Au nom du fric - Pascal Thiriet - E-Book

Au nom du fric E-Book

Pascal Thiriet

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Beschreibung

Hercule du Tylleux a un gros problème : il est riche, très riche ! Banque, pétrole, immobilier, finance, CAC 40, son terrain de jeu est immense ! Pour ne rien arranger, il a une femme fantasque et encombrante mais troisième fortune de France, deux héritiers un peu compliqués, et probablement plusieurs maîtresses…

Quand il décide de léguer sa fortune au plus méritant de ses fils, l’ambiance va brutalement s’alourdir. D’autant que Blasphème, son bras droit, aussi dangereuse qu’une tarentule, et Sun Tzi, un génie de l’informatique, décident de s’allier pour faire vaciller l’empire…

La tragédie se met en place, la poudre va parler… Les milliards vont voler !

« Caustique, déjanté, savoureux, original, un style qui n’a pas fini de nous surprendre et de nous réjouir… » La Cause Littéraire.

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Veröffentlichungsjahr: 2024

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Couverture

Page de titre

Chapitre 1

— Un ministre, quelle bonne idée !

Hercule du Tylleux a vraiment l’air content. Il rajuste négligemment le ruban tricolore qu’un type maigre debout en face de lui porte autour du cou.

— Et des Finances qui plus est…

La remarque s’adresse à deux hommes plus jeunes qui portent, comme lui, un habit noir et un nœud papillon. Ils ont, comme lui, une coupe de champagne à la main et, comme lui, beaucoup d’autres choses, vu que ce sont ses deux fils : Dante et Aymé du Tylleux.

Eux aussi regardent le ministre, l’air un peu attendri, en penchant la tête comme fait un peintre qui vient de poser la touche finale à un tableau qui l’a occupé longtemps. Il faut dire qu’il représente deux ans de travail et d’intrigues, ce ministre. Deux ans de tractations avec l’UMP et donc, aussi, beaucoup d’argent.

Chez les du Tylleux, l’anniversaire du chef de famille, c’est la grosse affaire. Le Premier de l’an, Noël, la fête nationale, tout à la fois. Ça se prépare longtemps à l’avance. En plus cette année on fête les cinquante-cinq ans d’Hercule. Un millésime symbolique. Ses deux cinq, chiffres fétiches qui rappellent à tous que du Tylleux, c’est une galaxie de sociétés, un trou noir de la finance avec en son centre : « 5/5 », la banque qu’Hercule a menée jusqu’au Top Ten des établissements financiers d’Europe. Les fistons n’allaient pas s’en sortir avec un cendrier en plâtre ou une vulgaire montre, même suisse !

Le patriarche s’avance jusqu’au bord de la terrasse. De là on voit la foule des invités. Et surtout, de là, on est visible de tous. Aymé et Dante se placent à droite et à gauche de leur père. Le ministre est resté un peu plus loin, un peu gêné. À l’ENA, il n’aurait jamais pensé être un jour le cadeau d’anniversaire dans une fête de famille. Même si la famille en question, c’était les du Tylleux, il aurait aimé un peu plus de discrétion.

Comme Hercule lève sa coupe et salue, la foule des invités applaudit. Il se tourne successivement vers chacun de ses fils. D’en bas on peut croire qu’il leur dit quelque chose : « Merci », peut-être. Il tend un bras en direction du ministre qui s’incline. La foule applaudit une nouvelle fois. On entend quelques rires. Tout le monde sait pour le ministre. Blasphème, peut-être encore plus que tout le monde ! Elle applaudit fort. Elle est belle, elle sourit, on la regarde en coin.

Le type à côté d’elle se penche pour lui murmurer quelques mots mais il parle à voix haute pour être sûr que tous les voisins en profitent :

— D’habitude on dénoue le ruban de ses cadeaux d’anniversaire. Ici c’est le contraire. Le vieux a passé le cordon tricolore à son cadeau !

Blasphème rit. C’est vrai que c’est assez drôle. Une femme sourit. Les autres s’éloignent un peu. Ceux qui sont là sont tous des big boss de 5/5, assez big boss pour être invités mais pas assez pour rire d’une plaisanterie comme celle-là. Ils sont choqués qu’on appelle Hercule du Tylleux « le vieux ».

Blasphème regarde l’amuseur. Elle ne le connaît pas, mais comme il porte un petit cube noir à l’oreille et une larme tatouée sous l’œil droit, ce doit être un invité d’Aymé ou, à la rigueur, de sa mère. Pas un invité d’Hercule, ni de Dante. Sûrement pas de Dante avec un look pareil. Blasphème se laisse dériver vers la terrasse.

En chemin elle croise deux ou trois pépiantes liftées et cinq ou six pontifiants obèses qui la saluent en vérifiant d’un coup d’œil alentour qu’on voit bien qu’ils la saluent. C’est la fête d’en bas, une belle fête très chic. Toutes les pelouses derrière l’hôtel particulier ont été aménagées pour les trois cents invités. Près des massifs, on a monté des tentes blanches et pointues où les traiteurs traitent. Un peu partout sont disséminées des chaises en fer vertes comme aux Tuileries et dessus ou debout à côté, des riches par groupes de deux ou de quatre. Surtout par quatre : deux ça fait comploteurs, seul ça fait barbouze ou étranger. En fait, tout le monde est censé connaître tout le monde. De-ci de-là un type grand et baraqué parle au col de sa veste en matant les soubrettes.

En y regardant de plus près on remarque que la plupart des hommes s’arrangent pour avoir un œil sur la grande terrasse, là où il y a la fête d’en haut. Chacun espère qu’on viendra le chercher pour y faire un tour, échanger trois mots avec du Tylleux père ou, au pire, avec Hercule Jr., comme on surnomme Dante. Aymé, lui, on s’en fout un peu. Blasphème salue, sourit, reste une minute, virevolte et repart.

Un type seul qui n’a l’air ni barbouze, ni pauvre, l’aborde. Un étranger, un Américain sûrement : il parle tout de suite anglais sans demander si elle comprend. Sans doute un des traders de 5/5, un copain de Dante, mais pas trop copain sinon il aurait su qui était Blasphème, et pourquoi quand on est un copain de Dante on ne lui parle pas.

Blasphème avait fini ses études d’économie au Pays sans Nom, à Harvard précisément, et avec une bourse complète. Pas qu’elle ait eu besoin d’argent mais ça voulait dire qu’elle était vraiment top, vu qu’on ne la donne qu’aux brillants parmi les brillants, cette bourse… Elle le parle fluide, l’amerloque. Au point qu’elle aurait été incapable de dire en quelle langue il l’avait abordée.

Elle écoute le trader à la noix la baratiner. Au bout d’un moment elle se demande s’il est ivre, drogué, complètement idiot ou tout à la fois. Elle s’en débarrasse et repart à travers les allées.

Près d’un bassin très Versailles, Blasphème aperçoit son ex-mère qui lui sourit. Comme toujours elle est en soie et or, belle comme une porcelaine de Sèvres. Blasphème lui fait un petit geste de la main qui veut dire : « à plus tard ». Elle n’a pas le temps. Il faut qu’elle retrouve Sun Tzi avant qu’il ne soit trop ivre, donc vite.

Elle demande à un serveur un très bon whisky écossais et trouve Sun Tzi dans la tente indiquée. Il lui fait un accueil enthousiaste, il était temps qu’elle le rejoigne. Elle lui prend le verre des mains et l’oblige à la suivre un peu à l’écart. Elle attaque :

— Écoute-moi, Zéro-Zéro-Un.

C’est elle qui lui a trouvé ce surnom et lui adore qu’elle l’appelle comme ça.

— Il y a quelque chose qui couve. Dante frétille de la lance à venin pire qu’un cobra en rut. Je suis sûre qu’il prépare quelque chose.

L’informaticien, japonais par sa mère et écossais par son verre, fait un petit bruit de bouche méprisant.

— Dante est toujours comme ça. Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?

— Ce soir…

Elle s’interrompt pour regarder le verre et reprend :

— Dès que possible je voudrais que tu fouines dans son nuage. Je suis sûre que c’est du lourd et pour bientôt.

— Bon, OK, je te dis ça demain après la réunion de cadrage.

Blasphème lui fait un petit baiser sur le bout du nez et le laisse.

Pendant que Zéro-Zéro-Un repart en Écosse, Blasphème retourne vers son ex-mère au milieu d’un groupe de quatre demi-vieux. Blasphème s’arrête pour les observer.

Ces quatre-là ont dû être poissons d’aquarium dans une vie antérieure. Des beaux, genre japonais chers, et avec de longues nageoires qui traînent en chevelure. L’ex-maman joue avec l’olive de son Martini. Elle ressemble vraiment à ce qu’elle est : une des fiscalistes les plus brillantes de Paris. Accessoirement, c’est une amie d’enfance de Marie-Bernadette Laparoisse, la femme d’Hercule. À cause de cette double casquette, elle est une des seules amies du couple. Elle n’a pas eu trop de mal à faire embaucher Blasphème. Par contre si celle-ci est devenue l’éminence grise d’Hercule, elle ne le doit qu’à elle-même.

Blasphème rit et embrasse son ex-mère, les poissons s’éloignent d’un coup de nageoire. Comme toujours elles ne savent pas trop quoi se dirent. Elles se touchent, se sourient. Elles se séparent sans vraiment parler, contentes, mais pas tout à fait heureuses.

Chapitre 2

Blasphème est songeuse. Elle repense à ce jour-là. Elle avait presque dix-huit ans et était allée à la préfecture pour son permis.

Le type, un jeune un peu crasseux, l’avait dévisagée, les seins surtout, et lui avait lâché :

— C’est simple, Mademoiselle, vous n’existez pas.

Blasphème trouvait que ça n’était pas si simple et qu’elle avait l’impression d’exister. Elle devait avoir l’air un peu paumée, alors il avait précisé sans qu’elle ne lui demande rien :

— L’état civil ne vous connaît pas. Comme si vous n’étiez jamais née.

Elle remercia et décida d’appeler sa mère au bureau. À cette heure elle avait une chance de la trouver. Elle devait avoir quelque chose dans sa voix parce sa mère lui donna rendez-vous immédiatement dans une brasserie. Blasphème était sur le point de pleurer en lui racontant. Sa maman passa les commandes et posa sa main sur celle de sa fille.

— Écoute, il ne faut pas se frapper pour ça. Je t’ai déjà raconté, non ?

— Tu m’as dit que j’étais adoptée. Pas que je n’existais pas !

Sa voix montait sans qu’elle puisse la contrôler. Sa mère baissa la sienne.

— Comme tu le sais, tu n’es pas de mon ventre. Tu es arrivée par avion d’un centre de la Croix-Rouge au Liban. Bon, il vaut mieux que je t’explique depuis le début. On est dans les années quatre-vingts et Marie B et moi on traîne un peu, comme tout le monde à l’époque. La politique devient un truc vulgaire. Che Guevara est mort et Giscard est vivant. La jeunesse dorée se tourne vers le fric. Ceux qui résistent encore se lancent dans l’humanitaire. Moi, le fric j’aimais déjà ça et l’humanitaire ça m’emmerdait déja. Je trouvais que c’était un truc de riches oisifs qui faisaient la charité, comme au XIXe siècle en Angleterre. J’ai laissé Marie B y aller et moi, j’ai fait HEC et Harvard. Marie B était très riche, très conne et pleine de bons sentiments, elle a très vite été entourée d’une bande, pas cons, pas riches et pas tellement sentimentaux. Les enfants, les bébés phoques, les dauphins, tout y passait. Dans le tas il y avait un type remarquable. Un beau type genre californien. Il a monté une association pour importer des bébés.

Blasphème tiqua.

— Ne sois pas cynique, explique-moi !

— Ce n’est pas du cynisme. Écoute, tu me diras après. À cette époque la Croix-Rouge internationale avait ouvert des centres dans le monde entier pour rassembler, soigner et éduquer les orphelins qui traînaient un peu dans tous les coins. C’était tout ce qu’il y avait de plus officiel. Le surfeur a eu l’idée de proposer à des couples de nos amis, donc plutôt friqués, d’adopter certains de ces enfants. C’était facile, la Croix-Rouge avait comme un catalogue. Le type promenait ses photos et sa gueule bronzée dans les réceptions que donnaient les parents de Marie B et il n’avait pas de mal à trouver des bonnes âmes. Et comme il y avait des frais, les bonnes âmes signaient des gros chèques et Surfeur est devenu très à son aise.

Elle fit une pause et demanda :

— Alors, c’est moi que tu trouves cynique ?

— Non. Mais il importait des enfants. Bon, OK et moi ? Tu m’as achetée à Surfeur ?

Ex-maman rit.

— Non. Pas du tout. Je débutais ma carrière. Je n’avais ni chat ni chien ni mari. Ça n’était pas pour me mettre à pouponner. Ce qui s’est passé c’est que parmi les clients de Surfeur, il y a eu des types louches qui se sont mis à acheter des petites filles et des petits garçons. Bref, la police est intervenue et, un beau matin, ils ont fermé l’association et mis tout le monde en tôle.

Blasphème trouvait ça long, même si elle sentait qu’on y arrivait.

— Marie-Bernadette du Tylleux aussi ?

— Mais non ! D’abord à l’époque elle s’appelait encore Laparoisse, elle n’a épousé Hercule que l’année d’après. Et puis c’est une vraie histoire, pas un conte pour enfants. On a envoyé Surfeur et sa bande au bagne et on n’a pas trop poussé l’enquête. D’ailleurs je te signale que Marie B n’avait rien fait de mal. Bref, tout était clair. Il restait juste un bébé sans rien, ni preneur ni papiers. Une petite fille, toi. On ne savait pas quoi en faire. Marie B m’a demandé d’être ta marraine en quelque sorte. Je ne pouvais pas refuser, j’étais dans un montage financier un peu délicat. J’avais vraiment besoin de la caution de son père. Je me suis occupée de toi. En fait j’ai engagé du personnel. Et puis je me suis mise à aimer les moments que nous passions ensemble. Et puis à t’aimer. Voilà. Tu sais tout.

— Mais pourquoi je n’existe pas, alors ?

— Je viens de te le dire. Tu n’avais pas encore de papiers quand les douanes ont fermé l’asso. Rien. Tout ce qu’on savait c’est que tu venais du centre de regroupement de Beyrouth. J’avais un client, un type des Affaires Étrangères. Il a arrangé les choses avec les Libanais. Mais pas complètement, il a sauté avec sa voiture avant. Je n’ai jamais pu finir de t’adopter. Pour le permis, ne t’inquiète pas. Je vais t’en avoir un, tout beau tout neuf, par Max. Tu as une préférence pour le nom ?

Blasphème n’avait pas de préférence, simplement, elle ne voulait plus celui d’ex-maman. Elle s’était remise à exister. Tout en y repensant elle salue à droite, à gauche et arrive en bas de l’escalier de la grande terrasse. Le barbouze s’écarte sans poser de question. Elle monte les marches sans se retourner. Le photographe en faction en haut de l’escalier lève son appareil et puis le baisse en la reconnaissant. C’est une vraie beauté, cette Blasphème, élégante et dangereuse comme une belette. Elle a toujours l’air un peu nue sous sa soie mais il lui suffit d’un regard pour calmer le plus excité des dragueurs.

Elle aperçoit Agnès, la femme de Dante, et Marie B qui lui font signe. Elle les rejoint. Pour une fois elles ont l’air d’accord, elles font la gueule toutes les deux.

— Impossible de sortir Gonzague du salon Gainsbar !

Blasphème les tient pour des potiches, ces deux-là, mais elle est de bonne humeur. Elle ne leur dit pas qu’elle s’en fout du rejeton d’Agnès de Saint-Suaire et de Dante du Tylleux. Sans compter que, rejeton du Tylleux c’est sûr, mais de Dante, nettement moins. Il y en a plus d’un qui se souvient que la Saint-Suaire avait traîné dans les beaux draps d’Hercule avant d’épouser le fils. Le Gonzague baladait sa tronche de du Tylleux de pension suisse en cure de désintoxication. Pour l’anniversaire de son peut-être-pas-si-grand-père-que-ça, on l’avait collé avec un infirmier dans un avion privé avec une petite mallette de médicaments et un billet de retour pour sa cure.

Blasphème pose sa main très gentiment sur l’avant-bras de Marie B et murmure sans regarder Agnès :

— J’y vais.

Le salon Gainsbar est un peu en retrait des autres pièces du rez-de-chaussée. Les initiés l’appellent comme ça officiellement à cause d’un tableau de Gainsborough qui y est exposé… Pendant les réceptions on y tient à disposition des invités un très bel assortiment de tout ce qui se fume, se prise ou se gobe sur la planète. Marie B avait juste interdit qu’on s’y injecte des produits parce qu’elle ne supportait pas les piqûres et Hercule qu’on y fume de l’opium à cause de l’odeur.

Évidemment le salon Gainsbar c’est Toys’R’Us pour Gonzague et quand Blasphème y arrive il est en train de tenter de forcer le passage que gardent son infirmier et un gros Noir à oreillette.

Le barbouze connaît Blasphème et il lui jette un regard qui signifie qu’il apprécierait qu’elle s’en mêle avant qu’il ne craque et flanque une beigne au rejeton du patron. Même si le vieux a souvent été lui-même sur le point de le faire il lui faudrait quand même virer le garde du corps, pour le principe.

Blasphème interpelle le divin enfant :

— Gonzague. Non. Va sur la terrasse et n’approche plus Gainsbar !

Le jeune frémit, baisse les yeux et sans la regarder sort par une porte-fenêtre. Les deux gros bras qui peinaient à le contenir ont des points d’interrogation qui leur poussent de partout. Elle les laisse à leurs questions.

Ce n’est pas une histoire dont elle a envie de parler.

Ça remonte à trois ans, elle commençait à devenir quelqu’un à 5/5. Gonzague était de passage, viré de sa pension ou bien en fin de cure de désintoxication. Avec lui, pas de surprise, c’est l’un ou l’autre.

Sa mère était partie le chercher et, en même temps, avait ramené de Suisse une pauvre petite chose, très jolie et très tremblante, qui avait passé presque six mois prisonnière d’une secte. Les sectaires avaient abusé d’elle avec beaucoup de dynamisme et d’imagination, le tout au nom du Tout-Puissant. Marie B l’avait sortie de là. À force de gentillesse, la petite s’était mise à sourire puis à parler. Elle avait éclos, pour ainsi dire. C’était maintenant une belle jeune fille. Une belle jeune fille que Gonzague s’apprêtait visiblement à sauter quand Blasphème entra dans la bibliothèque.

Le Petit Prince de la défonce l’avait allongée sur une table et défaisait la ceinture de son pantalon. Elle, après son stage chez les adorateurs de Dieu, elle ne savait pas dire non. Tout le monde connaissait son histoire dans la maison. Blasphème n’avait pas trop réfléchi. C’était la mode des grosses ceintures cloutées, elle défit la sienne sans faire de bruit et cingla les petites fesses roses du Don Juan qui poussa une sorte de brame, au moins autant d’indignation que de douleur. L’imbécile se retourna. Mauvaise pioche ! Le deuxième coup faillit l’émasculer.

Blasphème aurait dû en rester là mais elle était en colère contre cette famille d’arrogants princes du CAC 40. Elle en avait marre que Dante la regarde comme si elle passait son temps sous le bureau de son père. Hercule la possédait, comme il possédait un cuisinier mondialement connu et des chevaux qui gagnaient toutes les courses. Marre aussi que la gentille Marie B la traite comme une espèce de nièce adoptive méritante. Bref, Blasphème s’était lâchée.

Quand elle arrêta de frapper, le cul de Gonzague avait l’air d’un steak haché. Il demandait pardon en pleurant. Elle rabattit la robe de la gamine qui n’avait pas osé bouger, l’aida à se relever et l’emmena. Le lendemain Gonzague était reparti au pays des coucous. Personne ne parla à Blasphème de l’incident. La petite resta un moment et puis partit, elle aussi. Depuis Gonzague-la-défonce regardait Blasphème comme un mulot regarde un faucon. Terreur et fascination.

Blasphème n’a pas envie de retourner vers la terrasse. Elle s’assoit sur un canapé doré et joue avec la lanière de sa chaussure. Elle se demande où elle en est avec sa rage.

La question se pose. Elle est reconnue, admirée par les uns et haïe par les autres, mais elle existe pour tous, alors pourquoi cette colère froide et silencieuse qui l’envahit dès qu’elle a à faire à eux, à n’importe lequel d’entre eux, même à Aymé le mal aimé.

Elle est loin dans ses pensées quand elle sent qu’on s’assoit près d’elle. Le type de tout à l’heure, celui à la larme tatouée, lui sourit en lui tendant un verre en cristal. Décidément il n’est pas timide, le tatoué.

— Du Glen Ahr Morh, un mythe, une île minuscule du côté de l’Écosse, cinquante mille habitants, des pêcheurs et des cultivateurs. Origine garantie.

Elle prend machinalement le verre, quelque chose qu’il a dit chatouille quelque chose qu’elle a pensé. Elle fait celle qui a mal entendu, il répète :

— Origine garantie.

Elle sourit.

— Voilà, c’est ça. La manie des origines.

Comme son compagnon de sofa et de scotch a l’air d’attendre quelque chose, elle lui demande :

— Vous trouvez que c’est si important, l’origine ?

Il prend le temps de réfléchir.

— Pour les scotchs, j’en suis sûr. Pour les gens c’est plus compliqué. Pour eux – il montra la terrasse – c’est la clef de tout. Pour moi c’est un moyen de faire croire aux gens sans avenir qu’au moins ils ont un passé. Un rétro-destin en quelque sorte. Et toi, tu en penses quoi ?

— Que, si tu veux, on peut se tutoyer.

Il sourit, pas impressionné. Elle reprend :

— Tu es un ami d’Aymé ?

— Je suis l’ami d’Aymé. Je suis aussi le fils de Pavel Dorgass. Donc aussi l’invité d’Hercule et de Dante.

— Ça fait beaucoup ! Presque trop.

Elle est sincère.

— Oui. Tu as raison, c’est trop. Je ne comprends pas ce que je fais là. Hercule ne désapprouve pas tellement la liaison avec son fils mais il tient à ce qu’elle reste discrète, secrète en fait. Il dit que ses clients puritains ou saoudiens n’apprécieraient pas. Aymé non plus ne tient pas tellement à publier les bans, mais lui c’est parce qu’il n’arrive pas à se faire aimer. En réalité il n’y a que Dante qui a une raison de me vouloir ici. Une raison que je ne comprends pas, mais une raison.

Blasphème se tait. Elle ne veut pas casser le fil et sent que Larme-à-l’œil hésite à poursuivre. Elle prend le verre qu’il continuait à lui tendre et se présente.

— Moi, c’est Blasphème.

Il a l’air surpris et puis pensif. Un air de chat qui lit une nouvelle de Colette et qui ne sait pas trop s’il aime ça. Il la regarde mieux.

— La Blasphème ? Enfin, je veux dire, cette Blasphème-là ?

— Oui. Je crois bien que tu es le seul de la fête d’en haut à ne pas savoir qui je suis. Et sans vouloir jouer les vedettes, même en bas, pas besoin qu’on me présente. Tu as l’air surpris.

— Je suis surpris.

Avant qu’il ne développe, elle l’interrompt :

— Tu ne m’as pas dit comment tu t’appelles. Tu as donné le nom de ton père mais pas le tien.

Blasphème savait ce qu’elle faisait. Couper la parole à quelqu’un qui a du mal à se décider à parler, c’est comme faire un croche-pied à un parachutiste qui a du mal à se lancer. Ça aide. Et d’ailleurs, ça marche. Il dit :

— Davaï.

Il ne lui répond pas qu’elle, elle a donné son prénom mais que pour ce qui était du nom du père, elle allait avoir du mal. Comme il a un peu honte de penser ça, il continue :

— Il y a un mois, Dante m’a demandé de passer à son bureau. J’ai cru que c’était pour me persuader de laisser tomber Aymé mais j’y suis allé quand même. Après tout Dante, Aymé et moi, on se connaît depuis toujours et même depuis avant d’être nés dans un sens. Quand on était gosses, on allait souvent skier ensemble ou faire de la voile pendant que nos pères faisaient du fric.

Blasphème fait tourner le reste de glace dans son verre. Et dit, comme pour elle-même :

— Le whisky, c’est le cognac du con.

Elle sait bien que Larme-à-l’œil, lui aussi, est d’origine contrôlée et elle commence à ne plus tellement l’aimer. Davaï ne se vexe pas mais croit qu’elle se désintéresse de son histoire. Il reprend :

— Donc je vais voir Dante qui me demande si j’ai toujours mon squat d’artistes de la rue Louise de Vilmorin et sans attendre la réponse il me balance qu’il lui faut le bâtiment pendant un mois. Il payait ce qu’on voulait et après, il libérait les lieux. J’essaie de lui expliquer qu’un squat de plasticiens comme Art’n Art, ce n’est pas une SARL, mais il s’en fout et me demande juste de me débrouiller.

— Tu ne lui as pas demandé pourquoi, à Junior ? Ça m’étonnerait fort qu’il abandonne la banque pour monter des entreprises artistiques…

— En gros il me répond que ce n’est pas pour répéter un spectacle de rue mais que je n’ai pas besoin de savoir.

Blasphème sourit à l’idée de Dante au Festival international de théâtre de rue d’Aurillac, maquillé comme un saltimbanque. Elle fait remarquer :

— Prestidigitateur, ça lui irait bien, comme à tous les financiers.

Elle sait que Davaï a tout dit maintenant. Ce n’est pas la peine qu’il la croie trop intéressée. Elle décide de faire un peu de fumée.

— Aymé, il en pense quoi ?

— Il n’en pense rien, je crois qu’il ne sait pas. Aymé, depuis l’an dernier, quand je lui parle de son frère il fait l’huître à qui on parle de citron.

— Tu veux dire depuis la réunion ?

— Depuis Yalta, oui. Tu sais, on n’est pas invités les mêmes jours, toi et moi. C’est pour ça qu’on ne s’était jamais vus mais on est invités aux mêmes endroits. Tu peux dire les noms.

Chapitre 3

Yalta, c’était exactement un an plus tôt. La fête des cinquante-quatre ans d’Hercule. Son cadeau, c’était le bateau sur lequel ils s’étaient tous retrouvés : les parents, les deux fils et une trentaine d’amis. Un beau soixante mètres avec ce genre de peinture qui change de teinte selon la lumière. Noire le matin et presque rouge le midi. Un bateau plein d’antennes pour pouvoir être là et ailleurs en même temps.

Hercule avait fait jeter l’ancre en face de la vieille ville. Tout Yalta avait profité du feu d’artifice qui accompagnait le gâteau. Le maire avait dépêché une vedette des douanes qui patrouillait à proximité.

La mer Noire n’est en général pas très agitée mais, ce soir-là, elle est lisse et brillante comme le satin d’un cercueil.

Les du Tylleux se sont installés sur le pont supérieur à l’écart des invités. Tous savent pourquoi ils sont là. Hercule parle. Lentement il donne la liste des compagnies qu’il contrôle soit directement soit indirectement. Il y a peu de surprises. En gros, c’est ce que Money Magazine a publié juste avant l’anniversaire. Neuf sociétés dans cinq pays, grosses, mais pas suffisamment pour intéresser les gouvernements. 5/5 est présente dans toutes mais jamais majoritaire. Hercule est lui aussi présent dans toutes, mais avec de discrètes participations. Ça, tout le monde le sait.

Le plus intéressant, c’est quand Hercule décrit les liens entre les différentes sociétés et qu’il explique pourquoi ce serait une erreur de séparer ce qu’il a eu tant de mal à rassembler. Une erreur du genre suicide. Les deux fils se figent. Ils comprennent qu’il n’y aura pas de partage.

Hercule est violent mais pas sadique. Il ne les laisse pas attendre avant de continuer.

Donc il n’y aura pas de partage. La totalité à un seul. Dante se redresse et Aymé se tasse. Hercule ajoute qu’il ne sait pas encore lequel. Dante s’affaisse. Sa mère et sa femme décroisent les jambes. Hercule leur fait un signe, un seul signe pour toutes les deux.

Alors voilà. Il a fait mettre à leurs noms cinq cents unités en cash et en parts de sociétés. Les frères du Tylleux haussent les sourcils. Un demi-milliard, ça commence à mériter un peu d’attention. Ils ont un an et un mois pour jouer avec. À la fin on fait les comptes et il décide. Le perdant pourra garder ce qu’il a fait avec son demi-milliard.

Dante a repris du poil de la bête. Ça fait un moment qu’il travaille avec son père, et il ne voit pas comment Aymé peut le battre à ce petit jeu. Dans sa tête il commence à monter sa stratégie. En gros pendant dix mois il se la joue Hercule, il achète, vend, contrôle, et par-dessus tout verrouille ses positions en bourse. Il est certain que c’est surtout à la fin qu’Hercule les attendra. Les trois mois qui restent il fait baisser les sociétés d’Aymé. Quand sa mère se lève et vient vers lui, il a retrouvé toute sa morgue. Et quand elle lui demande :

— Tu savais ?

Il répond sans sourire :

— Je savais qu’il avait inventé un truc un peu tordu pour ne pas avoir l’air d’abdiquer. Et vous, vous saviez ?

— Moi ? Tu sais bien que ton père ne me dit jamais rien. Par principe.

Elle n’a pas l’air triste en disant ça. Dante ne relève pas et désigne son frère du menton.

— C’est surtout lui qui va souffrir. Depuis toujours, il pense qu’il est votre fille préférée et que son père l’ignore. Il va se faire écraser par son demi-milliard.

Marie B ne le reprend pas. L’homosexualité d’Aymé ne l’a jamais choquée. Elle regarde Aymé, seul, appuyé au bastingage. La colline de Yalta est très noire derrière sa tête. Un peu à l’écart, Hercule parle avec Agnès. Elle note qu’ils se tiennent un peu trop près l’un de l’autre, comme le font les êtres dont les corps un instant emmêlés ont du mal à retrouver la distance de convenance. Marie B sait la rumeur qui concerne son mari et sa belle-fille, Dante aussi. Ni l’un ni l’autre ne s’en préoccupe. Marie B n’a jamais aimé Hercule et pour Dante, sa femme est le plus beau et le plus coûteux des esclaves, c’est tout.

Dante parle mais sa mère n’écoute pas. Il tire sur les diamants de son bracelet. Un geste de petit garçon qui la touche plus qu’elle ne l’aurait cru. Elle répète :

— Tu penses qu’Agnès savait ?

Dante fait une sale petite moue. Pendant une seconde, il a l’air d’un teckel haineux. Il parle sans desserrer les lèvres :

— Quelle idée ! Agnès se fiche passionnément de ce qui peut m’arriver et je vois mal père lui demander conseil.

Il fait une pause. Le mot « conseil » a connecté des circuits. Pas seulement dans sa tête à lui. C’est sa mère qui demande :

— Blasphème ?

Dante encaisse. Il essaye de garder un peu d’aplomb. Il crache :

— La sale petite intrigante ! Bien sûr qu’elle savait. C’est sûrement elle qui a glissé l’idée à l’oreille de Père. Maintenant elle n’a plus qu’à s’assoir et à attendre un an et un mois qu’Aymé s’en aille. Il n’y aura plus que moi.

Comme il sent qu’il perd pied, qu’il va se ridiculiser, il décide de s’en prendre à sa mère.

— Vous avez eu une bien mauvaise idée en nous collant cette vipère dans les pattes. Je sais bien que sa mère vous est chère mais vous auriez mieux fait de lui donner Le Caire ou Bangkok à diriger, à Super-Geisha…

Marie B soupire et s’éloigne. Elle lui fait un baiser du bout des lèvres et décide de le gronder comme quand il était petit.

— Tout à l’heure homophobe et maintenant raciste… Serais-tu devenu vulgaire ?

Elle retrouve Aymé, toujours appuyé au bastingage à regarder la nuit ou bien la mer, à regarder ailleurs. Lui aussi se demande à quoi ça rime, ce combat de fils. Curieusement il ne lui vient pas à l’idée de refuser l’affrontement. L’emprise de son père est si forte qu’il sait qu’il ne se dérobera pas.

Sa mère le sait aussi. Elle lui tend une coupe de champagne.

Puis lui suggère :

— Embauche Blasphème.

C’est une ingérence, presque une trahison, mais elle voit encore le rictus qu’a eu Dante en parlant de son cadet. Elle revoit Hercule jeune, sa morgue, son mépris. Elle repense aux débuts de son mariage. Ses parents dans le salon du château des Essards qui lui annoncent comme on énonce un verdict : « Ce sera du Tylleux ». Elle s’en fiche. Elle connaît Hercule, elle sait que lui et son père sont alliés. Ils partagent le même orgueil, les mêmes certitudes et, même si elle ne le sait pas à l’époque, le même mépris pour tout ce qui n’est pas de leur rang. Elle ne comprendra que plus tard, pendant leurs fiançailles, que par-dessus le snobisme banal de ces deux héritiers il y a une vraie détestation des gens de peu. Elle comprend que pour eux dans l’expression « vielle fortune », « vieille » veut dire « légitime », que pour ces deux-là, les pauvres ne sont pas tout à fait des êtres comme eux.

Presque spontanément, elle reporte sur Hercule la haine qu’elle a eu à l’égard de son propre père. Une haine aveugle d’héroïne romaine. Elle ne réalise pas encore qu’en plus de cette haine, elle a aussi reçu le mépris pour sa mère, le mépris pour les femmes bien sûr et en premier lieu le mépris pour elle-même.

Marie B regarde la mer à côté d’Aymé qui se tait. L’obscurité ne dissimule rien de la peur qui les unit. Elle voudrait l’aider un peu mais elle a peur de l’humilier. Alors elle a recours à une ruse de mère, une ruse de femme, elle se met en danger.

Doucement elle desserre les mains de son fils qui sont comme soudées au bois de la rambarde et l’entraîne vers un sofa un peu à l’écart. Personne ne fait attention à eux. Dante a rejoint Agnès et Hercule. Dans une minute, on laissera monter les invités. Elle commence à raconter :

— J’avais vingt ans, ton père presque trente. Une différence d’âge normale pour moi et mes amies d’alors. Nous savions toutes que dans notre milieu il en avait toujours été ainsi et nous trouvions même un certain plaisir à scandaliser les autres filles. Ma meilleure amie, Pauline, la mère de Blasphème, me parle de fuguer.

Aymé s’étonne qu’elle lui raconte ça. Au moment où il va le lui faire remarquer, elle le coupe :

— Attends. Ce que je vais te raconter, c’est un secret. Personne ne sait sauf Pauline. Donc, je ne m’offusque pas des dix ans de différence mais ton père me regarde et m’a toujours regardée comme il regarde ses chevaux ou ses tableaux. Même admiration d’amateur et même orgueil de propriétaire.

Alors, un soir où je suis seule à Paris je me décide et j’emprunte à une bonne des vêtements, ceux qu’elle porte quand elle sort. Une petite jupe en cuir, très petite, et un chemisier un peu transparent. La bonne est plus mince que moi, je suis un peu serrée. Avec Pauline, on avait acheté de la lingerie en Italie, et je me sers des maquillages de la domestique.

Aymé est mal à l’aise. Il imagine sa mère et il a peur de ce qu’elle va lui dire.

— Je suis allée à l’entrée du parc, là où les voitures tournent lentement. J’ai fait comme les autres filles, je me suis appuyée contre un arbre. Je n’ai pas attendu longtemps. En m’approchant de la première voiture j’ai réalisé que je n’avais aucune idée des prix. À la sororité, ce n’est pas le genre de chose qu’on t’apprend. Par contre pour tout le reste je savais. Ann Arbor est une bonne fac et les types des fraternités veulent les mêmes choses que les clients du Bois.

Aymé demande, plus pour l’interrompre que pour savoir :

— Mais pourquoi avez-vous fait ça ?

Il est presque sûr de savoir mais il a peur des détails.

— Au petit matin, j’avais un paquet de billets dans mon sac. Je me souviens que j’avais trouvé la somme un peu ridicule. Au petit matin je n’avais plus de corps à moi. J’étais désincarnée et j’avais un prix. Bref, j’étais prête à épouser ton père.

— Plus de corps ?

— Oui, ces types m’avaient dépecée. Ils avaient acheté mes fesses, mes seins, ma peau et ils m’avaient laissé du papier. Je ne sais pas si tu peux comprendre…

Aymé peut, Aymé sait. Il n’a jamais eu de corps. Quand il fait l’amour il ne sent rien, ni plaisir ni excitation, rien que l’envie de satisfaire son partenaire. Il se demande s’il doit dire cela à sa mère…

La mer est noire à l’exception du sillage argenté d’une vedette. Du coin de l’œil Aymé sent quelqu’un qui s’approche. Sans regarder, il enchaîne :

— L’autre jour après le conseil de surveillance un type a raconté une histoire drôle :

« C’est un homme qui demande à une femme dans un bar :

— Pour cinq millions de dollars, vous coucheriez avec moi ?

La femme dit oui en riant. Le type continue :

— Pour un million, vous coucheriez ?

La femme hésite et fait oui. Mais moins fort. Le type reprend :

— Pour cinq cents dollars ?

La femme s’indigne :

— Vous me prenez pour une prostituée ?

Le type conclut :

— Depuis votre première réponse, je ne me pose plus la question. Là, je suis juste en train de discuter le prix. »

Le rire d’Hercule sonne par-dessus la musique et les conversations :

— Aymé raconte des histoires de bar à sa mère. Eh bien voilà qui est inattendu !

Aymé ne dit rien. Marie B sourit à son mari et précise :

— Aymé raconte une histoire drôle à sa mère qui ne la trouve pas drôle mais tout à fait bienvenue. Dites-moi, mon ami, est-ce que je peux mettre un peu d’argent dans votre petit concours ?

Hercule se raidit. Il déteste que sa femme lui rappelle qu’elle est la troisième fortune de France et que c’est sur ses capitaux à elle qu’il a garanti 5/5 au début. Il lâche :

— Un peu ?

Elle précise :

— Un demi-milliard, comme vous.

Hercule voudrait faire celui qui est au-dessus de tout ça, mais il ne peut s’empêcher de faire remarquer :

— Un milliard. Deux demis ça fait un milliard.

Elle rit.

— Je suis niaise je sais, mais pas au point de ne pas savoir ça. Non, je parlais de mettre un demi-milliard à disposition d’Aymé.

Hercule accuse le coup. Aymé lâche un bruit aigu. Un bruit de jouet de baignoire sur lequel on a marché. Hercule se cambre.

— Vous allez fausser le jeu.

Elle lui fait face, c’est rare.

— Le jeu ? Faire se haïr vos fils est un jeu ? Si vous manquez à ce point de distractions, pourquoi n’allez-vous pas tuer des tigres au Bengale comme tout le monde ?

Hercule regarde alentour. En voyant que personne n’a pu les entendre, il se détend et la salue d’un signe de tête.

Marie B se tourne vers Aymé et avant d’aller rejoindre ses invités déclare à son fils :

— Un demi-milliard et Blasphème.

La mer Noire décidément s’en fout de leurs milliards. Depuis Darius, les riches la lassent. Elle les trouve prévisibles. Elle repart jouer avec les girelles et les oblades.

Chapitre 4

Aymé descend l’escalier de fer. Il a envie de vomir. Il s’immobilise un moment avant d’atteindre le pont principal, la tête lui tourne. Il sent dans son dos comme un élancement, un peu à gauche, à hauteur du cœur. Il sait tout à fait de quoi il s’agit. C’est là que, presque toutes les nuits, une ombre enfonce en riant un poignard à lame fine. Au moment où il bascule en avant, elle l’attrape par les cheveux puis le force à la regarder bien en face. Aymé se réveille toujours avant de la reconnaître. Tout à l’heure quand Hercule a ri, Aymé a cru reconnaître ce rire.

En se retournant, il aperçoit Dante qui lui fait un petit salut ironique de la main. Il descend encore une marche et regarde la foule des invités. En bas de l’escalier, il voit Davaï qui discute avec un type au crâne rasé. Plus loin deux hommes, vieux et gros, serrent de près une femme magnifique. Elle rit et porte la main à un collier qui brille fort à son cou très fin, un cou de reine d’Égypte. Elle a un air vaguement oriental et les lèvres épaisses. Aymé la connaît et l’admire. Il se dirige vers elle. Elle lui tend la joue, ses deux courtisans s’écartent poliment mais pas trop, après tout, ce n’est qu’Aymé.

— Josépha. Quel plaisir ! Comme tu es belle…

La belle lui rend son baiser et présente ses compagnons :