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Suite au développement de la psychologie cognitive et à l’essor des neurosciences, les chercheurs s’intéressent aujourd’hui à la conscience. Mais qu’est-ce que la conscience et comment a-t-elle été étudiée ou perçue jusqu’à présent ?
Pour répondre à cette question, Marc Richelle parcourt dans cet ouvrage l’histoire de la psychologie et réhabilite au passage les contributions d’auteurs injustement oubliés. Plusieurs de ses confrères complètent cette synthèse : comment la conscience est-elle abordée par les neurosciences cognitives ? La conscience peut-elle être envisagée au même titre que n’importe quel comportement ? Quels liens peut-on faire entre conscience et perception du temps ? Entre la reconnaissance de sa propre image et la conscience de soi ? Comment se développe-t-elle chez l’enfant ? Est-il possible de comprendre la conscience sans l’émergence d’un langage partagé par une communauté ?
Aussi diversifiés que complémentaires, les textes de ces différents auteurs éclairent le lecteur sur la notion de conscience selon différentes perspectives.
À PROPOS DES AUTEURS
Cet ouvrage a été initié par
Marc Richelle, professeur émérite de l’Université de Liège en Psychologie expérimentale, Docteur honoris causa de plusieurs universités et lauréat du Prix Solvay. N’ayant pu aboutir de son vivant, ce projet a été relancé à titre posthume et coordonné par
Xavier Seron, avec l’aide d’
Axel Cleeremans. Afin de mieux rendre hommage à Marc Richelle, ils ont également fait appel aux expertises de
Serge Brédart,
Jean Paul Bronckart,
Ecaterina Bulea Bronckart,
Jan de Houwer,
Olivier Houdé et
John Wearden.
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Seitenzahl: 387
Veröffentlichungsjahr: 2022
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À la recherche de la conscience
Marc Richelle et Axel Cleeremans
À la recherche de la conscience
Cet ouvrage a été initié par Marc Richelle, qui désirait y associer Axel Cleeremans. Ce projet n’a finalement pas pu aboutir ; à titre posthume, il a été relancé et coordonné principalement par Xavier Seron, avec l’aide d’Axel Cleeremans.
Serge Brédart – Professeur Ordinaire Université de Liège
Jean Paul Bronckart – Professeur honoraire Université de Genève (Suisse)
Ecaterina Bulea Bronckart – Professeure Université de Genève (Suisse)
Axel Cleeremans – Professeur Ordinaire Université de Bruxelles
Jan De Houwer – Professeur Ordinaire Université de Gand
Olivier Houdé – Professeur Émérite Université Paris Sorbonne (France)
†Marc Richelle – Professeur Ordinaire Université de Liège
Xavier Seron – Professeur Émérite Université de Louvain
John Waerden – Professeur Émérite Université de Keele (U.K.)
Ouvrage coordonné par Xavier Seron et Axel Cleeremans
Marc Richelle était occupé à écrire un livre sur le problème de la conscience en psychologie. Sa santé ne lui a pas permis de finaliser ce projet.
Le présent ouvrage s’inscrit dans le prolongement de cette intention. Il reprend en entrée deux textes de Marc Richelle consacrés au thème de la conscience : un texte publié il y a plusieurs années dans le Bulletin de l’Académie Royale de Belgique qui présente avec clarté quelques-unes des questions qui guident la recherche en psychologie autour du thème de la conscience et qui a gardé toute son actualité. Un second texte plus récent souligne combien le thème de la conscience se trouvait déjà au cours du siècle passé au centre des analyses de psychologues illustres parmi lesquels Marc Richelle avait sélectionné Skinner, Piaget, Vygotski et Zazzo. Dans ce second texte, Marc Richelle invite les chercheurs contemporains à ne pas négliger les intuitions de leurs aînés. Ces deux textes introductifs sont ensuite enrichis et prolongés par les apports de chercheurs et de professeurs qui ont eu le privilège d’être parmi ses élèves ou qui détiennent sur la question de la conscience en psychologie une expertise reconnue. L’ouvrage peut ainsi se lire comme un ensemble de regards croisés sur la question des états de conscience en psychologie.
Cet ouvrage se veut également un hommage au travail éditorial considérable accompli tout au long et au-delà de sa vie académique par Marc Richelle pour la maison d’édition Mardaga. La collection « Psychologie et Sciences Humaines » est née en 1963 d’une collaboration entre un éditeur bruxellois, Charles Dessart, et un jeune professeur de l’Université de Liège, Marc Richelle. Elle a pris ensuite une extension considérable lors de sa reprise par un éditeur liégeois, Pierre Mardaga, extension qui se poursuit aujourd’hui avec son nouveau directeur, Thibault Léonard. La lecture des titres publiés au cours de ces 60 années par l’éditeur belge donne une idée de l’étendue et de la diversité des centres d’intérêt de son créateur, elle souligne certaines de ses orientations intellectuelles et offre un regard sur l’évolution de la psychologie dans le monde francophone.
Lorsque Marc Richelle crée, au début des années 1950, la collection « Psychologie et Sciences Humaines », la psychologie dans le monde francophone est dominée par deux grandes écoles théoriques ; d’un côté, la psychanalyse qui connaît en France des développements considérables avec Jacques Lacan et ses émules, et d’un autre côté, la psychologie scientifique où Jean Piaget est la figure dominante ; celui-ci a, durant un demi-siècle, dirigé à Genève d’importants programmes de recherche centrés sur l’analyse des processus et des structures du développement cognitif, ainsi que sur les rapports entre phylogenèse et ontogenèse des structures de la connaissance.
Ainsi, à l’époque de la création de la collection de psychologie chez Mardaga, la psychologie académique francophone se développait assez largement à l’écart des travaux et des courants scientifiques anglo-saxons. Dans les universités françaises, on lisait assez peu les auteurs étrangers, et lorsqu’ils étaient évoqués, ils étaient le plus souvent considérés comme réductionnistes. La priorité accordée aux réalités directement observables par les behavioristes américains, les théories des réflexes conditionnés de Pavlov et les lois du conditionnement opérant étaient contestées par les psychologues francophones qui affirmaient que la vie psychique ne peut se trouver réduite à la description de relations plus ou moins triviales entre des stimuli et des réponses. Dans ce climat que nous décrivons ici de manière forcément schématique, deux auteurs ont cependant tenté d’ouvrir un peu les perspectives : en France, Jean-François Le Ny a introduit l’œuvre et les théories de Pavlov, tandis qu’en Belgique, Marc Richelle, de retour d’une année sabbatique passée à Harvard, s’est fait le promoteur et le défenseur des théories du conditionnement opérant et plus largement du behaviorisme américain et de son représentant le plus prestigieux, Burrhus Frédéric Skinner.
Cette opération de sensibilisation du monde francophone à l’œuvre de Skinner et aux théories du conditionnement, Marc Richelle va la déployer de différentes façons : comme éditeur, il traduira en français quelques-uns des textes majeurs du psychologue américain et il publiera lui-même plusieurs ouvrages1 visant à une meilleure compréhension du behaviorisme ; comme expérimentaliste, il crée très tôt à Liège le premier laboratoire de psychologie expérimentale équipé des dispositifs permettant l’étude de l’apprentissage chez l’animal par conditionnement opérant ; enfin, comme enseignant universitaire, il participe activement à la vie intellectuelle de la psychologie scientifique belge et française. Équipée de ces différents outils de communication et d’influence (une maison d’édition, un laboratoire de psychologie expérimentale et une présence active au sein du monde scientifique francophone), la démarche s’avère payante. L’œuvre de Skinner est diffusée et présentéeau monde francophone et ultérieurement à différents pays européens du sud (l’Espagne en particulier) et Richelle devient en quelque sorte le héraut du behaviorisme.
On aurait cependant tort de résumer la carrière et l’influence de Marc Richelle à la présentation et à la défense du behaviorisme américain. Marc Richelle avait une vision et une connaissance de la psychologie bien plus étendue et à divers égards dépourvue de toute allégeance dogmatique. C’est son ouverture d’esprit et son goût pour le débat théorique qui ont sans doute le plus profondément influencé ceux qui ont vécu leurs années de formation dans le laboratoire de psychologie expérimentale et qui ont maintenu par la suite des contacts intellectuels plus ou moins étroits avec lui.
Cette ouverture d’esprit s’est d’abord manifestée dans la diversité et la créativité de ses enseignements. À Liège, outre ses cours de psychologie expérimentale et de psychologie du langage, il a créé, dès 1967, un cours centré sur l’œuvre d’un psychologue alors quasi inconnu, Lev Vygotski, enseignement qui fut le premier à être intégralement consacré à cet auteur en Europe, et sans doute aussi dans le monde anglo-saxon. De ses multiples enseignements donnés dans d’autres universités, il faut relever le cours de psychologie appliquée qu’il a assuré à Genève pendant de nombreuses années, après le décès du créateur de ce cours, André Rey, qui avait été son maître-formateur initial2.
Mais pour la plupart de ses élèves, l’empreinte majeure de Marc Richelle est celle de l’« invention » et de la gestion du laboratoire de psychologie expérimentale sis à Liège au 32 boulevard de la Constitution. Dans l’arrière-fond d’un vieux bâtiment universitaire que lui a prêté un professeur de médecine, Marc Richelle va disposer de quelques locaux et d’une animalerie. Cette structure de départ constituera le noyau dur du labo. C’est dans ces quelques mètres carrés qu’ont été importées, adaptées et construites les premières cages de Skinner sur le continent européen, et c’est là que se déploieront les travaux pratiques et les premières expériences de conditionnement avec des chats, des rats, des pigeons, des chiens et même des hamsters, grâce à l’inventivité de l’un ou l’autre technicien, au travail d’étudiants enthousiastes et de chercheurs appliqués.
Dans ce laboratoire, on comparait les vertus et les limites de différents paradigmes d’apprentissage, on réalisait des expériences de psychopharmacologie, des recherches sur la psychologie du temps et sur les limites des conditionnements intéroceptifs. Mais, très tôt, le champ des recherches s’est élargi à l’humain avec les premiers travaux sur les thérapies comportementales, sur l’apprentissage sans erreurs chez les retardés mentaux et sur le langage.
À travers ce foisonnement de recherches sur des thématiques diverses, Marc Richelle s’amusait à interroger les limites et les vertus d’approches théoriques différentes ou à examiner quels bénéfices pouvaient résulter de l’introduction dans ces divers champs de recherche en psychologie d’une approche comportementale. C’est au cœur de ce laboratoire qu’il tenait un séminaire où ses élèves stagiaires et ses doctorants avaient l’occasion de s’exprimer librement, de découvrir différents courants de la psychologie et des domaines de recherches dont on ne parlait guère ailleurs à l’époque. Il prenait plaisir à confronter le behaviorisme skinnérien aux approches alternatives. Les vertus éducatives de ces mises en tension étaient évidentes, Marc Richelle nous invitait à réfléchir, à remettre en question nos a priori et à nous poser la question de la qualité des évidences empiriques présentées en soutien de toute proposition théorique. C’est grâce à l’ouverture d’esprit de Marc Richelle et à sa curiosité que s’est tenu, dans un laboratoire de psychologie animale, un des tout premiers séminaires en langue française sur la grammaire générative de Chomsky, donné par Nicolas Ruwet qui venait de défendre à Liège la thèse qu’il avait préparée au célèbre MIT3. C’est dans ce laboratoire que ses élèves ont pu découvrir les théories et les travaux d’Alexandre Romanovitch Luria sur le rôle régulateur du langage sur l’action ainsi que ceux de Lev Vygotski sur l’importance du langage intérieur. C’est toujours au Boulevard de la Constitution que nous avons découvert la controverse à propos du prétendu rôle des mères sur les difficultés de communication des enfants autistes. C’est dans ce laboratoire toujours que ses élèves ont découvert les approches éthologiques obligeant les behavioristes à examiner avec plus de précision les problèmes posés par la sélection des réponses selon l’espèce considérée. C’est dans ce laboratoire aussi que nous nous sommes familiarisés avec les travaux d’Eysenck et puis les premiers travaux sur les thérapies comportementales. C’est là aussi que la question de la succession des stades de développements piagétiens fut soumise à l’analyse comportementale et que l’on se familiarisa avec les travaux de neurophysiologistes français (Paillard, Jeannerod) et plus tard ceux de Sperry et Gazzaniga et encore plus tard avec les contributions d’Edelman.
Si l’on fait exception d’Helga Lejeune qui avait pour thématique principale la psychologie du temps et d’Ovide Fontaine (psychiatre) qui avait rejoint le laboratoire pour déployer en Belgique les approches comportementales en psychothérapie, les autres étudiants ont quitté le laboratoire pour poursuivre leur formation et soutenir leur thèse, à Paris, Marseille ou Genève. C’est Marc Richelle qui leur avait conseillé de se rendre dans d’autres lieux pour y parfaire leur formation et y développer leurs recherches, mais tous ont conservé avec leur premier maître des liens de travail et de reconnaissance, qui sont devenus progressivement, pour beaucoup, des liens d’amitié respectueuse.
Xavier Seron et Jean-Paul Bronckart
1. Voir notamment : Le conditionnement opérant (1966), Neuchâtel, Delachaux et Niestlé.
2. Marc Richelle a été le fondateur de l’Association des Amis d’André Rey, qu’il a présidée pendant une quinzaine d’années, et il a coordonné la publication posthume de l’œuvre de cet auteur chez Delachaux et Niestlé.
3. Nicolas Ruwet allait également écrire le premier livre en langue française introduisant aux théories de Chomsky : Introduction à la grammaire générative, Paris, Plon, 1967.
Marc Richelle
Professeur Ordinaire Université de Liège
Le problème de la conscience connaît depuis une quinzaine d’années un regain d’intérêt qui confine à l’engouement, dans le sillage du renouveau plus général de la réflexion sur les rapports entre cerveau et esprit, elle-même forme moderne de la vieille interrogation sur l’âme et la matière. Ce mouvement est la résultante de facteurs convergents : les progrès des neurosciences, l’avènement de l’intelligence artificielle, l’évolution de la psychologie vers ce que l’on a appelé un nouveau paradigme, à savoir la psychologie cognitive. Sont entrés dans le débat avec le même enthousiasme psychologues, neurobiologistes, experts de l’informatique, philosophes, voire chimistes, physiciens et mathématiciens. Les opinions les plus diverses se heurtent et s’affrontent et les perspectives les plus inattendues s’ouvrent4. D’aucuns n’hésitent pas à considérer que la conscience est expliquée par la science et la pensée modernes, tel Dennett (1991), pendant que d’autres concluent à l’impénétrabilité de la conscience à l’enquête scientifique, tel Eccles (1989). Certains, et parmi eux nombre de psychologues conquis aux miracles de l’intelligence artificielle, font pleine confiance aux outils conceptuels empruntés à cette dernière pour élucider peu à peu les mystères de la conscience, tandis que d’autres récusent ces instruments, à leurs yeux déjà dépassés, et entrevoient des théories d’un autre niveau qui se révéleront aptes à les déchiffrer. Et pendant que des chercheurs expérimentaux délimitent un champ d’études précis où ils tentent patiemment de soulever un petit coin du voile – qui en sondant le lobe frontal de l’écorce cérébrale, qui en traquant les signes de l’émergence de la conscience chez l’animal, qui en cernant les mécanismes de l’attention –, des esprits plus spéculatifs, quelquefois auréolés de l’autorité d’un Prix Nobel, proposent des clés nouvelles, dans les microtubules du tissu cérébral ou dans les propriétés les plus fondamentales de la matière mises au jour par la physique quantique (Penrose, 1994).
Notre propos ne sera pas de faire le tour de toutes les facettes de ce mouvement, qui tient du tourbillon d’idées, mais seulement de situer sa signification dans l’évolution de la psychologie, discipline à vrai dire la plus explicitement concernée. Nous mettrons en lumière quelques avancées récentes tant empiriques que théoriques qui expliquent et justifient, jusqu’à un certain point, l’engouement actuel, tout en les mettant en perspective et en rappelant certaines hypothèses, proposées au long de l’histoire de la psychologie, souvent – et curieusement – négligées aujourd’hui.
Pour comprendre le renouveau auquel nous assistons, il convient de faire un retour en arrière. Vue sous un certain angle, l’histoire de la psychologie scientifique apparaît comme un long démêlé avec la conscience. Trois grandes périodes se sont succédé : la première de l’aube de la psychologie scientifique (vers le milieu de XIXe siècle) jusqu’au début de ce siècle ; la deuxième, dominée par les vues behavioristes, s’étend jusqu’aux années 1950 ou 1960 ; enfin, la troisième, marquée par les écoles cognitivistes, couvre les trois dernières décennies. Nous laisseronsde côté ici la question de décider si nous nous trouvons encore dans cette troisième période que des « modèles » nouveaux, dits connexionnistes, ne feraient que prolonger, ou si, au contraire, ces modèles ouvrent une période nouvelle.
Ces trois grandes périodes peuvent se définir quant au statut donné à la conscience.
S’émancipant vers le milieu du siècle passé de la tutelle de la philosophie pour s’inscrire dans le mouvement des sciences, la psychologie se dote des outils de la recherche expérimentale, à l’instar de la physiologie, et se lance dans une description minutieuse et une enquête rigoureuse et méthodique sur les données élémentaires de la vie psychique. Son ambition première est d’établir les correspondances entre univers physique et univers psychique, entre les propriétés physiques des stimuli qui frappent nos organes sensoriels et les caractéristiques des phénomènes mentaux qu’ils provoquent, les sensations. C’est l’entreprise de la psychophysique, sans doute la première branche de la psychologie à avoir constitué un corps de données empiriques cohérent, reproductible, assorti de modèles mathématiques appropriés, bref les attributs d’une entreprise proprement scientifique. Mais l’objet que se donne cettescience nouvelle est particulier, et le détour méthodologique qu’elle adopte paradoxal eu égard à ses prétentions. En effet, ce qu’elle cherche à saisir, ce sont bien des faits mentaux constitutifs de notre subjectivité, des états de conscience – si élémentaires et circonscrits soient-ils s’agissant de sensations. Et sur le plan de la méthode, en dépit de l’appareil de contrôle expérimental et de formulation mathématique dont elle s’entoure, c’est à l’introspection du sujet qu’elle s’en remet, en dernier ressort :toutes ses expériences reposent sur l’invitation faite au sujet de faire rapport sur ses états de conscience. Voilà donc une science qui se veut objective et qui, à y regarder de près, prend pour objet la subjectivité et se rend dépendante, pour y accéder, de la conscience des organismes étudiés. Il faut admettre que, au niveau où se situaient ses premiers progrès, elle n’y a pas trop mal réussi, si l’on en juge, notamment, par l’élégance et la solidité de la première psychophysique. C’est sans doute qu’à ce niveau, le rapport introspectif – « j’entends/je n’entends pas »,« je vois/je ne vois pas une différence de couleur » – ne tend guère depièges, ou qu’ils sont faciles à déjouer. La méthode introspective, cependant, dévoile ses limites lorsque, des sensations, on passe à des processuspsychologiques moins élémentaires et que l’on vise par exemple à cernerla pensée :l’école de Würzburg s’est enlisée dans l’aventure et les débats sur la pensée sans images ou avec images ont conduit à l’impasse. Plus flagrante encore est l’inadéquation de la méthode et de l’objectif qu’elle se donne s’il s’agit d’étudier, non plus l’adulte occidental normal, mais le nourrisson, le malade mental, les membres de cultures exotiques, et bien sûr les animaux. Ce n’est pas par hasard si des spécialistes de ces sujets particuliers ont été à l’origine de la mise en question de la conception de la psychologie comme science des états de conscience mis au jour par l’introspection.
La deuxième période, marquée par ce que l’on appelle la révolution behavioriste (les psychologues ont un penchant à percevoir l’histoire de leur science comme une succession de révolutions plutôt que comme une évolution), est classiquement datée du manifeste de Watson en 1913. Celui-ci ne fit que cristalliser dans des formules radicales des vues déjà exprimées avant lui, en France notamment par Pierre Janet ou Henri Piéron, ou des approches méthodologiques déjà mises en œuvre, par exemple, par Pavlov ou Thorndike. Double revirement, sur le plan de l’objet et sur le plan des méthodes :la psychologie renonce à l’ambition de décrire et d’expliquer des états de conscience et devient science des comportements (ou, dans la terminologie française mise en honneur par Janet, des conduites5) ; elle abandonne l’introspection pour l’observation objective des comportements, et, chaque fois que ce sera possible, l’expérimentation sur ces mêmes comportements.
C’est avec une quasi-unanimité que, pendant à peu près un demi-siècle, les manuels définiront ainsi la psychologie. Certes, à l’intérieur de cette conception générale, d’importantes nuances subsistent ou se font jour. Ainsi la notion de comportement s’entend-elle de façon plus ou moins restrictive, tantôt limitée à l’acte moteur directement observable, tantôt élargie pour y inclure des activités, tel le langage intérieur, non directement accessibles à l’observateur, mais qu’il peut, sous condition de certaines précautions méthodologiques, inférer avec un degré raisonnable de plausibilité.
Quel sort est fait désormais à la conscience ? Une certaine vision simplifiée des thèses behavioristes, vision souvent relayée par les représentants de l’école cognitiviste qui a suivi, affirme que le behaviorisme a procédé à l’évacuation, ou à la négation de la conscience. Il y a là une distorsion manifeste des propositions faites par les fondateurs du behaviorisme, y compris Watson lui-même, à qui l’on a pu reprocher quelques excès de langage militantistes – dans des textes ultérieurs à son article de 1913, et bien moins influents. Ce que propose la psychologie-science des comportements, c’est une mise entre parenthèses de la conscience en tant qu’objet prioritaire de l’enquête psychologique, c’est-à-dire le report de son examen à plus tard, lorsque l’élucidation progressive de problèmes plus simples nous aura mis en mesure d’accéder au problème de la conscience, sans doute le plus compliqué de tous. C’est ce dont témoignent sans équivoque les déclarations de Watson, auxquelles font écho celles de Pavlov, s’accordant les unes comme les autres aux positions de Janet, admirablement analysées par Paulus (1935). Le texte suivant résume clairement le point de vue de Watson :
Restera-t-il en psychologie un domaine purement psychique, pour reprendre l’expression de Yerkes ? J’avoue que je n’en sais rien. Le programme auquel je donne la préférence pour la psychologie conduit pratiquement à ignorer la conscience dans le sens où les psychologues d’aujourd’hui usent de ce mot. J’ai virtuellement nié que ce domaine du psychique puisse se prêter à l’étude expérimentale. Je ne souhaite pas m’aventurer plus avant dans ce problème pour l’instant, car cela nous entraînerait inévitablement dans la métaphysique. Si vous accordez au behavioriste le droit d’utiliser le mot conscience de la même manière que les autres spécialistes des sciences naturelles – c’est-à-dire sans faire de la conscience un objet spécial d’observation –, vous lui accordez tout ce que requiert ma thèse. (Watson, 1913, p. 175)
Pavlov, qui pratiquait pour ainsi dire le behaviorisme sans le savoir, bien avant que Watson n’en proclamât la doctrine, n’était pas moins attentif au problème le plus troublant de la psychologie :
Tôt ou tard, s’appuyant sur l’analogie ou l’identité des manifestations extérieures, la science appliquera les données objectives obtenues à notre monde subjectif, et, du même coup, elle éclairera d’une manière éclatante notre nature si mystérieuse, elle fera comprendre le mécanisme et le sens vital de ce qui préoccupe l’homme plus que tout, c’est-à-dire sa conscience, la souffrance d’être conscient. (Pavlov, 1903)
Le behaviorisme ne pose aucun doute majeur quant à la possibilité d’unjour élucider la conscience à l’aide des méthodes objectives de lascience. Il partage donc, à cet égard, la confiance affichée par la psychologie introspective. L’échec de cette dernière n’est nullement interprété par le behaviorisme comme un signe de l’impossibilitéde principede comprendre scientifiquement la conscience, mais comme le fruit d’une prétention prématurée doublée d’une erreur de méthode. L’idée que laconscience est inaccessible par principe à l’examen scientifique est étrangère, bien qu’avec des conséquences très différentes sur la pratique de larecherche, tant aux behavioristes qu’à leurs prédécesseurs. Elle est propreà certaines critiques philosophiques de ces derniers, et on la retrouverachez certains des auteurs contemporains tant philosophes que scientifiques.
Une mise à l’écart provisoire n’est évidemment pas une prohibition, comme le pensent maints participants du renouveau actuel du thème de la conscience, reprenant à leur compte des formulations assez fréquentes chez les représentants de la troisième période de la psychologie6.
Dans les années 1960 s’amorce le mouvement cognitiviste. Armée des outils de recherche nouveaux qu’offre l’informatique, et séduite par les concepts développés par la théorie de l’information puis par ceux de l’intelligence artificielle, la psychologie cognitive, cessant de se confiner aux comportements observables, s’attaque avec détermination à l’étude des processus mentaux. Ceux-ci ne lui sont évidemment pas directement accessibles, elle les infère, par des recoupements ingénieux, ou les postule, comme des conditions nécessaires à la manifestation des conduites observées. Notons que la psychologie cognitive ne se donne nullement pour objet la conscience : les processus mentaux dont elle s’occupe, essentiellement les processus dits de traitement de l’information, ne sont pour la plupart pas conscients, le sujet les ignore et est incapable d’en faire rapport verbalement. Mais le changement d’objet autorise évidemment que l’on y inclue les faits de conscience, et mettant à profit ses propres progrès, la psychologie cognitive n’a pas manqué de contribuer à enrichir les données empiriques relatives aux prises de conscience, et à leur rôle fonctionnel. On peut raisonnablement se demander si ces contributions n’ont pas été rendues possibles précisément par la mise entre parenthèses opérée par le behaviorisme, venant confirmer la clairvoyance de sa position. Quoiqu’il en soit, il faut créditer la psychologie cognitive de ses apports directs et indirects au renouveau de la conscience. Nous en verrons plus loin des illustrations.
Mais auparavant, il convient de nuancer l’aperçu qui précède, forcément simplificateur dans sa brièveté. Le tableau rapidement brossé ne rend pas justice de la multiplicité et de la diversité des écoles de pensée et des contributions individuelles. Les trois grandes périodes distinguées ne sont pas homogènes. Ainsi, il n’y a pas un behaviorisme, mais desbehaviorismes ;uncognitivisme, maisdescognitivismes. Et les uns comme les autres se distinguent entre autres par la part faite aux variables ou processus internes, ou mentaux, et plus ou moins explicitement à des phénomènes qui renvoient à la conscience.
En outre, si l’on a pu assimiler ces mouvements à des paradigmes au sens kuhnien, il reste qu’ils n’ont nullement exclu des écoles différentes : la psychologie de la Gestalt (psychologie de la forme) de Wertheimer, Koffka et Köhler, aussi bien que le constructivisme de Piaget se sont développés pendant l’ère behavioriste sans en partager les thèses. Et plusieurs des grands maîtres de la psychologie de cette époque, tels Piaget, Wallon et Vygotski, n’ont pas hésité à traiter du problème de la conscience. Il importera de nous en souvenir plus loin.
Il conviendrait aussi, naturellement, d’évoquer Freud, dont les théories de l’inconscient ont ébranlé en son temps les conceptions de la conscience. Sans en mettre en question la portée, nous n’en discuterons pas ici, d’une part, parce que les thèses de Freud portent sur des niveaux de l’activité psychique fort différents de ceux qui sont à l’ordre du jour du débat actuel sur la conscience et qu’elles s’expriment dans un langage et sous des concepts peu compatibles avec ceux des disciplines participant à ce débat ; d’autre part, parce que, précisément, la référence au courant psychanalytique est pratiquement absente dans l’énorme littérature scientifique et philosophique dont nous avons sélectionné ici un petit échantillon.
On pourra nous reprocher d’avoir jusqu’ici abondamment usé du mot conscience sans prendre la peine de le définir. C’est bien là un des nœuds du problème. Peut-on donner une définition de la conscience avant de l’avoir expliquée ? Et comme pour tant d’autres concepts psychologiques qui trouvent leur expression dans le vocabulaire courant bien avant d’être abordés par la démarche scientifique, est-il raisonnable de penser que nous avons affaire à une entité, fonction ou propriété psychologique homogène, plutôt qu’à des choses différentes et distinctes artificiellement rassemblées sous une même étiquette ? La pertinence de cette dernière question saute aux yeux lorsqu’on tente simplement de traduire de l’anglais au français les discours actuels les plus raffinés et les plus argumentés. L’anglais dispose de deux termes, awareness et consciousness, là où le français n’en possède qu’un, conscience7. L’anglais applique sans aucun inconfort le premier terme à l’animal : d’un cheval ou d’un chien mobilisé par un bruit extérieur, on dira qu’il est « aware of the sound » – ce qui n’implique peut-être pas grand-chose d’autre que la réaction d’orientation décrite jadis par Pavlov. Nous nous engageons plus loin lorsque, dans notre langue, nous disons que l’animal « est conscient du son ». Dans ses exercices de formalisation aussi méritoires que stériles en vue de catégoriser les concepts intervenant dans la discussion des rapports entre le corps et l’esprit, Bunge (1980) nous propose les formules suivantes, proprement intraduisibles en français :
« Déf. 8.1
Let b be an animal. Then
(i) b is aware of (or notices) stimulus x (internal or external) iff b feels or perceives x – otherwise b is unaware of x ;
(ii) b is conscious of brain process x in b iff b thinks of x – otherwise b is unconscious of x. »8
Que nous ne puissions faire notre profit de ce jargon tautologique ne prête guère à conséquence, mais il reste que awareness et consciousness distinguent explicitement deux niveaux, dont les frontières ne sont pas nettes, que nous ne pourrions distinguer en français qu’en forgeant un néologisme. Assez curieusement, personne n’en a encore proposé. Il serait pourtant fort utile pour rendre exactement ce que les spécialistes du comportement animal entendent désigner quand ils traitent de « The Question of Animal Awareness » (Griffin, 1976/1981), et proposent une histoire phylogénétique de la conscience.
L’enjeu devient plus important lorsque les deux termes de l’anglais fondent, non simplement une distinction de niveaux, mais une opposition de nature entre deux formes de « conscience ». Ainsi, toute l’argumentation récemment proposée par Chalmers (1996) repose sur l’opposition entre les questions « faciles » – c’est-à-dire traitables, et traitées, avec succès par la psychologie cognitive ou la neurobiologie, et qui se ramènent en dernier ressort à déchiffrer des mécanismes fonctionnels – et les questions « difficiles » – qui portent sur l’expérience subjective individuelle, inaliénable, laquelle appellerait, pour trouver solution, d’autres outils scientifiques9. Les premières questions portent sur awareness, les secondes sur consciousness. On attend avec intérêt la traduction des travaux de Chalmers.
Nous pouvons envier à l’anglais sa richesse, mais elle ne résout pas très profondément le problème. Il est peut-être plus profitable de ne passe laisser enchaîner par la cohérence apparente des mots à notre disposition,qu’ils soient un, deux ou plus, et de laisser éclater la conscience en autant de fragments que nous y conduira une recherche menée en des points où elle se laisse attaquer. Il sera toujours temps, ensuite, de voir si ces fragments se recombinent pour former une unité10.
Nous y avons fait allusion en débutant, l’intérêt ravivé pour la conscience n’est pas qu’engouement spéculatif. Il trouve ses justifications, d’une part, dans des apports empiriques nouveaux, qui nous viennent principalement des neurosciences et de la psychologie cognitive, et d’autre part, dans des questions inédites surgies des progrès des machines remplissant avec de plus en plus de succès des fonctions dévolues à l’intelligence humaine. S’y ajoutent, sur un plan plus spéculatif, les propositions plus ou moins hasardeuses de physiciens, mathématiciens, philosophes, biologistes moléculaires, etc.
Nous ne pouvons songer ici à rendre compte de l’abondance des données empiriques fournies au cours des quelque 20 dernières années par les neurosciences et la psychologie cognitive, et largement invoquéesdans les débats sur la conscience, soit qu’elles y jettent une lumière nouvelle, soit qu’elles soulèvent de nouvelles interrogations, parfois troublantes. Nous ferons le choix de quelques illustrations, propres à mettre en évidence la part que jouent, dans la découverte de ces faits nouveaux, les progrès des méthodes d’investigation.
Bien qu’elles soient aujourd’hui classiques, on ne peut omettre les descriptions des différents états de veille et de sommeil issues de l’électroencéphalographie. De l’état de vigilance active, où l’attention du sujet se trouve mobilisée dans une tâche, jusqu’au sommeil profond et au coma, en passant par l’état de veille avec attention flottante, l’état hypnagogique, le sommeil simple, le sommeil dit paradoxal accompagné de rêve, nous pouvons suivre dans l’activité électrique du cerveau les différents niveaux d’éveil et de sommeil auxquels nous faisons correspondre psychologiquement des « états de conscience », certes assez grossiers, mais évidents. L’état de vigilance active est sans doute, sur ce continuum, à première vue du moins, le plus clairement lié à la conscience, dans une conception qui, en psychologie cognitive, a assimilé conscience et processus attentionnels contrôlés (par opposition aux processus automatiques) – nous verrons plus loin les difficultés que soulève cette opposition au premier abord séduisante. L’état le plus intrigant, révélé par l’analyse électrophysiologique cérébrale, est le sommeil paradoxal, où, tranchant sur l’activité lente caractérisant les autres états de sommeil, les rythmes cérébraux se font rapides et de grande amplitude, et se trouvent associés à des mouvements oculaires rapides (le sujet endormi ayant évidemment les yeux fermés). Cet état est celui où se produisent les rêves, qui ont toujours posé une question curieuse quant à la conscience : le sujet a, d’une certaine manière, conscience de ses rêves (ce qui n’entraîne pas qu’il en garde le souvenir après retour à l’état de veille), mais cette conscience ne s’accompagne d’aucune capacité de contrôle de la part du sujet sur les situations qu’il « vit ».
Source d’interrogation tout à fait inédite sur l’unité de la conscience, l’étude des patients au cerveau dédoublé – ou bisectionné – remonte aux années 1960 (Bogen et al., 1965 ; Sperry, 1968). Dans un but thérapeutique, en vue de réduire la propagation de foyers épileptiques vers l’hémisphère cérébral opposé, ces patients ont subi une section des faisceaux de fibres assurant la liaison entre les deux hémisphères (commissurotomie). Ces interventions, réalisées par ailleurs chez le singe à des fins expérimentales, ouvraient des voies nouvelles à l’étude de la spécialisation hémisphérique, largement et parfois abusivement vulgarisées. Chacun connaît aujourd’hui les caractérisations simplifiées des deux moitiés du cerveau : la gauche, chargée du langage, analytique, logique, rationnelle, arithmétique, abstraite ; la droite, intuitive, géométrique, émotionnelle, synthétique, imagée.
Les deux hémisphères restent, chez les patients au cerveau dédoublé, parfaitement fonctionnels, comme en témoignent les réactions motrices appropriées aux situations présentées à chaque hémisphère séparément11. Mais, sur le plan de la conscience, le sujet n’est plus en mesure dedécrypter et de verbaliser ce que fait son cerveau droit. Deux systèmes fonctionnels semblent donc coexister, mais dissociés, du moins quant à l’accès à la conscience. Néanmoins, on ne peut parler de déstructuration de la conscience, dans ce sens que le sujet n’exprime ni ne trahit l’inconfort psychologique qui devrait, semble-t-il, résulter d’une telle dissociation. La notion d’un dédoublement de la conscience n’est donc pas vraiment pertinente, car l’évidence empirique indique, sans plus, une différence d’accès à la verbalisation – à quoi se réduit peut-être, après tout, une part importante du problème de la conscience.
Plusieurs observations suggèrent l’idée du rôle d’interprète (interpreter) attribué au cerveau gauche. Celui-ci, en présence d’une activité parfaitement adaptée menée par le cerveau droit, mais dont les processus lui sont partiellement cachés, fournirait une interprétation construite, satisfaisant à ses propres critères, notamment de cohérence logique. Ainsi, si l’on présente à l’hémisphère droit un message écrit, visant à induire une certaine action, par exemple « ris » ou « marche ». Le patient se met à rire, ou il se lève et marche. Mais il « ignore » – il « n’est pas conscient de » – la raison de son action, à savoir l’ordre reçu sur l’écran. Il s’en explique en commentant : « Vous revenez tous les mois pour me tester. Avouez que vous avez là une façon bizarre de gagner votre vie ! » ou, s’il se lève et marche :« je vais chercher un coca ». Ou encore, on présente à l’hémisphère droit des images neutres, ou induisant une émotion, de joie, de tristesse, de peur. Le sujet rapporte les émotions ressenties, mais il ne peut en fournir l’origine ;il en construit une interprétation.
La section des voies de communication entre les deux hémisphères ne provoque pas de« désordres »de la« conscience ». Elle assigne simplement à la conscience verbale des conditions différentes quant à l’accès à la machinerie cognitive qui opère, à bien des égards, fort bien sans elle.
Ce dont il est question quand on parle de conscience dans ce contexte n’est pas dissociable de l’activité verbale du sujet, généralement gérée par l’hémisphère gauche. Au contraire, c’est bien celle-ci qui constitue le nœud du problème :elle ne se présente pas comme description des processus cognitifs dans lesquels le sujet est ou a été engagé, mais comme construction interprétative. Elle est bien une activitésui generis, dépendant des conditions d’accès aux« états »ou« processus »sur lesquels elle porte, et non pas un accompagnement deceux-ci, non plus qu’un reflet fidèle. Nous retrouverons plus loince problème capital de l’accès à la conscience des processus cognitifslorsque nous aborderons les apports au débat de la psychologie cognitive.
Un autre apport des neurosciences abondamment invoqué dans les débats sur la conscience nous est fourni par les travaux de Libet (1985, 1993) sur les rapports temporels entre les corrélats cérébraux de l’action volontaire et l’intention d’agir.
Avant de résumer ces recherches, une brève mise au point s’impose sur les termes intention, intentionnel, intentionnalité. Ils ont été appliqués assez généralement à toutes conduites incontestablement organisées en vue d’atteindre un but, pour autant qu’on ne puisse invoquer, pour en rendre compte, un montage comportemental inné, propre à l’espèce, un instinct. On ne prêtait pas d’intention à l’hirondelle qui construit son nid, mais bien à la mésange qui décapsule la bouteille de lait déposée par le laitier, au rat qui retrouve son chemin dans un labyrinthe ou au chien qui fait le beau pour obtenir un sucre, et naturellement à l’humain qui prend sa voiture pour aller au supermarché. Si l’on peut admettre dans le dernier cas que le sujet « a l’intention » de faire ses courses au supermarché, qu’il est en mesure d’expliciter verbalement, si on le lui demande, l’action projetée, qu’il est de quelque manière conscient de ce projet, les autres exemples sont moins clairs, et à défaut de formulation verbale du but et des moyens à mettre en œuvre pour l’atteindre, nous n’avons aucune raison d’attribuer au sujet la conscience de l’action dite volontaire. C’est la raison pour laquelle les spécialistes préfèrent parler de conduite dirigée vers un but plutôt que d’intention (Jeannerod, 1983). D’autre part, des actions dites volontaires, à mesure qu’elles se reproduisent, s’automatisent et perdent peu à peu leur caractère intentionnel, alors même que, comme c’est le cas chez l’homme, elles ont pu, à l’origine, donner lieu à une explicitation anticipée consciente. C’est une autre raison pour abandonner ces termes ambigus, ou pour les réserver à des formes de conduites humaines où intervient, effectivement ou potentiellement, une verbalisation consciente de l’action à produire.
Mettant à profit des données désormais classiques de l’électrophysiologie cérébrale, Libet a cherché à cerner le moment où un sujet a l’intention de produire un acte moteur très simple et les corrélats électrophysiologiques qui accompagnent les diverses phases du déroulement de cet acte moteur, depuis sa préparation jusqu’à son exécution. Sans entrer dans la technicité de ces recherches, résumons-en les résultats. Curieusement, le sujet situe son intention d’agir certes avant l’exécution manifeste du mouvement (de l’ordre de 200 millisecondes), mais bien après (de l’ordre de 300 millisecondes) que l’activité cérébrale atteste la préparation à l’acte.
Pour Libet, ces données conduisent à attribuer à la durée des activités neuronales le rôle critique dans la prise de conscience (conscious experience or awareness) de l’acte volontaire : en dessous d’une durée minimale, le cerveau procède à de nombreux contrôles et réglages, même extrêmement complexes, qui échappent à la conscience. Celle-ci n’intervient que si on lui en donne le temps (time-on theory). Les exemples de traitements complexes de grande rapidité et échappant à la conscience abondent, en effet. Que l’on songe au cas classique du geste sportif d’interception d’une balle de tennis ou de base-ball à la trajectoire à chaque fois inédite et imprévisible, arrivant sur le joueur à plus de 100 km/heure : le réglage de l’activité neuronale est soumis à de telles contraintes temporelles que l’expérience consciente ne peut émerger. Elle ne porte que sur le résultat final de l’acte.
Ces rapports temporels paradoxaux entre l’activité neuronale préparant l’acte et l’intention consciente soulèvent des questions intrigantes quant à la notion même d’acte volontaire, déjà mise en cause ci-dessus. L’acte volontaire ne serait pas volontaire à son origine : il ne le deviendrait que dans une phase relativement tardive de sa préparation, et le sujet ne serait en fait pas « libre » d’initier un mouvement, mais seulement de l’inhiber, après avoir pris conscience que l’exécution en est imminente. Nous voici reconduits à préférer l’expression d’acte finalisé, ou orienté vers un but, à celle d’acte volontaire.
L’analyse des actes moteurs dans des contraintes de temps de l’ordre des millisecondes n’est pas transposable à des actions organisées sur une échelle de temps beaucoup plus longue, comme dans la planification d’une journée, d’une semaine ou d’une carrière. Les conséquences des données empiriques de Libet – qui l’admet sans détour – n’épuisent pas les problèmes que pose le libre arbitre !
On retrouve des décalages temporels curieux dans d’autres observations du même Libet montrant que, malgré l’économie du trajet nerveux de la périphérie au cortex cérébral, une stimulation directe de l’aire corticale de la sensibilité cutanée de la main, simultanée à une stimulation périphérique directe, est consciemment perçue comme postérieure à cette dernière. Nous verrons, dans les illustrations empruntées à la psychologie proprement dite, d’autres cas de piège tendu par le temps à notre perception et à notre conscience.
Le phénomène de vision aveugle, ou mieux de vision résiduelle (blind sight), solidement établi par des expériences chez l’homme et le singe (Humphrey, 1974 ; Weiskrantz et al., 1974 ; Weiskrantz, 1986), nous propose une dernière illustration des données offertes par les neurosciences à la réflexion sur la conscience. Des sujets atteints dans la région occipitale où aboutissent les messages visuels (cortex strié) souffrent d’une cécité dans certaines zones, plus ou moins importantes, de leur champ visuel. Dans les cas les plus nets, le déficit concerne la moitié du champ visuel (hémichamp gauche ou droit, selon que la lésion se situe dans l’hémisphère droit ou gauche). S’il s’agit d’humains, ces sujets dits hémianopsiques se considèrent eux-mêmes comme aveugles dans l’hémichamp atteint, et trouvent de mauvais goût qu’un expérimentateur prétende tester leur vision. Pour autant qu’il use de diplomatie, ou mieux d’un stratagème de recherche tel que la technique dite du choix forcé (le sujet est invité à « deviner » même s’il ne sait pas et à pointer le doigt dans la direction d’un stimulus hypothétique), l’expérimentateur peut arriver à obtenir des réponses à des stimuli visuels proposés dans l’hémichamp aveugle, réponses qui témoignent du fait que le patient a détecté les stimuli bien qu’il se déclare toujours aussi aveugle !
Des observations raffinées ont mis en évidence à la fois des conduites surprenantes attestant le résidu visuel, et des rapports introspectifs nuancés suggérant une variété de niveaux dans la prise de conscience des« sensations ». Ainsi, tel patient à qui l’on présente dans l’hémichamp aveugle des objets de formes contrastées fournit des gestes de la main préparatoires à leur saisie, adaptés à leur forme, tout en déniant toute vision ;tel autre, non moins catégorique quant à l’absence de tout stimulus, discrimine pourtant entre stimuli statique et stimulus en mouvement.
Ces données empiriques, et les réflexions qu’elles ont suscitées, sont sans conteste d’un grand intérêt. Elles appellent cependant un commentaire général. Si le phénomène de vision résiduelle a paru d’emblée si curieux, c’est que, malgré plus d’un siècle d’étude scientifique objective des activités perceptives chez les êtres vivants, nous avons continué de penser, s’agissant de l’homme, les informations perceptives comme correspondant à des états mentaux conscients : les sensations apparaissent encore implicitement pour beaucoup de scientifiques comme l’élément de base de la vie psychique et de la conscience. Cela vaut sans doute plus particulièrement pour la modalité visuelle, dans laquelle, il est vrai, nous excellons. Nous prenons ainsi la conscience pour première, et si nous rencontrons une « perception sans conscience », voilà qui nous pose problème. Or, ce qui demande explication, ce n’est pas, en premier, la perception sans conscience, mais bien la prise de conscience des informations perceptives. Les animaux sont capables de percevoir quantité de stimulations du monde qui les entoure, sans que nous ayons besoin de leur en prêter la conscience (non plus que de la leur refuser, nous y reviendrons plus loin) parce que nous mettons en œuvre, pour étudier leurs « sensations », des procédés expérimentaux objectifs, précisément ceux-là mêmes auxquels recourent les chercheurs qui étudient la vision résiduelle. L’humain, malgré son inclination à assimiler son univers perceptif à son univers conscient, traite quantité d’informations sensorielles sans en prendre la moindre conscience, à commencer par les informations proprioceptives et intéroceptives en provenance de ses muscles et de ses viscères qui interviennent en permanence dans les multiples réglages de nos postures et de nos mouvements, ou de nos fonctions végétatives. Les spécialistes de la vision résiduelle ne l’ignorent évidemment pas, et ils y font souvent allusion, mais leur démarche a eu comme point de départ un étonnement ancré dans les vieilles convictions philosophiques devant des « sensations sans conscience ». Or c’est l’inverse, la conscience de certaines sensations, qui doit étonner. Cette inversion de perspective est peut-être le premier pas d’une étude scientifique de la conscience qui n’en est qu’à ses balbutiements.
Ces exemples n’épuisent pas les apports des neurosciences. Un inventaire complet inclurait entre autres les multiples pathologies dont la neuropsychologie moderne a renouvelé l’analyse, négligences sensorielles ou motrices, somatognosies et anosognosies, etc., qui présentent sous des formes diverses des anomalies de la conscience.
À quoi il faudrait ajouter les promesses des méthodes récentes d’exploration non intrusive de l’activité cérébrale que désigne l’expression d’imagerie cérébrale12. Ces méthodes fournissent une image du cerveau en action, qu’il est aisé de rapporter aux activités psychologiques en cours telles que l’on peut les susciter et les contrôler dans des situations expérimentales. Ces procédés ne nous offrent pas encore le moyen de« lire dans les pensées », mais on ne jurerait pas, tant la science nous a accoutumés à dépasser la fiction, qu’ils ne nous l’offrent un jour ou nous permettent de déceler les indices neurobiologiques non équivoques de la prise de conscience.
Nous l’avons dit, la psychologie cognitive s’est donnée pour tâche de démonter les mécanismes de prise et de traitement de l’information, de raisonnement, de mémoire, de décodage et de production du langage. Elle s’attaque donc sans hésitation à des processus mentaux, qui ne sont pas directement observables, mais raisonnablement inférables à partir des comportements et en usant de méthodes expérimentales ingénieuses, telle la chronométrie mentale13. Elle n’objecte donc pas à inclure, parmi les processus mentaux envisagés, ce que recouvre le mot conscience. Elle n’en fait cependant pas son objet privilégié. On pourrait dire que, au contraire, le principal mérite de la psychologie cognitive a été de décrypter des mécanismes parfois extrêmement complexes n’affleurant pas à la conscience. Ces mécanismes sont à l’œuvre dans des champs aussi divers que la perception, l’organisation catégorielle des informations en mémoire, la répartition des ressources attentionnelles, la compréhension et la production du langage, l’interprétation des risques inhérents à une situation, les stratégies de résolution de problèmes. Nous avons certes conscience que nous parlons, et de ce que nous disons, mais non des mécanismes qui président à la production de nos paroles ; nous avons conscience de ce que nous recherchons une information en mémoire, et du moment où nous l’y récupérons, mais non des processus qui interviennent dans cette recherche.
Moins encore que pour les apports des neurosciences, nous ne pouvons envisager ici un inventaire des données de la psychologie cognitive, qui font aujourd’hui la matière d’épais traités. Nous nous bornerons à trois illustrations, la première dans le domaine de la perception, la deuxième, dans celui de l’attention, et la troisième, dans celui des jugements de probabilité subjectifs.
Nous évoquerons d’abord le phénomène de mouvement stroboscopique, encore appelé phénomène Phi (φ), non pour sa nouveauté, mais parce qu’il a été abondamment utilisé par le philosophe Dennett dans l’argumentation de son ouvrage Consciousness explained et qu’il nous ramène à un autre cas de piège temporel tendu à la conscience. Déjà analysé par Wertheimer au début du siècle, le phénomène φ est une illusion de mouvement produite par l’illumination successive de deux points L1 et L2 situés, par exemple, à une dizaine de centimètres l’un de l’autre : dans certaines conditions de délai entre l’illumination de L1 et de L2 (de l’ordre des 50 millisecondes), on perçoit, non une illumination successive de deux points spatialement distincts – comme c’est le cas si le délai est largement supérieur – ni une illumination simultanée – perçue si le délai est très réduit –, mais une translation continue d’un point lumineux de L1en L2. Si les deux lampes sont de couleur différente, on percevra un changement de couleur du point lumineux en cours de mouvement. Cette illusion (non son mécanisme) est chez l’homme parfaitement consciente, et le mystère, pour Dennett, est que ce changement de couleur (inexistant dans le stimulus physique) soit « subjectivement » situé en cours de trajet alors qu’il n’y a illusion de mouvement, par définition, qu’au terme de l’illumination de L2
