Alertez les bébés ! - Christophe Carreras - E-Book

Alertez les bébés ! E-Book

Christophe Carreras

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Beschreibung

Mai 2083, dans la même journée, Lilla Huset va prendre connaissance de deux informations qui vont changer le cours de sa vie: une bonne nouvelle et une mauvaise. Voilà le point de départ du nouveau roman de Christophe Carreras qui explore un nouveau genre, l'anticipation.

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Seitenzahl: 223

Veröffentlichungsjahr: 2020

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A Claire.

Sommaire

PRINTEMPS

ÉTÉ

AUTOMNE

HIVER

ÉPILOGUE

Postface

PRINTEMPS

Mardi 25 mai 2083.

Lilla sort de l’hôpital René Dubos, un sourire plaisant sur les lèvres. Elle tient dans ses mains une enveloppe qui la rend heureuse. La lumière du ciel est orange en cette fin de journée, à l’heure du thé des Anglais. Elle enfile ses lunettes de soleil qu’elle attrape dans son sac, une lanière repose sur une épaule et la seconde pend dans le vide. Les yeux protégés des radiations, elle fouille dans son fourre-tout afin d’en sortir ses clés de voiture. Au bout d’une longue minute, elle trouve le trousseau et pose les deux anses sur son bras. Elle arpente alors les allées interminables du parking jusqu’à tomber sur son automobile immobile entre deux lignes continues. Elle se met au volant de la citadine blanche puis quitte l’aire de stationnement. Au stop, elle patiente dix bonnes minutes avant de pouvoir s’engager dans le reflux incessant de la circulation. Bouchons, pollution et klaxons sont les maîtres-mots de son trajet routier.

Lilla s’en moque, elle se fiche de mettre une ou dix heures pour rentrer chez elle. Elle s’en balance car aujourd’hui, l’interne du service de radiologie lui a confirmé ce qu’elle espère depuis des années. Le médecin a levé le doute sur l’interrogation de son couple : elle est bel et bien enceinte. À chaque mouvement du cul à cul des carlingues, elle pose ses doigts sur l’enveloppe contenant son échographie.

De feux tricolores en céder le passage, elle progresse avec lenteur dans cette fourmilière. Elle n’a pourtant qu’une quarantaine de kilomètres à parcourir, dont la plus longue partie sur des axes principaux. Elle rejoint la voie rapide et retrouve une circulation plus fluide. Elle tient consciencieusement son volant, joue du levier de vitesse entre le point mort et la première récalcitrante. Maintenant qu’elle sait qu’une petite vie se forme dans son ventre, la vie n’a plus de raisons de filer à cent à l’heure. De toute manière, si elle ne se trouvait pas dans les embouteillages, aurait-elle le temps de penser au fœtus ?

Les bâtiments défilent, les immeubles penchent, les buildings balancent et les rares maisons de ville se cachent derrière des squares ou des cages d’escalier.

Devant, la voiture avance de sept mètres, Lilla enclenche une vitesse et vient la coller de nouveau. Elle laisse sur sa droite la première bifurcation, plus que deux sorties et elle sera libérée de cette oppression automobile. Son rêve d’enfant se réalise, elle va devenir mère. Lilla y pense entre deux ralentissements, sa mère aurait été heureuse de devenir grand-mère. Quelques mètres plus loin, un accident sur la voie de gauche contraint l’amas de véhicules à se rabattre pour avancer. C’est le boxon le plus complet, une cacophonie de signaux sonores déferle sur l’asphalte. Elle laisse passer les chauffards, elle ne force pas le passage, maintenant qu’elle porte la vie, rien ne sert de se presser. Après le dépassement des camions de secours, la circulation reprend, elle roule à trente kilomètres à l’heure et quitte la route principale.

Elle sort son badge pour s’engouffrer dans le parking souterrain. Elle coupe le moteur, relâche la pression de ses mains sur le volant, décrispe ses pieds des pédales et pose son regard sur le rétroviseur central. Elle s’empêche d’esquisser un sourire en se voyant dans le miroir de l’habitacle. Elle qui, toute la journée, est entourée d’enfants de six ans en aura un seulement pour elle. Toute sa vie, elle l’entourera.

Les traits du visage de Lilla Huset sont fins, ses lèvres d’un rouge brique naturel, ses joues timidement poudrées invitent à croquer dedans. Son nez effilé lui donne un côté égyptien, tandis que ses yeux d’un noir sidéral emprisonnent ceux des autres. Son portrait s’achève par une coupe de cheveux mi-longs ondulés rappelant les femmes des années 1920. Lilla arrête de se zieuter, elle attrape son pli, déverrouille la portière puis se dirige vers les ascenseurs. Elle ressort son badge, appelle la cage de fer. Les portes latérales s’ouvrent pour aspirer la jeune femme dans un son métallique.

L’ascenseur s’ouvre. La nuit commence à tomber lorsqu’Aden emprunte le chemin de son domicile. Il sort du rectangle de verre et de béton sans regarder la soi-disant prouesse architecturale d’un cabinet japonais. Une nouvelle fois, le travail a pris le dessus sur son envie indéniable de rentrer plus tôt chez lui. Entre une urgence par ici, un conflit d’employés par là et une réunion interminable pour clôturer le tout, le cumul des trois a amené Aden à terminer à une heure inacceptable. Cet emploi l’épuise, ce boulot l’éreinte.

Jusqu’ici, cela passe encore, il n’a pas d’enfant mais avec sa compagne, ils tentent d’en avoir un. Si un jour il devient père, il ne pourra plus se permettre ces amplitudes horaires, ces déviances professionnelles. Il songe à négocier des créneaux de télétravail si la perspective se dessine.

Il salue Juliette, sa collègue qui est également restée pour taper le compte rendu de réunion. Il glisse dans les couloirs des transports en commun pour prendre l’express de vingt et une heures quarante-sept. Le quai est saturé de costards et de tailleurs, l’air est étouffant. Le train arrive à quai, bondé dans chaque wagon. Les portes s’ouvrent et chacun assiste à un ballet désarticulé entre la valse de ceux qui tentent de sortir et le pogo de ceux qui cherchent à monter. Aden est l’un de ces chanceux, il se faufile entre les battants qui se referment et arrive à grimper à bord. À l’intérieur, ça sent la sueur et l’égout, le renfermé et la transpiration. Une heure trente de rails et de tangage avant de quitter le convoi ? Quitter les beaux quartiers de la capitale pour crécher dans les faubourgs des quartiers populaires. Dans quatre-vingt-dix minutes, il va respirer un peu mieux. Ce soir dans le train, il n’y a pas d’incident majeur : pas de caténaire sectionnée, pas d’individu sur la voie, pas d’avarie de matériel. Tout roule sur le basalte. Aden trouve enfin une place alors qu’il ne lui reste qu’un quart d’heure de transport.

Il tourne la tête, pensif, vers la fenêtre qui reflète son visage. La nuit est tombée sur le train. Tout est un peu flou sur ses traits, un peu comme ses pensées complexes. Un regard triste tente d’inviter sa bouche à sourire. Ses traits sont fatigués, il paraît dix ans de plus que son âge. Ses joues sont boursouflées, traduisant un embonpoint qu’il n’arrive pas à perdre. Son existence serait-elle aussi brumeuse que le laisse apparaître cette vitre estampillée « issue de secours » ?

Il se regarde et ne semble pas beaucoup s’apprécier. Un visage aux cheveux grisonnants malgré un âge peu avancé. La figure parfaitement rasée pour le travail qu’il tente de conserver et son costume professionnel sur son ventre brioché ne l’aident pas à se sentir en accord avec son corps. Grand et voûté, il cherche à cacher son quasi-modisme en relevant la tête et les épaules. C’est fou comme une vitre de train peut renvoyer une image négative.

Le train entre en gare de Chaumont-en-Vexin. Aden se lève quelques secondes avant l’arrêt de la rame. Il se dirige vers les portes automatiques et attend qu’elles s’ouvrent. Il descend sur le quai et emprunte la sortie. La foule du convoi s’éloigne et Aden se rue sur l’avenue de la gare. Il arpente les quelques allées qui lui permettent de rentrer, les lèvres béantes en pensant à sa douce qui l’attend chez eux. Encore quelques mètres avant qu’il appuie sur le bouton de l’ascenseur. La boîte de métal le gobe.

Sixième étage, le signal sonore indique qu’il arrive sur son palier. Il parcourt le couloir et tourne la clef dans la serrure. La porte numéro neuf s’entrouvre et il entre.

— Bonsoir, ma chérie, comme je suis heureux de rentrer. Je suis désolé de finir si tard.

Lilla se trouve sur le canapé, les genoux collés sur son menton, un coussin dans les bras. Elle ne tourne pas la tête et reste figée devant l’écran de télévision. La lumière bleue éclaire la pièce froidement.

— Comment s’est passée ta journée ?

Aucun son ne sort de la bouche de sa compagne.

— Tu vas bien, Lilla ?

Elle tourne la tête vers Aden et, le visage terrorisé, elle l’interroge :

— Es-tu au courant ?

— Au courant de quoi ?

— De ce qui se dit en ce moment même ? De ce que la télé retransmet en direct ?

Aden pense à un attentat mais il en aurait eu vent. Rien de grave, pense-t-il.

— Je sors d’une réunion interminable, de plus d’une heure de transport, je ne m’intéresse pas aux conneries que déglutissent ces imbéciles de l’écran.

— Tu devrais, Aden.

Elle se lève alors et quitte la pièce brusquement. La porte de la chambre claque, le mur tremble. Aden se retrouve seul dans le salon. Il rumine d’être rentré si tard et de ne plus profiter de son couple. Leur union est en jachère, leur amour est en stand-by. Il n’entretient plus la flamme, l’étincelle ne scintille plus. Outre le devoir conjugal de plus en plus rare, la vie concubine en dehors des heures de travail, les deux semaines de congés payés et les fêtes de fin d’année en famille, le duo Lilla-Aden bat de l’aile. Il est un fantôme sentimental, un navire à la dérive, une épave échouée sur un iceberg en été.

Aden s’étale de tout son long sur la banquette et coupe l’écran bleu. Il soupire et se ronge les ongles qu’il n’a plus. Il rumine d’avoir raté une occasion de savourer une soirée paisible en compagnie de sa dulcinée. Les sautes d’humeur de Lilla augmentent depuis plusieurs semaines mais Aden se demande si c’est lui qui est maladroit ou si c’est elle qui est lunatique.

Posée sur une table basse, une enveloppe décachetée attend sagement. Il prend les documents qui se trouvent à l’intérieur. En découvrant le contenu, Aden reste sans voix. Il s’agit d’une échographie datée de ce jour au nom de Lilla Huset. Elle mentionne qu’elle est enceinte.

L’échographie est posée dans un coin de la pièce blanche et aseptisée, le médecin accoucheur n’en a pas eu besoin.

L’enfant vient tout juste de pointer le bout de son nez, le cordon ombilical vient d’être coupé à l’instant. Le médecin laisse le nouveau-né sur le ventre de sa mère. Les lumières tamisées au plafond procurent une ambiance reposante. Les deux parents se regardent et sourient. L’enfant a vu le jour sans encombre. Personne ne le sait encore, douce euphorie du moment, mais ce bébé est le dernier à naître dans ces conditions. La maternité ne ferme pas pour autant. L’équipe médicale de l’établissement de santé n’a toujours pas appliqué les nouvelles mesures internationales sur la question des accouchements. La directrice de l’hôpital central René Dubos, Hélène Maurice, rédige en ce moment même une convocation afin de présenter la circulaire.

Pendant ce temps, le jeune Lucas vit ses premiers instants contre le sein de sa mère, pousse ses premiers cris, passe sa première visite médicale. Deux infirmières réalisent les tests de vue, d’ouïe, de marche sur le petit corps encore tout tremblotant. Cinquante-deux centimètres pour trois kilogrammes douze. Passons le périmètre de la boîte crânienne. Le père, ému, pleure quelques larmes. C’est un instant magique, un arrêt sur image l’espace de quelques minutes. La sage-femme coupe l’intemporalité de la scène en proposant de prendre la famille en photo.

« On ne choisit pas ses parents, on ne choisit pas sa famille, on ne choisit pas non plus les trottoirs de Manille, de Paris ou d’Alger pour apprendre à marcher. Être né quelque part pour celui qui est né, c’est toujours un hasard. »

La secrétaire de direction, quant à elle, dispatche les convocations dans les bannettes. Le Docteur Maurice, seule dans son bureau, songe à la manière dont elle va annoncer la nouvelle à l’équipe de la maternité : du gynécologue à l’aide-soignante, de l’accoucheur au secrétaire, de l’infirmier à la sage-femme. Dans son fauteuil à roulettes, elle pleure face à l’atrocité des mesures gouvernementales à appliquer. Elle vit un enfer interne, un dilemme personnel entre la loi et sa prise de conscience.

Lilla pleure à chaudes larmes, étendue sur le lit. La couette et le drap-housse la momifient. Tout est blanc et prune, deux couleurs qui s’harmonisent à merveille. Les oreillers ont des taies dans les mêmes tons, l’un avec des formes rondes et le second s’offre des lignes droites. Elle bloque sa bouche et son nez contre l’un d’eux et se retient de respirer. Le traversin tente en vain d’alerter le voisinage. Elle suffoque et se ravise. Elle tousse et sanglote. Lilla veut tuer la situation, étouffer la vie avant qu’il ne soit trop tard. L’avortement est pourtant légal, voire vivement conseillé. L’interruption volontaire de grossesse est dorénavant justifiée jusqu’à la veille du déclenchement mais elle ne veut pas en arriver là.

Elle se déshabille, ôte sa nuisette caramel en dentelles et avec ses ongles, se griffe la peau. Elle pose la couette aubergine sur son ventre puis frappe avec la paume de ses mains. Elle serre les poings et s’apprête à frapper un grand coup. Elle relâche alors toute la pression pour s’écrouler sur le matelas.

Lilla se reprend en mains, s’empare de la tablette. Elle surfe sur les pages « actualités » histoire de remuer le couteau dans la plaie. Elle navigue ensuite sur les forums underground, découvre dès lors que des collectifs se mettent en marche pour dénoncer la réforme. Elle explore les discussions avant de se créer un compte.

Lilla échange une bonne partie de la nuit avec un groupe baptisé « Que fœtus ? ». Elle s’endort plein d’espoir vers trois heures du matin.

La tablette alerte par un signal qu’elle n’a plus de batterie. Aden la pose sur la table basse bien que sa série en streaming ne soit pas terminée.

Il repense à Lilla et n’en croit pas ses yeux. Sa compagne est enceinte sans lui avoir dit. Au lieu de cela, elle l’a envoyé bouler et s’est isolée dans la chambre. Il agrippe le document et lit avec attention le compte rendu même s’il ne comprend quasiment rien à ce qui est décrit :

Pontoise, le 25 mai 2083

Centre hospitalier René Dubos, secteur d’imagerie médicale.

Madame Lilla Huset

Date de naissance : 28 février 2057

Sonde nettoyée avec des lingettes Anios

Médecin prescripteur : Docteur Alrique

Échographie pelvienne de datation

Indications : Date des dernières règles le 10 avril 2083 soit une aménorrhée de 8 semaines.

Résultats : Mise en évidence d’un sac gestationnel intra-utérin. Présence d’un embryon dont la longueur est mesurée à 19 mm.

Il cherche à s’assurer que la grossesse et l’embryon vont bien.

Les battements cardiaques sont perçus et sont réguliers. Mise en évidence d’un corps jaune kystique à droite mesuré à 21 mm.

Conclusion : Aspect en faveur de grossesse mono embryonnaire active de terme échographique de 8 semaines 3 jours.

Docteur Eva Le Goff

À en croire la synthèse, rien n’est à déclarer. Il ne comprend pas ce qui peut mettre Lilla dans un tel état. Il se retient d’aller pleurer derrière la porte, de tenter de l’ouvrir pour engager une réconciliation. Il ne faut pas perturber une femme enceinte, A l’accoutumée il est essentiel d’aller dans son sens, ne pas œuvrer à tort, ne pas envenimer la situation.

Il s’avachit sur les coussins, repose l’enveloppe sur la table basse, ferme ensuite les yeux. Il se souvient alors de l’épisode de la télévision qui semble avoir retourné Lilla. Quelle idiotie a bien pu la remonter à ce point ? Pas grand-chose vu la daube que sert l’écran au quotidien. Il jette alors un œil pour voir l’heure qui trotte sur la box. Cependant, découvrant qu’il n’est pas minuit, il se décide à appeler sa sœur. Tout comme lui, elle a des tendances insomniaques. Il se redresse, recherche Candy dans son smatphone. Il appuie tactilement sur le bouton vert.

Deux sonneries plus tard, elle décroche. Candy vient d’arrêter son activité nocturne de coiffeuse d’oiseaux. Dans son célibat, elle collectionne les volatiles qui s’écrasent sur sa fenêtre. Elle a conçu un cabinet de curiosités dans sa salle de bains où elle maquille les pigeons morts, habille les hirondelles éteintes et coiffe les piafs crevés. Elle fabrique des origamis avec des scènes de hara-kiri. Elle a quelque chose d’électrique, elle est un Jedi qui se prend souvent des poignées de châtaignes. D’ailleurs, elle vient de capturer une micro-décharge en attrapant le combiné. Après un léger tressaillement, elle s’adresse à son frère :

— Bonsoir Hermano, qu’est-ce qui t’amène à cette heure-ci ?

— Que des broutilles, Lilla dort et vu que je n’arrive pas à trouver le sommeil je me suis dit : tiens, et si j’appelais sœurette…

— C’est gentil à toi. Quoi de neuf ?

— Eh bien, je crois que je suis enceinte… Oups, enfin Lilla l’est…

— Ah bon ? Félicitations. Mais pourquoi dis-tu « je crois » ?

— Parce que je suis tombé sur une échographie indiquant qu’elle l’était mais elle est partie se coucher en m’envoyant valser sans me parler de sa visite médicale. Je n’ai pas compris, elle s’est emportée après un truc à la télévision mais ne m’a pas expliqué.

— Comme je la comprends, sa grossesse n’arrive pas au meilleur moment.

— Comment ça, nous entrons en guerre ? Je vais être appelé ?

— Non, mais c’est tout aussi affolant.

— Qu’est-ce donc ?

— Allume la télé, tu comprendras par toi-même. Tu vas t’alarmer tout seul. Ils en parlent sur toutes les chaînes avec l’allocution du Président de la République de France en prime.

Aden ne dit mot mais se dirige vers la télécommande. Il presse le stand-by, fixe les images et le son. Il n’en croit ni ses yeux ni ses oreilles. Il glisse un « je te rappelle » à Candy et pose son postérieur sur le canapé. Il zappe d’un canal à l’autre. Partout la même information défile en boucle. Les chefs d’États en parlaient depuis des années, personne n’imaginait qu’ils passeraient à l’acte. Voilà que subitement, ils l’ont décidé à l’unanimité avec effet immédiat.

Il ne va pas aller réveiller Lilla mais il la comprend complètement. De quelle manière peuvent-ils se permettre une telle horreur ? Peut-être que s’il n’attendait pas d’enfants ou s’il en avait déjà eu, il serait plus compréhensif, plus indulgent. Cependant, entendre cette réforme le jour où il découvre qu’il va devenir père, cela le met hors de lui. Il a une montée d’adrénaline, une envie soudaine de jeter la zappette dans l’écran. Il se catalyse car il ne veut pas réveiller la belle endormie. Il coupe le téléviseur, se lève et file dans la salle de bains pour ingurgiter un verre d’eau accompagné d’un un somnifère. Une fois de retour sur le divan, il tente de trouver les bras de Morphée.

Mercredi 26 mai 2083.

Minuit passé, le sommeil ne viendra certainement pas. Dolorès est installée sur le rebord de son unique fenêtre, une jambe relâchée, tandis que la seconde est pliée vers le haut où son coude est posé. Elle tire sur une roulée et souffle la fumée par l’ouverture. Un t-shirt extra-large lui sert de chemise de nuit et recouvre sa culotte.

Sa fenêtre est en réalité une ouverture entre la cave où elle vit et la rue déserte adjacente. La nuit est particulièrement sombre dans l’étroitesse de son domicile, seule la cendre du clope rosissant éclaire son corps usé d’une vingtaine d’années à peine. Sa seule pièce à vivre est remplie de pancartes aux slogans les plus virulents à l’encontre de la décision gouvernementale. Elle vient de terminer son échange Internet avec une dénommée Lilla. Elle pense l’avoir convaincue de rejoindre les manifestants demain matin à Paris.

Dolorès ne dormira pas cette nuit. Dans moins de quatre heures, elle sera rejointe par des centaines de femmes et hommes du forum et d’ailleurs. Ils sortiront les panonceaux. Ils partiront défiler dans les rues de la capitale sans violence, avec leurs voix comme unique force. Dolorès angoisse, elle fume roulée sur roulée telle une étape d’un travail à la chaîne, répétant sans répit le même geste. Une taffe, déploiement du bras, évacuation du goudron, pliage du bras, etc. Elle sait qu’il y a de fortes probabilités qu’elle crève du tabac mais sa plus grande crainte est de se retrouver frappée à mort, à coups de matraques par les forces de l’ordre. Elle garde dans un coin de mémoire les mouvements indépendantistes catalans qui avaient défendu de manière pacifique leur autonomie face à une guardia civil violente et meurtrière. Le sang avait recouvert l’or du drapeau. Elle a peur que le gouvernement en place sorte l’artillerie lourde, qu’il fracasse le défilé inoffensif qu’elle va conduire.

Dolorès n’a que vingt-trois ans et même si elle n’a toujours pas rencontré le grand amour, son désir d’être mère l’accompagne depuis toujours. Cette loi détruit tous ses rêves, abolit toutes ses utopies, disperse toutes ses envies. D’apparence svelte, elle se présente sous un air désintéressé, simple et désinvolte. Au fond d’elle, elle a le cœur sur la main, son romantisme profondément refoulé dans ses veines.

Elle allume son téléphone, se connecte à une des applications de rencontres éphémères, commande une nana pour quelques instants d’émoi. Simple, rapide, ça ne coûte que le prix de l’abonnement cellulaire, alors pourquoi s’en priver ? Elle valide la première offre et ouvrira la porte dans une dizaine de minutes pour un cuni et quelques doigts orgasmiques dans son orifice. Si elle n’arrive pas à trouver le sommeil, autant tuer le temps avec une partie de cuisses écartées sous des jambes en l’air.

Elle rallume une cigarette, part se laver sous la douche, histoire de se détendre en volutes nocturnes. Demain sera un autre jour.

Aden se réveille aux aurores, les coussins jonchent le tapis, son somnifère a eu raison de lui. Il ouvre les yeux, comate quelques secondes et commence sa journée par le même rituel : un expresso. Il regarde l’heure sur le micro-ondes, constate que dans moins de soixante minutes, il devra prendre son train pour retrouver les bureaux aux vitres teintées. Il retourne dans le séjour, avale son café d’une traite, passe sa main pour dévoiler la baie vitrée, il regarde alors l’agitation sur la voie publique. Autobus, voitures et piétons sont déjà sur le qui-vive. La vie est sur vitaminée alors même qu’il n’est pas encore éveillé.

Les anciens lui parlent de Chaumont-en-Vexin en évoquant une petite ville de trois mille âmes, tranquille et paisible, un peu endormie même. Une trop forte pression foncière sur le Val d’Oise a poussé les investisseurs à construire au-delà de la ville nouvelle de Cergy-Pontoise ; le Vexin français est devenu un immense parc immobilier en quelques décennies à peine. Les rives de la Troësne comptent aujourd’hui plus de trente mille habitants rien qu’à Chaumont-en-Vexin. RER et autres réseaux urbains sont venus raccrocher cette nouvelle cité-dortoir.

Il se dirige ensuite vers la chambre maritale où se trouvent ses vêtements. Il découvre alors la porte ouverte sans aucun signe de Lilla. Son comportement est très étrange. Il attrape un costume, une chemise, caleçon et chaussettes assorties, se glisse sous la douche. Il se lave le corps au savon d’Alep, le visage, les cheveux puis sort promptement de la cabine, une serviette en coton autour de la taille. Il se demande, en se séchant, où peut bien se trouver sa femme et avec qui ? Aden jongle entre inquiétude et jalousie. Une fois habillé, il envoie un texto à sa sœur pour savoir si elle aurait reçu des informations qui concernent Lilla. Silence radio.

Il reprend un café et gagne la rue assourdissante jusqu’au train qui lui permettra de se rendre au travail.

— Nous retrouvons notre cher Président de la République de France en visite officielle au sein de la maternité de l’hôpital central René Dubos.

— Madame, Mademoiselle, Monsieur, bonjour.

Le Président est assis dans un fauteuil type dialyse avec des branchements tout autour de lui : perfusion, bouteilles à oxygène et électrocardiogramme. Il expose un sourire ravi, un regard perçant, une diction des plus impeccables. Honoré Bazinguet est un bel homme en phase descendante, la soixantaine bien tassée.

— Je suis honoré de partager cette première fois avec vous, que vous soyez derrière votre poste de télévision ou à l’écoute de la radio nationale.

Aden vit la scène en direct du wagon où la liste des arrêts à venir a été remplacée par les images de la maternité.

— Je tiens tout particulièrement à saluer votre dévouement face à cette révolution infantile.

La mère serre violemment son enfant contre elle tandis que le père est invisible à l’écran. Les sages-femmes ôtent le nourrisson des bras de sa maman. À l’instant où une première larme pointe dans l’iris, l’angle de la caméra change soudain pour offrir un focus sur le fœtus devenu nouveau-né. La doctoresse confie au président une aiguille dont il se saisit. Face caméra, il s’adresse au peuple qui regarde sans pouvoir détourner le regard :

— Avec cette aiguille, je vais procéder à la première castration chimique de notre pays. À partir de maintenant, pour le bien-être de l’humanité, de manière purement mathématique, un enfant sur deux sera castré à la naissance. Ce fut une décision difficile à prendre mais essentielle pour la survie de l’espèce humaine. L’ensemble des chefs d’État ont sélectionné cette solution unanimement, sans aucune opposition. Elle s’applique sans condition dès aujourd’hui.

Le président, épaulé par la doctoresse en chef, glisse l’aiguille dans le mollet du bébé. La directrice de l’établissement, le docteur Hélène Maurice, se retient de pleurer, en arrière-plan. Les cris de douleur sont masqués par une musique à l’eau de rose. L’image est coupée en fondu noir comme une série fleur bleue.

C’ÉTAIT UNE ALLOCUTION DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE DE FRANCE.

Le présentateur télévisuel reprend la parole à l’antenne :

— Nous retrouvons après cette scène des plus émouvantes notre envoyée spéciale dans les rues de la capitale, prise d’assaut par des milliers de femmes et hommes scandant des paroles horribles à l’encontre de la loi qui vient de passer. Ils marchent à l’unisson dans les rues de Paris vers le palais présidentiel.

Alors que les images changent sans cesse, Aden s’apprête à descendre du train. Il se lève et se dirige vers les portes automatiques.

À l’écran, Dolorès trône en tête de peloton, un mégaphone dans la main :

— Nous, nous voulons plonger notre poing dans ta gueule ouverte et te l’enfoncer jusqu’au cœur, jusqu’aux tripes, et te les arracher et les brandir à la lumière du soleil.

Et tous les manifestants poursuivre en chœur :

— Alertez les bébés ! Alertez les bébés ! Alertez les bébés !

La journaliste commente bien à l’abri dans un immeuble donnant sur la voie :