Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Je suis belle, elle est moche. Je suis riche, elle est pauvre. Je suis riche de ce que l'on m'a donné. J'ai tout pris. Elle n'a rien voulu. Rien qu'elle n'ait elle-même conquis. Elle est pauvre de ce qu'elle n'a pas pris. Alors, bien sûr, c'est moi qui vaincrai. Ma victoire est acquise. Qui a dit que les types moches et pauvres pouvaient gagner... Ca ne marche pas comme ça. C'est bien moi qui ai tous les atouts en main. Elle peut compter ses points. Elle a perdu. On le sait bien, tous, on le sait bien. C'est comme ça, la vie. Sans concessions ni équivoques. Les choses sont dites, un point c'est tout. A point. Atout. Mais quand la fiction transgresse les règles de la réalité, ça devient de suite plus complexe. La logique est compromise, l'acquis sur le qui-vive. Les dés sont pipés. C'est pas du jeu, je sais.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 94
Veröffentlichungsjahr: 2024
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
« Jeanne, (…) prête à saisir tous les bonheurs de la vie
(…) interrogeait l’horizon. »
Une vie. Maupassant.
Puisqu’il faut bien commencer par quelque chose…
Une fille et un jardin
La classe des mammifères
L’enfance, promesse non tenue
Après l’enfance le cimetière des rêves
L’enfant
La seconde naissance
La vie de tout le monde
Les hommes au parfum
Le père, gène et patrimoine
La mère, gêne et matricide
Pas la sœur, non, pas la sœur
Puisqu’il faut finir à un moment ou à un autre…
Postface
Note au lecteur
Je m’appelle Anna.
Comme chaque soir je me laisse glisser dans l’affable lassitude de la journée écoulée. Pelotonnée dans le doux confort de l’instant inutile. Dans la bienheureuse parenthèse d’un moment de paresse que rien ne perturbe. Le monde extérieur, à l’heure du crépuscule, a cessé de me solliciter. Laissant la place aux pensées vagabondes. C’est ainsi que cela pourrait commencer.
Mais cela pourrait aussi se présenter autrement :
Je m’appelle Anna.
J’ai trente-huit ans, deux enfants de deux pères différents, des amants de temps en temps, quand j’ai le temps. Je travaille deux jours et demi par semaine. Un mitemps. Je gagne bien ma vie. Je suis payée deux fois le montant d’un temps complet. Entreprise familiale. Privilèges. Précision succincte pour expliquer un fait qui peut surprendre, de par son aspect inhabituel. Toutefois, en raison de ma situation, gagner deux fois plus en travaillant deux fois moins, c’est normal. La famille, c’est l’entraide.
J’ai des animaux, j’adore les bêtes et j’exècre le mal qui leur est fait. Je m’engage dans de multiples causes visant à leur protection et leur défense. Cela va de l’abandon à la maltraitance. La souffrance animalière me noue les tripes et je suis incapable de retenir mes larmes lorsque j’y suis confrontée. J’ai deux lapins, deux chats et deux poules. Deux lapines, deux chattes, et deux poulettes. Que des paires. Et que des filles. Parce qu’il est acquis que la femelle des espèces est plus affectueuse, plus câline que le mâle, fier et belliqueux. Et même si je suis l’incarnation parfaite du contraire, je me réfère aux dogmes, aux vérités établies, bien plus fiables et plus justes à mon sens que mes ressentis profonds. Dont j’ai bien du mal, soit dit en passant, à évaluer la profondeur.
Je ne suis pas une personne affectueuse, qui manifeste son attachement aux autres. Je ne suis pas à l’aise avec les contacts physiques. J’envie cette facilité qu’ont les autres de s’enlacer, de s’embrasser chaleureusement lors de retrouvailles, alors que je suis là, maladroite et guindée, si désireuse, si envieuse de ce laisser-aller affectif et incapable de…
Incapable de le formuler.
Incapable de l’exprimer.
Pourquoi suis-je ainsi ? L’éducation ? La vie ? Mon enfance ? Mon histoire ? L’inconscient ? Le hasard ? Moi ? Moi tout simplement ? Juste moi ?
C’est d’autant plus déroutant, et d’autant plus contestable que je suis très maternelle et dotée d’une grande sensibilité. Ma vie entière quasiment est consacrée à mes enfants, qui accaparent les trois-quarts de mon temps, enfin, la moitié de mon temps, l’autre moitié étant à vocation professionnelle, quoique, même là, mes enfants envahissent la totalité de mes pensées. Je leur suis entièrement dévouée et cela me comble. De même que je m’occupe énormément de mes animaux, soucieuse de leur bien-être, totalement réceptive à leur amour inconditionnel.
Oui, je suis terriblement attachée à tous ces petits êtres qui dépendent de moi. Eux seuls sont l’objet de mon attention, finalement. Avec les autres, avec les gens, dont la vie n’est pas assujettie à mes choix, tous ceux qui sont libres d’évoluer indépendamment de moi, j’instaure une distance salvatrice qui me préserve de toute défaillance émotionnelle en cas de rejet de leur part. Je ne supporterais pas d’être désavouée ou abandonnée par quelqu’un à qui j’aurais manifesté mon attachement. Je connais si bien ce vertige du désamour, ce vide sidérant qui s’installe en nous et pèse si lourdement sur nos vies déçues, ce vide abyssal niché au fond des entrailles et que rien ne peut combler. Ni les obscènes quantités de nourriture, ni la boulimie d’une cohorte d’amants. Rien n’y fait. Je la sais par expérience. J’ai déjà vécu ça. Le détachement.
Avec ma mère.
Alors je me protège.
De l’amour des autres.
Par peur de le perdre.
Je dispose depuis peu d’un immense jardin entourant ma belle maison que je n’ai pas financée, privilège familial, normal, la famille c’est altruiste, ça donne. C’est pour cette raison que j’ai pris des poules. Pour le jardin, pas par altruisme. Cet espace extérieur est divisé en plusieurs zones, aménagées en fonction des activités qu’elles proposent.
Il y a tout d’abord l’élégante terrasse en teck, recouverte d’une pergola où s’entrelacent chèvrefeuille et jasmin, feuillages alambiqués aux senteurs mêlées. Lieu convivial, agrémenté de l’inévitable salon en rotin tressé et de luminaires classieux et discrets dispensant leur lumière tamisée à la nuit tombée. Un endroit qui s’adapte aussi bien à la paix du jour qu’au silence du crépuscule. Mon secteur de prédilection. Je vais rarement plus loin, généralement comblée par la paix du jour et le silence du crépuscule.
Sur la droite, en léger surplomb, se dresse l’espace piscine, lieu clos et sécurisé, avec son poolhouse inutile mais dans ce type de propriété et dans mon milieu, il est inconcevable de disposer d’une piscine sans poolhouse. Ce serait renier notre classe sociale. Une mutilation d’un signe extérieur de richesse. Un poolhouse donc, agrémenté d’une cuisine d’été, elle aussi inutile puisque personne n’y cuisine tellement c’est peu pratique, décore ce lieu. Les objets et équipements liés à l’entretien de la piscine sont quant à eux rangés dans le local technique, suffisamment spacieux pour les accueillir. C’est d’ailleurs pour cette raison que le poolhouse ne sert à rien, il était inconcevable de l’encombrer d’éléments disparates à vocation utilitaire et non ornementale. Des transats aux couleurs vives assorties et des parasols exotiques, sensés évoquer la gaieté et une certaine idée d’un certain art de vivre, sont harmonieusement disposés sur les dalles en travertin qui encadrent la piscine. L’immense rectangle bleu que chaque été convoque assidument et où les corps plongent avec délice et volupté. Un décor de magazine exposé sur la vitrine de nos existences.
Face à la terrasse, quelques centaines de mètres carrés paysagers, composés d’allées ornées d’arbustes au feuillage persistant et de fleurs multiples et éphémères. Un joyeux bazar à la nonchalance naturelle savamment étudiée.
Au bout de ce jardin d’agrément, tout au fond du terrain, on trouve l’espace jeu. Celui-ci se compose d’une balançoire, ou plus précisément d’un complexe balançoire intégrant toboggan, cabane, échelle, barres et cordages divers destinés à favoriser l’épanouissement psychique et le développement psychomoteur des jeunes enfants. Accessoirement conçu pour s’amuser.
Un terrain de pétanque a également été aménagé. Parfaitement entretenu. Jamais utilisé encore, puisque personne ne joue aux boules ici, nous n’avons d’ailleurs pas de boules, sauf peut-être mon père, convaincu d’en avoir une paire. Quelque part. A l’une des extrémités de ce terrain vierge mais ouvert à toute proposition est posé un banc en fer blanc protégé par l’ombre d’un murier platane aux larges branchages. Je m’y assois parfois, les yeux errant vaguement sur le terrain vide.
Quand j’ai les boules.
Sur la gauche se situe le potager, ainsi que ce que l’on nomme communément un verger. De longues rangées d’arbres fruitiers, plutôt jeunes et impeccablement alignés. Parce qu’à notre époque, disposant d’un tel espace pour soi tout seul, il serait inconcevable de ne pas adopter une démarche écologique. Je ne vise pas l’autosuffisance, puisque, ne soyons pas dupes, il est très aléatoire, fortement compromis et parfois rare de consommer sa propre production, du fait des aléas climatiques déterminants de son devenir. Mais je prône les bienfaits d’une production personnelle. J’explique à mes enfants l’importance de bien manger, de consommer local, les dangers des pesticides, l’impact de la mondialisation, l’agonie de la planète, les enjeux économiques, tout ça tout ça. Sans vouloir développer un racisme végétal, je leur inculque l’aversion pour les fraises d’Espagne ou les bananes du cosmos qui font dix fois le tour de la planète pour arriver jusqu’à nous. Par conviction et par convention, nous mangeons nos propres légumes. Quand ils daignent pousser. Généralement, nous nous nourrissons de tomates et de radis. Les salades, elles, sont plutôt consommées par les limaces.
C’est de ce côté-ci que nous avons implanté le poulailler. Cent cinquante mètres carrés clôturés avec une cabane à poules de luxe (la cabane, pas les poules). Une cabane que j’aurais adoré avoir quand j’étais petite, pour m’y réfugier et me livrer à des jeux peuplés de personnages imaginaires et de mondes meilleurs. J’en ai eu une d’ailleurs, de cabane comme ça, avec la petite cuisine de la parfaite ménagère, le pot de fleurs à la fenêtre, et tout et tout…
Mais il n’y avait pas de poules.
Quelques poules de luxe, tout au plus, qui, en l’absence de ma mère, caquetaient autour de mon père, véritable coq en pâte.
Les miennes vivent là, en liberté. Dans cet espace fermé qui leur est dédié et où elles disposent de tout le nécessaire à leur bonheur. Bien sûr, il y a une limite à leur liberté, puisque ce lieu est clos, mais c’est pour leur sécurité. Je sais parfaitement que la liberté a besoin de barrières à ne pas franchir. La liberté sans limites c’est dangereux. Surtout pour de simples poules, si vulnérables face à un éventuel prédateur.
Je n’ai pas encore l’habitude des poules. Je les ai acquises depuis peu. J’en ai pris deux, sans trop savoir quel était le nombre idéal pour leur bien-être. Je compte observer leur comportement avant d’éventuellement en prendre plus. Une poule unique, cela me semblait insuffisant. Bien que vivant seule, ou parce que vivant seule, j’ai pensé que deux c’était mieux. Trois, c’est risqué, trois, si c’est comme chez les hommes, c’est un chiffre qui comporte un risque élevé d’exclusion. A trois, il y en a toujours un de trop. Quatre, c’est embêtant aussi, quatre, cela peut engendrer deux groupes de deux. Deux clans. Un clivage. Deux groupes, c’est déjà potentiellement une source de conflit. Au-delà de quatre, cela devient une communauté, et si c’est comme la société des hommes… Cela sera inévitablement ingérable, avec des rapports de force, des prises de pouvoir, des hiérarchies, des contradictions, des batailles, peut-être. Des crimes, même ?
Alors, pour l’instant, deux. J’observe.
Je m’appelle Anna parce que je ne pouvais m’appeler Jeanne. Puisque mon auteur n’est pas Maupassant, et je ne suis pas l’héroïne d’une vie… Je suis juste le personnage de ma vie. La petite personne sans héroïsme d’une petite vie sans imagination. Un mime dans une pantomime.
J’aurais pu m’appeler Anne, c’est ce qu’aurait souhaité ma mère, fervente adepte d’une vie à consistance universelle. Quand j’étais petite, elle me disait : « Je n’ai pas pu t’appeler Jeanne mais j’aurais bien aimé te prénommer Anne, parce que ça ressemble. Tu vois, Anne, c’est Jeanne sans le J. » Sans le je, formulait-elle précisément, pour que j’identifie sans erreur, à travers le son, la lettre qu’il convenait d’ôter. Parce que quand j’étais petite, moi, j’apprenais le a,
