À la recherche de l’amant français - Taslima Nasreen - E-Book

À la recherche de l’amant français E-Book

Taslima Nasreen

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Beschreibung

L'auteure livre un éclairage inédit sur les conservatismes encore bien ancrés dans nos sociétés occidentales.

À la recherche de l’amant français raconte comment Nilanjana, une Bengalaise originaire de Calcutta, se libère peu à peu du contrôle patriarcal exercé par son père et son époux, avant de rencontrer la version française du patriarcat, diffuse et inattendue, incarnée par son amant français.
On assiste à la confrontation d’une femme indienne aux réalités d’une société dite « moderne », moins éloignée de la sienne qu’on ne pourrait le croire. Ce livre est le parcours de Nila, que nous suivons au travers de ses pérégrinations entre deux cultures qu’en apparence tout oppose.

Le témoignage fort et émouvant d'une femme bengalaise en quête de liberté.

EXTRAIT

La jeune femme, drapée dans un sari de soie rouge, lèvres gercées, oreilles, nez et mains parées d’or, sortit de l’avion en dévisageant toutes ces personnes blanches qui l’entouraient, et manqua de trébucher sur l’escalier mécanique ; elle traversa l’aéroport en suivant le mouvement de la foule, au milieu des bavardages et du bourdonnement. La foule finit par s’immobiliser, formant une file d’attente improvisée – un immense boa constrictor – rappelant celles qui s’étirent devant les magasins de rationnement alimentaire quand le riz est vendu à prix cassé. La jeune femme voulut contourner la queue du serpent et tenta de se faufiler. Mais les autres se mirent à crier, toi là avec le sari rouge, retourne derrière. Elle passa sa langue sur ses lèvres gercées, et battit en retraite vers la queue, tout au bout, tout au fond, à la place des indigents. Le boa serpentait rapidement. Seule la queue resta coincée dans les buissons épineux.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Taslima Nasreen est née au Bangladesh. Militante des droits humains, elle est mondialement connue pour ses écrits sur l’oppression des femmes et pour ses critiques de l’obscurantisme religieux. À la suite de plusieurs fatwas appelant à sa mort, elle a dû quitter son pays en 1994.
Elle a reçu de nombreuses distinctions, dont le prix Sakharov pour la liberté de pensée, le prix Simone de Beauvoir et le prix des Droits de l’Homme de la République Française. Elle est l’une des détentrices du Passeport de Citoyenneté Universelle (O.C.U.). Taslima Nasreen est l’autrice de très nombreux ouvrages : romans, poésies, essais et autobiographies. Ses œuvres sont traduites dans une trentaine de langues.

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Seitenzahl: 509

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Les Éditions Utopia invitent leurs auteurs et autrices à appliquer la règle grammaticale dite de proximité, qui accorde en genre et en nombre, l’adjectif, le participe passé et le verbe avec le nom qui les précède ou les suit immédiatement. Couramment appliquée jusqu’au XVIe-XVIIe siècle, cette règle de bon sens a disparu au XVIIe siècle en raison de la plus grande « noblesse » attribuée au genre masculin, entraînant que cette supériorité « naturelle » devait s’appliquer dans notre langue. En rétablissant la règle de proximité, les Éditions Utopia entendent contribuer à la lutte contre le sexisme de la langue française.

De Dumdum à Charles de Gaulle

La jeune femme, drapée dans un sari de soie rouge, lèvres gercées, oreilles, nez et mains parées d’or, sortit de l’avion en dévisageant toutes ces personnes blanches qui l’entouraient, et manqua de trébucher sur l’escalier mécanique ; elle traversa l’aéroport en suivant le mouvement de la foule, au milieu des bavardages et du bourdonnement. La foule finit par s’immobiliser, formant une file d’attente improvisée – un immense boa constrictor – rappelant celles qui s’étirent devant les magasins de rationnement alimentaire quand le riz est vendu à prix cassé. La jeune femme voulut contourner la queue du serpent et tenta de se faufiler. Mais les autres se mirent à crier, toi là avec le sari rouge, retourne derrière. Elle passa sa langue sur ses lèvres gercées, et battit en retraite vers la queue, tout au bout, tout au fond, à la place des indigents. Le boa serpentait rapidement. Seule la queue resta coincée dans les buissons épineux.

Un bindi à moitié étalé sur le front et les cheveux maculés de sindoor, la jeune femme se retrouva face à un noir et un blanc. Elle dépassa le noir et s’avança vers le blanc, préférant le brillant clair de lune à la sombre lune nouvelle. Le noir appela, vous là-bas, par ici. Sari Rouge, dure d’oreille, se planta devant le blanc, affichant un sourire gracieux. Ne ressemblait-elle pas à la déesse Durga, comme cela ? Mais le blanc se fichait bien des déesses. Sans même lever les yeux, il fit un signe vers le noir. Sari Rouge n’était pas malvoyante. Deux pas vers la gauche l’emmèneraient devant le noir. Elle n’avait pas envie de faire ces pas.

Noir avait les dents en avant. Piquée au vif, la jeune femme s’avança vers lui.

« Passeport », fit une voix tonitruante tout droit sortie des profondeurs caverneuses de Dents-en-Avant.

Elle montra le passeport bleu foncé, comme elle avait vu faire les gens de la tête et du corps du boa. Dents-en-Avant fondit dessus et s’empara de sa proie : une souris indienne dans les serres d’un aigle noir. Dents-en-Avant avait mis la main sur un grand trésor. La jeune femme remarqua qu’il semblait saliver rien qu’à l’examiner.

« Billet. »

Pas de proie ballante cette fois, elle plaça le billet de deux pages dans sa patte noire : Dumdum-Charles de Gaulle-Dumdum – 22 février -21 mars 1999.

La souris passa sous le scanner, une, deux, trois fois.

Cri : Que venez-vous faire ici ?

Les lèvres gercées remuèrent : Retrouver mon mari.

Cri : Dans quel hôtel allez-vous séjourner ?

Sari Rouge venait de l’hôtel de son père et se rendait dans celui de son mari. La vie passerait entre un hôtel et l’autre.

Cri : Quelle adresse ?

Un minuscule bout de papier passa dans ses mains : 112 rue du Faubourg Saint-Denis, 75010 Paris.

Cri : Combien d’argent avez-vous ?

Deux cents dollars tombèrent dans ses pattes.

C’est tout ?

La main de la jeune femme fouilla le sac avec empressement, et du fond de celui-ci, avec quelques fleurs séchées, deux boutons, la coque d’une cacahuète et une moitié d’orange, elle remonta 1 225 roupies.

Dents-en-Avant gratta ses épais sourcils de deux doigts, et demanda à voix basse :

« Qu’est-ce que c’est ? »

Elle soupira et répondit :

« C’est mon argent.

– Argent ?

– Oui, argent. La devise de l’Inde », dit-elle d’un ton sévère.

Dents-en-Avant n’avait jamais vu d’argent comme ça. Le blanc jeta un coup d’œil et plissa le nez comme si on avait soudainement mis une crotte devant lui. Un nouveau boa se formait derrière la jeune femme, s’allongeant minute après minute, et s’agitant impatiemment. Sans ce désagrément rouge, il aurait déjà franchi la barrière depuis longtemps. La jeune femme aussi avait l’impression d’être un désagrément.

Le blanc contracta son menton, remua son doigt blanc, et dit :

« Toi là, Sari Rouge, va attendre dans ce coin. »

Le désagrément avait été évacué, envoyé au coin.

Le nouveau boa avança à bonne allure, la tête, puis la queue. Pas un seul passeport ne fut scanné. Personne n’eut à sortir de l’argent de son sac. Personne ne fut envoyé au coin, la jeune femme resta seule. Elle avait l’impression que le coin était comme la cage d’un zoo. Tous ceux qui passaient devant elle la regardaient à travers les barreaux invisibles – ils voyaient un étrange animal, aux yeux noirs, aux cheveux et à la peau sombres. La jeune femme maintenait son regard rivé au sol. Les yeux de la coupable.

Quand Dents-en-Avant se pencha vers le blanc et rit en saluant le dernier glissement de queue du boa, elle franchit la ligne, un pas après l’autre, et dit d’un air contrit au blanc :

« Tout le monde est parti. Puis-je y aller maintenant ? »

La tête du blanc commença à se balancer. Elle ne comprenait pas ce que cela voulait dire : si elle ne pouvait pas y aller, ou si le blanc était subitement saisi d’une mélodie irrésistible qu’il ne pouvait s’empêcher de suivre.

Noir vit Blanc balancer la tête, et sortit de la cabine de verre.

Cri : Avance.

Noir s’arrêta devant une salle aux murs recouverts d’acier. Sari Rouge était juste derrière lui. Dans la pièce se trouvaient deux hommes blancs en uniformes bleus, assis sur deux chaises. L’un était âgé et l’autre plus jeune. Noir remit son butin au plus âgé, et sortit. Le plus jeune était en train de rire, mais quand ses yeux tombèrent sur la fille il ravala son rire et afficha à la place une douloureuse expression rappelant les affres de l’accouchement.

Le plus âgé avait l’air impuissant et ne portait pas le moindre signe de souffrance sur son visage, qui était aussi froid que l’acier des murs. Elle se serait certainement brisé les doigts en toquant dessus.

Il demanda dans un anglais hésitant : « Vous parlez français ?

– Non, répondit-elle dans la même langue.

– Que parlez-vous ?

– Anglais.

– Ça va pas le faire. »

La surprise fit osciller la jeune femme comme un pendule. Elle ne s’imaginait pas qu’il y eût au monde un seul endroit où l’anglais pût ne pas le faire. À Calcutta, la connaissance de l’anglais séparait les civilisés des sauvages. Elle avait toujours cru que les gens civilisés, dans n’importe quel pays, parlaient tous anglais couramment.

Le plus vieux aboya : « Tu parles quelle langue ?

– Bengali, répondit-elle d’une voix faible.

– Bengali, ça va pas le faire non plus. » Cette déclaration ne surprit guère la jeune femme. Mais elle ne s’attendait pas à sa remarque suivante :

« Nous allons devoir faire venir un interprète. »

L’interprète la bombarderait de questions. Si les réponses étaient satisfaisantes le jury se déclarerait en faveur de la liberté, et sinon… on la renverrait d’où elle venait, où que ce fût.

Deux paires d’yeux, celles de Face-d’Acier et de Contractions, l’examinèrent de la tête aux pieds. Face-d’Acier ferma les yeux, et lui indiqua de s’asseoir sur une chaise dans le coin. Sari de soie, bindi étalé, lèvres gercées partirent s’asseoir au coin, où se trouvaient trois chaises. Sur la plus proche du mur était assis un homme à la peau très sombre, vêtu d’une robe vert clair. Il avait une tête pleine de cheveux emmêlés. La jeune femme prit soin de laisser une chaise vide entre eux.

L’homme tendit son cou de girafe vers elle, et demanda d’une voix rauque :

« Je suis du Sénégal, et vous ? »

Les yeux de la femme restèrent fixés sur le mur d’acier. Mais le corbeau continua de croasser :

« Tu viens d’où ? »

Avant d’atteindre son voisin, la froide réplique rebondit sur le mur où était toujours planté son regard.

« Je ne suis pas du Sénégal. »

Un minuscule oiseau d’orgueil prit place sur son épaule gauche parce qu’elle n’était pas du Sénégal. La jeune femme tint son épaule bien raide. Immobile, elle observa son voisin à la dérobée : aux vilains pieds du Corbeau gisait un sac mauve tout aussi vilain. Il ouvrit le sac et en sortit une bouteille crasseuse, dont il avala le contenu en balançant sa tête en arrière et en ouvrant de grandes mâchoires d’hippopotame. La moitié de la bouteille fut engloutie. Cou-de-Girafe posa à nouveau ses yeux sur la jeune femme.

« Tu veux de l’eau ?

– Non.

– Toi aussi tu as un faux passeport ?

– Non, dit-elle sèchement.

– Tu viens de Chine ?

– Non.

– Oh, je sais

– du Pakistan. »

La femme se leva, son oiseau toujours sur l’épaule. Elle s’appuya au mur sans cesser de le fixer. Un autre homme blanc entra dans la salle et ses yeux suppliants se tournèrent vers lui. Il s’assit à côté du Sénégalais. Elle laissa son oiseau s’envoler, et retourna s’asseoir avec soulagement, à côté du blanc et loin de Cou-de-Girafe. Les vêtements graisseux du blanc dégageaient une âcre odeur d’urine.

Elle ne s’en formalisa pas le moins du monde, et lui demanda :

« D’où venez-vous ?

– Russie.

– Pourquoi vous ont-ils arrêté ?

– Moscou, répondit-il dans un rictus qui dévoila ses dents jaunes.

– Oh, vous vivez à Moscou alors ? »

L’homme hocha la tête.

« Mon oncle y est allé une fois vous savez. Je crois que c’est une très belle ville. Mon frère va sans doute passer ses vacances là-bas, l’année prochaine. »

Dents-Jaunes sourit.

L’odeur d’urine assaillit de nouveau le nez de la jeune femme.

« Je viens d’Inde. Y êtes-vous déjà allé ? »

L’homme hocha la tête.

Elle se rapprocha de l’odeur désagréable.

« Vraiment ! Dans quelles villes ? Avez-vous vu Calcutta ?

– Paris, répondit l’homme.

– Oh, vous êtes déjà venu à Paris ? C’est la première fois pour moi. »

La jeune femme ne s’attendait pas à une réponse, mais elle vint tout de même : Moscou.

Cette fois elle tint ses lèvres et ses narines fermées. Elle devinait quelle serait la réponse à sa troisième question.

Question : Savez-vous combien de temps nous allons devoir attendre ici ? Réponse : Vladimir Alexandrovich Stanislavsky.

Pendant ce temps, Face-d’Acier et Contractions jacassaient de bon cœur en français. Elle était incapable d’en déchiffrer la moindre syllabe. Une heure et trente-cinq minutes plus tard, le plus jeune des deux hommes en uniforme bleu tourna sa chaise face aux trois délinquant-es. Il la montra du doigt, et dit dans un anglais net et précis :

« Vous allez devoir rentrer dans votre pays, vous comprenez ? »

Toute trace de contraction avait maintenant disparu de son visage, et son front était lisse.

La jeune femme se leva nerveusement.

« Vous avez parlé d’un interprète – où est-il ?

– On n’a pas pu le trouver. »

Alors qu’elle attendait qu’on lui rende son passeport, son billet et ses autres trésors, l’homme plus vieux revint accompagné d’un autre homme blanc. Celui-ci mâchait du chewing-gum. Ses yeux examinèrent Nila, de la tête aux pieds.

« Nom ?

– De qui ?

– Le vôtre.

– Nilanjana Mandal.

– Raison de votre venue ici ?

– Pour vivre ma vie.

– Avec ?

– Avec mon mari.

– Nom du mari ?

– Kishanlal.

– Age ?

– Je ne suis pas sûre. Il doit avoir dix ans de plus que moi.

– Quel âge avez-vous ?

– Vingt-sept.

– Depuis combien de temps vit-il ici ? »

Nilanjana se gratta le cou et répondit :

« Probablement une quinzaine d’années.

– Vous n’en êtes pas sûre ?

– Non.

– Est-il un citoyen français ?

– À ce qu’il paraît.

– Que fait-il ?

– On m’a dit qu’il avait une entreprise.

– On vous a dit – vous n’êtes pas sûre ? Qui a dit que c’était votre mari ? »

Un soupçon d’incrédulité s’attarda au coin de ses lèvres.

Nila regarda autour d’elle et répondit d’une voix nerveuse, avec humilité :

« C’est moi qui l’ai dit. Nous sommes mariés depuis un mois.

– Mais vous ne portez pas le même nom de famille ? »

L’incrédulité s’envola des lèvres de son examinateur et se posa dans ses yeux.

Nila déglutit :

« Ce n’est pas le même parce que…

– Parce que ?

– J’ai choisi de ne pas porter son nom. »

Les battements du cœur de Nila s’étaient accélérés. Son cher mari ne l’avait pas prévenue du fait que si leurs noms n’étaient pas les mêmes, ce serait catastrophique. Il s’était contenté de dire, « Conserve le nom et l’adresse à portée de main, et le certificat de mariage avec toi. Tu n’en auras pas besoin, mais juste au cas où. Tu as un vrai passeport, un vrai visa – il n’y a rien à craindre. »

Sans que personne ne le lui demande, Nila fouilla dans son sac et en sortit la longue feuille de papier.

« Voilà, c’est notre certificat de mariage.

– Le certificat de mariage de qui ? interrogea Face-d’Acier.

– Le mien, avec Kishanlal », dit Nila en lui tendant le document.

Il y jeta un coup d’œil, mais ne le toucha pas. C’est le plus jeune qui le lui arracha des mains. Celui au chewing-gum discuta rapidement avec ce dernier puis sortit de la salle, en balançant ses hanches. Les yeux de Face-d’Acier suivirent le balancement des hanches. Elle regarda le plus jeune avec espoir – combien de temps lui faudrait-il encore attendre ? Mais l’expression froide de l’homme ne lui donna ni raison d’espérer ni de désespérer. Nila commença à se dire que sa vie ne serait plus que ça, une longue attente entourée de murs d’acier. Impatiente et agitée, elle se mit à arpenter la pièce de long en large. Elle ferait tout pour quitter ce coin où on l’avait assignée, même si cela signifiait rentrer à Calcutta.

Au bout d’un certain temps elle s’approcha du plus jeune d’un pas hésitant.

« Où pourrais-je récupérer mes valises ? Avez-vous décidé quel vol je vais prendre pour mon retour ? »

Il ne répondit pas, comme si elle n’avait rien dit, ou comme si Nila n’était pas une personne en droit de poser des questions.

« Mon mari était censé m’accueillir, reprit-elle, il attend dehors. Serait-ce possible de le faire venir ici ? »

L’homme se borna simplement à ouvrir une petite boîte, d’où il tira une feuille de papier et une pincée de tabac. Il se roula une cigarette qu’il plaça derrière son oreille. Le silence s’installa. Stanislavsky se mit à ronfler. Le Sénégalais s’accroupit et attrapa de nouveau sa bouteille crasseuse : les mâchoires de l’hippopotame se rouvrirent et l’eau y disparut entièrement.

Nila était dévorée par la faim et la soif. Sa tête s’était mise à tourner, ses oreilles à bourdonner. Elle avait désespérément envie d’une épaule sur laquelle reposer sa tête. Celle de Stanislavsky n’arrêtait pas de tomber vers elle et de se redresser brusquement, comme une balle de tennis. L’odeur âcre l’envahissait. Elle avait envie d’attraper doucement cette tête ronde et de la jeter quelque part. Elle n’irait pas plus loin que les murs d’acier. Pourquoi avait-elle épousé Kishanlal, se demanda-t-elle soudain, alors qu’elle le connaissait si peu ? Certes, Calcutta la tourmentait, et si elle n’avait pas quitté cette ville, elle en serait sûrement morte. Pourtant, elle aurait pu partir sans se marier. Elle aurait pu aller à Delhi, Bombay, dans un endroit lointain, où ni le son ni l’odeur du nom de Sushanta n’auraient pu l’atteindre.

« Quelqu’un pourrait me donner un verre d’eau ? » se demanda silencieusement Nila. Puis elle répondit à sa propre question : « Non, on ne peut pas te donner un verre d’eau. »

Elle n’avait pas l’habitude de rester debout ou assise au même endroit pendant si longtemps. Même pour Sushanta elle n’avait jamais eu à patienter, puisque c’est toujours lui qui arrivait le premier. Sa sensation de vertige s’accentuait. Ce n’était pas seulement le tournis, elle avait l’impression qu’un lourd fardeau – Sushanta lui-même – pesait de nouveau sur son front.

Alors que sa nuque était sur le point de rompre, le Sénégalais fut soudain libéré. Il ramassa son sac mauve, lança un sourire et une toux dans sa direction puis il disparut. Nila fut saisie d’une méchante envie d’attraper l’homme par sa robe, de le ramener dans la salle et de partir à sa place avec l’oiseau sur son épaule.

Le noir a été libéré – pourquoi me retient-on encore ?

« Excusez-moi, quel est le problème, exactement ? s’enquit-elle depuis son coin. Mon passeport est-il un faux ? »

L’homme resta silencieux.

« Mon visa est-il un faux ? »

Pas de réponse.

« Mon argent est-il faux ? »

Il éclata, « Eh, Sari rouge, ferme-la ! »

Sari Rouge ferma sa bouche.

Le plus vieux, qui conservait tous ses précieux trésors, réapparut dans la pièce. Il était accompagné de l’homme au chewing-gum (mais qui n’en avait plus désormais). L’un après l’autre, les biens de Nila furent jetés entre ses mains, suivis d’une feuille de papier, une sorte de questionnaire. Elle dut ensuite passer devant le plus jeune.

Il remua ses sourcils et s’exclama :

« Vous en avez de la chance ! Sans la gentillesse de Monsieur Besse, vous étiez bonne pour le départ. »

Il lui fit signe de partir par là où elle était venue. Ce fut encore cette cabine de verre, et le même Dents-en-Avant. Elle lui tendit le formulaire dûment rempli : il s’agissait d’une déclaration attestant qu’elle disait la vérité et qu’elle quitterait le pays à la fin du mois ; qu’elle ne recourrait à aucune mesure illégale pour rester dans le pays, et que le cas échéant, les sanctions seraient sévères.

Nila passa la barrière, s’efforçant désespérément de dissimuler sa peau foncée, son sari de soie rouge, le sindoor sur ses cheveux et son front, les parures d’or, le passeport bleu et ses quelques pièces et billets. Un sursis lui avait été accordé, qui aurait très bien pu lui être refusé. Monsieur Besse aurait pu ne pas se montrer aussi gentil. Elle aurait pu devoir retourner dans cette même maison à Calcutta, sous le même ciel et les mêmes nuages – cette maison où elle avait fait ses derniers adieux. Quand Nila, l’indigente, sortit avec ses deux valises, l’après-midi était bien avancée et la nuit était sur le point de tomber.

Kishanlal, Sunil et Chaitali étaient toujours là. Dès qu’elles l’aperçurent, les trois âmes à demi-éteintes fondirent sur Nila. Le court et épais Kishanlal, portant bottes, costume, cravate et manteau par-dessus le tout, s’empara du chariot à bagages et demanda :

« Que s’est-il passé ? Qu’est-ce qui t’a pris aussi longtemps ? On attend ici depuis tôt ce matin. »

Sunil, grand, clair et dégingandé – l’entremetteur – lui fit un grand sourire, et précisa :

« Nous avions presque perdu espoir.

– Ça a dû être un terrible voyage », murmura Chaitali tout en essayant d’arranger le bindi étalé sur le front de Nila.

À peine eut-elle franchi les portes coulissantes de l’aéroport qu’elle sentit les aiguilles pointues de l’hiver la transpercer jusqu’aux os. Chaitali enleva son manteau de ses épaules et le drapa autour de celles de Nila. Pour elle qui venait d’avoir très chaud, les aiguilles hivernales semblaient tisser autour de son corps une enveloppe euphorisante.

« Encore deux minutes, et on appelait Calcutta pour voir s’ils ne t’y avaient pas renvoyée par le vol retour, l’informa Sunil.

– Tout ça c’est parce que je n’ai pas pris le nom de mon mari, expliqua Nila. Sinon je serais sortie il y a longtemps, comme tout le monde.

– Oh non, même si tu avais eu le même nom, ça n’aurait rien changé », assura Sunil en entrant dans la voiture.

Nila s’installa sur le siège avant, et reprit :

« Si j’avais eu plus de dollars ça se serait bien passé. »

Sunil se racla la gorge, toussa, puis se mit à rire.

« Pas du tout. Ils t’auraient fait les mêmes misères. »

Un millier de questions émergèrent à la surface des yeux de Nila.

« Le passeport et le visa – ils sont authentiques. Pourquoi, alors ? »

Sunil rit de nouveau, et Kishan se joignit à lui. C’était comme si sa question appelait cette unique réponse – ah, ah.

Nila ne s’en satisfaisait pas.

« Alors comment expliquez-vous leur conduite ?

– C’est à cause de la couleur de ta peau – elle n’est pas assez blanche. »

Avant que Sunil n’achève sa phrase, Chaitali ajouta : « Et ton passeport

– il n’est pas d’un pays riche. »

Nila n’avait pas l’impression d’être si basanée que ça, et comparée au Sénégalais, sa peau était même très claire. Elle plissa son nez et ses yeux clairs et décrivit la façon dont cet homme buvait et s’étirait. « Je crois qu’il s’en est tiré », conclut-elle, et à cette idée, sa voix vibra d’indignation.

Elle examina le reflet de son visage dans la vitre de la voiture, et dit d’une voix songeuse, « Je ne m’attendais pas à voir des gens à la peau foncée à Paris. »

Kishan, Sunil et Chaitali détestaient les noirs : ils étaient la cause de tous leurs maux. Ils restaient assis à ne rien faire, recevaient les allocations du gouvernement, et se livraient à des activités antisociales. À cause d’eux, les presque blancs comme eux souffraient.

Sunil fut le premier à s’exprimer ouvertement : « Ces noirs font de nos vies un enfer. »

Pendant un moment ils les critiquèrent sans retenue, en bengali. Dans un groupe de Bengalais, le non-Bengalais Kishanlal était à l’écart.

Il regardait son épouse avec insistance : rouge, un juteux morceau de viande. Qui a dit que les végétariens n’aimaient pas la viande ? Dès qu’elle sentit ses yeux concupiscents sur elle, Nila se raidit, comme elle le faisait toujours lorsque les Roméos des rues la sifflaient. Elle couvrit ses bras nus de son sari, avant de réaliser qu’il s’agissait après tout de son mari, et qu’il n’y avait nul besoin de se cacher de lui. Ils n’avaient partagé leur couche que pendant deux semaines, à la suite de leur mariage, dans sa maison de Calcutta. Après le sexe, chacun se tournait de son côté et s’endormait. Mis à part quelques questions urgentes réglées dans un anglais approximatif et en hindi, ils ne s’étaient que très peu parlé. Avant qu’elle n’accepte ce mariage, Molina lui avait demandé :

« Faut-il vraiment que tu épouses un homme qui n’est pas Bengalais et que l’on ne connaît même pas très bien ? Pourquoi ne pas attendre, et chercher un bon garçon bengalais ?

– Laisse tomber, maman. On a assez vu de Bengalais, tu ne crois pas ? » avait répliqué Nila en ravalant ses larmes.

Juste deux petites semaines – au cours desquelles Kishan avait tout arrangé pour son départ, passeport, visa et billets, avant de rentrer lui-même à Paris via Delhi.

Nila était censée le rejoindre après avoir terminé ses examens universitaires. Son père, Anirban, avait insisté pour qu’elle porte son sari de mariage et ses bijoux dans l’avion – les hommes savent peut-être mieux ce qui plaît aux autres hommes. Kishan était désormais son ami le plus proche, c’était son mari et elle devrait consacrer sa vie à le rendre heureux. Pourtant, ils n’échangeaient aucun regard ni parole complice, juste quelques questions du type pourquoi conduisent-ils du mauvais côté, suivies de réponses monosyllabiques. La conversation animée était en bengali, et adressée à la banquette arrière de la voiture.

« Dites-moi, les gens de l’aéroport, ils ne savent pas bien parler anglais ? »

La voix douce de Chaitali était grave quand elle rétorqua : « Bien sûr que si ; mais ils refusent de le parler. Tu viens juste d’arriver – attends un peu de voir à quel point ces gens sont racistes. »

Sunil tapota la tête de Kishan et demanda :

« Que se passe-t-il, pourquoi es-tu si silencieux ?

» Kishan fit rouler sa moustache noire entre ses doigts et répondit :

« Oh, je laisse d’abord les pauvres Bengalais dirent ce qu’ils ont à dire.

– Ah, ah. »

Quand la voiture entra dans Paris, la faim et la soif de Nila s’évanouirent. Tout le ressentiment qu’elle portait contre les hommes en uniforme bleu, Chewing-gum et Dents-en-Avant, disparut. Alors que la voiture dépassait l’Hôtel de Ville, le Palais Royal, le Louvre et remontait tranquillement la Seine le long du boulevard Saint-Michel en direction du Pont Neuf, Nila s’interrogea : « Suis-je au Paradis ? »

« Oui », décida-t-elle.

L’épouse invitée

Nila avait l’impression d’être une simple visiteuse chez Kishanlal. Il vivait dans un immense appartement, avec des portes-fenêtres, de lourds rideaux et un balcon fleuri. La moquette du salon était bleu ciel ; Nila s’enfonça dans les coussins moelleux du canapé. Sur la table face à elle se trouvaient des bouteilles de vin, une statuette de femme, et au lieu des ventilateurs à longues pales, des lustres pendaient au plafond. Une boîte de métal collée au mur diffusait de la chaleur dans toute la pièce. Chaitali la pressa de faire le tour de la maison : voici le salon, la chambre, et cette pièce-là ne sert pas à grand-chose sinon à ranger les bagages et les gens supplémentaires. La cuisine était ici et la salle de bain était là. Chaitali lui garantit que tout était fin prêt, vraiment. Il y avait des machines faites pour nettoyer la poussière, pour laver, pour sécher, et même pour battre les œufs, les fouetter, les faire bouillir, et les couper en morceaux ! Autrefois, Nila avait rêvé d’un modeste foyer avec Sushanta. Ils auraient d’abord eu une petite maison, puis une plus grande – mais ils auraient toujours eu du mal à joindre les deux bouts ; ils se seraient aimés dans la douce lumière de l’unique lampe de leur pièce, en riant du monde extérieur si matérialiste. Le jour où la persévérance de Sushanta aurait porté ses fruits, et qu’il aurait enfin trouvé un emploi dans une école des faubourgs, ils auraient illuminé la pièce d’un millier de lampes, et ouvert leurs portes à leurs amis et à des musiciens, toute la nuit ! Non, pas un millier de lampes, ils auraient fêté ça dehors, au clair de lune.

Nila avait eu sa part de rêve d’amour et d’eau fraîche. Peut-être que tout Bengalais naissait avec ce désir. Mais à vingt-sept ans, sa vie était sens dessus dessous, l’arbre de ses rêves gisait déraciné, les mille lampes avaient été soufflées ; un voile fantomatique était descendu sur les célébrations et d’épais nuages masquaient le clair de lune. C’était un vent de destruction qui avait emporté Nila jusqu’à ce foyer rutilant, pourvu de tout ce dont elle pourrait jamais avoir besoin.

« Il n’y a pas de domestique ? » demanda-t-elle.

Kishan et Sunil avaient déjà débouché les bouteilles. Chaitali se glissa à leurs côtés et s’exclama :

« Pardon, mais la femme de Kishan se demande où sont les domestiques ! »

Sunil s’esclaffa et un sourire apparut sur les lèvres moustachues de Kishan.

Ils lui expliquèrent que dans ce pays il n’y avait pas de domestiques pour se charger des corvées ; les gens n’étaient pas assez pauvres. Si elle faisait venir quelqu’un pour nettoyer l’appartement, cela lui coûterait au moins cinquante francs de l’heure.

Nila compta sur ses doigts et leva ses sourcils : « Trois cents roupies ? À Calcutta les gens qui travaillent à la maison nuit et jour n’ont pas un tel salaire. »

Sunil et Kishan lui rappelèrent qu’ils étaient à Paris, et non à Calcutta.

« Donc je vais devoir tout faire toute seule ? » Nila s’assit sur le rebord du canapé.

« Cela te fait peur ? » releva Kishan en servant un verre à Chaitali.

Nila jeta un regard à la pièce, et répondit :

« Non, pas vraiment. La maison semble bien organisée.

– Il n’y a pas grand-chose à faire, si ce n’est la garder dans cet état », dit Kishan en riant.

Nila engloutit deux tranches de pain et deux verres d’eau pour apaiser sa faim puis se précipita dans la salle de bain pour prendre une douche chaude. Le sindoor sur son front et les cercles noirs autour des yeux disparurent sous le jet d’eau. Propre et fraîche, les cheveux enroulés dans une serviette, elle se tint près de la fenêtre, pour absorber le ciel et le paradis en dessous. Kishan la réprimanda : « Mais que fais-tu ? Tu es une jeune épouse, tu ne peux pas t’habiller comme ça. Mets un sari et des bijoux ; des gens vont passer dans la soirée pour te voir. »

Nila retira son jean et drapa son corps dans un sari de soie. Elle enfila des bracelets d’or sur ses poignets, un collier d’or autour de son cou, et accrocha de lourdes boucles d’or à ses oreilles. Elle poudra son visage, dessina une ligne de khôl le long de ses yeux, un bindi de sindoor sur son front, puis une ligne au milieu de sa tête, sur la raie de ses cheveux ; elle acheva sa préparation par une touche de rouge à lèvres sombre, et s’observa dans le miroir. Ce sindoor aurait dû être pour Sushanta. Un sourire amer passa sur ses lèvres – où était Sushanta, maintenant ! Il profitait sans doute de la vie. Pendant une année entière il s’était affiché aux côtés de Nila, avec une telle constance que tous les avaient crus promis l’un à l’autre. Mais il l’avait finalement abandonnée, parce qu’ils n’étaient pas de la même caste. Sushanta était un brahmane de haute caste : il pouvait faire l’amour à Nilanjana Mandal d’une caste répertoriée, mais le mariage, jamais ! Peut-être était-ce à sa famille et non à lui que cela posait problème. Il n’en demeurait pas moins qu’il avait bien facilement renoncé à elle, et s’était satisfait de celle sélectionnée pour lui par ses parents. L’urgence de quitter Calcutta s’était alors rapidement imposée à Nila. Chaque jour les griffes acérées du souvenir la réduisaient en lambeaux. À la place elle avait épousé Kishan, mais était-ce pour survivre, se demandait-elle, n’était-ce pas en soi une autre forme de mort ? Peut-être l’avait-elle fait parce qu’une femme devait se marier : elle se serait sinon exposée aux regards obliques du voisinage. Peut-être encore avait-elle voulu se défendre des rumeurs désobligeantes, et prouver à tous qu’elle n’était ni sourde ni boiteuse, et qu’elle pouvait toujours dégoter un bon parti ?

Dans la soirée, sept invités passèrent à l’appartement. Parmi eux, six étaient des Indiens non-Bengalais et une était Française : Odile, la femme de Tariq Ismail. Deux autres convives étaient accompagnés de leur femme : Babu Gogini et Rajesh Sharma. Sanal Edamaruku était célibataire. Nila accepta leurs présents : le bouquet bigarré de Minakshi, le sari de Sahana Gogini et l’unique rose rouge d’Odile, accompagnée de deux baisers retentissants sur ses joues. Tous prirent des chaises et s’installèrent. Nila était la seule nouvelle venue dans cette maison ; elle était l’étrangère.

Tout en secouant la bouteille de Moët et Chandon, Kishan déclara :

« Je n’ai que cette femme-ci, donc je pense qu’aujourd’hui je peux me noyer dans le champagne ! »

De son pouce il appuya légèrement sur le bouchon de la bouteille, et ce dernier s’envola dans un bruit assourdissant. Nila se retrouva dégoulinante de champagne, et le reste fut versé dans les verres.

Babu Gogini leva le sien et dit : « Bienvenue en France. » Le reste de la compagnie l’imita, et trinqua en répétant la même chose, « Bienvenue ». Pendant un moment il y eut de grandes exclamations au sujet de Nila, « Oh, mais quels beaux yeux, si expressifs ». Sahana se pencha sur la gauche, examina Nila et pressa la jambe de Babu :

« Tu ne trouves pas qu’elle a un faux air de l’actrice Rekha ? »

Nila se raidit sous les regards perçants des Gogini. Babu se pencha sur la droite, et murmura :

« Non, pas de Rekha ; je dirais plutôt de Meenakshi Seshadri.

– Non ! » Sanal sauta sur ses pieds, enjamba trois ou quatre personnes et s’accroupit en face de Nila : « Non, elle ne ressemble ni à Rekha ni à Meenakshi. Notre bhabhi ressemble… » il afficha la plus grave expression qu’il pût, et annonça : « exactement à Nilanjana Mandal. »

Tout le monde rit.

Sanal était un physicien. Cela faisait vingt ans qu’il vivait en France, et il n’était pas marié. Il avait acheté une maison à Noisy, où il vivait seul. Il était grand, environ 1 mètre 80, avec un corps musclé et de longs cheveux qui tombaient sur ses épaules. Lorsque Sanal dodelinait de la tête en parlant, ses cheveux se balançaient d’avant en arrière. Nila observa Sanal, puis Kishan. Elle attribua 17 sur 20 à Sanal, et 3 à Kishan. Nila songea qu’elle aurait facilement pu épouser Sanal. Le destin décrète des choses étranges, pour chacun et chacune d’entre nous. Si tant est qu’il décrète vraiment quoi que ce soit ? Si seulement Sunil avait envoyé Sanal Edamaraku à Calcutta pour se marier, l’histoire de Nila aurait été différente. Mais la vie en avait voulu autrement.

Nila porta son attention sur le quatrième convive, et demanda à voix basse à Chaitali : « Cet homme, le mari de la Française, que fait-il ?

– Il écrit. Il vivait à Londres, mais maintenant qu’il est marié à la Française il reste ici. Il a écrit un bon livre ! Je ne me souviens plus du titre… » Chaitali frotta son majeur sur son pouce en essayant de retrouver la mémoire. « Il s’appelle… Sunil, comment s’appelle le livre de Tariq, déjà ? »

Sunil répondit sans hésitation :

« Pourquoi je ne suis pas musulman.

– C’est ça, Pourquoi je ne suis pas musulman.

– Comme le livre de Bertrand Russell, Pourquoi je ne suis pas chrétien, fit remarquer Nila. Dites-moi, est-ce que quelqu’un a déjà écrit Pourquoi je ne suis pas hindou ? »

Chaitali haussa les épaules et secoua lentement la tête : pas à sa connaissance.

Sunil était occupé à vanter les mérites du whisky. Il s’interrompit une seconde pour lancer :

« Oui. C’est par M. Sunil Chakravarty. »

Ah, ah.

« Kishan, mais qu’est-ce que c’est tout ça ? Va chercher le malt, vite. »

Kishan revint avec une bouteille de Glenfiddich dans une main et une bouteille de Laphroaig dans l’autre, sous les vivats de la foule.

« On finira avec du Springbank. »

Sanal siffla entre ses dents.

La conversation circulait entre l’anglais, le français et l’hindi. Peu à peu les voix s’élevèrent, l’une après l’autre. Nila demeurait dans un coin du canapé, près de Chaitali – Nila, la jeune mariée, la poupée, la visiteuse. Les uns après les autres, les convives passaient dans la cuisine pour se servir en jus de fruit, eau, tout ce dont on avait envie. Nila et Sahana buvaient du jus d’orange. Certains mélangèrent leur whisky avec de l’eau, d’autres y mirent des glaçons. Tariq buvait le sien sec. Au moins par deux fois il fit remarquer :

« Le goût de whisky est gâché si on le mélange avec de l’eau. C’est le problème avec les Indiens : ils ne savent pas boire, mais pourtant ils se sentent obligés de le faire.

– On ne boit pas vraiment pour le plaisir de boire en soi, répliqua Rajesh. On boit pour être saoul, quel qu’en soit le moyen.

– Je suis bien d’accord avec toi, mon ami », s’esclaffa Babu Gogini.

Sahana lui donna un petit coup de coude et demanda :

« Pourquoi ris-tu comme le diable ? Tu es déjà saoul ?

– Pourquoi dis-tu “comme le diable” ? Tu as déjà vu le diable rire ? releva Sanal.

– Oui, en effet. J’ai vu rire la Joconde. »

La pièce s’emplit de rires. Nila se demanda si Sahana pensait que ce célèbre sourire était réellement diabolique ou si elle avait juste voulu faire un bon mot. Elle ne put le vérifier, car Sanal avait de nouveau surgi à ses côtés.

Il versa un peu de vodka dans son verre de jus d’orange, remua le mélange, et lui ordonna : « Maintenant bois ce tournevis1 comme une bonne fille, jeune mariée. D’ici demain il aura resserré toutes les vis un peu lâches dans ta tête. »

Il y eut une nouvelle salve de rires. Quand Kishan riait, il découvrait ses dents en forme de pelles. Babu Gogini avait un sourire étincelant : deux de ses dents de devant étaient en or. Tariq Ismail riait la bouche fermée, et son corps était secoué de spasmes. Chaitali couvrait sa bouche de sa main gauche, et Sanal riait bruyamment, ahah, ohoh. Le rire d’Odile ne montrait que ses gencives supérieures roses, ni dents ni son. La moustache et la barbe de Rajesh couvraient tout son visage et quand il riait, son pelage s’agitait juste un peu et les dents restaient cachées dans les poils. Sunil prenait quant à lui de grandes inspirations – l’air entrait et ne ressortait pas.

Au milieu de tous ces éclats de rire, Babu Gogini eut soudain l’irrésistible envie de demander à l’assemblée : pourquoi les Français ont-ils des bouches si grandes et des mains si petites ?

Personne ne sut répondre.

Il énonça alors solennellement :

« Parce que les Françaises ont des seins minuscules et d’énormes mamelons. »

Sa blague ne fit rire personne, à part Odile et Sanal.

Minakshi se détourna et Sahana se leva.

Une question en amène une autre.

« Savez-vous quel est le genre de la loi ? » lança Sanal.

Silence. « Féminin », dit-il. Puis il s’assit sans rien ajouter, attendant qu’une personne ait l’obligeance de lui demander une explication. Odile se sacrifia.

« La loi est un mot féminin, parce qu’elle a des trous. »

À ces mots, Chaitali proposa subitement une tournée de jus d’orange. On tenta désespérément de changer de sujet.

Kishan sourit et annonça à son épouse :

« Aujourd’hui tu es en congé, mais à partir de demain il faudra te mettre aux tâches ménagères, d’accord ? »

Nila ne fut pas le moins du monde embarrassée par cette remarque.

« Ce n’est pas uniquement sa maison, intervint cependant Chaitali. C’est à vous deux de vous en occuper. »

Kishan finit son verre d’un trait, avant de rétorquer :

« Je ne suis vraiment pas doué pour ça.

– Et moi je dois l’être ? demanda Nila.

– Bien sûr. Tu es une femme. »

Tout le monde éclata de rire – voilà pour la fille instruite.

Kishan la considéra les yeux mi-clos, et lui dit :

« Viens plus près. Tu es ma femme, et tu es assise si loin de moi. »

Nila fut quasiment poussée vers lui.

Il fit tinter son verre, et attira tous les regards sur elle en proclamant :

« Mesdames et messieurs, mon épouse est une vraie beauté, n’est-ce pas ?

– Tout à fait, c’est vrai, s’accordèrent les voix.

– Après tout, c’est ma femme », ajouta-t-il en tapotant Nila dans le dos.

« Kishan avait vraiment besoin d’une femme comme elle, renchérit Tariq.

– Pourquoi ça ?

– Si belle, si charmante – si Indienne. Les étrangères ne valent rien ! Elles sont bonnes pour s’amuser un peu au lit, mais pas pour le mariage. Pour le mariage, il faut que ce soit une Indienne », expliqua Tariq en hindi. À ces mots, Chaitali s’écria :

« Quelqu’un pourrait traduire à Odile ce que vient de dire Tariq ? »

Odile était plongée dans une conversation à voix basse avec Babu et Sahana. Entendant son nom, elle leva la tête et demanda :

« Quelqu’un a dit quelque chose d’odieux sur moi ?

– Non, non, pas odieux du tout, répondit Sanal. Ce qu’il a dit est vrai, mais tout est inventé. »

Tariq compléta en riant, « J’ai vu beaucoup de femmes, mais aucune aussi belle que la mienne. »

Le sourire rose d’Odile s’attarda longtemps sur son visage.

Au fil de la soirée, sans que personne ne s’en aperçoive, l’assemblée se divisa en petits groupes. Rajesh et Tariq composaient l’un d’entre eux.

« L’économie de l’Inde va connaître un changement radical dans les dix prochaines années.

– Absurde ! C’est un pays pauvre, et pauvre il restera ; il est rongé par la corruption.

– Toute la Silicon Valley est entre les mains d’Indiens, et même l’Europe s’efforce d’attirer nos informaticiens.

– Seule une poignée de gens s’enrichit. Les autres continuent de mourir de faim.

– Je n’ai jamais vu un homme mourir de faim en Inde. C’est de la propagande occidentale.

– La démographie est en train de tuer ce pays.

– Mais pourquoi dire une chose pareille ! La ressource humaine est une grande force, si elle est bien utilisée. À une époque, les usines européennes ont failli fermer, il leur a fallu se rabattre sur de la main-d’œuvre étrangère. »

Plus loin, Kishan et Babu Gogini avaient l’écume aux lèvres :

« Le parti du Congrès est foutu. Il ne sera jamais en mesure de revenir au pouvoir, pas avant une centaine d’années au moins.

– Mais on ne peut pas non plus faire confiance au BJP. Vajpayee est notre seul espoir.

– Il n’y a plus de différence entre la gauche et la droite. Tu savais que Jacques Chirac avait reçu un énorme pot-devin pour son parti ?

– Parce que tu crois que le parti de Jospin ne compte pas de voleurs ?

– À la vitesse à laquelle la popularité de José Bové augmente, il gagnera sans aucun doute s’il se présente aux prochaines élections.

– N’importe quoi, ce sont juste des rumeurs. McDonald n’est pas forcément un problème pour les affaires. Qu’ils vendent leur nourriture à ces prix si bas, l’idée même de la concurrence sera pour eux un coup fatal. »

Dans un autre coin se trouvaient Sanal et Sunil, en plein débat sur le cricket.

Assises au bout du canapé, Minakshi et Odile partageaient des anecdotes sur leurs enfants.

Sahana se joignit à Nila et Chaitali.

On parla du foyer – d’un nouveau foyer ; des courses : où acheter des poissons d’eau douce, où trouver les cinq épices utilisées dans la cuisine bengalie. Puis on compara les recettes.

Dans le groupe de Kishan, la politique fut écartée au profit du commerce.

Salmonelle dans les poulets, maladie de la vache folle !

Propagande, rien de plus !

Les poissons et la viande devaient être importées en grande quantité, et le mouton était devenu très cher.

« Merde, quel intérêt d’avoir un restaurant dans ce pays ! C’est en Angleterre qu’il faut aller. Des hordes de migrants vont en Italie. Où est ma main-d’œuvre ? » se plaignait Kishan. Puis posant son regard sur Nila, il ajouta en faisant un clin d’œil :

« J’imagine qu’il ne me reste plus qu’à faire travailler ma femme, elle cuisinera et je ferai le service. Tu cuisines bien ? » Il lui donna un petit coup de coude sur le côté, d’un air malicieux.

Nila se faufila hors de son groupe et répondit laconiquement :

« Je ne sais pas cuisiner. »

Kishan partit d’un grand rire.

« Quoi ? Comment peux-tu être une femme et ne pas savoir cuisiner ? Passe dans mon restaurant : ces garçons qui n’ont jamais jeté le moindre coup d’œil dans leurs cuisines se débrouillent comme des chefs. Tu t’en sortiras très bien. »

Sunil interrompit sa diatribe sportive pour protester : « Eh, attends un peu avant de bombarder ta jeune épouse de questions de cuisine. Laisse passer quelques jours. »

Nila se retourna vers Chaitali et pressa sa main.

« Assez de ce bavardage insignifiant. Pourquoi est-ce que tu ne nous chanterais pas quelque chose ?

– Moi, chanter ? Certainement pas. Je me réserve pour les Bengalais. Les Non-Bengalais n’y connaissent rien ! Une vraie bande de philistins », se récria-t-elle dans sa langue natale.

À huit heures, un homme en costume noir et cravate passa déposer plusieurs paquets de nourriture. Ils venaient du restaurant de Kishan : pains frits et curry de légumes. Kishanlal était végétarien. La viande et le poisson étaient proscrits dans sa maison.

Mojammel, l’homme au costume, posa les plats sur la table et vint voir la femme de Kishan. Il affichait un large sourire, et ses yeux étaient si sombres qu’ils semblaient soulignés de khôl.

« Didi, je travaille dans le restaurant de Kishanbabu. Je suis du Bangladesh.

– Tu es Bangladais ! » Les yeux de Nila s’emplirent de joie.

Chaitali mit le couvert. Certains s’assirent sur le canapé et d’autres s’installèrent à la table.

Tandis qu’ils mangeaient, Sunil dit à Nila :

« Dès que tu as envie d’un curry au poisson, viens chez nous. Chaitali est une très bonne cuisinière.

– J’aurais envie de venir dès maintenant ! répondit Nila. Je peux me contenter de pain et de légumes un jour, mais pas deux. »

Mojammel sourit, et l’informa :

« Ne t’inquiète pas didi, il suffit de passer au Taj Mahal. Notre chef cuisine la viande et le poisson convenablement. »

Les discussions se poursuivirent bien après le dîner. Kishan déboucha de nouvelles bouteilles. Les Tariq partirent tôt, parce qu’ils avaient laissé leur fils schizophrène seul à la maison. Puis ce fut le tour de Rajesh et de son épouse. Sunil et Chaitali avaient déposé leur fille, Tumpa, chez un ami de Saint-Denis, et n’étaient donc pas pressé-es. Une fois la dernière bouteille vidée, Sanal se leva pour partir. Il dit d’une voix forte pendant qu’il revêtait son manteau :

« Nila-bhabhi, la coutume voudrait que je t’embrasse sur les deux joues en partant. Mais je m’abstiendrai. Aujourd’hui l’honneur appartient à Kishan, et je le laisse le faire pour moi, n’est-ce pas Kishan ? »

Kishan était affalé sur le canapé et son ventre ressortait de sa chemise ; plus de gras que d’estomac. Il rit grossièrement. Ses dents en forme de pelle surgirent et sa bedaine déborda de plus belle.

Une fois Sanal parti, Sunil et Chaitali se disposèrent eux aussi à se retirer. Nila agrippa fermement la main de Chaitali.

« Mais comment, vous partez tous ! La maison va être tellement vide. Pourquoi ne passez-vous pas la nuit ici ? »

Sunil inspira et se mit à rire, « Elle est folle. »

Chaitali retira sa main de l’emprise de Nila et revêtit son manteau.

Sitôt que la porte se fut refermée sur eux, un étrange silence tomba sur l’appartement. L’homme dans la maison était la personne la plus proche d’elle, son mari, Nila le savait. Pourtant elle se sentit seule.

Elle partit se coucher dans sa parure complète de sari et de bijoux, et se mit au lit dans une position fœtale. Kishan rompit sa position, l’allongea bien droite, défit les boutons de son chemisier et décrocha son soutien-gorge – ses seins jaillirent. Kishan les pétrit de ses doigts durs comme s’il écrasait une purée de pommes de terre, les rendant bientôt sans vie. Hormis ses halètements, la pièce était silencieuse. Nila gisait inerte sous son corps velu. « Est-ce ça le plaisir ? » s’interrogea-t-elle.

La réponse vint de l’intérieur, « Non. »

1. Nom du cocktail vodka orange en anglais. (NdlT)

La vie à la maison

« Debout, réveille-toi, il est déjà tard. »

Nila n’avait pas fermé l’œil de la nuit, le sommeil ne l’avait emportée qu’à l’aube. En se réveillant, elle fut d’abord inquiète : où était-elle ? Ce n’était pas son lit. Son regard tomba sur Kishan, et comme elle enregistrait dans son esprit son épaisse moustache noire, ses yeux globuleux, son visage grêlé, elle réalisa qu’elle se trouvait dans la maison de son mari, rue du Faubourg-Saint-Denis au sixième étage à Paris, étendue sur des draps blancs comme neige. Kishan noua une serviette autour de sa taille, et lui jeta en se dirigeant vers la salle de bain : « Non mais regarde toute cette vaisselle sale, elle est encore là depuis hier soir. »

Nila l’avait bien remarquée en allant se coucher. À Calcutta, elle ne lui aurait même pas accordé un regard. Des gens étaient là pour la débarrasser, la laver, l’essuyer et la ranger. Kishan lui rappela que les luxes de Calcutta n’étaient pas disponibles à Paris, où l’on devait même nettoyer sa salle de bain soi-même. À Calcutta, Nila serait restée au lit un peu plus longtemps. Chitra lui aurait amené un thé et le journal, et seulement après avoir bu l’un et lu l’autre se serait-elle levée. Et encore, seulement pour siroter une autre tasse de thé. Mais nulle trace de Chitra dans cette maison. À elle de se lever et de se charger de la vaisselle sale.

Elle se drapa dans un sari de coton et partit dans la cuisine. Malgré une fouille minutieuse, le thé demeura introuvable. Elle se planta donc devant l’entrée de la salle de bain, et demanda à Kishan : « Où ranges-tu le thé ? »

Il était déjà sorti de la douche et se rasait devant le miroir. Sous le coup de la surprise il se retourna vers elle et s’exclama :

« Mais qui va boire du thé ? Je n’en bois pas.

– Quoi ? Tu ne bois pas de thé ? »

Les yeux de Nila se teintèrent de scepticisme. Elle n’avait jamais rencontré une seule personne en Inde qui ne buvait pas de thé.

« Non. » Kishan se détourna et reprit là où il s’était interrompu.

« Il me faut absolument du thé, j’ai besoin d’au moins deux tasses le matin », fit Nila, toujours à la porte, en frottant ses yeux pleins de sommeil.

« Tu es accro ?

– Pas vraiment accro, on pourrait plutôt parler d’habitude.

– Alors ça, ça pose problème.

– Problème ?

– Deux types d’habitudes sous un même toit, c’est tout à fait problématique. »

Alors qu’elle s’éloignait, elle entendit Kishan ajouter :

« Je suis en retard. »

Elle mit la table et y disposa le pain, le beurre, la confiture et le jus d’orange. D’aussi loin qu’elle s’en souvînt, Nila n’avait jamais entendu Anirban rappeler à Molina qu’il était en retard. Molina sortait du lit à l’aube en direction de la cuisine. Elle préparait des chapattis tout chauds, ou des dalpuris frits, ou tout ce dont Anirban pouvait avoir envie. Molina n’aurait jamais pu être prise en défaut dans l’art des tâches ménagères. Nila était sa fille, et les gens disaient d’elle qu’elle était aussi douce, polie et gentille que sa mère. Elle se devait donc d’être à la hauteur.

La jeune mariée débarrassa rapidement les plats de la veille.

Kishan ressortit vêtu d’un costume, examina la table, et déclara :

« Bien, tu es une bonne épouse.

– Pourquoi me dis-tu ça ? Juste parce que j’ai mis la table et que j’ai apporté la nourriture ?

– Non, ce n’est pas que pour ça… » Kishan plissa les yeux et se mit à rire.

Anirban n’avait jamais adressé un tel rire à Molina. Au lieu de cela, il avait pour habitude de se plaindre des légumes (pas assez cuits), du jaune d’œuf (percé), ou du pain (trop grillé). Nila remercia sa bonne étoile que Kishan ne fût pas mécontent – il avait au contraire l’air tout à fait satisfait, pour si peu.

« Quand rentres-tu ? lui demanda-t-elle.

– Je ne suis pas sûr. »

Il n’avait pas un travail qui lui aurait permis de répondre : « Je quitte le bureau à cinq heures et rentrerai directement à la maison ; avec le trafic le trajet devrait me prendre trente-cinq minutes, et trouver une place six de plus ; deux minutes pour arriver, donc je serai de retour à cinq heures quarante-trois. » Kishan gérait deux restaurants. L’un, situé à Montparnasse, s’appelait le Taj Mahal, et l’autre le Lal Killa, dans le quinzième arrondissement. Ce dernier ne marchait pas très bien. Selon Kishan, un changement de nom serait susceptible d’aider.

« Essaie d’y penser », lui dit-il.

Nila s’assit en face de lui, s’appuya sur ses coudes, et lui demanda :

« À quoi vais-je bien pouvoir occuper ma journée ?

– À penser à moi.

– Et ?

– Et quoi ? Ce ne sera pas assez pour la journée ?

– Si ça ne l’était pas ? fit-elle d’un air distant.

– C’est vrai. »

Il lui promit qu’il la ferait sortir très bientôt, pour acheter des chaussures et des vêtements chauds. Mais sans spécifier quand ce « bientôt » serait.

Le regard de Nila glissa de Kishan à la fenêtre – au paradis extérieur.

« Qu’est-ce que c’est ? C’est un palais ? » Elle pointa du doigt un bâtiment impressionnant, orné de statues de pierre.

« C’est une gare, la Gare du Nord.

– Vraiment ? Une gare, aussi jolie ? » Nila courut à la fenêtre.

« Quand vas-tu me faire visiter la ville ? demanda-t-elle d’une voix enjouée, presque enfantine.

– Tu l’as déjà un peu vue hier. Pourquoi es-tu aussi excitée ? Tu viens juste d’arriver, et tu as ta vie entière pour la visiter. »

Sur ces dernières paroles, Kishan s’en fut.

Nila savait bien qu’elle avait tout le temps pour sortir et voir la ville de ses yeux. Mais elle sentait l’impatience danser sur toutes ses terminaisons nerveuses. Exactement ce qu’elle avait ressenti dans cette pièce aux murs d’acier. Elle attendait d’être libérée, bien qu’elle ne sût pas de quoi ni pour aller où. Dans cette pièce aussi, son cœur battait comme un oiseau en cage. Ces murs n’étaient pas moins contraignants que les autres.

Stoïque, Nila s’assit près de la fenêtre, et observa le flot des gens et des voitures en contrebas : les vies occupées, raffinées et fluides de ces personnes, face à sa solitude silencieuse. À cette heure de la journée, Calcutta est fracassée par de terribles bruits – une sirène, l’explosion d’un pneu de camion, les chariots, les colporteurs, les mendiants, les aboiements des chiens, les femmes en train de commérer autour du puits public, et tant d’autres de ces sons qui rendent la vie insupportable. La jeune femme avait l’impression d’avoir atterri quelque part en dehors de la planète, un endroit où il n’y avait ni saleté, ni rien de pénible, rien qui pique les yeux, rien d’incontrôlé, de grossier ni de laid.

Cette ville ne débordait pas, ne criait pas. Mais dans cette ville tout le monde allait quelque part, sauf elle. Personne ne l’attendait, nulle part. La tête ailleurs, Nila se mit à chanter, « Break free these doors and take me away ! » Le son de sa propre voix la surprit.

Peu à peu, la gare du Nord commença à prendre dans son esprit la forme du château du roi de France. À sa fenêtre, le prince regardait d’un air sombre le donjon du terrible géant. Il suffirait qu’il aperçoive dans la plus haute tour la princesse aux longues tresses brunes, prisonnière du monstre… il enfourcherait alors son destrier, pour venir la libérer. Il brandirait une baguette magique – un coup de cette baguette, et le pont-levis s’abaisserait. Il ravirait la princesse, et dans un grondement l’emporterait au galop jusqu’aux majestueuses portes du château, qu’ils franchiraient ensemble, main dans la main. Le regard de Nila tomba sur ses propres mains. Elle ne se souvenait pas que Kishan les eût jamais prises dans les siennes. Leurs mains s’étaient peut-être effleurées accidentellement. Mais elle ne pouvait se rappeler de lui en train de les regarder avec la plus petite appréciation ou désir. Quand, une fois la lumière éteinte, il entreprenait de se faire plaisir avec elle, elle ne sentait pas le corps de Kishan réclamer tout son corps à elle ; au mieux, seule une partie de son corps haletait pour une seule partie du sien. Les doigts délicats de Nila, ses jolis ongles, ses grands yeux sombres et sa masse de cheveux noirs gisaient dans l’obscurité sans le moindre contact, aussi rejetés qu’un intouchable.

Elle s’éloigna de la fenêtre et partit en quête de livres. Elle fouilla l’appartement de fond en comble, mais les seules choses imprimées qu’elle put trouver furent cinq annuaires massifs, un dictionnaire anglais-français, trois livres de cuisine en hindi, sept journaux Le Monde datés de l’an passé, quatre Herald Tribune et trois magazines pornographiques. Elle finit par renoncer, et reporta son intérêt sur la musique. Elle dénicha quelques bandes originales de films hindi et anglais, quelques disques de Bhangra et un d’Édith Piaf. Pas le moindre disque de Rabindra Sangit ni même un classique hindoustani. La jeune femme opta pour l’Édith Piaf, et constata que le moineau français pépiait sans cesse la même chanson. En terre inconnue, un chant inconnu peut avoir pour effet de renforcer la sensation de solitude… Elle éteignit le disque et déambula d’une pièce à l’autre, accompagnée du seul bruit de ses pas. Finalement, Nila, qui ne comprenait pas un mot de français, alluma la télévision et se concentra sur les conversations et les bouffonneries des blancs. Elle ne fut interrompue qu’en début de soirée, par la sonnerie du téléphone. C’était Kishan : « Salut, ma femme, tu as cuisiné aujourd’hui ?

– Ta femme n’a rien cuisiné.

– Qu’allons-nous manger alors ? Tu veux affamer ton mari ? »

Elle ne put décider quoi répondre. Elle n’avait pas l’intention de devenir veuve si rapidement.

Le ton de Kishan devint grave. « Il y a quelque chose que j’ai totalement oublié de faire, tu sais. J’aurais dû te laisser la clé de la porte, au cas où il y aurait eu un incendie, ou quelque chose…

– Pourquoi y aurait-il eu un incendie ?

– Un accident… ça arrive, non ? Mieux vaut être préparés.

– C’est vrai. » Nila se demanda comment elle réagirait s’il y avait un feu, comment elle l’éteindrait, mais elle avait beau chercher, elle était incapable de voir le lien entre un incendie et la clé de la porte.

« Que se passe-t-il en cas d’incendie ? voulut-elle savoir.

– Si tu avais eu une clé, tu aurais pu sortir de l’appartement », répondit son mari aussi simplement que si elle lui avait demandé quoi faire si elle avait soif.

« Oh. » Nila comprit ; si la maison était en feu, elle était libre de sortir pour sauver sa peau. Mais sans feu, la question ne se posait pas.

Vraiment ?

Elle se rendit à la cuisine, et tandis qu’elle lavait la vaisselle puis commençait à préparer le repas, la pensée tourna dans son esprit : et si la question se posait ?

Au bout du compte, le riz de Nila fut trop cuit, les légumes pas assez, et le daal trop salé.

Kishan ne fut de retour qu’à la nuit tombée, et à peine arrivé il écrasa son corps lourd sur le canapé.

« Mets quelque chose de plus confortable et fais un brin de toilette, tu as eu une longue journée de travail », lui dit Nila. Ces paroles à peine prononcées, elle réalisa qu’elles étaient empreintes de préoccupation sororale.

Kishan se mit à rire. « Tu te crois encore dans la crasse de Calcutta, pour me demander de me laver le visage et les mains dès que je rentre du travail ?

– Enlève au moins ces grosses chaussures que tu as portées toute la journée. » Cette fois, à peine eut-elle terminé sa phrase que Nila se souvint du ton que prenait Molina lorsqu’elle demandait à son fils Nikhil de retirer ses chaussures.

« Tu n’as qu’à le faire pour moi », fit son époux en étendant les jambes.

Nila s’assit à ses pieds, dénoua les lacets de ses doigts fins, et lui ôta ses chaussettes.

Elle était désormais la domestique de la maison – elle revit Chitra, qui devait déchausser tout le monde.

« Il y a un panier à linge sale dans la salle de bain. Mets-les y et fais une machine demain. »

Nila s’exécuta, et se dit en chemin que la nuit venue, il lui faudrait être la putain parfaite et se vendre comme ces femmes qui vendent leur corps pour quelque argent. Y avait-il une réelle différence entre un client prostitueur et un mari ? Elle n’en voyait qu’une seule : le client ne pouvait partir qu’après avoir payé la prostituée, tandis que le mari s’en sortait généralement sans jamais verser son dû à sa femme. Elle eut l’impression que la prostituée était plus libre que la femme mariée sans amour, à plus d’un titre.

Mère, sœur et prostituée – étaient-ce là trois rôles que les femmes se devaient de jouer jusqu’à la lie, ou bien y étaient-elles limitées de par leur nature ?

« Tu aimes ta vie ici à Paris ? » l’interrogea Kishan.

Nila jeta un regard pensif par la fenêtre, avant de répondre :

« C’est la première fois que je quitte mon pays. Bien qu’il n’y ait pas eu d’océan à franchir, j’ai l’impression d’avoir traversé les sept mers pour venir jusqu’ici. C’est un tout nouveau monde, totalement étrange. »

Kisha hocha la tête. « Laisse passer quelques années, et tu verras que c’est l’Inde qui finira par te paraître étrange. C’est la vie, Nila : une habitude, et rien d’autre. Une fois que tu te seras habituée à la vie ici, tu auras du mal à te réadapter à l’Inde, même si c’est là que tu es née et que tu as grandi. » Puis il changea de sujet et demanda :

« Alors, qu’as-tu fait de ta journée ?

– Je me suis sentie très seule. Si au moins j’avais leurs numéros j’aurais pu parler avec eux…

– Qui ça “eux” ?

– Ceux qui étaient ici hier soir…

– À quoi bon les appeler sans raison ? La soirée d’hier soir s’est terminée quand ils sont partis. Il vaut mieux que tu appelles chez toi. »

Kishan appela Calcutta. Il était près de minuit là-bas, et l’on était sur le point de se coucher. Kishan informa tout le monde que Nila était bien arrivée, qu’elle allait bien, et qu’ils avaient organisé la veille une petite réception. Après avoir parlé à son père et à son frère, Nila entendit finalement la voix de sa mère flotter dans le combiné. « La maison est tellement vide, sans toi. Tu n’étais jamais partie, avant. » Molina pleurait.

« Arrête, la réprimanda Nila. Ne sois pas bête. Tu aurais préféré que je pourrisse dans cette maison à Ballygunge ?

– Dis-moi comment tu vas », lui demanda sa mère.

Nila prit un ton extatique : « Je vais très bien, vraiment. Tout est tellement beau ici. On a passé un très bon moment hier soir, il y avait beaucoup d’invité-es. Tout le monde était très sympathique. »

À l’autre bout, Molina continuait de sangloter.

Son chagrin finit par atteindre Nila. Cette histoire avec les mères était vraiment compliquée. Elles pleuraient si leur fille ne se mariait pas, et elles pleuraient aussi si elle se mariait.

Kishan se servit un verre de scotch et s’affala sur le canapé. Tout en sirotant son verre, il lui annonça que son restaurant le Lal Killa était en train de faire faillite. Le changement de nom était plus qu’urgent. Nila se demanda comment un simple changement de nom pouvait sauver un commerce, mais quand elle fit part de son étonnement, Kishan rétorqua en riant :

« Tu ne peux pas comprendre ces choses-là.

– Mais si tu m’expliquais, je suis sûre que je le pourrais », implora-t-elle.

Kishan n’était pas de cet avis. Autant qu’il le sût, les femmes n’avaient pas le sens des affaires.