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Hercule Perruchon, antiquaire à Alger, voit sa vie bouleversée par la disparition soudaine de sa maîtresse, qui s’évanouit après une rencontre étrange dans un cimetière. Profondément troublé, Hercule, limier inaltérable et infatigable, se lance dans la résolution d’une énigme inquiétante, marquée par une série d’enlèvements inexpliqués. L’enquête le plonge dans une aventure mystérieuse, le menant au cœur des ténèbres de l’occultisme.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jean-Pierre Yvorra, né à Alger, a quitté la ville en 1962 pour s’établir dans les Hautes-Pyrénées, avant de rejoindre Toulouse où il obtient un diplôme de l’École des Beaux-Arts. Écrivain prolifique, il a publié plusieurs romans, parmi lesquels "Mystérieuse Tipaza", "La traque finale" et "La veuve noire de la Casbah". Aujourd’hui, il présente son huitième ouvrage, "Zones dangereuses".
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Seitenzahl: 276
Veröffentlichungsjahr: 2026
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Zones dangereuses
Du même auteur
La Maltaise, roman policier, Edilivre, 2017
Sable rouge, roman policier, Edilivre, 2018
Mystérieuse Typaza, roman policier, Le Lys Bleu Éditions, 2020
La traque finale, roman policier, Le Lys Bleu Éditions, 2021
La folle randonnée d’Hercule Perruchon, aventure, Le Lys Bleu Éditions, 2022, tome 1
La folle randonnée d’Hercule Perruchon, aventure, Le Lys Bleu Éditions, 2023, tome 2
La veuve noire de la Casbah, roman policier, Le Lys Bleu Éditions, 2024
Jean-Pierre Yvorra
Zones dangereuses
Roman
© Le Lys Bleu Éditions, Paris, 2025
www.lysbleueditions.com
ISBN : 979-10-422-9555-4
À Catherine et Eva,
avec toute mon affection
Le roman est une œuvre de fiction ; les noms, les personnages et certains évènements sont le fruit de mon imagination et utilisés fictivement. Certains lieux ont été volontairement modifiés. Toute ressemblance avec des personnages réels, vivants ou morts serait pure coïncidence.
Et cette terreur confuse, du surnaturel qui hante l’homme depuis la naissance du monde, est légitime, puisque le surnaturel n’est autre chose que ce qui nous demeure voilé !
Ernest Renan
Les personnages
Hercule Perruchon : Antiquaire
Roger Lagrelle : Associé
Gaston Lebrun : Ingénieur
Fernande Lebrun : Épouse
Maria Gonzalvès : Compagne d’Hercule
Anne Gantois : Domestique
Edouard Ivinec dit « Doudou » : Employé
Clémentine Ivinec : Mère d’Edouard
Rachid ElMalhin : Spirit
Anatole Roudy : Peintre
Alphonse P. Martichard : Le père Bayard
Doris Lestrem : La logeuse
Josette Grinchard : Gardienne de la caserne
Emile Garcia : Ouvrier prospecteur
Françoise Laborie : Modèle
Georges Couget : Journaliste
Alice Basseux : Secrétaire
JeanFricout : Marionnettiste
Raymonde Feuchot : Amie
Solange et Rose Turgeon : Cliente et sa nièce
Alfred Dauphin : Inspecteur de la PJ
Après un interminable voyage, des kilomètres de routes poussiéreuses dans une chaleur étouffante, ils virent enfin les toits des maisons se découper à l’horizon. Un quidam moustachu était au volant. Derrière lui, deux complices de type africain veillaient à ventiler le quatrième homme inconscient, allongé sur la banquette arrière. Le Dodge commença à donner quelques signes de fatigue. Ils s’engagèrent dans un chemin tortueux, entouré de buttes encroûtées de sel. En contrebas, près de dunes éblouissantes, le sentier qu’ils suivaient se terminait en cul-de-sac, proche d’un bâtiment imposant. Sur les murs on devinait une pâle inscription « Fondouk », un ancien caravansérail abandonné. Trois palmiers avaient miraculeusement poussé entre les murailles encore debout. Les deux Kabyles s’empressèrent de déposer la civière improvisée sur deux pierres plates, en marmonnant un arabe, que l’homme moustachu ne comprit pas. Il eut un rictus. Habituellement, une vieille bicoque hantée aurait stimulé son intérêt, mais là, depuis quatre jours, rien ne se déroulait comme il l’avait prévu. De jour en jour, il ressentait un détachement croissant envers ses semblables. Il dirigea son regard vers les deux hommes et examina l’environnement. D’énormes araignées se balançaient sur leur toile et dans l’encoignure des arcades en briques, gisaient çà et là de vieux sommiers rouillés, des fragments de poteries, des gamelles cabossées… Le type récupéra dans la poussière un livre jauni rongé par les rats : La mort des amants de Charles Baudelaire. Il ricana. Baudelaire ici… quelle extravagance !
Les deux acolytes, quelques billets en poche, avaient disparu derrière les dunes.
Jetant la relique, il s’inclina au-dessus du gisant. L’homme était proche de sa taille, mais plus corpulent. Sa chemise entrouverte laissait apparaître une poitrine grasse et velue. Chacune de ses expirations était accompagnée d’un son rauque, paraissant être le dernier. Une bave rougeâtre s’écoulait de la commissure de ses lèvres. La plaie sur la poitrine était profonde, juste à droite du cœur. « Il va passer l’arme à gauche », songea le chauffeur moustachu, étonné de n’éprouver aucun sentiment. Il ouvrit le sac à dos du mourant, étala son contenu sur le sable. Un porte-monnaie, un couteau, des balles de fusil, des sous-vêtements, une carte de la région. D’un porte-documents dépassait une enveloppe adressée à « Monsieur Gaston Lebrun, chez Mme Amira Bernady, hôtel Giulia, Ghardaïa. »Il s’empressa de déplier les deux feuillets que contenait la missive. L’écriture était harmonieuse et élégante.
Alger, le 25 octobre 1954.
Mon cher Gaston,
J’espère que tu es en bonne santé. Je viens de prendre connaissance de ton courrier, arrivé pendant mes vacances. J’ai bien aimé mon séjour à Sidi Ferruch, madame Raymonde Feuchot avait loué une maison proche de la nôtre. Nous avons fait d’agréables promenades dans les forêts de pins, joué au ballon sur la plage et avons rencontré des touristes charmants, notamment un médium réputé, M. Rachid El Malhin. Figure-toi qu’il prédit, pour début novembre, une rébellion en Algérie. Nous lui avons rendu visite plusieurs fois avec Raymonde. Depuis la mort prématurée de sa fille Marie, elle se « nourrit » régulièrement de pratiques équivoques, qui consistent à entrer en communication avec les morts. Eh bien, celle-ci affirme que la jeune Marie lui a parlé par l’intermédiaire de M. El Malhin. J’avais du mal à le croire, tu connais mon scepticisme, pourtant j’ai assisté à une scène surprenante. La jeune Marie a supplié sa mère de ne plus avoir de chagrin, elle était heureuse dans cet autre monde, « Enfin libérée de sa maladie, de ses souffrances ! » avait-elle dit en s’exclamant. Quel soulagement pour une maman ! Ensuite j’ai posé des questions à M. El Malhin à ton sujet, il m’a affirmé que tes soucis seraient terminés dans peu de temps et que tu pourras faire une pause bien gagnée. Tu vois mon chéri, ta douce femme pense à toi. Je dois te relater que M. Perruchon, ton antiquaire de la rue Charles Péguy, a été mêlé à une sombre affaire commise à la foire-exposition d’Alger. Solange Turgeon m’a confirmé qu’il butine avec une immigrée espagnole, une certaine Maria, une femme de mauvaise vie, qui pose nue pour une communauté de peintres. Rien de surprenant pour ce type d’homme qui porte une casquette, et a une Kabyle comme cuisinière. J’arrête de t’ennuyer, je dois récupérer une nouvelle robe rue d’Isly, tu verras, à ton retour, tu auras une surprise.
Reçois mille baisers de ton amoureuse. Ta Fernande.
Le ciel s’était brusquement assombri, l’homme plia soigneusement la lettre, la glissa dans son portefeuille. Il perçut un léger jappement, qui s’arrêta aussitôt, un bruissement dans un buisson. Il dirigea le faisceau de sa lampe vers le taillis… rien. Il avait bien reconnu le cri d’un chacal, un carnassier se nourrissant de rongeurs, mais aussi de cadavres. Il saisit une pierre et la projeta au hasard dans les fourrés.
Le type allongé se raclait la gorge, s’étouffait, le rythme de sa respiration s’accélérait. Il entrouvrit les yeux sur l’imposante silhouette dressée à ses côtés, tenta de se redresser, ses forces l’abandonnaient. Un flot de sang bouillonnant s’écoula de sa bouche, il eut un dernier sursaut, il avait rejoint le royaume des morts. Instinctivement le spectateur fit un signe de croix, passa la main sur les yeux du macchabée, puis marmonna. « Repos éternel… amen. » Maintenant, sans trembler, il fallait exécuter la stratégie établie. Patienter jusqu’au petit matin, effectuer la toilette du défunt, masquer sa blessure, puis alerter le représentant de l’administration locale, pour qu’il vienne consigner le décès. Compte tenu de la chaleur, arrêter avec l’édile toutes les mesures, pour l’inhumation dans les plus brefs délais, le convaincre d’enterrer le corps dans une simple couverture, il n’y avait ni prêtre ni menuisier. Dans quelques mois, il ne resterait qu’un squelette…
L’homme moustachu se coucha sans enlever ses rangers. Malgré sa lassitude il ne put s’endormir, sa réflexion se concentra sur ce qu’il devait encore réaliser, reprendre la route par le col des caravanes, direction Ghardaïa, réserver un billet de train, destination Alger. Il se leva, explora les poches du cadavre, extirpa un cigare qu’il alluma. Le chacal, toujours en embuscade, regarda, perplexe, l’incandescence rougeoyante entre les lèvres de l’insomniaque.
Le cimetière de Saint-Eustache quelques mois plus tard
« Saint-Pierre, il était si gentil et si généreux, nous éprouvions tellement d’amour pour lui ! Saint-Pierre, il était si »… Les phrases sans cesse répétées, étouffées par son mouchoir, percutaient les vitres du taxi. De temps à autre, la femme assise à ses côtés soulignait chaque lamentation par un signe de croix, discrètement ébauché. Cette plainte, pour être entendue, devait affronter le chuintement des roues et le ronronnement du moteur. Elle s’était « égarée » depuis plusieurs jours, aux litanies des jours de messe. Le chauffeur ralentit, tira le frein à main devant l’une des entrées du cimetière de Saint-Eustache, fit claquer la portière et alla discuter avec un gardien, le gratifiant de quelques pièces de monnaie. Retrouvant sa place sur le siège avant, près du volant, il embraya. De l’allée principale, bordée de chapelles et de mausolées, s’échappait un labyrinthe de sentiers, serpentant parmi les tombes. Au loin, un halo de bruine enveloppait le dôme doré de la basilique Notre-Dame d’Afrique.
Le taxi s’engagea dans une légère courbe, manqua de renverser un vieux type à la longue chevelure blanche, prostré devant une statue. La voiture dérapa légèrement en faisant crisser les pneus, le chauffeur expédia une série de grossièretés, le vétéran leva le poing en braillant. « Pétard de Dieu, Vigny, un jour, je te zigouillerai ! », puis il s’éloigna en titubant. Le chauffeur bougonna des insultes, tranquillisa les passagères, avança de nouveau vers un sentier en déclivité, puis stoppa le véhicule. Une jeune femme sobrement habillée d’un manteau beige sauta sur le sol. De son béret, légèrement incliné sur la tête, s’échappaient de petites boucles brunes. Une autre femme plus mature, accoutrée d’un imperméable noir, un tantinet rondelette, chignon blond sur l’arrière de la nuque, coiffée d’un chapeau-feutre à larges bords, sortit mollement du taxi en s’adressant à la plus jeune :
— Faites savoir au chauffeur de nous attendre rue de la tranquillité.
L’homme porta une main vers sa casquette, se hâta de démarrer dans une assourdissante pétarade.
— Elles se figurent que je vais me morfondre ici, pour cette bourgeoise pingre, tant pis pour le paiement, elles rentreront à pied ! ronchonna-t-il.
— Anne ! lança la femme au chapeau-feutre.
— Oui madame… réagit la plus jeune en se rapprochant prestement.
— Dépêchez-vous donc, confiez-le-moi ! Qu’avez-vous à rêvasser ?
— Je ne rêve pas, madame, j’ai un peu peur.
Elle sortit d’un panier un paquet carré et plat, qu’elle présenta à sa patronne.
— Peur ? dites-vous, et de qui, et de quoi ? S’il est un endroit où Dieu prend soin de nous, c’est bien au champ des morts ! Nos chers disparus sont près de nous, tout près, ils nous cernent, ils nous regardent, ils se confient !
Anne se crispa un peu plus.
— C’est précisément pour ces raisons que j’ai la frousse, madame !
— Ce que vous êtes peureuse, ma pauvre fille, vous me désolez… À tout de suite.
Anne esquissa un geste pour retenir sa patronne.
— Je ne vais pas avec vous ?
— Non… vous m’attendez là, il souhaite me rencontrer sans témoin, je vous retrouve ici dans une petite heure.
— Mais… Mais madame, la nuit commence à tomber et je…
— Nuit ? C’est une blague, il est à peine 17 heures et le cimetière ferme à 18 heures. Si vous voulez passer le temps… un peu plus haut… juste après l’olivier, allez donc lire l’inscription gravée au pied de la chapelle de la Vierge Noire, c’est sublime… faites une prière pour moi !
— Mais madame… implora la jeune femme.
Fernande Lebrun s’éloignait déjà d’un pas hésitant.
Les premières gouttes de pluie commencèrent à crépiter sur les dalles de granit, les oiseaux s’étaient tus. Anne fut secouée de légers tremblements, à la vue d’un chat noir, qui se faufilait entre deux caveaux. Un vieux monsieur claudiquant longea le chemin, lui jetant un regard critique, en pensant qu’elle ne devrait pas s’attarder là. Elle rajusta son foulard, remonta le col de son manteau, tenta de se rassurer en revivant les périodes heureuses de son enfance, les vacances d’été au Caroubier, chez son oncle éleveur de chevaux, la douceur de sa tante, la bienveillance des jockeys. Puis son retour à Alger, le décès de sa mère… Elle réalisa soudain le voisinage du caveau délabré. Elle s’avança vers le monument, et lut qu’une femme était enterrée là depuis cinquante ans. « Et si elle me voyait… et si elle m’entendait ? Madame avait peut-être raison ! Si les morts nous… »
— Soldats ! Votre général compte sur votre courage ! La bataille sera rude, mais nous gagnerons, et nous planterons notre drapeau sur la colline ! beuglait un poivrot subitement jailli de derrière un caveau. Anne reconnut le vieux fou que le taxi avait failli renverser. Il agitait les bras en se précipitant vers la jeune femme. Elle détala.
De petits angelots musiciens ornaient le linteau de la chapelle imposante, où Fernande Lebrun s’était immobilisée. Après avoir vérifié qu’elle était seule, elle glissa la clé dans la serrure de la grille. La porte s’ouvrit dans un grincement de fer rouillé. S’avançant jusqu’à l’autel, elle déposa son paquet près d’un candélabre, alluma une bougie, se signa devant un crucifix accroché au mur, puis s’agenouilla sur un prie-Dieu. Les flammes de la bougie jetaient des éclats de lumière, sur cinq plaques de marbre gravé. Sur celle de Gaston Lebrun étaient écrites quelques lignes, que Fernande parcourut des yeux : Mon Dieu, il était si gentil, si aimable, nous l’aimions si fort. Vous lui avez accordé le grand voyage sur les sables du Sahara. Votre tribunal l’a châtié. Invoquons son souvenir en souhaitant le retrouver dans les cieux.
Elle leva les yeux vers le plafond, et entonna un Notre Dame. Les mains jointes, elle déclara avec force…
— Gaston c’est ton épouse, c’est moi ta Fernande, je te rends visite, je t’ai apporté ce que tu m’as réclamé… en espérant que tu effaces le passé. Envoie-moi un message mon Gaston, rapplique-toi, je te supplie d’approcher.
Une légère résonance percuta les murs en écho. Seul le crépitement de la pluie sur les tombes lui répondit. Produisant un petit cri, proche d’un gémissement, elle s’agenouilla à nouveau. La flamme de la bougie ondula, vacilla, reprit sa pleine clarté. Elle demeura immobile, comme hypnotisée, tenta de hurler, mais aucun son ne pût sortir de sa bouche… juste un souffle.
— Toi !…
Déboussolée, Anne divaguait entre les tombes, craignant de rencontrer le vieux poivrot. Elle mit fin à ses déambulations devant la chapelle de la « Vierge Noire ». Elle n’avait aucune indication de l’heure, mais, inconsciemment, savait qu’elle devait retrouver sa patronne sans délai, d’autant plus que la noirceur commençait à s’installer, et qu’une légère bruine succédait à l’ondée. Frissonnante d’inquiétude, elle se dirigea vers la chapelle de la famille Lebrun. Tout en accélérant le pas, elle implorait à voix basse :
— Madame… je vous en supplie… où êtes-vous ! Saint Antoine, Sainte Afrique, Sainte Vierge, Préservez-moi du malheur !
Enfin, elle arriva, le souffle court, près du monument funéraire, d’où s’échappait la pâle lumière d’un vitrail. Elle examina les environs d’un regard anxieux, se rapprocha prudemment de l’édifice. Pas un bruit. Brusquement, une silhouette bondissante surgit d’un fourré, suivie d’une forme sombre, tout aussi agile. Apeurée, Anne sursauta. Deux gros rats !
— Madame, madame ! Où êtes-vous !
La bruine avait sournoisement pénétré l’épaisseur de son manteau, le voile de la nuit s’épaississait, perturbant sa vision. Elle glissa… se stabilisa, en saisissant d’un geste instinctif, le battant de la grille entrebâillée. La pièce était vide, la bougie vacillante projetait sa dernière lumière. Sur la dalle de marbre, au pied de l’autel, gisait une espèce de créature, tel un corbeau endormi. Malgré sa frayeur, elle s’accroupit et distingua la protection de papier noir qui emballait le paquet, apporté par sa patronne. À l’instant où elle tendait la main, une chose solide tomba sur son épaule, une pierre de petite dimension roula sur l’autel. Elle se retourna vivement… elle était seule…
Stupéfaite et sous l’effet de l’émotion, elle courut dans l’allée déserte, vers la sortie du cimetière, pour avertir le gardien.
Une silhouette apparut à l’angle de la chapelle, contourna l’édifice, derrière lequel grandissait un massif d’arbousiers, et poussa la grille d’une main gantée. Récupérant l’emballage froissé et le cadre à côté du chandelier, elle plongea prestement le tout dans le sac de cuir, glissé sous son manteau. Ses gants posés sur une pierre tombale, la silhouette se pencha, saisit les chevilles d’une femme en noir, inconsciente, allongée sur le dos. Elle fut jetée sur une dalle, telle une poupée de chiffon.
Une toile épaisse protégeait une carriole, coincée entre deux caveaux. Des éléments bizarres, des objets de ce chariot, furent balancés au sol : un marteau, une hache, un parapluie, un oreiller jauni, un escarpin, une casquette déchirée, un morceau de crucifix, un bouquet de roses fanées, deux rats crevés. Le corps fut soulevé et glissé sur les planches de la carriole, le bric-à-brac amoncelé sur la dépouille, l’ensemble recouvert avec la bâche. Après avoir terminé sa macabre entreprise, scrutant les alentours et ravie de voir que la nuit recouvrait les tombes, les stèles, les arbrisseaux, la silhouette saisit le gourdin qui lui servait d’appui et s’éloigna.
Les coudes appuyés sur une table, où s’accumulaient dossiers et paperasse, Anne s’essuyait les joues, sans réussir à retrouver sa sérénité. Le concierge, un homme malingre à l’épaisse moustache, tentait de la tranquilliser en lui tapotant le dos.
— Vous avez certainement pris des directions opposées, ou bien elle est sortie par la rue Larrey. Cela se produit régulièrement quand arrive l’heure de la fermeture. Les visiteurs partent par l’autre bout du cimetière, en délaissant cette entrée. Je pense que c’est ce qui est arrivé. Admettez que je l’aurais remarquée, si elle était passée par ici !
— Mais… Elle a peut-être eu un problème ? réagit Anne en se mouchant.
— Un problème ? Mais quel problème ? Vous pensez à quoi ? Que Sainte-Thérèse l’a emportée au royaume des cieux ? Ou qu’un revenant l’a kidnappée ? Vous êtes jeune, mais, par St Barnabé, vous n’êtes plus en âge d’avaler ces bêtises !
Anne esquissa un rictus.
— Je préfère vous voir sourire ! déclara le concierge, en lui tapotant à nouveau le dos.
— Un si joli minois, ce serait fâcheux de l’enlaidir, par des yeux rougis et un nez qui goutte.
Anne tamponna ses joues.
— Il est préférable de retourner directement chez vous. Je suis certain que votre patronne est déjà rentrée et qu’elle boit un bon thé à la menthe…
Anne farfouilla dans ses poches, elle détenait un double des clés de l’appartement, elle ajouta :
— J’avais signalé au chauffeur de stationner rue de la tranquillité.
Le gardien leva la tête au plafond.
— J’ai été fumer une cigarette sous les tilleuls, je n’ai pas vu un taxi ! Il a dû foutre le camp, ces types ne sont pas fiables. Mais tranquillisez-vous, il y a une station à cinq minutes du cimetière, avenue Malakoff. Vous avez un petit billet ?
— Oui, ma patronne me paye toutes les semaines.
— Bien… bien… très bien… fichez le camp, belle petite !
Les joues rosies, un peu embarrassée, Anne attendait qu’il éloigne la main de son dos, mais le type ne réagissait pas. À l’instant où elle cherchait à se dégager, une voix éraillée les fit sursauter.
— Pétard de Dieu, n’oubliez pas de saluer le général Bayard mort pour la France !
Déclamait un grand type à la longue chevelure blanche tombant sur les épaules. Il venait d’entrer dans la loge d’une démarche vacillante. Anne saisit l’opportunité pour s’éclipser, l’étrange bonhomme la salua en éructant :
— Garde-à-vous infirmière ! Troufion Basile, tout est calme au casernement ?
— Dépêchez-vous, père Bayard, on va fermer ! rétorqua le gardien.
— Un instant Basile, un instant, tu vas m’offrir un coup d’anisette si je t’en ramène une brochette de six ? Top la ! s’exclama victorieux le poivrot, en lui tendant un petit carton débordant d’oiseaux morts… Il suffit d’un bon filet et quelques graines, il faut seulement les plumer et les embrocher !
En bougonnant entre ses dents, le moustachu remplit un verre, que le soiffard avala d’un trait.
— C’est un peu juste Basile, le général n’est pas content.
— Oust, va récupérer ton barda, dans dix minutes, on pousse les grilles.
« Honneur et gloire, Basile ! » clama en sortant le vétéran chevelu. Tout en essayant de garder son équilibre entre les tombes, le père Bayard marmonnait :
— Six moineaux, un chardonneret, un pigeon, c’est savoureux, rôti à la graisse d’oie ! Ça valait beaucoup mieux qu’une anisette !
Il y eut le signal d’une corne de brume, le gardien annonçait la fermeture.
— Capitaine… réunissez une compagnie de troufions ! Quant à vous, commandant, portez-vous en avant de l’ennemi, il faut résister, résister. Tiens ! bizarre… ! Des gants… ? Une provocation ? Qui se permet de provoquer le père Bayard ? C’est toi Vigny ? Patiente un peu, je vais te trouer la peau !
Il glissa un gant dans chacune des poches de son pantalon. Après avoir vérifié la stabilité des ridelles, il empoigna les deux courroies de cuir, fixées à l’avant du plancher, puis d’un geste énergique, entraîna le chariot vers la légère déclivité.
— Bon sang de bon sang ! Qu’est-ce qu’on m’a mis sous la bâche que cela pèse si lourd ? C’est certainement une plaisanterie de Vigny… Je m’en fous ! Bayard, tu es digne d’un roi d’Afrique du Nord ! Honneur et gloire !
Ces derniers hurlements firent déguerpir deux rats, qui s’éloignèrent en trois bonds… Pendant que la nuit estompait peu à peu les sépultures, le père Bayard gagna les ruines de la caserne. Avec une bonne étoile et beaucoup de peine, il comptait atteindre sa cambuse avant vingt heures.
Appartement de Madame Lebrun
Anne entendit le coucou de l’horloge, à l’intérieur de l’appartement. Ni le timbre de l’entrée ni ses tapotements sur la porte ne provoquèrent de réaction. Troublée, tremblotante, elle eut des difficultés, à glisser la clé dans le canon de la serrure. Monsieur Antoine, le concierge de l’immeuble, venait de lui assurer qu’il n’avait pas revu madame Lebrun depuis le matin. Où était passée sa patronne ? Était-elle encore au cimetière ? Avait-elle eu un accident après avoir quitté le caveau ? Anne s’interrogeait, les doigts crispés sur la clé de l’appartement.
À l’intérieur, tel un tunnel sombre, le couloir s’ouvrait devant elle. Avançant prudemment dans le hall, elle actionna la poire d’une lampe, posée sur un guéridon, puis referma la porte palière. Tirant le verrou, elle se précipita vers l’interrupteur, qui commandait les deux appliques du salon. Apaisée, elle prit la décision d’explorer l’appartement. Sans doute, Madame avait-elle déposé un message sur un meuble… ou alors était-elle couchée ? Ou bien souffrante ? Ces hypothèses s’emmêlaient dans sa tête. L’esprit brouillé, elle se dirigea vers la chambre.
— Madame Lebrun… Madame Lebrun ! Vous vous reposez ? chuchota-t-elle.
Tout était calme… Elle prit la décision de pénétrer dans la pièce, avec la crainte de découvrir ce qu’elle redoutait. Dans la chambre régnait une grande pagaille. Certains vêtements gisaient éparpillés sur le lit. Fernande Lebrun défendait de faire le ménage, plus d’une fois par mois. Depuis le décès de son époux, l’accès à la pièce lui était interdit, mais Anne, durant l’absence de sa patronne, transgressait les consignes. Elle retrouva le décor habituel, rideaux noirs pendus aux fenêtres, crucifix suspendu au mur au-dessus du Prie-Dieu, buste de l’époux recouvert de crêpe noir, lit paré d’un linceul ébène. Les étoiles, imprimées sur la tapisserie, donnaient un effet ésotérique et accentuaient le sentiment angoissant de la pièce. Madame s’installait sur un canapé, de longs moments, pour parcourir un livre de messe. Près d’elle, sur un guéridon, une petite bougie brûlait nuit et jour, devant le portrait de son époux. Mais le plus angoissant se logeait dans le placard aménagé, qui renfermait quelques vêtements de deuil, un crâne humain, des estampes, représentant des dessins d’apostats torturés, des grimoires, d’autres livres fantastiques, qui l’avaient effrayée. Un frisson lui parcourut le dos. Malgré l’épaisseur des murs, l’appartement était froid et humide. Anne promena son regard sur l’ensemble de la pièce, s’obligea à entrouvrir une nouvelle fois le placard, inspecta la salle de bains, la cuisine, la chambre de Monsieur. Le logement était vide.
Sur le balcon, elle demeura un long moment appuyée au garde-corps, se calmant en admirant les halots de lumière, qui habillaient les lampadaires de la rue. La frayeur ressurgit dès qu’elle pénétra dans le salon. Après avoir éteint les appliques murales, dans la pénombre, elle s’engagea dans le couloir qui desservait son alcôve, proche de la cuisine, s’affala sur son petit lit avec l’espoir de s’endormir rapidement. Anne pensait à sa patronne. Peut-être avait-elle opté pour brusquement rendre visite à ce monsieur… ce monsieur…
Faire demi-tour, retourner au cimetière ? Tambouriner chez le gardien ? Y avait-il quelqu’un la nuit ? Et si c’était le gardien à la grosse moustache, il essaierait à nouveau de me tripoter !
La faible clarté qui arrivait du salon jetait au plafond des images effrayantes, elle ferma les yeux… Son cœur battait dans sa poitrine.
Le père Bayard dans les ruines de la caserne
— Bonté divine ! il fait aussi noir que dans un caveau ! Qui a éteint la lumière ? hurla le père Bayard en levant la main vers une grappe de nuages, qui venaient d’escamoter la lune.
Sa déambulation sur l’avenue, puis sur le boulevard qui longeait la mer l’avait exténué, il avait froid, il avait faim. La fine bruine avait cessé, mais l’humidité venue du port lui glaçait les os. Il vit enfin se découper les vestiges de l’ancienne caserne, abandonnée depuis la guerre. Cet îlot isolé, près du centre d’Alger, cerné d’éboulis, de ronciers, présentait pour lui un abri, un lieu de « repli ». En 1943, une bombe de l’aviation allemande avait détruit une partie des bâtiments militaires. Certains murs, encore dressés, alignaient des lézardes, qui grimpaient jusqu’aux trous béants des fenêtres. Le père Bayard longea l’ancien dépôt, tourna sur la droite, pour se présenter devant la seule bâtisse encore debout. Dans son dos, la lueur des lampadaires allongeait une ombre sans relief, sans épaule, avec une citrouille noire en guise de tête, qui disparut dans l’obscurité. Il avança vers un auvent vermoulu, tira sur la chaîne d’une clochette enrouée. Un pas traînant se fit entendre. Une matrone aux cheveux gras, boudinée dans une robe de chambre, ouvrit avec méfiance.
— Ah ! Vous voilà enfin, j’allais me mettre au pieu.
Le vieux Bayard, recula, récupéra sa charrette.
— Je crains que vos roues soient boueuses… Mais, vieux pochard, vous soufflez comme une baleine asthmatique ! Une seconde je vais vous aider… mais qu’avez-vous récolté ? Des enclumes ?
— Pas vraiment… D’ordinaire, je me rends directement au petit atelier du fond, je m’en retourne et j’arrive.
Quelques instants plus tard, il poussait la porte de la souillarde où régnait une odeur de choux. Devant sa cuisinière, la gardienne, Madame Grinchard, régnait sur les vestiges de la caserne.
— Une bonne odeur cette mixture ! jeta le père Bayard, le nez au-dessus de la marmite.
— Pas touche, vieux cochon ! Allez donc, avant de poser vos fesses, laver vos paluches au robinet de la cour ! Quelle odeur ! Mais qu’avez-vous trafiqué dans votre fosse à cadavres ?
Lorsqu’elle se retourna, le vieux chevelu était déjà attablé, une grande gamelle fumante entre les mains. Près de lui était posée une suite d’œillets blancs en couronne.
— Mais où avez-vous récupéré ça ? Vous fréquentez les mariages ?
— Non, c’est mon camarade, Basile, qui m’a autorisé à les récupérer. Des rupins ont mis en terre un jeune enfant, ils avaient déposé des fleurs de tous les côtés, comme pour un escadron.
— C’est répugnant, vous n’avez pas de remords ?
— Bof ! L’enfant a fait le grand saut, il n’a plus besoin d’œillets, autant les proposer à une jolie femme… n’est-ce pas Rosette ?
— Je vous ai répété cent fois que mon prénom, c’est Josette !
— D’accord, mais Rosette c’est davantage aristo ! répondit le père Bayard en tranchant une tartine de pain. J’ai vu ce prénom sur une pierre tombale.
— Ah vous, avec vos macchabées ! brailla la concierge. Grouillez-vous donc, je suis éreintée. J’ai passé mon temps à courir après des morveux qui voulaient tripoter des filles… Ah les gosses actuels !
Le vétéran avalait gloutonnement sa soupe.
— Ne soyez pas prude Rosette, permettez aux morpions de faire grimpette sous les jupes des filles, cela produira des bataillons pour l’armée. Car si les rois et les dictateurs sont morts, les troufions sont toujours là !
— D’accord, d’accord… Mais allez plutôt au pieu, au lieu de divaguer.
Quand le vieux Bayard fût parti, les traits du visage de madame Grinchard se modifièrent. Elle saisit les œillets, les plaça dans un vase ébréché, avant d’engager son nez dans le bouquet.
Le faisceau de la lampe, attachée autour de son cou, éclairait la carriole, qu’il poussait devant lui. Il traversa une grande cour jadis pavée, puis pénétra dans un corridor couronné de lierre, qui s’ouvrait dans une salle truffée de débris. En soufflant bruyamment, il stoppa au seuil d’une pièce rectangulaire, qui avait jadis été l’armurerie, écarta une couverture trouée, cachant une embrasure de porte. Il pénétra dans ce qu’il appelait « sa cambuse », une salle aux murs noircis. Par la voûte fissurée pénétraient les araignées et les lézards, un tapis troué dissimulait les dalles disjointes du sol. Son cantonnement était équipé d’un fourneau de fonte, d’une paillasse, d’une chaise bancale, de caisses de pinard, et aussi d’une série de boîtes, contenant des chapeaux, des chaussures, des bagues, des colliers. Tous ces objets, il pourrait les négocier sur le marché de la casbah. Il disait souvent, « c’est mon épargne retraite ! » Il se rendait un jour par semaine faire sa « récolte » au cimetière de Saint-Eustache, où il avait, durant des années, manié la pioche en qualité de fossoyeur.
— Je ferai le tri demain matin, dit-il tout haut en remisant sa carriole, mais avant, je vais placer les deux bestioles à la glacière.
Il souleva la toile, saisit les dépouilles raidies de deux rats noirs à belle fourrure, deux rats trouvés morts derrière la chapelle Lebrun. Il les enveloppa d’un carré de tissu, puis les déposa sur une caisse.
— J’irai offrir les peaux à Ali, ensuite je négocierai la viande froide, en confirmant que c’est deux lapereaux. Mais, d’abord, il faudra que je récupère deux têtes de lapin chez le boucher.
Oh ! Demain j’ai une sacrée journée…
Le soldat Bayard se coucha, il était épuisé, mais content d’avoir mené à bien sa besogne. Il expédia un sourire à un buste de plâtre, posé sur un tabouret.
— Dormez bien mon général, murmura-t-il, on va trouer la peau à Vigny.
Il souffla une bougie, se pelotonna sous ses couvertures. Peu après, l’écho de ses ronflements résonna sous la voûte.
Anne chez madame Lebrun
Anne trottinait sur les quais de l’Agha, surprise de se sentir en aussi grande forme… Soudain un craquement l’arracha à son sommeil, elle se ratatina sous les draps, le cœur chaviré… Amplifié par le calme de l’appartement, le bruit sec qu’elle avait perçu n’était pas qu’un claquement de boiserie, c’était un bruit trop fréquent pour qu’il provienne d’une menuiserie. Puis ce fut le silence… Soudain, un bruissement provenant de l’entrée, reprit faiblement, confus, continu, angoissant. Contenant son trouble, elle réussit à s’extraire de son lit, coinça la porte avec une chaise, tendit l’oreille. De nouveau le silence. Transie de froid, elle se glissa sous le couvre-lit. Un rayon de lune accrochait le voilage de la fenêtre. Son regard fixé à la poignée, Anne la regarda s’abaisser insensiblement, un visiteur tentait de pénétrer dans la pièce… Le battant s’entrouvrit, s’immobilisa en cognant le dossier de la chaise, puis la porte se referma lentement. La jeune femme attendit un instant, et reposa le bougeoir, qu’elle avait saisi comme objet de défense. L’appartement retrouva sa sérénité. Elle s’obligea à demeurer attentive aux moindres frôlements… Tranquillisée, elle se leva enfin, enfila une robe, réajusta son chignon. Posant sur le lit la petite valise qu’elle avait utilisée deux ans plus tôt, pour transporter sa maigre garde-robe, elle plia soigneusement trois robes, deux paires de bas, un soutien-gorge, trois culottes, y déposa une croix de bois, un portrait de sa mère. Une nouvelle fois elle écouta attentivement, enfila sa veste, repoussa la chaise. À l’instant où elle allait manœuvrer la poignée, elle réalisa qu’elle oubliait le tableau déposé sous le matelas, saisit la planche de bois peinte « Une Vierge et son enfant », auréolée de couleurs artificielles, emballa promptement l’icône dans un vieux journal, la glissa sous le bras. Agrippant sa valise, elle s’enfonça dans le couloir.
Malgré l’aurore d’un rose doré, qui tentait d’absorber les ombres, les pièces demeuraient inquiétantes. Partir de cet endroit, peuplé d’esprits… Le trousseau de clés, où l’avait-elle déposé ? Sur le petit guéridon du salon ? Où l’avait-elle perdu ? Dans le réduit qui lui servait de chambre ? Et puis zut ! D’un mouvement spontané, elle claqua la porte. Elle s’arrêta sur le palier. Où se rendre ? Elle ne possédait que quelques francs pour payer son dîner. Elle s’engagea vers la descente. Quelle décision prendre ? Qui pouvait l’héberger ? Il y avait bien l’ex-amant de Madame, monsieur Perruchon, un homme charmant et aimable. Cet antiquaire tenait boutique dans le centre d’Alger, mais dans quelle rue ? Charles… Charles… elle traversa le hall. Le concierge de l’immeuble l’interpella :
— Vous partez tôt mademoiselle Gantois ! Des ennuis ?
Elle balança la tête d’un signe négatif, retrouva le boulevard encore assoupi, sans percevoir que la porte entrebâillée de l’immeuble, permettait le passage dans son dos, d’un jeune homme coiffé d’un béret noir.
Le père Bayard dans les ruines de la caserne
Les premiers rayons de soleil, en faisceaux précis, perforaient une rangée de tilleuls, pour venir s’écraser sur un amoncellement de pierraille. La chaleur rougeoyante d’un grill, fit décamper une sournoise bestiole à la fourrure noire.
— Monsieur le chat, revenez, ne fuyez pas, ne soyez pas poltron… reviens mon beau, tu auras une belle portion de barbaque. C’est madame Grinchard qui me l’a offerte, la meilleure des femmes, avec un fessier à damner le diable… Tu renonces… tu te trompes ! La gloire est à nous… pétard de Dieu !
