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Suivez le guide. Je vous invite à parcourir les contrées américaines.
Oh, ce n’est pas un voyage classique. Nous allons sortir des sentiers battus, explorer les bas-fonds, aborder des sujets épineux. L’Amérique veut nous montrer des sites majeurs, reflet de sa réussite. Votre guide, lui, aborde tous les thèmes. Je vous présente d’autres paysages. Des lieux de crime. Des scènes où des attentats ont été commis. Ne vous méprenez pas. Vous ne risquez rien. Vous êtes prévenus.
Si vous vouliez contempler les chutes du Niagara, ou le Grand Canyon, il faut changer de file. Mon collègue propose ce style de circuit, moins aventureux. Vous êtes restés ? C’est que vous avez bon goût. Enfin, vous avez le goût du risque, j’entends. Je vous souhaite d’échapper aux cinglés dont le cerveau est lessivé par les drogues, aux machos qui ont reçu une éducation ultra-nationaliste, aux prédateurs qui ne sont pas tous des bêtes, et même aux esprits vengeurs.
Cette société corrompue par nos déviances et notre volonté de maîtriser le monde, c’est évidemment la nôtre. Celle de demain, si nous ne réagissons pas maintenant. Alors ouvrez les yeux. Tenez à distance les alligators, ne prenez personne en auto-stop, ne laissez pas vos enfants chercher dans les substances illicites un paradis artificiel. Défendez vos valeurs, et non vos intérêts. Sinon les spectres de vos ancêtres reviendront vous hanter.
Rassurez-vous. J’ai de l’humour. On va se marrer.
Partez pour un voyage atypique qui montre, à travers de courts textes, les côtés les plus sombres de l'Amérique d'aujourd'hui.
EXTRAIT
Elle était partie sur un coup de tête. Au sens propre, comme au sens figuré. Son nez endolori s'était arrêté de saigner, mais une croûte brunâtre venait souiller sa lèvre supérieure, et elle n'avait pas pris le temps de se nettoyer le visage. Elle n'avait songé qu'à une seule chose : mettre le plus de distance possible entre son mari et elle.
Quand la dispute avait éclaté, Théo était déjà attaché dans la voiture, occupé à jouer à Mario sur sa DS. Une chance. D'abord parce qu'il n'avait pas tout entendu. Ensuite parce qu'elle avait pu bondir dans la Nissan et démarrer sur les chapeaux de roue.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Cendrine Bertani est née en 1978. Elle est enseignante de lettres classiques et romancière. Ses textes analysent la société actuelle, avec cynisme, dans des fictions où l’auteure s’interroge sur la place que nous accordons à l’éducation, à la culture, et à l’héritage du passé.
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Veröffentlichungsjahr: 2018
Table des matières
Résumé
Préface
Prologue : american tourist guide
On the road
Children of Anarchy
Auto-stop
Alea jacta est
Mea culpa
Children of Anarchy
G.I Boy
En coulisses du show
Crocodile Barbie
Children of Anarchy
Personne ne devrait affronter « ça » seul
Jack and Jim
Laissons-les tirer tout seuls
les conséquences qui s'imposent
Dans la même collection
Suivez le guide. Je vous invite à parcourir les contrées américaines.
Oh, ce n’est pas un voyage classique. Nous allons sortir des sentiers battus, explorer les bas-fonds, aborder des sujets épineux. L’Amérique veut nous montrer des sites majeurs, reflet de sa réussite. Votre guide, lui, aborde tous les thèmes. Je vous présente d’autres paysages. Des lieux de crime. Des scènes où des attentats ont été commis. Ne vous méprenez pas. Vous ne risquez rien. Vous êtes prévenus.
Si vous vouliez contempler les chutes du Niagara, ou le Grand Canyon, il faut changer de file. Mon collègue propose ce style de circuit, moins aventureux. Vous êtes restés ? C’est que vous avez bon goût. Enfin, vous avez le goût du risque, j’entends. Je vous souhaite d’échapper aux cinglés dont le cerveau est lessivé par les drogues, aux machos qui ont reçu une éducation ultra-nationaliste, aux prédateurs qui ne sont pas tous des bêtes, et même aux esprits vengeurs.
Cette société corrompue par nos déviances et notre volonté de maîtriser le monde, c’est évidemment la nôtre. Celle de demain, si nous ne réagissons pas maintenant. Alors ouvrez les yeux. Tenez à distance les alligators, ne prenez personne en auto-stop, ne laissez pas vos enfants chercher dans les substances illicites un paradis artificiel. Défendez vos valeurs, et non vos intérêts. Sinon les spectres de vos ancêtres reviendront vous hanter.
Rassurez-vous. J’ai de l’humour. On va se marrer.
Cendrine Bertani est née en 1978. Elle est enseignante de lettres classiques et romancière. Ses textes analysent la société actuelle, avec cynisme, dans des fictions où l’auteure s’interroge sur la place que nous accordons à l’éducation, à la culture, et à l’héritage du passé.
Cendrine Bertani
À la frontière
Nouvelles
ISBN : 978-2-37873-445-9
Collection Blanche : 2416-4259
Dépôt légal juillet 2018
© couverture Ex Aequo
© 2018 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
Éditions Ex Aequo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières les bains
www.editions-exaequo.fr
Ces nouvelles ont la puissance d’un cri de désespoir. Venues d’ailleurs et de nulle part, les héros abîmés par la vie meurent, pleurent, disparaissent ou s’entre-tuent comme les animaux d’une jungle où la pitié est un non-sens. Simples pensionnaires d’un écosystème froid de déterminisme, les prédateurs se gavent sans culpabilité et les faibles s’éclipsent vers un néant privé de toute morale.
D’une plume acérée, l’auteure nous griffe, comme pour nous réveiller d’une torpeur insouciante. Elle nous jette à la figure les fantômes, la misère, la solitude, la détresse et l’abandon des exclus d’un sol américain où seules les frontières universelles entre chance et déveine dessinent les injustices d’une naissance fortuite.
Si vous êtes là, c’est que vous n’avez pas été découragés, par le bouche à oreille de ces langues de vipères.
Ok, je parais négligé. Mais certaines femmes aiment mon côté sauvage.
Ok, l’an passé, j’ai joué de malchance. Un décès n’est pas une bonne pub sur une carte de visite… Mais qu'est-ce que j’y pouvais ? Le vieil homme avait soixante-quinze ans. Il a fait une attaque. Quand on fait appel à mes services, c’est pour du grand spectacle, pas pour rester sur les sentiers battus. Vous êtes prévenus.
Bon, je ne vous fais pas la blague traditionnelle, celle qu’on se réserve, autour d’une chope de bière, entre guides. Si ? Merde, j'ai droit à deux pour cent de pertes, non ?
N’écoutez pas les rumeurs. Je sais qu’on dit que je fais du show, que je paie des comédiens pour effrayer notre convoi. Y a des clients qui sur leur blog postent des photos de villages fantômes, de créatures monstrueuses. Mais je vais vous dire. Ce qu’il faut craindre, ici, c’est pas tant les esprits que les tarés, qui nous ressemblent, à vous et à moi.
Des miséreux, des laissés pour compte, qui sont venus sur cette belle terre d’asile, quand les frontières laissaient encore passer tous les exclus de l’Europe. Ce pays, y s’est construit sur des massacres, et nos compatriotes ont encore le goût du sang dans la bouche.
La plupart du temps, quelle que soit la destination, tout est surfait. C’est la compagnie, qui fait la beauté d’un voyage. Ou qui crée des ennuis, c’est selon. En gros, vous avez un rôle à jouer.
J’ai les dents longues ? Peut-être.
Je signale quand même une chose : même si les avis des voyageurs ne me donnent pas toujours le maximum d’étoiles, au moins, ils prouvent que les clients sont bien rentrés.
J’en ai supporté, des Européens exigeants, pressés. Des gars qui voulaient tourner la page avant même de m’avoir écouté. Des gens sans humour, qui n’ont pas compris qu’il y a souvent, dans mon discours, du second degré.
Vous avez l’air moins con que d’autres. Alors venez. On va se marrer. Je sens que vous êtes prêts.
Ah oui, au fait, dans le groupe, qui a peur des fantômes ? Qui porte la poisse ? Et y en a, des maladroits qui vont se piquer le cul sur un cactus, ou qui risquent de tomber à l’eau ?
Si c’est le cas, merci de dégager. Il ne doit rester que les courageux, ceux qui me font confiance. Les réfractaires, les râleurs, les envieux, vaut mieux qu’ils laissent tomber le voyage.
Y a bien des imbéciles qui arrivent à se couper rien qu’avec une feuille de papier.
Même lire, faut croire que c’est un acte qui recèle du danger.
Alors, qu’on soit d’accord, écrire, c’est invoquer des forces qui nous échappent, pas vrai ?
Ils cherchaient un motel depuis une demi-heure. Cassandra sentait le mal de crâne brouiller sa perception des dangers de la route. Le crépuscule tombait. Elle détestait ce moment, entre chien et loup, durant lequel on était tantôt aveuglé par des rayons paresseux d'un soleil cramoisi, et l'instant d'après un contre-jour plongeait dans le noir tout votre champ de vision. Désorientée, elle admit qu'elle ne connaissait pas bien la nationale sur laquelle elle s'était engagée quatre heures plus tôt.
Elle était partie sur un coup de tête. Au sens propre, comme au sens figuré. Son nez endolori s'était arrêté de saigner, mais une croûte brunâtre venait souiller sa lèvre supérieure, et elle n'avait pas pris le temps de se nettoyer le visage. Elle n'avait songé qu'à une seule chose : mettre le plus de distance possible entre son mari et elle.
Quand la dispute avait éclaté, Théo était déjà attaché dans la voiture, occupé à jouer à Mario sur sa DS. Une chance. D'abord parce qu'il n'avait pas tout entendu. Ensuite parce qu'elle avait pu bondir dans la Nissan et démarrer sur les chapeaux de roue.
Elle savait Hans violent. Elle avait compris depuis longtemps que c'était un con. Mais jusqu'à présent, il ne l'avait jamais frappée, elle. Il passait sa violence sur des objets, balançait sa bouteille de bière contre un mur, braconnait, aussi. C'était quand il avait incité leur enfant à apprendre à se servir d'une carabine qu'elle l'avait quitté.
Si elle s'était convaincue qu'il fallait qu'elle soit présente, ce jour-là, c'est parce qu'on enterrait la grand-mère de Théo. Par respect pour Evelyn, elle avait accepté de venir à la cérémonie. Un jour, elle non plus ne serait plus là, et elle avait l'espoir de laisser derrière elle une descendance en bonne santé, avec les clés pour être heureuse.
Théo était beau, dans son costume sombre, acheté sur internet, en outlet. Il avait pleuré un peu, mais sans démonstration. Ils avaient fait leurs adieux à la fois à la défunte, mais aussi à leur passé.
Hans l'avait compris. Cet enterrement, c'était celui de son mariage, et de son couple. Tout ce qu'il s'était efforcé de bâtir – une maison, une famille, un cocon – tout lui avait explosé à la gueule quand cette pétasse d'avocate à la noix avait lu les propos de sa femme :
« Cette séparation m'a ouvert les yeux, Hans. Je me porte aussi bien sans toi, mieux peut-être. Nous le savions déjà. Il faut tirer un trait. Je ne reviendrai pas. »
Au cimetière, son crâne s'était élancé en avant, comme mu par sa seule volonté. Un réflexe de footballeur, voilà comment il voyait les choses. Il avait entendu le nez de sa femme craquer.
C'était comme si quelque chose s'était brisé en lui, au même moment. Putain, au final, c'était lui qui avait été blessé. On le rejetait comme un clebs avant l'été, dont on ne voulait plus s'embarrasser.
Après tout ce qu'il lui avait acheté… Il avait retapé la baraque pour qu'elle y vive comme une reine. Il avait élevé son fils un vrai petit homme, dont n'importe quelle mère pouvait être fière !
Le temps qu'il se console, la salope avait déjà sauté dans sa caisse, et s'était barrée. Il avait voulu la poursuivre, bien sûr, mais il avait fallu qu'à ce moment se pointent deux trois connards venus lui témoigner leurs condoléances. Hans avait dû mettre ses yeux rouges et son air sonné sous le coup du décès et jouer les bons fils éplorés.
Elle ne perdait rien pour attendre. Cassandra roulait moins vite que lui, et s'il partait avant la nuit, il la rattraperait.
La nationale qui menait au bled où ils s’étaient installés traversait deux états des Etats-Unis en longue ligne droite. Sa femme était une citadine. Elle l'avait suivi dans ce trou et y était restée coincée pendant huit ans. Maintenant, elle voulait reprendre le boulot, partir en ville.
Cassandra avait déjà roulé tout le matin. Elle avait pris deux ou trois points de repères. C'était tout. Pendant les années où elle s'était consacrée à son métier de mère, elle n'avait jamais quitté Tankshield.
Il lui semblait avoir vu un motel ou deux en chemin. Au premier, elle s'arrêterait pour prendre un bain. Théo commençait à râler : il mourait de faim.
Les funérailles avaient été l'occasion de la faire revenir, alors qu’elle était partie « réfléchir sur leur situation » à trois cents bornes de chez lui. Hans avait guetté son retour. Il ne la laisserait plus l'humilier et le priver de son fils.
Le motel était miteux, comme il fallait s'y attendre. La devanture était en bois grisé, et les néons de l'enseigne lumineuse ne fonctionnaient qu'à moitié, si bien qu'au lieu de lire Motel Franks, on lisait Mank. Cela correspondait bien à l'état d'esprit dans lequel Cassandra se trouvait : en manque de sucre, en manque de repères, en manque d'espoir. Sa vie se résumait à cela.
Heureusement, Théo était là, tout endimanché, râleur, mais attendrissant.
Cassandra freina, débraya, rétrograda les vitesses de sa voiture, équipée à l'européenne, et le véhicule s'immobilisa, sur un gravier terreux qui aurait eu besoin d'être ratissé.
Théo sauta hors de la Nissan et déboutonna le haut de sa chemise, qui l'étouffait.
— On mange ?
Le rappel de ses priorités fit sourire sa mère. Cassandra grimaça en sentant craqueler la croûte de sang séché qui figeait son faciès en un masque de femme battue. Elle se détourna et s'entendit répondre :
— Je passe aux toilettes d'abord. Entre. Il doit y avoir une salle de restauration. Je t'y rejoins tout de suite.
— Comme tu veux.
Théo poussa la porte d'entrée, qui grinça. Cassandra sursauta. Elle mit son anxiété sur le compte des événements de la journée, et refusa d'y voir un mauvais présage. Lorsqu'elle sortit des toilettes vétustes – mais propres, Dieu merci – situées en extérieur, à côté d'une pompe à essence boudée par les automobilistes, Cassandra songea qu'elle devrait peut-être ne pas laisser sa voiture en vue, au bord de la nationale. Elle ne voulait pas que Hans puisse la retrouver si facilement.
Cassandra remonta dans la Nissan, tourna la clé pour démarrer le véhicule, passa une vitesse, et roula au pas jusqu'à l'arrière du motel, devant une porte réservée au personnel – la faim justifiait les moyens – où elle se gara avant de rejoindre l'entrée du motel sans tarder.
L'intérieur était sombre. À croire que personne n'avait songé à appuyer sur l'interrupteur de la lumière.
Cassandra manqua trébucher, sur un bout de moquette mal collé. Elle portait encore les talons hauts, cirés, qu'elle avait voulu sortir de son placard pour l'enterrement. Toute la journée, elle avait regretté cette coquetterie dont sa belle-mère n'avait plus rien à faire. Cassandra glissa, se rattrapa avant de chuter, et d'une voix mal assurée, appela :
— Théo ? Théo ?
Seul le silence lui répondit. Pestant parce qu'elle n'y voyait rien, Cassandra haussa le ton et l'écho de sa question en mode suraigu fit enfler dans sa gorge une boule d'angoisse si douloureuse qu'elle eut du mal à déglutir.
— Théo ? Il y a quelqu'un ?
— Voilà, voilà… entendit Cassandra alors qu'elle sentait son pouls s'emballer.
La panique commençait à lui souffler à l'oreille qu'elle ferait bien de retrouver son fils. Vite.
— Eh bien, ma petite dame, on n'était pas encore ouvert. Il n'est que dix-huit heures. Que vous faut-il ?
Cassandra était blanche comme un linge. Elle passa en revue tout ce qui déconnait, dans sa vie. Elle voulait quitter ce bled pourri, avaler les kilomètres, s’éloigner de son mari. Elle espérait retrouver la ville, son travail, et se sentir en sécurité à l’avenir, mais comme Théo était sa priorité, son estomac se tordit et sa gorge se serra.
Tout ce que Cassandra réussit à émettre fut un gémissement étonné. La lumière éclairait la salle de restauration. C’était une petite pièce compartimentée en loges, tapissée en jaune orangé, avec des tables d'un mètre vingt, carrées. Une pièce déserte, nettoyée. Pas la moindre trace de Théo. Le gamin y était pourtant entré.
— Madame ? Vous allez bien ? s'inquiéta la gérante du motel.
Cette femme s’exprimait avec cordialité. Sa blouse arborait une étiquette fixée par une pince argentée bon marché. On y lisait « Iris Franks ». Quarante-cinq ans environ. Les traits déjà tirés, et les cheveux parsemés de mèches grisonnantes, comme si sa vie n'avait pas été facile. Mais chacun rencontrait son lot d’épreuves, n’est-ce pas ?
— Excusez ma femme. Elle a mal au cœur en voiture, entendit-on. C’est pour ça qu’elle a l’air patraque.
Cassandra se retourna en sursaut, et ouvrit des yeux ronds, comme si elle voyait le diable. Hans venait de pousser la porte du motel. Il lui attrapa le bras, fermement, en la tirant en arrière.
— Mon épouse cherchait les sanitaires. Nous partons maintenant. Désolé de ne rien consommer.
— Vous avez besoin d'essence, peut-être ? tenta Iris Franks, avec l'intention de ne pas prêter ses WC gratis.
Mais la quadragénaire perdit cet espoir en voyant l'homme raccompagner brusquement son épouse à l'extérieur.
Iris s'approcha de la porte d'une propreté douteuse et vit le couple monter dans un 4X4 sombre, sans pour autant démarrer. Avec un haussement d'épaules, elle retourna à sa cuisine.
Les gens étaient comme ça, de nos jours : sans gêne. Ils prenaient ce qui leur chantait. On voyait même des adultes entrer chez un libraire, lire intégralement une BD, et en ressortir sans l'acheter. La loi lui interdisait de placarder sur l'entrée de ses toilettes : « réservé aux clients du motel ». Alors il fallait accepter les abus et les incivilités.
— Où est Théo ? demanda Hans avec agressivité, après avoir jeté sa femme dans la voiture.
Cassandra lui jeta un regard éberlué.
— Comme si tu ne le savais pas. Tu nous as retrouvés…
L'amertume de sa voix se mêlait à la peur, et le mélange était comme une bile aigre qui l'empêchait de réfléchir.
— Pas bien compliqué. Tu as laissé ta valise devant la porte.
Son sac rose bonbon, tellement flashy qu'on pouvait le repérer à cinquante mètres. Le bagage que son fils lui avait offert pour la dernière fête des Mères. Cassandra avait négligé de déposer son sac à l'accueil.
— Tu nous pistes depuis le départ ?
— Qu'est-ce que tu croyais ? Je vous ai vite rattrapés. Tu te traînes comme un escargot
C'était vrai qu'il l'avait toujours chambrée sur sa lenteur au volant, lui qui roulait à tombeau ouvert la plupart du temps.
— OK. J'ai perdu la course. Maintenant, tu peux me dire où est notre fils.
— Tu te fous de moi, ou quoi ? C'est toi qui l'as kidnappé.
— Hans, arrête tes conneries. Il est venu avec moi. J'avais le droit de repartir avec lui. Le juge m'a donné la garde.
— Laisse ce connard de juge où il est. Et ne me prends pas pour un demeuré. J'en n’ai rien à foutre du jugement. Tu t'es barrée avec mon môme, et en plus, tu viens de le planquer, ici, pour m’empêcher de le récupérer.
— Quoi ? C'est un ramassis de mensonges, ton histoire. Tu nous as rattrapés. Tu as embobiné Théo. T'as dû lui promettre je ne sais pas quoi, et maintenant il doit être dans une des chambres, en train de t'attendre, pendant que tu espères te débarrasser de moi.
— Elle serait pas con, ton idée, sauf que c'est toi la tête pensante de la famille. Alors, c'est sûrement ce que t'as fait. Et maintenant, t'espères que je vais devenir barge. Tu veux me manipuler. Ça t'arrangerait que je pète les plombs, et que tu me fasses porter le chapeau. Alors, qu'est-ce que t'as prévu ? Qu'un pote à toi vienne me buter ?
— J'hallucine. Tu es complètement givré.
Cassandra se jeta sur la portière pour essayer de déverrouiller le système de fermeture, mais un coup de coude au niveau de sa carotide lui coupa instantanément le souffle, et la priva d'oxygène une demi-seconde. Elle se retrouva complètement sonnée.
Hans était hors de lui. Le teint écarlate, il semblait sur le point de faire une crise d'apoplexie. La fureur embrouillait ses idées, et des taches d’émotivité empourpraient son cou, qu'il avait pris soin de raser pour les obsèques.
Cette salope croyait vraiment qu'il allait accepter de perdre le même jour sa mère et son enfant ? Il venait de mettre en terre sa maman, bordel ! Il était officiellement orphelin, putain. Et aujourd'hui, sa femme choisissait de planquer son fils dans un motel miteux pour crier au kidnapping, et abuser de sa faiblesse.
Elle voulait le faire craquer ? Qu'il sorte le calibre qu'il gardait dans sa boîte à gant, et qu'il passe pour le méchant ? S'il devait tirer, ce serait pour la tuer. Elle n'aurait pas le loisir de s’en sortir pour aller jouer les victimes, et lui faire interdire l'accès à son domicile.
Hans en avait vu plein, de ces téléfilms où le père est déclaré violent, et n'a plus le droit de fréquenter ses enfants. Ces putes parvenaient à séduire les juges, voilà ce qu'il pensait. Cassandra avait opéré comme ça. Cette connasse avait toujours eu des cils de biche, et son charme vous mettait en vrac. Encore une fois, il en avait presque eu la trique devant le cercueil de sa pauvre mère. Tout ça parce que Cassandra avait débarqué, perchée sur des talons de salope.
Elle lui avait manqué. Si elle n'avait pas monté ce bobard en cachant son fils hors de sa portée, il aurait peut-être accepté de les reprendre, elle et son petit cul.
Mais là, c'était trop. Théo valait bien une balle.
Quand le flingue se matérialisa dans la main de son conjoint, Cassandra poussa un petit gémissement. Un couinement d'animal acculé, face à un danger mortel.
Ainsi donc c'était comme ça que l'histoire se terminait : Hans avait complètement perdu la raison. Il avait enlevé Théo, s'apprêtait à la liquider, pour régler le problème à sa façon.
Hans trouverait sûrement un alibi — tout le monde croyait qu'il était parti s’enfermer chez lui pour pleurer la disparition de sa mère. Il allait la tuer. Et Théo ? Où son père l’emmènerait-il ?
Les rouages du cerveau de Cassandra se remirent à fonctionner, en même temps qu'elle aspirait l'air de nouveau, à grandes goulées. Elle devait tout tenter pour sauver son fils.
Hans tenait une arme braquée sur elle. Cassandra avait mal au nez et à la gorge. Ses yeux la piquaient. Elle ressentait un désarroi immense. Y avait-il une solution pour faire face à cette crise ? Elle opta pour la manière douce.
— Écoute, je te pardonne, pour tout à l'heure…
— Quoi ? grogna Hans.
— Mon nez.
— Ah ouais.
— Je t'en prie. Je ferai tout ce que tu voudras… Je partirai même, là, maintenant, seule, si tu me le demandes…
— Tu crois que je vais te laisser te casser ?
— Tu ne m'aimes plus… pleurnicha Cassandra.
— T'es bien une gonzesse, à parler tout le temps d'amour… Comme si c'était la question.
Cassandra renifla. C’était douloureux. Elle changea de stratégie. Il fallait qu’elle lui cède Théo. Le temps de trouver une autre solution. Elle viendrait récupérer son fils plus tard. Elle lancerait une procédure judiciaire. Pour sauver sa vie, elle devait agir en mauvaise mère.
— Range cette arme. Je te l'assure. Je ne ferai pas d'histoires. Je veux juste descendre.
— Et aller retrouver le mioche ?
— Non, promis, je partirai vers la route. Je ne mettrai pas un pied dans le motel. Je te le jure.
— Ça pue l'embrouille, ton plan.
Mais Hans était perplexe. Il n’avait pas vraiment réfléchi à ce qu’il ferait en retrouvant sa petite famille, quand il avait sauté dans son 4 X 4 pour rattraper sa femme. Elle lui faisait encore vachement d’effet. Et puis, Hans ne savait pas où son gosse se trouvait. Est-ce qu’il devait laisser Cassandra chercher le môme d’abord, ou il allait s’en occuper après ?
Qu’elle se tire ! Si Cassandra approchait ses talons des chambres, ou des chiottes, ou du restau, ou de n'importe quelle porte de la construction, il la buterait, Dieu en était témoin, car elle aurait failli à sa parole, et qu'elle l'aurait bien mérité.
— Je vais descendre… maintenant… annonça Cassandra, aussi calmement qu'elle le put.
Hans ne fit aucun geste pour déverrouiller les portières. Cassandra avança la main en s’efforçant de ne pas avoir de gestes brusques, et elle actionna le dispositif. Le claquement caractéristique annonça sa libération.
Le bruit fut doublé d'un écho. Cassandra tressaillit.
C'était le cran de sécurité, que son mari avait enlevé, comme si, après réflexion, il refusait de la laisser partir, avec ou sans leur enfant. A supposer qu'il ait réfléchi. Et non agi par réflexe, refusant de perdre ce qu'il considérait comme son bien.
Quand elle se retourna vers celui dont elle avait partagé l'existence durant huit ans, Cassandra sentit sa vie partir en éclats. Ce fut d'abord une déflagration assourdissante, comme celle d'un avion franchissant le mur du son. Puis une brûlure poignante, qui empêchait de réfléchir, et c'était mieux ainsi, car si elle avait été en mesure de penser, elle aurait songé à la mort, à son fils, qu'elle laissait après elle, avec un père instable, violent, et meurtrier.
La souffrance prit fin dès que son cœur s'arrêta. Son agonie n'avait duré qu'une minute trente, la balle lui ayant perforé le cou. Une mort rapide, certes, mais salissante.
Hans eut une pensée pour sa caisse, qu’il allait devoir récurer à grande eau. Il n'avait pas prévu qu'on en arriverait là. C'était sa femme qui avait manigancé tout ça. Merde. Quel gâchis !
