Au cœur du Far West - Louis Simonin - E-Book

Au cœur du Far West E-Book

Louis Simonin

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Beschreibung

« Go ahead ! En avant ! »  tel était le cri des pionniers qui s’élançaient vers l’inconnu.

Au cœur du XIXᵉ siècle, l’ingénieur et écrivain français Louis Simonin s’embarque dans une expédition périlleuse à travers les immensités sauvages de l’Ouest américain. De Chicago aux Rocheuses, en passant par les prairies infinies du Missouri et du Colorado, il raconte avec un réalisme saisissant les voyages en chemin de fer, les villes naissantes, les grands troupeaux de bisons et les rencontres inquiétantes avec les tribus indiennes.

Véritable chronique de terrain, ce récit nous plonge dans une histoire vraie de survie et d’exploration, au milieu des pionniers, des colons et des chercheurs d’or. Entre paysages grandioses, tensions sanglantes avec les Peaux-Rouges, découvertes géologiques et anecdotes de voyage, Simonin offre un témoignage rare sur un monde en pleine transformation, celui du Far West, théâtre de rêves, de drames et de conquêtes.

Un document authentique, à la fois aventure épique et fresque historique, qui séduira aussi bien les passionnés d’Histoire que les amateurs de récits d’exploration.

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Seitenzahl: 353

Veröffentlichungsjahr: 2025

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© CurioVox

Bruxelles - Paris

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Les éditions CurieusesHistoires vous invitent à découvrir des milliers d’histoires fascinantes sur https://www.curieuseshistoires.net et à nous rejoindre sur Facebook et tous les autres réseaux sociaux pour encore plus de contenus captivants ! Collection dirigée par Louis-Jourdan Leclercq

ISBN : 9782390840466 – EAN : 9782390840466

Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.

L. SIMONIN

Au cœur du Far West

Note de l’éditeur

Le texte que le lecteur tient entre ses mains est un témoignage historique rédigé au XIXe siècle.

Dans un souci de fidélité et de respect pour ce document d’époque, nous avons choisi de le reproduire tel qu’il fut écrit, sans modifier les termes, appellations ou formulations utilisés par l’auteur.

Certains passages peuvent contenir des expressions ou des dénominations qui, de nos jours, paraissent choquantes ou inappropriées. Elles reflètent cependant la vision, le langage et le contexte culturel de l’époque.

Plutôt que de les censurer ou de les altérer, nous avons jugé essentiel de les conserver afin de transmettre l’intégrité du témoignage et de rappeler ce qu’était réellement le regard porté sur le monde au moment où ces pages furent rédigées.

Ce choix éditorial vise à préserver la valeur historique de l’ouvrage et à permettre au lecteur de plonger, sans filtre ni réécriture, dans le récit original.

PRÉFACE

L’Exposition de 1867 avait amené à Paris, entre autres Américains, un actif Bostonien, M. J.-P. Whitney, commissaire du territoire de Colorado.

Nous fîmes connaissance, et M. Whitney me proposa, de la façon la plus naturelle du monde, de venir voir ses mines. Il s’agissait d’entreprendre une course non plus au champ de Mars, mais aux Montagnes-Rocheuses. Ce n’était qu’à deux mille cinq cents lieues de Paris. M. Whitney tombait bien: j’ai toujours aimé les voyages, et j’en ai fait de beaucoup plus longs.

A cette époque, ce n’était cependant ni le sol ni le sous-sol que j’explorais, c’était l’atmosphère. J’interrompis mes excursions aériennes, et je rejoignis en Amérique M. Whitney et un second compagnon, le brave colonel (depuis général) Heine, attaché à la légation des États-Unis à Paris.

En cours de voyage j’ai écrit à un ami les lettres qu’on va lire. Je les réunis aujourd’hui en volume, et je joins à ces lettres, sous ce titre: les Colons du Pacifique, une étude sur les premiers temps de la Californie.

La Californie est la dernière limite du Grand-Ouest américain, et les troubles qui y ont suivi la découverte de l’or sont encore présents à l’esprit de tous. J’ai longuement visité ce pays à deux reprises, en 1859 et en 1868. Je montre comment les institutions républicaines, largement appliquées, ont permis au calme de naître, et comment, à une époque d’effervescence aventureuse, a succédé bien vite une ère paisible et féconde.

J’offre ce petit livre à mes compatriotes, et je désire qu’il leur fasse aimer comme à moi la liberté, la démocratie américaine.

L. Simonin.

Paris, juin 1869.

LE GRAND-OUEST

I

LA REINE DES LACS

Chicago, sur le lac Michigan, 30 septembre 1867.

On dit que tout chemin mène à Rome; tout chemin mène aussi vers le Grand-Ouest américain. J’ai pris le plus court, le plus direct, et voilà pourquoi je vous écris ma première lettre à deux mille lieues de Paris, que j’ai laissé il y a seulement quinze jours.

Le 13 septembre au soir, un vendredi, j’ai dit adieu pour la dernière fois, en quittant la gare de Montparnasse, au palais et au jardin de l’Exposition, tout illuminés, et le lendemain je me suis réveillé à Brest. Immédiatement je me suis embarqué sur le Saint-Laurent, un des plus beaux steamers de la compagnie transatlantique française, un des plus rapides de sa merveilleuse flotte. Si vous saviez comme notre pavillon gagne à être ainsi pacifiquement promené sur les mers!

Le beau temps et la vigilance du capitaine aidant, nous avons fait en neuf jours la distance de plus de 3,000 milles marins (1,400 lieues de 4 kilomètres), qui sépare Brest de New-York. Il est vrai que ç’a été le plus beau voyage du Saint-Laurent; mais la Compagnie transatlantique est volontiers coutumière du fait.

Le brave capitaine de Bocandé était tout joyeux de cette magnifique traversée, et moi je me disais que, par le temps qui court, on peut bien se risquer à partir un 13, fût-ce de plus un vendredi.

J’ai retrouvé à New-York mon excellent compagnon de voyage le colonel Heine, attaché à la légation des États-Unis à Paris. Il m’avait précédé de quinze jours pour venir préparer les voies de notre grande excursion. Il était prêt, je l’étais également. Je ne lui demandai qu’une matinée, pour aller présenter mes devoirs à notre bienveillant consul général, M. le baron Gauldrée Boilleau.

—Vous voulez donc aller vous faire scalper dans le Far-West? me dit le baron; les Indiens sont toujours en guerre avec les États-Unis.

—J’ai promis de me rendre dans les mines du Colorado.

—Les Peaux-Rouges vous arrêteront dans le désert, sur le chemin de Julesburg à Denver.

—J’ai une bonne carabine et un excellent revolver.

—Il est bien tard maintenant pour aller faire de la géologie dans les Montagnes-Rocheuses; vous trouverez les mines sous la neige.

—Ces paroles me donnent à réfléchir, venant d’un homme aussi sensé, aussi expérimenté que vous. Je vais me recueillir jusqu’à demain.

—Au revoir! et si vous partez, revenez avec vos cheveux.

Je réfléchis pendant quelques heures à ce que m’avait dit le baron, et le résultat de mes réflexions fut que le temps était beau, que l’Indian summer, l’été indien des prairies qui correspond à notre été de la Saint-Martin, s’annonçait sous les auspices les plus favorables, et qu’enfin, si les Indiens devaient me percer de flèches et me scalper, comme on ne mourait qu’une fois et pas toujours d’une mort aussi dramatique, je ne serais pas le plus mal partagé des mourants. Je jetai donc le cri des Américains: Go ahead, En avant! Le colonel, impassible, répondit à ce cri de son pays d’adoption, et le 26 septembre au soir, sans plus perdre de temps, nous prîmes notre place pour Omaha, ou plutôt nous montrâmes au contrôle du railroad les billets que nous avaient gratuitement délivrés les compagnies des chemins de fer américains, heureuses d’être agréables à des voyageurs qui allaient se faire scalper d’aussi bonne grâce.

Omaha est situé sur le Missouri, à 1,500 milles de New-York. Ici, j’ouvre une parenthèse pour vous dire, si vous n’avez pas de dictionnaire sous la main, que le mille américain, comme l’anglais, vaut en nombre rond 1,610 mètres; il est donc environ deux tiers plus long que notre kilomètre officiel. Notons encore en passant que le mille marin, dont j’ai parlé plus haut, est égal à 1,852 mètres; il y a donc mille et mille, comme il y a fagots et fagots, ainsi que disait Rabelais.

De New-York à Albany nous avons suivi la belle rivière de l’Hudson. D’Albany nous avons poussé droit sur le lac Ontario, traversant au passage des villes comme Troie, Utique, Rome et Syracuse, dont les noms sont faits pour dérouter le voyageur, s’il n’est pas bien éveillé. Par bonheur on rencontre aussi en chemin des villes comme Rochester, la grande cité des minotiers, et là, le bruit des roues et des meules, le mouvement sans cesse ni trêve rappelle bien qu’on est aux États-Unis.

Le 27, nous saluons à midi les chutes du Niagara, et nous franchissons le fleuve sur le pont suspendu le plus hardi, le plus élevé, le plus long qui existe au monde; puis nous entrons dans le Canada, côtoyant tout le jour le lac Érié.

A Détroit (un nom français, comme tant d’autres ici, et qui rappelle notre ancienne domination dans ces parages), un ferry boat ou bac à vapeur passe tout le train sur le bras d’eau qui relie le lac Érié au lac Huron, et nous rentrons dans les États-Unis, dans le Michigan. Là commencent les grandes plaines du Mississipi, les anciennes prairies, la plus belle demeure que Dieu ait préparée pour l’homme, comme l’a écrit, je crois, Tocqueville.

Le 28, au matin, nous arrivons à Chicago. Nous sommes à 1,000 milles de New-York, franchis en une seule traite, sans fatigue, avec une vitesse qui atteint presque celle de nos trains express. Nous avons dormi deux nuits en wagon, dans des lits. Les siéges, le soir, se transforment en couchettes par un procédé très-ingénieux, et là on dort, je ne dirai pas comme chez soi, mais aussi bien certainement que dans une cabine de bateau à vapeur. Les lits sont étagés, et l’on n’a que la crainte, si, comme moi, l’on a un massif compagnon couché au-dessus de sa tête, de le recevoir la nuit sur la face, avec tout le fourniment, pour peu qu’un ressort se dérange; mais on m’a dit que cela n’arrivait jamais.

Les palace cars, les state rooms, ou wagons-palais, salons de luxe, que l’on peut occuper seul, sont encore plus confortables que les wagons à dormir, et certainement trop luxueux pour un pays aussi démocratique. Jamais souverain n’a voyagé avec autant de confort que dans ces compartiments réserves, que l’on peut se procurer pour quelques dollars, sur tous les grands chemins de fer américains.

Les compartiments à dormir s’appellent des sleeping cars, comme qui dirait des dortoirs. Vous connaissez les wagons américains, larges, hauts, bien aérés, pouvant contenir chacun une cinquantaine de voyageurs. Les sièges sont disposés sur deux rangs, et une allée est ménagée au milieu. On va à volonté en avant ou en arrière, car le siège peut basculer autour d’un pivot latéral.

Dans chaque compartiment est un bidon d’eau et un verre à boire, un lavabo, un poêle que l’on chauffe en hiver; enfin, faut-il le dire?... un water closet, dont nos wagons auraient tant besoin. Une corde, qui règne sur toute l’étendue du train, met chaque compartiment en relation avec le mécanicien de la locomotive.

On peut passer à volonté d’un compartiment à un autre pendant que le train est en marche, et rester même au dehors, appuyé sur la balustrade, pour admirer à son aise le pays.

Chaque wagon est parcouru par un employé qui vend des journaux, des livres, des fruits, des comestibles, et de temps en temps le conducteur du train vérifie les billets, sans vous incommoder, car l’on a soin de passer son ticket au cordon de son chapeau.—Mais nous savons tout cela, allez-vous dire, et il n’est pas nécessaire de nous le répéter.—A quoi je réponds que nos chemins de fer, en France, sont encore si peu confortables, que l’on ne saurait trop rappeler que les Américains là-dessus nous surpassent et font beaucoup mieux que nous.

Il n’est permis que dans quelques compartiments de fumer; mais on mâche partout du tabac, et vous savez combien les Américains sont... chiqueurs. Les dames, pour lesquelles on a ici le plus grand respect, pourraient être incommodées de ces habitudes; aussi trouvent-elles sur tous les trains des voitures réservées. Les maris, et ceux qui, sans jouir de ce titre, accompagnent les dames, peuvent entrer dans ce compartiment, que j’ai bien souvent envié. Le bachelor, non pas le bachelier, comme vous pourriez le croire, mais l’homme sans femme, ne jouit aux États-Unis d’aucun crédit. Le ministre d’Angleterre, sir Frederick Bruce, qui vient de mourir ces jours derniers à Boston, et qui n’était pas marié (on a vu des ministres dans ce cas) emmenait toujours sa cuisinière en voyage. Avec cette lady, il passait partout; toutes les portes réservées lui étaient ouvertes, et il échappait à la compagnie, souvent fort peu tolérable, des fumeurs et des chiqueurs américains. Quant à la servante, elle suivait son maître, comme si elle eût été sa femme: aucune délimitation de rang n’existe aux États-Unis.

Je vous ai dit que nous étions à Chicago, qu’on nommait naguère la Reine des prairies. C’est la merveille de l’Ouest, la Reine des lacs, comme on l’appelle encore, car les prairies sont maintenant bien loin; c’est la ville qu’il faut voir entre toutes, en allant aux États-Unis.

«Ne visitez que deux choses en Amérique, disait un homme d’État anglais à son ami qui partait pour New-York: les chutes du Niagara et Chicago.» L’homme d’État avait raison. Si les chutes du Niagara sont les plus étonnantes du monde, Chicago est aussi la ville la plus merveilleuse que les hommes aient jamais bâtie. Elle n’avait que 70 habitants en 1830. Il n’y avait encore là qu’un fort militaire, édifié contre les Indiens, et un poste de traitants, bâti par les Astor de New-York, qui y faisaient le commerce des fourrures. Aujourd’hui Chicago renferme 225,000 habitants, et sa population augmente tous les jours. C’est le plus grand marché de grains du monde entier, et elle laisse bien loin derrière elle Odessa, Trieste, Marseille. C’est une des plus belles villes des États-Unis.

L’hôtel où nous sommes descendus, Sherman-house, peut loger mille voyageurs. Il est tout construit en marbre blanc, en marbre d’Athènes, comme disent les Américains. Il y a à Chicago plusieurs hôtels de cette importance. Ce n’est pas la seule curiosité de la ville. Les élévateurs, où l’on prépare mécaniquement les grains qui arrivent en chemin de fer et repartent sur des navires, méritent aussi d’être vus. Le grain est monté, vanné, purifié, classé, pris sur les wagons, chargé sur les navires, tout cela par le moyen de machines, sans que l’acheteur ou le vendeur s’en soient le moins du monde occupés, et qu’ils aient même vu leur marchandise.

La prise d’eau potable, sur le lac Michigan, est encore une des merveilles de cette cité, et ce tunnel sous-lacustre, de 2 milles de long, est plus curieux encore que celui de Londres sous la Tamise. Vous n’êtes pas aussi sans vous rappeler les miracles que l’architecture a faits ici, en élevant les maisons de plusieurs mètres au-dessus de leur niveau naturel, quand il a fallu exhausser le plan primitif de la ville. On soutenait aux quatre angles les édifices par des crics ou des vis de calage, puis on disposait une rangée de ces appareils sur toute la longueur et la largeur des constructions. On tournait la manivelle et en quelques jours tout était dit. Les habitants n’avaient pas même quitté leur maison. Voilà un système qui mérite d’être recommandé à M. Haussmann, et dont vous pouvez voir le plan au palais de l’Exposition. «Donnez-moi un levier, disait Archimède, et je soulèverai le monde.» Le levier, ici, c’est le cric et la vis, cousins germains du levier, et mécanismes si vigoureux, parce qu’ils vont lentement. Ce que l’on gagne en force, on le perd en vitesse: vous connaissez ce principe de mécanique qu’on nous a enseigné au lycée.

Chicago est situé sur le lac Michigan, comme Marseille sur la Méditerranée. De sa mer intérieure, et par les canaux de l’Érié ou de Weeland, Chicago peut envoyer des navires jusque sur l’Atlantique sans rompre charge, c’est-à-dire sans transbordement. Ils descendent le Saint-Laurent après avoir franchi les canaux et les lacs. On cite des navires qui sont ainsi allés du lac Michigan à Liverpool, et vice versa. Non contents de cela, les Américains parlent de jeter un canal entre Chicago et New-York: il n’y a rien d’impossible pour ce peuple.

Outre les grains (blé, maïs, avoine, etc.), que les vastes plaines qu’arrose le Mississipi envoient à Chicago par les dix-sept chemins de fer qui rayonnent sur cette ville, elle exporte aussi du plomb provenant des grandes fonderies du Wisconsin et de l’Illinois, du charbon, que déversent toutes les houillères environnantes, du bois fourni en quantités considérables par les forêts voisines, et débité en planches et en maisons. Les villes qui se forment si rapidement tous les jours aux États-Unis adressent toutes leurs commandes à Chicago. Chicago expédie aussi des peaux, des fourrures et du bétail en quantité. Elle fait concurrence à Cincinnati, et lui dispute le surnom de Porcopolis, ou la ville des porcs.

Rassurez-vous, on ne rencontre nulle part dans les rues ces intéressants animaux. Pas plus que les grains, ils n’y gênent la circulation.

Comme à Cincinnati, le porc, engraissé à la campagne, est découpé mécaniquement à la ville en jambons et en lard; on tire aussi parti des brosses. Les animaux arrivent à la file par un couloir; une trappe s’ouvre, ils y descendent un à un, sont étouffés dans une cuve d’eau bouillante; un couteau intelligent mû par la vapeur les ouvre, les découpe, les divise. Bref, les jambons vont se saler d’eux-mêmes et s’empiler dans des tonneaux. Quand ils n’ont pas le poids voulu, ils refusent de prendre place sur le tas. Vous connaissez la curieuse machine de M. Devinck à fabriquer, peser, envelopper, entasser les tablettes de chocolat. Cette machine a fait la joie des visiteurs à toutes les expositions.

Eh bien, à Porcopolis, on fabrique, on pèse et on entasse de même les jambons. Reconnaissez avec moi que cette machine manque à notre grand concours du champ de Mars.

Un conférencier, un lecturer, comme on les nomme ici, parce qu’ils lisent volontiers leur conférence,—c’est le moyen de ne pas rester court,—un conférencier développait un jour devant les Chicagois toutes les merveilles de leur ville. Quand il fut arrivé à l’article porcs, il supputa, comme un véritable économiste américain qu’il était, la quantité de maïs exigé pour l’engrais de ces braves bêtes, et le nombre de jambons que donnait chaque porc. De ces jambons on envoyait telle quantité en Angleterre. «C’est donc, s’écria-t-il, comme si une flotte de tant de navires, chargés de maïs, descendait le Saint-Laurent, et comme si une armée de tant de cochons passait l’Atlantique à la nage, et allait s’arrêter à Londres!» Il fut couvert d’applaudissements.

Par où saurais-je mieux finir ces quelques lignes sur Chicago ?

II

LE MISSOURI

Omaha, sur le Missouri, 1er octobre.

Avant que le Grand-Ouest ouvre devant moi ses mystérieuses plaines, je fais une seconde station, et je vous adresse un souvenir d’Omaha, sur la rive droite du Missouri. En deçà du fleuve, ou de la rivière si vous voulez,—car le Mississipi reçoit, au-dessous de Saint-Louis, les eaux du Missouri, d’un cours beaucoup plus étendu que le sien,—en deçà du fleuve, c’est la civilisation, la vie avec les usages européens; au delà c’est l’inconnu, la vie nomade; on entre dans le pays des Peaux-Rouges, dans le Far-West ou Extrême-Ouest, dont les limites reculent chaque jour devant la marche toujours plus rapide du pionnier.

Déjà le Missouri ne marque plus la ligne où commence le désert américain. Omaha, sur la rive droite, est une jolie ville, agréablement située sur les coteaux qui jalonnent les bords du Missouri, et peuplée de 15,000 habitants. Elle a d’élégantes maisons, d’imposants édifices.

C’est en même temps la tête de ligne du chemin de fer du Pacifique, qui marche vers les Montagnes-Rocheuses, qu’il atteint en ce moment. La voie ferrée entre ensuite dans le pays des Mormons, dans ce que Humboldt et Frémont ont appelé le grand bassin ou bassin intérieur, parce que les eaux n’y ont aucun écoulement vers l’Océan, mais au contraire vers des lacs salés ou mers intérieures. Cependant un autre railway, parti de Sacramento, en Californie, traverse l’État de Nevada, aux mines d’argent si fécondes, et de là s’avance vers le premier tronçon. Dans trois ans, deux ans peut-être, un ruban de fer continu joindra les deux océans, l’Atlantique au Pacifique. Omaha a profité la première des bénéfices de ce chemin de fer. Elle avait 3,000 habitants en 1862, quand ce grand travail fut décidé: elle en a aujourd’hui 15,000.

Nous sommes venus de Chicago à Omaha en railroad, traversant les plaines fertiles de l’Illinois, l’État où est né Lincoln, et celles de l’Iowa, naguère encore parcourues par les trappeurs du Canada, aujourd’hui définitivement occupées par les fermiers américains. Les richesses souterraines s’ajoutent ici à celles du sol, et le long de la route nous rencontrons plusieurs mines de charbon activement exploitées.

En vingt-quatre heures, nous avons franchi les 500 milles qui nous séparaient d’Omaha. La nuit, nous avons dormi de notre meilleur sommeil de voyageurs dans les sleeping cars. Un nouveau compagnon est venu se joindre à nous, c’est M. Whitney, commissaire du Colorado à l’Exposition universelle du champ de Mars, d’où il rapporte la médaille d’or. Le grand prix a été donné aux minerais de ce riche territoire. M. Whitney sera notre guide sur les mines d’or et d’argent du Colorado.

Notre wagon ne renferme guère que des émigrants, des colons, des pionniers, des hommes du Far-West, comme on les nomme. Nous différons de tout ce monde par la tenue, les habitudes, le langage, le type même. En voyage, l’Américain cause volontiers. On nous demande qui nous sommes, où nous allons. M. Whitney parle tout bas du colonel Heine comme du pape des Mormons, Brigham Young; nous sommes, lui et moi, des néophytes de la nouvelle église, des Saints du dernier jour récemment convertis. Aussitôt la nouvelle se répand de bouche en bouche. Les dames regardent d’un œil satisfait le grand pontife du lac Salé, ce mari de trente-deux femmes, et quelques-unes semblent désirer de faire route avec lui. Un fermier du Kansas, qui retourne dans son pays, présente son calepin au colonel, au faux Brigham Young, pour qu’il y inscrive son nom; mais le prophète décline cet honneur pour ne pas faire de jaloux. S’il satisfaisait à une seule de ces demandes, il lui faudrait le faire à toutes, et ce serait vraiment trop d’autographes à délivrer.

Une jeune demoiselle s’approche de moi, et familièrement entame la conversation:

—Votre ami est-il bien le pape des Mormons?

—Il l’est en effet: Brigham Young ne ment jamais.

—Il doit être bien heureux d’avoir tant de femmes!

—On n’en a jamais trop. Chez l’une on trouve ce qui manque à l’autre.

—Il est bien poli et bien civilisé.

—Croyez-vous que les Mormons soient des ogres? La polygamie ne peut qu’adoucir les mœurs.

—Où allez-vous?

—Dans le Colorado, visiter les mines d’or et d’argent, et, chemin faisant, faire quelques prosélytes. Serons-nous arrêtés par les Indiens?

—Je ne le crois pas. Je vais aussi dans le Colorado trouver mon frère qui est à Denver. On dit que les Indiens ont récemment arrêté la diligence; mais j’espère qu’il n’en sera pas de même cette fois, et que nous ne serons pas scalpés.

Le calme, le courage de cette femme étaient faits pour donner du cœur aux plus timides, et je pensais que décidément j’avais eu raison de faire quelques étapes vers le Grand-Ouest, de tâter le terrain devant moi. Plus que jamais je dis: En avant, Go ahead!

En passant de l’État d’Illinois dans celui d’Iowa, nous avons franchi le Mississipi sur un long pont de bois aux poutres branlantes. Du Mississipi au Missouri, nous avons couru sur un double ruban de fer en ligne droite, dont les deux extrémités semblaient se rejoindre à l’horizon. Les terrassiers, au milieu de ces vastes plaines, n’avaient pas eu beaucoup à faire pour dresser le sol de la voie.

Council-Bluffs était notre dernière station sur la rive gauche du Missouri. La localité doit le nom qu’elle porte à ce que les Indiens furent rencontrés en cet endroit, tenant conseil, par les deux grands explorateurs Lewis et Clarke, qui, les premiers, remontèrent le Missouri au commencement de ce siècle.

A Council-Bluffs, un omnibus nous mène sur le bord du Missouri, et là un bac à vapeur reçoit à la fois les voyageurs et les véhicules et les dépose sur l’autre rive.

Le fleuve est large; mais les eaux en sont basses, boueuses, jaunes comme celles du Tibre, le flavum Tiberim qu’a chanté Horace: Les bluffs ou monticules d’argile et de grès tendres, qui limitent l’une et l’autre rive, sont peu à peu entamés par le courant, et descendent insensiblement dans la rivière. Les arbres qui couronnent les bluffs tombent avec eux, et le cours d’eau est souvent barré par ces radeaux naturels, qui créent un grand obstacle à la navigation, car ils sont, la plupart du temps, cachés au fond du fleuve. Sur le Mississipi, le phénomène a lieu sur une échelle encore plus vaste; il y a non-seulement des radeaux, mais encore des îles flottantes. Vous savez que certains géologues ont invoqué ce fait pour expliquer les dépôts de charbon fossile, et qu’ils citent volontiers les forêts charriées par le Mississipi et déposées vers son delta, entassées là dans le limon du fleuve, comme un phénomène qui peut rendre compte des sédiments houillers. C’est une bonne route que suit souvent la géologie en tentant d’expliquer par les causes actuelles les phénomènes du passé, mais ce n’est pas le cas de prolonger ici une discussion qui nous entraînerait trop loin; je reviens à mes moutons, ou, si vous voulez, à Omaha.

Longtemps on n’a employé ici pour tous les usages domestiques que les eaux boueuses du fleuve. On cite des voyageurs de passage qui se fâchaient tout rouge, dans les hôtels, en demandant qui s’était lavé avant eux dans leur cuvette, ou bien si l’habitude était à Omaha de verser l’eau sale dans le pot à eau. D’autres, allant au bain, marmottaient entre leurs dents, en sortant de là, le vers que Martial décocha à un garçon des Thermes de Rome, en lui payant son pourboire: «Où vont se laver ceux qui se sont lavés ici?»

Ubi lavantur qui hic lavantur?

Aujourd’hui tout est changé: Omaha a de l’eau claire, ou filtre celle du Missouri. Le titre oblige de tête de ligne du chemin de fer du Pacifique.

C’est une curieuse contrée que le Grand-Ouest américain. Les pionniers conquièrent peu à peu le terrain sur le Peau-Rouge, et Omaha ne doit son nom qu’aux Indiens de la tribu des Omahas, qui naguère encore campaient aux lieux mêmes où s’est élevée cette ville. Où sont aujourd’hui les Omahas? Cantonnés dans quelque réserve que leur ont imposée les blancs. Là ils meurent peu à peu de la petite vérole, d’ivrognerie provoquée par l’eau de feu, le whisky, dont ils abusent, et d’autres maladies encore plus déplorables. C’est ainsi que tant de tribus ont disparu, et qu’elles disparaîtront toutes.

La guerre aussi a largement aidé à l’extermination des Peaux-Rouges. Où sont les Hurons, les Iroquois, les Natchez, qui avaient étonné nos pères? Les Algonquins, qui ne connaissaient pas même les limites de leur puissant empire, où et combien sont-ils maintenant?

Je n’ai rencontré à Omaha que quelques Paunies, ces ennemis acharnés des Sioux. Ils sont aujourd’hui cantonnés dans le territoire de Nebraska, au voisinage du chemin de fer du Pacifique. Ils viennent souvent à Omaha pour acheter des provisions, des vêtements. Ils vont flânant par les rues en groupes de deux ou trois. Une couverture de laine ou une peau de buffle jetée sur le dos compose parfois tout leur habillement. Le pantalon, auquel se reconnaissent particulièrement les nations civilisées, leur semble gênant, et volontiers ils le scalpent ou le privent de son siége; il leur paraît ainsi plus commode à porter. Aux pieds, ils ont les mocassins ou sandales de peau ornées de dessins; autour du cou, un collier de perles ou de verroteries; dans les cheveux, s’ils ont droit au titre de chef, une plume d’aigle ou de... poule. Habituellement ils portent avec eux le carquois, l’arc et les flèches, et souvent le calumet, la pipe au long tuyau orné de clous de laiton, et au fourneau de terre rouge.

J’ai acheté d’un de ces Indiens son arc, ses flèches et son carquois fort élégant, fait de la peau d’un jeune buffle. Les pointes des flèches sont en fer acéré, triangulaires; elles ne sont pas empoisonnées. Le bois est armé à l’autre extrémité de barbes de plumes. En plusieurs endroits la trace du sang est visible; j’imagine que ce n’est que du sang de buffle. La flèche a été retirée de l’animal tué à la chasse: c’est une économie bien entendue.

Le même Indien a consenti à me vendre son collier de perles, dont le dessin est curieux. J’ai eu le tout pour 8 dollars (environ 40 francs), payés, il est vrai, en green-backs ou papier-monnaie, la seule monnaie qui ait cours depuis la guerre aux États-Unis, et qui perd en ce moment 40 p. 100 sur le change en or.

Les Paunies, comme tous les Indiens des prairies, ont la figure ovale; les cheveux noirs, longs et roides; le nez aquilin, la bouche fine, les extrémités des membres délicates; souvent les pommettes saillantes, les yeux légèrement bridés. Le regard est fixe, mélancolique. La peau est bistrée, un peu rougeâtre. Il y a là évidemment une race spéciale, soit indigène, soit émigrée: c’est la race rouge ou cuivrée. Mais ce n’est pas ici le cas d’entamer une digression ethnologique. Au reste, qui découvrira là-dessus la vérité, et le procès ne sera-t-il pas toujours pendant?

Le territoire de Nebraska et celui de Kansas, qui le limite au sud, ne sont pas seulement occupés par des Indiens soumis, comme les Paunies et les Omahas; les indomptables Chayennes, les terribles Arrapahoes, les Sioux sanguinaires, ont répandu à maintes reprises, et récemment encore, la terreur dans ces parages.

Il y a deux mois à peine, quelques employés du chemin de fer du Pacifique, qui étaient allés réparer le long de la voie les poteaux télégraphiques, ont été surpris par une bande d’Indiens et impitoyablement massacrés. Une seule des victimes, un Anglais, M. W. T..., a survécu. Atteint d’une balle, assommé d’un coup de crosse de carabine, frappé d’un coup de couteau, il est tombé sans connaissance. L’Indien qui l’avait attaqué l’a cru mort et l’a scalpé.

En remontant à cheval, le Peau-Rouge a laissé tomber son trophée. M. W. T... est revenu à lui, il a ramassé son scalp, il est rentré à Omaha, où ses malheureux compagnons ont été solennellement enterrés. Au commencement de septembre, nos journaux de Paris ont relaté ce fait; mais on avait peine à croire qu’un homme scalpé vivant ait pu survivre à celle horrible opération et raconter lui-même son martyre. Je croyais à un canard, à un humbug. Le fait est certain, et il faut se rendre à la réalité: M. W. T... est encore à Omaha. Il paraît du reste que ce n’est pas le seul cas d’un homme scalpé vivant. La blessure se cicatrise vite; toutefois il reste une hideuse tonsure, et l’on est obligé de porter perruque: il eût mieux valu commencer par là.

Les Peaux-Rouges rebelles ne se sont pas bornés dans ce pays à tuer et scalper les blancs; ils ont aussi attaqué le train à deux reprises sur le chemin de fer du Pacifique, l’ont fait dérailler, ont surpris le mécanicien et ses aides.

Les Peaux-Rouges n’aiment pas la civilisation qui s’avance au milieu des prairies, et disperse au loin le buffle, unique source d’existence de l’enfant du désert. Si nous allions être entourés par les Indiens dans le train qui va nous mener d’Omaha à Julesburg ou dans la diligence qui nous conduira de Julesburg à Denver! Il n’importe, never mind! il n’est plus temps de reculer. Il nous reste encore deux étapes avant d’arriver dans le Colorado, et ces deux étapes, il faut les faire, coûte que coûte. Ma prochaine lettre sera donc datée de Julesburg, sur la rivière Plate. C’est en ce moment la dernière station du chemin de fer du Pacifique. Je vous parlerai, si Dieu veut, de ce chemin de fer, une des merveilles de notre temps.

III

LE PAYS DES HAUTES HERBES

Julesburg, sur la rivière Plate, 2 octobre.

Je l’ai enfin parcouru ce chemin de fer du Pacifique, ce railroad né d’hier, et qui sera dans quelques années la grande artère du monde commercial. Je l’ai parcouru sur une longueur de 380 milles, entre Omaha et Julesburg, entre la tête de ligne sur le Missouri et le point qui forme maintenant la station extrême vers les Montagnes-Rocheuses. Gloire au président-martyr, à Lincoln, qui, en 1862, décrétait lui-même la voie, de la même plume qui devait plus tard signer l’abolition de l’esclavage! Jusque-là l’opposition jalouse des États du Sud avait seule empêché l’ouverture de ce chemin de fer, auquel songeaient depuis bien des années les Américains, surtout depuis qu’ils avaient fait l’acquisition de la Californie en 1848.

La voie a été nivelée par la nature, et tout le temps nous avons roulé à travers la prairie, unie comme une mer d’alluvions. Les hautes herbes, qui, l’été, s’élèvent souvent jusqu’à hauteur d’homme, étaient déjà jaunies, et çà et là quelques pauvres fleurs élevaient encore leur tête au milieu du gazon, dernières gemmes d’un écrin si richement garni au printemps.

La voilà donc la prairie chantée par Cooper et par Irving, la prairie que tout voyageur brûle de voir en Amérique, et où je suis assez heureux pour être arrivé sans nul encombre!

Cette nuit, étendu dans une des couchettes du sleeping car, qu’on retrouve jusqu’à cette distance, je n’ai dormi que d’un œil. J’ai rêvé aux Indiens, et il m’a semblé plusieurs fois, quand le train stoppait, que c’étaient eux qui arrêtaient la locomotive.

Un moment le colonel m’a hêlé pour me montrer la prairie en feu; j’ai cru à une fausse alerte et j’ai mis la main sur mon revolver. Le feu s’étendait sur un immense espace et se reflétait jusque dans le ciel.

Un passant, un Indien, avait allumé la première gerbe par hasard ou le voulant, peut-être aussi une étincelle échappée de la locomotive. La flamme avait gagné de proche en proche à travers le gazon desséché.

D’énormes taches noires marquent, pendant tout l’automne, les points qui ont été ainsi brûlés. Au printemps, l’herbe y repousse et plus drue et plus haute.

Les stations que nous traversons ont un nom, mais pour la plupart n’ont pas encore d’habitants.

Alors que chez nous nous ne lançons le chemin de fer que vers des localités populeuses, ici les Américains, agissant d’une façon inverse, ont jeté le railroad à travers la prairie déserte pour y appeler plus tôt le colon.

Lisons les noms de ces germes de villes futures, de ces embryons de cités qui seront si grandes dans l’avenir. C’est, à partir d’Omaha, Frémont, dédiée au célèbre explorateur qui, l’un des premiers, a parcouru le grand territoire américain de l’Atlantique au Pacifique; Columbus, justice tardive rendue à Colomb; Kearney, près le fort de ce nom, la station chérie du buffle ou plutôt du bison, le bœuf sauvage des prairies. Plus loin est Plum-Creek, dont le nom réveille de tristes souvenirs chez les coureurs des plaines; c’est là que les Indiens ont commis récemment le plus de déprédations, c’est là qu’ils ont tué et scalpé, il y a deux mois, les personnes que je vous citais dans ma précédente lettre.

North-Plate, près le fort Mac-Pherson, est une station importante. Là, la rivière Plate ou de la Nebraska, que nous avons suivie depuis Omaha, se divise en deux branches: la Plate du Nord, qui vient du fort Laramie; la Plate du Sud, qui descend de Denver, la métropole du Colorado.

De North-Plate à Julesburg, nous côtoyons la Plate du Sud. A North-Plate, le matin, nous avons traversé la rivière sur un magnifique pont de bois. L’air est pur, transparent, le ciel bleu, sans aucun nuage. On me dit que c’est le temps dont nous allons jouir pendant un mois: heureuse aubaine pour un Parisien qui voit si rarement le soleil. Il est vrai que nous avons le gaz là-bas, et que nous pouvons lui donner le nom que les Indiens donnent à la lune: le soleil de la nuit. Dans les prairies, le gaz est encore inconnu; mais on a le soleil le jour et la lune la nuit, quand c’est son heure de se montrer.

Je vous disais que d’Omaha à Julesburg nous avions côtoyé la Plate. C’est sur la rive gauche que se tient la voie; elle eût pu tout aussi bien choisir la droite, car la prairie est naturellement nivelée de part et d’autre, et la Plate, aux rives basses, au lit large et peu profond, mérite bien le nom qu’on lui a donné.

J’écris ce nom comme on l’écrit en français et à dessein. Les Américains l’ont toujours écrit avec deux t. Ce n’est pas là la bonne orthographe. Le pays est plein de noms français, imposés par nos anciens trappeurs, Canadiens ou Louisianais, qui les premiers ont couru et courent encore les prairies, du sud au nord, de l’est à l’ouest, chassant le buffle, tendant des trappes au castor, et faisant le commerce d’échange avec les Indiens, la traite, d’où le nom de traitants que l’on donne encore à ces coureurs des grandes plaines. Ils ont baptisé bien d’autres endroits que la Plate. La prairie du Chien, la rivière des Moines, dans l’Iowa; les Mauvaises-Terres, dans le Nebraska; le fort, le pic, la rivière Laramie, dans le Dakota; le ruisseau de Bijou, de Cache-à-la-Poudre, la Fontaine-qui-Bout, la passe de la Porte, dans le Colorado, sont des noms français, respectés par les Américains, et que vous trouverez sur toutes les cartes. Le mot lui-même de prairies, que l’on donne aux grandes plaines du Far-West, a été emprunté à notre langue. De même pour les noms de beaucoup de tribus indiennes: les Brûlés, les Gros-Ventres, les Pieds-Noirs, les Corbeaux, les Têtes-Plates, les Nez-Percés, les Cœurs-d’Alène, les Sans-Arcs, les Serpents, les Chiens, d’où l’on a fait les Chayennes, les Santés, etc., tous ces noms sont d’origine française, et ont été acceptés par tous les géographes américains.

De toute notre ancienne domination dans ces parages, c’est là tout ce qui reste. Les Louisianais, les Canadiens, continuent leur métier de trappeurs et de traitants, mais ceux-ci sont passés sous la domination anglaise, ceux-là sont devenus des citoyens américains.

La France n’envoie plus de colons dans les prairies; elle a perdu toutes ses possessions en Amérique depuis le règne honteux de Louis XV. Seule, sa langue s’y est conservée, avec un certain nombre d’archaïsmes qui raviraient tous nos vieux maîtres.

Le voyage en chemin de fer est trop rapide quand on parcourt des pays accidentés; alors le touriste maudit la vitesse du train, et préférerait volontiers les anciennes diligences, où l’on allait à l’aise, et où le paysage ne se déroulait que peu à peu. Dans les prairies, le paysage étant toujours le même et le sol horizontal, le voyage en chemin de fer est celui qui convient le mieux. En quelques heures, de North-Place à Julesburg, toutes les graminées naturelles, familles, espèces, variétés, nous passent sous les yeux; puis les plantes odorantes du désert, la sauge, l’artémise, l’immortelle, avec quelques cactus nains. Les arbres sont rares, et c’est à peine si, le long des cours d’eau, on rencontre quelques peupliers, dont une espèce, le peuplier du Canada (populus monilifera), porte ici le nom de cotonnier ou cotton-wood, sans doute parce que les feuilles sont recouvertes en dessous d’un blanc duvet cotonneux. Le cotton-wood est l’arbre aimé du coureur des plaines, c’est celui qu’il salue toujours volontiers, car c’est l’arbre qui annonce l’eau, comme le palmier dans les oasis africaines.

Le long des ruisseaux des bouquets de coudriers se mêlent aux cotonniers, et ce bois est précieux pour allumer le feu dans les campements du soir, quand on traverse la prairie en caravane.

La faune du grand désert américain n’est pas plus variée que la flore. C’est partout le buffle ou bison, le bœuf énorme à grosse tête, à épaisse toison. L’Indien chasse le buffle pour en manger la chair et en tanner la peau. La dépouille de l’animal ou robe sert de paletot et de couverture au Peau-Rouge, et forme le principal objet de son commerce avec les blancs. La peau de buffle tannée s’emploie à couvrir la tente; la chair, étirée en lanières, en bretelles, desséchée au soleil, se conserve indéfiniment. La langue, fumée, est un morceau délicat, le seul que mangent volontiers les blancs.

Avec les cornes du buffle, l’Indien fait des cuillers, des poires à poudre; avec les os, des grattoirs pour racler les peaux qu’il tanne avec la cervelle de l’animal; avec les tendons des muscles, des cordes, un revêtement pour son arc, et avec la gélatine contenue dans les sabots, une glu pour retenir les pointes de ses flèches. L’Indien trouve donc tout dans le buffle, à commencer par la plus grande de ses distractions, la chasse. Aussi le suit-il dans toutes ses migrations, et un dicton des prairies est-il le suivant: Là où est le buffle, là est l’Indien. A son tour, le Peau-Rouge ajoute qu’une tradition a cours parmi toutes les tribus, c’est qu’il n’y aura plus d’Indiens le jour où il n’y aura plus de buffles. Là comme en tant d’autres lieux, l’homme primitif disparaîtra en même temps que l’animal primitif. Voilà pourquoi le Peau-Rouge est si rebelle à la civilisation, qui, en s’introduisant dans les prairies, disperse au loin le buffle et le fait peu à peu disparaître.

Les castors qui, le long des cours d’eau, disposent leurs digues savantes; les chiens de prairies, tenant de la marmotte, du lapin et de l’écureuil, et qui vivent en république dans des villes souterraines occupant d’immenses espaces, sont avec le buffle les principaux animaux des grandes plaines. Il faut y ajouter le loup de prairies ou coyote, un carnassier toujours affamé, et l’antilope gracieuse, dont les troupeaux passent rapides comme le vent. L’antilope, comme le buffle, vit des graminées du désert; le gazon ne manque nulle part, et la prairie a été nommée à bon droit le paradis terrestre des bestiaux.

Quand on arrive près des montagnes, la faune change ou plutôt s’augmente de familles nouvelles. Là, le cerf, l’élan, le daim, l’ours, le chat sauvage, fournissent au chasseur déterminé de quoi exercer son tir.

Cette digression sur la zoologie et la botanique du Grand-Ouest m’a éloigné de Julesburg. J’y reviens. Cette ville improvisée est en ce moment la dernière station du chemin de fer du Pacifique, titre qu’elle va bientôt céder à Chayennes, où la voie ne va pas tarder d’arriver, à 140 milles plus à l’ouest. Ici la voie ferrée marche vite. D’abord le terrain n’appartient à personne, puis la nature a pris soin de le niveler ou de le disposer en pente douce, mieux qu’aurait pu faire le plus habile des ingénieurs. La rampe est graduellement ménagée du Missouri aux Montagnes-Rocheuses, et l’on pose jusqu’à plusieurs kilomètres de rails par jour. Tout le monde marche à l’ouest avec la voie; les habitants eux-mêmes de Julesburg abandonnent peu à peu cette ville pour Chayennes.