Pleure pas Noëlla - Didier Hermand - E-Book

Pleure pas Noëlla E-Book

Didier Hermand

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Beschreibung

Entrez dans l’histoire d’une adolescente qui a grandi trop tôt et qui se bat pour se faire sa placePour comprendre pourquoi Noëlla, âgée de seize ans, accouche en prison d’une petite fille prématurée, il faut refaire le chemin à l’envers, et pas à pas, suivre son destin. Aux côtés d'un père trop faible et d'une mère alcoolique, violente et manipulatrice, Noëlla vit une enfance malheureuse. Entre humiliations et manque d'amour, c'est le destin tragique d'une adolescente qui a eu le malheur de naître au mauvais endroit, au mauvais moment.L'auteur dénonce sans jugement les acteurs de sa vie, les personnes aveugles et sourdes qui ont croisé sa route : voisins, professeurs... des adultes responsables qui auraient pu, à un moment donné, intervenir et peut-être changer le destin de Noëlla.C'est une histoire contemporaine, bouleversante, comme il s'en passe sûrement tous les jours sous nos fenêtres.EXTRAITSon sac sur le dos, le nez au vent et la tête dans le vague, Noëlla faisait de l’auto-stop sur le bord de la route. Elle n’avait aucune destination précise, tout ce qu’elle voulait, c’était prendre suffisamment de distance pour que sa bourrelle ne puisse plus l’atteindre. Des paroles lointaines lui parvenaient en échos. « … Sèche tes larmes, lève-toi, et existe… »À PROPOS DE L'AUTEURDidier Hermand est un écrivain français. Il compte aujourd'hui beaucoup de livres à son actif, notamment Embrasse les vivants pour moi, T’inquiète pas, papa (Le secret de Marine) ou encore Le marionnettiste. Pleure pas Noëlla est son deuxième roman.

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Seitenzahl: 165

Veröffentlichungsjahr: 2016

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Je crois que j’ai toujours été rêveur. On me l’a souvent reproché, on me le fait encore remarquer, mais cela ne me gêne en rien. J’assume aujourd’hui cette âme d’artiste héritée de mon père.

À mes heures ; je dessine, je peins, j’écris, guidé par mon instinct, sans influence institutionnelle. Je n’ai aucune École, aucune Académie.

Rien ne me fait plus plaisir que les regards qui s’attardent sur mes toiles ou sur mes textes. J’aime susciter l’émotion.

Pour des raisons que je n’accepte pas encore, un malencontreux concours de circonstances ; j’ai arrêté les études au collège et j’ai suivi mon chemin. Une route peu ordinaire, jonchée d’adversité et d’épreuves qui ont absorbé le temps et avorté ma créativité. Cependant, ma soif d’apprendre et l’amour de l’écriture ne m’ont jamais quitté. A quarante-cinq ans, j’ai trouvé un peu de répit sur mon itinéraire, et j’ai pris le temps d’écrire mes romans, sans prétention littéraire, maladroitement peut-être, naturellement sûrement.

Si vous avez ce livre entre les mains, le vœu de mon père est exaucé et je laisse une empreinte à sa postérité.

Je lui dédie cette histoire.

À mon père

J’suis crue, mais crue est la vie…

DIAM’S

Son sac sur le dos, le nez au vent et la tête dans le vague, Noëlla faisait de l’auto-stop sur le bord de la route. Elle n’avait aucune destination précise, tout ce qu’elle voulait, c’était prendre suffisamment de distance pour que sa bourrelle ne puisse plus l’atteindre. Des paroles lointaines lui parvenaient en échos.

« … Sèche tes larmes, lève-toi, et existe… »

Sa décision était justifiée, seule une bise venue d’ailleurs pouvait sécher ses larmes. Elle ne pouvait pas relever la tête sans que sa mère ne lui mît un genou à terre. Elle devait partir, pour pouvoir exister.

Certes, rien ne l’attendait nulle part, mais rien ne la retenait non plus. C’était une évadée, échappée du néant.

Le vent glacé ébouriffait ses cheveux blonds filasses et lui mordait le visage, la nuit n’allait pas tarder à tomber et aucun automobiliste ne s’était encore arrêté. Il faut dire que dans le contre-jour d’un couché de soleil de février, Noëlla, cette fille de quinze ans, longiligne et famélique, ressemblait à un épouvantail grotesque…

1

Quinze ans plus tôt : Septembre 1959…

— Vous ne devriez pas fumer autant, Lucie, ce n’est pas bon pour le bébé…

— Je fais ce que je veux ! On est en république ! Je suis libre de faire ce que je veux et c’est pas toi qui m’en empêcheras, vieille bique ! Occupe-toi de ta soupe et fiche-moi la paix ! Tu t’imagines que t’as des droits sur moi parce que ton connard de fils m’a mise en cloque ?

— Le médecin a dit que fumer n’était pas raisonnable dans votre état…

— Et qu’est-ce que ça peut te foutre ce qui est bon ou pas pour moi ? Depuis quand tu te préoccupes de ma santé ?

— Vous êtes injuste Lucie…

— C’est ça ! Tu te fous pas mal de ma santé ! Ce qui te tourmente c’est le polichinelle que j’ai dans le ventre ! De moi t’en as rien à branler vieille chouette ! Je suis même certaine que si je clameçais à l’accouchement, ça t’arrangerait !

— Mon Dieu ! Ne dites pas une chose pareille !

Atterrée, Madeleine quitta la pièce en se signant la poitrine par deux fois, elle était choquée, très sincèrement et très profondément choquée ; une telle conversation n’aurait jamais pu se produire de son temps.

Elle avait eu vingt ans en 1915 et les jeunes filles, à cette époque, recevaient une éducation stricte qui n’autorisait pas le moindre écart de langage. Les demoiselles ne fumaient pas et ne tutoyaient personne. Elle était donc incapable de tutoyer qui que ce soit en dehors de son fils Gregor.

Lucie et lui s’étaient installés chez elle juste après leur mariage, et depuis, Madeleine vivait un cauchemar sordide.

Malgré sa bonne volonté, elle ne parvenait pas à créer un lien avec sa belle-fille. Quoi qu’elle fît, et quoi qu’elle dît, elle se heurtait systématiquement aux aigreurs de sa bru. Une question la taraudait : « comment une harpie comme elle avait pu séduire son garçon ? »

Gregor était un homme courtois et un peu timide, il faisait de la photographie, il aimait la poésie et la peinture. Il peignait. Enfin, il peignait avant de rencontrer Lucie ; après la dernière crise de jalousie de la belle, il abandonna son chevalet.

— T’en as pas marre de barbouiller ? Tu passes plus de temps sur tes maudits tableaux qu’avec moi ! Qu’est-ce que tu peux être chiant ! Si tu continues, je fous tout au feu !

Il se rabattit alors sur son appareil-photo et Lucie devint son principal modèle… pour un temps. Au début, elle se prenait au jeu, ça l’amusait de jouer les stars, puis peu à peu, même ça, elle ne le supporta plus.

— Arrête de me faire chier avec ton appareil ! T’es toujours là à me coller et à me tourner autour ! Tu vois pas que j’suis même pas coiffée ?

— Tu es très jolie comme ça, j’aime bien quand tu es naturelle…

— Fais pas chier j’te dis, ou tu risques de retrouver ton truc à la poubelle ! Quand je te dis non, c’est non !

Gregor était patient. Il lui trouvait des circonstances atténuantes. Il pensait fermement qu’avec le temps les choses s’arrangeraient. Lucie n’avait pas été élevée par ses parents. Très jeune, elle fut placée dans un foyer.

Elle n’était pas orpheline, mais sa mère la battait et son père, abruti par l’alcool, était incapable de réagir.

Son plus jeune frère était décédé dans des circonstances obscures. Une enquête fut ouverte. Eu égard à leurs incompétences et aux mauvais traitements infligés à leurs six enfants ; les parents furent déchus de leurs droits parentaux et la fratrie fut séparée et placée dans des maisons différentes. La Protection de l’Enfance plaça Lucie dans un centre où elle vécut toute son adolescence séparée de ses frères et sœurs. Depuis son plus jeune âge, elle subissait les tourments que lui infligeait sa mère, mais l’enfant qu’elle était ne pouvait pas comprendre qu’on l’arrachât des bras de sa maman. Une immense détresse emplit son cœur à tout jamais.

Non, vraiment, jusqu’à présent la vie n’avait pas été rose pour elle, elle n’avait jamais connu les joies simples de la vie familiale.

Aujourd’hui, elle émergeait tout juste de cet environnement semi-carcéral, où là encore, la loi du plus fort était souveraine.

Gregor, séduit par sa beauté, lui pardonnait tout. Il l’aimait et voulait lui donner tout ce que la destinée ne lui avait pas apporté. Il était persuadé que Lucie avait un bon fond et qu’avec de la patience et de la persévérance, il finirait par l’apprivoiser.

Elle était vulgaire et agressive, elle n’avait aucune finesse d’esprit et une façon déplorable de s’habiller et de se maquiller. Ses bijoux étaient clinquants et de très mauvais goût. Quand elle fumait, elle expulsait des volutes opaques par les narines et recrachait les résidus de tabac qui restaient collés sur ses lèvres trop peintes. Ses cheveux blonds – qu’elle crêpait et laquait copieusement – lui faisaient un casque figé sur la tête.

Gregor regardait au-delà des apparences. Il voyait en elle une femme superbe qui ne demandait qu’à progresser et qui, en comblant ses lacunes petit à petit, finirait tôt ou tard par dévoiler sa brillante personnalité.

Dans son empressement à vouloir la sortir du foyer, il l’avait épousée avant d’avoir eu le temps de bien la connaître. Il ne s’était pas non plus accordé le temps nécessaire pour trouver un logement. Jusqu’à présent, il vivait chez ses parents et n’avait travaillé que pour satisfaire ses loisirs. Sa pension déduite, son argent de poche passait dans les toiles et le développement de ses photos. Il avait pris le temps de faire deux fois le tour de France en touriste et n’avait pour ainsi dire jamais épargné le moindre sou. Ses parents, pris de court, n’avaient pas trouvé d’autre solution que d’héberger le jeune couple.

Gregor disait :

— Ne t’inquiète pas ma chérie, ce n’est que provisoire, bientôt nous aurons notre petit appartement rien qu’à nous.

— Pourquoi un petit appartement ? Elle me plaît bien cette maison, on peut rester ici, tes vieux me gênent pas et même encore, ils sont pas éternels !

Effectivement. Un mois plus tard, Emile, le père de Gregor mourrait en trébuchant dans l’escalier. C’était deux jours après avoir appris la grossesse de Lucie.

Il ne restait que Madeleine. Au fil du temps elle maigrissait et s’affaiblissait, mais Gregor ne s’en rendait pas compte ; il n’avait d’yeux que pour Lucie. Il se disait qu’au fond, Lucie avait raison ; il valait mieux ne pas quitter la maison, ainsi sa maman ne se retrouvait pas seule.

Madeleine ne lui faisait aucun reproche au sujet de Lucie. Son fils avait quarante-deux ans et pour ne pas le voir rester vieux garçon, elle admettait son choix. Mieux valait qu’il fût mal marié, que pas marié du tout.

Aujourd’hui, avec constance, elle tentait d’éduquer sa belle-fille pour assurer le bonheur de son fiston. Il y avait tellement à faire, en aurait-elle la force ? Dieu lui en laisserait-il le temps ? Elle s’accrochait à cet espoir.

Son mari n’était plus là et en l’absence de Gregor, elle devait affronter seule l’agressivité de la bru rebelle. Rien ne l’avait préparée à cela, mais elle était déterminée à ne pas flancher. Quand une discussion dégénérait et que face à l’outrance des propos de Lucie son visage devenait livide d’effroi, elle s’éclipsait pour ne pas faillir, mais elle revenait en restant fermement sur ses positions. Elle se disait que même si Lucie ne retenait qu’un centième de ce qu’elle essayait de lui inculquer chaque jour, elle ferait toujours un pas en avant et que ce serait au moins ça de gagné.

Le ventre de Lucie s’arrondissait avec évidence et elle maudissait ce passager clandestin qui la déformait jour après jour.

— Aaaah ! J’en ai marre, si ça continue je vais ressembler à une baleine ! Si je pouvais me débarrasser de ce fardeau… faudra bien qu’il me lâche un jour ! J’vais pas rester comme ça indéfiniment, en plus ça n’arrête pas de remuer là-dedans, j’en suis malade. Quand est-ce qu’on me l’enlève ?

— On ne vous l’enlèvera pas, comme vous dites. Enfin Lucie, les sœurs du Bon Pasteur ne vous ont rien appris ? Il sortira de lui-même quand le moment sera venu.

— Tu divagues espèce de vieille folle ! « Il sortira tout seul ? » et par où veux-tu qu’il sorte ?

— Mais enfin Lucie, il sortira par où il est entré…

— Ça va pas ? T’es malade ! Il est jamais entré ! Il est là, et maintenant il est trop gros et j’en veux plus ! J’en ai ras le bol ! Faut me l’enlever !

Et c’était reparti pour une nouvelle crise.

Dès que l’occasion se présenta, Madeleine prit Gregor à part pour l’informer du degré d’ignorance de sa femme.

— Tu te rends compte ? Elle entame son septième mois de grossesse, tu ne crois pas qu’il est temps pour elle d’en savoir un peu plus long sur les choses de … sur les choses de… de la vie ?

Sa pudeur ancestrale l’empêchait de prononcer le mot « sexe » en présence de son fils. Oser même l’évoquer demandait beaucoup d’efforts. C’était un sujet que l’on s’autorisait à aborder aux grandes occasions ; entre mère et fille la veille du mariage, ou entre père et fils avant le service militaire. En avançant sur ce chapitre avec Gregor, elle se faisait violence mais la nécessité et l’urgence prédominaient et Emile n’était plus là.

— Je ne voudrais pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, Gregor, mais je pense que tu aurais pu lui en toucher deux mots avant de… avant de … enfin, avant …tu sais bien ! Cette fille ne sait rien ! Rien du tout !

— Tu as raison maman, je lui expliquerai…

— Tu lui expliqueras ? Tu lui expliqueras ? Mais il est grand temps mon fils, il est grand temps ! Tu ne te rends pas bien compte. Tu as fait… Tu as fait avec elle… Tu as mis enceinte une fille non avertie. Elle est comme… abusée ! Je n’ose même pas imaginer ce qu’elle s’est mise en tête.

— Tu dramatises, Maman, je lui expliquerai, ne t’inquiète pas. Je pense qu’elle a voulu te taquiner tout au plus et tu es tombée dans le panneau.

2

Gregor se trompait. Lucie avait réellement besoin d’une éducation sexuelle, ou plus exactement d’un cours d’anatomie. Il sous-estimait son ignorance et ce fut un véritable drame.

Comme elle n’acceptait pas la conception du bébé par les voies naturelles – bien que physiquement elle ne présentait aucune incompatibilité – le gynécologue préconisa une césarienne.

L’enfant vint au monde en quinze minutes.

Quand on le présenta à sa mère, elle fit une grimace.

— Beurk ! Qu’est-ce qu’il est moche ! On dirait un p’tit singe. T’as vu sa tête ? Elle est toute renfrognée ! Il est tout plissé comme un vieillard ! maugréa-t-elle.

— Lucie, tu peux dire « elle », c’est une fille.

— Je l’vois bien que c’est une fille, j’suis pas miro ! On dit « un » bébé non ? Eh ben, pour une fille elle est pas gâtée ! C’est pas à moi qu’elle ressemble. Son père tout craché ! Voilà ce qui arrive quand on se marie avec un vieux.

— Lucie, s’il te plaît, ne commence pas, pas aujourd’hui, c’est censé être le plus beau jour de notre vie…

— Parle pour toi mon bonhomme, c’est pas toi qu’on a charcuté pour extraire cette horreur, toi t’as pris ton pied. Tu l’as ton bébé maintenant, t’es content, ne m’en demande pas plus.

— On n’a jamais eu le temps d’en parler, mais… comment on va l’appeler ? Comme c’est une fille et qu’on approche des fêtes, pour son prénom : j’avais pensé à « Marie », qu’est-ce que tu en penses ?

— « Marie », ça fait un peu curé non ?

— Et « Noëlle » ?

— « Noëlle », ça fait penser au petit papa Noël ! C’est ridicule !

— Tu as une idée ?

— Ça ne m’intéresse pas ! Appelle-la comme tu voudras, ça m’est bien égal ! Mais pas « Marie », du « Jésus-Marie-Joseph », j’en ai soupé pendant dix ans au foyer, merci !

— « Noëlla », qu’est-ce que tu en penses ?

— « Noëlla, Noëlle », c’est du pareil au même non ! Bof, si ça peut te faire plaisir…

Noëlla tendait les bras vers son avenir. En moins d’une heure, on lui avait donné une vie et un prénom.

De retour à la maison Lucie restait couchée et c’était Madeleine qui, la plupart du temps, s’occupait de Noëlla. La jeune maman était dépourvue de l’instinct maternel. Elle était totalement incapable de changer une couche, elle oubliait l’heure du biberon, et si par malheur le bébé affamé se faisait entendre, elle couvrait ses cris en augmentant le volume de la radio.

Quand elle consentait à donner le biberon, elle le faisait presque toujours la cigarette au bec.

Quand, dans un surcroit de tendresse, il lui arrivait de prendre son enfant dans les bras, elle fredonnait en guise de berceuse une vieille chanson de Berthe Sylva* :

« C’est l’enfant de la misère, qui est passée près de vous, Qui ne reçoit de sa mère, que des injures et des coups… »

Alors Madeleine intervenait :

— Est-ce que c’est une chanson à chanter à un nouveau-né ?

— J’en connais pas d’autres, et qu’est-ce que ça peut te foutre à toi, c’est pas ton gosse ! Qu’est-ce que t’en sais s’il aime pas ça ? C’est moi sa mère je te rappelle, je sais mieux que personne ce qui est bon pour mon môme. Mêle-toi de tes fesses, la vieille !

— Au nom du ciel ! Ça vous écorcherait la bouche de l’appeler par son prénom ? De temps en temps ; dites « elle » en parlant d’elle. A la rigueur, dites : « la » gosse, ou « la » môme, on dirait toujours que vous parlez d’un petit garçon.

— Faut toujours que tu trouves quelque chose à redire hein ! Puisque t’es si maline, tiens ! Reprends-le ton chiard, sa couche est pleine, et son père va pas tarder à rentrer !

C’est dans cette ambiance sordide, que Noëlla fit ses premiers pas.

À l’âge de deux ans, l’enfançonne abandonna sa barboteuse de laine. Son grand short à bretelles et ses cheveux coupés courts lui donnaient l’allure d’un petit garçon. Sa mère ne pouvait pas se résoudre à l’appeler par son prénom ; elle finit par lui donner un surnom : « Nono »

Octobre 1962…

Avant son entrée à la maternelle, Noëlla faisait des bronchites à répétition.

Face à cette insuffisance respiratoire, et craignant la tuberculose, le médecin prescrivit une série de radios en clinique. L’examen révéla une tache suspecte sur les poumons et par mesure de sécurité il ordonna un séjour prolongé dans un préventorium.

— Du grand air, voilà ce qu’il lui faut à cette enfant. En s’y prenant tout de suite, avec un séjour de six à huit mois, et sans traitement particulier, cela peut disparaître. Il y a un centre en Suisse tout à fait adapté aux enfants de son âge. Tenez, voici la brochure. Avez-vous une bonne assurance ?

— Nous avons la sécurité sociale…

— Si vous n’avez pas de mutuelle, ou une assurance privée, je crains fort que ce genre d’établissement ne soit pas pris en charge intégralement. Rassurez-vous, je connais un autre centre aéré, moins cher, moins loin, et qui pourra s’avérer tout aussi efficace, mais sur un plus long terme. Il s’agit de l’abbaye de Valloires ; c’est une association dans la Somme, à Argoules, près de Berck. Cet institut thérapeutique pourra accueillir votre fille beaucoup plus facilement.

Après quelques formalités et quelques mensualités, Noëlla fut admise à l’abbaye de Valloires où elle séjourna quatorze mois.

Elle y fit l’apprentissage de l’hygiène et des prémices de l’élégance. Le préventorium avait des règles strictes à ce sujet : Les enfants se lavaient les mains avant de passer à table et se brossaient les dents après chaque repas. Pour éviter la propagation des microbes, on ne partageait ni son verre, ni sa serviette avec un autre enfant. Les pensionnaires devaient – quels que fussent leurs âges – être présentables en toutes circonstances. Noëlla y apprit à se coiffer seule. En quelques semaines, elle était capable de se faire une raie régulière au milieu de la tête et de tresser ses nattes sans aucune aide.

Ses parents lui rendaient visite une fois par mois. Ils prenaient le car et passaient une grande partie de la journée avec elle. Les journées que Noëlla passait en compagnie de ses parents lui semblaient toujours trop courtes. A chaque fois, quand l’heure du départ sonnait, elle se sentait abandonnée et fondait en larmes.

Elle ne pouvait pas se douter que cette période-là fut sûrement la plus saine de sa vie.

Elle était en contact permanent avec des enfants plus âgés. Une seule et même salle de cours accueillait des élèves de la maternelle au cours élémentaire, et l’institutrice se partageait en quatre pour dispenser ses cours.

Ainsi, tout en collant ses gommettes, Noëlla se nourrissait des textes énoncés au cours d’une dictée. Elle s’abreuvait des fables aux intonations chantantes et hasardeuses, récitées au tableau par les plus grands, et insensiblement, elle apprenait à lire les lettres soigneusement déliées à la craie blanche par l’institutrice.

Pour des raisons thérapeutiques, il y avait au programme beaucoup de promenades dans la campagne. Pour agrémenter les cours, les enfants y ramassaient tout ce que la nature pouvait produire selon la saison : des feuilles mortes multicolores, des châtaignes, des glands, des carcasses d’insectes, des fleurs… Chaque trouvaille provoquait une multitude de questions et soulevait un mystère de la nature que l’institutrice abordait ensuite en classe.