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Et si la recherche scientifique servait enfin le plaisir féminin ?
Léa, 35 ans, coordinatrice scientifique à Bruxelles, mène un combat aussi audacieux que nécessaire : faire reconnaître le plaisir féminin comme un véritable enjeu de santé publique. Avec sa complice Cléo, elle bouscule les tabous dans un milieu où la rationalité scientifique et les normes rigides dominent.
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Seitenzahl: 233
Veröffentlichungsjahr: 2018
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À l’écriture et au féminisme.
Au désir.
« Ça rend sauvage l’écriture. On rejoint une sauvagerie d’avant la vie. Et on la reconnaît toujours, c’est celle des forêts, celle ancienne comme le temps. Celle de la peur de tout, distincte et inséparable de la vie même. On est acharné. On ne peut pas écrire sans la force du corps. Il faut être plus fort que soi pour aborder l’écriture, il faut être plus fort que ce qu’on écrit. »Marguerite Duras, Écrire
« C’est le désir qui crée le désirable, et le projet qui pose la fin. »Simone de Beauvoir, Pour une morale de l’ambiguïté
« Mon premier c’est désir, mon deuxième du plaisir, mon troisième c’est souffrir, et mon tout fait des souvenirs. »Laurent Voulzy, Désir, désir
Vendredi 30 juin 2017
Au moment de clore la énième relecture de cet ouvrage, j’apprends le décès de cette Grande Dame qu’était Simone Veil.
Ce livre lui est dédié.
Note à l’attention des lecteurs et lectrices
Si le style de ce texte vous surprend par endroits, s’il vous déstabilise par instants, c’est normal. Car il correspond à Léa, et à sa vie. À votre vie aussi, peut-être.
Des existences faites de morceaux épars qui, rassemblés, leur donnent un sens.
Des existences non linéaires.
L’auteure.
La première fois que je l’ai vu, je n’en ai pas cru mes yeux. Ainsi, c’était à cela qu’il ressemblait ? Il était si petit, si caché. Crainte et envie s’emmêlèrent en moi, une expression de fierté qu’il soit là, tout près, s’y ajouta. Lorsque je l’ai effleuré de mes mains, je l’ai senti tressaillir. Puis il s’est refermé et a remis son capuchon. Il vit dans un endroit secret qui recèle de trésors inavouables, et cache bien son jeu, sous des dehors réservés.
Le bougre se laisse difficilement apprivoiser. Il a besoin de douceur et d’espace. Les lieux confinés, peu lui chaut. Il me semble parfois tellement ouvert et prompt à l’échange, alors qu’à d’autres moments, il se rebiffe, se tasse et disparaît sous d’épais manteaux. On dirait qu’il a honte. Ou peur. Je ne sais pas. J’enrage quand il devient sec et rugueux, à l’instant même où j’ai envie de communier avec lui. C’est alors moi qui me mure dans un lourd silence. Je boude. Je boude pendant quelque temps, jusqu’à ce qu’il me fasse des appels du pied. Il peut être moelleux et collant, pour mon plus grand bonheur. J’adore ça.
Quand je fantasme, il s’enflamme. Il suffit parfois que j’aie chaud, parce que le soleil est au zénith, pour qu’il se mette à frétiller et que les canaux qui l’entourent s’irriguent d’un liquide onctueux. Je ne supporte pas qu’on le salisse. J’ai horreur qu’on l’agresse et lui aussi. Il aime les baisers longs, lents et voluptueux. Il aime les caresses tendres et apaisantes. Il n’aime pas qu’on le brusque. Qui ça, « on » ? Un autre, des autres. Tous ceux qui lui feraient du mal. Point final.
Juin 2011, dans son appartement, Bruxelles.
Toutes lumières éteintes hormis une petite lampe de bureau, devant son ordinateur portable, Léa cisèle, martèle, commente, rumine. Léa espère. Léa découpe les mots dans sa tête en mille petites pièces. Léa est songeuse. Léa est coordinatrice des études cliniques. C’est une scientifique. Dans une PME pharmaceutique. Officiellement. Car Léa mène une vie parallèle. Elle travaille en marge, entreprend une recherche originale. Elle aimerait augmenter la visibilité d’un sujet bien précis. Le clitoris. Ne faites pas cette tête ! Oui, oui, c’est de lui qu’il s’agit. Et Léa se voit envahie par la peur d’être virée si son employeur l’apprenait. Pensez donc ! Étudier le clitoris ! Quelle idée ! Qui cela intéresserait-il ? Au XXIe siècle, l’organe est encore tabou. Tandis que les équipes universitaires craignent pour leur réputation, les labos, eux, sont passablement imperméables à tout développement peu enclin à leur rapporter du fric. Pas question, donc, de publier de quelconques travaux sur des matières si peu sérieuses. Le plaisir pur des femmes devrait donc être traité pour ce qu’il est : en jouir — si c’est possible et quand c’est possible — sans faire trop de vagues. Si rien de cet organe n’est fonctionnel, alors, qu’il reste sur le banc de touche. Oui, le clitoris ne sert à rien d’autre qu’au plaisir. Il faut croire que cela effraie, il faut croire qu’il y a là quelque chose d’indécent.
En attendant que ses ambitions la sortent de l’ombre, Léa fait son boulot dans le monde du dessus et bosse sur des pathologies lucratives. Conformément à sa description de fonction. Sa job description est d’ailleurs sans équivoque, comme le résume la newsletter de l’entreprise : « Le travail comporte des aspects scientifiques, comme la mise au point du design de l’étude, la rédaction du protocole, de la note d’information au patient, de la “brochure investigateur”, entre autres documents. Une fois l’étude entamée, la coordination de son déroulement requiert quotidiennement l’avis médical et logistique du sponsor. » Voilà pour l’essentiel. Le néophyte peu familier du jargon pharmaceutique lira ces tâches comme s’il déchiffrait une langue étrangère. Il se trouve que chacun de ces termes barbares s’éclaircira au fil du récit.
En secret donc, Léa rêve d’organiser un essai clinique à grande échelle, dans plusieurs pays, qui rendrait compte des nombreuses voies menant à la jouissance féminine. Une lubie, peut-être. Mais l’idée d’ajouter sa pierre à ce domaine encore trop peu exploré lui permet de continuer à tenir. De gérer ses failles. Elle a noué contact avec la directrice d’un sous-traitant basé à Paris, une CRO (Contract Research Organization ou Clinical Research Organization) collaborant aux études dont elle s’occupe. Aussi, après quelques discussions plutôt franches sur le monde de la recherche en général, le sujet s’est retrouvé sur le tapis et le constat s’avère sans ambages : dans les cénacles académiques, la sexualité féminine est persona non grata. Surtout le clitoris. Le machisme sévit encore. La recherche française est particulièrement frileuse, déclare Odile Buisson, gynécologue reconnue. Et dans la sphère médicale, le nombre de femmes occupant des postes haut placés reste très limité. Rien d’étonnant.
De réflexion en réflexion, au cœur desquelles l’excellent livre d’Élisa Brune et Yves Ferroul Le Secret des Femmes, un projet commun est né, dans l’espoir fou de se concrétiser : demander aux femmes incluses dans les études dont Léa assure le suivi d’accepter qu’elles soulèvent un coin du voile sur leur sexualité, par le biais d’une série de questions. Les volontaires répondraient à un questionnaire informatisé, envoyé par courriel ou par la poste, pour celles qui ne disposeraient pas d’une connexion internet. Ambitieux. Et loin d’être une mince affaire, car il leur faudrait passer entre les mailles du filet réglementaire. Tout cela devrait être mené dans la plus grande discrétion. Conscientes du risque qu’elles encourent, les deux collaboratrices ont longuement discuté puis longtemps hésité. Convaincues que la science et les femmes les remercieront un jour, elles ont décidé que l’intérêt scientifique prime sur leur propre carrière.
Néanmoins, un minimum de déontologie implique de prendre sur elles l’illégalité de leur projet pour ne pas léser les futures participantes. Et s’il reste un danger que leurs manœuvres soient découvertes et dénoncées, pour l’instant, elles n’en ont cure. Elles verront par la suite.
Pour conduire l’étude dans les règles de l’art, devront-elles écrire un protocole ? C’est le plan scientifique de la manière dont se déroule un essai.
Assise devant son ordinateur, dans la pièce qu’elle partage avec deux de ses collègues, Léa rédige un courriel à sa correspondante française, Cléo Gantier, directrice chez ClinServices.
De : Léa TritiauxÀ : Cléo GantierDate : 14 juin 2011 – 8 h 51Objet : Visite à Bruxelles
Bonjour Cléo,J’ai discuté aujourd’hui avec le directeur R&D et nous aimerions fixer une réunion à Bruxelles pour faire le point sur les projets en cours.Nous proposons de se voir la semaine 29 ou 30, en tenant compte que le 21 juillet est férié ici. Quelles seraient vos disponibilités ces semaines-là ?Bien à vous,
Léa TritiauxCoordinatrice Études CliniquesLaboratoires PharmaPlan
Sur la messagerie de l’entreprise, elle ne fait aucune allusion à leur projet commun.
Elle s’accorde une respiration et formule sa demande depuis son compte privé.
De : Léa TritiauxÀ : Cléo GantierDate : 14 juin 2011 – 9 h 04Objet : Femmes Puissantes
Chère Cléo,Lors de notre prochaine rencontre en Belgique, aurais-tu un moment de libre en soirée pour que nous discutions de l’affaire qui nous occupe ?Bien à toi,
Léa Tritiaux
Léa se déconnecte du réseau — et d’elle-même — pour se rendre à la réunion d’équipe dans la salle voisine. En réalité, ce projet personnel active chez elle une zone d’excitation qu’elle ignorait posséder. Depuis sept ans qu’elle occupe le même job, la routine s’est installée. Ils furent enthousiasmants, les débuts de cette jeune diplômée, partie à la découverte du métier sous la houlette du directeur R&D. Recherche et développement. Faire le tour des départements, visiter l’usine, être formée à l’artisanale, c’est-à-dire loin des procédures standards en vogue dans les multinationales. Ici, dans la PME bruxelloise, il règne une atmosphère faussement familiale. Léa sait. Elle sait que l’apparente bonhomie ne masque pas l’existence de jeux de pouvoir. Dès le départ, elle s’est coupée pour ne pas trop souffrir. La part émotionnelle en périphérie, sur les gradins, en bonne observatrice, et pas dans l’arène aux lions. Dans la fosse, sa moitié pragmatique, rationnelle et stratégique. Elle s’imagine avoir trouvé la parade. Mais à quel prix. Au prix d’une froideur et d’une distance nécessaires, qui l’éloignent des importuns et freinent sans équivoque l’ardeur de ses collègues.
Un air s’échappe de la petite radio du bureau. Une reprise de Vamos a la playa, un vieux tube eighties. Patrick et Françoise reprennent en chœur le refrain, soudain émus par un regain de souvenirs. Léa ne bronche pas. Les deux autres se partagent un regard à valeur de code établi de longue date : « Qu’elle se décoince un peu ! »
Léa reste imperméable à ces appels cachés. Elle se lève d’un bond, attrape son carnet, puis indique, le corps déjà orienté vers l’extérieur :
– Je suis en réunion le reste de la matinée, j’ai dévié mes appels chez toi, Françoise.
La réponse fuse d’une voix bienveillante :
– OK, ça marche.
La tête rivée sur l’écran, ses doigts joufflus — qui lui font honte — pianotant à toute vitesse, cette petite bonne femme aux cheveux roux s’est prise d’affection pour Léa. La cinquantaine frémissante, le visage jovial mais le regard triste, elle s’occupe de la gestion administrative des études. À la manière d’une maman. Léa se voit sans cesse obligée de lui exprimer ses limites, sans quoi c’est l’invasion de son espace vital. Elle n’a pas besoin d’une mère et se gère très bien seule. Cela dit, Léa perçoit que Françoise fonctionne de la sorte et qu’elle ne supporterait pas la manière forte. Avec la ferme délicatesse — ou la délicate fermeté — qu’implique son attitude de réserve, elle fait comprendre à son assistante de modérer ses élans. Léa franchit la porte de la salle de réunion et trouve le médecin de l’équipe affalé sur une chaise, autour de la table ovale trônant au centre de la pièce. Un revêtement en vinyle de couleur bleue orne le sol, tandis qu’une couleur crème adoucit les murs en pierres apparentes. Il manque le directeur R&D, en retard, comme d’habitude, et son assistante. Ce n’est pas facile d’être une femme dans l’entreprise. Léa, dans son poste dit « à responsabilités » doit se battre pour se faire respecter. Les assistantes en prennent plein la gueule elles aussi. Remarques sexistes à gogo. Pour Léa, la froideur tient donc lieu d’armure.
Bruno — R&D Manager de son état, comme le mentionne sa carte de visite — fait une entrée remarquée.
– Voilà, voilà, je suis là, alors, quoi de neuf, ça va les cocos ?
Sûr de lui — voire légèrement imbu de sa personne —, élégant. La séduisante petite quarantaine, un cuir chevelu châtain foncé coupé court avec soin, dans lequel il se plaît à régulièrement glisser une main. Barbichette et petites lunettes carrées pour donner du crédit à son look. L’homme est à l’aise dans son costume.
– Tout baigne ! Jack, le médecin, vient d’expulser un grognement dans un français aux relents d’Amérique profonde.
L’imperturbable Léa les gratifie d’un fragment de sourire, avant d’empoigner la chaise d’un geste sec, et de s’y asseoir. Les yeux de Bruno se font perçants, il sent son sexe se durcir. Cette psychorigide me fait bander dis donc…, pense-t-il.
Ils passent en revue les projets en cours : trois études de phase I, une phase II B, cinq études de phase III, multicentriques, dans quatre pays différents : France, Tchéquie, Pologne, Hongrie. En Europe, les pays de l’Est ont la cote. Moins chers, les coûts de l’essai. Les phases I se déroulent sur un petit nombre de sujets, des volontaires sains, pour étudier comment le médicament s’élimine dans le corps et vérifier le seuil de non-toxicité ; les phases II et III testent l’efficacité et la tolérance du produit sur des malades. Cela peut aller de quelques centaines (II) à plusieurs milliers de patients (III).
Bourdonnements dans la tête de Léa. Dans le cadre de Femmes Puissantes, elle doit d’abord s’assurer que le nombre de participantes à ces études est suffisant pour constituer un échantillon significatif.
J’aurais dû faire ça tantôt…
Les réunions d’équipe ont le pouvoir de galvaniser ses pensées, endormies par un trop long moment passé devant son écran de PC. Femmes Puissantes. C’est le nom de code que les deux femmes ont choisi pour qualifier leur plan secret. Léa replonge un pied dans le réel. Bruno énumère les projets à venir et par la même occasion, en profite pour sermonner Léa :
– D’ailleurs, concernant le suivi des essais, je trouve que tu manques de rigueur, Léa.
Réprimant une larme, elle détourne la tête pour que Patrick ne l’aperçoive pas. Gros bonhomme un peu bourru, il a l’air d’un bon-papa, avec son peu de poils sur le caillou et son visage poupin. Léa se serait bien épanchée sur son épaule, mais son corps en aurait été tout à fait incapable.
Une fois le briefing terminé, elle rejoint son bureau, épuisée, imprégnée du sentiment que son directeur s’est acharné sur elle. Elle, manquer de rigueur ? Faux ! Qu’a-t-il toujours à mettre en doute son travail et son professionnalisme ?
Elle trépigne à présent de rage. Je passerais bien mes nerfs sur un punching-ball ! maugrée-t-elle. En lieu et place, la voilà qui se réfugie dans l’écriture de la « brochure investigateur » (une compilation des données cliniques et précliniques sur le produit d’investigation) pour l’une des études à sa charge. Elle s’applique à décortiquer la littérature, en quête de nouvelles recherches sur la molécule concernée : ici la fluoxétine, utilisée pour traiter la dépression. La molécule du fameux Prozac. Entre autres effets secondaires : baisse de libido. Certes, beaucoup de médicaments peuvent modifier les fonctions sexuelles. Mais les antidépresseurs sont particulièrement visés. Et le pourcentage de patients affectés serait minimisé par les fabricants.
L’envie de jeter un œil sur sa messagerie privée ne tarde pas à la démanger. Son ordinateur, placé face au mur, se dérobe au regard extérieur. Une chance que d’être au moins à l’abri des yeux indiscrets, dans cette boîte dont les couloirs labyrinthiques sont faits de murs aux oreilles entreprenantes. Cléo a répondu.
De : Cléo GantierÀ : Léa TritiauxDate : 14 juin 2011 – 11 h 46Objet : Re : Femmes Puissantes
Ma chère Léa,Je viens de t’envoyer nos disponibilités pour la semaine 30 sur ton mail professionnel. Nous logerons une nuit à l’hôtel Prince de Liège comme d’habitude, et pourrons nous voir dans la soirée. Je prétexterai une visite à un proche résidant à Bruxelles. Où proposes-tu que nous nous rencontrions ?Bien à toi et au plaisir de te lire.
Cléo
Cléo est vive et enjouée. Expansive à la française, énergique en abondance, ce qui veut dire qu’elle semble fonctionner sur piles inusables. À la vue du courriel, Léa tremble d’excitation, son visage entier s’illumine et ses pupilles se dilatent, colorées d’un plaisir certain, sans qu’elle réalise la portée de son émotion. Par contre, le fait, pour rare qu’il se produise, n’a guère échappé à Patrick. Il a capté au vol cette émotion que Léa propage au-delà de ses certitudes. Lui, que d’ordinaire le moniteur dissimule, passe la tête à gauche de l’appareil, surgissant tel un personnage du théâtre de Guignol. Il lance doucement, à l’adresse de sa collègue :
– Ah, ça fait du bien de te voir sourire !
Léa sursaute, se cache elle aussi — ces machines sont décidément bien utiles pour préserver la pudeur de qui se défend de trop s’exposer —, rougit de se voir ainsi démasquée, et s’attendrit enfin de la remarque. La pièce s’est remplie d’une atmosphère d’intimité qu’elle n’a de cesse d’éviter. Elle murmure :
– Oui… J’ai appris une bonne nouvelle.
Patrick n’en tirera pas plus, il le sait. Dépité, il soupire, et se tortille légèrement sur sa chaise pour reprendre contenance. Léa se mure dans le silence. Un autre courriel privé attend son heure. Elle s’évade d’un clic et s’épargne la sensation perceptible de frustration qui anime son collègue. C’est à nouveau Cléo qui lui envoie le lien vers un débat sur France Inter : « Le clitoris peut-il devenir le sexe fort ? »
À la lecture de ces mots, le sexe de Léa se réveille. Il se tend. Il proteste. Léa se sent forte. Il n’est point ici question de faiblesse. À présent, la pause de midi l’attend. Elle a faim. Contrairement à son habitude. Léa est filiforme. Pas la peau sur les os, mais il s’en faut de peu pour que la maigreur abîme cette silhouette gracile. C’est assez pour que Françoise, la « bien en chair », s’inquiète de sa santé. Revenue de la photocopieuse, elle s’enquiert de l’envie gustative de sa responsable :
– Tu veux que je te rapporte un sandwich ?
– Non merci, c’est gentil, je vais sortir faire un tour.
Elle se lève, attrape ses affaires et salue brièvement ses collègues. Le pied hors de l’entreprise, Léa rêve d’air pur. Au sens propre comme au figuré. Dans ce quartier populaire de Bruxelles, l’atmosphère est saturée. Elle marche d’un pas rapide, étouffe entre ces rues encombrées d’habitations. Une telle concentration de bâtiments lui inspire craintes et mépris. Autant d’idées reçues, de préjugés fourmillent derrière chacune de ces portes, elle en est convaincue. La firme s’insère parfaitement dans le paysage urbain des alentours. De loin, elle pourrait passer pour un énorme logement unifamilial, impression démentie, une fois entrevue la plaque dorée qui annonce la couleur en façade : « Laboratoires PharmaPlan. » À l’origine, il y avait deux maisons, probablement construites dans les années trente, puis réunies et transformées en laboratoire pharmaceutique vingt ans plus tard. Aucun passant n’imagine le dédale de couloirs que ces murs en briques brunes, somme toute banals, cachent à l’œil.
Le vent est frais. Une fine pluie bruisse sur les visages et le ciel est gris. Le temps est cafardeux et Léa soudain triste, sans savoir pourquoi. L’humeur du ciel a l’habitude de déteindre sur son état émotionnel. Du coup, elle n’a plus faim. Elle entre tout de même chez le traiteur et s’entend commander machinalement un petit sandwich jambon-crudités. Pour tout à l’heure, on ne sait jamais. Elle continue de marcher. Solitaire. La vigueur de son pas lui redonne des couleurs. Et une idée en tête. Il faut que je vérifie absolument le nombre de femmes incluses dans l’étude Fénoprax, se dit-elle. C’est la plus grosse étude en cours. Un traitement contre l’hypercholestérolémie. L’impatience lui tiraille le corps de bas en haut. Mais non, elle ne rentrera pas tout de suite. Elle s’offre une ultime escapade au parc, de l’autre côté du boulevard. S’entoure d’arbres, pour respirer à pleins poumons.
De retour au bureau, elle longe la pièce qui sert de réfectoire. Quelques collègues y sont attablés. Par moments, elle se joint à eux. Quand elle a faim. Au moins un peu. Voyons : quatre cent soixante patients à sélectionner, durant huit semaines… Pour l’instant on en a déjà trois cents et… seulement soixante-quatre femmes ! Des femmes blanches bien entendu — ou Caucasiennes selon le jargon scientifique. La question du genre dans les essais cliniques a déjà fait l’objet d’une discussion animée entre Cléo et Léa. Trop peu de femmes sont incluses. Y compris dans les études sur les troubles cardiovasculaires. Les critères de sélection correspondent plutôt à ceux permettant d’inclure des hommes « jeunes » et « parfaits ».
Elle sait que les femmes sont susceptibles de révéler plus d’effets indésirables que les hommes, en raison des variations de leurs fonctions hépatiques et rénales, de leur poids et de la taille de leurs organes, généralement inférieurs, d’un afflux sanguin réduit et d’une quantité de graisse plus élevée que chez ces messieurs. Les différences hormonales entre les deux sexes affectent également la façon dont l’organisme absorbe et élimine le médicament. Il s’agit néanmoins de ne pas croire que les écarts entre hommes et femmes sont nécessairement plus importants que ceux entre les femmes elles-mêmes, et donc de réaliser les essais sur une diversité d’entre elles. Léa googlise et clique sur un document canadien.
Dans celui-ci, l’auteure insiste sur l’importance de sensibiliser les responsables d’essais cliniques à privilégier l’inclusion des femmes et à les impliquer dans la réalisation des essais, du début à la fin du processus. Elle préconise aussi que les données recueillies exclusivement chez des hommes ne soient pas extrapolées à l’ensemble de la population. Il faudrait également veiller à l’analyse des résultats ayant un impact sur le genre, et tenir compte de la position sociale des sujets féminins.
Léa relève la tête, pensive.
Les essais cliniques en version féministe… Faisable ? se demande-t-elle.
Nous sommes en 2011 : inutile d’aborder le thème des rapports de genre au travail. Le droit d’être femme à un poste à responsabilités, oui. Mais pas le droit d’en revendiquer une miette de plus pour la cause. Au cas où elle déciderait d’affûter son plan de carrière, Léa a tout intérêt à la jouer perso et serré. Elle ne croit pas à la solidarité féminine au sein d’une même entreprise. Et si elle tente de faire bouger les lignes d’un système établi, elle s’y cassera les dents. Seule, elle n’y arrivera pas. Avec Cléo, elle se sent plus forte. À deux, est-ce possible ? Elles doivent se trouver des alliées en dehors. Combien de centres ? Combien de femmes incluses par pays ? Douze centres français. Dix centres belges. Dix-neuf centres en Pologne.
Léa plonge dans les méandres de sa messagerie électronique et en ressort le courriel de Cléo mentionnant les données de l’étude, réparties par pays. Elle calcule, pour la France, une somme de quarante patientes. Et vingt patientes belges. Les centres polonais viennent à peine d’ouvrir, il y a quatre femmes sélectionnées. Il y en aurait sans doute plus.
Bon. Admettons un maximum de cent femmes dans chaque étude de phase III, nous arrivons à un échantillon ne dépassant pas cinq cents. C’est trop peu. Elle s’en inquiète auprès de Cléo.
De : Léa TritiauxÀ : Cléo GantierDate : 14 juin 2011 – 16 h 57Objet : Re : Re : Femmes Puissantes
Chère Cléo,D’après les données en ma possession, le nombre de femmes auxquelles nous pourrions soumettre notre questionnaire se situe pour l’instant en dessous de cinq cents ? Pourrais-tu me le confirmer ?Si c’est le cas, ce sera totalement insuffisant pour notre projet. Je voudrais avoir ton avis sur cela.Bien à toi,
Léa
Ses yeux fatiguent. C’est l’écran. Toute la journée devant, entre deux réunions et deux pauses, c’est éreintant. Elle envoie son dernier courriel de la journée. Éteint son ordinateur. Le silence revenu lui apaise les oreilles. Enfin, la vie, dont la soufflerie technologique brouillait les fréquences, diffuse ses ondes à l’air libre et enveloppe Léa de ses respirations. Le laboratoire est presque vide. Les couloirs, encore éclairés par le soleil d’été, se sont pourtant revêtus d’atours lugubres. Ce bâtiment est habité. Rien à voir avec ces modernes immeubles de bureaux. Laboratoire pharmaceutique, laboratoire humain aussi.
Bruno, le patron de Léa, affiche une ambition démesurée. Il semble mépriser le tout-venant. Léa veut croire que cette apparence de dédain masque des choses plus douces. Hélas, à cet instant de sa vie, ses propres barrières ne lui permettent pas d’investiguer plus avant les trésors qu’elle imagine enfouis derrière le comportement de son supérieur.
Elle longe son bureau d’un pas discret, pour éviter qu’il ne l’entende. Elle déteste se sentir obligée de lui souhaiter une agréable soirée. Au fond, que sait-elle de lui ? Séducteur impénitent, il ne fait aucun mystère de ses nouvelles conquêtes, quitte à laisser traîner un fax destiné à sa dulcinée du moment. Ou à hurler dans le couloir des mots doux à son téléphone portable. L’inverse d’une Léa dont on n’a jamais eu écho de la moindre aventure. Au point que des rumeurs folles courent sur son compte. Frigide, lesbienne, espionne d’un laboratoire concurrent, ou vivant une liaison enflammée et secrète avec le PDG. De toute manière, elle doit cacher un secret honteux.
– Le nerf honteux !!! s’écrie-t-elle.
Depuis une demi-heure qu’elle a rejoint ses pénates, affalée sur le sofa, les jambes allongées, laissant ses pieds se décontracter au contact soutenu de la table basse, Léa parcourt avidement la prose d’Élisa Brune. Elle découvre l’existence et le nom donné au nerf qui innerve les organes génitaux externes des femmes. En reste abasourdie. Qui a décidé d’un terme aussi connoté ? Non, vraiment, il faut donner un sérieux coup de fouet à la recherche en matière de sexualité féminine pour que celle-ci cesse d’avancer en terrain miné.
Faim. Elle n’a pas avalé son sandwich du jour. Bref, presque rien sur l’estomac. Elle fouille dans son frigo, en sort tout ce qu’il peut contenir de crudités : laitue, tomates, concombres, carottes râpées. Des olives vertes. Par chance, une plaquette de feta attend son heure. Elle la saisit prestement et compose une salade sans chichis. L’arrose d’un filet d’huile d’olive. Léa déguste. Soupire. Ronronne de plaisir. Car Léa sait se faire du bien quand elle est seule.
Au même moment, à l’autre bout de la ville, Bruno enfile sa dernière bière. Chaque soir, le café du coin attend impatiemment qu’il termine sa journée. Il y soulage un mal-être qu’il ne comprend pas. La serveuse — encore une nouvelle — est aux petits soins et offre à ses yeux des contours attrayants. Mmmm ma poulette, tu ne perds rien pour attendre, j’me gênerai pas pour gober tes nichons… Salope ! Après une série de verres dans le nez, son vocabulaire sent le moisi. Tout comme lui, d’ailleurs.
Léa, quant à elle, se glisse dans les draps et sent la moiteur de sa chatte. L’excitation se fait plus intense, elle l’apaise de ses doigts.
Mercredi 27 juillet 2011, le jour.
« L’être humain n’est vraiment plus à la mode », slame Grand Corps Malade dans sa chanson J’attends.
Léa a trop attendu pour vivre. À moitié morte à s’occuper depuis des années d’essais cliniques dédiés à engranger du pognon pour accessoirement soigner des vivants, en testant des molécules sur une armée de gens — peut-être déjà à moitié morts, comme Léa — venus absorber à la chaîne des gélules pour un chouia de pognon.
De : Cléo GantierÀ : Léa TritiauxDate : le 14 juin 2011 – 11 h 30Objet : Re : Visite à Bruxelles
Chère Léa,Je vous remercie pour votre proposition de réunion. Nous sommes disponibles les mercredi 27 et jeudi 28 juillet. Je viendrai avec notre biostatisticienne, Mme Michèle Samper et le responsable Business Development, Antoine Clément. Nous serons donc trois.Bien à vous,
Cléo GantierDirectrice des Opérations cliniquesClinServices
De : Léa TritiauxÀ : Cléo GantierDate : le 15 juin 2011 – 10 h 12Objet : Re : Re : Visite à Bruxelles
Chère Cléo,Je vous confirme que nous vous accueillerons en nos locaux les mercredi 27 et jeudi 28 juillet.Mon assistante vous enverra l’ordre du jour et se charge des réservations à l’hôtel.Bien à vous,
Léa Tritiaux
De : Léa TritiauxÀ : Françoise VromskyDate : le 15 juin 2011 – 10 h 13Objet : Tr : Re : Re : Visite à Bruxelles
Françoise,Pourrais-tu réserver des chambres au Prince de Liège pour trois personnes en vue de notre réunion avec ClinServices ?Tu trouveras les infos dans les mails ci-dessous.Merci.
Léa
Léa relit l’échange de courriels qui concrétise la venue à Bruxelles des représentants de la CRO. Elle se plaît à songer qu’il y a quelque chose d’étrange dans cette brève correspondance censée donner vie à une rencontre pour elle sans doute décisive.
Elle pressent la nature inhabituelle de cette visite, ignore comment tout cela va finir, mais espère que Femmes Puissantes
