2023 - Tome 2 - Téo Démos - E-Book

2023 - Tome 2 E-Book

Téo Démos

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Beschreibung

Avec Ezel el Ayadi, la lutte se poursuit : la phase deux de cette terrible guerre est lancée !

Ezel el Ayadi avait hâte de rejoindre ses glorieux combattants sur la place des palais. Il savourait à l’avance le sentiment de fierté qu’il éprouverait en marchant dans ces couloirs et ces salons dont les ors et le luxe décadents avaient si longtemps nargué la sainteté de l’Islam. L’heure de la revanche avait sonné. Bientôt, ils reconquerraient même cette orgueilleuse Espagne, qui les avait si ignominieusement chassés quelques siècles auparavant. Plus rien ne pouvait leur résister. Mais avant cela, il lui restait beaucoup de choses à accomplir. Une multitude de détails pratiques à régler, une montagne de questions impératives réclamant son attention. Les événements s’étaient précipités et il lui importait de les encadrer par de la méthode et de la discipline. En tous cas, il était temps de commencer à s’organiser, tout en poursuivant la lutte. Il chercha quelqu’un du regard et le trouva. Il avait ordonné au jeune Selim de ne jamais le quitter des yeux et il l’aperçut, se tenant à quelques pas, attendant sagement ses ordres.
La Phase II est lancée, la lutte se poursuit.

Découvrez le second tome de ce thriller dystopique haletant qui vous entrainera cette fois en Espagne !

À PROPOS DE L'AUTEUR

Bruxellois, né en 1951, belge, européen et citoyen du monde, Téo Démos écrit depuis l’enfance. Conteur de petites histoires dessinées d’une main malhabile, il décide de troquer le dessin contre la prose. Epris de liberté et de justice sociale, le choix du pseudo Dèmos reflète idéalement ses maîtres à penser que sont Victor Hugo, Emile Zola, Carl Sagan.

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Seitenzahl: 194

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

1

Bruxelles, samedi 13 mai

L’Imam Ezel el Ayadi marchait de long en large dans son QG des anciennes brasseries. L’endroit bourdonnait d’activité, va-et-vient incessants d’une multitude de messagers, d’estafettes à motos qui parcouraient la ville en tous sens, délivrant les ordres aux combattants et ramenant les réponses et les demandes, seuls liens dans un monde où tous les réseaux de téléphones, aussi bien fixes que mobiles, avaient été coupés.

Ils resteraient muets jusqu’à nouvel ordre du gouvernement.

Depuis la prise du Palais royal, El Ayadi ne se tenait plus de joie. Ses déambulations dans la vaste pièce étaient suivies pas à pas par une cohorte de lieutenants qui l’abreuvaient de paroles lénifiantes, de flatteries et de remerciements à Allah, touchant et caressant sa barbe et ses vêtements. Selim observait leurs mouvements d’un regard étonné. Ils faisaient penser à un rassemblement d’oiseaux échassiers, se déhanchant et caquetant, revêtus de leurs longues djellabas ondoyant comme des ramages de plumes blanches. La scène aurait pu paraître drôle si la situation présente n’avait été aussi dramatique et intense. Du moins, c’est ainsi que le garçon la ressentait. D’autres, non, si l’on en croyait les tirs des kalachnikovs et les cris de joie qu’ils lançaient dans la cour.

Ezel el Ayadi avait hâte de rejoindre ses glorieux combattants sur la place des Palais. Il savourait à l’avance le sentiment de fierté qu’il éprouverait bientôt en marchant dans ces couloirs et ces salons dont les ors et le luxe décadents avaient si longtemps nargué la sainteté de l’Islam. L’heure de la revanche avait sonné. Sous peu, ils partiraient même à la reconquête de cette orgueilleuse Espagne, Al-Andalus1, qui les avait grossièrement chassés quelques siècles auparavant. Rien ni personne ne pourrait leur résister. Mais avant cela, il lui restait beaucoup de choses à accomplir. Une multitude de détails pratiques à régler, une montagne de questions impératives réclamant son attention. Les événements s’étaient précipités et il lui importait de les encadrer avec méthode et discipline. En tous cas, il était temps de commencer à s’organiser, tout en poursuivant la lutte. Il chercha quelqu’un du regard et le trouva. Il avait ordonné au jeune Selim de ne jamais le quitter des yeux et il l’aperçut, se tenant à quelques pas, attendant sagement ses ordres.

— Mon petit Selim, lui dit-il en souriant, approche.

Puis, s’adressant à son entourage :

— Holà mes frères, du calme ! Nous avons de nombreuses mesures à prendre… Et dites à ces fous d’arrêter de tirer !

L’un des hommes s’en alla ouvrir une fenêtre dans la pièce à côté et lança vertement des injonctions en arabe à l’adresse des gardiens.

Le religieux soupira d’aise.

— Ah, un peu de silence. Bien, voyons les écrans. Où en sont les militaires à présent ?

Les opérateurs plongèrent vers leurs claviers et de nouvelles prises de vues apparurent sur les écrans. Un jeune homme enturbanné s’avança.

— Les images confirment les derniers messages reçus, mon Imam, annonça-t-il. L’armée a abandonné la plupart des communes et s’est regroupée dans plusieurs périmètres défensifs qui comprennent le quartier européen, le siège de l’OTAN, l’axe Bruxelles-Tervueren et le quartier des ambassades, les deux Woluwe et Boitsfort, une partie d’Uccle et d’Auderghem2. Mais ils n’ont pas suffisamment de troupes pour unifier toutes ces poches de résistance. En plus, tous leurs mouvements sont rendus impossibles à cause des embouteillages provoqués par l’exode des autochtones.

— Les kouffar3 fuient comme des rats, ricana quelqu’un.

L’Imam se déplaça d’un pas alerte vers le mur où s’affichait une grande carte de la région. Selim se rendit compte avec un sentiment de soulagement que le chef religieux semblait avoir recouvré toutes ses facultés. Il le vit s’emparer d’un marqueur avec lequel il traça une épaisse ligne verte qui sépara la carte en son milieu. Il hachura fiévreusement la partie inférieure de lignes vertes fluo.

— Bien, dit-il d’un air satisfait. En voilà assez pour aujourd’hui. Où sont les chefs afghans ?

— Sur le terrain, bien sûr, mon Imam. Répartis dans tous les groupes de combattants. Ils dirigent toujours les tirs des missiles.

— Anouar ben Khali ?

— Le chef de l’E.I. supervise les opérations des différents groupes sur le terrain.

— Dites-lui d’arrêter son avance, de garder et de fortifier ses positions. Remerciez-les tous en mon nom, lui et ses hommes, pour ce qu’ils ont accompli. Je viendrai également les saluer… Avez-vous suivi mes ordres concernant les centrales ?

— C’est le groupe de Laeken qui s’en occupe.

— Qu’ils gardent les employés à l’intérieur, la distribution doit se poursuivre.

— L’électricité demeure, mais les Belges ont coupé la distribution du gaz.

— Tant mieux, c’était trop dangereux avec les combats. L’eau ?

— Cela ne dépend pas de nous, l’eau provient de l’extérieur, principalement de Wallonie.

— Tant qu’ils détiennent la moitié de la ville, le réseau restera ouvert. C’est pour cela que j’ordonne à Ben Khali de stopper son offensive.

Il se retourna vers ses séides.

— On ne m’a toujours pas annoncé l’arrestation du roi, lança-t-il à la cantonade, qu’en est-il ?

Un des lieutenants s’avança d’un pas mesuré.

— Il s’est échappé, mon Imam, par des souterrains, je crois, bafouilla-t-il.

— Quoi ? Comment ? Il fallait le poursuivre, il ne court pas si vite.

— Impossible, ses hommes et lui se sont enfuis à bord d’un train.

— Hein ? Un train, un train souterrain ?

— Oui, un tunnel qui émerge à l’air libre en dehors de la ville. Nos hommes ont suivi les voies.

Le visage de l’Imam s’empourpra sous l’effet de la colère. Il se sentait spolié, dupé. On le privait d’un instant de gloire, celui qu’il s’était promis en exhibant le souverain déchu à travers toute la ville, juché sur la plate-forme d’un camion, enfermé dans une cage en fer dans laquelle il aurait subi les quolibets et les jets de fruits pourris lancés par la foule des croyants. Il s’était si souvent réjoui anticipativement en imaginant la scène…

— Comment se fait-il que je n’aie pas été mis au courant de l’existence de ce… De cette voie souterraine ? souffla-t-il, glacial.

— Personne ne la connaissait, mon Imam. Il doit s’agir de quelque chose de très ancien, une issue secrète.

— Bien, nous verrons cela plus tard. Il est temps de superviser l’évacuation. Quelqu’un peut me dire ce que fait Rachid en ce moment ? Je lui avais confié cette mission.

— Il se trouve dans les cités du bas de la ville.

— Les cités ? Mais, il n’y a que nous là-bas. Que fait donc ce fils de chien ? Je l’avais déchargé de toute action combattante parce qu’il ne faisait que des conneries ! Il devait s’occuper de l’évacuation des Belges, des Européens et de la confiscation de leurs biens et de leurs logements, à moins qu’ils ne se convertissent. Il ne va tout de même pas expulser les Arabes de leurs appartements ? Cet imbécile ne comprend rien ! hurla-t-il en s’arrachant des poils de sa barbe.

Il dut faire un intense effort sur lui-même pour contenir sa fureur.

— Selim, où es-tu ? Ah, te voilà.

Le garçon le fixa d’un regard attentif. Il y avait toujours entre eux cette forme de connivence qui irritait tant les autres chefs rebelles. Ils semblaient se comprendre à demi-mot. L’adolescent connaissait par cœur les expressions du visage de l’Imam, devinant avec une réelle perspicacité ses moindres désirs, prévoyant ses décisions avant même qu’il ne les exprime. De son côté, le chef religieux savait pertinemment que l’intelligence du garçon lui permettrait d’appréhender pleinement les ordres reçus et que ceux-ci seraient exécutés avec un soin scrupuleux. Cependant, un problème demeurait, celui de son jeune âge qui le rendait inapte à se faire obéir de ses aînés.

— Je te charge de retrouver Rachid. Dis-lui de venir ici, toutes affaires cessantes ! C’est un ordre, comprends-tu ?

Le garçon prit une mine dépitée.

— Mais, mon Imam. Jamais il ne m’écoutera et…

— Je sais. C’est pourquoi tu iras en compagnie d’Ibrahim. Il saura se faire obéir, lui. Tandis que, toi, tu sauras le retrouver.

Cette fois, à l’énoncé du prénom de son chef direct, le visage juvénile s’illumina de bonheur.

— Oh, Ibrahim !? Oui, merci !

— Va. Et… Selim ? Tu me rapporteras tout ce que tu verras. Je dis bien, tout. Tu m’entends ? sourit le religieux.

— Oui, mon Imam.

Le jeune caïd, nouvellement promu chef de guerre, enfourchait déjà sa moto, une puissante Kawasaki d’un rouge rutilant, lorsque le garçon le rejoignit dans la cour. C’était un jeune homme grand et mince, âgé d’une bonne vingtaine d’années, tout en muscles longs et noueux. Son visage émacié, comme taillé à la serpe, arborait un bouc soigneusement taillé. Un regard franc et clair, toujours rieur, adoucissait ses traits.

— Ho, Ibra.

— Ho, Selim. Tiens, mets ton casque. On pourra communiquer par radio.

Lui-même fit glisser son keffieh à damiers noirs et blancs sur son torse avant de se coiffer d’un casque intégral noir brillant. Puis, il lança le moteur qui se mit à vrombir et ils quittèrent les bâtiments des anciennes brasseries, accompagnés de quatre autres djihadistes à moto. Ils filèrent allègrement, fusils en bandoulière dans le dos, keffiehs claquants dans le vent. Ils n’allèrent pas plus loin que le premier carrefour.

La fête battait son plein. Dans les vieux quartiers où ils se trouvaient, la foule débordait des trottoirs et se répandait sur les chaussées, se mêlant aux voitures enchevêtrées, criant et chantant, déchargeant leurs armes vers le ciel, pour ceux qui en étaient munis. Les voitures immobilisées dans ce chaos klaxonnaient à tue-tête, bourrées de femmes en tchador et d’hommes vêtus de jeans et tee-shirts ou de djellabas, hurlants, dépenaillés, par les portières ouvertes et les vitres baissées. Et partout, cette multitude se hérissait de bannières noires frappées des inscriptions blanches vantant la gloire du Très-Haut. À croire que la population s’était patiemment pourvue des drapeaux de la République islamique depuis des mois.

Ibrahim leva un bras, intimant l’ordre de stopper. D’un geste, il fit faire demi-tour aux autres pilotes.

— Impossible de continuer, dit-il à son passager, on retourne d’où on vient. On tâchera de passer par les petites rues.

Reconnaissants, admiratifs, les foulards palestiniens noués autour du cou d’Ibrahim et de ses potes, que seuls les combattants aguerris s’étaient vus attribuer, les gens se rapprochaient en leur faisant des grands gestes. Ils voulaient toucher, caresser ces fiers guerriers qui leur offraient la victoire, laisser éclater leur joie, marquer leur affection. Il était grand temps de partir s’ils ne voulaient pas rester coincés dans cette foule. Les trois motos tournèrent court pour rebrousser chemin. S’ensuivit une course folle, moteurs hurlants, à travers rues et vieilles ruelles mal pavées, successions de virages en épingle à cheveux, brusques écarts pour éviter les obstacles surgissant devant eux, véhicules, piétons exubérants, enfants déboulant des ruelles en pentes sur des vélos ou des planches à roulettes. Et chaque fois qu’ils parvenaient devant des espaces plus vastes, places ou boulevards, ils retrouvaient le même problème d’encombrements inextricables causés par la foule en liesse. Une heure leur fut nécessaire pour rejoindre les bas quartiers.

Ils ralentirent en s’approchant des tristes barres d’immeubles de la cité du Canal, érigés en préfabriqué grisâtre dont le revêtement se détachait en pans entiers. Des traînées noires les salissaient de haut en bas, signes de décrépitude et de corrosion. Comparé au tumulte de la foule, le quartier leur semblait étrangement calme, désert. De fait, ils ne virent personne, ni aux fenêtres des étages ni dans les allées, au ciment fissuré, étendues à perte de vue entre deux rangées d’arbres rachitiques. Tous les habitants s’étaient sans doute rendus dans le centre pour participer à la fête. Ils coupèrent les moteurs et enlevèrent leurs casques. De prime abord, le silence fut assourdissant. Leurs oreilles bourdonnaient encore du rugissement des moteurs, comme parasitées par une empreinte de bruit résiduel. Ils prirent leur temps pour s’accoutumer.

— Là derrière, j’entends des gens, annonça Ibrahim.

Une rangée d’immeubles, aux murs aveugles de ce côté, se dressaient à quelques dizaines de mètres. D’où ils se tenaient, les combattants se rendaient bien compte que deux barres de bâtiments en partaient à chaque extrémité pour former, avec un quatrième, une place intérieure qu’ils ne pouvaient apercevoir.

Selim n’entendait rien, à part le bruit de fond, grondement sourd, de la ville.

— Je ne vois aucun guetteur, remarqua-t-il.

— Tu as raison, ce n’est pas normal. Ils devraient déjà être ici, à nous demander qui on est et ce qu’on fout. Ah si, maintenant, je perçois des cris… Vous avez entendu ? Allons-y.

Ils démarrèrent. Les motos franchirent l’angle ouvert entre deux bâtiments pour aboutir sur une vaste esplanade nue, parsemée de sentes gravillonnées et de pelouses au gazon roussi. Nouvel endroit, toujours aussi désert.

— Si, là-bas, de l’autre côté de la place, il y a un groupe de gens, cria Ibrahim.

Ils traversèrent l’espace en trombe. Les entendant arriver, des hommes tournèrent la tête dans leur direction.

— On dirait qu’ils gardent des prisonniers, annonça Selim dans son casque, se penchant sur sa droite pour mieux voir.

— Mais, ce sont des femmes ! hoqueta-t-il d’une voix qui lui parut désagréablement fluette.

— Oui, et elles ont l’air mal en point.

Les femmes se tenaient allongées ou assises à même le sol, gardées par des hommes en armes. Plusieurs d’entre elles paraissaient blessées.

Les trois motos dérapèrent en s’arrêtant avec un synchronisme parfait. Les hommes s’avancèrent vers les nouveaux venus avec une attitude menaçante, comme s’ils s’apprêtaient à défendre chèrement leurs biens les plus précieux. Certains avaient déjà levé leurs armes, de vieilles kalachnikovs rouillées. Ils étaient une dizaine, des types farouches, entre deux âges, mines patibulaires et mal rasées. Pas un seul jeune parmi eux. Ibrahim n’en reconnut aucun, il doutait même qu’ils soient musulmans.

Leur velléité d’en découdre fut refroidie par le comportement décidé des compagnons d’Ibrahim qui, eux, les avaient mis en joue bien plus rapidement.

— K’es vous êtes ? demanda le plus proche dans un sabir pratiquement incompréhensible.

L’homme, petit et nerveux, cheveux gris coupé court, arborait une moustache foisonnant telle une touffe d’herbes. Ses joues se couvraient d’une barbe de plusieurs jours et il paraissait aussi crasseux que les vêtements informes qu’il portait.

Le chef de Selim répondit d’une voix forte :

— Service de l’Imam Ezel el Ayadi, commandeur des croyants. Je transmets ses ordres. Où est Rachid, je ne le vois pas ! C’est lui qui vous a ordonné de garder ces femmes ?

Les sbires s’entre-regardèrent avec des mines fuyantes et firent de gestes de dénégation. Aucun ne pipa mot.

— Ces types ne sont pas nets, murmura Ibrahim entre ses dents.

Puis, il cria :

— Jetez vos armes ! Vous entendez, jetez vos armes ou je vous tue !

Furtivement, ses quatre compagnons s’étaient déployés pour prendre le groupe armé en enfilade, commençant à les séparer de leurs captives. Ibrahim sentit quelque chose sous ses pieds. Du coin de l’œil, il vit une sorte de filin brunâtre qui dépassait d’une touffe de mauvaises herbes. Il le toucha de sa semelle et découvrit un fouet à plusieurs branches, lanières de cuir garnies de nœuds, que l’on avait tenté de dissimuler à la va-vite.

Les macs sont déjà là, se dit le caïd.

De son côté, Selim s’était sensiblement rapproché du groupe des prisonnières. Son cœur se serra à la vue de leur état pitoyable. Elles étaient une centaine, jeunes et moins jeunes, et se tenaient serrées les unes contre les autres, troupeau fragile tremblant de peur. Apparemment, il n’y avait là que des femmes de type occidental, belges, sans doute pour la plupart. Beaucoup parmi elles avaient été battues et on pouvait voir nombre de visages tuméfiés, vêtements sales, déchirés au niveau des dos, laissant apparaître de nombreuses coupures et marques de coups. Certaines paraissaient à peine conscientes, le visage en sang, soutenues par leurs voisines.

Il y avait même de toutes jeunes filles…

Selim poussa un cri.

— Déborah ! C’est toi ?

Il venait d’apercevoir sa copine d’école. Elle était là, dix mètres devant lui, assise à même le sol pelé, entourée de quelques femmes. Il vit son expression harassée, meurtrie, posant autour d’elle des regards accablés où se lisait toute la souffrance du monde. Quand il croisa son regard, elle parut ne pas se souvenir de lui. En proie à l’inquiétude la plus folle, jouant des coudes, il traversa en courant les rangs des détenues, évitant les corps étendus, pour rejoindre sa camarade de classe.

— Mais oui, c’est toi ! s’exclama-t-il. Oh, Déborah, ils t’ont battue ?

La jeune fille, mince blonde avec des cheveux mi-longs, éclata en sanglots.

— N… Non. Selim, dit-elle en pleurant, je t’avais bien reconnu quand tu es arrivé, mais je ne savais pas si tu étais complice !

— Quoi, complice, moi !? Bien sûr que non ! cria-t-il sur un ton survolté. On ne connaît pas ces barbares. Rassure-toi, tes ennuis sont terminés. On va te libérer. D’ailleurs, vous allez toutes être libérées, adressa-t-il à la cantonade.

Une femme maigre à l’air revêche avec des cheveux blond fillasses, le prit à partie.

— Je ne te crois pas, mon garçon. On ne peut rien attendre de bon venant de vous. On va toutes y passer, à la casserole. On va toutes devenir vos putes ! Vous nous l’avez assez répété !

Des meurtrissures récentes bleuissaient son visage osseux.

— Non, non ! répondit Selim en roulant des yeux effarés. L’Imam ne le permettra pas, il ne le veut pas. Il n’a pas lancé la révolution islamique dans le but de commettre des mauvaises actions. Pas du tout et…

— Chut ! Silence ! firent des voix. Il se passe quelque chose.

Les hommes qui gardaient les captives semblaient au moins connaître la signification du verbe «  tuer » car, de mauvais gré, ils avaient jeté leurs fusils sur le sol. Ahmid, l’un des compagnons du caïd, rassembla les vieilles pétoires et vint les entasser près des femmes. Ensuite, ils poussèrent les inconnus du canon de leurs fusils jusqu’au mur du bâtiment le plus proche.

— Ils disent qu’ils sont bulgares, déclara Ahmid.

— Assis, face au mur, ordonna Ibrahim.

Comme ils n’obéissaient pas assez vite, Ahmid abattit la crosse de son fusil sur la nuque d’un gardien. L’homme s’affala, étendu pour le compte. Voyant cela, les autres s’assirent immédiatement.

— Les mains sur la tête !

Des cris aigus retentirent quelque part. Les rebelles regardèrent dans toutes les directions, cherchant la provenance des cris. Ils ne virent personne aux fenêtres des étages.

— Il y a d’autres prisonnières ? questionna Selim, l’air inquiet.

— Vos copains nous ont séparées en deux groupes, répondit la femme revêche. Ils ont emmené les autres dans un bâtiment à l’arrière. Pas besoin d’un dessin pour comprendre ce qu’ils sont en train de leur faire, hein ? À moins que, pour toi, il faut que je fasse un dessin ?

Elle prenait un plaisir évident à provoquer le garçon, s’amusant de son désarroi et de la gêne que ces circonstances choquantes lui inspiraient.

— Ça suffit, Martha. Laisse ce garçon tranquille, lui enjoignit une autre. Tu ne vois pas que ces gens essayent de nous aider ?

— Ha ! Nous aider, cracha la maigre blonde, on va juste changer de propriétaires. Ils se disputent la marchandise. C’est ce qu’on est : de la marchandise sexuelle.

Selim courut vers son chef, tout en remarquant qu’il était suivi comme son ombre par sa compagne de classe. Il conta ce qu’il venait d’apprendre.

— Qui c’est ? s’enquit le chef de gang.

— Mais, c’est Déborah, répondit Selim sur un ton d’évidence, c’est une copine de lycée que j’ai retrouvée ici. Elle a eu tellement peur… Alors, je l’emmène avec moi.

L’urgence et l’appréhension faisaient briller ses yeux.

Le chef se tourna vers ses compagnons.

— Bien. Selim et Ahmid, avec moi. On va essayer de trouver les autres filles. Et surtout, cet enfoiré de Rachid. Vous trois, vous gardez ces types. Ce sont des trafiquants de chair humaine. Ne les quittez pas des yeux et abattez-les au moindre signe de révolte. Qu’ils vident leurs poches. Ah, et aussi, qu’ils laissent tomber leurs frocs sur les chevilles, vous pourrez voir s’ils ne cachent pas des poignards attachés aux mollets. Et nous, allons-y.

Comme Déborah faisait mine de leur emboîter le pas, Ibrahim se tourna vers elle.

— Toi, la copine de classe, tu restes ici avec les autres. C’est trop dangereux.

La jeune fille montra à Selim un visage éploré, elle semblait ne vouloir s’adresser qu’à lui seul.

— Selim, non, ne m’abandonne pas, je t’en supplie !

— Ibrahim, s’il te plaît, geignit le garçon en se tordant les mains.

L’espace d’un instant, l’autre sembla peser le pour et le contre.

— D’accord, tu nous accompagnes, finit-il par accepter, mais tous les deux, vous restez derrière, compris ?

Advint ce qui arrivait chaque fois qu’il se voyait satisfait : la joie illumina le visage ovale de l’adolescent.

— Bien sûr. Merci Ibra.

Ils suivirent les deux hommes qui avançaient prudemment en regardant de tous côtés, les sens aux aguets, les armes prêtes à tirer. Ils venaient de pénétrer sur une seconde esplanade, identique à la première avec ses barres d’immeubles délabrés. Conscients du danger auquel ils s’exposaient en marchant ainsi à découvert, le jeune garçon et son amie s’étaient mis à chuchoter. Insensiblement, ils s’étaient laissés distancer par le duo de combattants qui avançaient en longeant un mur.

Selim voulut tout savoir sur ce que la jeune fille avait subi ces dernières heures.

— On était en train de charger la voiture devant chez nous, narra-t-elle d’une voix altérée. Mon père s’était enfin décidé à partir après avoir hésité bien trop longtemps. Toujours sous le prétexte de son boulot, il avait des obligations envers ses patrons, des échéances importantes, enfin bref, tu imagines le blabla. Ma mère et mon petit frère, ils étaient comme moi : on crevait de trouille ! Les voisins étaient tous partis depuis la veille, mais on avait beau lui dire que c’était dangereux, il ne voulait rien entendre. On exagérait, la situation allait se calmer d’elle-même, la police et l’armée nous protégeaient, disait-il. C’est en voyant les infos à la télé et en entendant des explosions toutes proches qu’il a changé d’avis. Là, tout d’un coup, on n’allait pas assez vite pour se préparer. C’est à peine s’il nous a laissé prendre quelques vêtements et des boissons.

Du même âge que Selim, la jeune fille, mince et élancée, le dépassait de quelques centimètres. Toute en jambes, qu’elle cachait sous des jeans recouverts d’une longue chasuble écrue, elle arrivait à cette période de la prime adolescence où le corps, longiligne en ce qui la concernait, semble se modifier de jour en jour et commence à s’arrondir en formes et en galbes. Elle était jolie, avec son visage effilé aux pommettes saillantes, ses cheveux châtain clair coupés au carré, ses yeux gris vert pétillant d’intelligence. Ce n’était pas la beauté de ses traits qui avait exercé son attraction sur le garçon. Bien sûr, il ne demeurait pas insensible à ses charmes ; il valait mieux se montrer avec elle plutôt qu’en compagnie d’un quelconque laideron, se disait-il, surtout à la vue des copains. Ce qui l’avait frappé de prime abord chez elle résidait dans son esprit vif et brillant. Depuis qu’ils se connaissaient, elle avait toujours été première de classe. Cela ne l’empêchait nullement d’organiser des chahuts monstres avec les pires cancres de l’école, malgré le fait qu’elle ne soit pas maghrébine, alors qu’ils l’étaient tous. Ce trait de caractère frondeur lui avait valu le titre de «  reine du bahut », ainsi que de nombreuses heures de retenue. C’est ainsi qu’elle s’était rapprochée de Selim, le croisant fréquemment lors de leurs punitions. Le garçon avait abandonné l’école depuis quelques mois. Elle, non.

— Vous pouviez rester, tu le savais, dit-il.

— Et se convertir.

— Ben oui, pourquoi pas ?

— Cela ne fonctionne pas comme ça, cette histoire de conversion. C’est juste de la propagande. En période de djihad, comme maintenant, les prisonniers survivants peuvent se convertir, mais ils sont dépouillés de tous leurs biens et de leur logement. À partir de là, ils sont livrés au service d’un notable ou d’une quelconque famille de commerçants, dans le meilleur des cas.

— Mais non, enfin…