit grandement, dépense trois fois ses revenus tous les ans, paie bien tout le monde, et personne ne peut dire où il prend son argent. Aussi, dès qu’il y aura un soulèvement dans le pays, il sera un des premiers à se déclarer. Or croyez bien qu’il n’a pas oublié son ancienne querelle avec votre famille ; je parierais qu’il rendra quelque visite à la vieille tour d’Earnscliff.
– S’il est assez malavisé pour le faire, Hobby, j’espère lui prouver que la vieille tour est encore assez solide pour lui résister, et je saurai la défendre contre lui, comme mes ancêtres l’ont défendue contre les siens.
– Fort bien ! très bien ! vous parlez en homme à présent… Hé bien ! si jamais il vous attaque ainsi, faites sonner la grosse cloche de la tour, et en un clin d’œil vous m’y verrez arriver avec mes deux frères, le petit Davie de Stenhouse, et tous ceux que je pourrai ramasser.
– Je vous remercie, Hobby ; mais j’espère que dans le temps où nous vivons nous ne verrons pas arriver des événements si contraires à tous les sentiments de religion et d’humanité.
– Bah ! bah ! monsieur Patrick, ce ne serait qu’un petit bout de guerre entre voisins : le ciel et la terre le savent bien, dans un pays si peu civilisé, c’est la nature du pays et des habitants. Nous ne pouvons pas vivre tranquilles comme les gens de Londres. Ce n’est pas possible : nous n’avons pas comme eux tant à faire.
– Pour un homme qui croit aussi fermement que vous, Hobby, aux apparitions surnaturelles, il me semble que vous parlez du ciel un peu légèrement. Vous oubliez encore dans quel lieu nous nous trouvons.
– Est-ce que la plaine de Mucklestane m’effraie plus que vous, monsieur Earnscliff ? Je sais bien qu’il y revient des esprits, qu’on y voit là nuit des figures effroyables ; mais qu’est-ce que j’ai à craindre ? J’ai une bonne conscience, elle ne me reproche rien… Peut-être quelques gaillardises avec de jeunes filles, ou quelques débauches dans une foire : est-ce donc un si grand crime ? Malgré tout ce que je vous ai dit, j’aime la paix et la tranquillité tout autant que…
– Et Dick Turnbull, à qui vous cassâtes la tête ? et Williams de Winton, sur qui vous fîtes feu ?
– Ah ! monsieur Earnscliff, vous tenez donc un registre de mes mauvais tours ? La tête de Dick est guérie, et nous devons vider notre différend le jour de Sainte-Croix à Jeddart ; c’est donc une affaire arrangée à l’amiable. Quant à Willie, nous sommes redevenus amis, le pauvre garçon : – il n’a eu que quelques grains de grêle après tout. – J’en recevrais volontiers autant pour une pinte d’eau-de-vie. Mais Willie a été élevé dans la plaine, et il a bientôt peur pour sa peau ; quant aux esprits, je vous dis que quand il s’en présenterait un devant moi…
– Comme cela n’est pas impossible, dit Earnscliff en souriant, car nous approchons de la fameuse sorcière.
– Je vous dis, reprit Hobby comme indigné de cette provocation, que, quand la vieille sorcière sortirait elle-même de terre, je n’en serais pas plus effrayé que… – Mais Dieu me préserve ! monsieur Earnscliff, qu’est-ce que j’aperçois là-bas ?
« Nain qui parcourt cette plage, « Apprends-moi quel est ton nom. « – L’homme noir du marécage. »
John Leynen.
L’objet qui alarma le jeune fermier au milieu de ses protestations de courage fit tressaillir un instant son compagnon, quoique moins superstitieux. La lune, qui s’était levée pendant leur conversation, semblait, suivant l’expression du pays, se disputer avec les nuages à qui régnerait sur l’atmosphère, de sorte que sa lumière douteuse ne se montrait que par instants. Un de ses rayons frappant sur la colonne de granit, dont ils n’étaient pas très éloignés, leur fit apercevoir un être qui paraissait être une créature humaine, quoique d’une taille beaucoup au-dessous de l’ordinaire. Il n’avait pas l’air de vouloir aller plus loin, car il marchait lentement autour de la colonne, s’arrêtait à chaque pierre qu’il rencontrait, semblait l’examiner, et faisait entendre de temps en temps une espèce de murmure sourd, dont il était impossible de comprendre le sens.
Tout cela répondait si bien aux idées qu’Hobby Elliot s’était formées d’une apparition, qu’il s’arrêta à l’instant, sentit ses cheveux se dresser sur sa tête, et dit tout bas à Earnscliff : – C’est la vieille Ailie, c’est elle-même ! lui tirerai-je un coup de fusil, en invoquant le nom de Dieu ?
– N’en faites rien, pour l’amour du ciel ! c’est quelque, malheureux privé de raison.
