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Cela m'a pris d'un coup ! J'ai pris mon camping-car et sillonné la France et la Belgique à la rencontre de mes semblables. Ceux que l'on appelle les zèbres et qui, comme moi, vivent différemment la société avec des aptitudes extra-ordinaires. Je voulais dépasser notre relation virtuelle sur Facebook pour découvrir les profils réels de ces mines de richesse humaine en perspective. J'étais triste, perdue, déprimée, mais après avoir découvert que j'étais un zèbre, j'ai compris que ça se passait dans ma tête et qu'il fallait que je réagisse. Puis j'ai rencontré Anne, Damien, Clara et tous les autres comme si je me rencontrais moi-même. Le temps d'un soir, d'une semaine, de quelques jours. Un bonheur indescriptible, à portée de mains et que j'ai emporté, dans mon dictaphone, pour le livrer et le partager dans cet ouvrage. Ce livre est le témoignage vivant que l'on peut changer de vie en un clin d'oeil. La preuve que vous pouvez partir de rien pour devenir vous-même. C'est à dire la personne que vous avez toujours rêver d'être en choisissant de vous enrichir avec ce qui ne s'achète pas et qui n'a pas de prix : l'amour, l'amitié, la gratitude, le pardon, la sérénité et la conscience.
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Seitenzahl: 514
Veröffentlichungsjahr: 2020
Savoir qui on est pour savoir où on va …
Dans la vie, nous avons tous besoin d’être entendu, d’être reconnu.
Pour qui nous sommes vraiment. Intimement.
Cette connaissance de soi, comme nous le proposait déjà Descartes,
est la porte qui ouvre les chemins.
Mieux se connaître pour mieux vivre, tel est le projet de ce témoignage
qui invite à se saisir de soi-même pour mieux vivre avec le monde,
avec les autres, avec la vie.
Jeanne Siaud-Facchin
Psychologue clinicienne et psychothérapeute
Fondatrice de Cogito’Z
Vous arrive-t-il de vous sentir différent des gens qui vous entourent, de ne pas toujours être compris ? Éprouvez-vous des émotions exacerbées qui amènent votre entourage à vous dire que vous être trop sensible ? Faites-vous partie des personnes qui passent du coq à l’âne dans les conversations et qui semblent intéressées par une multitude de sujets ? Vous a-t-on déjà dit que vous aviez un parcours atypique ? Avez-vous toujours envie d’en apprendre d’avantage, de toujours vouloir en faire plus, de vous poser toujours des tas de questions ? Eh bien moi, cela m’arrive souvent et figurez-vous que cela a un nom. Ce comportement est attribué aux « Zèbres ». Peut-être en êtes-vous un sans le savoir.
C’est en décembre 2016 qu’est né mon projet. Celui d’aller à la rencontre des zèbres, appelés aussi haut-potentiels (HP), surdoués ou sur-efficients, et de sillonner la France pour découvrir d’autres personnes comme moi. Ce projet qui, finalement, m’a permis de démarrer ma nouvelle vie. Une vie enfin à mon image et non en réponse aux demandes de la société, de mon entourage ou d’une espèce de normalité qu’il faut suivre à tout prix. 2016 aura été riche en changements personnels et 2017 aura été riche en partage et en rencontres. Je sentais que j’amorçais un nouveau tournant dans ma vie et c’est chose faite. Ces deux années m’auront fait grandir et aller au-devant de mes peurs, craintes, doutes. Je me suis affranchie pour suivre d’avantage ma vraie personne.
Ce livre est le recueil de tranches de vie des zèbres que j’ai rencontré tout au long de l’année 2017. 14 000 kms en camping-car pour rencontrer mes semblables et, par là-même, me rencontrer moi-même. Il est là pour témoigner de cette condition d’individu à haut potentiel et de permettre un éclairage pour ceux qui se retrouvent dans ces traits mais aussi pour les professionnels et pour tous ceux qui ne connaissent pas les caractéristiques des zèbres, ces attitudes qui nous sont propres. C’est également un témoignage vivant pour éviter les mauvais diagnostics et la stigmatisation. Pour que nous ne soyons plus considérés comme pathologiquement atteints. Pour que nous soyons tous acceptés tels que nous sommes, avec nos particularités. Car au final, avec une intelligence certes supérieure sur la courbe de Gauss de QI1, il n’en reste pas moins que la majorité des zèbres ne revendiquent pas cette intelligence mais bel et bien un mode de fonctionnement divergent. Ils se définissent comme des êtres humains avec des caractéristiques différentes d’une majorité de la population. Les personnes à haut potentiel sont évaluées par un indice, dès lors qu’il dépasse le chiffre 130. Cependant il n’est pas aisé de savoir si ce chiffre a vraiment un sens car un zèbre se retrouve parfois juste en dessous de ce seuil d’évaluation.
Mais, au fait, d’où vient cette dénomination de zèbre ? Le mot zèbre a été utilisé pour la première fois par Jeanne Siaud-Facchin, dans les années 2000. C’est un terme de substitution qui a pour objectif d’adoucir la manière d’envisager les personnes présentant une différence par rapport à la majorité de la population. En tentant de remplacer les mots équivoques, le but était de réduire, voire d’anéantir les incompréhensions habituelles liées aux termes classiques de « surdoué » ou « précoce ». « Ces drôles de zèbres », « Le zèbre, cet animal différent, cet équidé qui est le seul que l’homme ne peut apprivoiser, qui se distingue nettement des autres dans la savane tout en utilisant ses rayures pour se dissimuler, qui a besoin des autres pour vivre et prend un soin très important de ses petits, qui est tellement différent tout en étant pareil. Et puis comme nos empreintes digitales, les rayures des zèbres sont uniques et leur permettent de se reconnaître entre eux. Chaque zèbre est différent. ». A travers son ouvrage « Trop intelligent pour être heureux », Jeanne Siaud Facchin a permis à de nombreuses personnes de se découvrir enfin. Elle a été un phare dans la nuit pour de nombreux zèbres perdus.
Amis lecteurs, je vous propose désormais d’entrer dans mon camping-car zébré, avec Manju, mon chat voyageur, et de sillonner avec moi les routes de France et de Belgique à la rencontre de ces êtres humains rayés pour découvrir la vie de ces belles personnes, et peut-être la vôtre, le temps d’un livre.
Bon voyage !
La courbe de Gauss est une courbe répondant à la loi normale. Elle définit une norme à laquelle se comparer.
2016 est l’année lors de laquelle j’ai enfin su qui j’étais. Car même si je faisais partie des quarantenaires, mon identité n’était finalement pas encore totalement définie. Il manquait des éléments et je le ressentais depuis de nombreuses années. Malgré plus de dix années de thérapie, lors desquelles j’ai beaucoup travaillé sur les éléments du passé, j’étais toujours en quête de réponses et une grande partie de celles-ci n’apparaîtront qu’en cette année 2016.
C’est au cours d’un regroupement sur Paris pour la licence de psychologie que je préparais, que j’ai découvert la notion de haute potentialité. J’avais vaguement entendu parler de Quotient Intellectuel développé, d’enfants précoces, de Mensa1, de tests psychotechniques, de WISC2, de WAIS3, mais je n’avais jamais poussé plus loin les investigations. En présentant le dossier qu’il voulait faire sur la corrélation entre la haute potentialité et le burn-out, un de mes collègues de promo m’ouvre une première porte. Tout en expliquant ce qu’il cherche à démontrer avec son étude, il affiche les traits de personnalité qui le caractérisent en tant que surdoué lui-même. En délivrant ce qu’il vit au quotidien, j’y trouve des ressemblances avec ma propre vie. Mais c’est en rigolant que je me retourne vers ma voisine et lui dit « c’est dingue comment ça me ressemble... Je suis hypersensible, j’ai déjà fait un burn-out et je me sens toujours en décalage avec tout le monde. T’imagines, je suis peut-être surdouée... Ah Ah Ah ! ».
Cependant, même si à ce moment-là je n’y crois pas une seconde, je suis clairement intéressée par le sujet et c’est en discutant avec les trois personnes surdouées de la promotion, après le cours, que je me rends compte des similitudes incroyables que j’ai avec elles. Après une longue discussion, l’une d’entre elle me conseille de passer des tests pour en avoir le cœur net.
Ce soir-là, je dors chez une amie, dans la région parisienne. Je lui évoque ce qui s’est passé dans ma journée. Quand je lui en parle, elle ne semble pas du tout étonnée. C’est elle, la première, qui m’évoqua le terme de zèbre. Pourtant, à ce moment-là, tout ce qu’elle me dit me paraît incompréhensible…
Je repars chez moi le lendemain avec un cerveau, déjà sans cesse en ébullition, mais qui, là, connaît une sensation d’éruption volcanique interne intense. Quand j’ai annoncé à mon père ce que j’ai appris ce jour-là, sa réaction a semé le doute dans mon esprit et plus précisément dans ce que je lui disais. En fait, j’avais l’impression de lui parler de ce qui pourrait éclairer mon existence et mettrait des mots sur des incompréhensions de toute une vie tout en ayant l’impression de dire n’importe quoi et de ne pas y croire moi-même. Ses interrogations m’ont confortée dans l’idée que ce que je pensais était presque improbable. Cependant, malgré les doutes, mon père me conseilla d’aller au bout de mes recherches et de passer les tests dont mon collègue de promotion m’avait parlé.
Les semaines passent. J’y pense beaucoup, je ne dors pas bien, je ne sais pas quoi décider, mais à un moment le déclic se fait : il faut que je sache, peu importe le résultat. Après avoir fait des recherches sur internet, je prends contact par mail avec une psychologue qui fait passer le WAIS IV, la version 4 du test, à Boulogne-Sur-Mer. Rendez-vous est pris et la première rencontre est une séance de présentation, d’anamnèse4. Pas facile de lui expliquer pourquoi je souhaite passer le test, car dire que je le fais parce que je pense être surdouée me paraît tellement prétentieux ! Cependant cette psychologue semble bien à l’écoute et me renvoie quelque chose de rassurant. Je lui délivre donc mes questionnements, mes doutes, mes problèmes, ...
Le deuxième rendez-vous, quinze jours plus tard, est la passation du test en lui-même. Les exercices de calcul, de résolution de problèmes et de rappel de chiffres me paraissent assez simples. Je ne trouve pas de difficulté particulière pour les cubes de Corsi, des cubes dotés de motifs avec lesquels il faut recréer une figure dont la psy montre la photo. Par contre je me trouve lente. Pour les suites logiques, je doute fortement de mes réponses.
Puis nous en venons aux items sur le vocabulaire (donner le sens d’un mot, trouver le synonyme) où j’ai l’impression de m’empêtrer, de dire n’importe quoi, de ne pas savoir trouver les mots justes pour expliquer exactement ce que je voulais dire.
Les questions de culture générale sont celles qui me posent le plus de difficultés. Parfois, j’ai une réponse qui me vient à l’esprit, mais la trouvant bête, je m’abstiens de la donner. Pourtant, plus tard, en vérifiant sur internet, je me rends compte que c’était la bonne réponse. Il me fallait juste oser l’exprimer. A contrario, pour certaines questions, j’ai l’impression de connaître la réponse mais que celle-ci ne me vient pas tout de suite. Parfois, elle me vient en décalage, après deux ou trois autres questions, ou après la sortie du cabinet. Très pratique !
1h30 de test et me voilà sur les rotules, épuisée.
Je rentre chez moi en m’auto-flagellant d’être si nulle, en me disant que le résultat sera lamentable, que j’allais rajouter du négatif à mon mal-être déjà bien présent. Je ne regrette pas d’avoir passé ce test, mais j’ai l’impression que ce qui me sera relaté à la restitution ne me plaira pas et accentuera, peut-être, la pathologisation de mon état.
Une quinzaine de jour après, je retourne pour le troisième et dernier rendez-vous. C’est le moment de grâce. Je suis tellement stressée que je fais tomber la chaise et renverse les magazines entreposés sur une table basse. Je m’assieds, je la regarde et elle me dit d’emblée, pour ne pas me faire languir d’avantage : « vous aviez raison Mme Bouquet, vous avez bien un haut potentiel ».
Je ne sais plus exactement ce que j’ai ressenti à ce moment précis, comme si j’avais quitté mon corps. Mais je sais que ce n’était pas du soulagement. Elle m’explique alors les différents résultats classés selon les subtests (groupes de tests). Le score final affiche 127. Cependant les différents biais n’ont pas permis d’avoir un chiffre vraiment exact. Elle me dit que je suis très certainement au-dessus de 130 car le stress, le manque de confiance en moi et le petit problème d’accès à la mémoire à long terme ont interféré dans le résultat. Je ressors alors avec un document qui vient très certainement de mettre des mots sur ce que je traverse depuis toutes ces années sans avoir su l’expliquer jusqu’à présent. Mais le soulagement n’est pas présent.
Je rentre chez moi et j’annonce le résultat à mon entourage proche et à mes collègues dès le lendemain. Je dis être diagnostiquée à haut potentiel mais je sens que je n’arrive pas encore à intégrer cette information. Je lis quelques ouvrages, surfe sur quelques sites internet mais je continue comme d’ordinaire ma vie avec ses difficultés, ses questionnements sur mon avenir personnel, amoureux, professionnel comme si le nouvel élément amené n’avait aucune importance.
Et puis septembre arrive avec une épreuve qui me fera de nouveau tomber dans ce que j’ai appelé une dépression réactionnelle, avec à la fois une envie de tout arrêter car j’en ai ras-le-bol de survivre et à la fois une obligation de rester en vie quand même avec cet espoir que les événements à venir seront plus heureux. Quelque chose me fait tenir malgré un mal-être exacerbé. La souffrance psychologique est parfois pire que la souffrance physique. Elle est trop souvent minimisée par l’entourage ou même par le corps médical. Personne ne sait la mesurer mais elle est puissante et peut amener certains à en finir brutalement avec la vie.
Moi qui me considère comme chanceuse en général car je rebondis toujours face à l’adversité et à la douleur, voilà que je me dis que jamais je n’arriverais à trouver un sens à ma vie. J’ai désormais quarante ans et dix années de thérapie derrière moi et je ne comprends pas l’intérêt de continuer à vivre alors que je me sens malheureuse.
Après des journées à pleurer régulièrement, je me sens lasse et il me faut alors prendre une semaine d’arrêt de travail pour dormir car cela devient problématique. Je commence alors un traitement à base d’antidépresseurs et d’anxiolytiques, suite à un rendez-vous chez mon médecin, qui me diagnostique sur un penchant dépressif. Je me dis que je n’ai pas le choix car je n’arriverais pas à remonter la pente sans aide médicamenteuse. J’ai alors le sentiment d’un échec, d’un retour en arrière car j’avais déjà été médicamentée quelques années auparavant. Un matin, durant cette semaine d’arrêt, je me penche de nouveau sur cette notion de haute potentialité car une phrase me passe par la tête : « Audrey, qu’est-ce que tu en fais de cette information que tu as eue en avril ? ». Je commence alors à chercher sur Google et de fil en aiguille je tombe sur des groupes Facebook dédiés aux surdoués, hauts potentiels, zèbres ainsi que sur un forum de discussion où je poste que je cherche des personnes avec les mêmes caractéristiques que moi, sur Boulogne-Sur-Mer. Je sens qu’il est temps que je côtoie des personnes vivant la même situation que moi. Petit à petit, je commence à avoir des liens virtuels puis une réponse à ma demande sur le forum. Je sens tout d’un coup que je reprends pied, comme si, à travers cette réponse, se dessinait l’espoir d’en avoir d’autres. Rendez-vous est alors pris avec Jérôme, zèbre de Boulogne-Sur-Mer, le 7 novembre 2016. Me voilà face à quelqu’un qui d’emblée me renvoie du positif, une altérité, quelqu’un qui semble représenter une clé. Il se passe une connexion difficile à expliquer. Comme si nous nous connaissions déjà depuis un bon bout de temps. S’ensuivra de cette première rencontre une correspondance par SMS et des rencontres régulières qui apporteront un éclairage complémentaire sur cette situation de surdouée malheureuse. C’est à partir de là que je commence à vraiment comprendre ce que je vis. Le 10 novembre, deux informations me viennent presque en même temps. La première de mon thérapeute, qui pense que je vis une mue avec des réactions normales par rapport à cette transformation psychique. La seconde de Jérôme. Il m’envoie un message me disant qu’il faut que j’arrête de penser que l’hypersensibilité est pathologique. Il me dit que je ne suis pas malade mais juste différente d’une majorité de personnes. Cette soirée-là entérine mon souhait d’arrêter mon traitement. De toutes façons, il n’avait pas encore fait effet et cela ne faisait que quelques jours que je l’avais entamé. Pour moi, ce 10 novembre est à marquer d’une pierre blanche. C’est le jour où j’ai décidé de vivre pleinement ma « Zébritude » ! J’ai enfin intégré qui j’étais vraiment et c’est ce jour-là que j’ai profondément changé ma manière de voir les choses.
Mensa est une organisation internationale qui est ouverte à toute personne à fort potentiel intellectuel.
Wechsler Intelligence Scale for Children : Test de mesure du quotient intellectuel pour enfants.
Wechsler Adult Intelligence Scale : Test de mesure du quotient intellectuel pour adultes.
L’anamnèse retrace les antécédents du patient. Elle repose sur des questions précises allant des motifs de la consultation aux habitudes de vie et une écoute attentive du professionnel.
Début décembre 2016, je me sens assez bien, j’ai l’impression de revivre. J’ai parcouru des posts et des posts sur Facebook pour me rendre compte que finalement nous sommes nombreux à traverser les questionnements sur ce que nous vivons. Me retrouver enfin dans une « communauté » est ce qui me permet de reprendre goût à la vie. J’entrevois une possibilité de me retrouver avec des pairs et de partager des instants de vie avec eux.
A cette période-là, je suis en pleine réflexion sur mon statut professionnel. J’aime une partie de mon travail, j’exerce en tant qu’éducatrice spécialisée dans un E.S.A.T1. J’accompagne des personnes en situation de handicap dans une unité de production, j’aime tout ce relationnel qui a été créé avec elles. Je comprends, avec le recul, que ce qui m’a tant attiré chez ces personnes est leur différence, ce qui renvoie à ma propre différence. Une sorte d’altérité. Cependant, j’ai l’impression de tourner en rond et d’être « exploitée » par l’entreprise sans pouvoir m’investir d’avantage dans les choses qui me plaisent le plus. Tout tourne autour de la logistique, l’administratif, la gestion de menus détails et j’ai perdu le sens profond de mon travail. Je suis force de proposition pour améliorer la situation, mais je me sens engluée dans un rôle qu’il ne m’est plus possible de quitter. Je ne me sens plus du tout dans la relation d’aide et pourtant c’est ce qui me motive le plus.
Nous sommes un samedi, mon père est de passage sur Boulogne-Sur-Mer. Il me propose de déjeuner ensemble. Nous avons l’occasion d’évoquer mes dernières trouvailles, mon nouvel intérêt pour les groupes de surdoués sur internet et une envie de rencontrer toutes ces personnes un jour ou l’autre. Et puis j’évoque aussi les difficultés que je rencontre sur mon lieu de travail.
- Tu sais, lui dis-je, il y a un de mes collègues qui a pris six mois sabbatiques.
Cela me fait réfléchir. Ce serait peut-être une option pour me ressourcer et trouver, pourquoi pas, une autre voie.
- Bonne idée, me dit-il. Un congé sabbatique pourrait te permettre de rencontrer des zèbres en France puisqu’ils semblent t’avoir aidée ces dernières semaines.
Je trouve l’idée originale et je me dis que oui, pourquoi pas, mais j’ai envie d’en retirer quelque chose de concret.
- Et pourquoi pas aller à la rencontre des zèbres de France pour recueillir des témoignages et écrire un livre ?
- Très bonne idée, renchérit-il. Nous pourrons te trouver un camping-car, comme ça tu seras libre pour aller où bon te semble durant cette période sabbatique.
Voilà, le projet est né en 3 heures de temps, dans un restaurant !
Fin décembre, je suis devenue l’heureuse propriétaire d’un camping-car Challenger Citroën de 1994, 130 000 kilomètres au compteur, dans un état impeccable. C’est mon père qui l’a trouvé via les annonces qu’il a parcourues pour moi alors que je n’avais même pas encore regardé cela de mon côté.
Les deux premiers mois de l’année 2017, je mûris le projet et j’essaie de mettre en place une « stratégie ». Je commence à évoquer l’idée du recueil de témoignages sur les réseaux sociaux et à mes nouveaux amis zèbres Lillois que j’ai rencontrés depuis. Leur retour est unanime, le projet est une bonne idée, il faut que je le mette en place. C’est donc naturellement fin février que je conçois une page web en une après-midi où j’évoque le projet de voyage en camping-car à la rencontre des zèbres, en compagnie de mon chat, Manju.
Première appréhension lorsque je l’envoie à quatre personnes de confiance pour avoir leur retour sur le fond et la forme. Cette étape se passe bien, je reçois même des conseils pertinents. Elles m’orientent, me félicitent et m’encouragent.
La page web est prête. Il me faut maintenant la publier… Et là ce n’est pas une mince affaire puisque je suis confrontée à l’une de mes grandes peurs : l’affichage public, le qu’en dira-t-on et puis l’exposition personnelle d’une partie de ma vie et le pourquoi je fais cela. Je rumine beaucoup, n’ose pas me lancer, mais le fait d’en avoir parlé à plusieurs personnes m’amène à me dire que je ne peux plus faire marche arrière.
Après quelques jours d’hésitation, je décide de publier mon annonce sur trois groupes Facebook différents. Autant vous dire que je n’ai pas fermé l’œil de la nuit et que les nuits suivantes ont été des plus dures à encaisser car dès que j’ai envoyé mon projet, je n’ai cessé d’être aux aguets pour les retours. Et puis mon cerveau n’a de cesse de me répéter : « les gens vont trouver ça nul, personne ne sera intéressé.». Bref, un cerveau très sympathiquement sabrant, typiquement locataire d’un être dépourvu d’estime de soi.
Trois jours plus tard, premier retour. Puis un autre et un autre. Régulièrement, je commençais à recevoir des messages de soutien, d’encouragement, des personnes qui trouvent l’idée chouette, que c’est quelque chose qui pourra aider à faire avancer les choses. Les personnes intéressées pour participer au projet semblent attendre ma venue avec impatience. Je commence à être rassurée. Voyant qu’elles répondaient de partout en France, j’ai commencé à localiser chaque réponse, puis, de fil en aiguille, je me suis mise à dessiner le parcours de mon Zébra tour ! Mon zébra tour ne me quittait plus ! J’y pensais tous les jours, toutes les heures. A tel point que j’ai fini par acheter une grande carte de France que j’ai aussi sec accrochée dans mon camping-car. Depuis, au moindre post reçu, je me précipitais à l’intérieur du véhicule pour épingler le point de chute correspondant.
Début 2017, je ne sais plus comment cela s’est passé, mais j’ai eu un arrêt de travail qui m’a fait ressentir que j’allais revivre un début de burn-out. J’ai alors décidé de faire une rupture conventionnelle de mon contrat de travail début mars. Le premier avril, mon départ est officiel ! Décidément, chaque premier avril me réservait un tournant dans la vie. Le dernier était pour mon divorce familial. Celui-ci est pour mon divorce professionnel. Mais là, c’était différent ! Je sens que ma vie prend vraiment un nouveau tournant et qu’une belle aventure humaine allait commencer !
Établissement et Services d’Aide par le Travail, établissement médico-social ayant pour objectif l’insertion sociale et professionnelle des adultes en situation de handicap.
Mon aventure est à la fois livresque et humaine ! Je me posais beaucoup de questions sur mon parcours, mon état d’esprit, sur ma vie. Je ne me sentais pas heureuse, pas moi-même telle que j’aurais souhaité être. Je voulais renverser la vapeur, casser ce rythme infernal. L’idée de tout plaquer pour aller à la rencontre de mes semblables, des gens qui vivent certainement les mêmes doutes que moi et avec qui je pourrais partager mes réflexions m’a complètement stimulée. J’avais beaucoup de choses à raconter sur les zèbres, sur leurs traits de caractères et sur ce qu’ils devraient faire pour se sentir mieux, heureux. Mais j’avais peur que mes hypothèses soient taxées d’une vision unique et solitaire. J’ai donc structuré mes entretiens autour de toutes les questions que je me posais pour vérifier la pertinence de mes analyses et des réponses que je supposais. Rien de tel que de mettre tout ça noir sur blanc, dans un ouvrage qui dissiperait, une bonne fois pour toutes, non seulement mes doutes, mais aussi ceux des milliers de zèbres comme moi. Le fruit de mon voyage serait donc un livre commun, un ouvrage sur des tranches de vies partagées. Des partages à livrer et un livre à partager.
C’est donc au travers de grandes questions que je me posais moi-même et que se posent les zèbres, en général, que j’ai construit ce livre. J’ai essayé de regrouper au mieux les différentes thématiques mais je peux sembler parfois divergente. Sa structure, entremêlant mon ressenti et les témoignages de mes interviewés, peut paraître atypique. Mais n’est-ce pas là la principale caractéristique d’un zèbre ?
Pour les rencontres, nous décidions du jour, de l’horaire et de l’endroit où nous nous retrouverions pour l’interview quelques jours auparavant. La synchronicité1 aidant, rares ont été les fois où la rencontre n’a pu être faite. Tout s’est passé de manière fluide. Les lieux où ont été effectuées les interviews étaient divers et variés : au domicile de mes hôtes, devant un thé, une bière ou un repas. À la table d’un restaurant, dans une voiture, sur un banc public au soleil, dans le bureau d’une entreprise ou sur une terrasse.
J’avais un dictaphone, et j’enregistrais notre conversation. Certains ont préféré me transmettre leurs témoignages plus tard par écrit via l’e-mail. Chacun a relu, corrigé et réorganisé son texte pour qu’il s’y retrouve au mieux.
Au total, ce sont trente-huit personnes qui m’ont fait confiance en me dévoilant une partie de leur vécu de Zèbre. Parmi eux six professionnels en la matière. Ceux qui ont souhaité conserver l’anonymat sont signalés par un astérisque *.
Mes contacts personnels sont Alex, Gaëlle, Anne, Guillaume, Olivier, Bénédicte, R.*, Dara, Mickaël, Frédérique, Claire*, Emmanuelle, Déborah, Zèbre libre*, Chloé, Zébrette*, Vanessa, Judith, Isabelle, Catherine, Damien, Noé, Alice*, Romain, Fred*, Caro, Audrey, Clara*, Edwige*, Georges*, F.R.* et Marianne*.
Les professionnels, zèbres eux-mêmes, qui de par leur métier, aident leurs semblables à se trouver et à trouver leur place dans notre société sont Ingrid Meunier, Annie Laux, Alexandra Volkoff, Annie Gloaguen, Annie Lejeune et Isabelle Gillet.
Toutes ces personnes ont apporté, chacune à sa manière, un éclairage précieux sur ma propre vie. Je ne les remercierais jamais assez d’avoir partagé ce projet avec moi en y mettant du cœur et de l’envie.
Dans la psychologie analytique développée par le psychiatre Carl Gustav Jung, la synchronicité est l’occurrence simultanée d’au moins deux événements qui ne présentent pas de lien de causalité, mais dont l’association prend un sens pour la personne qui les perçoit.
Le présent ouvrage est un recueil à un moment donné de mon parcours et par rapport à un groupe restreint de zèbres. Il n’a pas la vocation d’être la seule vérité mais une vérité de ce que j’ai pu observer et entendre. Il est en tout cas la vérité de ce que vivent les personnes que j’ai interviewées et il est ma vérité dans ce que je vis moi-même au quotidien.
Tout un chacun pourrait se retrouver dans les traits qui vont être énoncés. En effet, qui ne se dira pas : « Moi aussi je suis hypersensible », « Moi aussi j’ai changé de carrière plusieurs fois dans ma vie » ou encore « Moi aussi, je suis empathique ». Car, effectivement, chaque caractéristique peut être reconnue dans la vie de chaque individu, à haut potentiel ou non.
Cependant, il est important de discerner que chez les zèbres, il y a une « accumulation » de toutes ces caractéristiques et une intensité supérieure dans le vécu de celles-ci.
J’ai beaucoup entendu parler de l’effet Barnum et du fait de se reconnaître dans des caractéristiques et de s’approprier une personnalité rien qu’en lisant un livre. Certains ne trouvent pas l’intérêt de passer les tests pour « légitimer » le fait d’être surdoué ou non. Ils le savent et cela leur convient. Le coût du test peut également être un frein pour ceux qui disposent de peu de moyens. Pour ma part, me reconnaître dans un livre ne m’aurait jamais suffi. J’aurais continué à me poser des questions, à ne pas m’identifier aux traits relatés dans un ouvrage. C’est d’ailleurs ce que j’ai souvent entendu lors de mon voyage. Les personnes avaient à un moment donné le besoin de légitimité dans ce qu’elles sont par le biais d’un constat par un professionnel. D’où la nécessité pour certaines de passer le test ou de voir un psychologue qui attestera de leur haute potentialité.
S’autoproclamer HP sans avoir passé le test semble poser problème à certaines personnes. Pourtant, si tout un chacun, par le biais de lectures, semble se retrouver et permet à sa vie d’être plus agréable, cela n’est pas un souci pour moi. Quel intérêt de se dire HP en sachant pertinemment ne pas l’être ? Quel intérêt à part de se détruire d’avantage soi-même ? Car au fond, ce qui est important, c’est de savoir qui nous sommes, peu importe que nous soyons HP, normaux-pensants ou déficients. Chaque état a de toute façon ses qualités et ses défauts avec lesquels il faut vivre. Savoir qui nous sommes permet d’aller de l’avant avec ses traits de personnalité, ses caractéristiques et son mode d’emploi spécifique. A ce propos, le témoignage de R. me semble intéressant.
J’ai lu un livre et je me suis reconnu dedans. J’en ai parlé dans mon entourage, des personnes l’ont lu autour de moi. L’une d’elle m’a dit : « Dans tous les cas, nous pouvons nous reconnaître dans chacun des traits de personnalité ». Mais elle ne voyait qu’une addition de symptômes, alors que moi, j’y voyais une image cohérente, un fonctionnement global. Ce n’est pas l’un sans l’autre, c’est tout à la fois et du coup c’est comme-ci elle ne voyait que les points mais pas l’image globale qui se tisse entre chacun.
Ma rencontre avec R.
Je connaissais R. avant que le projet ne commence. Nous avions convenu de faire l’interview dans son appartement. A ce moment, je commençais à être plus à l’aise avec mon dictaphone. Il m’avait envoyé un message avant notre rendez-vous pour savoir ce que j’aimais comme gâteau. C’est donc devant une tartelette au citron, une tartelette poire/amande et un bon thé que nous avons démarré notre entrevue.
Début avril. Je suis dans les préparatifs du voyage et je me fais la réflexion suivante.
Au premier avril 2016, j’ai divorcé de mon mari,
Au premier avril 2017, je divorce officiellement de mon boulot,
Que m’arrivera-t-il le premier avril 2018 ?
C’est mon éditeur qui m’a donné la réponse : ton livre !
Première destination pour « tester la vie nomade » : la région Nantaise. Avec le Pôle emploi, il a été acté que je pouvais faire mon tour de France à la seule condition qu’en parallèle je cherche des petits travaux saisonniers dans les régions traversées. Le premier job se fera dans l’industrie du muguet. Le contrat est prévu pour une période de dix jours en tant que bouquetiste. Vous parlez d’un hasard ? Avouez quand-même que c’est un comble pour quelqu’un qui s’appelle Bouquet !
J’ai décidé d’aller chez des viticulteurs qui accueillent les camping-caristes de passage et leur ai demandé d’emblée si je pouvais stationner plusieurs jours chez eux. Ils ont accepté de suite, enlevant ainsi la problématique du stationnement du véhicule chaque soir. Ils offraient en plus l’eau et l’électricité, ce qui n’est pas du luxe lorsque nous travaillons. J’ai beaucoup apprécié cette halte chez Yannick et Michel. En tant que passionnés, ils m’ont donné l’envie d’en savoir un peu plus sur leur domaine. Les dégustations étaient bien agréables également. Je faisais en fait mes premières armes dans le vin. J’ai mis quarante ans pour commencer à apprécier les alcools. Et découvrir les divers cépages est vraiment un univers qui m’a parlé.
Dès le lendemain de mon arrivée, je pouvais commencer le travail. Je me suis dit que je pourrais rajouter cette expérience de préparatrice de bouquets de muguet dans ma liste de petits boulots, déjà bien longue sur mon cv. J’ai connu plusieurs secteurs d’activité dans mon parcours et c’était à chaque fois très enrichissant. J’ai été veilleuse de nuit, éducatrice spécialisée dans diverses unités, distributrice de glace pilée, contrôleuse qualité dans le poisson surgelé, inventoriste, préparatrice de commandes, ouvrière sur une chaîne de conditionnement, vendangeuse et j’en passe. Cela illustre, peut-être, cette recherche de soi-même. Et justement, aujourd’hui, après m’être retrouvée moi-même, je pense avoir trouvé ma voie : j’ai décidé d’être thérapeute familiale et me suis inscrite pour en obtenir la certification. D’ici-là, je vais certainement continuer et effectuer d’autres jobs qui me feront découvrir d’autres professions. Je sais que ma vie sera jalonnée de différents postes. Chose qui pouvait m’angoisser il y a quelque temps. Mais aujourd’hui, c’est différent ! Je l’accepte car je sais que je suis une Zébrette.
Lors de mes rencontres, j’ai pu vérifier que le zèbre change très régulièrement de travail et peut même se retrouver sur des postes complètement différents à chaque fois. Le travail à Nantes, dans cette entreprise de muguet, m’a apporté un éclairage complémentaire sur ce que la routine et les gestes répétitifs peuvent procurer chez un zèbre. Et ce, en quelques jours seulement. Je n’avais encore jamais connu une telle fulgurance mais cela aura été une expérience très enrichissante pour me connaître d’avantage et comprendre mieux ce qui se passe dans la tête de toutes ces personnes en mal-être au travail.
Dans les différentes entreprises où j’ai exercé, la routine a toujours été une grosse problématique qui me rongeait. Moi qui pensais me retrouver à l’air libre, à la cueillette des brins de muguet, me voilà propulsée sur une chaîne de travail où le geste est on ne peut plus répétitif durant 7 heures. Une cadence rapide pour laquelle il est impossible d’avoir d’autres mouvements que ceux qui sont imposés par la machine. La simple action de se moucher semble être une mission quasi impossible. Pour la première journée, cela restait supportable car c’était une nouveauté et c’est une de mes caractéristiques, j’adore la nouveauté, elle me stimule, me procure une sorte d’euphorie. Et je me rappelle une phrase de mon ex-mari : « Avec toi, c’est toujours pareil, quand c’est nouveau tu es d’un enthousiasme incroyable, mais tu déchantes tellement vite ! »
J’ai compris très rapidement la technique à utiliser sur la machine de confection de bouquets, pour optimiser les gestes, et ma créativité a vite été rangée au fin fond de mon esprit puisque dans ce boulot, aucune créativité n’est possible. J’ai longtemps cru que ce sentiment d’ennui rapide était un gros souci. Mais maintenant, je le perçois comme un avertissement. Le signe que ce travail n’est pas du tout fait pour moi car il ne correspond pas du tout à mes besoins ni à mes aspirations. Que risquons-nous si nous quittons un travail qui ne nous correspond pas ? En quoi est-ce grave finalement ? Si ce n’est le retour d’une société qui véhicule encore trop souvent qu’il faut tenir, qu’il faut se faire violence pour prouver que nous sommes courageux !
Quand je reviens sur mes expériences antérieures, je me rends compte que je me suis souvent ennuyée très rapidement. Je cherchais toujours du renouveau. J’y arrivais tant bien que mal et j’ai même réussi à tenir longtemps sans toutefois dépasser sept années d’affilée, mon record. Mais à quel prix ? Combien de fois je rentrais chez moi en pleurant car je ne supportais plus mon travail, que je voulais changer. Les conseils de mon entourage, proche et moins proche, résonnent encore dans mes oreilles. « Il faut que tu tiennes, c’est un CDI, tu ne peux pas changer de travail tous les quatre matins... ». Alors je tenais, j’ai tenu… Jusqu’au burn-out1 !
Les témoignages qui suivent m’ont beaucoup éclairée sur cette question. Ils ont été inspirants à bien des égards. Ils m’ont confortée dans mes propres ressentis et m’ont aidée à tracer ma propre voie.
À vingt ans, je n’avais pas vraiment de recul sur ma vie. Mais à partir de trente, j’ai commencé à identifier plus facilement les schémas répétitifs qui jalonnaient mon existence. Je trouve que l’un des plus évidents et contraignants est celui en lien avec le travail. Peut-être parce que j’y investis beaucoup de temps et d’énergie. La période la plus longue durant laquelle je suis restée à un poste, c’est trois ans et demi, en me forçant. Et au bout de deux ans, j’étais devenue une sorte de zombie. Par instinct de survie, je m’étais coupée de toute sensation. Je n’éprouvais que du je-m’en-foutisme, avec la fausse impression que tout glissait sur moi. Pour les postes précédents, c’était un an à un an et demi. A chaque fois, je partais par choix personnel ou il se passait quelque chose qui me poussait à chercher un autre emploi. Je n’arrivais jamais à rester.
Ce schéma est systématique. Quand je prends une nouvelle fonction, quel que soit le secteur, que je le connaisse ou pas, je me sens enthousiaste. Pour moi, c’est nouveau, donc c’est super. J’adore la phase d’apprentissage. J’ai cru comprendre, suite à mes lectures et recherches, que c’est fréquent chez les zèbres. La découverte est comme un euphorisant. J’ai alors tous mes sens en alerte et je me sens complètement vivante. C’est génial. Je souhaiterais qu’elle dure toujours ou qu’elle revienne régulièrement.
Par contre, à partir du moment où j’ai une sensation de maîtrise, quand je comprends instinctivement comment tout fonctionne, je m’ennuie. Et à partir de cet instant, c’est comme une descente aux enfers, avec cette impression de mourir à petit feu. Cela s’est produit à chaque fois, avec des intensités différentes, tout au long de ma carrière. Il y a comme une rupture quand l’excitation du début disparaît et que la routine et la facilité apparaissent. Cela ne veut pas dire que je suis super douée dans mes fonctions, mais juste que j’en ai fait le tour, que j’ai vu comment fonctionne l’entreprise et que j’ai pris ce qui m’intéressait.
En ce qui concerne le travail qui a duré trois ans et demi, cette sensation est apparue au bout d’un an, car c’était plus complexe, comme trois postes en un. Quant au travail que je fais en ce moment, cette phase d’ennui a commencé dès le deuxième mois. C’est le plus court que j’aie jamais vécu.
Quand j’ai lu le chapitre qui traite de ce thème dans le livre de Jeanne Siaud Facchin, j’ai éprouvé un grand soulagement. Enfin, quelqu’un me donnait une explication. Et surtout, je me suis écriée intérieurement « Ah ! Mais en fait, je suis normale ! ». Ma seconde pensée a été d’appeler mes parents pour leur dire « Il faut que vous lisiez ce bouquin, je suis normale ». Car ma famille proche considère que c’est un problème, de l’instabilité, qu’il faut que je reste en poste, coûte que coûte, et que je ne dois pas partir à chaque fois que ça ne me convient pas.
Ma rencontre avec Gaëlle
Lorsque j’étais en Bretagne, j’ai participé à un atelier sur la créativité organisé par Annie Gloaguen. Gaëlle faisait partie des participants. Nous avons eu l’occasion d’échanger sur la raison de ma présence dans la région. Elle a été de suite intéressée et nous avons pris date pour nous rencontrer quelques jours plus tard. Je suis arrivée chez elle, mais la maison était vide. Je n’arrivais pas à la joindre au téléphone. Je me demandais si je ne m’étais pas trompée de jour et le stress montait un peu car je me disais que j’avais loupé quelque chose. C’est donc, hantée par le doute, avec un mental qui ne m’aidait pas vraiment, que j’ai vu arriver une voiture rouge avec Gaëlle à bord. Nous nous sommes installées dans son jardin, sous un pommier. J’ai pu goûter à un jus de pastèque, concombre et pomme, tout frais sorti de l’extracteur, cette magnifique invention pour garder toutes les propriétés des fruits et légumes. Et nous avons démarré l’interview !
J’ai essayé le CDI au travail, le CDI en couple avec location d’une maison et deux voitures. Mais au bout de six mois, je me suis rendu compte que ce n’était pas du tout mon truc et que si je continuais j’allais me détruire. Je pensais aimer cette personne alors que, tout simplement, je m’étais investie d’une mission : l’accompagner dans sa transition de genre. C’était une personne en grande souffrance quand je l’ai rencontrée. Elle était née dans un corps de femme qui ne lui appartenait pas. Une fois la démarche enclenchée pour devenir un homme, j’ai senti que ce n’était pas de l’amour que j’avais pour elle, juste le désir de l’aider. C’est fou jusqu’où j’ai été capable d’aller dans mes relations. Ce schéma de « grande sauveuse » s’est répété à maintes reprises.
Pourtant, plus tard, j’ai récidivé. Nouvelle location avec un compagnon que j’aimais beaucoup et avec qui je ne me sentais investie d’aucune mission. Une maison que j’adorais. J’avais entrepris une formation qui me plaisait. Mais au bout d’un mois de vie commune c’était pareil, je ressentais un mal-être, ce mal-être qui m’accompagne depuis très longtemps. Il a ressurgi de façon fulgurante et je me suis dit « Bon t’as tout, t’as ton mec, t’as ta maison, t’as ta formation mais ça ne va pas, qu’est-ce qu’il y a encore ? ». A ce moment-là, je n’avais plus les ressources pour faire semblant. Je me suis donc laissé couler en deux secondes. Et en deux semaines j’ai tout lâché : la formation, le stage. Puis, pendant trois ou quatre mois, je suis restée assise dans mon fauteuil et je jouais à la belote. C’est tout ce qui m’intéressait, jouer à la belote ! Finalement, c’étaient les premiers signes de la grosse dépression latente que j’avais depuis une vingtaine d’années.
Ma rencontre avec Alex
Nous avions convenu de nous retrouver sur Concarneau. C’était l’occasion pour moi de visiter cette jolie ville. Je me suis garée sur un parking qui n’avait pas de zone d’ombre. Ils prévoyaient une journée très chaude, nous étions fin juin. J’ai tout calfeutré pour Manju, afin qu’elle ne souffre pas trop de la chaleur. Heureusement, le camping-car était bien isolé. C’est dans la vieille ville que nous avions prévu de nous retrouver vers 11h00. Elle était attablée à une terrasse avec son chien, un beauceron absolument adorable qu’elle avait adopté quelques temps auparavant. Nous avons partagé un thé, puis nous sommes allées manger dans une crêperie. Je sentais une certaine réserve qui s’est estompée au fur et à mesure de la matinée. Nous devions prendre le temps de nous découvrir avant d’entamer l’interview à proprement parler. Nous nous sommes ensuite installées sur un banc au niveau de l’ancien théâtre, un lieu propice à la détente. Nous nous sommes quittées difficilement vers 18h30. Nous avions encore tellement de choses à partager.
Quand ça ne fonctionne pas ou que ça fonctionne mal quelque part, j’ai toujours d’abord envie de changer les choses, afin de mettre en place des bases saines. Mais je m’aperçois que la construction de ces bases saines, malgré toute la bonne volonté du monde, je n’y parviens pas car je ne suis pas seule. Les autres, assez souvent, ne désirent pas que ça évolue. Soit parce que ces dysfonctionnements les arrangent, soit parce ce qu’ils ont peur du changement ou de se faire réprimander s’ils osent, soit qu’ils s’en balancent ou qu’ils ne veulent pas y réfléchir. Alors je finis par m’en aller, épuisée par cette inertie qui ne m’apporte rien de bon tout en étant empreinte malgré tout du sentiment que j’ai loupé quelque chose, que c’est de ma faute. Je me sens toujours en décalage au boulot, malgré tous les efforts que je peux faire. J’ai l’impression que les gens ne comprennent pas ce que je veux dire ou faire, qu’il faut attendre des semaines, des mois pour qu’ils parviennent à la même conclusion que moi, à cette conclusion que j’avais évoquée plusieurs fois depuis longtemps mais qu’ils ne voulaient pas entendre. Ça me freine. Et c’est extrêmement fatigant, usant, d’être sans cesse freinée. Je me sens souvent obligée de rester en deçà de mes compétences, de ne pas émettre mes idées ou mon point de vue, pour ne pas « choquer » ou agacer.
Ma rencontre avec Bénédicte
C’est lors d’une soirée avec un groupe de zèbres lillois, que j’ai fait la connaissance de Bénédicte. Son parcours était riche, j’étais dans les prémices de mes découvertes sur les caractéristiques de multipotentialité et Bénédicte a répondu présente à mon projet lorsque je lui en ai fait la présentation. C’était un matin ensoleillé, que je suis arrivée dans son appartement quelque peu atypique. J’ai été conquise par cette architecture très originale, un peu à la façon d’un bunker, un cocon, en plein cœur de la ville. Un petit thé, puis un autre, installées sur l’îlot central de sa cuisine. Bénédicte me dévoilait son parcours, les heures défilaient. J’avais un autre rendez-vous juste après avec R. et c’est donc après trois heures et demi d’enregistrement que j’ai pris congé d’elle. C’était ma deuxième interview et je mesurais à ce moment-là le boulot que j’aurais en retranscription. Tout me semblait tellement intéressant. Comment choisir les meilleures parties, synthétiser son discours, rapporter la richesse de ses réflexions. Je vous laisse en juger.
Syndrome d’épuisement lié au travail.
Dans le cas précis du travail à la chaîne que j’ai fait, la routine est arrivée très rapidement et la souffrance qui l’accompagne aussi. Car oui, chez les zèbres, nous parlons bien de souffrance face à ces situations et non pas simplement d’un état de mal-être. Sur cette chaîne de confection de bouquets, c’était déjà devenu bien moins drôle dès le deuxième jour. Tu parles d’une endurance ! Et c’est au quatrième jour seulement que j’ai commencé à perdre pied. Les envies de pleurer étaient fréquentes, les scénarios dans ma tête défilaient à plein régime. Dès le 3ème jour, j’étais hantée par l’idée d’abandonner. Pourtant tout ceux qui me connaissent savent que je suis une bosseuse.
Heureusement que j’ai fait la connaissance de deux personnes que j’ai invité dans mon camping-car durant les pauses afin d’avoir un minimum de relations humaines. Sans cela, aucun intérêt pour moi. D’ailleurs ces moments de partage avec Christiane et Caroline me resteront en mémoire longtemps. Nous n’avions que très peu de temps mais c’était intense. Je récupérais un semblant d’énergie grâce à nos discussions. Mes interviewés semblent connaître également ce type de situation.
Les gens, parfois, ne comprennent pas quand je parle de mon côté zèbre. Je leur décris un peu la situation et leur explique qu’ils ne peuvent pas se rendre compte de cette souffrance. Quand je leur dis qu’au bout de deux mois ça ne va plus dans mon travail, ils me conseillent de rester un peu car j’ai ma formation à payer et qu’il faut que je tienne, que ce n’est pas si compliqué. Mais en fait pour moi ça l’est, car ils ne se rendent pas compte que, quand ce moment-là arrive, c’est comme une mort. C’est horrible d’éprouver cette sensation de mort tous les jours, pendant des mois. C’est très douloureux. Et j’ai beau essayer d’expliquer avec des mots ce que je ressens, ce n’est pas simple de le faire comprendre aux autres.
L’ennui au travail est un phénomène que j’ai malheureusement connu bien trop souvent. Je distinguerais d’ailleurs deux sources d’ennui au travail : le travail en lui-même et l’environnement de travail, l’un étant aussi important que l’autre et l’un n’allant pas sans l’autre.
Il faut d’abord que je commence par définir le travail idéal selon moi. Je dirais que j’ai avant tout besoin d’une mission, d’une direction qui représente l’essentiel de mon temps de travail. Il s’agirait d’une sorte de routine quotidienne, qui serait en réalité mon « fonds de commerce » professionnel. J’entends par là une activité qui occuperait au moins 80% de mon temps de travail quotidien. Les 20% restants seraient pour autre chose : étudier de nouveaux sujets, assister à des conférences dont le sujet concerne directement ou indirectement mes fonctions, répondre à une demande imprévue et/ou urgente.
À plusieurs reprises, j’ai occupé des postes où il n’y avait pas assez de travail à faire selon moi. J’ai subi des épisodes de bore-out1 très sévères, éprouvants sur un plan physique et moral. J’ai eu beaucoup de mal à me remettre après chacun d’entre eux. A chaque fois, la mission qui m’était confiée était certes intéressante, mais ne représentait pas un volume horaire de travail suffisant pour pouvoir occuper mes journées de manière significative et régulière. Mon rythme personnel de travail a aggravé ce problème, car lorsque j’avais quelque chose à faire, j’accomplissais ce qui m’était demandé dans des délais très rapides la plupart du temps. On m’a ainsi souvent dit que je travaillais trop vite.
J’ai aussi vécu le cumul du manque d’activité et du manque d’intérêt des tâches qui m’étaient confiées au regard de mes qualifications et de mes compétences. Cette période a été particulièrement difficile, car j’ai perdu énormément confiance en moi. J’avais le sentiment de ne plus avoir de neurones, d’être devenue bête, et je craignais de ne plus être capable de reprendre un rythme de travail « normal » un jour. Ces quelques mois m’ont semblé être une éternité, et le jour de la fin de mon contrat a été pour moi une réelle libération.
Il est difficile de parler de ce genre de situation avec ses proches. Combien m’ont rétorqué que « c’est déjà bien d’avoir un emploi par les temps qui courent », que « j’aimerais bien être payé à ne rien faire moi aussi » ou, pire encore « il n’y a que toi pour trouver des postes où l’on s’ennuie tout le temps ! ».
Ma rencontre avec Marianne
Marianne est l’une des seules que je n’ai pas encore rencontrée. Elle habite Paris et pendant le voyage je n’ai jamais trouvé le courage d’affronter cette ville avec mon camping-car. J’avais vraiment l’envie de la rencontrer. Je m’étais dit qu’il fallait que j’attende juste mon retour dans le Nord pour y aller en train. Cependant, j’ai été vite happée par le travail et je n’ai jamais trouvé de temps pour me rendre dans la capitale. J’ai donc proposé à Marianne de me faire un retour par mail. J’étais sur la fin des interviews, je savais quelles étaient les thématiques qu’il fallait approfondir et c’est donc avec compréhension que Marianne a bien voulu répondre à quelques questions sur certains sujets.
Quand je suis sur un nouveau job, pendant trois à quatre jours, je suis hyper sollicitée. Donc, du coup, cela me motive, je suis à fond. Puis très vite, je tourne en rond. Je ressens de l’ennui à nouveau.
Il faut trouver un domaine qui se renouvelle sans cesse pour que la routine ne s’installe pas au quotidien. Je crois que ce qui me tue c’est le quotidien, le quotidien de la vie, du boulot. J’aime bien quand tous les jours il y a quelque chose de nouveau. Je n’ai jamais tenu plus de six mois dans une boîte parce que je m’ennuie très vite. Changer sans arrêt n’est pas encore bien perçu par l’opinion publique et l’opinion familiale. J’ai l’étiquette d’une fille qui, à 33 ans, a fait 36000 métiers, 36000 contrats, n’a jamais su tenir plus d’un an dans une boîte. Mais au lieu de mettre cette caractéristique en avant et plutôt de dire que j’ai des capacités à m’adapter et de la curiosité et bien non, les personnes me disent que je suis instable. Alors qu’en fait, je ne le suis pas du tout. C’est juste que je m’ennuie et c’est terrible de s’ennuyer car, du coup, tu ne trouves pas de sens à ta vie.
L’ennui c’est vraiment l’opposé de la nourriture intellectuelle. Sans nourriture, tu t’épuises et c’est compliqué de faire comprendre aux gens que l’ennui c’est épuisant. Mes collègues, en général, vont venir faire leur boulot et elles seront contentes, elles auront leur salaire qui va tomber et ça leur suffit. Moi il m’en faut plus. Il me faut des objectifs. Il me faut du challenge. J’ai alerté ma direction car il faut qu’il y ait des changements pour moi. Cela fait quatre ans que je suis dans cette société. Je suis comptable et une évolution dans ma carrière est possible. Des gens partent bientôt en retraite. Donc, potentiellement, il y a des choses possibles mais il y a aussi une question de volonté. Cela ne peut pas venir que de moi. Ils savent que si rien ne change je partirai. Il va me falloir plus car l’ennui c’est le pire.
J’ai posé les choses et je n’aurais pas de regrets à partir si rien ne change. Si je venais à quitter cette société, je ne resterais pas dans ce métier-là. Je pense à l’informatique par exemple qui est un domaine que j’adore, c’est assez facile pour moi. Je me dis qu’après tout si je ne suis pas heureuse dans ce que je fais, je ne vois pas pourquoi je ne lâcherais pas même si c’est un CDI. Il faut aussi savoir prendre des risques dans la vie.
Ma rencontre avec Noé
C’était en septembre, je venais juste de faire quelques jours de vendanges, expérience très riche humainement parlant, mais dure physiquement. C’est encore toute courbaturée que je suis arrivée chez Noé. Il faisait froid, j’avais retrouvé ma solitude depuis la veille, j’avais quitté une ambiance incroyable qui m’avait boostée et je n’étais donc pas au meilleur de ma forme. J’ai longtemps hésité à reporter l’interview. Je me demandais si je n’avais pas besoin de repos, si je n’avais pas besoin d’arrêter tout simplement car peut-être avais-je assez de matière. Mais tout s’était tellement bien imbriqué que je me suis dit qu’il fallait que cette rencontre se fasse ce jour-là. C’était un samedi. Dès l’accueil de Noé, j’ai repris de l’énergie, c’était assez magique. Notre rencontre m’a permis de me remettre dans mon projet que j’avais un peu « retiré de ma tête » les derniers jours. Les mots de Noé ont relancé le moteur alors que je traversais une période de doutes.
Le syndrome d’épuisement professionnel par l’ennui est un trouble psychologique engendré par le manque de travail et l’ennui.
Si je reviens sur ce travail de confection de bouquet, je rajouterais que ce n’était pas aisé de pouvoir discuter avec mes collègues car la machine était bruyante. Un autre paramètre rentrait aussi en compte : les chefs ! J’aime parler, entrer en relation avec les autres. Et pour ce boulot, discuter un peu m’évitait une transformation rapide en mode zombie. Alors que je remotivais les troupes, je me suis fait reprendre pour « perturbation du personnel ». Un sentiment d’injustice a immédiatement surgi. J’ai compris à quel point il pouvait être difficile de travailler sous domination de l’autorité. Je me suis mise à la place de tous ces gens qui subissent des brimades journalières. J’ai repensé à certaines usines où j’avais travaillé et où le personnel se faisait crier dessus à longueur de journée. Cependant je n’ai pas voulu me renfrogner et j’ai continué à faire de l’humour avec mes collègues pour que les heures soient plus agréables à vivre. Le peu de discussions que j’ai eues m’a amenée à parler un peu de mon projet et des caractéristiques du zèbre et quelle ne fut pas ma surprise de me faire accoster par une collègue, un soir à la fin du service, qui tout en pleurant me dit : « Tu sais que je me retrouve totalement dans ce que tu traverses, je viens peut-être de mettre des mots sur un mal-être que j’ai depuis 30 ans ! ». L’espace d’un instant je me suis rappelée que d’en parler un maximum pouvait permettre à certains, enfin, de se comprendre et de se découvrir. Ce jour-là, mon voyage a pris un sens particulier : celui de la relation d’aide par la discussion et le partage, tout simplement ! Et comme par magie, les jours suivants ont été plus faciles à vivre même si j’aspirais à la fin de ce contrat.
Le sens que je mets dans mes actions est essentiel. Je suis tout à fait capable de faire un job qui ne me convient pas au premier abord si j’y mets un sens et surtout quand je sais qu’il ne durera pas trop longtemps. Être préparatrice de commande dans un entrepôt et faire du prélèvement toute la journée est ce que j’aurais qualifié de boulot non créatif et donc frustrant. Pourtant j’y ai mis un sens dès le démarrage de ma mission en octobre 2017, au retour du voyage. C’était pour moi une façon de m’activer, d’être dans le relationnel, de quitter mon mental l’espace de quelques heures, de gagner un peu plus que l’allocation pôle emploi à laquelle je pouvais prétendre.
Les horaires postés me permettaient de travailler sur le livre lorsque j’étais du matin et je pouvais également avancer sur mes futurs projets. J’allais donc en usine chaque jour, sans pieds de plombs car je savais aussi que cette mission avait une fin assez proche. Envisager une seconde de faire ce métier toute une vie était bien sûr inenvisageable. Le petit plus de ce job a été de pouvoir travailler avec ma belle-sœur, embauchée quelques temps plus tard dans la société. Nos liens se sont resserrés et c’était vraiment important pour moi.
Beaucoup de zèbres peuvent éprouver de la difficulté pour tout ce qu’ils entreprennent s’ils n’y mettent pas un sens, malgré des capacités cognitives plus élevées qu’une majorité. A l’école, ils ne sont pas rares à avoir raté leur scolarité ou à avoir eu de mauvaises notes car ils ne voyaient pas d’intérêt à ce qu’ils apprenaient.
Le sens et la compréhension des choses sont aussi importants pour nos activités que dans notre vie privée. Nous avons besoin de comprendre ce qui se passe. Si quelque chose me perturbe, j’ai besoin d’y mettre des explications. Un ami qui ne me répond plus du jour au lendemain, qui m’ignore et avec qui je n’ai pas eu de réelle explication a été un vrai calvaire pour moi. Le coaching que j’ai entrepris m’a permis de ne plus être dans le questionnement et de lâcher prise, tout simplement. Cependant, un point est resté important pour moi : comprendre les réactions des autres. C’est une nécessité dans ma vie. Je me suis rendu compte que je n’arrive pas à « laisser tomber l’affaire », comme me le suggère souvent mon entourage.
Je fais partie d’un groupe de protestants. Je n’y vais pas souvent et si j’y vais c’est plus pour voir les gens que pour le côté religieux. Et même si je suis en train de me poser des questions et que cela m’a amené un peu à m’y intéresser, je ne pense pas être croyant. De plus, il y a un peu la fâcheuse tendance à essayer de faire pression sur les gens, je trouve cela dommageable. C’est pour ça que je n’y vais pas souvent. Je pense être plus spirituel que religieux. Dans la spiritualité, il y a des choses qui nous dépassent. Il n’y a pas pour moi un Dieu, mais une espèce d’entité qui nous surpasse. Je n’y vois pas comme un anthropomorphisme. Et s’il y avait vraiment quelque chose qui nous dépasse, à mon avis, cela ne ressemblerait pas à l’homme. Dans chaque religion, ça s’apparente à un être humain qui s’est ensuite transformé en Dieu ou quelque chose comme ça et je trouve cela vide de sens.
Ma rencontre avec Guillaume
Guillaume fait partie de mes connaissances zébrées du début. Et dès la conception du projet, il a répondu présent à mon appel. Il a été le premier que j’ai interviewé. Commencer par quelqu’un que je connaissais un peu était plus facile pour moi. Cependant j’avais une boule au ventre, un stress lié à l’inconnu. Je concrétisais pour la première fois ce que je mettais en place pour les prochains mois. C’est chez lui, en mai, que nous avons programmé l’interview. J’ai fait la connaissance de ses parents. Il voulait m’offrir un bout de gâteau et il s’est rendu compte que son frère avait mangé la dernière part. Il était en colère car il voulait me faire plaisir. Nous avons démarré devant un thé au citron. Pour pouvoir orienter l’interview, j’avais inscrit les mots-clefs sur un carnet. Mais finalement, nous n’en avons pas eu réellement besoin car Guillaume apportait de lui-même des éléments intéressants, parlants, qui allaient enrichir des parties que j’entrevoyais au fur et à mesure de l’entretien.
Cela a été compliqué d’entrer en formation d’éducateur spécialisé, parce qu’elle est super formatée. Je me suis triturée le cerveau. Je n’avais jamais fait d’études et retourner faire une grande école, entendre les formateurs balancer des sujets de travail qui n’avaient pas de sens et voir mes collègues qui n’en avaient rien à faire, c’était difficile à tenir. Ils faisaient juste ce qu’on leur demandait et ils ne se posaient pas de questions. Mais moi, il fallait que je râle, il fallait que je demande. Il fallait que je sache pourquoi je faisais une action particulière.
Ce qui m’a le plus marquée, c’est une semaine sur le thème « Qu’est-ce qu’être français ? ». J’ai été outrée. « Qu’est-ce que vous attendez de nous, qu’est-ce que vous voulez que l’on vous produise, c’est quoi le but de travailler sur ce sujet ?’ ». C’était une torture pour moi. Les autres ne cherchaient pas midi à quatorze heures, ils disaient « Oh ben, on va délirer, on va partir là-dessus et puis là-dessus ». Mais moi, je ne voyais pas l’intérêt d’être en formation si je ne voyais pas le sens des choses. Autrement, c’était juste de la torture mentale et psychologique. Mais à qui tu veux expliquer ça ? J’entendais régulièrement « Tu te prends trop la tête, relâche la pression, arrête de te poser des questions. Fais ce que le formateur te demande et ne cherche pas à comprendre. ». Mais non ! J’ai du mal, c’est en fait impossible. S’il n’y a pas un sens, ça ne fonctionne pas avec moi. Pourquoi est-ce si difficile à comprendre ?
Ma mère fait famille d’accueil, depuis quelques années maintenant, et mon fils a subi des attouchements à l’âge de cinq ans et demi par un adolescent qu’elle avait en garde chez elle. Cette situation m’a fait remettre un vieux souvenir en tête car c’est ce qui avait été dit de mon père sur ma grande sœur. J’avais, à 18 ans, été convoquée chez les flics car il fallait que j’aille témoigner mais on ne m’en avait pas parlé avant, il y avait un gros silence, un gros tabou.
Quand l’événement avec mon fils s’est déroulé, j’ai d’abord été anéantie, submergée, ça a été vraiment ma guerre pour essayer de comprendre, chercher la vérité. J’ai vu le comportement de ma mère changer tout de suite et j’ai essayé d’y mettre des explications. Je suis allée voir un psychiatre. Il a été super. C’est quelqu’un qui était vraiment très à l’écoute, qui prenait en considération l’enfant. Quand j’ai téléphoné, je n’ai pas appelé pour mon fils, mais pour moi. Je voulais comprendre. Il m’a donné pleins de clés. Il m’a fait lire des bouquins sur les fantômes transgénérationnels. C’était une révélation pour moi. J’ai parcouru plusieurs livres et cela m’a interpellée.
