J'ai fait comme elle a dit - Pascal Thiriet - E-Book

J'ai fait comme elle a dit E-Book

Pascal Thiriet

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Beschreibung

Stylé et totalement déjanté ! Sélection Grand Prix de Littérature Policière

Elle c’est Sahaa, lui c’est Pierre. Elle est un peu asiatique, lui plutôt méditerranéen. Il est amoureux d’elle, elle est craquante et déjantée… Par hasard elle est devenue la clef vivante d’un coffre-fort abritant une découverte scientifique qui pourrait faire sauter la planète… un secret que certains voudraient voir disparaître au plus vite ! Pour échapper à une bande de tueurs qui dézinguent à tout va, Pierre et Sahaa – parfois chasseurs, parfois gibiers – décident de prendre la tangente, le pactole en ligne de mire… L’Allemagne abritera furtivement leurs émois, Anvers gardera une trace sanglante de leur passage, à Zurich se profilera la thune… Et tout au bout du voyage, après cette fuite éperdue, peut-être que Venise leur ouvrira les portes du paradis…

Une fuite éperdue qui déménage, drôle, sensible, souvent caustique, parfois philosophe mais toujours exaltée…

EXTRAIT

Sur les convictions politiques ou la vie amoureuse des employés : rien. La date limite de fraîcheur me rappelle qu'il y a peu c'était l'hiver. Côté pain, donc, pas de quoi rêver. Côté trucs à mettre dedans, il restait bien du fromage de chèvre, très honorable, et justement il méritait mieux que ce vilain pain. Un moment j'ai pensé que les Britons mangeaient le fromage avec des crackers et que c'était pas mauvais du tout. Mais moi, mes Tucs étaient mous à force de traîner sur la table de la cuisine.
Finalement j'ai coupé la tranche de pain en deux et j'ai mis un Tuc entre les deux demi-tranches. Ça a fait un sandwich au Tuc. Franchement je ne compte pas déposer le brevet pour la recette. Il m'a fallu toute une canette de Coca pour faire descendre mon goûter. Au moment où je finissais le Coca le téléphone a sonné. C'était Sahaa. En reconnaissant sa voix j'ai vomi tout mon goûter.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

- « Une ex qui revient comme un cheveu sur la soupe… Pierre est content, avant que les gros ennuis ne commencent, car la belle est en cavale et il devra l’accompagner dans un univers complètement barré et surtout dangereux en diable. Sous des dehors macho, notre héros a beau additionner les conquêtes, il séduit. Il fait… comme elle a dit, sorte de leitmotiv verbal récurrent et pernicieux. Car ces dames ne sont pas toujours tendres, elles le seraient même rarement, entre deux balles perdues. Gangsters, cadavres, prostituées et gueules de bois à gogo (au wisky de préférence), le cocktail est imparable dans le petit monde du polar. » ( Tribune Côte d’Azur )

- « Imaginez Bonnie and Clyde, version déjantée, en cavale à travers l’Europe, tueurs aux trousses. Un premier roman sexy-folies au souffle et style fous. » (magazine Pleine Vie)

- « L’auteur réalise l’impossible exercice stylistique d’écrire comme on parle, sans jamais que cela paraisse artificiel. Le résultat est un petit bijou à glisser dans toutes les mains indélicates. » (Alexis Thomassin, Nord Littoral )

A PROPOS DE L’AUTEUR

Pascal Thiriet est né au début des années 50 d’une mère corse et d’un père pied-noir. Il passe une enfance tranquille en banlieue parisienne. C’est après que ça se gâte… puisqu’en soixante-huitard précoce il abandonne très vite ses études, part en stop aux États-Unis et au Guatemala où il passe quelques jours en prison pour une raison non encore élucidée à ce jour… Dès son retour, et pêle-mêle, il fabrique des milliers de santons, fait des convoyages de bateaux, fonde une communauté proche des situationnistes, travaille dans un garage puis entreprend une carrière de typographe tout en vendant La Cause du Peuple sur les marchés dominicaux… Il a ensuite trois enfants, prépare un Capes de maths et devient prof à Toledo USA. Il lit tout et n’importe quoi, mais sans cesse. Et puis il écrit, beaucoup et tout le temps…

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Seitenzahl: 378

Veröffentlichungsjahr: 2015

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1

Comme j’avais faim, j’avais décidé de me faire un sandwich ou de manger des Tucs, ces biscuits salés et plats comme des crackers.

Dans un sens, le sandwich ça cale et, si on met des bons trucs entre des tranches de bon pain, c’est bon. Les Tucs, par contre, c’est pas très bon et je ne sais pas trop pourquoi j’en ai toujours. C’est bourratif. C’est peut-être pour ça que j’en ai toujours.

Le pain n’était pas terrible : rien que du pain de mie en tranches carrées, blanc et spongieux. Sur l’emballage, une liste de trois kilomètres de tous les ingrédients qu’il a fallu pour l’obtenir. Ça se termine par un avertissement : « Fabriqué dans un atelier qui utilise du lait et des œufs ». Me voilà prévenu.

Sur les convictions politiques ou la vie amoureuse des employés : rien. La date limite de fraîcheur me rappelle qu’il y a peu c’était l’hiver.

Côté pain, donc, pas de quoi rêver. Côté trucs à mettre dedans, il restait bien du fromage de chèvre, très honorable, et justement il méritait mieux que ce vilain pain.

Un moment j’ai pensé que les Britons mangeaient le fromage avec des crackers et que c’était pas mauvais du tout. Mais moi, mes Tucs étaient mous à force de traîner sur la table de la cuisine.

Finalement j’ai coupé la tranche de pain en deux et j’ai mis un Tuc entre les deux demi-tranches. Ça a fait un sandwich au Tuc. Franchement je ne compte pas déposer le brevet pour la recette. Il m’a fallu toute une canette de Coca pour faire descendre mon goûter.

Au moment où je finissais le Coca le téléphone a sonné. C’était Sahaa. En reconnaissant sa voix j’ai vomi tout mon goûter.

D’un coup.

Ça n’avait pas meilleur goût au retour qu’à l’aller.

Elle avait dû m’entendre vomir parce qu’elle riait en disant :

— Alors toujours amoureux ?

C’est presque impossible de conserver sa dignité quand on vient juste de vomir un sandwich au Tuc. De toute façon, de la dignité, je n’en avais pas trop eu avec elle, surtout à la fin.

— Putain, pourquoi tu m’appelles ? Putain !

— Toujours galant homme, je vois. Bon. Écoute, j’ai besoin de toi.

Elle riait plus, elle a ajouté :

— Tais-toi !

Comme je ne disais rien, je lui ai fait remarquer :

— Mais je n’ai rien dit !

Là elle a crié, presque hurlé :

— Écoute ! Tais-toi et écoute !

J’ai écouté en boudant un peu à cause de l’injustice.

Elle s’est mise à parler très vite.

— Tom-Tom m’a retrouvée.

— Comment ça, retrouvée ? Tu ne vivais pas avec lui ?

— Si, enfin non, plus. Enfin, lui pensait que si et moi, moi, j’étais sûre que non.

— Encore ? Tu as le feu, toi. Tu m’avais dit qu’avec lui tu avais trouvé un homme, un home, ton homme, tu disais, ton home. Bref, c’était pour la vie…

— Tais-toi ! Pour me débarrasser de toi, petite bite, je serais partie avec n’importe qui. Avec mon mari, même !

— Merci pour l’allusion.

Sans être vexé, je la trouvais culottée, la Sahaa. Et en fait j’étais vexé

— Arrête, petite bite, c’est affectueux. Tu ne vas pas te fâcher. D’ailleurs ce n’était pas trop sexe, nous. Non ?

Là j’étais carrément vexé.

— Bon écoute !

— Encore ? Mais je ne fais que ça, t’écouter !

Et pour lui montrer que j’écoutais, j’ai repris :

— Bon, tu as quitté Tom-Tom et il est fâché et tu n’as pas trop envie de le revoir. Pourtant c’était ton truc les scènes pour mettre tout à plat. Et pour me mettre à plat ça m’y mettait, à plat.

— Dis, on peut arrêter de parler de toi cinq minutes ? Petite bite !

J’ai crié :

— Ne m’appelle pas comme ça, d’accord !

— Bon d’accord. Il faut que je me cache un moment chez toi. Attends, avant de dire non. Pas longtemps, une semaine, deux maximum.

Elle avait pris sa voix de charme. Sa voix de fesses, je l’appelais. Je lui disais : « Tu es une femme de tête mais tu as une voix de fesses. » Ça la faisait rire.

Je n’ai jamais su comment elle faisait. Plus je l’écoutais plus je la sentais chaude près de moi.

Je voyais ses seins petits, presque mauves au bout. Quand elle était sur le point de jouir, elle me les tendait à mordre.

J’ai eu envie de lui crier « Viens ! » Je me suis concentré sur la tache de vomi devant moi. Ça a marché. Au lieu de lui dire de venir tout de suite j’ai réussi à articuler presque normalement :

— Si tu me racontais un peu ce qui s’est passé, avant que tu viennes foutre la merde chez moi…

J’ai bien compris que j’avais marqué un point. Elle n’avait pas l’habitude que je discute quand elle prenait sa voix de fesses.

— Ben dis donc, tu as changé, toi, on dirait ! Bon, mais y’a pas grand-chose à raconter. Le Tom-Tom c’est une brute, tu sais. Il me traitait comme un caniche, des fois gentil des fois pas. Au début ça m’excitait, c’est vrai. Le changement, je suppose. Après six mois à me faire traiter comme une icône précieuse par toi, j’avais besoin de ça. Tu m’aimais comme un bonbon poisseux, tu sais.

Là, je l’ai coupée. Je voyais venir la suite et je n’avais plus envie de savoir.

— Je t’aimais, c’est tout ! Pauvre malade !

— Admettons, elle a repris. Bref, il a commencé à me cogner pour de vrai. Pas comme on jouait nous. Il me faisait des scènes, de jalousie surtout, et il me frappait. Il fallait que je lui raconte tout ce que je faisais et qui je voyais. Tu vois le genre ?

— Non ! Bien sûr que non.

— Bref, Il y a un mois j’ai loué un studio en secret et j’ai commencé à déménager mes affaires. Discret. Genre : La Grande Évasion. Et puis ce con a voulu que je mette une jupe qu’il m’avait fait acheter. J’ai essayé de m’en sortir avec un bobard. Il n’a même pas écouté. J’ai cru qu’il allait me démolir. J’ai encore les marques. Alors j’ai profité qu’il était de garde le lendemain à Château Rouge pour faire mes valises.

— De garde ? Il ne dealait plus, le double Tom ?

— Bien sûr que si. Qu’est-ce qu’il pourrait faire d’autre ? C’est lui qui parlait comme ça. « De garde ». Il devait trouver ça plus chic que de dire : « Je vais me geler le cul en attendant qu’un toxico me prenne ma marchandise » Bref, je me suis tirée. Au début j’étais bien, je regardais mes bleus devenir jaunes et puis je me promenais sur la plage. Il me restait des congés. Et puis je venais juste de faire deux grosses ventes. Je pouvais voir venir un moment.

— Ben si tout va bien, pourquoi tu appelles, alors ? Tu regrettes ? Pour nous ?

J’ai senti que je n’aurais pas dû dire ça.

— Mais non ! Ne t’excite pas, Noun ! C’est juste qu’hier il y a un type qui est venu et qui a demandé après moi. C’est lui. Je suis sûre. Noun, laisse-moi venir au moins ce soir.

Moi j’ai senti que je souriais et qu’un truc se dénouait dans mon ventre. J’ai essayé de me la jouer encore un peu. Je lui ai répondu :

— Alors maintenant c’est Noun, c’est plus, petite bite ? Putain tu as vraiment la trouille !

— Vraiment ! Allez fais pas ton salaud !

Là, j’ai craqué je lui ai juste dit, comme cent fois dans mes rêves :

— Viens ! Mais moi c’est Pierre, ou bien Noun, pas petite bite. OK ?

— Si tu veux, elle a fait un peu amusée, beaucoup soulagée et puis :

— Ce sera Pierre, alors, parce que Noun, c’est du patois de ma grand-mère, du plateau, de là-bas.

— Ben oui, tu me l’avais dit.

— Noun, ça se dit d’un homme avec un sexe, disons, pas grand. Ça, je ne sais plus si je te l’avais dit.

J’ai raccroché, mais c’était trop tard. J’avais une heure pour nettoyer et faire disparaître l’odeur. J’ai pris le seau dans la salle de bains et j’ai ouvert en grand la baie vitrée. Je me suis touché la bite aussi et j’ai haussé les épaules.

Il était 6 heures et les emmerdes commençaient.

2

Je ne savais pas si j’étais content de revoir Sahaa, mais comme je sifflotais en sortant des draps propres pour le lit du bureau-atelier-chambre d’ami, je crois que oui. De toute façon, je suis comme ça, je ne sais jamais si je suis heureux ou si je ne le suis pas.

Alors j’ai des trucs pour savoir. Si je sifflote, par exemple, c’est que ça va. Si je me cogne partout ou si mes mains s’ouvrent toutes seules pour laisser tomber ce que je porte, c’est que ça ne va pas ou que je suis inquiet. Dans la rue c’est plus facile : si je ne croise que des femmes jolies, même seulement un petit peu, c’est que ça va.

À ce moment, ma main a lâché l’aérosol anti-pue que je tenais et je me suis cogné en voulant l’empêcher de glisser sous le lit. Alors j’ai arrêté de siffler et je me suis assis sur Fibo pour réfléchir. Enfin, je me suis assis sur la chaise de la cuisine et il y avait Fibo, le lapin nain, qui y dormait.

L’avantage des lapins nains sur les chats ou les léopards, c’est que les lapins ça ne griffe pas même quand on s’assoie dessus. Sahaa, des fois, elle griffe. Quand elle s’ennuie, surtout. Au début je prenais ça pour des trucs d’amoureuse mais non, c’est juste que des fois elle s’ennuyait. J’avais l’appréhension de l’ennuyer, ça ne me rendait pas adroit et du coup j’avais le dos comme celui d’un type qui aurait passé ses vacances enfermé dans un sac avec un chat sauvage.

Ça, c’est un truc, le sac avec le chat sauvage, que j’avais lu dans Bibi Fricotin, une BD déjà vieille quand j’étais jeune, mais il y en avait une pile au grenier à Saint-Bredan chez ma grand-mère. Bref, après quelques mois de vie avec Sahaa, j’avais trouvé une solution. Je laissais la télé allumée pendant qu’on baisait et de fait mon dos allait beaucoup mieux. De penser à ça, je m’étais remis à siffloter et je décidai de ne pas faire le lit, mais de juste poser les draps dessus. Pour faire bon poids, j’ai ajouté un drap de bain. Un qu’elle aimait bien, avec une rayure jaune et une bleue. Après je me suis souvenu que j’étais en colère contre elle alors j’ai enlevé le drap de bain et je l’ai remis dans l’armoire. Comment elle avait dit déjà ? Mon amour poisseux ? Quelle peste !

En tout cas, pas question qu’on baise. Petite ou grande, c’est la bite à Mathilde maintenant, et Mathilde, elle n’est pas prêteuse.

Je suis allé dans ma chambre et j’ai mis bien en évidence la photo que Mathilde m’avait donnée. Celle de Corse avec la mer. Celle où on voyait bien que Mathilde c’était pas un homme.

Merde, mais qu’est-ce que j’allais lui dire à Mathilde ? Je lui avais raconté pour Sahaa, bien sûr. Pas en détail mais suffisamment pour qu’elle l’appelle « l’autre pute » quand elle parlait d’elle. Pas souvent. Dans des phrases comme : « J’ai trouvé un collant XS sous la commode. Ça devait être à l’autre pute ! Je l’ai jeté. » ou bien « Peut-être que l’autre pute faisait n’importe quoi que tu lui demandais mais moi justement je n’en suis pas une, de pute ». Et c’est vrai qu’à force de pas faire n’importe quoi, Mathilde des fois elle faisait chier.

Bon, de ce côté des emmerdes à venir. Un camion entier !

J’ai entendu la sonnerie de la porte et presque en même temps des coups qu’on frappait et j’ai trouvé qu’elle abusait sévère, la belle Sahaa, et j’ai ouvert en grand.

Je n’ai pas eu le temps de voir qui c’était parce qu’en voyant venir le poing, instinctivement j’avais fermé les yeux et je m’étais laissé tomber par terre. Une technique de combat qui m’avait souvent évité de finir aux urgences. Du coup j’ai reconnu sa voix avant de le reconnaître, le Tom-Tom.

— Elle est où ? Il a dit et il m’a latté le ventre.

— Arrête ! Tu es fou ? j’ai crié.

Il m’a enjambé et il est parti vers le fond de l’appart. Il y a eu des portes qui claquaient, des bruits de pas et j’en ai profité pour m’asseoir en m’appuyant contre le mur. Je le connaissais le Tom-Tom, un impulsif. Normalement, si je ne la ramenais pas, j’avais fini de morfler.

Il est revenu avec le portrait de Mathilde, et il a dit :

— Je croyais que t’aimais pas les gros seins ! Petite bite. Bon, on dirait que je me suis trompé, alors ça va. Si jamais elle t’appelle, la jolie citron, tu ne te poses pas de question, tu me dis. Tout de suite. T’appelles chez José. Capito ?

— Compris, j’ai dit.

J’ai cru que j’allais m’en tirer comme ça mais il a dû le sentir et ça ne lui a pas plu, alors il m’a renvoyé un coup de pied bien placé. Je n’ai pas eu de mal à avoir l’air du type qui se couche. Ça lui a plu, il m’a enjambé et a commencé à se diriger vers l’ascenseur. J’ai pensé qu’il allait se retrouver nez à nez avec Sahaa, qu’il allait l’embarquer et que j’aurais la paix. Ça m’a donné le courage de me lever et de fermer la porte. Je me suis appuyé contre le mur avec une grosse envie de pleurer et la sonnerie a remis ça. Une fois, et puis comme je ne bougeais pas, deux fois.

J’ai entrouvert un peu la porte. « L’important c’est pas le savoir. C’est le savoir apprendre. » C’est ma grand-mère qui disait ça. Celle de Saint-Bredan. Donc, ça lui aurait fait plaisir, je n’ai pas ouvert en grand et j’ai glissé un œil. En parlant de grand-mère, c’était la vieille chieuse d’en face.

— Qu’est-ce qu’il y a ? j’ai dit. La musique est trop forte ? Il n’est même pas 7 heures et puis, d’ailleurs, y’a même pas de musique. Alors, qu’est-ce qu’il y’a ?

Elle a murmuré, enfin, pour elle c’était murmurer moi j’aurais dit crier :

— C’était qui ? Un gangster ? Un agent immobilier ? Il était bien habillé pourtant. Peut-être qu’il venait pour une banque. Comme en Angleterre ou en Suède, ils ont montré ça à la télé. Comme ils faisaient pour les mauvais payeurs. Un de la banque, c’était ? En tout cas moi je ne dépense pas plus que ma pension de veuve, comme ça, je n’ai pas d’ennuis. S’il revient, faut pas vous en faire pour Fibo, je m’en occuperai, et pour votre nouvelle dame non plus, j’lui dirai. Pour le gangster de la banque et…

Je ne l’écoutais plus mais j’ai presque souri à la vieille conne.

— À propos de Fibo, vous ne pourriez pas me le garder une semaine ou deux ? Je dois recevoir une amie pour le travail et elle est allergique… Je vous paierai pour les carottes.

J’ai senti qu’elle était tiraillée entre son envie de ne pas me rendre service et son amour de Fibo. Heureusement, à ce moment le Fibo pointa sa truffe de lapin entre mon pied et la porte. Gagné !

J’ai poussé mon avantage. Je lui ai dit :

— Dites, vous avez changé l’étiquette sur les boîtes aux lettres. Vous, c’est troisième droite, moi troisième gauche, la main où on n’écrit pas.

Elle ne s’est pas démontée, la mère tape-dure. Elle m’a répondu calmement :

— Vous savez bien que c’est exprès. Comme ça, si un malfaisant vient me violer, au lieu d’une pauvre vieille toute seule il tombe sur vous ! À mon âge, faut être rusée !

J’ai eu envie de lui dire que si le type de la banque avait regardé la boîte aux lettres, c’est elle qui se le serait pris, le pain dans la gueule, mais j’en ai eu marre et je me suis tu.

La vieille et le lapin partis, je me suis rafraîchi dans la salle de bains et je me suis assis sur les chiottes pour souffler.

D’être là, ça m’a rappelé Minouchette la persane obèse. La presque persane, la vraiment obèse, je disais. Minouchette, n’avait vraiment pas approuvé l’arrivée de Sahaa et pour que ce soit clair, elle avait chié dans ses Converse toutes neuves. Sahaa n’avait pas aimé.

Le lendemain, elle était revenue avec une super chiotte à chat, fermée avec bac autonettoyant, chatière et tout. Un rêve de chat. Intime, sans odeur. J’avais trouvé ça gentil et pédagogue. Je m’étais dit que tout allait bien si chacun y mettait un peu de bonne volonté et j’avais proposé à Sahaa qu’on aille lui racheter des chaussures. Elle avait aimé. On en avait trouvé des blanches avec de grosses cerises peintes dessus. Elles me plaisaient beaucoup et pour le coup j’avais grondé Minouchette quand elle avait rechié dedans. Sahaa était partie en claquant la porte et à son retour j’avais plus ou moins nettoyé les chaussures. J’avais re-grondé Minouchette et j’étais parti à l’agence en les laissant régler ça.

Le soir, c’était réglé, Sahaa m’attendait. Tout de suite elle me demanda de l’aider et avant que je ne réalise, je me suis retrouvé à porter la chiotte à chat avec le chat dedans. Dans l’entrée, Sahaa avait décollé le ruban adhésif qui rendait le truc étanche et sorti la bouteille de camping gaz qui était dedans avec Minouchette. Ça sentait encore fort le gaz et je m’étais dit qu’il allait falloir aérer dans la voiture. Voilà, c’est comme ça que je n’avais plus eu de chatte.

D’y repenser, ça m’a remis en colère contre Sahaa. Du coup je me suis dit que ça allait être clair, cette fois-ci. On allait vite mettre ça au point. Pas question de badinage. Chacun sa chambre et deux semaines pas plus. Moins si possible et on joue cartes sur table. Le Tom-Tom, c’est pas le genre sentimental, pas le genre à se mettre en chasse pour une nana qui l’avait plaqué. Sûr et certain qu’il y avait autre chose.

J’en étais là quand ça a sonné. J’ai presque couru jusqu’à la porte et j’ai ouvert en grand (ma grand-mère a dû se retourner dans sa tombe). Elle était là, ma jolie geisha, toute petite et toute frêle comme une fleur de cerisier. Elle s’était fait une tête d’héroïne de manga avec deux petites couettes, une frange et un chemisier tout blanc sur une jupe plissée toute courte. J’ai senti des trucs qui se défaisaient dans ma poitrine, comme des nœuds, les nœuds que son absence avait serrés. Et j’ai ouvert la bouche pour parler mais à la place j’ai laissé passer sa langue. Je n’avais même pas senti ses lèvres sur les miennes. Elle a dit :

— Salut !

Et puis :

— Pousse-toi !

Et elle a filé en traînant un gros sac de toile bleu marine, un sac de marin, qu’elle a jeté sur le lit. Sur mon lit.

Elle l’a ouvert et a sorti une trousse de toilette et une grande serviette avec une rayure bleue. Et elle a dit :

— Je prends une douche ! Mets un truc propre, il y a du sang sur ta chemise, et je t’emmène dîner chez José ou au Paris-Méd comme tu voudras, c’est moi qui t’invite.

J’ai fait comme elle a dit, j’ai mis une chemise toute neuve, toute bleue et j’ai téléphoné au Cahors pour retenir une table ; le Paris-Méd c’est là où elle bossait Mathilde, comme serveuse, et chez José…

Quand j’ai cessé d’entendre la douche j’ai compté jusqu’à cent et je suis entré dans la chambre, ma chambre.

Plus tard, après avoir fait l’amour, Sahaa a fumé une cigarette. Elle a pris le portrait sur la table de nuit, l’a regardé et a juste dit :

— Elle a des gros seins, ta copine, et une tête à avoir un gros cul.

Et puis elle a reposé le cadre, sans le casser, ni déchirer la photo, ni rien. Comme quoi, parfois il suffit d’être clair dès le début.

Au Cahors, Mo nous a trouvé une table un peu à l’écart et on a pris un cassoulet et du rouge sombre pour le faire glisser. Ce n’était pas vraiment vide mais ce n’était pas vraiment la bousculade non plus. La clientèle habituelle, ni riche ni pauvre, ni vieille ni jeune. En attendant la bouffe, on a attaqué le Cahors et on a joué à notre jeu d’avant : on a inventé l’histoire des autres clients. On appelait ça : « la vie des autres ». Pour le couple là-bas, c’était facile, ils n’avaient pas pris le temps de se doucher, pressés qu’ils étaient de retourner à leur chambre du Novotel. J’ai dit : « Elle est belle comme une institutrice en vacances ! » Sahaa a dit : « Il est vulgaire comme un courtier en vin, mais il est amoureux. Il ne m’a pas regardé une seule fois. » Assez vite, Mo est arrivé et nous a servis. Il a dit des gentillesses et nous a demandé ce qu’on pensait du vin. Il a bougé les yeux sans bouger la tête pour nous désigner la table du couple : Vin et Tableau noir.

— C’est le gars à la table là-bas qui me le vend. Tu ne trouves pas qu’il cogne.

Sahaa a souri, contente d’avoir trouvé, et elle a ajouté :

— Avec ton cassoulet, tu ne vas pas mettre un Buzet léger de toute façon…

Moi j’ai voulu la ramener et j’ai dit à Mo :

— Elle est mignonne, son instit.

Il a eu l’air surpris et il a baissé le ton :

— Tu ne la reconnais pas ? C’est Cindy, du Gentlemen’s. Mais pourquoi tu dis qu’elle est instit ? Elle est pute comme ta mère et la mienne. Comme tout le monde quoi ! À part ça, tu as raison, elle est mignonne.

Ça, c’était notre histoire à Mohammet et à moi. Depuis l’école. Avant qu’on m’inscrive les autres l’appelaient : « le fils de pute ». Comme il avait le choix entre ça et « le bougnoule » il ne mouftait pas, Mo. Puis quand je suis arrivé, les grands nous ont dit : « les fils de putes » une fois, une seule ! À deux, on a chargé et ils ont morflé. On n’a pas été renvoyé parce qu’ils étaient grands et nous petits. Peut-être aussi que la mère de Mo était allée voir le directeur, ça a aidé aussi. Après, plus personne ne nous a appelés ni « fils de pute » ni « bougnoules » ni rien. Plus personne ne nous a parlé à vrai dire. Depuis, Mo et moi on est amis.

Mo est parti vers une autre table. Sahaa et moi on s’est jetés sur nos assiettes. Pendant dix minutes on a engouffré haricots, confit et vin sombre. J’ai attendu que ça se calme, j’ai servi un troisième verre et j’ai trouvé qu’il était temps d’attaquer. Je lui ai dit :

— Alors ?

— Alors quoi ? Je t’ai déjà expliqué. Ce salaud allait me tuer. Tu aurais voulu que je reste ? Il est comme un fou après moi. Il me cherche, j’en suis sûre.

— Je sais, j’ai dit.

— Les bleus que tu as vus, c’est lui.

— Je me doute. Mon œil aussi. Quand tu es arrivée, il venait de partir.

Ça l’a fait réfléchir de savoir ça. Elle a regardé la paume de sa main. Elle a touché le bout de son nez. Elle s’est mise à être adorable tout à coup. J’ai senti comme une boule au fond de moi et j’ai compris pourquoi je supporterais toujours tout d’elle. Son arrogance et ses infidélités, sa mauvaise foi et ses sautes d’humeur. Elle était l’enfance que je n’ai jamais eue, et la seule chose que j’avais qui ressemblait à un avenir.

3

Elle a posé les mains à plat sur la table, a baissé le regard sur elles, puis elle a parlé :

— Puisque tu es mêlé à ça, il y a des choses qu’il faut que tu saches. Voilà ! Tu sais ce que c’est qu’un bio-code ?

— Quand tu dois mettre ta main sur un lecteur d’empreintes, ou regarder dans un lecteur de rétine ? Ces trucs-là ?

— Oui. Ces trucs-là. Eh bien c’est ce que je suis maintenant, une bio-clé. Comme certains avaient trouvé des parades, genre moulages d’empreintes, par exemple… alors on s’est mis à utiliser des vrais gens dont on mémorise jusqu’à 100 caractéristiques biologiques différentes : rétine, ADN, ce genre de trucs. Quand la « clé » doit fonctionner, « la serrure » en demande une dizaine, de ces caractéristiques, au hasard. C’est imparable, il paraît. Enfin, jusqu’à ce qu’on pare…

— Mais tu es la bio-clé de quoi ? De la boîte à coke de Tom-Tom ?

J’ai essayé d’avoir l’air sceptique. Mais Sahaa ne mentait jamais, je le savais. Elle est bien trop fière pour ça.

— Tom-Tom ? Tu rigoles ? C’est un petit merdeux de dealer qui se prend pour un supermac parce qu’il fout des trempes à des gonzesses comme moi. Et puis sa boîte à coke elle est dans mon sac, c’est pour ça que je l’ai au cul, le french connecté du pauvre. Non…

— Tu as piqué sa poudre à Tom-Tom ? j’ai presque crié.

— Oui. Ne t’excite pas comme ça. Piquée et revendue, j’ai gardé la boîte en souvenir. Bon, je continue ou j’arrête ?

J’ai croassé quelque chose, un bruit de bigorneau en rut, style, et elle a repris.

— Il y a un an, tu te souviens, je bossais comme barmaid aux Deux Ramiers. Tous les soirs, il y avait un type qui venait prendre un verre. Genre à ne pas avoir de genre justement. La cinquantaine pas trop avachie. L’air un peu dans la lune. Des fois je lui jouais « Bonjour, monsieur le curé »: c’est Mireille, la Corse, qui avait inventé ça. Tu te tournes dos au client, tu ouvres le placard en bas et tu attrapes une bouteille tout en bas mais sans plier les jambes. Si tu es en jean c’est bon pour ton dos mais si tu es en mini… Après tu te retournes vers « monsieur le curé » et tu lui souris. S’il arrive à te parler sans bafouiller, tu as perdu. Au fait, toi tu avais réussi à dire « psiffftek », je me souviens. J’avais gagné et bien gagné. Bref, mon habitué parlait si clair que c’en était vexant. À force de me voir sans me mater, il s’est mis à parler un peu. Il était genre ingénieur et bossait pour l’armée ou quelque chose comme ça. Moi je lui ai raconté pour mon bac par correspondance et mes soucis avec les maths. Il m’a appris des trucs, je comprenais et mes notes ont monté un peu. Je ne sais plus si c’est lui ou moi qui a eu l’idée mais je me suis mise à aller chez lui pour prendre des cours, ou alors c’est lui qui venait. Parfois en partant il demandait : « Chez toi ou chez moi ?» Ça le faisait rire de voir la tête par en dessous de Mireille ou de Lu. Je faisais des progrès. Bon, j’abrège. Le bac, je l’ai raté mais je m’en foutais, j’avais eu 18 en maths. Pour le remercier, je l’ai invité au Méditerranée.

— Et après tu lui as fait… un bisou ?

— Mais non, t’es con. En fait, le premier soir après le premier cours il n’a pas voulu que je le paie. Je ne savais pas comment le remercier et puis j’ai su. Il faisait vraiment bien l’amour, mon prof particulier.

— Bon, ça va ! Abrège.

— Jaloux ! Un jour il avait l’air inquiet, mon vieil amoureux. Il m’a dit qu’au labo ils avaient trouvé quelque chose, une théorie qui pouvait changer le monde ou le faire péter, qu’à côté la bombe atomique c’était rien. Un truc qui permettait de renvoyer le pétrole à ce que c’est : un liquide puant et très noir. Avec ses collègues du labo, ils ont bossé en cachette toute une année pour que ce soit parfait : c’était facile personne ne comprenait rien à leurs calculs. Quand tout a été prêt, ils sont partis en week-end, tous les cinq, en Suisse. Ils ont tout décidé à ce moment-là. De cacher leur travail mais pas de le détruire. De le garder pour quand le monde sera moins fou. Alors ils ont loué cette espèce de coffre.

— Je ne comprends pas, il n’avait qu’à mettre ça sur une clef ou un CD et le cacher dans son slip, ton papi atomique !

— Ne fais pas ton bourrin. En fait je lui ai dit ça aussi… mais le problème c’est que c’était pas que du papier, le truc. Il y avait aussi une sorte de métal avec un nom en -ium qui devait se garder dans un container spécial. Comme une valise, une petite, celle qu’on peut prendre dans la cabine en avion. Donc les voilà contents, ils avaient leur coffre et tout. Et là, ils ont eu une idée : Albert ne m’a pas dit qui a eu cette idée mais je suis sûre que c’était lui.

Je l’ai coupée. Il faut dire que la période dont elle parlait, elle était censée être avec moi, elle avait même commencé à remplir les placards et la salle de bains de trucs-machins à elle. Je disais « ma nana » en parlant d’elle.

Je ne savais pas qu’il y avait un colocataire, moi.

— Il s’appelait Albert ? Comment tu as pu te faire un vieux qui s’appelait Albert ?

Elle m’a regardé comme une merde sur un tapis persan. Ça m’a fait penser à Minouchette. J’ai fermé ma gueule et je lui ai servi un verre. Elle a accepté l’excuse et elle a repris :

— Mais non, il ne s’appelait pas Albert, c’est moi qui lui disais ça, à cause d’Einstein. Ça le faisait rire mais je suis sûre qu’il se sentait flatté aussi. D’ailleurs ça lui a tellement plu que les autres aussi se sont mis à l’appeler Albert. Il était fier de sa grosse tête, tu ne peux pas savoir, pire que Mireille avec son cul.

— Mireille, y’a de quoi ! j’ai bougonné, assez bas pour qu’elle puisse faire celle qui n’entendait pas, et elle a continué.

— Bref, l’idée c’était que parti comme c’était, le monde n’allait pas s’arrêter de faire le fou comme ça, d’un coup, alors les clés ça devait être des jeunes. Leurs enfants, c’était bien comme idée, sauf que d’enfant, Albert justement il n’en avait pas. Alors il m’a demandé…

— En mariage pour te faire un enfant ?

Je commençais à sentir la deuxième bouteille. Dans cinq minutes j’allais dire des blagues salées en roulant les rrrr. Le Cahors, c’est bon mais ça cogne.

— D’être sa clé, conaud ! Et arrête de picoler : dans cinq minutes tu vas te mettre à dire des blagues salées en roulant les rrr, comme à Condom.

Elle a vidé le sien, de verre, et l’a re rempli.

— Donc il m’a demandé d’être sa bio-clé. J’étais émue comme si mon père était remonté à la surface de cette eau sale et puante qui l’avait avalé, avec ma mère. J’étais émue comme tout à l’heure quand tu as dit : « Viens ! » sans poser de question ni rien. Mon gentil Nout.

— Nout ? Ça veut dire « grosse bite » ? j’ai bafouillé.

Elle a levé les yeux au ciel

— Et voilà ! Bienvenue au marché au gras ! Nout, ça veut dire « chéri », un truc comme ça.

J’ai rougi, je crois. Elle a repris :

— La semaine d’après on est tous allés en Suisse dans un chalet. C’était comme dans les pubs avec du bois partout et une cheminée. On était neuf sur deux générations. Tout le monde connaissait tout le monde depuis tout le temps. À mon arrivée, il y a une espèce de grand Duduche de mon âge qui m’a prise sous sa protection et qui m’a raconté. Ils partaient souvent comme ça, tous ensemble, presque tous les étés en fait. Une année ils avaient loué une goélette de cinquante pieds pour aller sur la mer de Chine. La mer de Chine, ça m’a fait penser à mes parents et à l’épave qui s’était disloquée au milieu de nulle part. Pour ne pas que je me mette à pleurer, j’ai dit un truc idiot à propos des bateaux qui avaient des pieds et que c’était normal vu que dans la chanson ils ont des jambes. Comme j’avais pris ma voix de fesses pour dire ça, il a trouvé ça charmant le Duduche. Il m’a dit qu’il s’appelait Léo. Plus tard j’ai vu qu’une cousine-amie lui parlait en me regardant, et après, Duduche-Léo a été un peu froid avec moi et avec Albert aussi. Bref, le lendemain on est allés à quatre, deux garçons et deux filles, passer toute la journée à nous faire mesurer, photographier, scanner, analyser dans tous les sens. Après on est restés trois jours à faire les riches et à manger des raclettes. Sur le chemin du retour, Albert s’est mis à dire des bêtises. À me faire des propositions.

— Tu vois, j’avais raison.

— Mais non, le mariage, j’avais déjà dit non et renon. Non, il voulait m’adopter !

— Hein ? J’étais cloué ! Quel vieux salaud…

— Mais non. Il ne savait pas quoi faire pour me garder avec lui.

Elle avait l’air fatiguée en disant ça.

— Il disait que comme ça, il pourrait m’aimer en me laissant libre. Comme un père avec sa fille. Alors j’ai dû lui expliquer. Le bateau, le naufrage et les boat people qui essayent de nager vers le rivage et moi attachée sur cette bouée. Je lui ai dit que mon père, c’était le seul homme que je ne tromperai jamais. Après il a conduit en silence jusqu’à la porte Saint-Cloud.

— Et après ? Tu l’as quitté ?

— Après… la moto s’est arrêtée à côté de notre voiture. Le conducteur a regardé vers nous et il a tiré. J’ai senti des bouts de trucs tièdes me couler sur le visage. Je suis sortie et j’ai couru. Je ne voulais pas rentrer ni chez toi, ni nulle part.

— Et tu es allé chez Tom-Tom direct.

— Non. Chez la sœur de Mireille à la campagne. Tom est venu après. Et puis je t’ai fait croire…

4

Plus tard on est sortis du restaurant, j’avais du mal à marcher et pas seulement à cause du vin. Au coin du boulevard Magenta, une moto a ralenti, elle s’est arrêtée à côté de nous, Sahaa a pris mon bras et s’est blottie contre moi. Je lui ai montré le feu rouge et j’ai senti qu’elle se détendait. On a marché comme ça, longtemps. Elle ne disait plus rien. La nuit était tiède et Paris faisait la belle avec les halos des monuments comme des buissons de lumières dans un parterre de fleurs. C’est pour ça que j’avais jamais quitté Suresnes, à cause de ces cent mètres de la rue des Machinistes qui dominait la voie de chemin de fer et au-delà tout Paris. Ce bout de rue, de demi-rue plutôt, c’était ma vraie patrie. Au début de la rue il y a un mur en meulière recouvert d’un lierre, plusieurs fois coupé plusieurs fois repoussé. C’est contre ce mur que j’ai embrassé une fille pour la première fois. On rentrait du cours de judo du mercredi, je l’avais poussée contre le mur et je l’avais embrassée, un vrai baiser avec la langue. Ça n’avait pas duré très longtemps à cause des moucherons qu’on avait dérangés. On s’était dit des trucs, je l’avais laissée en bas de chez elle, puis j’étais rentré chez moi. C’était mon premier amour, il a duré presque jusqu’à la fin de la semaine.

Plus loin il y a un autre mur contre lequel j’avais frotté le côté de la voiture de ma mère en essayant d’éviter une poubelle. Plus loin encore, le recoin où toute ma vie j’avais pissé les soirs de cuite. Pour voir, j’ai poussé Sahaa contre le lierre et je l’ai embrassée. Il n’y avait plus de moucherons, elle s’est collée contre le mur dans les feuilles et elle m’a attrapé. On a fait l’amour comme ça. Comme dans les livres. Un moment un gros quatre-quatre est passé. Il n’avait pas allumé ses phares et on s’est immobilisés en retenant notre souffle. De toute façon, on devait être invisibles même en plein jour à cause du lierre. On s’est remis en ordre en riant et on a continué vers mon immeuble. J’ai ouvert la porte d’entrée et là j’ai vu qu’il y avait quelque chose qui déconnait. Sahaa a dit en riant :

— Oh, regarde. Un lapin !

Il y avait Fibo qui nous fixait du haut de la troisième marche de l’escalier. Et ça, ça ne me plaisait pas. Jamais Mémé la chieuse ne l’aurait laissé partir. J’ai dit à Sahaa que ça n’allait pas. On a pris l’ascenseur jusqu’au sixième et on est descendus sur la pointe des pieds.

Au troisième, j’ai vu que la porte de Mémé était entrouverte. J’ai poussé sur la mienne, elle était bien fermée. Comme on n’entendait pas un bruit, je me suis introduit chez la vieille. Je connaissais. Un couloir, à droite la porte de la chambre, à gauche celle de la cuisine, et puis le salon-salle à manger. Sur le tapis du salon il y avait les pieds de la vieille. Pas la vieille, juste ses pieds coupés au-dessus des chevilles. J’ai senti qu’on me tirait en arrière et j’ai failli hurler. Sahaa m’a dit :

— Viens, on s’en va. Viens.

Je l’ai suivie jusqu’à chez moi et l’ai aidée à fourrer quelques affaires dans un sac. Elle a pris son sac de marin et on est redescendus par l’escalier. J’avais envie de pleurer, de vomir aussi à cause des pieds sur le tapis. En bas, Sahaa a ramassé Fibo et l’a pris contre elle, dans son blouson. Elle a dit :

— Regarde, c’est sûrement son lapin.

En bas on a pris vers la gare, et là le premier train pour Saint-Lazare. On s’est assis face à face, les sacs à côté de nous pour décourager les emmerdeurs. De toute façon, des emmerdeurs, il n’y en avait pas. Le train était vide. La lumière du wagon était trop forte et un peu jaune. Sahaa avait l’air épuisée tout à coup. Elle a juste dit :

— Le couteau électrique. Ils se sont servis du couteau électrique.

J’ai eu un hoquet comme pour vomir et puis je me suis souvenu du sandwich au Tuc et j’ai juste dit :

— C’est pas Tom-Tom alors.

Elle a haussé les épaules.

À Saint-Lazare, c’est pas les hôtels qui manquent et on a trouvé une chambre presque en face de la gare. Le portier de nuit était asiatique, il regarda Sahaa sans me voir, comme à travers moi. J’ai failli lui dire que je n’étais pas arabe, un peu corse et encore pas tant que ça, juste assez pour expliquer le teint et les cheveux. Et puis je me suis dit qu’on était toujours l’Arabe de quelqu’un. À la place, je lui ai filé dix euros de pourboire et je lui ai demandé s’il savait dans quelle direction était La Mecque. Ça a marché : j’ai entendu Sahaa rire. J’ai fermé la porte de la chambre et je me suis laissé tomber sur le lit à côté d’elle. À ce moment-là, toute l’adrénaline que j’avais accumulée s’est transformée en fatigue et j’ai fourré mon visage sous le bras de Sahaa en le frottant contre ses côtes. Ça m’a rappelé quelque chose et je me suis redressé d’un coup. J’ai dit :

— Fibo !

Sahaa n’a pas bougé. Elle a juste grommelé :

— Quoi ? Fait beau ?

— Non, Fibo. Le lapin.

— Il est dans la salle de bains, ne t’en fais pas. Tu connais son nom, au lapin de la vieille ?

— C’est pas le lapin de la vieille, c’est le mien. Enfin, celui de Mathilde. La vieille ne faisait que le garder. J’étais moitié fier de dire ça.

— Ah bon, gros nibards c’est Mathilde ? Ça lui va bien, ça fait un peu moules frites. Et Fibo, c’est quoi ce nom à la con… C’est flamand ?

— Mais non, j’ai répondu, italien. Enfin presque.

— Italien. Presque ? corse ? elle a demandé.

— Mais non, Fibo c’est pour Fibonacci, un mathématicien italien du Moyen Âge qui a laissé des travaux qu’on apprend encore à l’école mais aussi des centaines de petits carnets bourrés de toutes les questions qui lui passaient par la tête. Entre autres, il s’était demandé pourquoi les lapins que sa femme nourrissait exclusivement de carottes ne devenaient pas des carottes à l’intérieur au bout d’un moment. Il ne t’a jamais parlé de Fibonacci, ton ami ?

— Non, enfin si, la suite de Fibonacci, c’est pas lui ?

Elle murmurait.

Je n’étais pas très sûr de mon coup. J’ai juste dit :

— Si, je crois.

De toute façon, elle dormait.

Je lui ai retiré ses Converse et sa jupe et je l’ai couverte. Je ne savais pas comment j’étais. Je veux dire heureux ou pas. Après tout, c’est ce que je voulais, non ? Être au lit avec Sahaa qui dormait à côté de moi. Alors je me suis endormi et j’ai rêvé qu’on prenait un train et puis qu’on allait à l’hôtel et qu’on faisait l’amour dans un lit couvert de lierre dans une chambre avec une grande cheminée. Devant la cheminée il y avait deux pieds bien alignés.

Le matin, ce n’était plus le veilleur qui était en bas mais une jolie beurette qui me salua d’un sourire sans regarder Sahaa. Je lui ai annoncé qu’on ne gardait pas la chambre mais que pour l’instant on allait prendre un café-croissant. Elle fit un grand geste arrondi avec le bras pour montrer que ce n’était pas les troquets qui manquaient dans le coin. Elle me dit de ne pas me presser, la chambre c’était jusqu’à midi. Elle ajouta toujours comme si j’étais seul devant elle :

— Si vous avez envie de quelque chose d’ici là, n’hésitez pas, je suis là pour ça.

Sahaa a respiré fort et j’ai rentré la tête dans les épaules. Elle a crié bien haut :

— Ne t’en fais pas, je suis assez grande pour le sucer moi-même sans avoir besoin d’une autre pute.

Je l’ai poussée vers la porte sans regarder personne.

Dehors Sahaa m’a engueulé :

— Devant moi ! Tu les dragues devant moi, maintenant ! Tu le faisais aussi à Pamela Anderson ce coup-là ? Tu n’es vraiment qu’un chien en chaleur…

Là, j’ai vu l’ouverture et vite j’ai dit :

— Une chienne ! Les chiens, ce n’est pas en chaleur, jamais. C’est que les chiennes.

— Ah bon ? elle a dit.

Avec elle, la culture ça marchait toujours. Elle a pris mon bras et m’a conduit à la terrasse du bar d’à côté. Elle a ri aussi. Elle avait l’air contente. Elle était jolie et belle en même temps. Elle s’était fait une sorte de chignon mou avec deux crayons pour le faire tenir. Et ses yeux lui mangeaient toute la figure et un peu tout le paysage autour. Elle avait mis un truc à moitié tee-shirt trop grand, à moitié robe qui dénudait plus que ça ne l’habillait. Elle était ma reine-putain, j’étais un crétin de chevalier à son service.

Au café on a parlé de ce qu’on allait faire. Enfin, elle a parlé. Elle a décidé que ce qu’il fallait faire, c’était se planquer en Suisse pas trop loin du coffre et attendre qu’une autre clé se pointe. Après, on verrait. Elle a aperçu une agence Air France de l’autre côté du boulevard et a pensé qu’on pouvait acheter deux billets pour Zurich tout de suite. Je n’étais pas d’accord. Depuis que les cowboys avaient tué Ben Laden, les aéroports étaient plus surveillés que la fille de l’imam de la mosquée de la rue Auguste Comte.

— On prendra le train, j’ai dit. En plus c’est moins cher.

Sahaa a eu l’air surprise de m’entendre dire non et plutôt contente de me voir prendre quelque chose en main. Elle a dit oui pour le train. Mais elle a dit que pour l’argent, ce n’était pas trop un souci. La boîte de Tom-Tom était bien pleine et Mickey Mousse de la place Blanche lui en avait donné un vrai bon prix. Mickey avait voté Sarko et s’en était vanté. Depuis, pour redorer sa réputation, il arnaquait moins qu’avant. Donc elle avait un gros paquet en billets de 50 et en plus Albert lui avait dit que, comme bio-clé, c’était un boulot, il y avait un salaire de prévu et une assurance-vie au cas où il lui arriverait quelque chose. C’était aussi pour ça, la Suisse, pour l’assurance-vie. De quoi partir dix fois dans les îles et y vivre cent ans.