MAD - V. Maroah - E-Book

MAD E-Book

V. Maroah

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Beschreibung

À Christie sur Ponge-Vian, la vie s'écoule, tranquille. Derrière les façades silencieuses, les existences s'animes, se croisent, se plaisent ou se taisent. Des vestiges de l'enfance aux égarements de l'ère adulte, chacun construit le monde à sa façon. Entre illusions et désillusions. Chacun poursuit son chemin et s'invente un destin. Chacun suit sa route, sans jamais partir, pourtant. Et rien n'est jamais vraiment dit, vraiment, alors parfois les vies s'écroulent. Tant pis.

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Seitenzahl: 124

Veröffentlichungsjahr: 2024

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« Une vision réaliste du monde n’est-elle pas la plus vide illusion ? »

M. Kundera. La vie est ailleurs.

Maman m’a dit…

***

J’écoute toujours ce que maman me dit.

***

Jusqu’à un certain point.

Jusqu’au jour où…

Mais un jour…

***

Toujours, ça dure pas toujours.

Alors un jour…

Table des matières

J’essaie

L’immeuble

Au rez-de-chaussée, à gauche

Rez-de-chaussée, de l’autre côté

Premier étage

Deuxième et dernier étage

Sunman

Correspondances

Vertige

Une journée chez Arthur

La tentation

Combinaisons funéraires

Promenade avec Richard

Au clair de la lune…

Complots de voisinage

Flagrant délit

Demande d’asile

M.A.D.

Postface

J’essaie

Ça ne suffit pas pour y arriver.

La plupart du temps je n’y arrive pas.

Je sais.

Je m’appelle Jessie.

Maman espérait une fille. Elle se serait prénommée Jessica.

C’est moi qui suis né. Maman a dû ravaler sa déception et déglutir son ressentiment. En toute discrétion. Elle m’a souri quand j’ai poussé mon premier cri, le cri primal de la séparation. Elle a souri en m’accueillant, moi, celui qu’elle ne voulait pas. Et m’a prénommé Jessie. Comme la fille qui n’est pas née, sans le ca. Phonétiquement le k.

Je fais tout pour ne pas être un cas.

Je m’efforce de combler la vaine attente de ma mère, si déçue, si affligée d’avoir un fils. Je le sais bien qu’elle est triste, que mon existence la frustre de celle de Jessica, que chacune de mes respirations lui souffle l’absence de celle qui n’est pas née. Je sais cette souffrance soumise, ce regret qui ne se dit pas. Qu’elle ne dit pas, malgré que chaque geste, chaque regard l’exprime. Bien sûr, elle n’a rien dit. Rien dit de tel. Il a suffi d’une phrase à l’intonation rêveuse, quelques petits mots ordinaires, qu’on lâche pour rien, parce qu’ils ne servent à rien, alors on les pense sans conséquences. Cette phrase sans autre objet que l’expression d’elle-même, sans autre intention que sa propre formulation. J’aurais bien aimé avoir une fille…Si j’avais eu une fille…Elle se serait appelée Jessica.

Ma vie entière bascule dans cette hypothèse.

Il aurait suffi qu’elle n’en dise rien… Pour que j’ignore tout de cette enfant qui n’existe pas. Pour que ma place en ce monde me soit acquise sans conditions ni restrictions. Il aurait suffi…

J’ai tant de peine pour maman, dont l’existence tout entière fut dévouée à la mienne, tant de peine de ne pas répondre à ses attentes. J’essaie, de tout mon être et par tous les pores de celle que je ne suis pas, j’essaie. D’exister comme elle le souhaite. C’est vital, l’amour d’une mère.

Surtout dans un tête-à-tête où il n’y a ni père ni fratrie.

C’est le souffle d’une vie. D’une vie où je m’es-souffle.

Jessie, c’est vite devenu Jess. Le petit nom, le surnom, celui qu’on donne et qui, insidieusement, l’air de rien, a créé cette espèce d’intimité, de familiarité entre les personnes.

J’aime que maman m’appelle Jess et tisse ainsi le lien ténu qui l’attache à moi. Je déteste quand elle m’envoie du Jessie, Jessie-ci, Jessi-ça, pas très loin de Jessica. Quand elle m’interpelle ainsi, généralement dans un accès de colère ou un ton de reproche, j’ai dû faire une connerie quelconque, un truc à ne pas faire, oui, quand elle m’accoste ainsi, on se rapproche dangereusement de celle que je ne suis pas.

Je dissimule mon désarroi. Ma terreur et ma fureur.

J’essaie.

Jessie, ça ressemble beaucoup à J’essaie. Il manque juste le a. Le a de … De ce que tu veux, lecteur à l’imagination foisonnante. Le a, c’est toujours le début de quelque chose. La première lettre de l’alphabet. Celle qui initie tout commencement. Et c’est tout ce qui me manque.

Mais je m’efforce d’en faire abstraction.

J’essaie.

J’ai parfois l’impression que ma vie entière est tournée vers cet effort.

Et même si j’y mets toute mon énergie et toute ma bonne volonté, tant que je stagne dans la phase d’essai, mon échec est avéré. Cela veut bien dire que je n’y parviens pas.

Maman a dit un jour à Irène, la voisine de dessous, qu’il était un gentil. Il est gentil, tu sais. Trop gentil. C’est un gentil. C’est pour ça qu’il se fait toujours avoir. C’est un gentil con.

C’était de moi qu’il s’agissait. Il, c’est moi. Je suis à peu près la seule intrusion masculine dans son univers féminin. Férocement féminin. Relativement dépourvu de féminité, mais ça, ça n’a rien à voir. Maman est une maîtresse-femme, comme on dit. Elle n’est la maîtresse de personne, chaque amant fout le camp, tout le temps, pas un qui reste, qui s’attarde, pas un. Et elle n’est pas féminine. Elle est robuste, rustre, durcie par la vie.

Une maîtresse-femme, donc.

C’est de moi qu’il s’agit. Je suis un gentil con, c’est maman qui l’a dit. Un g.c. pour les intimes.

Et ce que mère dit…

Si mère dit, que dire ?

Si merdique, y a rien à dire.

Je suis un g.c. et j’essaie de ne pas dire. De m’ac-commoder de ces deux initiales dont maman m’a affublé. Accrochées à mes basques pour toujours, toujours c’est si long dans une vie où on peine tant, on peine tant à avancer. Dans une vie où tout flanche. Ces deux misérables lettres où s’enlise ma vie entière, qui pendent lamentablement à chaque pas que j’essaie de former sans trébucher.

J’essaie. C’est parfois la seule chose qui compte pour être sauvé.

L’immeuble

Maman et moi habitons un appartement coquet au troisième et dernier étage d’un immeuble de ville, entièrement rénové dans les années 60.

Au siècle dernier, donc.

Quand même… Vu comme ça, cela semble très loin. Mais l’immeuble dissimule son ancienneté derrière une façade claire et lumineuse, faussement rajeunie par un enduit mural coloris beige sable, sur lequel s’ouvrent et se ferment, au gré de la vie des habitants, des volets à persiennes, vert d’eau. Des jardinières de géraniums lierre fleurissent avec grâce les murs silencieux, teintés de douceur et de discrétion.

Une peinture de façade.

3 rue Montaigne.

A deux pas de la place Mallarmé, sorte de minuscule rond-point piéton somnolent dans la quiétude des jours vides, et qui, tous les samedis matin s’anime joyeusement pour accueillir un petit marché de produits locaux. Et tous les samedis matin, à partir de neuf heures et jusqu’à midi, se bousculent les passants venus faire leurs emplettes. Avant de s’évanouir dans le paysage, soudain redevenu désert et rendu à sa nonchalance.

La sereine place Mallarmé est encerclée de quelques boutiques d’artisanat et de souvenirs, qui s’obstinent à exposer leur vitrine aux improbables clients, lesquels ne poussent qu’à de très rares occasions la porte vitrée des magasins.

Des souvenirs, à vrai dire, il n’y en a pas tant que ça, dans cette bourgade ordinaire.

Rien de mémorable ne l’honore ni ne l’élève.

Mais les souvenirs, ça se vend, il parait.

L’été, ça se vend plutôt bien.

Christie sur Ponge-Vian.

A quelques deux cent cinquante kilomètres à l’ouest du sud de l’est de Paris. A l’ouest, surtout. Quelque part.

Petite ville étendue sur environ trois mille hectares de terres dont seul le cœur est urbanisé, et la population, de fait, extrêmement concentrée. Petite ville au charme désuet, un peu suranné, vaguement daté. Sans aucune autre prétention que sa propre pérennité, sans aucune autre ambition que celle d’exister et puis voilà, et puis c’est tout. Uniquement consacrée à son entretien et aux services à ses habitants. Mais qui se distingue des villes similaires, de son gabarit, par une forte fréquentation l’été, et ce, par la lubie du nommé André de la Picardière, propulsé maire du lieu au tout début des années 70.

Cet homme était issu d’une famille à particule dont il n’avait que faire, la particule, je parle, quoique la famille aussi, peut-être, je sais pas, c’est toujours compliqué les familles. Il était également l’unique héritier de terres tellement vastes qu’il en ignorait les limites, terres bien trop grandes pour sa petite personne, mais convoitées par quelques élus régionaux soucieux d’augmenter le patrimoine foncier du secteur et de faire enfler le compte bancaire de leurs épouses, sorte d’assu-rance métaphorique de leur discrète virilité.

Embrigadé dans les élans libertaires d’une société soixante-huitarde toisant avec enthousiasme l’ordre établi et révolutionnant les règles et les codes professés par un amas de culture séculaire, lui-même enseveli sous un ramassis de routine et d’habitudes, André de la Picardière s’est affranchi de son identité sociale en se débarrassant des deux attributs qui la forgeaient, bourgeoisie et propriété, pour se pointer, tout déguenillé, dans le nouveau monde. Il a refilé ses écuries, les chevaux, le crottin, toutes ces merdes, à ceux qui les convoitaient avec tant d’ardeur. Fan de Tintin depuis l’enfance, il est devenu Dédé le Picaros, épris d’aventure et de vagabondage. Mèche blonde au soleil, quand soleil il y a en ces régions sombres et pluvieuses, œil pétillant et sourire rêveur, se baladant à poil dans l’existence avec juste une casquette no future vissée sur la tête, il a fini à l’asile Artaud, là où l’on range les fous. Tous ceux qui sont différents, inadaptés, insoumis ou inconscients. Parfois, on y met aussi les dangereux.

Parfois. Parce qu’en réalité, les dangereux, ils sont plutôt dehors. Libres. Sinon il y aurait moins de danger. C’est ce que dit maman. C’est ce qu’elle scande avec colère chaque fois que l’actualité balance un nouveau crime, une nouvelle disparition, exhume un nouveau corps, autopsie un énième criminel.

Ben oui, si ça se passe, c’est qu’ils sont bien dehors, tous ces fous.

Pourtant, y a du monde à l’asile Artaud. C’est plein. Plein à craquer. Faut pas craquer, là-bas, surtout pas.

Dédé le Picaros fut ainsi maintenu en détention jusqu’à la fin de ses jours. Pour outrage à la pudeur. Ils furent quelques-uns à s’insurger contre l’enfermement de l’homme émancipé, indignés de cette confusion outrancière entre l’offense et la liberté. Mais quelques-uns, ça ne suffit pas à changer le cours de choses et la loi des hommes.

Maman a dit que s’il était resté dans sa merde et avait remué le purin toute sa vie, il aurait été plus libre. Alors qu’il croyait que c’était sa prison.

Ça m’a beaucoup fait réfléchir. Et incontestablement, ça a influencé mon approche des choses de même que les choix que j’ai pu faire.

J’écoute toujours ce que maman me dit, je vous l’ai dit.

Quoi qu’il en soit, avant cette fin sinistre, l’homme fou, amateur de littérature et de poésie, avait su user des talents de négociateur légués par la lignée de la Picardière pour échanger titres et propriétés contre une renommination totale de la ville. Ainsi, Ploubec-la-Loose devint, lors du bref mandat municipal du Picaros, passionné de romans policiers et curieux de nouveaux écrivains réécrivant l’histoire littéraire, Christie sur Ponge-Vian. Rien d’érotique dans tout ça, l’année 69 étant achevée, juste un mélange des genres, une juxtaposition entre le classique et le moderne, l’art mineur du roman de gare, et l’art nouveau du chamboulement littéraire du XXème siècle. Une leçon de tolérance, en somme, doublée d’un pied de nez à la bienséance. Une proposition, en quelque sorte. Et la Loose, qui coule à flots à l’extrémité est de la ville, y a longtemps que les habitants l’ont oubliée. Ils ont accueilli Ponge-Vian dans une fière évidence. Sans trop savoir qui c’est ce Ponge, mais peu importe, ça fait éponge, ça sonne bien avec l’eau. Le parti pris des choses, c’est cohérent. Ça fait sens. Et sans trop oser non plus s’étendre sur Vian, parce qu’ils ont appris, aussi, qu’il avait écrit des choses pas très catholiques. Ils sont pas pratiquants, pas vraiment, mais quand même, ça se fait pas, alors… Mais c’est pas grave, Vian, c’est presque Evian, alors, pour un peu ça coule de source

Oui, ils sont fiers de leur ville ainsi nommée, et ils ne cherchent pas trop à analyser. La poésie c’est comme la religion, c’est sacré. Alors on l’admet en toute humilité, sans chercher plus. Sans aller plus loin. Plus loin, on ne sait jamais où ça peut mener. C’est pas là que vont les braves gens.

Les braves gens ne vont nulle part.

La ville fut ainsi rebaptisée par les élucubrations d’un homme, passe-droit inédit dans l’his-toire du territoire, et avec elle, tous ses espaces. Chaque rue, chaque impasse, chaque place fut renommée.

Place principale : Place de La Fontaine. Et pour l’honorer, le Picaros fit bâtir une fontaine majestueuse, avec pas moins de dix robinets en laiton. On dirait qu’il pleut sans interruption. Lieu privilégié des fables de toutes sortes, c’est l’endroit de prédilection des couples. Ceux qui se jurent un amour éternel, voire plus, si plus, c’est possible. Ceux qui se rabibochent en se faisant croire que les coups portés à leur idylle ne laissent pas de marques. Sans y croire vraiment, mais c’est si fabuleux, l’amour, lieu suprême de la fabulation. Alors ben, on y croit. Place de La Fontaine : d’amour et d’eau fraiche. Agrémentée d’un brin de superstition : mariage pluvieux, mariage heureux.

On se console comme on peut.

Même les commerces se sont adaptés à ce jeu littéraire. A Christie sur Ponge-Vian, on trouve le resto Chateaubriand, spécialisé en pavés de steaks. On n’est pas très imaginatif à Christie sur Ponge-Vian, c’est pas parce qu’on fait dans la littérature qu’on échappe aux poncifs et autres lieux communs. Rue de la Sardine, côte à côte, se tiennent La boite Anouilh, ou l’art de la pasta box, la librairie des Mots Passants pour passants qui passent, le bar de Céline, tenu par Jojo. Parfois, c’est Line qui le remplace au comptoir. Le soir.

Dis-moi, Céline… tu aurais pu rendre un homme heureux.

Plus loin, Les deux Marguerite, boutique d’art floral. Les broderies Rousseau. Le centre scolaire Knock. Le centre ophtalmologique Palomar. Certains ont du mal à décoder cette appellation, d’autres n’essaient même pas, tout intimidés qu’ils sont face à ce qu’ils ne connaissent pas. N’osent pas dire, conscients que leurs interrogations les font passer pour des incultes. Et se taisent parce qu’on est chez des docteurs là, et la médecine, des fois, c’est comme la religion ou la poésie, on l’accueille pieusement et en silence. On n’est pas au niveau. D’autres encore ont enrichi leur culture littéraire grâce à leur ignorance. Plus malins que les autres, plus curieux aussi, incontestablement, ils ont demandé à internet ce que c’était ce palomar et quel rapport ça pouvait bien avoir avec la vue.

Il y a également la promenade Moby Dick, aménagée le long des berges du Ponge-Vian. La