Âmes sœurs - Didier Hermand - E-Book

Âmes sœurs E-Book

Didier Hermand

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Beschreibung

Quand le passé se répercute dans le présent et que le Destin s’en mêle…

Été 1942 :

Mareike, une jeune fille juive de dix-sept ans est arrêtée puis déportée. Dans l’horreur des camps, elle doit survivre, et surtout se débattre contre la fascination malsaine qu’elle éprouve pour son bourreau, Karl, un officier allemand beau comme un dieu…

De nos jours :

Alexia et Nelly ne se connaissaient pas avant de survoler la Vallée des Rois en ballon. Dans le ciel d’Égypte, la promiscuité de la nacelle est propice au rapprochement. En faisant connaissance, elles se découvrent des similitudes : Ce vol en ballon est pour chacune d’elle un cadeau d’anniversaire. Le plus incroyable, c’est qu’elles ont le même âge, elles sont nées exactement le même jour ! Sans le savoir, elles ont dans le passé, été les actrices de faits analogues.

Pourquoi le destin les a-t-elles rapprochées ?
Quel lien étrange relie ces trois femmes ?

Un roman sensible avec pour toile de fond la Seconde Guerre mondiale

EXTRAIT

Au ciel tranquille d’Égypte sont épinglées cinq médailles de couleurs vives. Dans la douce chaleur d’octobre, cinq montgolfières se suivent en silence dans l’azur lumineux qui éclaire le Nil. Partis de Louxor, les ballons survolent la Vallée des Rois.
Nelly est aux anges. Une perspective infinie se dévoile sous ses yeux. Son regard embrasse l’horizon, elle tourne la tête dans tous les sens pour être certaine de ne rien perdre du spectacle. Ce vol en ballon, c’est son cadeau d’anniversaire. Elle ne veut rien rater.
Dans la même nacelle, Alexia vit la même chose, son émotion est si intense qu’elle ressent le besoin de la partager avec quelqu’un. Les couples autour d’elle se tiennent par la taille et regardent dans la même direction. Elle, elle est seule. Son plaisir n’est pas complet.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Didier Hermand est un écrivain français. Il compte aujourd'hui beaucoup de livres à son actif, notamment Embrasse les vivants pour moi, T’inquiète pas, papa (Le secret de Marine), Pleure pas Noëlla, Le marionnettiste ou encore Les lettres de Lou.
Dans Âmes sœurs, Didier Hermand, décrit avec justesse et authenticité les situations, les relations et les rencontres qui jalonnent et transforment parfois toute notre existence. Vous savez : l'instant où tout bascule...

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Seitenzahl: 243

Veröffentlichungsjahr: 2016

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Âmes sœurs

Prix d’honneur de l’Académie Littéraire de Provence 2011

À Émilie et Cindy

Préface

Ce livre s’ouvre sur un voyage, sur la tranquillité, la douceur… Voyage qui amène deux femmes d’aujourd’hui à se rencontrer, s’observer, se découvrir… Voyage qui va les emmener au-delà des apparences, des hasards et des coïncidences. Destins croisés de deux jeunes femmes d’une même génération.

Mais aussi voyage dans un autre temps, au cœur des ténèbres cette fois, car le roman nous plonge soudain dans la guerre, pendant l’été 1942 qui aurait pu être l’été de l’insouciance pour une autre jeune fille, mais qui se transforme en tragédie. Ses ancêtres, des femmes et des hommes venus de Pologne, traduisaient l’expression « vivre comme un coq en pâte » par « Vivre comme Dieu en France ». Ils avaient dès lors choisi en toute conscience la France comme terre d’accueil, mais ils virent leurs rêves brutalement brisés.

Et le lecteur va accompagner cette autre jeune femme dans un autre voyage qui la ramène à la Pologne de ses aïeux… via Drancy. Il va plonger dans l’horreur de ce siècle qui saigne, aller jusqu’au bout de cette humanité qui se situe au-delà du bien et du mal, à travers l’expérience de la guerre, de la souffrance, de la perte. Et de se demander : Qui a perdu son humanité ? Qui l’a retrouvée ?

Le passé vient s’immiscer dans le présent pour mieux le rejoindre -et pourquoi pas l’éclairer- et cela, de façon récurrente, sans laisser de répit à ces deux jeunes femmes pourtant bien dans leur temps, dans leur époque. On peut y voir un fantasme, une hallucination, l’effet d’une magie ou d’une expérience mystique. Ou plus simplement un rêve. On peut le lire comme un épisode réel ou métaphorique…

Laissons donc les écrivains explorer ces territoires : tous les sujets intéressent les romanciers, y compris et surtout, les zones encore trop peu visitées par les historiens. C’est leur rôle, mais aussi leur liberté. Ils ne sont ni juges, ni censeurs. Ils ne proposent ni indignation, ni indulgence. Ils disent. Ou plutôt ils imaginent. Ils jettent de la lumière sur les grands débats contemporains qui ne cessent d’occuper intellectuels et historiens. La littérature est une fenêtre sur notre monde, tout aussi extérieur qu’intérieur.

Se pose en filigrane la question de la transmission de la mémoire des lieux que nous occupons, que nous investissons, qu’ils soient à notre porte, de France ou d’ailleurs. Et cela va de pair avec la mémoire des hommes qui en sont les dépositaires : rationnelle, scientifique, historique ? Ou sensible, affective ?

Et si ce roman nous fait partager des destins de femmes et s’intitule « Âmes sœurs », on se découvre l’envie de jouer sur les mots. Pourquoi ne pas le dédier « A mes sœurs… » ? Et en extrapolant, ne pourrait-on pas tout aussi bien dire, à la façon de François Villon : « À mes sœurs, à mes frères humains qui après nous vivez, n’ayez les cœurs contre nous endurcis… » ? Car il évoque la résilience, la capacité à se reconstruire, mais surtout celle de se projeter dans l’avenir puisque ce roman est dédié à la vie.

Mais laissons au lecteur le soin, la surprise et surtout le plaisir de découvrir comment la vie triomphe par-dessus tout et de quelle manière…

Monique Heddebaut Adjointe à la culture de Flines-lez-Râches.

Ce que nous faisons dans la vie, résonne dans l’Éternité. Citation égyptienne.

1

Au ciel tranquille d’Égypte sont épinglées cinq médailles de couleurs vives. Dans la douce chaleur d’octobre, cinq montgolfières se suivent en silence dans l’azur lumineux qui éclaire le Nil. Partis de Louxor, les ballons survolent la Vallée des Rois.

Nelly est aux anges. Une perspective infinie se dévoile sous ses yeux. Son regard embrasse l’horizon, elle tourne la tête dans tous les sens pour être certaine de ne rien perdre du spectacle. Ce vol en ballon, c’est son cadeau d’anniversaire. Elle ne veut rien rater.

Dans la même nacelle, Alexia vit la même chose, son émotion est si intense qu’elle ressent le besoin de la partager avec quelqu’un. Les couples autour d’elle se tiennent par la taille et regardent dans la même direction. Elle, elle est seule. Son plaisir n’est pas complet.

Nelly lui tourne le dos. Elle aussi est seule, mais ne semble pas s’en émouvoir. Elle est en admiration et se soucie peu des gens qui l’entourent. Elle vit pleinement son plaisir, se grise aux sensations qui s’emparent de ses sens. Elle imprègne son esprit des couleurs inattendues qui captivent sa vision. Elle se laisse éblouir par la lumière ardente du pays, se laisse envelopper par la température suave de la saison. Les parfums tièdes qui émanent du sol l’étourdissent. Les chants lointains des minarets résonnent en doux échos. Nelly absorbe tout. Mentalement, elle inscrit chaque souvenir aux pages spirituelles de son carnet de voyage.

Dans la promiscuité du panier, Alexia se tient juste derrière Nelly, elle peut sentir les effluves de son parfum légèrement oxydé par une légère transpiration. Elle ne s’en détourne pas, au contraire, cette connexion lui procure une agréable sensation, l’impression de partager son intimité. Elle se rapproche encore.

— C’est magnifique, n’est-ce pas ?

Nelly qui s’était isolée dans la contemplation du paysage sort de sa bulle :

— Oui, vous avez raison… « Magnifique ».

— Vous avez peur ?

Cette question inopinée a un léger parfum de reproche qui agace Nelly.

— J’étais juste un peu nerveuse avant d’embarquer, mais maintenant ça va…

— J’avais l’impression que vous évitiez de regarder en bas…

— Ça se voit tant que ça ? Disons qu’il ne faut pas trop m’en demander… et puis je profite de la hauteur pour regarder le plus loin possible.

— Vous avez vu ? Juste en dessous de nous, ce sont les Colosses de Memnon !

Joignant le geste à la parole, Alexia se penche légèrement au-dehors.

Surprise, Nelly fait un pas en arrière.

— Ne faites pas ça !

— Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous faire peur. Approchez-vous doucement, regardez…

— Non, merci, je les verrai lorsque nous les aurons dépassés.

— Vraiment ?

— Vraiment !

Alexia feint de ne pas avoir entendu et blindée d’un sansgêne désarmant, insiste franchement.

— Si cela peut vous rassurer, je peux vous tenir le bras…

— Non merci, sans façon.

— Confiez-moi votre appareil, je vais prendre quelques photos pour vous.

— Non ! Ne bougez plus… s’il vous plaît. Arrêtez de remuer. Vous faites tanguer le panier et ça me rend nerveuse.

Alexia se tait, se retourne délicatement et scrute l’horizon. Après quelques secondes d’hésitation, Nelly la rejoint sur le bord de la nacelle et retrouve sa sérénité. Les deux jeunes femmes se retrouvent côte à côte et regardent dans la même direction. Leurs tenues diffèrent peu : pantalon de toile écru, polo blanc, sac en bandoulière, lunettes de soleil… et leurs silhouettes élancées sont si semblables qu’elles pourraient aisément échanger leurs vêtements. Alexia proclame sa blondeur en tournant la tête dans le sens du vent pour apprivoiser ses mèches rebelles, sa crinière fine et dorée lui descend jusqu’aux omoplates. Nelly a une coiffure plus retenue, ses cheveux auburn sont légèrement plus courts et leur épaisseur apporte une discipline naturelle qui ne semble pas être sa grande préoccupation. Sans cette incontestable différence de chevelure, leur allure est si proche que vues de dos, on pourrait les confondre. Le Ying et le Yang scrutent l’horizon.

Le spectacle reprend son cours dans le calme. Après les Colosses de Memnon, le panorama devient féerique. Il n’y a plus que le soleil qui éclaire une vaste étendue de sable ocre, le tumulte touristique a laissé place au silence et à l’immensité. Les petites maisons de briques crues se confondent dans le paysage.

— Je vous l’avoue, moi aussi, avant de monter, j’avais une petite appréhension, reprend Alexia.

— Vous n’avez pourtant pas l’air d’avoir le vertige.

— Non, vous avez raison, je n’ai pas le vertige, d’ailleurs, on ne craint rien à bord de tout ce qui vole, il paraît qu’il faut être relié à la terre pour avoir le vertige. Non, c’était plutôt comme une angoisse, un pressentiment.

— Quant à moi, j’ai horreur de l’altitude, avoue Nelly.

— Dans ce cas, pourquoi avez-vous choisi cette option ?

— C’est un cadeau d’anniversaire, la cerise sur le gâteau, je ne pouvais pas refuser.

— Un cadeau d’anniversaire ? C’est incroyable !

— « Incroyable » c’est peut-être exagéré, mais vous avez raison ; c’est vraiment un cadeau original.

— Ce qui est incroyable… c’est que pour moi aussi, ce vol en ballon est un cadeau d’anniversaire ! Un cadeau de mon frère pour mes trente ans, précise Alexia en arrondissant les yeux.

— Trente ans ? C’est surprenant !

— Merci, je sais, je ne fais pas mon âge…

— Je suis d’accord avec vous, concède Nelly, je vous aurais donné cinq ans de moins, mais ce qui est incroyable, c’est que c’est également pour mes trente ans que mes collègues de bureau se sont cotisées… pour ce voyage.

— Non ? Quelle coïncidence ! C’est fou ! Vous êtes de quel mois ?

— Novembre.

— Moi aussi ! Quel jour ?

— Attendez, attendez… si nous étions nées le même jour, ce serait totalement dingue ! À vous l’honneur.

— Non, vous la première !

— Comment être sûre que vous dites la vérité ?

— Quelle raison aurais-je de vous mentir ?

— Comme plan drague, le coup de la coïncidence, ça s’est déjà vu !

— [« Plan drague » entre filles ? Vous au moins vous êtes directe ! Belle ouverture d’esprit…] Tenez, voici mon passeport, réplique Alexia en joignant le geste à la parole.

La franchise d’Alexia surprend Nelly, elle saisit le document avec un léger sourire, mais ne l’ouvre pas tout de suite pour ne pas trahir son impatience.

— Allez-y, ouvrez-le !

— C’est vraiment vous sur la photo ?

— Oui, avec cinq ans de moins…

— Je vous préfère maintenant.

— Merci…

— NON ? Vous êtes née le treize novembre 1980 ?

— Oui, qu’y a-t-il ? Ne me dites pas…

— Nous sommes nées le même jour ! Exactement le même jour !

— C’est ahurissant ! Mais qu’est-ce qui me prouve que vous ne me faites pas « un plan drague » ?

Nelly lui envoie un large sourire et, de bonne guerre, à son tour lui tend son passeport.

— Inutile, je vous crois !

— Ouvrez !

— C’est inutile, je vous dis. Et puis, cela me gêne.

— C’est vous qui avez commencé ! Ouvrez !

— Puisque vous y tenez... Vous êtes très photogénique.

— Merci.

— Le treize novembre… C’est fou ! Je vois que vous êtes allée à New York... en 2008.

— Oui, c’était au mois d’août…

— Août 2008 ? C’est dingue ! J’y étais aussi… tenez, regardez !

Alexia lui tendit à nouveau son passeport, ouvert sur la page où figurait le tampon américain.

— C’est incroyable, le 6 août… Je suis arrivée le même jour, on aurait déjà pu se rencontrer là-bas…

Ne s’étaient-elles pas déjà rencontrées ailleurs ? N’avaientelles pas déjà pris le même avion ?

— Nelly, c’est un joli prénom.

— Merci ! Alexia ce n’est pas mal non plus.

— Ça ne vous a pas échappé…

— Nous sommes quittes.

— Je… — Je…

— Je… — Je…

À plusieurs reprises, elles se coupèrent la parole mutuellement et ça les fit rire. Finalement en silence elles prirent le temps de digérer ce qu’elles venaient d’apprendre. Qu’elles aient le même âge, ce n’était pas le plus surprenant, mais qu’elles soient nées le même jour, ce n’était vraiment pas banal ! Bien sûr le treize novembre 1980, il y avait eu des milliers d’autres naissances. Bien sûr en 2008, il y avait eu des milliers de voyageurs en partance pour New York. Mais le plus extraordinaire, c’était d’avoir choisi, pour la deuxième fois, la même destination au cours d’une même période, c’était d’avoir eu le même cadeau d’anniversaire et de s’être retrouvées au même endroit, à la même date, à la même heure et pour couronner le tout, dans le même aéronef.

— Il y a quelque chose de magique dans tout ça, vous ne trouvez pas ? reprend Nelly.

— Nous sommes en Égypte, un pays plein de mystère où tout peut arriver. Regardez ! Nous survolons la Vallée des Rois !

— Alexia, j’ai le vertige.

— Impossible ! Le panier n’est pas relié à la terre.

— Ce n’est pas la hauteur… J’ai peur de ce qu’il nous arrive. Cette histoire me donne le vertige.

— Faisons confiance à la destinée, laissons-nous transporter…

— À bord de cette nacelle, que pourrions-nous faire d’autre ? Nous ne maîtrisons rien, c’est le vent qui nous pousse… mais pouvons-nous comparer nos vies à un voyage en ballon, ballotté par les courants d’air ?

— Dans ce cas, pour nous le vent souffle dans la même direction… rassure Alexia.

— Qu’est-ce qui nous entraîne ? Quelle est cette force qui nous a attirées l’une vers l’autre ? J’ai l’impression que l’univers tout entier a manigancé notre rencontre !

— Je dois vous avouer quelque chose…

— Vous allez me dire que c’est délibérément que vous êtes montée dans ce ballon et pas dans un autre.

— Oui. J’avoue que je vous avais remarquée depuis l’hôtel, au Caire. Puis, quelques jours plus tard, à Louxor, nous avons embarqué à bord du « Royal Princess » ensemble. Nous faisons la même croisière. Quand j’ai su que nous étions toutes les deux inscrites pour cette excursion, j’ai été attentive à suivre la même file que vous.

— Je vous avais remarquée, moi aussi. Et quand je vous ai vue derrière moi, sans savoir pourquoi… j’en ai éprouvé une certaine satisfaction.

— Alors tout va bien, dit Alexia en tapotant sur la main de Nelly.

— Oui, tout va bien. Je suis heureuse que vous soyez là. J’ai l’impression de vous avoir toujours connue. Et ça non plus, je ne sais pas me l’expliquer. [En quelque sorte, nous sommes jumelles… notre attirance s’explique peut-être… non, c’est idiot, … nous n’avons pas les mêmes parents, nous n’avons pas été élevées ensemble. Mais nous avons été guidées Alexia… depuis longtemps… Même si finalement vous avez un peu forcé le destin en me suivant sur ce vol, quelque chose nous a amenées toutes les deux et pour la deuxième fois dans le même pays. Cette fois-ci, dans le même hôtel, et sur la même croisière. Il y avait une chance sur mille pour que nous nous rencontrions. Mais pourquoi ? Parce qu’il fallait que nos regards se croisent. J’ai l’étrange sensation que tout ceci était calculé à l’avance. Depuis très longtemps.

Nous nous sommes regardées de loin, mais nous ne savions ni l’une ni l’autre que tant de points communs nous réunissaient déjà… C’est étrange.]

— J’ai, moi aussi, l’impression de vous connaître depuis longtemps… oserais-je dire… depuis toujours. [Qu’est-ce que ça veut dire : « Depuis toujours » ? J’ai l’impression d’être poussée par une force invisible, depuis que je vous ai vue, vous attirez toute mon énergie.] —Je partage vos sensations. Je suis aussi émue que vous. Je déteste être manipulée, et c’est l’impression que j’ai, moi aussi, mais mon âme me dit de ne pas résister.

— Qui sommes-nous Alexia ? Qui sommes-nous vraiment ?

— Est-ce si important de le savoir ? Ne pouvons-nous pas nous contenter de la réalité ?

— Quelle réalité ? Vous la connaissez, vous, « la réalité » ?

— Au Caire, j’étais assise dans le hall de l’hôtel quand vous êtes descendue de taxi. Je m’étais plongée dans ‘Mort sur le Nil’, et vous m’êtes apparue au moment où je relevais la tête. Vous portiez une robe blanche éclaboussée de soleil, comment aurais-je pu vous rater ? J’ai failli me lever aussitôt pour aller à votre rencontre, comme si je vous attendais et que je vous avais reconnue. J’ai résisté à cette envie qui venait de nulle part et dont je m’étonnais. Qu’aurais-je pu vous dire ? Je n’avais jamais ressenti cela auparavant. Je vous ai vue traverser le tourniquet en tirant derrière vous une petite valise. Je vous ai suivie du regard, et j’ai prié pour que vous ne soyez pas accompagnée. Dans votre robe légère, vous... [vous me plaisiez… le mot est faible. Non, c’était bien plus que ça, vous me subjuguiez, vous exauciez mes vœux les plus intimes, je vous avais «reconnue».] — …vous étiez magnifique. Depuis, je vous ai guettée, [je vous ai attendue, je vous ai souhaitée chaque jour.] — Jusqu’à ce matin, où j’ai profité de la promiscuité de cette nacelle pour vous aborder, vous parler enfin.

Nelly fut surprise par la franchise avec laquelle Alexia venait de lui faire cette révélation, mais elle dissimula son émotion et enchaîna avec naturel :

— C’est cela la réalité ?

— C’est ma réalité…

— Et elle vous suffit ?

— Pour la première fois de ma vie, j’ai écouté mon âme, je me suis laissé guider par mon intuition, et puis nos quelques mots échangés viennent de me donner raison, j’ai compris que c’était une évidence… Tout s’est éclairé.

— Où êtes-vous née Alexia ?

— Pourquoi cette question ?

— Vous allez trouver ça idiot, mais une idée m’a traversé l’esprit…

— Nées sous X, adoption ?

— Oui, quelque chose comme ça…

— Impossible, j’ai vu des photos de ma mère enceinte, rétorque Alexia.

— Dites toujours. [Votre mère peut avoir été enceinte, mais pas forcément de vous… et puis c’est peut-être moi qui suis en cause… une erreur d’aiguillage à la maternité… une maman évanouie ne sait pas qu’elle a mis au monde deux bébés… vol d’enfant… manipulation… Je m’égare.]

— Je suis née en Italie.

— « Alexia », c’est un prénom italien ?

— Non, mes parents sont Français. Je suis née prématurément au cours de leur « voyage de noces différé ». Un voyage qu’ils s’étaient promis avant de se marier et qu’ils ont fait un an plus tard. Je suis née à Venise.

Abasourdie, Nelly fit un pas en arrière…

— Quelque chose ne va pas ?

— C’est juste que… Non, c’est incroyable… Je suis née, moi aussi, au cours du voyage de noces de mes parents. Vous n’allez pas me croire… Je suis née à Las Vegas.

— C’est fou ça !

— Ce n’est pas tout. Ils étaient descendus au « Venetian » ! Je suis arrivée sans prévenir, ma mère a perdu les eaux à bord d’une gondole vénitienne. Moi au « Venetian », une réplique de Venise et vous à Venise, la vraie ! Tant de coïncidences… trop, c’est trop ! Ça n’arrive jamais un truc pareil ! Et ça, ne me dites pas que vous l’avez provoqué !

Alexia était sans voix. Nelly cherchait dans son regard une réponse, un début de réponse. Tout se bousculait, tout arrivait trop vite, bien trop vite. Nelly enchaîna :

— Mon père est Belge, ma mère est Française, j’aurais dû naître à Ostende… et vous ?

— Mes parents ont grandi à Port Vendre, c’est là qu’ils se sont connus. Après leur mariage, ils se sont installés à Paris.

Elles durent se rendre à l’évidence. Leurs parents n’avaient quant à eux, aucun point commun. Une idée glauque traversa l’esprit d’Alexia, accompagnée en écho par la vague émergence des enquêtes télévisées, des titres de journaux, d’affaires qu’elle a plus ou moins suivies : trafic d’enfants.

Nelly eut un frisson.

— ‘Mort sur le Nil’ que vous lisiez au Caire, figurez-vous que je l’ai lu, pas plus tard que la semaine dernière ! C’est effrayant ! [Nous ne nous connaissons que depuis un quart d’heure et notre vie est si semblable ! Quels autres points communs allonsnous nous trouver ? L’heure de notre naissance, le prénom de la sage-femme, nos premières dents de lait, nos premiers pas… que saisje encore ? Qui sommes-nous ? Quel rôle jouons-nous ? À quoi s’amuse le destin ?]

— Peut-être que depuis toujours chaque être humain a son double quelque part ?

— Mais chacun de nous l’ignore. Et c’est peut-être mieux ainsi. Peut-être que nous n’aurions jamais dû nous rencontrer ! Que nous sommes un accident de connexion dans la programmation de l’Univers ! Un bug !

— Si c’est un bug, je pense que nous avons une chance unique !

— Je n’aime pas être l’otage d’une situation que je ne contrôle pas… J’ai besoin de comprendre. [Quand j’aurai compris qui nous sommes, et pourquoi nous nous sommes rencontrées, pourquoi nous nous sommes avoué si facilement notre attirance l’une envers l’autre, je verrai si c’est une chance ou une malédiction…] Pour l’instant, je ne sais pas… Je suis troublée.

— Je comprends.

Souhaitant revenir au but de son voyage, Nelly changea de conversation.

— Regardez ce paysage… n’est-il pas éblouissant ?

Alexia désirait, elle aussi, adoucir l’atmosphère.

— Splendide ! Voulez-vous que je vous prenne en photo avec votre appareil ?

— Volontiers, merci.

Alexia fit quelques clichés, et Nelly lui rendit la politesse en la photographiant à son tour.

Un touriste asiatique s’approcha d’elles et dans un langage manuel bien connu des globe-trotters internationaux, il proposa gentiment de les prendre en photo ensemble. Ce qu’elles acceptèrent dans un éclat de rire complice.

Ne voulant pas rater la magie de l’instant, leurs regards se noyèrent dans la majesté du décor aride qui défilait sous leurs yeux. L’heure était à l’exploration, aux joies du voyage. Tout en jouant leur rôle de touristes, en décrivant la beauté du site, en partageant désormais leur plaisir, elles gardaient dans un coin de leur tête une multitude d’interrogations sur lesquelles elles reviendraient plus tard, à un moment plus propice.

Pendant que le guide expliquait le déroulement des évènements qui au cours des siècles érodèrent la contrée, Nelly et Alexia se disaient qu’en 1980, le même jour et peut-être même à la même heure, deux bébés voyaient le jour de chaque côté du globe. Elles évaluaient le chemin qui les avait rapprochées jour après jour depuis trente ans. Elles se remémoraient les évènements des dernières semaines, des derniers mois, s’interrogeaient sur les circonstances qui les amenèrent à choisir la même destination…

Nelly, certaine de sa propre bonne foi, s’interrogeait sur la véracité des déclarations d’Alexia. Et si rien de tout cela n’était vrai ? Si c’était un coup monté ? Un coup monté par qui et dans quel but ? Une farce peut-être ? Et si c’était vrai au contraire ? Qu’est-ce qui était préférable : affronter un calcul humain, ou se résoudre à subir les desseins extraordinaires de la destinée ? Être le jouet d’un complot, ou la marionnette d’une force mystérieuse ? À quoi devait-elle se préparer : au pire ou au meilleur ? Qu’allait-elle apprendre ?

De son côté Alexia était plus confiante. Après tout, personne physiquement ne l’avait forcée à suivre Nelly. C’était seulement en elle ; une chimie intérieure s’était mise en marche, tout son être était aimanté par cette autre, une force inexpliquée la poussait vers elle. Elle obéissait à une attraction irrésistible et quasiment instinctive depuis que son regard avait furtivement croisé celui de Nelly. Consciente de ce que cette situation avait d’extraordinaire, sa conscience lui évoquait l’idée d’un envoûtement… Envoûtement dont elle décidait somme toute d’être la « victime » consentante. Elle était en Orient, au pays des légendes… Son esprit remplaça le mot « envoûtement » par « enchantement » et cela faisait toute la différence. Alexia était enchantée par ce qu’il lui arrivait, dans le berceau des mille et une nuits…

2

Saint-Georges de Mons, Puy-de-Dôme, 1942.

Au milieu du mois d’août les nuits sont chaudes en Auvergne, derrière les volets mi-clos, les fenêtres des chambres sont ouvertes pour laisser circuler un léger souffle d’air. Dans la moiteur de l’été, tout le monde est endormi.

Il est minuit quarante-cinq quand soudain, un vacarme réveille la maisonnée. On frappe à la porte.

On frappe d’une manière inhabituelle, violente, grossière… martiale. Ça cogne et ça gueule.

« Gendarmerie Nationale ! Ouvrez ! »

Pas le temps de chercher à comprendre, il faut s’habiller à la hâte. Les lumières s’allument une à une, pourtant les coups de poing sont répétés avec impatience, les injonctions semblent même agacées…

« Ouvrez ! Ouvrez immédiatement ! »

Ils vont défoncer la porte.

— Voilà, voilà ! J’arrive ! Laissez-nous le temps de descendre cré bon dieu ! C’est pas des heures !

Robert entrouvre la porte d’entrée et jette un regard méfiant par l’entrebâillement…

— Qu’est-ce qui s’passe ?

Un des policiers force le passage brutalement, les deux autres le suivent et ils pénètrent sans ménagement dans la salle à manger.

— Robert Bonenfant ?

— Oui ! C’est bin moi !

— Ne faites pas d’histoires et tout ira bien !

— Pas d’histoires ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Qu’est-ce que vous me voulez ?

Sa femme surgit juste derrière lui, en robe de chambre, affolée, suivie d’une jeune fille encore tout ensommeillée.

— Dieu du ciel ! Qu’est-ce que vous lui reprochez à mon Robert ?

— T’inquiète pas Jeanne, j’ai rien à me reprocher !

— Rien pour l’instant. Ce n’est pas vous que nous cherchons.

— À part nous trois, y’a personne ici !

— Andrzej Kapola n’est pas chez vous ?

— André comment ?

— Kapola.

— Non ! On n’connaît pas d’André de c’nom là ! Vous faites erreur !

Le nom de Kapola a fait réagir la jeune fille. Inconsciemment elle s’est redressée et ce geste instinctif n’a pas échappé à l’adjudant-chef.

— Mareike Kapola, je présume ?

— Elle s’appelle pas comme ça !

— C’est pas à toi que je cause ! coupe le gradé, et en se rapprochant de la jeune fille, il pose une nouvelle fois la question sur un ton qui laisse entendre qu’il connaît la réponse.

— Mareike Kapola ?

Mareike balbutie un « oui » hésitant.

— Habille-toi et suis-nous !

— Vous n’allez tout de même pas arrêter cette gamine ? s’insurge Robert.

— Vous n’avez pas le droit ! s’écrie Jeanne, je ne vous laisserai pas faire !

— Ne nous compliquez pas la tâche madame !

— La tâche ? Ah vous parlez d’une tâche ! Vous venez en pleine nuit comme des mercenaires, des envahisseurs, des brigands ! Et tout ça pour vous en prendre à une gamine innocente ! Elle est donc dangereuse à ce point ? Il vous en a fallu du courage pour venir la surprendre dans son sommeil ! Et vous n’êtes que trois ? Franchement, vous croyez qu’elle représente un danger pour la France cette petite ? Et vous la tutoyez comme si c’était une criminelle !

— Nous avons des ordres ! Habillez-vous mademoiselle, et suivez-nous ! Quant à vous…

— Non ! Elle n’ira nulle part ! Ah ! Elle est belle l’armée française ! Mareike ne bougera pas d’ici, pas tant que vous ne m’aurez pas dit ce que vous lui reprochez ! s’écrie Robert.

— Ne faites pas l’imbécile ! Cette affaire ne vous concerne pas ! Si vous continuez dans ce sens, nous vous arrêtons ! Et votre femme avec ! Je vous l’ai dit en arrivant, laissez-nous faire notre travail et tout ira bien ! Estimez-vous heureux qu’on ne vous emmène pas avec elle ! Le nom de Kapola ne vous dit toujours rien ?

Robert et Jeanne se regardent en silence. Docilement Mareike se dirige vers l’escalier qui mène à sa chambre. Un gendarme l’encadre, suivi de Jeanne. Le policier se met en faction devant la porte qu’il ordonne de laisser entrouverte. « Vous avez deux minutes, lance-t-il… et emportez quelques affaires, on ne sait jamais. »

Mareike Kapola est née à Paris en 1925. Ses parents avaient fui l’antisémitisme qui sévissait déjà en Pologne.

Son père Andrzej Kapola était un citoyen polonais, un Juif qui vivait à Varsovie. En 1921, il a demandé un passeport pour la France où il comptait « y soigner une maladie grave. »

Le consulat de France accorda, le 18 février 1922, un visa pour un séjour de deux mois et le retour ensuite en Pologne. Pour ce premier voyage exploratoire, il vint seul.

Le visa fut renouvelé en décembre 1923, Andrzej envisagea alors un voyage qui devait le conduire à une installation définitive en France avec sa femme Irena et son fils Jacob, qui avait alors quatre ans.

L’Allemagne, qui était encore une République démocratique, accorda un visa de transit pour la traversée de son territoire. Moyennant deux timbres fiscaux de dix Francs belges, la Belgique accorda également un visa de transit, aller et retour. Les visas avaient été accordés le 23 décembre 1923. Dès le lendemain, pendant la nuit de Noël, la frontière polonaise était franchie. L’aventure de l’intégration dans la société française commençait. Une « carte d’identité d’étranger » fut délivrée à Andrzej et à Irena Kapola par le Service des Étrangers de la Préfecture de Police de Paris pour une durée de un an. Cette fois, la famille venue de Pologne était au complet. Jacob ne s’appelait pas encore Jacques. Le prénom ne sera « francisé » que plus tard.

La famille emménagea rue Mouffetard dans le quartier latin.

Mareike naquit le 20 janvier 1925. Elle passa toute son enfance à Paris. Elle ne reçut aucune éducation religieuse et son père lui enseigna les principes de la République.