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Un récit intense sur la complexité des relations humainesCélibataire, sans enfants Madame Waroux est hémiplégique à la suite d'un accident vasculaire. Elle vit seule au rythme des interventions d’Audrey, son auxiliaire de vie. Pour suivre son mari, Audrey doit quitter la région et se faire remplacer. Madame Waroux est désespérée, elle refuse tout autre contact, se referme sur elle-même. Mel, la remplaçante d’Audrey, n’est pas au bout de ses peines.Après une crise d’angoisse démesurée, Madame Waroux va pourtant s'attacher à Mel, immédiatement, de façon étrange, irréelle, presque inquiétante... Et cette attirance semble être réciproque. Mais que représentent-elles l'une pour l'autre ? Qui sont-elles réellement ?Un roman touchant aux multiples facettesEXTRAITAudrey passe trois fois par jour. Le matin pour aider à la toilette et à l’habillement, préparer le petit déjeuner, faire un peu de ménage et avant de partir, anticiper sur les difficultés que la dame pourrait rencontrer pendant son absence, comme dévisser le bouchon d’une bouteille d’eau ou décacheter les enveloppes du courrier. Le midi elle prépare le déjeuner, parfois Madame Waroux fait quelques pas et avec difficulté, dresse la table d’une seule main en prenant un à un les ustensiles. Audrey fait le service, coupe la viande et termine par la vaisselle. Le soir c’est le même rituel du repas, suivi de la toilette et du déshabillage.CE QU'EN PENSE LA CRITIQUECe livre a été sélectionné pour le prix Handi-livres 2012, et en 2014, les lycéens lui ont décerné le prix Baudelot de la Fondation Depoorter !À PROPOS DE L'AUTEURDidier Hermand est un écrivain français. Il compte aujourd'hui beaucoup de livres à son actif, notamment Embrasse les vivants pour moi, T’inquiète pas, papa (Le secret de Marine), Pleure pas Noëlla, Le marionnettiste ou encore Les lettres de Lou. Avec ce sixième roman, Didier Hermand nous touche en plein cœur. Il nous invite, à travers l'intrigue, à rencontrer des personnages tout à la fois simples et inoubliables, de ceux que l'on aime garder longtemps en soi...
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Seitenzahl: 207
Veröffentlichungsjahr: 2016
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À Nelly, mère courage, À Patricia, Séverine, Mélody, vos auxiliaires de vie.
L’amour est une valse incessante qui vous transporte, puis vous fatigue… puis vous transporte, puis vous fatigue… puis vous transporte, puis vous fatigue… Inlassablement.
Et étrangement, c’est toujours dans les pires moments de fatigue que l’on prie pour que la musique ne s’arrête jamais.
L’amour est une force. Ses élans nous submergent, son absence nous éteint. On bâtit des royaumes, des forteresses aussi. On rit, parfois on pleure, on s’accomplit. On donnerait sa vie.
Didier Hermand a ce don de nous emmener, toujours, là où l’amour n’a ni raison, ni frontière. Là où il dépasse l’âge, la condition sociale, le sexe, le temps…
La vie… Les mots…
Aimer n’est-ce pas s’oublier ? Mais s’oublier, n’est-ce pas aimer vraiment ?
Rien n’a d’empire sur l’amour, l’amour en a sur toutes choses. (Jean de La Fontaine)
Ici encore, dans ce sixième roman, l’amour est pur et beau. Inconditionnel. Chargé de son histoire, dont il continue d’écrire les pages. Des pages douces et blanches dans la pénombre houleuse de la vie.
« La raison, c’est la tête qui bâillonne le cœur.
Et quand le cœur s’exprime, c’est tout le corps qu’elle entrave.
Le cœur censuré et le corps entravé, mes yeux à tes yeux se cramponnent.
Ces yeux qui cachent la promesse de l’âme sœur retrouvée, qui apaisent mon cœur, éveillent mon corps et déchaînent ma raison. »
Je vous souhaite, avec honneur et bonheur, une bonne lecture.
Marie Burigat
Le sourire d’une mère cache souvent une croix, et puis, aimer, n’est-ce pas s’oublier ?
Gabrielle Paquin-Grandbois
« Bonjour Madame Waroux ! C’est Audrey ! Vous avez bien dormi cette nuit ? J’enlève mon manteau et je m’occupe de vous tout de suite ! »
Audrey est auxiliaire de vie. Elle intervient chez les personnes que l’âge ou le handicap – parfois les deux – ont rendues dépendantes, et que l’éloignement des enfants, la perte de l’emploi, ou le deuil du conjoint – parfois les trois – ont isolées du monde.
Madame Waroux est de celles-là ; célibataire, sans enfants et hémiplégique à la suite d’un accident vasculaire, elle vit seule au rythme des interventions de la jeune femme. À ces rencontres journalières s’ajoutent les visites bihebdomadaires de la kiné et de l’orthophoniste.
Audrey passe trois fois par jour. Le matin pour aider à la toilette et à l’habillement, préparer le petit déjeuner, faire un peu de ménage et avant de partir, anticiper sur les difficultés que la dame pourrait rencontrer pendant son absence, comme dévisser le bouchon d’une bouteille d’eau ou décacheter les enveloppes du courrier. Le midi elle prépare le déjeuner, parfois Madame Waroux fait quelques pas et avec difficulté, dresse la table d’une seule main en prenant un à un les ustensiles. Audrey fait le service, coupe la viande et termine par la vaisselle. Le soir c’est le même rituel du repas, suivi de la toilette et du déshabillage.
Audrey a la clef de la maison mais elle sonne toujours avant d’entrer. Deux petits coups brefs ; c’est le code pour prévenir de son arrivée. Puis une fois à l’intérieur elle s’annonce en parlant bien fort pour rassurer la dame. Elle énonce ses faits et gestes pour ne pas la brusquer. C’est devenu un rituel.
Audrey parle pour meubler le silence. Madame Waroux a quasiment perdu l’usage de la parole. Faire une phrase lui demande un effort de concentration considérable, son élocution est désordonnée, hachée, parfois incohérente. Elle se contente d’écouter. Audrey anticipe, elle pose les bonnes questions, des questions auxquelles un signe de tête, un geste de la main, un sourire, un clin d’œil sont des réponses satisfaisantes.
La maison n’est pas grande. C’est une maison qui forme, avec une vingtaine d’autres, le quartier des Tilleuls, le quartier des petits vieux comme on l’appelle ici. Ces petits pavillons de plain-pied apportent tout le confort aux personnes très âgées. Beaucoup d’entre elles ont quitté, à regret, une maison devenue trop grande et trop pénible à entretenir.
Madame Waroux n’a que cinquante et un ans. Elle est de loin la plus jeune du quartier. Son handicap et ses maigres revenus ont contribué à l’attribution d’un de ces logements. Par chance, une place se libérait au moment où elle en a eu besoin. Les services sociaux ont fait à cette époque un travail remarquable. C’était il y a quatre ans, après plus d’une année de résidence dans un centre de rééducation.
Avant cela, Madame Waroux habitait au huitième étage d’une HLM totalement inadaptée à la circulation en fauteuil roulant. Quatre marches à franchir pour accéder au hall d’entrée, des boîtes aux lettres de géants, une cabine d’ascenseur étriquée, des paliers trop courts, des couloirs étroits, coupés à angles droits, une cuisine et une salle de bains exiguës. Madame Waroux n’a pas de famille. Une assistante sociale a pris en charge le dossier, les formulaires ont été remplis et dirigés avec précision, les associations concernées ont été informées de son cas et des bénévoles ont pris le relais. Tout s’est mis en place progressivement.
Après le déménagement, dès les premiers jours, Madame Waroux a bénéficié d’une aide à domicile et depuis près de quatre ans, Audrey vient tous les jours.
— On déjeune d’abord, et on fait la toilette ensuite ?
— [Mouvement de tête, les yeux fermés], en signe d’approbation.
— Confiture de fraise ou d’abricot ce matin ?
— Ha-pi-co.
Audrey prépare le petit déjeuner. Café au lait, deux sucres, deux tranches d’un pain tout frais qu’elle apporte chaque matin, beurre et confiture. Madame Waroux s’installe à la table pendant qu’Audrey décortique les médicaments qu’elle case dans le pilulier journalier suivant une ordonnance qu’elle connaît désormais par cœur. Elle dépose les premiers comprimés à prendre sur la table, à proximité de la main gauche de la dame, avec un verre d’eau minérale.
— Vous avez vu le soleil qu’il fait dehors ? Nous allons avoir une belle journée !
— [Sourire].
C’est un demi-sourire qui se dessine sur sa joue gauche, un rictus qui ressemblerait à une grimace sur le visage d’une personne normale.
Audrey voit au-delà de l’atrophie, au-delà des demisourires, des mimiques, des demi-mots. Elle a appris à lire les signes et cela suffit pour les besoins de la vie courante. Pour s’exprimer avec plus de précision, Madame Waroux se sert de son ordinateur. Il lui a fallu du temps pour réapprendre à lire et à écrire aussi couramment qu’autrefois. Ce n’est pas encore excellent, mais ses progrès sont visibles et ils s’améliorent de jour en jour.
C’est le moment de la toilette. Audrey a tout préparé. Elle a dégagé le passage, prévu les serviettes à portée de main, dévissé les bouchons des flacons pour avoir les mains libres le plus possible au moment de la douche. L’intimité est un privilège perdu pour Madame Waroux, mais avec Audrey, au fil du temps elle s’est accoutumée. La gêne s’est estompée.
Audrey relève la chemise de nuit, elle dégage d’abord la manche du bras valide et fait glisser le vêtement sur le bras paralysé. De son bras valide, Madame Waroux se lave le visage au lavabo. Pour l’hygiène buccale Audrey l’aide à retirer son appareil dentaire. Madame Waroux prend la brosse à dents et Audrey presse sur le tube de dentifrice. La dame se brosse les dents saines qui lui restent, crache et se rince la bouche. Après l’avoir brossée et rincée, Audrey replace la prothèse dans la bouche de Madame Waroux.
Audrey abaisse le tabouret, actionne le robinet de la douche et s’assure de la température de l’eau. Madame Waroux se cramponne à son bras pour pénétrer dans la cabine et s’amarre à la poignée. La toilette peut commencer. Sa patiente est assise, Audrey lui lave le haut du corps, la poitrine, le dos, les bras. Elle rince une première fois cette partie haute du corps et reprend les mêmes gestes doux et assurés pour les jambes et les pieds. Madame Waroux se lève et Audrey fait sa toilette intime avec un gel spécifique. Après un rinçage soigné du corps entier, Audrey stoppe le jet et saisit simultanément le drap de bain dans lequel elle accueille la dame qui ainsi, n’a pas le temps de grelotter. Elle éponge avec soin cette fragile anatomie. Une culotte, un soutien-gorge, les bas de contention, un pantalon. Un coup de brosse dans ses cheveux blonds cendrés, un chemisier à fleurs, un petit foulard autour du cou. Tous ces gestes se font dans un mutisme quasi-religieux. C’est une sorte de cérémonie où seules les deux initiées participent en silence. Il arrive parfois que la paume de douche s’échappe et éclabousse l’aide-soignante de la tête aux pieds. L’effet est immédiat ; la pesanteur se brise dans les cris de surprise suivis de magnifiques éclats de rire.
Audrey roule le fauteuil jusqu’à la coiffeuse. Elle décapsule le pot de crème de jour et le maintient à bonne hauteur, le temps que Madame Waroux y trempe les doigts de sa main valide. Avec le temps elle a acquis une dextérité incroyable pour étaler ses soins du visage et se faire un brin de maquillage d’une seule main.
— Vous êtes très belle, lui dit Audrey en s’adressant à son reflet dans le miroir.
— [Sourire. Clignement des paupières, façon papillon].
Rire complice.
— J’adore quand vous faites ça, on dirait une star du cinéma muet !
Madame Waroux lève les yeux au ciel.
C’est vrai qu’elle est belle malgré quelques ridules. Son visage est un livre, un parchemin de soie où s’inscrit son histoire en sillons ondoyants. L’empreinte de ses sourires sertie aux coins des lèvres nous raconte ses joies, le lit d’une rivière creusée aux coins de ses yeux nous révèle ses peines. Le reflet d’une tristesse contenue avec pudeur ajoute à son mystère. Des émotions gravées, des souvenirs imprimés qui nous laissent imaginer les cicatrices du cœur et les blessures de l’âme.
Ses cheveux blonds lumineux et soyeux, coupés au carré, encadrent son visage. Ses grands yeux bleus toujours humides, prêts à déborder d’une tristesse indéfinie et belle, éclairent sa figure délicate. Un charme, une incroyable grâce émanent de sa personne.
Avant l’accident, Madame Waroux habitait en HLM. Technicienne de surface à temps partiel, elle complétait ses revenus des subsides de l’Etat.
Audrey s’en étonne encore, tant cette situation coïncide si peu avec la personne qu’elle côtoie au jour le jour. Par sa simple apparition, sans dire un seul mot, Madame Waroux irradie l’espace de sa présence. En un regard elle vous a transmis son énergie, son intelligence, sa volonté, et vous vous sentez pénétrés par son attention.
Son environnement non plus ne coïncide pas avec sa condition. La petite télévision se fait discrète et fonctionne avec parcimonie, en revanche ses murs ne sont pas assez grands pour mettre en valeur la multitude de toiles qui les ornent. Des tableaux d’écoles différentes, de styles variés, de tailles et de teintes disparates, certains signés de sa main, habillent jusqu’au plafond chaque cloison de la maison, couloirs et chambre inclus.
Dans le séjour, une bibliothèque occupe un pan de mur entier. Audrey promène souvent son regard sur les étagères où se côtoient Les confessions de Rousseau, Les misérables d’Hugo, Les illusions perdues de Balzac, les œuvres complètes de Voltaire, Proust, Camus, les pièces de Molière, les fables de La Fontaine, les pensées de Marx, Platon, Pascal, ou Nietzsche…
Sur les plus basses tablettes, L’aiguille creuse de Leblanc fait un clin d’œil aux Dix petits nègres de Christie, Les catilinaires de Nothomb mordent sur La ligne verte de King. Levy et Musso agacent quelque Jardin, Cohello, Van Cauwelaert, Schmitt, Picouly ou Pennac que défient à l’improviste Burigat, Warembourg, Sévin, Lunant …
— Vous les avez tous lus ? avait demandé Audrey en effleurant du bout des doigts les reliures de cuirs patinés qui trônaient sur les plus hautes planches.
— [Hochement de tête affirmatif].
Et pour répondre à l’étonnement qui arrondissait les yeux d’Audrey, Madame Waroux s’était approchée de son ordinateur et avait tapé d’un doigt, sans aucune faute d’orthographe : « La vie m’a pris beaucoup, mais tout le temps qu’elle m’a donné en échange a filé entre ces pages… ».
Le personnage ne collait pas. Audrey avait beaucoup de mal à imaginer cette dame affublée d’un tablier crasseux, poussant un chariot de ménage dans les couloirs de l’administration. Comment cette femme pouvait-elle se réduire aux plus humbles besognes ? Sa beauté, sa grâce, sa culture, son intelligence, sa lumière, tout ce qui faisait sa personnalité, gâché, gaspillé, bradé… sacrifié sur l’autel du marché de l’emploi. Ou bien, était-ce l’Education Nationale qui avait raté sa mission d’ascenseur social ? Il n’est pas rare que certains potentiels soient bannis par un système d’évaluation aveugle, que certaines qualités n’entrent pas dans le tableau des appréciations et soient occultées par des enseignants indifférents ou négligents. Nous devons tous, dès la plus tendre enfance, entrer dans une case. Si vous ne correspondez à aucune catégorie, vous sortez du rang. C’est à l’élève à s’adapter au moule, on ne prend pas le temps d’adapter le moule à chaque cas. Une grille, un tableau, un barème… à quelques exceptions près, l’éducation se cramponne à ça et s’obstine bien souvent. Dans une gare de triage, même les plus beaux bagages s’égarent.
Audrey pense que Madame Waroux a été un de ces enfants que la vie n’a pas gâtés. De ceux qui ratent une marche et ne se relèvent pas, de ceux qui ne sont pas bien nés, de ceux qui restent un jour sur le quai parce qu’ils ont raté la correspondance. Elle ne connaît pas son histoire et à quoi bon… c’était hier et ce qui importe aujourd’hui, c’est cette femme délicieuse dont elle apprécie la compagnie. À ses côtés, Audrey oublie qu’elle est à son service. Elles sont presque devenues amies.
Audrey est là depuis son retour à la vie extérieure, après un an passé en vase clos dans un centre de rééducation. Elle a assisté à ses progrès. Elle la revoit le premier jour, recroquevillée sur elle-même, la figure déformée par la paralysie, la joue droite amorphe et pendante. Elle revoit les efforts fournis avec l’orthophoniste pour corriger l’expression de son visage et son élocution : gonfler les joues d’abord avec de l’air, puis avec la bouche remplie d’eau, garder les joues rondes avec une paille entre les lèvres. Elle la revoit faire et refaire ses exercices sans relâche pour pouvoir un jour reparler intelligiblement, pour pouvoir enfin afficher une expression ordinaire sur son visage. Elle l’a vue faire un pas, puis deux, puis trois… Elle a dû l’apprivoiser, gagner sa confiance pour investir peu à peu son intimité, partager son espace vital. Elle a établi un climat harmonieux où s’est épanouie une forme de complicité.
Pourtant aujourd’hui elle doit lui annoncer une nouvelle sérieuse. Une annonce qu’elle a longtemps repoussé et qui arrive à son terme. Elle ne peut plus reculer.
— J’ai quelque chose d’important à vous dire.
— [Menton levé, l’œil interrogateur, attentif].
— Je vous ai déjà parlé de mon mari… vous savez qu’il est gendarme…
— Hmm. [Hochement de tête].
— Ça faisait longtemps qu’on attendait en fait… et on sait depuis la semaine dernière… je voulais être sûre…
— Hmm ?
— Nous allons déménager…
Madame Waroux pressent la mauvaise nouvelle, son visage change d’expression au fur et à mesure qu’Audrey avance ses explications.
— Depuis le début de notre mariage, Xavier avait demandé sa mutation… nous voulions nous installer dans le Sud, nous y avons des amis, nous les retrouvons chaque été, sa famille est là-bas et elle nous attend depuis longtemps… de mon côté je n’ai presque plus personne ici depuis le décès de mes parents… à part mon frère… et vous savez, depuis son mariage avec cette…, Xavier et lui ne s’apprécient pas beaucoup non plus, alors on ne se voit quasiment plus…
— Eht… mhoua ?
— Je vous adore, vous le savez !
— Hek-que-fhais de-fhe-nir ?
— Je suis encore là ! Je ne pars qu’à la fin du mois prochain… d’ici là nous aurons fait la transition avec Mel, ma remplaçante.
— Cheu-fheux-pas… de… hem-plah-çante !
— Elle est très bien, vous verrez ! Je la connais bien, elle est gentille, tout le monde en dit le plus grand bien vous savez !
— Ha… hera…pas…pah-rheil !
— Vous vous habituerez, j’en suis sûre…
Madame Waroux fait des efforts inouïs pour être la plus intelligible possible.
— Ha-fhec… fhous… jh’étais… Bhien !
— À partir de la semaine prochaine nous viendrons ensemble, je vous la présenterai…
— Ha… hera…pas… pah-rheil !
Une larme roule sur sa joue.
— Oh ! Ne pleurez pas, Madame Waroux, ne pleurez pas, vous allez me faire pleurer moi aussi.
— He… fheux… pas… tout…
— Je serai là au début, je serai là.
— Tout… he-coh-men-cer ! H’est… trhop… dhurr !
— Allez, allez ! je ne voulais pas vous faire de peine… il fallait pourtant que je vous prévienne. Parlons d’autre chose… je ne veux pas vous laisser dans cet état-là, et on a encore quelques jours devant nous…
— Hen…ai…mharre ! He… perds…touh-jhours… Heuxque-jh’aimm’ !
— Vous ne me perdez pas Madame Waroux. Vous savez que vous comptez beaucoup pour moi. Je vous écrirai, promis ! Et chaque fois que nous remontrons dans le Nord, je viendrai vous rendre visite. C’est promis.
Audrey prend un mouchoir en papier et éponge les yeux de sa patiente-amie. Elle a le cœur gros elle aussi. Dans son métier les liens humains se créent et prennent parfois une dimension incontrôlable. On s’attache. La réaction de Madame Waroux ne l’étonne pas, elle s’y attendait. Elle la redoutait. Elle sait que ce n’est pas facile de se livrer une nouvelle fois à une inconnue. Elle comprend les appréhensions, la détresse de cette femme. Elle conçoit aussi sa révolte face à son impuissance, sa fragilité, sa dépendance. Mais elle sait aussi que c’est une question de temps. Elle sait que ça se passera bien avec Mel. Il faut juste lui laisser le temps de digérer la nouvelle.
Ordinateur de Mme Waroux
Audrey, ma confidente, mon reflet, mon réflexe, j’ai peine à concevoir ma vie, chaque détail de ma vie, avec une autre que toi. Tu me connais par cœur, tu sais mes goûts, mes dégoûts, tu sens mes peurs, mes pleurs, tu partages mes joies, suggères mes choix… Je t’ai confié mon corps, mon intimité. Tu as apprivoisé ma gêne, ton regard ne me trouble plus, le contact de tes mains ne m’effraie plus… tu es mon bras droit, ma voix. Tu m’expliques que « l’autre » saura te remplacer, qu’elle prendra le temps, que vous serez deux pour doucement me familiariser… Comment saurais-je partager l’instant si solennel d’une toilette, prêter mon intimité au regard de cette autre, sans avoir l’impression d’être un jouet qu’on se passe de main en main. Tu vois je ne peux m’empêcher de dire « l’autre ». L’autre… Tu me donnes à elle et tu ne me demandes pas mon avis. Je dois consentir et me taire. C’est le hasard qui t’avait mise sur mon chemin et pour une fois le hasard avait bien fait les choses. Comment être certaine que la magie opérera encore ? Comment retrouver cette harmonie que je m’apprête à perdre en te laissant partir… Je ne veux pas de cette autre ! Je ne suis même pas capable de m’y préparer. J’ai l’impression qu’il n’y aura plus jamais d’après. Après ce sera différent… pas nécessairement pire, mais différent. Renouvelé, refait, recommencé…
Quand je t’ai vue entrer avec elle pour la première fois, mon cœur s’est arrêté de battre, une douleur a déchiré ma poitrine et j’ai cru que j’allais perdre connaissance.
— Madame Waroux ! Ça va ? Vous n’allez pas nous faire un malaise !
— Ça lui arrive souvent d’avoir le tournis ?
— Non. Je crois qu’elle vient de prendre conscience de ta présence. Jusqu’à aujourd’hui elle refusait d’y croire.
— [Oh Seigneur, ce n’est pas possible ! ce n’est pas possible !]
Les pensées de Madame Waroux sont confuses.
— Ça commence bien ! On n’a pas encore été présentées…
— Madame Waroux est très sensible, n’est-ce pas Madame Waroux ?
Audrey s’est agenouillée auprès d’elle, elle lui prend les mains et les tapote avec douceur.
— Ça va aller, ça va aller maintenant… hein ? Vous n’allez pas nous faire des frayeurs le premier jour de Mel n’est-ce pas ?
— [Le vent du hasard gouverne nos vies, et la destinée est parfois cruelle]
— Elle ne répond jamais ?
— [Oh Seigneur, ce n’est pas possible ! Comment faire ?]
— Laisse-lui le temps de s’habituer. Ne la brusque pas. Ce n’est pas facile pour elle.
— [Et Audrey qui parle de moi à la troisième personne, comme si je n’existais pas…]
— Je comprends.
— Pour aujourd’hui tu te contentes d’observer, repère les lieux, enregistre les petites habitudes…
— [Ont-elles la moindre idée de ce qui est en train de se passer ? Je ne sais pas quoi faire ! J’ai rêvé ce moment mille fois ! Ça ne devait pas se passer comme ça ! Pas comme ça !]
— On déjeune d’abord, et on fait la toilette ensuite ?
— [Je veux bien déjeuner, mais pas la toilette ! non pas la toilette !]
— Fraise ou abricot ?
— [Silence].
La dame ne quitte pas Mel des yeux.
— Allez Madame Waroux, ne faites pas la timide ! Mel ne va pas vous manger.
Silence, sans détourner le regard vers la nouvelle. Le regard n’est pas agressif, il est profond et pénétrant.
— Vous boudez, ma parole ! dit Audrey en jetant un regard amusé à sa collègue.
Mel se rapproche et chuchote à l’oreille de son amie : « Tu as vu comme elle me dévisage ? »
— Bon ! Puisque vous ne voulez pas répondre, je choisis pour vous.
Audrey prépare les tartines, Mel le café. Elles s’affairent autour de la dame sans prêter attention à sa discourtoisie. Elles ont souvent à faire à des cas bien plus graves. La maladie d’Alzheimer à laquelle elles sont couramment confrontées, rend les gens exécrables, et parfois odieux. Elles ne s’en formalisent plus. Pour Madame Waroux, elles savent que ce sera passager.
La dame ne détache pas son regard de Mel, elle la suit partout avec une expression indéfinie.
Lorsque le petit déjeuner est terminé, Audrey saisit le fauteuil et comme à l’accoutumée le roule en direction de la salle de bains.
Madame Waroux serre le frein.
— Vous ne voulez pas faire votre toilette aujourd’hui ? demande Audrey, feignant de ne pas comprendre le sens de son geste.
— Je vais attendre dehors, annonce Mel qui a compris le trouble de la dame.
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée ! répond Audrey. Il faut que vous compreniez, Madame Waroux, que ce n’est pas une solution de bouder et de faire votre mauvaise tête. On en a déjà parlé. Mel va me remplacer, et si ce n’est pas elle ce sera une autre. Je comprends que ce n’est pas facile… ce n’est facile pour personne vous savez ! De toute façon, Mel est la plus qualifiée et la seule disponible. Si vous la renvoyez, vous resterez des semaines avant d’avoir une autre remplaçante, alors mettez un peu de bonne volonté s’il vous plaît…
— [La renvoyer ? Qui parle de la renvoyer ? Non ! Il ne faut pas la renvoyer… Une autre remplaçante ? Non !]
Une larme coule sur sa joue.
— Ne pleurez pas Madame… ça va aller, vous verrez, dit Mel d’une voix douce en lui caressant la joue. Vous savez, j’ai l’habitude, je sais bien que ce n’est pas agréable de se livrer à une inconnue. Nous allons faire connaissance, petit à petit. Je vais me mettre dans un coin, ne changez rien à vos habitudes, oubliez-moi. Cette semaine j’accompagne Audrey et la semaine prochaine, quand vous vous serez habituée à ma présence, nous ne serons plus que toutes les deux, vous et moi.
— [Toutes les deux… toi et moi… et moi, comme ça ! C’est ça ou rien ! C’est tout ou rien ! Tu es là devant moi, tu me parles, tu me touches… tu me consoles… comment pourrais-je te demander de partir ? C’est tout ou rien ! C’est tout… ou rien… tout… ou rien.]
Madame Waroux desserre le frein sans quitter Mel des yeux. Audrey reprend la situation en main et pousse le fauteuil vers la salle de bains. Elle énumère les différents produits qui serviront au protocole, indique leur emplacement ainsi que celui des serviettes, explique le fonctionnement de la douche…
Madame Waroux se laisse dévêtir en fermant les yeux. Mel observe chaque étape, chaque geste avec beaucoup d’attention.
Je serai toujours dépendante et je devrai apprendre à affronter de nouveaux regards, me livrer à d’autres personnes, réapprendre sans cesse la confiance avec différents individus.
L’intimité est un privilège perdu. Mon corps ne m’appartient plus exclusivement, je dois désormais le partager avec une tierce personne. Une autre qui sera ma main droite, qui sera ma voix… Je dois m’abandonner à celles qui me lavent et qui m’habillent.
