Addictions et relations de dépendance et codépendance - Edwige Picard - E-Book

Addictions et relations de dépendance et codépendance E-Book

Edwige Picard

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Beschreibung

Apprenez tout ce qu'il faut savoir sur les addictions et la codépendance grâce à cette étude complète et détaillée.

Qu'est-ce que la codépendance ? Comment repérer les comportements addictifs et les prendre en charge ? Quels sont les enjeux relationnels entre les acteurs médico-sociaux et les individus, les couples et les familles en prise avec une problématique addictive ? Quelle posture professionnelle adopter pour les aider, sans que les liens n’évoluent vers un processus de codépendance ?
Edwige Picard et Sybille de Courcy commencent par délimiter les contours des notions de dépendance et de codépendance. Elles proposent ensuite des stratégies concrètes destinées aux intervenants en libéral, en institution ou à domicile permettant de déterminer les mécanismes du lien toxique pour s'en distancier. Illustrant leur analyse de cas cliniques, elles expliquent comment développer une relation épanouissante d'aide à l'autre, qui favorise l'autonomie de chacun dans l’accompagnement de l’addiction.

Un guide indispensable à tout accompagnant, professionnel ou étudiant, de personnes faisant face à l’addiction.

À PROPOS DES AUTEURES

Edwige Picard est psychologue en clinique victimologique, spécialisée en toxicomanie. Thérapeute familiale, elle a co-créé une consultation systémique en CSAPA. En parallèle, elle enseigne depuis près de 20 ans auprès d’élèves travailleurs sociaux et avocats, des étudiants de sciences humaines et les professionnels des secteurs juridiques, médico-sociaux et éducatifs. Réserviste Sanitaire et Officier de Réserve dans l’Armée de Terre, elle a développé un pôle de psychologues au profit des jeunes ultra-marins. Psychologue clinicienne exerçant depuis 15 ans, Sybille de Courcy a d’abord pratiqué en alcoologie. Thérapeute Familiale, elle assure à présent une consultation systémique au sein du Centre de Soins, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie (CSAPA) qu’elle a co-créé et intervient dans ce cadre en Maison d’Arrêt. Elle anime depuis de nombreuses années des formations à destination des professionnels du secteur médico-social et supervise des équipes pluridisciplinaires dans le champ des addictions. 

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Seitenzahl: 297

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Addictions et relations de dépendance et codépendance

Edwige Picard et Sybille de Courcy

Addictions et relations de dépendance et codépendance

Guide à l’usage des étudiants et des professionnels

À nos familles.

PRÉFACE Une complexité praxéologique de l’intervention professionnelle auprès de la personne addicte

L’ambition de l’ouvrage proposé est à la fois épistémologique et praxéologique. Les auteures avancent avec raison la complexité des éléments symptomatiques des addictions et des dépendances. L’addiction est définie comme une pathologie du lien. Elle prend ses origines dans les dynamiques psychiques et relationnelles du sujet psychique. Les auteures rappellent ce rapport fondamental de séparation/individuation que l’enfant est amené à vivre, au risque d’en conserver des traces, voire des séquelles pathologiques. Il s’agit pour l’enfant puis l’adolescent d’accepter de se séparer de ses objets premiers d’affection, de se différencier de ses objets d’attachement mais aussi de ses pairs, pour être une personne singulière. Les auteures reviennent longuement et clairement sur la compréhension que nous devons avoir des concepts de dépendance, d’addiction. Il apparaît important de resituer la question individuelle de la dépendance et de la souffrance dans le champ du lien devenant pathologique, dans les champs psychosociologique et anthropologique. L’autre du rapport interindividuel1 est interrogé sur son désir. Les symptômes sont significatifs des insatisfactions vécues comme indépassables. En ce sens, Jean-Michel Oughourlian souligne que « le symptôme est révélateur non pas d’un banal trouble psychopathologique et individuel, mais bien de la plus grave crise que puisse traverser une société… une crise sacrificielle2 ».

Nos deux auteures nous amènent justement à resituer la personne addicte dans son histoire mais surtout dans son environnement socio-affectif. Les aidants et les professionnels en font partie. Suffit-il de vouloir aider pour résoudre ? Les auteures inventorient les risques dont celui de la codépendance. La pertinence de ce concept est de permettre de l’interroger « comme un effet de la relation concernant l’ensemble des individus touchés par la problématique addictive ». L’ouvrage présente une analyse fine de la dynamique qui s’organise et se développe entre la personne dépendante et la ou les personnes de son entourage qui s’impliquent dans l’aide, le soutien, l’accompagnement. Il s’engage nécessairement une évolution de leurs relations qui entre en résonance avec l’histoire familiale du dépendant, sa relation avec le produit, sa capacité à gérer les séparations mais aussi celles de l’aidant ou du professionnel. Les auteures évoquent le possible glissement de l’aide à la codépendance. Aider l’autre n’est pas sans effet sur soi-même. Il est très juste de noter que cet « “aller vers” l’autre dans une démarche de soutien ou […] sous couvert de bienveillance » alimenterait le risque de s’enfermer à sauver l’autre tout en s’oubliant soi-même.

Cet ouvrage très didactique est une mine pour les professionnels et les aidants, qui leur permettra de mieux comprendre les implicites et les enjeux de leur désir d’aider ou simplement d’être bienveillants. Il suscite la nécessaire réflexion éthique en « acceptant de reconnaître les asymétries, les oppositions, les impuissances, les limites3 » dans les interventions professionnelles. Le cadre de réflexion, les exemples cités permettent à chacun un dépassement de la situation enfermante de la codépendance pour tout simplement « exister pour soi-même ». Des stratégies concrètes sont proposées portant sur le rôle de l’équipe, les échanges à l’interne pour un positionnement clair de chaque intervenant. Il s’agit de permettre au quotidien l’analyse institutionnelle des rapports de chacun aux situations des patients. C’est un ouvrage très utile pour les équipes professionnelles et les lieux de formation.

Bernard Gaillard

Docteur en psychologie clinique et psychopathologie, psychologue clinicien ;

Professeur émérite, enseignant-chercheur de l’université de Rennes 2 ; Président de la Conférence régionale de la santé et de l’autonomie (CRSA), Bretagne ;

Président de commission, membre du bureau du Conseil économique social et environnemental régional (CESER), Bretagne ;

Ancien collaborateur au Centre international de criminologie comparée (CICC) ;

Intervenant psychologue en situation de crise dans les institutions ;

Auteur de nombreux ouvrages, articles et recherches sur les questions d’analyse institutionnelle et les problématiques psychopathologiques et criminologiques.

1. Gaillard (B.), Un bouc émissaire dans votre service ou votre famille – Comment agir ?, Rouen, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2017.

2. Oughourlian (J.-M.), La personne du toxicomane, Toulouse, Privat, 1978.

3. Gaillard (B.), Quelques leçons sur les épidémies – Du global au local sur les bords de la Rance, Paris, L’Harmattan, 2020.

INTRODUCTION

Devenue depuis quelques années une thématique très diffusée dans les médias, les addictions rassemblent des comportements avec des caractéristiques communes. Pourtant, la réalité de terrain des intervenants demeure souvent méconnue, malgré la diversité des formes que prend désormais cette problématique. En effet, aux substances licites et illicites s’ajoutent des addictions sans produit telles que le sport, le travail,les achats compulsifs ou encore legambling, autrement nommé « jeud’argent ». D’autres addictions, comme les jeux vidéo, demeurent en débat et l’on y associerait volontiers le chocolat ou le café.

Véritable symptôme sociétal, exacerbé depuis 2020 par le contexte de la pandémie menant à une véritable crise sanitaire4, il est parfois difficile d’en cerner les limites tant aujourd’hui tout pourrait être qualifié d’« addiction ». L’arrivée sur le marché de nouvelles substances psychoactives, hors de toute interdiction légale, relance un débat qui dépasse définitivement le cadre juridique. Cette diversité d’expression des comportements addictifs s’explique parce qu’ils entrent en résonance avec le fonctionnement même de notre société contemporaine. Plus individualiste, cette dernière favorise, entre autres, plaisir et tentative de satisfaction immédiate des besoins. Les professionnels y sont donc régulièrement confrontés.

Or, les addictions ne sont pas qu’un symptôme de plus de notre « malaise dans la société », elles nous renvoient aussi à la façon dont chacun construit ses liens d’attachement, voire de dépendance. Cet ouvrage se donne certes pour objectif de présenter les comportements addictifs, ses indices de repérage ou les moyens d’accompagner les usagers, mais il propose avant tout de s’interroger sur les relations entre les individus, qu’il s’agisse des usagers mais également leur entourage et les professionnels.

La posture professionnelle demeure peu prise en considération, alors qu’elle est essentielle dans cette pathologie du lien qu’est l’addiction. Autrement dit, nous avons choisi de nous intéresser aux relations de dépendance mais surtout à l’un de ses corollaires : la relation de codépendance, propre à la problématique addictive, qui génère parfois de la souffrance et empêche l’accompagnement. Comprendre les mécanismes et la manière dont ils se déplient dans les relations entre les acteurs facilite la mise à distance de la toxicité des liens. Les intervenants de l’éducatif, du social ou encore du monde médical peuvent ainsi demeurer du côté de l’aide, qu’ils interviennent auprès d’enfants ou d’adultes.

Avant de présenter le contenu de cet ouvrage, il est indispensable de préciser que si sa genèse provient des années de formations dispensées auprès de nombreux professionnels, il n’a pas vocation à se substituer à une formation universitaire d’addictologie ou toute autre forme de sensibilisation avec des formateurs qualifiés. De même, ce livre n’est pas suffisant pour légitimer une intervention par un formateur peu ou non qualifié dans le domaine. En revanche, nous espérons qu’il puisse être une porte d’entrée et susciter l’envie d’aller vers des interventions sur le sujet ou qu’il sera un prolongement aux échanges et réflexions après des temps de formation.

Comprendre la codépendance nécessite un détour théorique par une définition des pratiques addictives car, tout ne peut pas être addiction. Il s’agit de déconstruire quelques représentations de ce terme trop souvent galvaudé et de définir d’abord ce qu’est la dépendance. La première partie de cet ouvrage tente de circonscrire ce concept : à partir de quand parle-t-on de dépendance chez un individu ? Comment se construit-elle ? Y a-t-il une personnalité spécifique ou des vulnérabilités familiales ?

Ensuite, nous avons choisi de présenter certaines addictions parmi les plus fréquemment rencontrées par les professionnels, et qui semblent être celles qui génèrent le plus de difficultés. Ainsi, malgré la place du tabac comme premier produit dommageable pour la santé, il n’apparaît pas dans cette liste, loin d’être exhaustive. En effet, il n’entraîne pas de modification de l’état de conscience et ne perturbe pas les relations de manière significative. A contrario, le cannabis, la cocaïne ou l’héroïne, la dépendance aux médicaments, les nouvelles substances psychoactives mais aussi le gambling ou les jeux vidéo sont décrits, ainsi que des aides au repérage et à la prise en charge. Ces synthèses ont pour objectif de fournir des réponses et des repères clairs sur lesquels les intervenants s’appuient en entretien, dans l’évaluation, afin de proposer un accompagnement adapté.

Enfin, une fois ces rappels effectués, il devient possible d’interroger ce qu’est la codépendance. Historiquement flou, nous en proposons ainsi notre définition à partir de l’expérience clinique en centres de soins d’accompagnement et de prévention en addictologie mais aussi des années de formations auprès des professionnels. Nous considérons la codépendance comme un processus dynamique sans pour autant aller jusqu’au lien d’emprise. Ce processus se retrouve la plupart du temps au cœur des difficultés des positionnements professionnels.

La seconde partie propose des pistes de réflexion et des postures pour en sortir, sans pour autant fournir des directives ou un protocole prêt à l’emploi. La richesse de l’accompagnement en addictologie se situe dans ces rencontres où tout est à inventer à partir des ressources et compétences de chacun. Des vignettes cliniques illustrent le processus de codépendance aux différentes étapes d’interventions : depuis l’accueil de l’usager ou de son entourage, en passant par les entretiens ou les visites à domicile. Les exemples impliquent des jeunes ou des adultes consommateurs, des familles, des parents, des enfants. Cependant, la codépendance ne se réduit pas à la prise en charge de l’usager. Elle implique l’entourage parfois accueilli par les professionnels. Un chapitre est donc dédié à l’accompagnement des membres de la famille en fonction de leur âge. Nous l’avons étayé d’une présentation des principales caractéristiques repérées par les thérapeutes au sein de ces familles, sans pour autant déterminer de liens de causalité systématique.

Enfin, puisque la codépendance est un mécanisme ancré dans notre construction psychoaffective et susceptible de modifier les relations dans les problématiques addictives, en ignorer la présence chez les professionnels serait une hérésie. Favoriser l’accompagnement des usagers ou des familles passe donc par établir une distinction claire entre l’aide et la codépendance. Là encore, nous tentons de proposer une réflexion quant à la posture professionnelle afin de susciter le débat : dans une société en manque de repères clairs, peut-on encore parler d’autonomie ?Sans répondre à cette question qui mériterait d’être creusée davantage, ne faudrait-il pas plutôt envisager une négociation permanente dans les relations que nous nommons « conomie » ? Nous concluons ce travail par les relais possibles pour chacun des acteurs, qu’il s’agisse des lieux de soins ou de soutien, tiers devenus nécessaires quand les liens entre les individus ne s’ajustent plus.

4. La crise sanitaire a des répercussions sur les conduites des Français, sondage BVA/association Addictions France réalisé du 15 au 24 février 2021, publié le 8 avril 2021. En ligne : https://addictions-france.org/datafolder/uploads/2021/04/CP_Addictions-France.pdf

PARTIE I Comprendre la codépendance

CHAPITRE 1 Définir la dépendance

La pratique addictive : une définition multiple

Le terme « addiction » provient du latin ad-dicere, qui signifie « attribuer quelqu’un à quelqu’un d’autre en esclavage5 », ou « contrainte par corps d’un débiteur défaillant6 ». La privation de liberté réduit le corps d’un sujet à un objet. Voilà en synthèse comment l’Antiquité nous éclaire sur la manière de considérer la relation qu’un individu entretient avec sa pratique addictive. Par la suite, l’évolution historique française stigmatise les consommateurs en les réduisant aux produits utilisés, tel l’ivrogne ou le toxicomane, associés à des connotations négatives. L’esclavage subi évolue vers la désignation d’un individu réduit à une pratique sans volonté, ni capacité de contrôle.

Le terme anglo-saxon d’addict et surtout les critères définis par Aviel Goodman en 19907 vont proposer une perception différente. S’ensuit une évolution des institutions et des prises en charge. Par exemple, les centres de soins spécialisés aux toxicomanes fusionnent avec les centres de cure ambulatoire en alcoologie au sein des centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) en 2008, dont le fonctionnement est développé au dernier chapitre. Désormais, ce sont bien les comportements communs des individus qui détermi­nent l’entrée vers les soins et non plus les produits.

Voici la liste des critères de Goodman :

• Impossibilité de résister aux impulsions à réaliser ce type de comportement ;

• Sensation croissante de tension précédant immédiatement le début du comportement ;

• Plaisir ou soulagement pendant sa durée ;

• Sensation de perte de contrôle pendant le comportement ;

• Présence d’au moins cinq de neuf critères repris par le DSM-V ;

• Certains éléments du syndrome ont duré plus d’un mois ou se sont répétés pendant une longue période.

En 2009, le professeur Michel Reynaud8 résume ainsi les caracté­ristiques de l’addiction : tout d’abord, « une impossibilité répétée de contrôler un comportement » – et par extension, un comportement générateur de dommages à différents niveaux, même sans consommation de substance (addictions sans drogue) –, ensuite, « la poursuite de ce comportement en dépit de la connaissance des conséquences négatives », et, enfin, « le comportement vise à produire du plaisir ou à écarter un sentiment de malaise interne ».

La dernière version du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM)9 publiée en 2013, ouvrage nord-américain à portée internationale, référence l’addiction parmi les symptômes et les troubles mentaux. Le DSM-V aborde l’addiction dans le chapitre « Troubles liés à l’utilisation de substances10 » et définit à partir des onze critères suivants la pratique addictive qui devient synonyme de dépendance :

• Besoin impérieux et irrépressible de consommer la substance ou de jouer (craving) ;

• Perte de contrôle sur la quantité et le temps dédié à la prise de substance ou au jeu ;

• Beaucoup de temps consacré à la recherche de substances ou au jeu ;

• Augmentation de la tolérance au produit addictif ;

• Présence d’un syndrome de sevrage, c’est-à-dire de l’ensemble des symptômes provoqués par l’arrêt brutal de la consommation ou du jeu ;

• Incapacité de remplir des obligations importantes ;

• Usage même lorsqu’il y a un risque physique ;

• Problèmes personnels ou sociaux ;

• Désir ou efforts persistants pour diminuer les doses ou l’activité ;

• Activités réduites au profit de la consommation ou du jeu ;

• Poursuite de la consommation malgré les dégâts physiques ou psychologiques.

Cette approche n’est cependant pas la seule possible pour délimiter le concept d’addiction. Par exemple, Jean-Pierre Couteron et Alain Morel11 mettent en avant le niveau de satisfaction recherché par les individus en fonction des substances psychoactives. Pour chacune, ils distinguent l’aspect social qui renverrait à un pan identitaire, l’aspect thérapeutique pour apaiser des souffrances et l’aspect hédonique dans la quête de sensation et de plaisir.

Personne ne se lève avec le désir farouche de devenir dépendant à une pratique, quelle qu’elle soit. Une pratique addictive se met donc en place de façon insidieuse au fur et à mesure de sa répétition. Et même si l’on ne choisit pas son comportement par hasard, la rapidité d’accrochage va notamment dépendre des opportunités de rencontrer ou non une pratique. Tout le monde n’accroche donc pas au même comportement, au même produit, aux mêmes effets. Puisque chacun d’entre nous possède une histoire et un capital génétique qui lui sont propres, les combinaisons à l’origine d’une dépendance sont donc multiples. S’ajoute à cela l’environnement dans lequel nous vivons, avec ses aspects culturels et éducatifs. Le vin fait partie de la gastronomie et du patrimoine des Français, mais les familles ne le consomment pas de la même manière. Les addictions se retrouvent donc dans nos habitudes de vie. Claude Olievenstein, fondateur du premier centre pour personnes toxicomanes à Paris en 1971, résume ainsi les choses : « La toxicomanie surgit à un triple carrefour : celui d’un produit, d’un moment socioculturel et d’une personnalité12. »

Il ne s’agit pas d’en donner une définition qui ferait consensus, tant ce terme évolue de manière constante, intimement lié aux enjeux sociétaux. L’addiction désigne les relations que les individus entretiennent avec un comportement avec ou sans substance psychoactive. Les dommages peuvent être tout aussi préjudiciables pour ceux qui les pratiquent que pour leur entourage. La liste de ces nouveaux comportements ne cesse de s’allonger, à tel point qu’il est parfois difficile de s’y retrouver.Si lesachats compulsifs ou les jeux d’argent sont admis de tous, la communauté scientifique débat encore de nos jours au sujet des jeux vidéo, un exemple parmi tant d’autres. Par le passé, des découpages arbitraires ont pu être établis entre drogue dure ou douce, drogue illégale ou légale, mais ils ne tiennent plus aujourd’hui. Désormais, le développement des nouvelles substances psychoactives (NSP) les rend caducs.

Notre société favorise la satisfaction immédiate du plaisir ou le soulagement instantané d’un malaise que l’on retrouve dans l’addiction, rendant encore plus ardues les frontières de sa définition, d’où l’expression de Jean-Pierre Couteron de « société addictogène13 ». Par exemple, on rencontre dans la pratique clinique des familles qui conditionnent l’enfant dès le plus jeune âge à l’autoprescription de médicaments pour un apaisement immédiat. Le bisou magique et le souffle du parent sur « la blessure de guerre » au genou du bambin se trouvent alors remisés au placard.

La différenciation des niveaux d’usage

On définit généralement trois niveaux d’usage pour expliquer l’addiction : l’usage simple, l’abus – ou usage nocif – et la dépendance. Cependant, leDSM-V14ne retient que deux niveaux d’usage en regroupant l’abus et la dépendance dans une seule catégorie, « Trouble de l’usage d’une substance », catégorisant ce trouble comme léger, modéré ou sévère, selon la présence des critères cités précédemment :

• Présence de deux à trois critères : addiction faible ;

• Présence de quatre à cinq critères : addiction modérée ;

• Présence de six critères ou plus : addiction sévère.

Connaître ces classifications favorise une meilleure compréhension de la relation que l’individu entretient avec son comportement et aide à construire la relation d’aide. La pratique addictive n’est donc pas synonyme de dépendance, comme on a trop souvent tendance à le croire.

Dans l’usage simple, le comportement reste ponctuel, c’est-à-dire sans conséquence somatique, affective, sociale ou juridique. En dehors de conséquences éventuelles situationnelles, tel un accident de voiture sous l’empire de l’alcool ou les conséquences sur le développement du fœtus d’une consommation même ponctuelle d’alcool chez la femme enceinte, le comportement n’entraîne pas de conséquences lourdes pour l’individu ou son entourage. Il ne se répète pas et n’impacte pas l’organisation de sa vie.

À l’apparition de conséquences dans au moins une des sphères de vie précédemment citées (somatique, affective, sociale ou juridique) de façon isolée ou cumulée et lorsqu’elles se répètent malgré des dommages pour le sujet, son entourage ou les autres, la relation est alors considérée « à risque ».

Enfin, le troisième niveau concerne la dépendance, ou plutôt les dépendances. En effet, même si elle se retrouve dans un certain nombre de pratiques addictives, elle ne se réduit pas à la dépendance physique, c’est-à-dire à l’accrochage physique du corps avec un produit, à laquelle elle est souvent associée. Dans ce cadre, l’organisme s’habitue et met en place une tolérance qui oblige l’individu à augmenter la fréquence et/ou la quantité de produit consommé. Quand l’organisme en est privé,des réactions somatiques de manque apparaissent, appelées « sevrage ». Il s’agit de la période d’élimination du produit par l’organisme. Par exemple, les produits de substitution de l’héroïne, comme la buprénorphine, agissent sur cet aspect du manque. Cette dépendance physique se constate uniquement avec certaines substances et n’est pas systématiquement corrélée aux autres formes de dépendances, psychologique et comportementale. La dépendance physique concerne également les médicaments, s’ils sont détournés de leur usage premier. Autrement dit, toute ordonnance prescrite par un médecin doit être respectée, tant dans sa posologie que dans sa fréquence, sa durée et le mode de prise. Dans le cas contraire, cette substance devient une drogue et le comportement est considéré comme problématique.

La dépendance comportementale correspond au lieu ainsi qu’au moment associés au comportement : fumer une cigarette avec un café après le repas, s’arrêter systématiquement dans le même « bistro » après le travail pour jouer au PMU, injecter de l’eau pour un héroïnomane sous substitution. Lorsque ce rituel ne peut être assouvi et génère des conséquences négatives ou réactionnelles chez la personne qui le pratique, on considère qu’elle devra casser ses habitudes pour rompre cette forme de dépendance, parfois avec l’aide d’un professionnel.

L’aspect psychologique perdure bien au-delà des moments de consommation. Il y a d’abord la confrontation de l’individu à uncraving, ou très forte envie, et ce, parfois longtemps après l’arrêt. Un momentde vacillement émotionnel dans un deuil, et l’envie irrésistible deconsommer ressurgit de façon fulgurante en souvenir des deuils douloureux passés, « traités » par ce même produit. Même si elle ne dure pas, l’intensité des sensations éprouvées à ce moment-là favorise parfois la rechute. Ce n’est donc pas la présence ou l’absence de volonté – auxquelles on attribue trop souvent la réussite ou l’échec d’un parcours de soins –, mais les motivations que l’individu va construire tout au long du processus d’arrêt, quand il choisit cette voie, qui vont l’aider.

De façon générale, la dépendance s’installe parce qu’elle vient résoudre d’autres problèmes. En réalité, il s’agit d’une pathologie du lien. Tout commence par une période dite « de lune de miel » entre l’individu et son addiction, cette rencontre entre le produit, l’environnement et la personnalité, décrite par Olievenstein15. Malheureusement, cet instant temporaire et illusoire disparaît. Chaque fois que l’individu retourne à la conquête de ce « paradis artificiel16 », il s’en éloigne un peu plus ; qu’il s’agisse du big win du joueur pathologique ou du flash de l’héroïnomane. Jamais ce moment magique ne se retrouve. En revan­che, en répétant sa recherche, l’usager s’enferme dans son comportement. Il consomme alors par besoin plutôt que par désir.

En fait, la dépendance renvoie chaque individu à la construction de ses relations psychoaffectives et à la manière de les gérer, de les digérer parfois, et ce, tout au long de l’existence. Nous en établissons psychiquement le socle depuis nos premiers instants de vie jusqu’à la fin de notre adolescence. Ce dernier point explique non seulement pourquoi nous sommes tous susceptibles de devenir dépendants, mais il éclaire également sur la relation de codépendance dans l’entourage ainsi que chez les professionnels.

Les théories de l’attachement : vers la séparation/individuation

En 1935, l’éthologue Konrad E. Lorenz observe que certains animauxs’attachent de manière irréversible au premier objet en mouvement qu’ils voient. Il fait l’expérience de rester devant des oisons pendantqu’ils cassent leur coquille et en sortent, se présente à eux au moment oùils commencent à voir la lumière. De nombreuses portées se sont ainsi attachées à Lorenz, le suivant partout jusque dans sa maison. Il élaborele terme d’« empreinte » pour les animaux et en déduit que certainscomportements sociaux des animaux sont appris et non innés17.

Dans les années 1960 et 1970, Harry Harlow étudie l’influence de l’environnement social précoce en observant les conséquences des privations sociales, principalement chez le macaque rhésus18. Des bébés singes sont ainsi séparés de leur mère peu après leur naissance, puis placés pendant plusieurs mois dans des cages qui les isolent complè­tement de leurs congénères. Rapidement, ces animaux présentent des troubles du comportement et des auto-agressions. Puis, quand ces singes sont associés avec des pairs, ils manifestent un comportement social gravement perturbé, prostrés de peur face aux autres, ou les agressant subitement sans explication apparente. À l’âge adulte, ils développent des troubles du comportement sexuel et du comportement maternel, ignorant leurs petits, les brutalisant même parfois. Harlow conclut que les privations affectives ne favorisent pas un développement normal. En revanche, il suffit que les jeunes singes interagissent quelques minutes par jour pour qu’ils ne développent pas de syndrome de privation et présentent un comportement social normal.

Si les éthologues démontrent les conséquences de la carence, chez l’homme la situation est plus complexe. Elle existe autant du côté du manque que du côté de l’excès : souffrir d’un trop-plein d’amour,asphyxié par l’autre, est tout aussi dévastateur que d’en manquer. Peut-on encore parler d’amour, d’ailleurs ? À trop aimer, on mal aime.

Tout enfant naît dans un état de grande dépendance physiologique, que ce soit pour le nourrissage, les soins corporels et les besoins de sommeil. En outre, l’investissement affectif constitue tout autant un besoin fondamental indispensable à la survie, tel que l’illustre la fusion mère-enfant à la naissance. La « mère » désigne ici la première personne proche de l’enfant et non la mère biologique. Le développement du bébé débute par étayage, à partir de l’organisation psychique de sa mère. Donald Woods Winnicott élabore la notion de holding, considérant qu’en portant son enfant, elle transmet une chaleur affective rassurante. Elle devient « mère suffisamment bonne19 » lorsqu’elle donne suffisamment de satisfaction à son enfant pour qu’il puisse s’éloigner. En 1948, John Bowlby observe les effets de la séparation du nourrisson et de sa mère, chez des nourrissons soignés dans une pouponnière20. Quand ils sont séparés de leur entourage pour une longue période sans aucun substitut maternel stable, il relève des réactions de protestation au départ de la mère, de désespoir, et enfin de détachement. En 1951, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) lui demande d’étudier la santé mentale des enfants orphelins après la seconde guerre mondiale21. Il ressort de ses travaux qu’il est essentiel que l’enfant ait accès à une figure maternelle stable – qu’il s’agisse de sa mère biologique ou d’un substitut maternel – pour un développement harmonieux.

Concrètement, lors de la première année de la vie de l’enfant, ses besoins primaires prédominent et le plus important est la manière dont l’adulte va les satisfaire. Lorsqu’il ressent le besoin d’être nourri, qu’il réclame chaleur et contact, il pleure pour obtenir satisfaction. Si l’adulte lui répond de manière adaptée, il se sent en sécurité, commence à faire confiance et à se lier. Ce sentiment de sécurité favorise ensuite l’exploration de son environnement. Face à une situation de stress, il sait qu’il peut se rapprocher de sa figure d’attachement qui le réconforte. Ainsi, le jeune enfant se construit un modèle interne opérant, flexible et sécurisant, qu’il reproduit dans des situations inconnues et dans de nouvelles relations. La durée de cet investissement n’est pas définie mais ce qui importe surtout est la qualité de l’engagement.

Dans les cas où ce modèle interne ne peut se mettre en place, l’enfant peut se percevoir comme n’étant pas digne d’être aimé. Àl’écoute du désir de ses parents, il tente d’entrer en contact avec eux afin d’obtenir l’attention nécessaire à ce sentiment de sécurité. Il développe un attachement anxieux, dans la recherche de proximité permanente avec l’autre. Ce type de relation se reproduit involontairement dans les relations ultérieures. Mary Ainsworth22 et plus tard Mary Main23définissent quatre types d’attachement conduisant à des comportements différents à l’âge adulte :

1. Le plus fréquent correspond au principe d’attachement décrit en amont : la mère répond de manière adéquate aux besoins de son enfant, qui développe le sentiment d’exister et d’être digne d’êtreaimé. C’est un mode d’attachement sécure. L’autre peut s’éloigner, l’enfant manifeste sa désapprobation mais aussi sa joie au retour de la figure d’attachement ;

2. L’attachement insécure/évitant : l’enfant réclame plus d’affection auprès des étrangers que de ses parents, car il n’a pas reçu de réponse adéquate lorsqu’il en a manifesté le besoin. Il n’a pas de réaction visible lorsque ses parents s’absentent et ne cherche pas de réconfort auprès d’eux, à leur retour. Il peut paraître « trop sage », il a besoin de la présence continue de sa mère sans le manifester, faisant semblant d’être autonome. Il masque l’importance du lien avec l’autre. Hostile et distant avec les autres, souvent socialement isolé, il ne se sent pas en confiance. Devenu adulte, il se montrerait très indépendant, manquerait parfois d’empathie et s’inscrirait facilement dans une relation de toute-puissance ;

3. Les auteures repèrent également un attachement insécure/anxieux : l’enfant alterne recherche de proximité avec l’autre et résistance au contact. Il devient ensuite collant et dépendant des adultes, se plaint beaucoup et reste exigeant. Déterminé à faire plaisir aux autres à tout prix, il se sent facilement rejeté et trahi si les autres défaillent à son égard ;

4. Enfin, elles décrivent l’attachement ambivalent ou « désorganisé/désorienté », qui se retrouve particulièrement chez l’enfant qui a subi des maltraitances et des abus : incapable d’anticiper le comportement de ses parents, il ne peut ajuster son attitude. Parfois colérique et provocateur, il sabote tout ce qui lui arrive de positif, ainsi que son matériel et celui d’autrui ou, à l’inverse, il se montre trop gentil, manifestant beaucoup d’affection, supportant mal de ne pas être auprès de l’autre. La manipulation est quelquefois utilisée pour culpabiliser les autres, il semble ne s’intéresser à ses pairs que s’il peut en tirer parti. Il s’agit d’une forme d’hyper-attachement anxieux.

Au cours de cette première étape de construction se dessine donc une capacité des individus à investir la relation aux autres. Quand celle-ci évolue de manière harmonieuse, l’attachement va alors pouvoir se porter sur de nouvelles personnes, des figures auxiliaires qui persistent toute la vie sous des formes très variées. Après s’être lié, l’enfant va pouvoir se détacher par étapes, aller vers l’extérieur, d’abord avec l’autonomie motrice à travers la marche, puis avec l’acquisition du langage. Cette période du « non24 » demeure un moment charnière dans la vie de l’enfant. Il parcourt le monde qui l’entoure sous le regard de ses parents qui le laissent plus ou moins expérimenter l’environnement, en posant des interdits. Les escaliers grimpés seul ou les initiatives d’ouverture de porte pour explorer son environnement, au risque d’échapper à l’attention parentale, amènent des limites répétées que l’enfant reprend à son compte. Ce« non » en miroir sert alors d’opposition, mais surtout différencie pour la première fois l’enfant de ses parents. « Non, je ne suis pas d’accord avec toi » détermine alors deux entités distinctes, fondement d’une personnalité propre et d’un ajustement dans la relation à partir de cette phase de séparation/individuation. L’enfant s’affirme dans son identité, fonde son narcissisme avant de poursuivre son développement psychoaffectif avec le complexe d’Œdipe.

Parmi les recherches récentes, Daniel Stern25 développe une observation de la dyade mère/enfant dans l’instant présent. Par ailleurs, les systémiciens et les théoriciens de l’attachement ont également apporté des éléments nouveaux. Aujourd’hui, l’observation concerne non plus l’individu ou la dyade mère/enfant mais désormais la triade père/mère/enfant et peut même s’étendre aux relations de ce dernier à l’intérieur de sa famille ou au sein d’un groupe. Ainsi, les systémiciens postulent qu’un lien existe entre la qualité des relations conjugales, le partage des rôles et des responsabilités familiales et la qualité du lien d’attachement de l’enfant avec chacun de ses parents. Pour Michel Delage, la famille est comprise comme un groupe d’attachement, c’est-à-dire qu’en son sein se développe un ensemble d’interactions déterminant un « style relationnel généralisé26 ». Pour lui, les modèles internes opérants acquis par l’enfant lui permettent ensuite de s’adapter à d’autres relations, au-delà de sa famille d’origine. De son côté, John Byng-Hall parle de « base de sécurité familiale27 ».

De l’adolescence à l’autonomie

Enfin, l’adolescence reste l’ultime étape de construction des relations affectives. Cette période correspond à un processus psychique qui ne se clôture pas à la majorité légale. Elle débute par la puberté, c’est-à-direles modifications physiques, avant que les remaniements psychiques, que Philippe Gutton nomme « pubertaire28 », ne lui emboîtent le pas. Ces derniers sont les plus longs à se mettre en place. Toutes les sphères de la vie sont remaniées au cours de cette riche étape de construction.

Le jeune affronte des changements dans une période décrite dans la littérature comme un passage ou une rupture entre l’enfance et l’âge adulte. Il subit d’abord des modifications corporelles ainsi que des changements d’humeur liés aux bouleversements hormonaux. Il redéfinit les relations sociales en investissant prioritairement ses pairs. Au sein de son groupe d’amis ou avec le meilleur ami unique, il passe le temps entre une nostalgie du passé et l’appréhension d’un avenir incertain. Il reprend alors à son compte les opinions parentales qu’il expérimente auprès des autres, il transgresse les interdits. Le corps et ses limites sont interrogés dans des prises de risque telles que les consommations. Enfin, l’accès à la sexualité génitale lui demande une mise à distance de ses premiers objets d’amour, ses parents. À cette période, le complexe d’Œdipe est à nouveau questionné en même temps que le jeune accède à cette sexualité. Il va devoir envisager une relation affective en dehors du cercle familial. Le temps passé avec les pairs a donc aussi une fonction de protection surmoïque. Il s’agit d’une étape cruciale dans la période de séparation/individuation, dans laquelle parents et enfants doivent réaménager leurs relations. Le jeune revendique l’indépendance, ce qui se concrétise par des allers-retours entre élans de tendresse manifestes et mise à distance brutale. De leur côté, les parents se positionnent à nouveau dans l’étayage, comme un mur sur lequel le jeune peut s’appuyer, contre lequel il peut s’énerver, comme une barrière qu’il ne peut franchir. Les parents tiennent bon, le rassurent et le valorisent en l’accompagnant dans ses choix de vie. Face à la nécessaire transgression des interdits, à leur introjection29 (l’enfant reprend à son compte les menaces proférées par les parents, faisant ainsi passer les interdits du dehors au dedans), les parents rappellent clairement la règle en sanctionnant les excès de consommation par exemple. La limite est celle du corps, mais également celle de la loi, héritière du complexe d’Œdipe, bâti sur l’interdit du meurtre et de l’inceste. Les parents, eux, doivent réaménager les liens en acceptant la séparation. Il n’est d’ailleurs pas exceptionnel que la crise d’adolescence entre en résonnance avec une crise de milieu de vie chez eux. Car cette première crise est prototypique de toutes celles que les individus vont vivre au cours de leur existence.

Les relations avec les parents se modifient dès la puberté, elle-même subie par le jeune. La séparation ne peut donc s’opérer que si les parents soutiennent cette ultime étape de construction identitaire, favorisant ainsi son autonomie. Ces remaniements lui offrent l’opportunité d’investir sa propre existence et de réaffirmer ce « je » développé dès les premières années de vie. Il accède à l’identité d’homme ou de femme après avoir construit son idéal du moi, c’est-à-dire la façon dont il envisage sa vie d’adulte idéale, ou plutôt, dans l’idéal. Cette identité concerne notamment l’orientation sexuelle et l’accès à une sexualité adulte. Il redessine également les frontières avec ses premiers objets d’amour, que sont les parents. Il s’affirme dans ses choix de vie tout en désirant ailleurs. Devenir adulte passe par des indices concrets, comme la profession, le logement, le permis, le salaire, mais surtout un lent processus psychique de construction identitaire qui ne se résume pas à une installation avec un conjoint. Il arrive d’ailleurs que la naissance des enfants bouscule les relations conjugales et soit un tremplin identitaire : les individus passant du statut de fille ou garçon à celui de mère ou père avant celui d’homme ou de femme.

Quels liens peut-on faire avec les addictions ?

La pratique addictive, en réalité, réinterroge les liens à l’autre, la capacité à supporter le manque, l’absence, tout comme les relations fusionnelles devenues toxiques. Elle cherche à combler l’individu, à l’aider à supporter le vide ou à le créer de manière artificielle. Celui-ci se confronte aux absences, aux ruptures, aux deuils qui l’obligent à redéfinir ses relations. La consommation de substances par exemple, peut avoir valeur d’autotraitement de substitution d’une dépendance aux proches. Autrement dit, des carences précoces ou au contraire des relations fusionnelles, des abandons, des ruptures affectives brusques comme des deuils, des violences sexuelles subies, des syndromes post-traumatiques, des pertes à répétition, comme un licenciement associé à un divorce, sont des souffrances que les pratiques addictives tentent de résoudre. L’adolescence, période propice aux expérimentations, résonne avec ce comportement même si ce dernier peut survenir à n’importe quel moment de l’existence. Par conséquent, arrêter de consommer un produit ne suffit pas à régler le problème puisqu’il s’agit de la partie « émergée de l’iceberg », la pathologie du lien étant la partie « immergée ».

Tout au long de sa vie, l’individu ajuste ses relations à partir de sa construction psychoaffective, fondée sur les relations aux premiers objets d’amour représentés par les parents, dont Sigmund Freud rappelait qu’il s’agissait d’un « métier impossible30