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Un thriller psychologique empreint d’un suspense qui monte crescendo au fil des pages !Adrian, accompagné d'Éva, fait route vers la maison de son enfance, heureux de retrouver sa mère après une longue absence... Mais il roule vite, trop vite ; un virage mal anticipé et c'est l'accident...Quand Adrian sort du coma, il cherche Éva... Où est-elle ? Que lui est-il arrivé ? Elle était avec lui, dans la voiture...D'après la police, Éva n'a jamais existé, il était seul au volant...Quels secrets se dissimulent derrière l'histoire d'amour d'Éva et Adrian ?Une enquête policière à rebondissements qui tiendra le lecteur en haleine jusqu’au dénouement final !EXTRAIT— Allô, Nat ? C’est Line. Adrian est passé chez toi ?— Adrian est rentré ? Depuis quand ?— Non, justement, il n’est pas encore arrivé et je commence à m’inquiéter. Je pensais qu’il serait passé te voir avant…— Adrian est de retour et tu ne me l’avais pas dit ?— On comptait te faire la surprise soeurette.— C’est raté…— Il a enfin pris des congés et vient passer une quinzaine. Trois ans ! Trois ans que je n’ai pas serré mon fils dans mes bras !— Et tu pensais que depuis tout ce temps, il serait passé chez moi avant d’aller embrasser sa mère ?— Je ne sais pas, il devrait être là depuis plus d’une heure et…— Quoi, il a juste une heure de retard ? Line ! Une heure de retard ! Il ne va sûrement plus tarder. Il a quand même huit cents bornes à faire ! Laisse-lui le temps d’arriver.— Tu te rends compte, tous ces kilomètres après sept heures de boulot ! Il ne m’a pas écoutée, je lui avais dit de partir demain matin, après une bonne nuit de sommeil. Il n’en fait qu’à sa tête. Il a préféré avancer son horaire de travail et partir juste après. Je l’ai eu au téléphone à 13h00, il était à Bourges, il m’a dit qu’il serait là au plus tard pour 19h30 et il est presque 21h00 !— Il est sûrement coincé dans les embouteillages. Tu sais bien qu’en été, les routes sont bondées.— Il m’aurait téléphoné pour me prévenir… il me connaît, jamais il ne me laisserait m’inquiéter inutilement…— Arrête Line ! Ne te mets pas dans tous tes états. Une panne de batterie ou une panne de réseau… ça ne t’a pas effleuré l’esprit ? Et puis, ce n’est pas prudent de téléphoner au volant.À PROPOS DE L'AUTEURRomancier, biographe, animateur d'ateliers d'écriture, depuis huit ans Didier Hermand a trouvé son ancrage dans la littérature. De livre en livre, il s'intéresse au quotidien, aux minorités, aux sentiments qui bouleversent une vie, aux personnes qu'il croise sur sa route, avec un romantisme épris d'absolu et une empathie presque douloureuse. Après Le marionnettiste, Rendez-vous est le huitième roman de l'auteur.
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Seitenzahl: 338
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Libraires disparus ou libraires résistants, amis quoiqu’il arrive,
Franck, Djamila, Sylvie, Nathalie, Line, Etienne, Sandra, Manuel, Bruno, Véronique, Isabelle, Dominique, Marie-Hélène, Olivier, Caroline, Farid, Florence, Magali, Lydia, Ketty, Emmanuelle, Sonia, Éric, Françoise, Pascal…
Je vous dédie ce huitième roman.
La vérité est dans l’imaginaire Eugène Ionesco
— Allô, Nat ? C’est Line. Adrian est passé chez toi ?
— Adrian est rentré ? Depuis quand ?
— Non, justement, il n’est pas encore arrivé et je commence à m’inquiéter. Je pensais qu’il serait passé te voir avant…
— Adrian est de retour et tu ne me l’avais pas dit ?
— On comptait te faire la surprise sœurette.
— C’est raté…
— Il a enfin pris des congés et vient passer une quinzaine. Trois ans ! Trois ans que je n’ai pas serré mon fils dans mes bras !
— Et tu pensais que depuis tout ce temps, il serait passé chez moi avant d’aller embrasser sa mère ?
— Je ne sais pas, il devrait être là depuis plus d’une heure et…
— Quoi, il a juste une heure de retard ? Line ! Une heure de retard ! Il ne va sûrement plus tarder. Il a quand même huit cents bornes à faire ! Laisse-lui le temps d’arriver.
— Tu te rends compte, tous ces kilomètres après sept heures de boulot ! Il ne m’a pas écoutée, je lui avais dit de partir demain matin, après une bonne nuit de sommeil. Il n’en fait qu’à sa tête. Il a préféré avancer son horaire de travail et partir juste après. Je l’ai eu au téléphone à 13h00, il était à Bourges, il m’a dit qu’il serait là au plus tard pour 19h30 et il est presque 21h00 !
— Il est sûrement coincé dans les embouteillages. Tu sais bien qu’en été, les routes sont bondées.
— Il m’aurait téléphoné pour me prévenir… il me connaît, jamais il ne me laisserait m’inquiéter inutilement…
— Arrête Line ! Ne te mets pas dans tous tes états. Une panne de batterie ou une panne de réseau… ça ne t’a pas effleuré l’esprit ? Et puis, ce n’est pas prudent de téléphoner au volant.
— Tu as sans doute raison. Je me fais tout un cinéma. Excuse-moi, je n’aurais pas dû t’embêter pour si peu.
— Tu ne m’embêtes jamais, tu le sais bien. Maintenant que je sais qu’il doit revenir, appelle-moi tout de même dès qu’il est arrivé, le fils prodigue !
— Promis. À tout à l’heure. »
Une heure plus tard
— Nat ? C’est encore moi…
— Alors, il est enfin arrivé ? Comment va-t-il ? Il a beaucoup changé ? Trois ans à Paris, il doit être tout pâle le pauvre chéri…
— Non, il n’est pas encore là et je n’ai eu aucune nouvelle de sa part. Je suis morte d’inquiétude.
Adrian était au volant de sa voiture depuis plusieurs heures. Accompagné par le bruit monotone du moteur, le pointillé régulier de la ligne blanche qui lui servait de guide devenait peu à peu hypnotique. Sa respiration se faisait de plus en plus lente et ses paupières s’alourdissaient insensiblement. L’éclair aveuglant qui lui vint de derrière le fit sursauter sur son siège.
— Waoow ! Éva ! Bon dieu, mais tu pourrais prévenir quand tu fais des photos ! J’ai cru qu’on avait été flashé ! dit-il en jetant un regard exaspéré dans le rétroviseur intérieur.
— Ça fait des heures que tu roules sans t’arrêter, tu ne crois pas que tu devrais faire une pause ?
Adrian ne répondit pas. S’adressant au reflet du miroir, il se contenta de lui sourire.
Il se massa les paupières, puis en ouvrant grand les yeux il se passa vigoureusement la main dans les cheveux. Il s’adressa à nouveau au rétroviseur, mais cette fois le ton fut moins cinglant.
— Depuis quand es-tu réveillée ? demanda-t-il affectueusement en fixant le miroir.
— Regarde devant toi ! répondit-elle autoritaire. La route est dangereuse et tu me sembles bien fatigué. Je te le répète, tu devrais t’arrêter et faire une pause.
— Je suis en forme, ne t’inquiète pas, et je connais cette route comme ma poche. Dans moins de deux heures je serai arrivé, je ne vais sûrement pas m’arrêter si près ! Et maintenant tu vas pouvoir me tenir compagnie.
Depuis Paris, Adrian regagnait son pays natal, Estagel, un village situé à la périphérie de Perpignan. Il venait d’avaler sept cents kilomètres. Il ne s’était arrêté qu’une seule fois, à proximité de Bourges, pour faire le plein et soulager un besoin pressant, en avait profité pour boire un café et envoyer un texto à sa mère pour la rassurer. Elle l’attendait avec impatience. Depuis qu’il était monté à la capitale pour son travail, Adrian avait accumulé tous les bons prétextes pour ne pas trouver le temps de descendre. Finalement à court d’arguments, et un peu fatigué aussi, il avait décidé de souffler un peu, de se réserver quelques jours rien que pour lui, retrouver sa maison natale, passer du temps avec sa mère. Il était lui aussi, bien plus qu’il ne voulait se l’avouer, pressé de la revoir. Et à mesure qu’il se rapprochait, son impatience s’intensifiait.
Malgré cet empressement légitime, à Bourges, au lieu de prendre la direction de Clermont-Ferrand, il avait bifurqué vers Limoges. Évitant « l’itinéraire des touristes », comme il l’appelait, il préférait passer par Toulouse et Carcassonne. Un parcours assurément plus long de quelques kilomètres, mais tellement plus agréable selon lui. Depuis Carcassonne, délaissant l’autoroute, il avait rejoint « le chemin des écoliers ». Quillan, Axat, la montagne de son enfance.
Le paysage qui se déroulait sous ses yeux lui était désormais familier. Cette petite route sinueuse faisait partie de ses souvenirs d’enfance.
Le défilé était impressionnant à traverser en voiture. On roulait d’abord au milieu de magnifiques vallons boisés aux reliefs plus ou moins prononcés pour s’encastrer tout à coup entre deux parois rocheuses à pic, à travers lesquelles la route, parfois très étroite, se frayait un passage. La prudence était de mise. Sur un côté, il y avait une falaise calcaire abrupte, dont la hauteur était vertigineuse, de l’autre, le cours de l’Aude dévalait en chaos au milieu des rochers, là où la rivière avait creusé son lit.
Adrian se souvint de la petite histoire que lui racontait son grand-père autrefois.
« Il y a très longtemps, la montagne barrait le chemin entre Quillan et Saint-Martin, le village que tu vois là, au flanc du massif. Pour désenclaver sa paroisse, le curé de ce village prit alors la décision pure et simple de creuser un tunnel. Plus tard aménagé en départementale, puis en nationale, le tunnel existe toujours. On l’appelle désormais « Le trou du curé ». Poétique, non ? »
Adrian clignait des yeux. Soudain, il lui sembla voir un chien sur le bas côté, il fit un écart de justesse. Quand il regarda dans le rétroviseur, le chien n’était plus là.
« Ouf ! pensa-t-il, c’était moins une. Cet imbécile de chien a dû me sentir passer. »
Un peu plus loin, il vit un âne. Du moins ce qu’il prit pour un âne. Sa vue lui jouait des tours. Il ne voulait pas l’admettre, mais il était vraiment fatigué. Il ne s’en rendait pas compte, son corps et son esprit luttaient contre le sommeil. Un virage passé un peu trop vite, une courbe mal négociée, et les pneus se manifestaient en crissant sur le bitume. Ces signes auraient dû alerter Adrian, mais il conduisait désormais comme un automate. Son cerveau répondait au ralenti. Quand il amorça la descente, la voiture prit peu à peu de la vitesse sans qu’il réagisse.
Plus qu’une heure, et il pourra embrasser sa mère. Il ne pensait plus qu’à ça.
La voiture accélérait toujours. Au premier virage, elle quitta dangereusement sa trajectoire, au deuxième virage, sorti de sa torpeur, Adrian réagit si brusquement que les deux roues droites se levèrent légèrement. L’auto se stabilisa un moment, mais l’autre virage s’approcha très vite, beaucoup trop vite. Adrian redressa précipitamment. À la vitesse qu’il venait d’atteindre il était difficile, voire impossible, de ne pas se déporter à l’extérieur de la courbe. Quand il côtoya le précipice, Adrian braqua de toutes ses forces à gauche. Dans ce brusque contrebalancement, les roues gauches se détachèrent du bitume, et la voiture devenue totalement incontrôlable fit un tonneau. Dans son élan infernal, elle tournoya avec violence. La voltige aurait pu s’achever sur le bord de la route, mais la puissance du choc la fit rebondir contre le parapet et la propulsa dans le vide.
Line était célibataire depuis toujours, elle n’avait pas attendu Jean-Jacques Goldman pour « faire un bébé toute seule ». Adrian vit le jour en janvier 1983 et depuis sa naissance, Line n’avait jamais éprouvé le besoin de le partager avec qui que ce soit. Quelques amours de passage avaient bien échoué sur la plage de son cœur, mais aucun ne fut capable de s’ancrer assez profondément pour ne pas être emporté à la première tempête.
Définitivement, Adrian fut son unique enfant. Année après année, son bébé devint son petit homme, et ce petit homme demeura l’unique homme de la maison.
À eux deux, ils étaient invincibles. Ils avaient surmonté toutes les embûches, toutes les intempéries de la vie, de la simple averse à la plus effroyable tornade. Quand elle avait un genou à terre, c’était Adrian qui la réconfortait. « T’inquiète pas m’man, je suis là moi, et je ne te quitterai jamais. On va s’en sortir, tu verras. » Alors, elle relevait la tête et se sentait galvanisée, investie de tous les courages.
Adrian devait avoir quatorze ans, quand un après-midi de mai il avait trouvé sa mère en pleurs en rentrant du collège. Line était assise sur le bord de son lit, la tête entre les mains, une liasse de courrier était étalée sur la couette. Elle avait perdu son emploi, son compte en banque virait à l’écarlate et les relances tombaient les unes après les autres comme des fruits mûrs. Un tunnel dont elle ne voyait pas la fin semblait s’allonger de jour en jour. Elle était au bout du rouleau.
Noyée dans ses sombres pensées, elle n’avait pas entendu le bruit de la porte d’entrée, et n’avait pas réagi à l’arrivée d’Adrian. La voyant ainsi, il lâcha son cartable et s’élança vers elle. Il se cala dans son dos et l’entoura de ses deux bras.
Surprise, Line sécha ses larmes discrètement, mais devant le regard interrogateur de son fils elle ne put se dérober.
Depuis longtemps, Adrian comprenait bien des choses que les garçons de son âge ne soupçonnaient même pas. Confronté très jeune aux soucis financiers que la vie monoparentale pouvait engendrer, il avait appris à ne pas réclamer à tort et à travers, et sut très tôt se rendre utile quand c’était nécessaire. Line le savait bien, mais elle s’efforçait de ne montrer que ce qui était essentiel au maintien de leur relation particulière. Une relation mère/fils quasi transparente, basée sur les échanges et la confiance.
Ne rien lui dire du tout, ce serait le sous-estimer et Adrian y verrait une trahison, mais pour Line, il n’était pas question de se répandre ni de se servir de son fils comme d’une bouée de sauvetage à laquelle on s’agrippe pour ne pas couler. Bientôt Adrian entrerait au lycée et elle ne voulait pas lui encombrer l’esprit de tracas superflus.
— Au fait, je ne t’ai pas dit ? demanda Adrian le ton volontairement léger.
— Non, répondit Line en reniflant.
— J’ai trouvé un job pour l’été ! dit-il avec fierté en desserrant son emprise.
— Un travail ? Mais…
— Ma copine Véro, tu sais, celle qui est toujours habillée dernier cri…
— Véro ? C’est pas elle qui a été renvoyée du collège au deuxième trimestre ? …
— M’man, commence pas s’il te plaît.
— Ben quoi, je n’ai rien dit de mal…
— Bon, Véro m’a dit qu’elle aidait son père à la coopérative chaque été et que ça lui faisait pas mal d’argent de poche !
— Grand bien lui fasse !
— Elle m’a dit aussi qu’il cherchait de la main d’œuvre pour les vacances.
— Mais Adrian, tu n’as pas besoin de travailler, c’est hors de question ! s’insurgea Line en se levant.
— Trier des nectarines, ça n’a rien de bien difficile !
— De toute façon, tu n’as que quatorze ans, ils ne te prendront jamais.
— Quinze dans deux mois et tout le monde dit que j’en parais seize ! De toute façon son père a dit qu’il était d’accord, à condition que je sois discret.
— Mais non ! Je refuse que tu travailles Adrian. Tu n’as pas à assumer mes erreurs ! Je trouverai rapidement une solution, ne t’occupe pas de ça !
— On vit à deux dans cette maison, non ? Et tu trouves ça normal que tu sois la seule à travailler ? Toi tu travailles toute l’année, pourquoi je ne pourrais pas travailler quelques semaines.
Line fut estomaquée par la réponse de son fils. Elle était fière de son petit homme, mais cette fierté se mêlait à un sentiment d’impuissance et de honte. Adrian ne voulait pas travailler uniquement pour se faire de l’argent de poche. Il voulait une fois de plus se rendre utile. Il voulait remédier à une situation dont elle était la seule responsable et pour laquelle il ne devrait pas s’impliquer à son âge.
— L’année prochaine, tu rentres au lycée et je veux que tu ne te préoccupes que de cela ! Le reste, c’est mon affaire !
— C’est là que tu te trompes m’man ! Je ne suis plus un bébé depuis longtemps et je ne vais pas rester les bras croisés pendant que tu te ruines la santé ! Tu ne peux pas tout assumer toute seule. Les autres femmes ont un mari, toi tu m’as, moi !
— Mais je veux que tu penses à ton avenir. Les études, il n’y a que ça qui compte…
— Rassure-toi m’man, c’est juste pour les vacances. Et puis le travail ne tue pas, c’est grand-père qui l’a dit !
C’était une des tempêtes qu’ils avaient su traverser ensemble.
« On est comme les mousquetaires, disait Adrian, sauf que nous, on n’est que deux ! »
Au fil des années, cette phrase résonnait souvent dans la tête de Line.
Adrian fit de brillantes études. Après son BAC qu’il obtint avec mention, il s’inscrivit à l’IUT de journalisme de Nice où il obtint sans trop de difficultés un DUT. Dans la foulée, toujours à Nice, il prépara une Licence, puis se spécialisa dans le journalisme juridique à l’UFR d’Aix-en-Provence. Ce dernier choix, était bien plus lié à la proximité de l’établissement qu’à ses dispositions personnelles. Le journalisme scientifique l’attirait davantage, mais cette spécialité n’était proposée qu’à Lille, et Line n’était pas encore prête à une si lointaine séparation. C’était du moins ce qu’il pensait et ce qui influença son choix.
Face à son manque d’épanouissement, Line eut des doutes à ce sujet. Elle pouvait lire en lui comme dans un livre. Elle lui fit comprendre à quel point elle préférait le voir heureux à mille kilomètres d’elle, que malheureux à la portée de son impuissance. Elle lui fit promettre de toujours choisir dans son propre intérêt, sans se préoccuper d’elle. Elle avait toujours su qu’un jour il bâtirait sa propre existence, et c’était pour ça et uniquement pour ça, qu’elle s’était toujours battue. Tous ses sacrifices auraient été vains, s’il n’était pas complètement heureux dans sa vie.
Adrian tint sa promesse.
Après quatre ans de loyaux services au « Petit journal catalan », un hebdomadaire local, il donna sa démission. Il étouffait, disait-il.
Bouleversé, son patron lui rappela à quel point il lui avait fait confiance alors qu’il n’avait aucune expérience, il l’avait formé, lui avait appris les ficelles du métier, les bases qui lui serviront durant toute sa carrière. Pour le retenir, il lui proposa maladroitement une augmentation. Mais Adrian n’en avait que faire, il voulait juste prendre son envol. Tenter sa chance à Paris.
La décision n’avait pas été simple à prendre. Quitter son village, sa famille, ses amis, un patron qui lui avait tout appris… et surtout, laisser derrière lui Line.
— Oh non mon garçon ! Ne commence pas à m’inclure dans tes doutes ! Je ne tiens pas à porter cette responsabilité ! Ce serait trop facile. Travailler à Paris présente une foule d’avantages, surtout dans ton domaine. Pas seulement parce que les offres y sont plus nombreuses qu’ailleurs, mais surtout parce que les opportunités d’évolution existent bel et bien ! Crois-tu que ton parcours serait plus enrichissant si tu restais dans ta région ? Tu es brillant Adrian, tu mérites mieux que la rubrique des chiens écrasés dans un canard local !
— Et je ne te manquerai pas ?
— Bien sûr que si, tu me manqueras, idiot ! Oh oui, tu me manqueras ! Où que tu ailles, dès que tu passes cette porte, tu me manques déjà. Un kilomètre ou mille kilomètres, ça ne change rien. Seulement je ne suis heureuse que lorsque j’ai la certitude que tu l’es aussi. Ce n’est pas par hasard si tu penses aller à Paris. C’est que c’est là-bas que se joue ton destin, et c’est ce que tu sais au plus profond de ton être. Je me trompe ?
— Non, répondit Adrian timidement. Tu as raison.
— De quel droit je te ferais vivre autre chose ? Imaginer que tu puisses vieillir frustré, amer et plein de regrets dans un bureau poussiéreux… juste pour ne pas me quitter ? J’en frissonne d’horreur !
— M’man ?
— Oui ?
— Je t’aime.
— Moi aussi, je t’aime. Arrête grand bête, tu vas me faire monter les larmes !
Line avait raison. S’installer à Paris, ville de tous les possibles, c’était un tremplin assuré pour une vie professionnelle réussie. Pour sûr que là-bas, il y avait du travail, du bon, du vrai ! Travailler à Paris, et surtout y réussir, ce serait le summum !
Comme c’était grisant ! Adrian s’y voyait déjà !
Line partageait son excitation. Bien sûr dans un coin de sa tête, elle appréhendait son départ, mais elle était sincèrement heureuse pour lui, elle lui souriait, lui offrait sa bonne humeur sans retenue. Elle ne jouait pas la comédie. Elle était réellement contente de cette réussite promise, elle était fière de son fils.
Elle ne comprenait pas toujours ce qu’Adrian lui annonçait. Ce monde inconnu l’effrayait parfois, et même si elle ne voulait pas le montrer, elle ne pouvait s’empêcher de poser mille et une questions. Questions auxquelles Adrian s’empressait de répondre avec patience et empathie. Et malgré ses craintes, Line l’encouragea sans faillir.
Adrian avait vraiment galéré au début. Le provincial qu’il était n’était attendu par personne. Non, Paris ne l’avait pas pris dans ses bras. Il lui avait fallu jouer des coudes pour se faire une place dans la ville lumière, apprendre à marcher vite, reconnaître les stations de métro sans se servir d’un plan, cacher son accent, solliciter du monde, faire confiance à des inconnus, écrire, téléphoner, relancer, et accumuler les stages, tous payés une misère.
Petit à petit, il avait su pénétrer les plus hautes sphères, et obtenir finalement des postes vraiment intéressants. Aujourd’hui il pouvait être fier de son parcours.
Line aussi était fière de son fils. Elle était fière du choix qu’il avait fait, du chemin qu’il s’était tracé, et ça, malgré toutes les souffrances qu’elle avait endurées.
Après cette longue et interminable absence, elle méritait bien de le serrer dans ses bras.
Comme il lui tardait de l’embrasser ce fils qu’elle avait envoyé au bout du monde et qui n’arrivait toujours pas !
Il était 22h30 quand elle décrocha le téléphone et appela sa sœur.
— Nat ? C’est encore moi…
— Alors, il est enfin arrivé ? Comment va-t-il ? Il a beaucoup changé ? Trois ans à Paris, il doit être tout pâle le pauvre chéri…
— Non, il n’est pas encore là et je n’ai eu aucune nouvelle de sa part. Je suis morte d’inquiétude.
Après un vol plané de plusieurs mètres, la voiture d’Adrian atterrit dans le gouffre sur ses quatre roues. Le choc fut légèrement amorti par l’épaisse végétation qui recouvrait le ravin. Elle dévala la pente, écrasant aveuglément les arbustes qui se trouvaient sur son passage. Elle ricocha sur le tronc d’un vieux chêne liège trapu et solide et continua sa course en travers. Un rocher saillant fit rebondir la carcasse sans la stopper, elle bascula et se retourna complètement. Elle continua sa glissade sur le toit avant d’aller s’encastrer contre un sapin. Encastrée entre deux troncs d’arbres, la voiture se stabilisa enfin.
Le moteur était éteint. Sur ce qui devait être l’axe avant, il ne restait plus qu’une jante complètement déformée dont le pneu avait été arraché par le choc. Celle-ci tourna librement, grinça un long moment, avant de se figer dans un silence lugubre.
Après les chocs à répétition, la dernière plainte du moteur, les grincements de ferraille, les torsions de taule et les craquements secs des branchages, le sinistre vacarme de la dégringolade s’évanouit dans l’air, cédant à une tranquillité presque surnaturelle. La nature sembla se remettre en place après s’être juste un peu ébouriffée. Le passage de la masse d’acier ne laissa derrière elle qu’une blessure superficielle qui se referma aussitôt. Aucune trace de l’accident.
La voiture s’était enfoncée si profondément dans le maquis, que de la route, il était impossible d’apercevoir le moindre morceau de taule froissée. Pas la moindre anomalie. Un camping-car passa lourdement, au ralenti, et ne s’arrêta pas. Il fut suivi par d’autres véhicules qui en firent tout autant. L’auto d’Adrian avait fait un saut dans le vide, sans témoins et sans laisser le moindre indice. Propulsée par un puissant rebondissement provoqué par ses roues mises en travers, la voiture avait tout juste effleuré le sommet du parapet avant de sombrer dans l’abîme. Les dégâts occasionnés sur la chaussée étaient si infimes, si insignifiants, que rien ne laissait entrevoir le drame qui venait de se produire. Si par chance des randonneurs passaient à pied sur cette route, et si par le plus grand des hasards, ils se penchaient vers le ravin à l’endroit même où l’accident s’était produit, ils n’y verraient que le spectacle paisible d’une luxuriante nature. Même les oiseaux s’étaient remis à siffler comme si rien d’inhabituel ne s’était passé.
Adrian était inconscient, la tête en bas, le corps anormalement tordu, son bras gauche écorché se répandait hors de l’habitacle. De ses cheveux, du sang coulait en goutte à goutte.
Éva était hors de la voiture. Éveillée et consciente, elle analysa la situation en quelques secondes. Puis elle se rapprocha de la carcasse.
— Adrian ! Adrian ! Il faut sortir de là ! Réveille-toi ! cria-t-elle en le secouant avec vigueur.
Adrian semblait ne pas pouvoir émerger. Éva redoubla ses efforts.
— Nom d’un chien, Adrian, réveille-toi !
En ouvrant les yeux, Adrian gémit de douleur.
— Ça va ? Tu n’as rien de grave ? lui demanda Éva en lui redressant légèrement le visage.
— J’ai mal dans la poitrine… J’arrive pas à respirer… Je crois que… Je crois que j’ai des côtes cassées. Et toi ? Tu n’as rien ?
— Moi, ça va ! Tu dois sortir de là !
— Je suis coincé, j’ai trop mal, je n’y arriverai pas.
— Tu dois absolument sortir de la voiture.
— Les secours vont arriver. Ils me sortiront de là. Retourne sur la route, va chercher de l’aide !
— Pas question ! Je ne te laisserai pas dans cette épave au milieu de nulle part ! Je vais t’aider à sortir, dit-elle en le tirant par le bras.
Adrian hurla de douleur.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Éva affolée.
— C’est ma jambe, je crois qu’elle est cassée.
— Merde !
— Le mieux, c’est d’attendre les secouristes…
— Les secouristes ? Mais mon pauvre chéri… tu ne te rends pas bien compte… on est tombé dans un ravin, personne aux alentours, si quelqu’un nous avait vus, il se serait déjà manifesté, tu ne crois pas ? Il ne faut pas rester là. Crois-moi.
— Il faut se faire repérer. Quelqu’un finira par nous apercevoir, dit Adrian en respirant péniblement.
— Se faire repérer ? Mais comment ? Tu veux que j’allume un feu dans cette brousse ? rétorqua Éva ironiquement. Nous finirions grillés avant de voir arriver…
— Ne dis pas de bêtises ! coupa Adrian exaspéré. Tu crois que c’est le moment ? Aide-moi plutôt à attraper mon téléphone portable. Il est…
— Il est HS ! Tu crois que je n’y avais pas déjà pensé ? La meilleure chose qu’il reste à faire, c’est de s’éloigner d’ici au plus vite ! Fais-moi confiance !
— Nom de Dieu ! s’écria Adrian désespéré.
— Ne jure pas. C’est une chance que nous soyons encore en vie.
En unissant leurs efforts, Adrian et Éva réussirent à ouvrir la portière. Éva extirpa Adrian de la carcasse. N’écoutant pas ses gémissements de douleur, elle le traîna sur quelques mètres et l’installa le mieux possible, le dos contre une souche. Adrian reprit peu à peu son souffle. Il regarda autour de lui et put enfin constater la gravité des dégâts. Il comprit tout de suite que la voiture avait dévalé sur plusieurs centaines de mètres. Ils étaient enfoncés dans une végétation si épaisse qu’il ne voyait plus la route.
— On ne doit pas rester ici, dit Éva en apportant de quoi faire une attelle.
— La carcasse s’est immobilisée entre ces deux troncs, elle est stable. Le moteur est éteint, on ne risque plus grand-chose. Je pense au contraire qu’on devrait rester à proximité de la voiture. En ne me voyant pas arriver, ma mère va alerter les secours. Ils finiront bien par nous retrouver. L’accident a forcément laissé des traces. D’un hélicoptère, la masse de ferraille est assez repérable. Mais si on s’éloigne, ils ne trouveront qu’une carcasse vide. Ce n’est qu’une question de temps.
— D’accord. Combien ?
— Comment ça, « combien » ?
— Combien d’heures crois-tu que nous devrions attendre ? Tu as perdu beaucoup de sang, et je ne pourrai pas faire de feu pour te réchauffer quand la nuit tombera… alors je te demande combien de temps ?
— Je n’en sais rien !
— Ta mère connaît-elle ton itinéraire ? As-tu pris le chemin le plus court ? À quelle heure devais-tu arriver déjà ? 20h00 au plus tard ? À quelle heure commencera-t-elle à sérieusement s’inquiéter ? 21h00 ? 21h30 ? Qui appellera-t-elle en priorité ? La police ? Tu crois ? Allô, vous pouvez m’envoyer un hélicoptère ? C’est pour mon fils qui a une heure de retard…
— C’est bon, c’est bon… arrête ! Inutile de persiffler !
— IL FAUT ABSOLUMENT QUITTER CET ENDROIT, ET AU PLUS VITE ! Crois-moi !
— Jamais je n’y arriverai, dit Adrian en montrant sa jambe, c’est bien trop accidenté.
— Je sais.
— Alors qu’est-ce que tu proposes ?
— On va se mettre à l’abri, répondit Éva en regardant le ciel.
— À l’abri ? Mais à l’abri de quoi ?
— Tu peux arrêter de poser des questions et me faire confiance une fois pour toutes ?
— D’accord. Je te suivrai, mais je ne sais pas si j’irai bien loin…
— Je vais t’aider.
— Je ne sais pas pourquoi tu sembles si décidée à décamper.
— Question de vie ou de mort, répondit-elle dramatiquement.
— Éva, tu es sérieuse ?
— Fais-moi confiance !
Éva ouvrait la marche, Adrian la suivait tant bien que mal. En appui sur la fourche d’une grosse branche qui lui servait de béquille, il avançait avec difficulté. Outre la fracture de sa jambe, ses côtes le faisaient souffrir, il grimaçait à chaque inspiration. De son côté, Éva semblait étonnamment à l’aise dans son rôle de guide. Elle leur frayait un passage à travers les entrelacs de branchages et de ronces, et revenait parfois en arrière pour encourager Adrian aux franchissements les plus scabreux.
Les surfaces de terres dégagées étaient rares, la « piste » qu’elle suivait était recouverte d’un épais tapis végétal. Derrière eux, juste après avoir été piétinées, la mousse et les feuilles qui tapissaient le sol reprenaient rapidement leur forme. Adrian se dit qu’aucun homme n’avait dû fouler cet espace depuis longtemps.
Le boisement était presque entièrement composé de chênes liège noueux, de hêtres tortueux et de sapins. Le sol était revêtu de hautes fougères et de ronces. Dans cet enchevêtrement de nature brute, la visibilité était quasiment nulle, mais il sembla à Adrian qu’Éva savait parfaitement où elle se rendait. Après plusieurs centaines de mètres, elle bifurqua et abandonna le flanc du coteau pour monter résolument vers le sommet d’une colline très escarpée.
— Qu’est-ce que tu fais ? Pas par là ! s’écria Adrian en stoppant net. C’est beaucoup trop abrupt ! En continuant sur le plat, on finira bien par déboucher quelque part !
— Nous ne devons pas rester dans ce trou, nous devons monter, crois-moi !
— Je ne sais pas si j’y arriverai…
— Tu y arriveras ! IL LE FAUT. Tu as remarqué comme le temps a changé ?
— Le soleil s’est couché sur l’autre versant…
— Il va pleuvoir.
— Comment le sais-tu ?
— Je le sais, c’est tout. Et bientôt il fera nuit, on n’y verra plus rien. Nous ne devrions pas traîner. IL FAUT MONTER.
— Je ne ferai plus un pas, dit Adrian en se laissant tomber à terre. Je n’en peux plus ! C’est trop difficile…
— Fais un effort !
— Tu veux ma mort ?
— L’inertie c’est la mort, la vie, c’est le mouvement ! Bouge-toi !
— J’ai trop mal, je suis épuisé…
— Tu es en vie Adrian, tu n’as pas survécu pour crever au milieu des ronces, ce serait trop bête. Tu dois continuer à te battre !
— Facile à dire. Je n’en peux plus, je n’en peux plus…
— Comme tu voudras, dit Éva en s’éloignant. J’en ai assez de tes jérémiades ! Je m’en vais !
— C’est ça, casse-toi !
Éva disparut dans le fourré. Adrian se traîna sur les fesses et s’adossa au tronc le plus proche. À bout de forces, complètement épuisé, il se relâcha, ses bras tombèrent le long de son corps, la nuque appuyée contre l’écorce de l’arbre, sa tête roula sur le côté, ses poumons se vidèrent tout doucement. La douleur s’estompa légèrement. En inspirant avec retenue, il s’humecta les lèvres avec la langue. Il ferma les yeux et après quelques secondes de répit, bercé par sa lente respiration, il s’assoupit paisiblement.
Adrian dormit quelques minutes, peut-être une heure, peut-être plus… Quand il se réveilla en sursaut, il fut surpris par l’assombrissement du ciel. Il regarda autour de lui hébété et se sentit seul.
— Éva ? Éva ? cria-t-il désespérément. ÉVA !
En réponse à ses appels, un épervier passa à toute vitesse au-dessus de la petite clairière en poussant un cri strident.
« Éva m’a abandonné, pensa-t-il. Comment a-t-elle pu me laisser seul dans cette jungle, dans l’état où je suis ? Ce n’est pas possible, pas MON Éva ! »
Un craquement sec le sortit de sa réflexion. Adrian scruta les buissons dans l’obscurité naissante. L’endroit était sauvage, propice aux mauvaises rencontres. Sa main tâtonna le sol à la recherche d’une arme providentielle, un bâton, une pierre, n’importe quoi… mais dans l’humus, ses doigts ne rencontrèrent que des brindilles minuscules. Le bruit se répéta, plus net, puis un autre craquement, plus impressionnant, le fit sursauter à nouveau. Au son, il pouvait deviner l’épaisseur du bois mort qui venait de céder sous le poids d’un… d’un sanglier peut-être ?
Le fourré devant lui se mit à remuer très nettement. Adrian était figé par la peur. Son cœur s’emballa.
« Nom de Dieu Éva, tu avais raison, pensa-t-il. J’aurais dû t’écouter et te suivre, où peux-tu être en ce moment ? »
— J’ai exploré les environs, de ce côté il y a des mûres à profusion, ça nous donnera de quoi tenir un peu…
— Nom de Dieu ! Éva ? C’est toi ?
— Qui veux-tu que ce soit ? répondit-elle en émergeant du bosquet. Il n’y a que nous deux dans ce trou !
— Mais tu m’as fait une de ces peurs ! C’est une habitude chez toi !
— Et chez toi, c’est une habitude de me crier dessus ?
— Je croyais que tu étais partie…
— Tu me croyais donc capable de t’abandonner ?
— Je… je ne sais pas… Je suis confus.
— Tu as récupéré un peu ? Parce que là, il va falloir se remettre en route, dit-elle en regardant le ciel d’un air sombre.
— Bien chef ! répondit Adrian en se relevant. Ooohhh ! Bon sang, j’avais oublié cette douleur.
— Encore un petit effort et on pourra se poser au sec pour la nuit.
— Au sec ?
— Suis-moi.
Éva entama l’ascension de la côte et Adrian la suivit en retenant ses gémissements de douleur. La nuit tombait, et l’obscurité apportait une difficulté supplémentaire à leur progression. Au bout de quelques minutes, la pluie se fit entendre sur les feuilles les plus hautes. Peu à peu, l’eau perça le feuillage et vint arroser le sol qui devint de plus en plus glissant.
À une certaine hauteur, le boisement devint moins dense. En approchant de l’orée, Adrian fut ébahi par le décor qui s’offrait à lui à la lueur de la pleine lune, et l’espace d’une seconde, en oublia sa souffrance.
Tout le sommet de la butte était encombré par un immense chambardement granitique dont certains blocs atteignaient plusieurs mètres de hauteur. Éva décida d’en faire le tour, et Adrian la suivit sans discuter. Il souffrait atrocement, était au bord de l’effondrement, mais ne voulait rien montrer. Ses cheveux mouillés lui tombaient dans les yeux, son visage ruisselait de sueur et de sang délavé par la pluie. Ses vêtements trempés lui collaient à la peau et alourdissaient sa démarche.
Après quelques enjambées douloureuses, entre pénombre et lueur sélénite, il aperçut une masse qui avait la forme d’une maison. Était-ce possible ? Il s’essuya les yeux, aiguisa son regard et découvrit avec stupeur une cabane. Elle se trouvait du côté opposé à celui par lequel ils étaient arrivés, dans le seul espace plat et dégagé existant dans le secteur.
C’était une construction sommaire, mais néanmoins réalisée avec un savoir-faire évident. Les murs étaient bâtis avec des troncs d’arbres entrecroisés aux angles, les espaces étaient comblés par de la mousse et de la terre. Des bardeaux de bois parfaitement taillés recouvraient le toit, dont une partie débordait largement sur un seul côté. Sous cet auvent, un banc de même facture était adossé au mur.
Adrian ne fut pas très intrigué par cette découverte. Il connaissait l’existence de ces refuges que seuls les anciens du pays utilisaient encore de temps à autres. L’endroit était désert en cette saison.
— Cette cabane tombe à pic ! s’écria Adrian, je n’aurais pas été capable de faire un mètre de plus !
— Espérons que c’est ouvert, dit Éva en s’approchant de la porte avec détermination.
— Attends ! cria Adrian.
— Quoi encore ?
Adrian mourait d’envie d’entrer et de se reposer en toute sérénité, néanmoins sa bonne éducation le faisait hésiter et il s’accorda quelques minutes de réflexion avant d’oser franchir le seuil.
— Môssieur préfère peut-être servir de dîner aux sangliers ? ironisa Éva.
— Très drôle ! répondit Adrian en faisant tourner le loquet.
La porte n’était pas fermée à clef. Une table et deux chaises occupaient le centre d’une pièce unique d’environ quatre mètres sur cinq. Un bloc taillé dans le granit servait à la fois d’appui de fenêtre et d’évier. Une étagère était remplie d’ustensiles de cuisine plus ou moins fatigués et d’objets hétéroclites. Sur la partie plane de l’évier se trouvait un petit réchaud à gaz. À l’opposé de la fenêtre, dans la partie la plus sombre, était installé un lit rudimentaire, fait de planches grossières et recouvert d’une couverture rustique vert foncé, comme celles distribuées par l’armée. Une lampe à pétrole était posée sur un vieux touret en bois qui servait de table de chevet. Éva secoua la lampe pour s’assurer que le réservoir contenait le précieux liquide. Satisfaite, elle demanda à Adrian s’il avait un briquet. Il se fouilla, sortit un briquet de sa poche et alluma la lampe. La lumière qui se propageait donnait à l’espace une sensation de chaleur, alors que dehors, la pluie redoublait d’intensité, accompagnée soudainement par un vent violent et froid.
« Le temps est à l’orage, pensa Adrian, il ne manquait plus que ça ! »
À ce moment précis les éléments lui donnèrent raison. Un éclair illumina la pièce, et quelques secondes plus tard, on entendit le grondement du tonnerre.
Trop épuisé pour s’inquiéter du déluge qui s’annonçait, Adrian s’allongea sur le lit en félicitant Éva d’avoir trouvé cet abri providentiel.
Il ne lui fallut pas longtemps avant de s’enfoncer dans un profond sommeil.
Immédiatement après avoir raccroché le téléphone, Nathalie s’était habillée et avait décidé de rejoindre sa sœur. Depuis toujours, Line s’était toujours trop inquiétée pour son fils, et Nathalie ne s’était jamais privée de lui dire. Pourtant, cette fois c’était différent, elle sentit au son de sa voix que sa sœur était en pleine crise d’angoisse. Son inquiétude pouvait ne pas être fondée, ce n’était pas le plus important. L’important, c’était que Line allait mal, et qu’elle était seule à se morfondre dans sa maison.
Adrian était son fils unique et pour ainsi dire son unique raison de vivre. Nathalie savait combien sa sœur avait souffert de la séparation, et cela, malgré les sourires qu’elle avait affichés tous les jours précédant son départ et jusqu’à la dernière seconde. Sous la carapace qu’elle s’était forgée, Line souffrait en silence. Il lui en avait fallu du courage pour le laisser partir si loin !
Et après le départ, il y eut l’absence. Cette longue absence qui creusait jour après jour un fossé de plus en plus large.
Elle résistait chaque jour à l’envie d’appeler son gamin pour se plaindre de ses longs silences. Quand le téléphone sonnait, avant de décrocher, elle se regardait dans la glace, se pinçait les joues et s’envoyait un large sourire. Ainsi, ragaillardie, elle pouvait répondre sans que rien dans sa voix ne pût trahir sa tristesse.
Un jour que Nathalie avait laissé entendre qu’elle ferait la morale à son neveu, Line s’était interposée vigoureusement. Il n’était pas question de faire culpabiliser son fils.
— Je suis capable d’endurer son absence, je peux pleurer tous les jours s’il le faut, mais Adrian n’a pas à souffrir de ma tristesse ! Je ne veux pas qu’il mette sa carrière en péril par pitié pour sa mère. Je ne veux pas non plus qu’il culpabilise un seul jour du prix que sa réussite me coûte. C’est pourquoi je t’interdis, tu m’entends Nat ? Je t’interdis de lui dire autre chose que le beau temps qu’il fait par ici et à quel point sa maman se porte bien !
La vérité, c’était que depuis trois ans, Line n’allait pas bien du tout, la vérité c’était que depuis l’annonce de son retour, elle avait décompté chaque heure, chaque minute qui la séparait encore de ses bras. Et dans ces conditions, le moindre retard devenait insupportable.
Il était un peu plus de 22h00 quand, la voix chevrotante, Line l’avait appelée. Les sanglots qu’elle retenait n’avaient pas échappé à Nathalie.
Après trois ans d’absence et toute cette attente contenue, Adrian n’avait pas le droit d’arriver en retard ! Même avec une bonne excuse ! Il était son unique neveu, elle l’aimait sûrement autant que ses propres enfants, mais si l’occasion lui était donnée à cet instant, elle lui aurait bien parlé du pays, à ce modèle d’ingratitude !
En attendant qu’il veuille bien arriver celui-là, elle devait absolument être aux côtés de son aînée. Pas pour s’inquiéter en duo, pas pour lui tenir les mains en prenant un air apitoyé et ajouter de l’angoisse à l’inquiétude, gémir, compatir… Compatir à quoi d’ailleurs ? Jusqu’à preuve du contraire il n’y avait pas de drame à déplorer !
