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La pensée d'Aristote s'invite dans le monde entrepreneurial pour ajouter l'éthique à l'efficacité !
Dans le monde de l’entreprise, l’éthique est souvent considérée comme un signe de démagogie voire de naïveté, conduisant à une perte de temps et donc d’argent. L’efficacité managériale ne sait pas toujours prendre en compte ce qui est pourtant au cœur de toute entreprise : les êtres humains. Et si la pensée d’Aristote pouvait remédier à cela ? Si elle permettait d’allier éthique et efficacité managériale ?
S’inspirant de la sagesse pratique d’Aristote, Pierre d’Elbée introduit les incontournables de sa pensée au centre de la vie en entreprise : l’étonnement, la vision, l’anthropologie, le désir, le bonheur, les émotions, le courage, la justice, la prudence et l’amitié. Il en tire dix conseils concrets pour renouveler l’approche managériale des entreprises. Vingt-cinq siècles plus tard, Aristote n’a décidément toujours pas fini de nous surprendre !
Un ouvrage à la croisée de la philosophie et du management, pourvoyeur d’idées inspirantes pour s’épanouir au travail et donner du sens à la vie en entreprise.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"Les grands entrepreneurs sont toujours des gens qui réfléchissent sur le sens de leur vie." - Le Vif
"Dans Aristote, 10 clés pour repenser le management (Mardaga, 2021), Pierre d'Elbée propose de redécouvrir le penseur grec pour mieux manager." - Management
"La philosophie n’aide certes pas à mieux vivre, mais à mieux penser ce que nous avons vécu et ce que nous revivrons peut-être." - Trends Tendances
À PROPOS DE L'AUTEUR
Pierre d’Elbée est docteur en philosophie et intervient comme consultant auprès de nombreuses entreprises et associations. Depuis 2012, il est directeur de l’IPHAE, une structure qui accompagne les managers et leur offre un coaching fondé sur une approche philosophique.
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Seitenzahl: 322
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Aristote
10 clés pour repenser le management
Pierre d’Elbée
ARISTOTE
10 clés pour repenser le management
INTRODUCTION Aristote, philosophe du management ?
La pensée d’Aristote peut-elle éclairer la vie managériale ? La vie professionnelle prend différentes formes selon que l’on parle des entreprises bien sûr, mais aussi des associations, des collectivités territoriales, des administrations, etc. Dès que les hommes se mettent ensemble pour travailler, ils développent des pratiques communes, des règles du jeu, une culture, des formes managériales qui varient selon les métiers exercés et les situations rencontrées. Il existe à ce sujet une littérature spécialisée, dont la Harvard Business Review est un modèle dans le monde des grandes entreprises.
Invoquer Aristote pour penser le management dans les diverses cultures professionnelles peut sembler inapproprié. D’abord parce que c’est la vie citoyenne qui intéresse Aristote, plutôt que la vie économique. Ses livres d’éthique et de politique s’adressent en effet en premier lieu aux hommes libres des cités grecques. D’ailleurs, travailler constitue pour Aristote une activité servile propre à l’esclave plus qu’à l’homme libre. Ensuite, on a du mal à croire qu’un philosophe du IVe siècle avant Jésus-Christ ait grand-chose à nous apprendre en matière de vie professionnelle, tant les conditions ont changé : la révolution industrielle, l’invention des machines ou des ordinateurs ont totalement modifié notre relation au travail. Enfin, Aristote est un philosophe, et cette discipline se trouve bien souvent censurée par le pragmatisme des entrepreneurs, et par la dimension technique des problématiques professionnelles : place aux solutions, foin des concepts !
Il semble bien impossible de commencer notre exploration d’Aristote sans essayer de répondre à ces terribles critiques et reconnaître les limites de notre travail. Aristote plus politique que consultant en entreprise ? Certes. Mais c’est justement ce qui peut nous intéresser. Les communautés, qu’elles soient politiques ou professionnelles, comportent des points communs. Les personnes qui les composent ont besoin de se sentir responsables, elles veulent des règles communes qui répondent à des critères de justice, elles s’interrogent sur leur finalité et leurs objectifs, etc. Ces points communs permettent de comprendre la nature de la vie ensemble, dans la cité ou dans le travail. Aristote nous oblige à poser de bonnes questions, et nous apporte des éléments de réponse éclairants. À l’inverse, sur la question de l’esclavage, il n’a pas grand-chose à dire. Sa doctrine nous paraît irrecevable, ses arguments semblent tributaires de la culture esclavagiste de son époque, ses observations sont très contestables. C’est sa limite.
Aristote, d’un autre temps ? Oui encore. Mais on peut tout aussi bien critiquer le fait que la pensée managériale est elle-même liée à une mode éphémère, et que les consultants changent de modèle comme de chemise. Il existe ainsi un marché de la connaissance managériale fait de « croyances collectives relativement passagères […] dans le pouvoir quasi magique d’une technique managériale donnée1 ». Face à cette dimension superficielle et bien souvent marketing de la littérature managériale, force est de reconnaître le besoin de recourir à une pensée qui a fait ses preuves et qui gardera encore longtemps sa fécondité. Socrate, Platon, Aristote et les stoïciens en font partie. Il est d’ailleurs remarquable que même les découvertes scientifiques majeures, comme en neuropsychologie, aient besoin d’interpréter leurs résultats, c’est-à-dire d’éclairer leurs observations par des concepts philosophiques. Il ne suffit pas d’observer un lien entre le cerveau et l’émotion par exemple, mais il faut définir comment gérer et utiliser ses émotions, et cette question cruciale est abordée par Aristote, notamment dans sa Rhétorique.
Reste à parler de la critique de la philosophie, savoir incertain et contestable, dont on voit mal comment il pourrait éclairer notre vie laborieuse. On peut citer à ce sujet cette phrase décisive de Bergson : « Il faut penser en homme d’action et agir en homme de pensée. » Rien de plus vrai en matière pratique. Refuser de penser ses pratiques c’est nier qu’on ait besoin de sens, ou affirmer qu’il est purement et simplement impossible de le découvrir. Comme disent non sans humour les stoïciens, il faut déjà pratiquer la philosophie pour démontrer son utilité ou son inutilité ! Il y a des savoirs plus vrais et féconds que d’autres, à nous de les chercher et d’en éprouver la justesse.
Pourquoi Aristote plutôt que Socrate ou les stoïciens ? Avicenne raconte avoir lu quarante fois sa Métaphysique sans la comprendre, mais un jour, tout s’est illuminé en lisant un commentaire d’Al Farabi. Cette anecdote montre deux choses : d’abord que la lecture d’Aristote apparaît souvent difficile et que ses analyses peuvent se révéler lumineuses si l’on a la patience de les assimiler.
Ce n’est pas forcément ce que l’on pense d’Aristote aujourd’hui : il est plutôt d’usage de le dénigrer. On lui reproche une « odeur de sacristie2 » – il a été adopté par le Moyen Âge scolastique –, un manque cruel de vérification scientifique dans ses études, un recours excessif à ses théories métaphysiques, bref une approche trop conceptuelle… Mais de nombreux grands penseurs et scientifiques modernes rendent pourtant témoignage à son génie. Charles Darwin d’abord : « Linné et Cuvier, affirme-t-il, ont été mes deux divinités ; mais ce ne sont que de simples écoliers en comparaison du vieil Aristote3. » Ou encore le biologiste écossais D’Arcy W. Thompson qui affirme à propos de sa discipline que « c’est Aristote qui en fit une science4 ». Ce que confirme Pierre Pellegrin : « Que les biologistes ultérieurs l’aient reconnu ou non, Aristote fut l’un d’entre eux5. » Le philosophe pragmatique C. S. Peirce présentait le Stagirite comme étant « de loin le plus grand intellect que l’histoire humaine puisse présenter » et Heidegger de son côté n’hésitait pas à qualifier la physique d’Aristote comme « le livre fondamental de la philosophie occidentale6. » Marx apprécie tellement Aristote qu’il a traduit une partie de sa Rhétorique. Il le considère comme le « plus grand des philosophes antiques7 », et le range avec Spinoza et Hegel parmi « les philosophes les plus intensifs. » On pourrait continuer… Ces témoignages nous mettent sur la voie : il y a chez Aristote quelque chose de remarquable et d’attirant qu’il nous faut découvrir.
En dépit de tout ce qui dans la philosophie morale d’Aristote peut nous paraître aujourd’hui insatisfaisant (l’idée d’un caractère intégralement vertueux, l’idée d’une adéquation possible entre la justesse de la pensée et la rectitude du désir), à nous qui, à la fin de ce siècle, sommes sceptiques sur la possibilité d’une réussite, humaine ou politique, semblable à celle qu’Aristote adoptait pour modèle, bien des choses semblent encore pouvoir être reprises de la pensée d’Aristote8.
C’est l’hypothèse de départ que nous aimerions bien vérifier, non à la manière d’un historien de la philosophie, mais en essayant de prendre la pensée d’Aristote comme celle d’un éclaireur, avec le moins de préjugés possibles, comme si nous le mettions en situation dans notre monde actuel, en lui demandant de développer sa propre pensée en prenant comme référence son œuvre immense qui reste évidemment notre principale ressource.
Encore faut-il préciser ce que l’on entend par management. Avec sa consonance anglo-saxonne, il procède volontiers d’une logique utilitariste, il implique une culture de la performance où dominent l’art et la technique : le manager dispose d’un savoir-faire, il gère une complexité et sait comment obtenir des résultats. Le management est souvent décrié par tous ceux qui lui reprochent son origine capitaliste, intéressée, axée sur la seule rentabilité, peu respectueuse des personnes9. Pourtant, non seulement il fait partie du vocabulaire des grandes entreprises, mais il a aussi été adopté dans de très nombreuses activités professionnelles, administratives, associatives, etc. Son succès semble lié à la performance dont font preuve les entreprises privées et tend à devenir un modèle. Nous nous en tiendrons à une définition simplifiée du management qui peut s’étendre à toute activité professionnelle, du moment que des personnes doivent œuvrer ensemble pour un objectif de qualité : le management devient alors une conduite coordonnée des personnes et des processus pour obtenir les meilleurs résultats professionnels.
Pour Aristote, la vie humaine ne se présente pas comme un défi insurmontable. Dans tous les secteurs qui le concernent, l’homme peut trouver de quoi progresser et s’accomplir. La vérité est accessible à certaines conditions, le bonheur également, certaines façons de vivre sont meilleures que d’autres : il s’agit de les repérer. La mission de la philosophie est de travailler à mieux vivre, et pas seulement à connaître la vérité. Cette vie meilleure concerne évidemment notre travail quotidien, et c’est là-dessus que nous nous sommes concentrés. Comment avons-nous choisi les dix conseils qu’Aristote donnerait au manager d’aujourd’hui ? En tâchant simplement de faire le pont entre notre expérience de conseil et une lecture attentive d’Aristote. Il est intéressant par exemple de faire un lien entre la faculté d’étonnement d’Aristote et la motivation qui est un sujet majeur des entreprises. De même, l’amitié est un sommet de relation humaine et il est important de savoir comment une amitié professionnelle peut se développer.
Entre ces deux thèmes, on en trouvera huit autres : la vision, l’anthropologie, le désir, le bonheur, les émotions, le courage, la justice et la prudence qui sont des incontournables de la pensée aristotélicienne. Nous avons évité les passages trop techniques. On ne trouvera pas par exemple de conseils concernant la logique, qui pourtant est une grande découverte d’Aristote, mais dont l’utilisation demande un travail de longue haleine. Nous n’avons pas non plus insisté sur l’aspect choquant pour un contemporain de certains textes d’Aristote sur l’esclavage ou sur les femmes. Nous avons privilégié ce qui nous paraît représenter son véritable génie, à savoir sa capacité à observer très attentivement le monde et à développer des analyses spéculatives ou pratiques. Il excelle dans les deux domaines à tel point qu’il est presque impossible de connaître sa préférence. Il n’en reste pas moins que nous avons privilégié la sagesse pratique d’Aristote, car c’est elle qui est concernée au premier chef dans notre réflexion sur le management.
1. Cité dans Pardi (T.), Quand une mode managériale s’institutionnalise, Le rôle de la marchandisation de la recherche universitaire aux États-Unis, Revue d’anthropologie des connaissances, 2015/1 (Vol. 9, no 1), p. 101-124.
2. Pellegrin (P.), Aristote, Œuvres complètes, Paris, Éditions Flammarion, Paris, 2014, p. 21.
3. Darwin (F.), Lettre à William Ogle, 22 février 1882, The Life and Letters of Charles Darwin, Londres, J. Murray, 1887, vol. 3, p. 251. Traduction française, La Vie et la Correspondance de Ch. D., Paris, C. Reinwald, 1888, vol. 2, p. 608. William Ogle était traducteur d’Aristote.
4. Simard (É), Aristote et les caractères généraux d’une théorie scientifique, Laval théologique et philosophique, 10(2), 1954, p. 146-166. En ligne : https://doi.org/10.7202/1019905ar
5. Pellegrin (P.), Les Génies de la science, n° 25, 30 novembre 1999.
6. « La Physique d’Aristote demeure le livre fondamental de ce qu’on appellera plus tard la métaphysique. Celle-ci a déterminé la structure de la pensée occidentale tout entière » dans Heidegger (M.), Le Principe de raison, traduction de André Préau, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1962, 2003, p. 151.
7. Ponnier (J.), Travaux préparatoires à Différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Épicure, Bordeaux, Ducros, 1970, p. 123.
8. Canto-Sperber (M.), Mouvement des animaux et motivation humaine dans le livre III du De Anima d’Aristote, Les Études philosophiques, (vol. 1), PUF, janvier-mars 1997, p. 96. En ligne : https://www.jstor.org/stable/20849069?seq=1
9. Les concepts et les pratiques de management sont souvent dépréciés dans certains milieux professionnels dont de nombreux acteurs n’ont pas accepté sa culture, notamment les secteurs universitaires, médicaux, les enseignants, les journalistes, le monde politique, etc.
CHAPITRE 1 Étonnez-vous ! Restez curieux !
Quand on demandait à Steve Jobs comment il faisait pour concevoir des produits avec un beau design, il répondait :
Pour bien faire le design de quelque chose, vous devez le posséder. Vous devez piger de quoi il s’agit vraiment. Il faut un engagement passionné pour vraiment comprendre à fond quelque chose, le mâcher lentement, pas simplement l’avaler rapidement. La plupart des gens ne prennent pas le temps de le faire10.
Un temps long de maturation semble en effet indispensable pour concevoir une marchandise. Il ne suffit pas d’être agile en la matière. Pour un créatif, remarque-t-il, « plus sa compréhension de l’expérience humaine est large, plus son produit aura un beau design. » On le voit, son regard ne porte pas seulement sur le produit, mais sur son utilisation intime, sa valeur ajoutée pour nous, son contexte. Et cela demande un regard neuf, comme si l’on découvrait un objet pour la première fois.
Il est amusant de voir Steve Jobs commenter l’achat de sa dernière machine à laver familiale pour parler de design : il le fait avec autant de sérieux que s’il décrivait la stratégie de son entreprise pour les prochaines années. « Nous en avons parlé durant deux semaines pendant le dîner en famille ». Il faut voir l’admiration non feinte de Steve Jobs pour une machine à laver Miele ! C’est une « merveille », « l’un des seuls produits achetés en famille dont je suis heureux » (sic !). Nous retrouvons ici le regard admiratif d’Aristote qui s’étonne devant le spectacle des marionnettes, tant qu’on n’a pas pénétré la cause de leurs mouvements11.
« Que ferais-je si je devais écrire un programme d’étude pour une école ? » Comme toutes les activités de culture générale, voilà une question qui passionne Steve Jobs. Toujours ce lien entre l’étonnement, la curiosité, l’intérêt pour les sujets de société. Ils constituent l’essentiel de ses conversations le soir en famille. Pour lui, la technologie ne peut pas changer le monde, on ne résout pas le problème de l’éducation en inscrivant le contenu des savoirs dans des disques compacts. Les problèmes sont socioéconomiques, politiques. L’activité entrepreneuriale de Jobs s’insère dans des centres d’intérêt plus élevés : l’éducation des nouvelles générations, l’augmentation de la population mondiale, les décisions politiques, sujets essentiels qui intègrent le professionnel dans une dimension plus vaste et le sortent de sa spécialité.
Steve Jobs aime l’état d’esprit de celui qui débute : considérer son projet avec un regard neuf. « Il y a une expression dans le bouddhisme : l’esprit du débutant. C’est merveilleux d’avoir un esprit de débutant. » Regarder les choses avec fraîcheur, veiller à ne pas s’y habituer, refuser l’indifférence, lutter contre l’esprit blasé qui ne s’étonne plus de rien. Il s’agit bien d’un rapport à la vie, à l’environnement. L’esprit éveillé du commençant lui donne une attention extrême au monde, comme celui qui découvre pour la première fois quelque chose qui l’attire. Le monde devient plus coloré, les bruits naturels deviennent plus distincts, l’environnement se met à parler, à nous parler, il constitue une invitation à vivre, une promesse.
L’aspect encyclopédique de l’œuvre d’Aristote ne peut manquer de sauter aux yeux d’un lecteur novice. Pas un seul secteur de la connaissance n’échappe à son esprit prodigieusement curieux : c’est avec ces mots qu’il commence sa Métaphysique : « Tous les hommes désirent naturellement savoir ; ce qui le montre, c’est le plaisir causé par les sensations, car, en dehors même de leur utilité, elles nous plaisent par elles-mêmes12. » Cette affirmation exprime très justement la première attitude d’Aristote vis-à-vis du monde extérieur : il ne commence pas par penser, ou par affirmer quelque chose de l’ordre de la pensée.
Aristote aime d’abord observer, il ne se sent pas indifférent au monde, il se montre curieux, il a soif de connaître, et il communique cette incroyable énergie. « À l’origine, c’est l’étonnement et l’admiration qui conduisirent les hommes à la philosophie », poursuit-il un peu plus loin. Et l’étonnement ou l’admiration sont d’abord des sensations agréables. Le spectacle merveilleux de la nature et du cosmos nous pousse à essayer de comprendre « pourquoi les choses sont ce qu’elles sont » : « Est-il rien de comparable à cet ordre du ciel13 ? » s’exclame-t-il dans une lettre à Alexandre. Pourquoi certains animaux ne font-ils qu’un seul petit (comme la chamelle, l’éléphant, le dauphin ou le marsouin remarque-t-il) alors que d’autres en font plusieurs14 ? Il est également étonnant « que la diagonale soit incommensurable au côté15 ». Est-ce que les grandeurs et les couleurs existent bien dans la réalité ? Un acte de justice paraît également si beau qu’Aristote convoque Euripide pour affirmer : « ni l’étoile du soir ni l’étoile du matin ne sont ainsi admirables16. » Aristote s’étonne de la trompe d’un éléphant, de la poésie merveilleuse d’Homère qu’il admire, de notre entendement qui « est ce qu’il y a en nous de plus merveilleux17 ». La sagesse, la science et l’intelligence représentent ce qu’il y a naturellement de plus précieux et de plus digne d’admiration. L’admiration est toujours liée au plaisir. Ce n’est pas l’angoisse, la mort, ou une expérience traumatisante qui produisent la soif de savoir et d’agir, mais cette expérience première, cette rencontre originelle avec le monde, cette première fois où se dévoile l’être dans sa spontanéité, qui est réjouissante. Déjà, Platon faisait de l’étonnement le déclencheur de l’attitude philosophique : dans le Théétète, Socrate affirme en effet « c’est la vraie marque d’un philosophe que le sentiment d’étonnement que tu éprouves. La philosophie, en effet, n’a pas d’autre origine18. » Aristote fait preuve de cette aptitude de l’homme qui sait contempler ce qu’il découvre, qui explore avec un grand plaisir le monde qui l’entoure, et qui ne cesse de s’émerveiller. En témoigne ce texte tiré des Parties des animaux :
Dans tous les êtres naturels il y a quelque chose de merveilleux, et, comme on rapporte qu’Héraclite l’a dit à des étrangers qui voulaient le rencontrer, mais qui s’arrêtèrent en entrant, le voyant se chauffer près de son four (il les invita, en effet, à entrer hardiment, car « là aussi il y a des dieux »), de la même manière aussi il faut aborder la recherche sur chacun des animaux sans répugnance, parce que chez absolument tous il y a quelque chose de naturel, c’est-à-dire de beau19.
C’est dire qu’Aristote garde toujours une attitude de contemplatif, capable de savourer la beauté du monde, même cachée. Mieux que quiconque, Aristote mérite le titre de sage, au sens latin du terme, sapiens, sapientis, dont l’étymologie est la même que « saveur ». Le sage est celui qui savoure la beauté du monde.
Peut-on voir là un lien avec la philosophie managériale ? Oui, probablement. Il est nécessaire pour un professionnel de développer une fraîcheur du regard sur le monde. Christina DesMarais est une journaliste américaine qui s’intéresse aux meilleurs comportements professionnels. Elle a écrit une série d’articles qui ne manquent pas d’intérêt pour notre sujet. Elle montre que les chefs d’entreprise sont certes habités par leurs produits, ils passent du temps chaque jour pour anticiper le long terme (au moins 30 min par jour !), ils gardent en tête les indicateurs clés et les interprètent, visualisent le succès, se posent les bonnes questions. Tout cela va sans dire. Mais le plus intéressant est peut-être le paradoxe suivant : cette concentration cohabite chez eux avec une grande capacité à se déconnecter, à se laisser solliciter par des sujets annexes à leurs activités principales. Tous insistent en effet sur l’importance de rester ouvert, en « passant du temps seul avec son chien20 », en pratiquant une activité hors travail, en ménageant des plages de temps libres, en prenant une tasse de thé quand ils sont bloqués dans une réunion infructueuse, en restant créatifs.
Cette ouverture d’esprit, cette aptitude à s’étonner de tout sans se laisser absorber par ses tâches quotidiennes pourrait bien constituer le premier conseil d’Aristote. L’étonnement est la racine de la curiosité, et la curiosité mène à la découverte, à la culture générale. « La véritable école du commandement est la culture générale. Au fond des victoires d’Alexandre, on retrouve toujours Aristote21 » affirmait de Gaulle.
Le monde est connaissable, dit Aristote, et c’est un plaisir de le connaître. On peut y être heureux, et pratiquer des activités intéressantes. Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, traducteur d’Aristote du XIXe, affirme qu’il est le fondateur de l’optimisme philosophique. C’est en partie vrai. D’abord, Aristote défend une attitude réaliste, il croit que nos savoirs sont fondés sur la réalité. Le doute méthodique (Descartes) n’est pas pour lui un concept central de philosophie, pas plus que l’angoisse de Heidegger. Ce monde est non seulement connaissable, mais beau et digne d’admiration. Il y a ici une candeur, un regard étonné qui tranche avec le regard blasé ou soupçonneux du monde contemporain. Avec Aristote, on peut réapprendre le langage qui célèbre la splendeur de l’univers, on peut s’adonner à des « exercices d’admiration » selon la belle formule de Cioran, on peut apprendre à changer son regard. Ce changement de perspective est un motif d’espérance, un gain de motivation et d’énergie. Après tout, pourquoi penser que le monde est forcément noir, que les dangers sont plus importants que les espoirs, pourquoi ne pas libérer ce sentiment heureux, et retrouver le goût de la réalité. Sortir de la peur, du doute, pour entrer dans celui de la confiance.
On ne se rend pas compte à quel point les passions tristes nous influencent. Elles empêchent de regarder sa propre vie, et tout particulièrement sa vie professionnelle comme une activité heureuse. « Je voudrais simplement te rappeler ici qu’il y a, caché en toi comme en nous tous, un monde d’ombres, celui des “passions tristes” […]. Ce sont par exemple la peur, la colère, le remords, l’obsession ou le regret22. » L’étonnement aristotélicien nous rappelle que si notre rapport à la vie extérieure commence par une sollicitation du réel, il demande une réponse de notre part, par ce regard qui dépend de nous : nous disposons toujours de cette aptitude à interroger nos sensations les plus immédiates, nos expériences les plus quotidiennes pour nous étonner, apprendre et transformer le monde.
Le témoignage bouleversant des daltoniens qui pour la première fois découvrent les couleurs grâce à des lunettes révolutionnaires, mérite le détour23. Filmés par leurs proches, ils utilisent ces fameuses lunettes. Le spectacle de la nature avec ses vraies couleurs est stupéfiant pour eux : les nuances qu’ils observent ne sont pas seulement différentes, mais incroyablement belles ! L’émotion les submerge, les daltoniens pleurent, ils sont obligés de s’asseoir, abasourdis par l’intensité de cette sensation nouvelle.
Quand Aristote affirme que l’étonnement et l’admiration sont des sensations agréables, il rappelle quelque chose que nous avons peut-être oublié, nous qui sommes habitués au spectacle du monde. C’est que l’univers est beau ! Étonnement et admiration sont étymologiquement liés aux deux sens de la vue et de l’ouïe. L’étonnement est lié au tonnerre, et l’admiration aux merveilles visuelles. Mais comme l’indique l’étymologie, il y a également une part de crainte dans l’expérience de l’étonnement, effroi du beau, agression de l’inattendu, vacarme du tonnerre, sollicitation du monde qui ne comporte pas encore de solution. Si Aristote se montre si optimiste dans le début de sa Métaphysique, c’est qu’il considère que l’on commence à philosopher une fois que l’on a comblé les nécessités de la vie. S’étonner « en vue de la seule connaissance et non pour une fin utilitaire24 » est l’activité d’un homme libre, non celle d’un homme attaché aux nécessités.
Il n’empêche. Avec une capacité d’anticipation remarquable, Aristote prévoit que « si, de même, les navettes tissaient d’elles-mêmes et les archets jouaient tout seuls sur la cithare, alors les ingénieurs n’auraient pas besoin d’exécutants ni les maîtres d’esclaves25 », ce qui est une façon de parler du machinisme moderne. Non seulement Aristote serait probablement surpris, mais s’il pouvait observer notre monde technologique, il élargirait probablement son étonnement à l’ensemble de l’industrie humaine et pas uniquement à la métaphysique.
On ne peut pas oublier dans l’étonnement sa dimension de gratuité : elle donne au travail sa saveur. Contrairement à ce que l’on croit souvent le profit n’est pas le principal facteur de motivation professionnelle. « Si ton seul but est de devenir riche, tu ne l’atteindras jamais », disait John Rockefeller. Le cœur de l’activité entrepreneuriale comprend généralement une part désintéressée, sociétale, de l’ordre du service et une dimension rentable adjointe. Cela commence généralement par la curiosité devant un dysfonctionnement, un besoin non résolu, un problème dont personne n’a encore trouvé de solution.
Les ennemis du regard étonné sont nombreux : le travail harassant, l’angoisse de ne pas y arriver, ou de ne pas pouvoir conserver son activité, le retard dans la réalisation de ses objectifs, la concurrence cruelle, etc. La liste est longue de toutes les bonnes raisons d’opprimer notre curiosité et de valoriser l’impératif d’efficacité. Ce qui est en jeu, c’est le désir, la motivation : sans étonnement, il est difficile de progresser, de prendre plaisir à ce que l’on fait. Le premier conseil d’Aristote consisterait à savoir s’arrêter, renouer avec le plaisir d’admirer, savoir faire un pas de côté pour s’étonner de la beauté du monde.
10. Les citations de Steve Jobs sont tirées Wolf (G.), Steve Jobs : The Next Insanely Great Thing, Wired, 1996. En ligne : https://www.wired.com/1996/02/jobs-2/. Traduction de l’auteur.
11. « Tout homme, avons-nous dit, commence par s’étonner de ce que les choses sont ce qu’elles sont ; il en est comme dans le cas des marionnettes, qui se meuvent d’elles-mêmes aux regards de ceux qui n’en ont pas encore considéré la cause, ou pour les solstices, ou encore pour l’incommensurabilité de la diagonale : il semble, en effet, étonnant à tout le monde qu’une quantité donnée ne puisse être mesurée même par l’unité minima. » Aristote, LaMétaphysique, Éditions Les Échos du Maquis, Epub, 1953, 983a13. En ligne : https://philosophie.cegeptr.qc.ca/wp-content/documents/M%C3%A9taphysique.pdf
12. Aristote, La Métaphysique, Éditions Les Échos du Maquis, Epub, 1953, traduction Tricot, 980a21.
13. Aristote, Lettre à Alexandre sur le monde, traduction française Batteux, revue et corrigée par M. Hoefer, Paris, Charpentier, 1843, p. 507.
14. Aristote, Histoire des animaux, Œuvres complètes, Éditions Flammarion, Paris, 2014, 566b2.
15. Aristote, Métaphysique, Œuvres complètes, Paris, Éditions Flammarion, 2014, 732b28.
16. Aristote, Éthique à Nicomaque, Éditions Les Échos du Maquis, traduction de Tricot, 2014, 1129b27.
17. Aristote, Annexes, La Nature divine de la vie contemplative, traduction de Jules-Barthélémy Saint-Hilaire, Paris, Éditions Arvensa, 1844, p. 2.
18. Platon, Théèthète, Paris, Éditions Flammarion, 1967, 155d, p. 80.
19. Aristote, Les Parties des animaux, Paris, Éditions Flammarion, 2011, 645a17.
20. Desmarais (C.), 25 Simple Daily Habits That Separate High Achievers From Everyone Else, Inc., 20 janvier 2018. En ligne : https://bit.ly/31Pfkpr
21. De Gaulle (C.), Vers l’armée de Métier, Plon, 1934, p. 237.
22. Proulx (J.), Grandir en humanité, Anjou (Québec), Fides, 2018, p. 71.
23. Voir par exemple https://youtu.be/m1X0QTTtPmc.
24. Aristote, Métaphysique, traduction de Tricot, idem, 982b22.
25. Aristote, Les Politiques, Paris, Éditions Flammarion, traduction de Pellegrin, 2015. 1253b37. Traduction légèrement modifiée.
CHAPITRE 2 Apprenez à devenir visionnaires !
La culture entrepreneuriale associe volontiers leadership et vision. À l’opposé du manager qui s’occupe d’abord de l’organisation et des process, le leader est celui qui donne de l’énergie, qui guide les autres vers un futur que tout le monde n’est pas capable d’élaborer. Une sentinelle en somme, qui voit en avance, qui voit plus loin. Il est toujours impressionnant de parler avec des visionnaires, des personnes capables de discerner l’avenir, des gens qui anticipent ce qui va se passer et qui se positionnent bien, eux-mêmes et leur entreprise. Après coup, il est difficile d’apprécier leur jugement : comme ce qui est arrivé est effectivement ce qu’ils avaient dit, il est difficile de savoir s’ils ont eu de la chance ou s’ils ont un talent de prophétie !
Mais le visionnaire n’a pas seulement un talent d’anticipation. Il ne devine pas seulement ce qui va arriver. Il peut aussi adopter l’attitude qui convient, il comprend ce qu’il faut faire, comment agir pour ne pas pâtir d’un avenir inquiétant, pour profiter d’une tendance qui se fait jour, ou pour transformer une menace en opportunité. Inutile de dire que la vision est une qualité clé de ceux qui sont aux commandes d’une organisation, quelle qu’elle soit. Être capable de lire les « signaux faibles », ces microsignaux que la majorité ne prend pas au sérieux, ou ne sait pas interpréter, est une qualité rare. Nombre de grandes entreprises tâchent d’accompagner leurs salariés pour repérer les « hauts potentiels », ces leaders en puissance qui pourront développer une image féconde pour leur avenir.
Élaborer une vision est nécessaire pour se positionner dans l’avenir, mais aussi pour donner du sens à tous ses acteurs internes. En valorisant l’orientation plus que les process, un esprit commun induit plus de souplesse dans la coopération de tous, plus de fluidité dans les process : les salariés agissent en fonction de ce qu’ils voient et ils décident, à leur niveau, des meilleurs moyens à mettre en place. Ils n’obéissent pas simplement à des ordres plus ou moins bien acceptés, ils deviennent plus autonomes dans leurs comportements, en fonction d’une perspective qui a du sens pour eux. Travailler à élaborer une perspective commune est un excellent moyen de développer, au sein des organisations, un engagement plus responsable, une plus large autonomie des salariés, un comportement adulte, et donc un management humaniste.
La vision n’appartient pas seulement aux responsables. Chacun peut améliorer son discernement à partir du moment où il scrute la raison d’être de son activité professionnelle. Pour quoi est-ce que je travaille ? Pour quoi travaillons-nous ensemble ? Questions simples, mais qui constituent un exercice utile pour clarifier ou donner une direction à ce que l’on fait. Et c’est ici qu’Aristote, avec sa méditation sur le sens de l’action humaine peut nous aider.
Pour Aristote, la vision commence par la vue. Cette remarque n’est pas un simple truisme. Il existe un lien de fond entre l’impression visuelle et la représentation de l’avenir que se fait un leader : comprendre l’activité visuelle renseigne par ricochet sur celle de la prospective. Il remarque par exemple que « la vision devance l’audition. C’est clair dans le cas du mouvement des rames sur les trières : en effet, ce n’est qu’alors que les rames sont déjà relevées qu’arrive le premier bruit de leur choc sur l’eau26. » C’est dire que la vue possède cette première caractéristique de pouvoir percevoir son objet distant de façon quasi immédiate.
Outre sa rapidité, la perception visuelle saisit son objet d’une façon globale. D’un seul coup d’œil, on voit la totalité d’un objet, et cette caractéristique est très utile pour le militaire : une cité doit pouvoir être saisie « d’un seul coup d’œil27 » pour être défendue plus facilement.
Aristote remarque que c’est grâce à la vue que « l’on observe que les astres comme le ciel tout entier se déplacent28 », « qu’on voit parfois se former, de nuit et quand il fait beau, de nombreuses apparitions dans le ciel, par exemple des gouffres et des trous, ainsi que des couleurs sanglantes29. » Ou, plus simplement, qu’un astre est une « chose visible pour quiconque lève les yeux vers le ciel30. » Car le ciel fait l’objet d’une étude détaillée pour l’observateur avide de connaissances qu’est Aristote. C’est implicitement valider cette caractéristique remarquable de nos yeux, qui nous mettent en contact avec les réalités les plus éloignées de nous. Sans eux, nous serions purement et simplement ignorants de notre environnement distant. En outre, du fait de l’éloignement de l’objet perçu, le sens de la vue permet mieux que les autres l’anticipation. Le danger aperçu permet la fuite ou la contre-attaque, il constitue un signal pour prendre la bonne décision, ou se préparer à acquérir un comportement adapté.
Rapidité, globalité, anticipation, ces éléments de la vision optique ne sont pas sans éclairer la vision entrepreneuriale ou professionnelle. Elles sont effectivement les qualités du professionnel qui développe sa pensée projective pour éclairer ses activités et leur donner du sens. L’expression « jeter un coup d’œil » suggère volontiers l’agilité du visionnaire qui ne se préoccupe pas du détail, mais dégage instantanément de son observation les éléments les plus significatifs et utiles pour son action.
Au tout début de sa Métaphysique, Aristote fait l’éloge de la vue :
Tous les humains ont par nature le désir de savoir. Preuve en est le plaisir qu’ils prennent aux sensations, car elles leur plaisent d’elles-mêmes indépendamment de leur utilité et, plus que les autres, la sensation visuelle. En effet, non seulement pour agir, mais alors même que nous n’envisageons aucune action, nous préférons la vue pour ainsi dire à toutes les autres sensations. La cause en est que, entre les sensations, c’est elle qui nous fait au plus haut point acquérir des connaissances et nous donne à voir beaucoup de différences31.
C’est effectivement la double fonction de la vision que d’obtenir une information rapide, mais aussi de pouvoir scruter son objet de façon d’abord approximative, puis détaillée, à force d’attention. Ce qui est remarquable dans ce texte – comme souvent chez Aristote – c’est le plaisir qui y est associé. La sensation visuelle est spectacle du monde, elle ne peut pas se faire sans plaisir. Or le plaisir de la vision professionnelle a ceci de particulier qu’elle permet d’élaborer le sens de ce que l’on fait. Une personne visionnaire, c’est d’abord quelqu’un qui sait s’orienter, et qui a la satisfaction d’unir la diversité de ses actions autour de cette orientation.
Chez Aristote, la réflexion sur ce que nous appelons aujourd’hui « vision » s’inscrit facilement dans trois figures du visionnaire : l’architecte, l’homme prudent et le sage.
L’architecte est avant un tout « un homme de l’art », c’est-à-dire celui qui se situe à la première place de la production. C’est lui qui conçoit la maison, c’est-à-dire l’œuvre à venir. La célèbre fable des tailleurs de pierres attribuée à Charles Péguy est typiquement aristotélicienne : « Trois tailleurs de pierre travaillent sur un chantier. Quelqu’un passant par là leur demande ce qu’ils font :
– Je taille des pierres, soupire le premier.
– Je construis un mur, répond le second.
– Je bâtis une cathédrale, s’exclame le troisième. »
La fierté du troisième artisan vient du fait qu’il participe au projet d’ensemble. Quelle que soit l’image vague qui l’habite, il sait que l’architecte, lui, a une image précise de ce en vue de quoi les ouvriers travaillent.
La vision est donc bien l’essentiel du projet, présent dans la pensée de l’architecte, transmis auprès de tous les autres corps de métiers, en fonction de leurs compétences et de leurs activités. « L’assemblage des pierres est en effet une opération différente de celle qui consiste à canneler la colonne et ces opérations diffèrent de la création du sanctuaire32. » L’homme de vision est donc, comme l’architecte, celui qui visualise le mieux le terme de la production dans sa globalité, intégrant toutes les activités subalternes dans la durée. Ce qui est premier dans l’intention de l’architecte est dernier dans l’exécution, comme résultat final apparaissant après toutes les étapes précédentes. C’est lui qui visualise le « ce en vue de quoi, qui vient en dernier33. »
Cette vision de la production aboutie demande un esprit capable d’organiser des moyens complexes dans une unité comme un stratège. Aristote note, non sans humour, que « les dons de stratège […] sont peu répandus, alors que l’honnêteté l’est davantage34. » C’est dire que l’esprit architectonique est une denrée rare.
Une autre figure de l’homme de l’art apparaît également chez Aristote : c’est le médecin, qui vise non plus la maison à construire, mais la santé à recouvrer. À l’unité mécanique des parties d’une construction s’oppose l’unité vivante des organes sur lesquels il travaille. « Le médecin appelé à soigner les yeux doit connaître aussi d’une certaine manière le corps dans son ensemble35. » « La santé est la raison qui est dans l’âme du médecin, c’est-à-dire la science36. »
Pour l’architecte comme pour le thérapeute, l’homme de l’art se distingue de l’homme d’expérience parce qu’il possède la connaissance. Sa vision est donc transmissible, ceci est vrai de la nécessaire communication entre l’entrepreneur et ses ouvriers, comme de l’enseignement du professeur à ses élèves :
Mais nous pensons pourtant que, du moins, savoir et comprendre appartiennent plus à l’art qu’à l’expérience, et nous concevons que les hommes de l’art sont plus sages que les personnes d’expérience, dans la pensée que, chez tous, la sagesse accompagne plutôt le savoir, et cela parce que les uns savent la cause, les autres non37.
Autre point et non des moindres concernant la vision de l’homme de l’art : il est capable de différencier le point de vue de celui qui fabrique de celui qui l’utilise. « Le timonier sait quelle doit être la forme du gouvernail et la prescrit, alors que l’autre [l’artisan] sait et prescrit de quel bois il devra être fait et par quelles opérations38. » Cette distinction est évidemment décisive du point de vue de l’usage d’un produit et de son élaboration. Il est étonnant de voir chez Aristote, l’énonciation d’un principe marketing défendu par un Steve Jobs : « le consommateur ne sait pas ce qu’il veut tant qu’il n’a pas vu le produit39. » Une chose est de fabriquer un objet de qualité, autre chose est d’en concevoir un qui répond aux besoins et aux exigences du client : c’est au timonier qui utilise le gouvernail de décider ce qu’il veut sans connaître comment le fabriquer. Il ressemble au client qui achète une marchandise qui répond à son besoin. Sauf que – et c’est là le génie d’un Steve Jobs – ce client ne sait pas forcément élaborer ce qui lui convient. D’où la nécessité pour le producteur d’avoir une bonne vision de ce que l’utilisateur attend, même si ce dernier n’en a pas conscience.
L’un des apports majeurs d’Aristote en matière de vision est sa découverte de la « cause finale ». Pour lui, une cause est ce qui fait exister une chose. Une statue par exemple requiert une cause matérielle (le marbre), une cause formelle (la forme d’un athlète), une cause efficiente (le sculpteur qui l’a produite) et une cause finale (célébrer la mémoire d’un champion). Dans un passage de sa Métaphysique, il affirme fièrement défendre une doctrine cohérente des quatre causes, plus aboutie que ses devanciers. En particulier, il montre sa contribution spécifique concernant la finalité : « Quant à la cause finale des actions, des changements et des mouvements, nos devanciers admettent bien sa causalité, en un sens, mais ils n’en ont pas parlé au sens suivant lequel la cause finale est, comme telle, naturellement cause40
