Amour, Guerre et Echecs - Alex Günsberg - E-Book

Amour, Guerre et Echecs E-Book

Alex Günsberg

0,0
2,99 €

-100%
Sammeln Sie Punkte in unserem Gutscheinprogramm und kaufen Sie E-Books und Hörbücher mit bis zu 100% Rabatt.

Mehr erfahren.
Beschreibung

16 nouvelles sur l'amour, les échecs, le Holocaust, la Deuxième Guerre Mondiale et la Révolution Française. A couper le souffle. On ne peux pas s'arrêter de lire ce livre grandiose.

Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:

EPUB
MOBI

Seitenzahl: 272

Veröffentlichungsjahr: 2017

Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Alex Günsberg

Lauréat du prix de littérature du canton de Bâle-Campagne

Amour, Guerre et Echecs

16 novelles à couper le souffle

© 2016 Alex Günsberg

Édition : tredition GmbH, Hambourg

ISBN

Poche:

978-3-7345-4658-7

Relié:

978-3-7345-4659-4

E-book:

978-3-7345-4660-0

Tous les droits du présent ouvrage, intégral ou partiel, sont réservés. Tout usage du présent ouvrage est interdit sans autorisation de la maison d’édition ou de l’auteur. Cela concerne aussi la reproduction électronique ou autre, la traduction, la diffusion et le fait de rendre cette œuvre accessible au public.

Sommaire

Préface

La professeure d’anglais

Le secret du mangeur de pastèques

Une demi-tablette de chocolat

La tentation du champion du monde

Enterré vivant

Une rencontre dans le train

L’antihéros

Un enjeu de vie ou de mort

L’homme de sable

Hedi Fischer, partie 1

Hedi Fischer, partie 2

Mendi

Tante Katto

Une visite à l’église

Ils n’y peuvent rien

La remontée (prix de littérature de Bâle-Campagne)

Préface

Ce livre est destiné à être bouquiné à votre guise. Vous pouvez lire les nouvelles dans l’ordre qui vous plaira, seulement, vous devriez lire « Mendi » après « Hedi Fischer, partie 1 » et « Ils n’y peuvent rien » après « Une visite à l’église ». Sinon, vous ne connaîtrez pas les conditions dans lesquelles Mendi a grandi et qui sont à l’origine de ses actes et vous ne saurez pas pourquoi un patriote autrichien est devenu suisse.

La plupart des histoires de ce recueil ont pris naissance en Italie au cours de nuits passées à écrire pendant les grandes vacances de 2016, alors que les deux derniers de mes six ou sept enfants, je ne le sais pas exactement, et ma cinquième épouse s’abandonnaient à leur sommeil bien mérité après des journées épuisantes passées à la plage, dans les parcs d’attractions ou à faire du shopping. La nouvelle « La remontée » date de mes premières années d’études. Elle a obtenu le prix de littérature du canton de Bâle-Campagne en 1974 et elle a déjà été publiée. J’ai écrit « L’antihéros » et « La tentation du champion du monde » dans ma maison de Crans-Montana en Suisse, le lieu d’exil linguistique de nombreux écrivains juifs autrichiens ou de personnes d’origine juive.

Les Suisses alémaniques ont une relation compliquée à la langue allemande. Ils possèdent leur propre langue, le suisse allemand, qui est de la même famille que le hollandais et le yiddish. Ces trois langues sont issues du moyen haut-allemand et n’ont pas effectué la deuxième mutation consonantique qui s’est produite en haut allemand. Mais à la différence des Hollandais ou des Juifs, les Suisses ne sont pas ou pas encore parvenus à s’entendre sur une écriture commune. Chacun des nombreux petits cantons, ou presque chaque village s’attache péniblement à conserver son propre accent et sa propre écriture et veille jalousement à ce que le dialecte du voisin ne soit pas reconnu comme langue écrite. Même le peuple des Rhéto-romans dans les Grisons, pourtant soixante fois moins important, a réussi à décréter l’un des quatre dialectes comme étant la langue écrite. Il n’y a qu’en Suisse alémanique que les écoliers de l’école primaire doivent apprendre le haut allemand comme langue étrangère et, tout au long de leur vie, ils ont toutes les peines du monde à le prononcer ou à l’écrire correctement, sans parler de s’exprimer de manière différenciée en haut allemand. Bien sûr il y a des exceptions, qui ne font que confirmer la règle. Friedrich Dürrenmatt, le grand dramaturge, Max Frisch, ce génie de la langue, mais aussi Gottfried Keller et d’autres en font partie. Toujours est-il que les Suisses possèdent une langue magnifique qui leur est propre. Il suffit de lire les brillants vers des Schnitzelbänke de Bâle, ces chants satiriques bouillonnant d’humour et d’esprit du temps, de se rendre dans un cabaret en suisse allemand ou de regarder un vieux film zurichois pour reconnaître l’intelligence et la beauté de cette langue. Seulement, le petit esprit cantonal tant vanté des Suisses en empêche sa codification et la naissance d’une langue suisse allemande commune reconnue. Il en découle pour le moment du moins que la grande majorité des Suisses peinent toute leur vie à discuter et à correspondre avec des Allemands et des Autrichiens en haut allemand, ce qui n’est jamais à leur avantage. Car seule une langue écrite qui se développe à partir d’un dialecte et qui est acquise par la répétition de ce qui est entendu tout au long de l’enfance peut devenir une langue maternelle maîtrisée avec automatisme. Mon récent échange d’e-mails avec le rédacteur chargé des communiqués sur la circulation routière de la Radio Suisse germanophone en livre un bel exemple. Je l’avais prié de corriger le texte standard des communiqués pour que les présentatrices n’annoncent plus le « bouchon conséquent sur l’autoroute » (bouchon entre Bâle et Olten, « en conséquence » bouchon entre Olten et Aarau), ce qui fait rire de bon cœur quiconque parle allemand normalement. Le rédacteur me répondit qu’il avait fait vérifier la formulation par un « expert en langue », qui l’avait jugée correcte. En Suisse, même un rédacteur de la radio ne comprend pas correctement le haut allemand et se considère comme un expert en la matière. En suisse allemand, un tel lapsus ne lui arriverait jamais et il n’aurait pas besoin d’avoir recours à un expert pour juger de l’exactitude d’une formulation.

Quoi qu’il en soit, je suis heureux de vivre en Suisse et d’être suisse, un des peuples les plus variés du monde. Les Fournier originaires de France, les Müller d’Allemagne, les Hofer venus d’Autriche, les Fiala de la Tchéquie, les Travelletti d’Italie, les Lopez d’Espagne et du Portugal, les Nagy de Hongrie, les Hayek du Liban, les Than du Vietnam et les Chen de Chine constituent une bonne partie de la population. La grande fierté du pays, l’horlogerie, les konzerns en chimie, en agroalimentaire et en génie civil ainsi que les banques ont presque tous sans exception été fondés par des immigrés. Ce qui est singulier, peut-être même caractéristique, c’est que les immigrés, à peine en possession de leur passeport suisse, s’inscrivent aussitôt au parti d’extrême droite et veulent fermer les frontières aux futurs immigrants. Mais revenons aux nouvelles de ce livre. Elles relatent des événements qui se sont vraiment produits (Hedy 1 et 2, Mendi, Tante Katto, Une visite à l’église, Ils n’y peuvent rien), ou qui sont tellement imbriqués dans des événements historiques ou des phénomènes naturels qu’ils auraient pu avoir réellement lieu (La remontée, Un enjeu de vie et de mort, Une demi-tablette de chocolat, La professeur d’anglais, Le secret du mangeur de pastèques, Une rencontre dans le train, L’antihéros, La tentation du champion du monde, Enterré vivant, L’homme de sable). Aucune d’elles présente un non-sens, qui n’aurait pas pu se produire telle qu’elle est racontée ou qui ne repose pas sur des faits réels ou des phénomènes naturels. Les bandes dessinées ou les dessins animés sans valeur, dans lesquels des extraterrestres se transforment en machines et en fraises ont toujours été une abomination intellectuelle pour moi. Je dois pourtant admettre ouvertement que je me suis permis quelques libertés poétiques dans la nouvelle Mendi, en particulier en ce qui concerne l’ordre de naissance des enfants Netzer. Mais cela ne porte pas radicalement atteinte à l’authenticité de l’histoire. En réalité, Mendi n’était pas l’aîné mais le benjamin. Si j’avais raconté cette histoire en restant fidèle à la réalité, presque personne n’aurait cru qu’à dix-huit ans à peine, il s’était glissé dans la peau d’un général de la SS, comme cela a réellement eu lieu.

Vous vous demanderez peut-être pourquoi je n’ai pas écrit et publié la plupart des histoires plus tôt, mais seulement maintenant, à l’âge avancé de soixante-quatre ans. Eh bien, à mes tendres débuts qui datent déjà, j’étais rédacteur en chef d’un journal de collégiens, et plus tard d’un journal et je transmettais aussi mes idées et mes poèmes idéalistes à un petit public dans d’autres journaux et autres. Mais à la suite d’un premier mariage précoce et de la naissance de nombreux enfants, dont le dernier pour le moment a trente-six ans de moins que le premier, je me consacrais à gagner mon pain, je travaillais comme chauffeur de taxi, moniteur de ski et d’auto-école, professeur d’histoire, je vendais des bijoux en or italien en Autriche et construisais des maisons en Floride et en Suisse.

Je n’ai jamais complètement abandonné l’écriture, je rédigeais deux romans (Le joueur d’échecs et Arambas) et le scénario d’un film d’époque pour le cinéma (L’affaire Eisenstadt). Il s’agit d’une saga familiale hors du commun qui se déroule en France, en Allemagne, en Autriche et en Israël entre 1938 et 2004. Les gens du cinéma qui avaient commandé ce livre ne me versèrent pas un sou, allant jusqu’à affirmer que l’histoire avait trop d’envergure et que le film était bien trop coûteux. Seul un Steven Spielberg pouvait produire ce genre de choses. Mais celui-ci recevait plus de cent propositions de film par jour, son équipe ne pouvait même pas toutes les lire. Si la vie m’en laisse le temps, je transformerai le scénario en roman pour le publier. Dans les années 80, j’ai lu des extraits du Joueur d’échecs dans le cadre de lectures que j’organisais moi-même dans les principaux tournois suisses, au festival d’échecs de Bienne, aux Opens internationaux de Zurich, Bâle, Lucerne, Berne et, Bad Ragaz, et également pendant les championnats nationaux de Lenk et de Silvaplana, et j’ai reçu près de mille commandes du roman de la part des auditeurs qui l’avaient visiblement apprécié. Un éditeur suisse était prêt à le publier, mais il ne voulait imprimer que les mille exemplaires que j’avais moi-même vendus et il voulait pour cela quatrevingt-douze pour cent du produit de la vente. Il ne voulait rien savoir du risque entrepreneurial que seul justifiait un tel bénéfice. En sortant de son bureau, je lui claquais la porte au nez, ou plutôt derrière le nez. Pour Arambas, que j’avais envoyé à une maison d’édition en Allemagne, la lectrice critiqua la longueur de mes phrases et l’emploi trop fréquent d’adjectifs. La grande majorité des lecteurs ne s’intéressait plus aux belles-lettres. Ce qui était demandé aujourd’hui, c’était une lecture rapidement consommable dans le train, au lit, sur la plage ou au bord d’un lac entre une canette de coca-cola et un hamburger, avec des phrases courtes et un contenu facile à digérer, sans considérations philosophiques ni digressions historiques. Lorsque je lui demandais pourquoi Hemingway, Saul Bellow, Victor Hugo, Thomas Mann, Stefan Zweig et d’autres avaient alors toujours autant de succès, elle répondit qu’il s’agissait de grands noms dont les œuvres se vendaient toujours. Après cela, j’ai longtemps conservé mes manuscrits sous clé.

Le temps a désormais pansé les blessures et je refais mon apparition en public. J’espère que les nouvelles de ce recueil vous procureront du plaisir ou stimuleront votre réflexion. Si tel n’est pas le cas, la première corbeille à papier n’est certainement pas loin !

Alex Günsberg

P.-S. : Si vous avez des suggestions ou que vous souhaitez m’écrire, ce qui me ferait très plaisir, mon adresse e-mail est la suivante [email protected].

La professeure d’anglais

Elle passait les grandes vacances en Italie avec deux amies et leurs maris. C’était formidable, d’autant plus qu’il n’y avait pas d’enfants à surveiller. On profitait de la dolce farniente sur la plage de Viareggio, on sirotait de la bière agréablement fraîche à la terrasse de l’hôtel en regardant le soleil disparaître dans la mer, on se changeait pour sortir le soir, on flânait devant d’innombrables magasins et boutiques, achetant ici un chemisier et là un parfum, on mangeait des spaghetti aux fruits de mer dans un excellent restaurant à ciel ouvert dans le centre-ville noir de monde, on passait la nuit dans des bars et discothèques et on se rafraîchissait d’une délicieuse glace avant d’aller se coucher au petit matin. Elle, c’était Helen Weber de Hambourg. Elle s’appelait en réalité Elena Weberova et était originaire de Saint-Pétersbourg, mais elle avait changé de nom aussitôt après son immigration en Allemagne dix ans plus tôt, alors qu’elle avait dix-huit ans et qu’elle suivait des cours de langues. Elle parlait désormais l’allemand parfaitement et enseignait l’anglais au lycée de la Hanse. Elle avait presque entièrement perdu son accent russe. Ses amies Olga et Natalia, russes de naissance elles aussi, s’étaient mariées avec des Allemands. Helen, quant à elle, ne s’était plus engagée dans une relation avec un homme depuis sa dernière déception amoureuse. Les rares fois où il plut, ils visitèrent Pise et Arezzo, montèrent sur la tour penchée, prirent des photos souvenirs de palais de marbre, de statues et de cathédrales et burent un café sur la piazza. Tout aurait suivi son cours normal, ils seraient tous les cinq rentrés sans tourment à Hambourg au bout de deux semaines, si Helen ne s’était pas assise un soir au piano de l’hôtel. Elle avait appris le piano en Russie dans son enfance, auprès des meilleures professeures de Saint-Pétersbourg. Ses doigts volaient comme par magie sur le clavier, sautaient de-ci de-là comme des cabris. Elle adaptait la mélodie de la Danse du sabre d’Aram Katchatourian. La musique entraînante résonnait dans le hall de l’hôtel. Elle fut vite entourée de spectateurs, même les joueurs de cartes et d’échecs interrompirent leurs parties pour écouter cette magnifique prestation. Helen portait une minijupe courte, comme la plupart des jeunes femmes l’été en Italie. Ses cuisses nues et satinées vibraient au rythme endiablé de la Danse du sabre. L’un des auditeurs lui déposa un verre de prosecco sur le piano. Elle leva les yeux un court instant et aperçut un homme mince et élancé d’âge moyen. Il portait un jean bleu et un léger chandail blanc à même la peau. Ses boucles châtain clair et son sourire lui plurent. D’un clin d’œil, elle le remercia pour le verre. Il s’adossa au piano sans détacher son regard d’elle. Bien qu’elle se concentrât sur le clavier, elle le remarqua et rougit. Une fois sa prestation terminée, les gens applaudirent avec enthousiasme. Elle se leva et les remercia d’une petite révérence. L’inconnu, lui, avait disparu. Elle en fut quelque peu déçue, mais sans penser toutefois plus longtemps à lui ; elle passa le reste de la nuit avec ses amis. Le lendemain, ils ne se rendirent à la plage que vers onze heures. Olga, Natalia et leurs hommes se baignaient. Elena prenait un bain de soleil, allongée à plat ventre sur une chaise longue rabattue, lorsqu’un homme à la voix grave s’adressa à elle avec un accent français : « Madame, vous allez attraper un coup de soleil. Il vaudrait mieux vous mettre de la crème ! »

Elle se retourna et reconnut l’inconnu de la veille. Il portait un maillot de bain noir et des claquettes, une serviette passée autour du cou. Son corps bronzé luisait au soleil.

« Encore vous !, dit-elle. Cela ne regarde que moi que j’attrape ou non un coup de soleil.

— Pas tout à fait, répliqua l’inconnu. Il est peu probable que vous puissiez jouer du piano ce soir avec le dos en feu, et ce serait vraiment dommage pour les clients de l’hôtel, et pour moi en particulier. J’ai vraiment beaucoup apprécié votre musique hier.

— Merci, mais qui vous dit que je rejouerai ce soir ?

— Qui me le dit ? Mon intuition. Quelqu’un qui joue du piano avec autant de passion et qui le maîtrise comme vous le faites ne peut s’en passer très longtemps. »

Elle était restée allongée sur sa chaise longue alors qu’il se tenait debout devant elle.

« Écoutez, elle désirait clore cette conversation, j’aimerais bien que vous me laissiez continuer à profiter du soleil. »

Mais l’inconnu n’abandonna pas : « Seulement si vous me promettez de vous passer de la crème.

— D’accord, je vais le faire, mais ensuite vous me laissez tranquille », répliqua-t-elle, regrettant aussitôt d’avoir peut-être été trop loin. L’inconnu ne semblait toutefois pas s’en offusquer.

« Naturellement, Madame, dit-il, je suis déjà parti. »

Il s’en alla, mais ne fit que quelques mètres. Sa chaise longue était presque en face de la sienne. Il s’y allongea à plat ventre lui aussi, et ferma les yeux. Elena vit bien qu’il ne les avait pas complètement fermés. Elle prit la crème solaire, s’en enduisit le ventre et les épaules, essaya de se l’étaler dans le dos, sans y parvenir bien sûr. Elle regarda en direction de l’inconnu. Il avait les yeux ouverts et se méprit sur son regard. Il se leva et dit :

« Bien, j’arrive. »

Avant même qu’elle ait pu répondre, il se tenait devant elle et lui prenait le tube des mains. Elle voulait refuser, mais quelque chose l’en retint. Elle lui tourna le dos en disant : « Mais n’appuyez pas trop, mon dos commence déjà à me brûler.

— Alors vous devez vous mettre immédiatement à l’ombre, et ce n’est pas de la crème solaire, mais de l’après-soleil qu’il vous faut appliquer. Attendez, j’en ai là. »

Il alla vite le chercher, enleva la chaise longue d’Elena du soleil pour la mettre à l’ombre d’un parasol et l’invita à s’allonger. Hier encore, jamais elle n’aurait accepté qu’un inconnu lui passe de la crème dans le dos, mais aujourd’hui, elle se laissa faire, allez savoir pourquoi. Peut-être voulait-elle simplement voir comment les choses allaient évoluer. Cet homme avait du charme et il lui plaisait. Néanmoins, elle se jura de ne pas le laisser s’approcher trop près. Ce serment perdit sensiblement de sa valeur lorsqu’elle sentit ses mains sur son dos. Avec des mouvements fermes mais délicats, il étala le lait onctueux sur sa peau. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas senti la main d’un homme sur son corps et la main de cet inconnu lui parut être celle d’un magicien. Elle apprécia ce contact, espérant qu’il ne prendrait jamais fin. Mais presque aussitôt, il s’arrêta et déclara : « Voilà, c’est fait. Maintenant, restez bien allongée à l’ombre.

— Merci », dit-elle en l’observant en coin. Il n’était vraiment pas mal. Elle aimait particulièrement la légère pilosité qui recouvrait ses jambes.

« Il n’y a pas de quoi, dit l’homme. À propos, pardon, je ne me suis pas encore présenté, quel manque de courtoisie, je m’appelle Pierre-François de Sansonnens et je suis de Paris. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous savez où me trouver.

— D’accord, répondit-elle. Je m’appelle Helen Weber, mais je ne pense pas que j’aurai besoin d’autre chose. »

Cette phrase aussi, elle la regretta aussitôt, mais qu’importe, se dit-elle, je ne vais certainement pas retomber amoureuse.

Elle s’endormit. Les amis revinrent. Leurs rires la réveillèrent. Elle regarda aussitôt en direction du Français, mais il avait à nouveau disparu. Bien, se dit-elle, il n’en a rien à faire de moi, encore mieux, et elle ne raconta rien aux autres de ce qui s’était passé en leur absence. Ce n’était vraiment presque rien.

En réalité, elle n’avait pas eu l’intention de rejouer du piano ce soir-là, et pourtant, elle le fit. Elle espérait secrètement que le Français reviendrait l’écouter. Et en effet, il revint, dans un élégant costume bleu nuit cette fois. C’était elle à présent qui ne pouvait détacher ses yeux de lui. Elle jouait la petite musique de nuit de Mozart et le regardait sans cesse à la dérobée. Ce qui n’échappa pas à Olga et Natalia. Dès qu’Helen eut fini de jouer, elles allèrent la voir pour savoir ce qui se tramait, si Helen ne s’était pas par hasard entichée du bel homme. Elle le nia avec véhémence tout en espérant cependant qu’il viendrait l’aborder et peut-être même l’inviter à boire un verre. Mais une fois de plus, il s’était volatilisé.

Elle était déçue, car elle ressentait déjà un léger picotement dans le ventre et n’arrêtait pas de penser à lui. Certes, ils retournèrent ensemble en ville et y mangèrent quelque chose, mais cette fois, Helen n’avait pas envie de l’habituelle tournée nocturne des bars et des discothèques ; elle prétexta la fatigue, il ne fallait pas lui en vouloir, mais elle désirait se coucher et voulait dormir tout son soûl pour une fois. De retour à l’hôtel, elle ne parvint pas à dormir, elle se tournait et retournait dans son lit en pensant sans cesse au Français. Pierre-François de Sansonnens, quel nom ! Ce devait être un noble de vieille souche. Et puis ses jambes, sa voix grave, ses mains incroyables ! Elle aurait souhaité qu’il soit dans son lit à cet instant. Elle lui aurait tout permis, aurait ellemême fait toutes ces choses qu’elle n’avait encore jamais faites avec un homme. Il n’était pas trop tard. Elle décida de se rhabiller et descendit boire quelque chose au bar. À peine s’était-elle assise qu’il était déjà à côté d’elle. Son cœur battait la chamade.

« Puis-je me joindre à vous, Helen ? demanda-t-il.

— Oui, bien sûr », répondit-elle.

Il s’assit. Ils commandèrent deux Campari soda avec de la glace et du citron.

« Vous savez, Helen, commença le Français, ce n’est pas dans mon habitude de m’adresser à des inconnues, mais votre prestation au piano m’a tellement fasciné que je n’ai pas pu faire autrement.

— Oh, mon jeu est loin d’être parfait.

— Mais si Helen, je m’y connais. Vous avez le potentiel pour devenir une grande pianiste.

— Ma profession ne me permet malheureusement pas de me perfectionner. Être professeur d’anglais au lycée est un travail à plein temps.

— Eh bien ! Abandonnez votre métier et poursuivez vos études de piano. »

La discussion se poursuivit un certain temps. À un moment donné, la main du Français reposait sur la sienne. Elle le laissa faire, même quand il caressa ses jambes et ses joues. Ils sortirent sur la terrasse et s’embrassèrent longuement. Helen était amoureuse comme jamais auparavant. Mais lorsqu’il lui demanda s’ils devaient aller dans sa chambre ou dans la sienne, elle répondit que tout allait trop vite, qu’ils se connaissaient à peine et qu’elle avait encore besoin d’un peu de temps pour surmonter sa dernière déception amoureuse. Le Français le comprit et n’insista pas. Ils se séparèrent sur un doux baiser, ils se reverraient le lendemain à la plage.

De nouveau dans sa chambre, Helen se jeta sur le lit et se mit à pleurer. Pourquoi n’avait-elle pas fait venir cet homme merveilleux dans sa chambre ? Elle s’était elle-même privée d’une magnifique nuit d’amour. Que faisait-il en ce moment ? se demandait-elle. Est-il allongé sur son lit en se languissant de moi ? Certainement pas, il peut avoir toutes les femmes qu’il souhaite. Je ne suis sans doute qu’une amourette de vacances, à moins que peut-être ? Qui sait, cette histoire aura peut-être une suite, peutêtre même deviendra-t-il mon mari ! C’est sûr que c’est un amant fabuleux, je l’ai senti à ses baisers et ses caresses. Quelle idiote, mais pourquoi donc ne l’ai-je pas fait venir ?

Juste à ce moment-là, on frappa à la porte. Helen essuya ses larmes à la hâte, demanda : « Qui est là ? » et entendit en retour :

« C’est moi, Pierre-François. » Elle crut que son cœur cessait de battre. C’était lui. Il venait à elle. La plus belle nuit du monde l’attendait. Elle lissa sa jupe, courut à la porte et l’ouvrit. Il dit : « Je voulais seulement », mais ne put terminer sa phrase. Elle l’attira dans la pièce, colla ses lèvres sur les siennes, lui arracha sa veste et sa chemise et ouvrit son pantalon. Il en fit de même avec elle. En en rien de temps, ils étaient sur le lit, encore à moitié habillés, et s’aimaient. Ils ne parlaient pas, seule Helen gémissait et criait de plaisir. Jamais un homme ne l’avait aimée de la sorte, jamais un homme ne l’avait possédée de la sorte, jamais auparavant elle n’avait été aussi comblée de bonheur.

Après plusieurs heures d’ébats amoureux qui semblaient ne jamais vouloir prendre fin, ils s’endormirent ensemble. Elle fit des rêves magnifiques cette nuit-là. Elle avait enfin trouvé l’amour de sa vie. Jamais plus elle ne lâcherait cet homme, elle ferait tout pour lui, partirait vivre au pôle Nord s’il le lui demandait, aurait dix enfants avec lui ou s’envolerait pour Mars avec lui. Où et quand il le souhaiterait, elle ferait ses quatre volontés. Elle se sentait comme Maria Schneider dans Le dernier tango à Paris. Pierre-François était son Marlon Brando.

Lorsqu’elle se réveilla le lendemain matin, il avait disparu pour la cinquième fois. Mais cette fois-ci, il ne réapparut pas.

Le secret du mangeur de pastèques

Chaque été, il séjournait dans le même petit hôtel trois étoiles à Rapallo, non loin de Gênes, alors qu’il eût aisément pu s’offrir des vacances dans le meilleur des hôtels cinq étoiles. C’était l’hôtel La Paloma, il ne donnait même pas sur la plage et n’avait pas non plus la réputation de disposer d’un service particulièrement cordial ni de chambres au confort spacieux ni encore d’un bon restaurant. Tous les ans, l’homme arrivait dans une nouvelle Porsche, toujours habillé de chemises et de pantalons de marques les plus coûteuses. Jamais il ne lui serait venu à l’idée d’acheter quoi que ce soit sur le marché de nuit ou dans l’un des nombreux magasins chinois du bourg, qu’il s’agisse de lunettes de soleil, de chaussures, de t-shirts ou autres, à l’instar de la plupart des clients de l’hôtel La Paloma. Non, lui ne dépensait son argent que dans les boutiques les plus luxueuses de Rapallo, dont les tarifs ne se différenciaient en rien de ceux des prestigieux magasins de la Bahnhofstrasse à Zurich, de la Via Monte Napoleone à Milan ou du Rodeo Drive à Beverly Hills.

Personne ne comprenait pourquoi il préférait loger dans ce modeste hôtel, pas même les propriétaires, le couple Renato et Francesca Boschetti et Lorena, leur fille de dix-huit ans, qui travaillait à la réception. Cependant, jamais ils n’en faisaient la remarque, c’était tout de même leur meilleur et leur plus fidèle client depuis de nombreuses années, qui retenait toujours la même chambre au dernier étage avec vue sur la mer en réglant à l’avance. On lui réservait toujours tout le mois d’août pendant la haute saison sans qu’il n’ait jamais exigé la moindre réduction. Il venait seul chaque été, se montrait courtois et avenant à l’égard de tout le monde. Par contre, jamais il n’acceptait de voisins de table au restaurant ni n’engageait de discussion au bar de l’hôtel ou sur la plage.

Pour Lorena, tout comme pour les autres jolies filles des vacanciers allemands, suisses, russes et italiens, son comportement était inexplicable. C’était un homme séduisant, grand et athlétique au teint hâlé, il avait la quarantaine et n’était nullement timide ou effacé. On le voyait toujours et partout de bonne humeur, au bar, sur une chaise longue, dans l’eau, sur la promenade ou dans le centre-ville, mais il était toujours seul. Non pas qu’il y fût contraint. Lorena et les autres jolies filles mentionnées ne lui auraient que trop volontiers tenu compagnie. À l’hôtel, on pariait déjà sur celle qui serait la première à lui mettre le grappin dessus. Mais tout portait à croire que c’était un célibataire invétéré qui souhaitait le rester toute sa vie.

Il avait toutefois une lubie : il se nourrissait principalement de pastèques. Il en mangeait à chaque repas et plusieurs fois, avec juste un café noir le matin, le midi tout au plus une petite salade de fruits de mer, et le soir, une assiette de spaghetti. On ne l’appelait plus que le mangeur de pastèques.

Excepté ses bains de mer, sa gymnastique matinale, ses flâneries dans la ville, ses courts passages dans les bars, ses achats de luxe, ses sorties en Porsche et une partie d’échecs de temps en temps, à condition qu’il trouvât un partenaire, son passe-temps préféré était la lecture. Il passait des nuits entières à la terrasse de sa chambre, au dernier étage de l’hôtel, d’où il avait une vue imprenable sur la mer scintillante au clair de lune et il y lisait un des nombreux livres qu’il avait apportés. De temps à autre, son regard s’abîmait dans les vagues, comme si la scène qu’il venait de lire défilait sous ses yeux.

Lors de son septième été à La Paloma, un événement inattendu eut lieu. Un soir à onze heures – beaucoup de clients de l’hôtel étaient encore éveillés, ils discutaient dans le hall, revenaient de shopping et de manger une glace – il alla sur le port d’à côté. Un petit paquebot grec venait d’accoster, une foule de personnes en débarquait. Une femme d’environ trente-cinq ans descendit en dernier, un petit sac pour seul bagage. Immédiatement, elle l’aperçut et courut vers lui. Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, s’étreignirent et s’embrassèrent. Leur baiser semblait ne jamais prendre fin. Les larmes ruisselaient sur leurs visages, ils tremblaient de tous leurs corps, se tenant les mains tels de jeunes enfants. Un amour indescriptible les unissait. C’était des retrouvailles comme on en voit peu dans la vie. Il conduisit la femme à sa voiture et partit avec elle.

On ne le revit plus jamais à l’hôtel La Paloma.

Une demi-tablette de chocolat

Nous étions dans le train pour Paris. Notre fils de quatre ans jouait avec la fille de nos voisins de compartiment. Nous engageâmes la conversation avec les parents de la petite fille, comme il est d’usage lorsque des enfants jouent ensemble. Il s’avéra qu’ils étaient allemands et qu’ils vivaient à Berlin. Nous en vînmes à parler de l’impressionnant Mémorial de l’Holocauste, une grande place au centre de la ville avec une multitude de stèles nues en béton, pointées vers le ciel. Ce sujet paraissait mettre l’homme visiblement mal à l’aise, alors que sa femme, volubile, papotait allègrement.

Nous étions sur le point de changer de sujet pour rasséréner notre interlocuteur, mais sa femme se lança dans un concert de louanges sur la nouvelle Allemagne. Elle avait réussi à surmonter le nazisme, elle avait aboli le culte wilhelmien de l’ordre et de la discipline et était devenue un refuge pour les hommes persécutés du monde entier. Nous fîmes remarquer qu’il y avait encore beaucoup de passéistes en Allemagne, que de nombreux nazis de haut rang avaient pu conserver leurs fonctions de juge ou de fonctionnaire après la guerre, et que les partis néonazis sévissaient toujours. Elle protesta avec véhémence, estimant qu’il ne s’agissait-là que de phénomènes marginaux rejetés par la majeure partie des Allemands. De nombreux juifs étaient même revenus vivre en Allemagne et étaient moins importunés à Berlin ou Munich qu’à Paris ou Marseille.

Cet hymne à la gloire de l’Allemagne me fit sortir de mes gonds. Je lui expliquai que toute la famille de mon père ainsi qu’une grande partie de celle de ma mère, tous juifs autrichiens et hongrois, avaient été assassinées par les nazis, et que ni la croix de fer décernée à mon grand-père lors de la Première Guerre mondiale, ni leur amour et leur fidélité pour la langue et la culture allemandes ne leur avaient été d’aucun secours. J’allai même jusqu’à affirmer que quatre-vingt-dix-neuf pour cent des Allemands s’étaient rendus coupables ou complices et que l’Allemagne ne pouvait être lavée de sa culpabilité en une ou deux générations.

Elle resta étonnamment calme face à mon emportement et me répondit posément qu’elle comprenait bien mon point de vue, mais qu’elle avait elle-même vécu des expériences différentes. Je pensais en mon for intérieur qu’il lui était facile de dire cela en tant qu’Allemande, elle et sa famille n’avaient pas été persécutées, mais je me retins de le dire à voix haute pour ne pas empoisonner encore plus l’atmosphère. Je me contentai d’ajouter que même des Jeunes hitlériens, des enfants encore, avaient commis de graves crimes contre l’Humanité aux derniers jours de la guerre, non envers des Juifs – à part quelques-uns bien cachés, il n’y en avait pratiquement plus en Allemagne en 1945 –, mais envers des Allemands eux-mêmes. Ils avaient débusqué des déserteurs et les avaient livrés au bourreau, ils avaient applaudi aux exécutions d’innocents, avaient juré une fidélité éternelle à Hitler, ils avaient continué à tuer des soldats américains alors même que la défaite était assurée et que tout n’était plus qu’une question de jours. Ils n’avaient jamais eu à répondre de leurs crimes odieux, bien au contraire, ils vivaient aujourd’hui en honnêtes citoyens dans cette nouvelle Allemagne qu’elle prisait tant.