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Elle court. Pour ne plus avoir à penser. Pour oublier, mais pas complètement.
Pour évacuer toutes ces émotions parasites. Pour le plaisir, aussi, un peu. Pour être seule, et pour croiser du monde, mais sans avoir à leur parler, juste les voir. Être seule entourée. Pour se vider l’esprit et en même temps, remettre ses idées en place. Pour souffrir en se faisant du bien. Pour se faire du bien dans la souffrance. Pour se dépasser, aller au-delà de ses limites. Pour se reprendre en main, émerger enfin de ses propres ténèbres. Pour courir. Elle court.
Après cinq années de deuil, Laura décide de sortir la tête du sable et de reprendre le contrôle de sa vie. Enfin, elle chausse à nouveau ses baskets et se lance, un pas après l’autre, dans les rues de Saint Louvins. C’est le moment que le Destin attendait pour lui offrir une deuxième chance, en mettant sur son chemin des objets familiers, capables de la renvoyer dans son propre passé, à différentes époques, afin d’éviter le terrible accident qui coûtera la vie à son mari et à son bébé in utéro. Laura devra donc recomposer le puzzle de son existence au travers des pièces qu’elle trouvera.
Mais revivre son passé ne se passe jamais vraiment comme la première fois…
À PROPOS DE L'AUTRICE
Lady Witens est une femme multi casquette qui croque la vie à pleine dents.
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Seitenzahl: 211
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Au temps pour moi
Lady Witens
Fantastique
Illustration graphique : Graph’L
Images : Adobe Stock
Éditions Art en mots
Elle roule vite, sans doute un peu trop vite, mais enfin elle est libre. Pourtant, elle ne peut se résoudre à sourire, sa bouche est encore trop douloureuse de toute façon. Tout s’est passé tellement vite… En un geste, un seul mouvement de trop, celui qui lui était interdit, son univers a basculé. Rien n’était prémédité. Et elle se retrouve au volant de sa vieille Fiat rouge, roulant sûrement trop vite alors que ses deux ados sont assis à l’arrière, presque endormis. C’est pour eux qu’elle a pris la route, pour eux qu’elle a tenu le coup et qu’elle est restée en vie toutes ces années. Pour eux aussi qu’elle a décidé d’en changer.
Quelques heures auparavant, lorsque l’homme avait poussé la porte de son foyer, tout était prêt pour l’accueillir, comme chaque jour ; la table disposée comme il l’aimait avec sa bière fraîche posée près de sa fourchette. Il la buvait directement au goulot, surtout pas de verre. La télévision allumée sur la chaîne sportive en fond sonore, les enfants silencieux dans leur chambre et sa femme, discrète et effacée, debout dans un coin de la pièce, attendant le signe indiquant que le repas pouvait lui être servi. L’homme roi, maître de son royaume et craint par toute sa cour. Elle savait quels sujets ne surtout pas aborder afin de ne pas l’exaspérer davantage qu’il ne l’était après cette dure journée de travail laborieux au bureau. Pourtant, et malgré le silence de la femme, il manifestait tous les signes avant-coureurs du passage à l’acte. Elle savait, dans son regard en coin, dans ses épaules voûtées, dans son attitude d’homme qui croit devoir toujours tout gérer puisque les autres en sont incapables, dans sa main qui semblait le démanger, le picoter, qu’elle n’allait pas tarder à s’abattre sur sa pommette, encore une fois, les doigts contractés en un poing de satisfaction et de douleur. Lasse, elle était résolue et attendait sa sentence.
L’homme cherchait un prétexte, une bonne raison de se défouler. Il en avait besoin, il en avait envie. Il avala sa bière d’un trait puis regarda la bouteille qu’il avait à la main avec un air de dégoût. Il avait trouvé son excuse, bien qu’il ne s’excusât jamais.
« Tu vois, avec les années, je pensais que tu avais compris. Il prit un moment en secouant la tête. Un filet d’air siffla entre ses dents.
— Je pensais que tu savais qu’une bonne bière ne se buvait pas tiède. J’ai eu tort. Encore. »
Il resta très calme pour déblatérer son laïus. La femme, toujours debout dans le coin, commençait à trembler involontairement. Elle n’osait plus bouger. D’un seul coup et sans prévenir, l’homme balança la bouteille en verre sur elle tout en se dressant de toute sa hargne. Il manqua sa cible, et la femme s’était protégé le visage de ses bras par réflexe, ce qui le fit monter encore un peu dans les tours. Il aurait pu à cet instant, choisir n’importe quel objet, n’importe quel meuble, pour défouler cette colère ; renverser sa chaise, frapper le mur, retourner la table, même casser la télévision… Pourtant, la seule chose capable d’assouvir ce besoin de détruire était la femme, sa femme devant lui, victime, soumise et résolue. Comme un punching-ball perpétuel.
Le poing s’abattit une première fois sur ses lèvres, avant qu’elle n’ait eu le temps de comprendre ou même de réagir. Pas de protection réflexe cette fois. Une goutte de sang pointa son nez presque instantanément dans la récente fente aux commissures de sa bouche. Le goût métallique qu’elle connaît si bien emplit ses papilles. Puis, pour la seconde fois, la main prit son élan. Alors les yeux de la femme se fermèrent pour ne pas dévoiler l’instant du choc, comme si elle se ménageait une sorte de surprise, et… rien. Elle n’osait pas ouvrir les yeux, et s’il prenait son temps ? S’il se délectait de la voir passive ? Peut-être même cherche-t-il un accessoire pour taper plus fort, pour blesser davantage ? Pour s’amuser… Finalement, elle entrouvrit un œil pour découvrir que la collision avait été interrompue par une autre main, une main de seize ans à peine, qui tenait encore fermement le bras de son père pour éviter qu’il ne s’abatte sur le visage de sa mère. Cet instant parut durer une éternité à la femme, alors que son fils avait réagi en un éclair. En entendant le verre de la bouteille se fracasser contre le mur, il était sorti de sa chambre juste à temps pour s’interposer face à l’homme, pour la première fois de sa vie. Sans prononcer un seul mot, il laissa son regard écœuré et déterminé prendre le relais de la parole, tout en maintenant le bras paternel d’une poigne désormais assurée. Le père, étonné, mais vexé, détourna alors son regard de la femme pour le poser sur son fils, les yeux vrillant au noir d’ébène. Le poing libre se leva à nouveau, mais pour viser une autre cible cette fois. Le jeune garçon, presque un jeune homme pourtant. Son fils. C’en fut trop pour la femme, qui avait toujours été persuadée que cette violence lui était uniquement destinée. Pas aux enfants. Jamais. La poussée d’adrénaline provoquée par la vision de son mari, aux portes du ring face à leur fils, concentra toute la force de sa maigre silhouette dans ses mains, lorsqu’elle poussa l’homme le plus violemment possible. Plus surpris que réellement blessé, après s’être retrouvé sur son séant, par terre, il releva la tête pour toiser la femme qui s’opposait à lui pour la première fois également.
« Allez faire vos sacs, ta sœur et toi, lança-t-elle sur un ton monocorde, sans quitter l’homme des yeux. On s’en va. Puis s’adressant cette fois à son bourreau, devenu par son geste un simple homme à terre.
— Tu n’aurais pas dû t’en prendre à lui. »
Elle a tout quitté ; son magasin, son foyer, celui qui était son mari essentiellement sur le papier, pour préserver son plus grand trésor sur la banquette arrière : ses deux enfants. La vision de son fils venant la défendre continue de lui brouiller la vue et l’esprit alors qu’elle roule de nuit, au milieu des lampadaires scintillants, dont la lumière semble danser dans le coin de son champ de vision, comme les petites flammes d’un feu de camp qui pétille. Fierté sans doute de la maman protégée et aimée de ses enfants, mais également impuissante à les préserver de ce père violent. La pression accumulée toutes ces années semble vouloir choisir cet instant précis pour se répandre sur elle. Alors que la radio chante Happy1, la femme ne peut se résoudre à l’être, heureuse. Elle ne réalise pas encore vraiment le bien-fondé de son acte. À l’écoute de cette chanson, de ces paroles pleines d’espoir et de bonheur, ses yeux se brouillent. La lumière diffusée à travers ses larmes de femme qui ne sait absolument pas de quoi son lendemain sera fait, se mêle à celles des réverbères, troublant toute sa vision, dans cette course qui n’en est plus une puisque l’arrivée reste inconnue.
Because I’m happy….
La vieille Fiat trace toujours, implacable, alors que sa conductrice laisse rouler les larmes sur ses joues ; liberté enfin acquise, mais à quel prix ? Elle les essuie dans un geste non prémédité, tout en reniflant bruyamment, et réalise qu’elle s’est déportée malgré elle sur la voie de gauche. Sa vue rectifiée, elle donne un coup de volant à droite afin de revenir du bon côté de la route, tout en notant la luminosité inhabituelle des lampadaires devant elle, à moins que ce ne soient les phares d’une autre voiture ou d’un camion. Cette action, de reprendre la route en main, tout comme sa vie, lui fait réaliser à quel point ses actes et décisions de ces dernières heures ne sont ni répréhensibles ni blâmables, bien au contraire. C’était la meilleure chose à faire.
I’m happy…
Alors, pourquoi ne pas juste être heureuse ? La femme sourit pour la première fois de la soirée, pour la première fois depuis de nombreuses années, en réalisant qu’elle a encore évité un accident alors qu’elle se trouvait sur la voie d’en face et qu’il ne lui est rien arrivé.
« Peut-être ai-je une bonne étoile finalement ? Éviter la mort deux fois dans la même soirée, ça reste exceptionnel ! » murmure-t-elle pour elle-même avant de saisir fermement son volant, comme elle compte dorénavant le faire aussi pour son destin et celui de ses enfants. Son sourire désormais assuré semble ne plus vouloir quitter ses lèvres.
Elle roule. Sans doute nettement moins vite depuis quelques minutes, depuis qu’elle a réalisé qu’elle ne fuyait plus, mais qu’au contraire, elle partait à la recherche de sa nouvelle vie. Tandis que la radio diffuse maintenant Étienne Daho.
Aujourd’hui est le premier jour du reste de ta vie2…
Elle court. Pour ne plus avoir à penser. Pour oublier, mais pas complètement. Pour évacuer toutes ces émotions parasites. Pour le plaisir, aussi un peu. Pour être seule, et pour croiser du monde, mais sans avoir à leur parler, juste les voir. Être seule entourée. Pour se vider l’esprit et en même temps remettre ses idées en place. Pour souffrir en se faisant du bien. Pour se faire du bien dans la souffrance. Pour se dépasser, aller au-delà de ses limites. Pour se reprendre en main, émerger enfin de ses propres ténèbres. Pour courir. Elle court.
Un pas après l’autre, retrouver cette sensation de satisfaction personnelle en ayant l’impression de taper « son meilleur sprint » et sourire dans l’effort, même si le gros labrador de la mamie du bout de la rue arrive à la dépasser entre deux jappements ; lui veut jouer, elle cherche à l’éviter. Ressentir une fois encore le souffle d’air sur son visage, ces larmes de froid qui roulent sur ses joues, malgré la chaleur naissante de ce début d’été. Se sentir vivante, à nouveau, après cinq années d’errance, de souffrance et de solitude forcée, où elle n’a pu que subir son destin.
Cinq ans. C’est peu dans une vie, mais c’est long à vivre. Ce soir-là, c’est Laura qui était au volant. Elle adorait conduire et elle savait pertinemment que d’ici quelques semaines, son ventre ne passerait plus sous le volant de sa Ford familiale. Sereine, elle souriait aux anges en pensant à ce petit être de cinq mois qui grandissait en elle, tout en rétrogradant afin de ne pas rouler trop vite sur cette route sinueuse, alors que la nuit noire était maintenant amplement tombée. Elle aimait sentir la main de Denis sur sa nuque, lorsqu’il lui caressait légèrement le haut de sa colonne en faisant de petits cercles du bout des doigts, toujours en rythme avec la musique de la radio, et ô combien relaxant. Il avait ces caresses pour habitude, même si elles étaient douloureuses pour lui en raison de la position désagréable de son bras pour atteindre le cou de son épouse. Leur foyer n’était plus qu’à quelques kilomètres et Laura avait hâte de rentrer pour s’affaler dans leur canapé et soulager ses chevilles gonflées par la rétention d’eau.
Au loin, après plusieurs bornes dans le noir total, les lampadaires semblaient refaire une apparition timide, plutôt espacés, mais synonyme d’habitations. D’une main, Laura se frotta les yeux et se fit la réflexion qu’elle devait être bien fatiguée parce qu’elle avait l’impression que les réverbères fonçaient littéralement sur leur auto. Mais c’était impossible. Ce ne fut que lorsque l’impact semblait inévitable que Laura réalisa qu’en fait de lampadaires, les lumières si proches d’elle étaient des phares appartenant à la voiture d’en face. Celle-ci s’était déportée sur sa voie de gauche et roulait à vive allure, droit sur elle. Avant de donner un coup de volant pour éviter le véhicule, Laura crut apercevoir le visage du conducteur, derrière le pare-brise. Celui d’une femme.
Il y eut un bruit déchirant, comme une plainte de la tôle froissée lorsque la Ford se plia contre le chêne manifestement centenaire et inébranlable. Durant le choc, Laura garda les yeux fermés. Réaction sans doute involontaire, peut-être même une manière de se protéger ; si je ne vois pas ce qu’il se passe, alors ça ne peut pas être grave. Même une fois le silence revenu, elle n’osa pas les rouvrir immédiatement, mais une forte douleur dans son abdomen l’incita à relever les paupières, comme une brûlure écrasante, un étau qui s’était resserré autour de son petit miracle. Cette impression, quand on regarde et surtout qu’on écoute une vidéo d’ASMR3, d’un étranglement autour d’un ballon qui, en éclatant, se révèle être composé de milliers de petites billes multicolores qui explosent sous la pression.
D’abord, sa vision s’avéra floue. Pourtant, et malgré ses efforts, elle ne put secouer la tête pour affiner les détails de ce qu’elle avait devant les yeux. Petit à petit, au bout d’interminables minutes dans le coton, la netteté s’accentua et elle put analyser la situation ; sa tête était réellement douloureuse quand elle la bougeait – elle avait sûrement dû la taper sur le volant dans le choc avec l’arbre –, son ventre lui faisait l’effet d’être habité par de la lave en fusion et elle sentait un liquide chaud et magmateux lui couler le long de la cuisse. Elle se raccrochait au fait qu’elle était en vie, première étape avant d’étudier le reste. Et si elle est vivante, alors son bébé aussi, c’est évident. Il ne pouvait en être autrement, n’est-ce pas ? Elle commença par respirer, de longues inspirations et expirations afin de calmer son rythme cardiaque. Malgré cet exercice qui lui coûtait déjà beaucoup, elle ne put retenir plus longtemps les larmes qui se mirent à glisser sur ses joues, comme si elles avaient été huilées, intensifiant les hoquets de chagrin et donc la douleur dans sa poitrine et dans son ventre.
Elle se souvient d’un silence plus qu’inhabituel, un silence paralysant, comme si l’univers avait été mis sur « pause », malgré la radio qui continuait de chanter que le monde entier était « happy ». Ce silence tellement improbable qu’on pourrait douter de sa réalité, comme si même les criquets s’arrêtaient de chanter devant une scène aussi irréelle. Elle eut l’impression que son corps tout entier craquait lorsqu’elle tenta de se tourner vers la droite pour évaluer l’état de Denis, qui ne s’était toujours pas manifesté sur le siège passager.
« Chéri, ça va ? Pas de réponse.
Laura chercha de la main, à tâtons, le genou de Denis et se mit à le caresser un peu fortement pour le faire réagir.
— Denis ? Elle peinait à tourner sa tête, mais doucement et lentement, elle parvint enfin à apercevoir son époux dans le coin de son champ de vision.
— Hey, réveille-toi ! glapit-elle alors en haussant la voix. Denis semblait dormir, les yeux heureusement clos, mais la tête formant un angle surnaturel, vers l’arrière de son siège. La goutte de sang d’un rouge profond qui s’écoulait lourdement sur le coin de sa lèvre ne laissait malheureusement aucun doute sur la gravité de son état, et Laura comprit presque instantanément.
— Deniiiiiis !!! »
Sa voix perça le silence de cette scène chimérique, injuste et irréelle. Elle aurait tant aimé qu’elle soit irréelle. Une voiture fracassée contre un arbre en pleine nuit, pourtant rien de si exceptionnel. Mais lorsqu’on est acteur d’un évènement comme celui-ci, notre vie s’en trouve bouleversée instantanément et pour toujours.
Ce soir-là, du haut de ses vingt-cinq ans, Laura se retrouva seule. Hélas à tous les sens du terme. Dans un banal accident de voiture, dû à un véhicule qui s’était simplement déporté sur la voie d’en face – engendrant le coup de volant meurtrier – Laura perdit les deux membres de sa jeune famille ; son Denis et son enfant à naître. La douleur qui lui déchira alors les entrailles lorsqu’elle comprit cet involontaire abandon couvrit toutes les blessures et les ecchymoses engendrées par le choc. Elle souffrait dans son âme, au plus profond de ses tripes psychologiques et cette douleur sera la plus imposante et la plus vaste à soigner, si tant est qu’elle soit guérissable.
Cinq ans. Cinq années avant de sortir la tête du brouillard, avant de se relever et de se reconsidérer. Cinq ans pour réaliser que non, ce n’est pas parce qu’elle a voulu rentrer à cause de ses pieds gonflés que la tragédie a eu lieu. Ni parce qu’elle a trop apprécié les caresses nucales de Denis. Encore moins parce qu’elle a trop mangé, ou pas assez, ou trop attendu au dernier croisement, ou encore choisi de conduire ce soir-là. Cinq années pour apprendre à se pardonner, pour réapprendre à vivre, à exister tout simplement. Cinq ans, c’est court dans une vie, mais c’est long à vivre.
L’apprentissage de la vie, ou plutôt cette nouvelle expérience passe par l’acceptation de son « moi », qu’il soit intérieur ou extérieur. Laura a accepté énormément de choses ; de ne plus se sentir coupable en rejetant la faute — la seule responsable, c’est cette femme, celle qui tenait ce magasin de jouets et qui conduisait l’autre voiture, elle l’a reconnu, elle en est sûre —, d’admettre la fatalité de la vie, ou que l’heure de Denis et de son bébé était venue et qu’il faut voir les moments passés ensemble comme un plus, un cadeau inespéré et non comme un bonheur avorté. Laura a fait tout son travail de deuil au niveau intellectuel et spirituel, mais il lui reste l’acceptation de son corps, celui qui lui avait fait défaut en ne protégeant pas son enfant. Alors elle choisit de courir pour évacuer ce trop-plein de culpabilité physique, dernière étape pour s’accepter enfin et accepter cette vie nouvelle qui lui est offerte.
Alors Laura court. Pas aussi vite qu’elle le voudrait, mais elle court tout de même. Le paysage qui s’égrène autour d’elle reste celui de son quotidien, de sa ville, de son quartier, avec ces rares arbres qui semblent avoir été plantés à la va-vite, comme ceux de Panoramix dans le Domaine des dieux4, où le simple fait de lancer un gland fait surgir un arbre imposant.
Elle apprend à redécouvrir les sensations et garde tous ses sens en alerte ; la brûlure de ses cuisses sur laquelle il ne faut pas trop s’attarder pour éviter d’avoir une excuse toute trouvée pour se mettre à marcher ; la respiration qui peine à trouver son rythme régulier et qui donne l’impression de ne pas être efficace et de souffler comme un bœuf ; la chaussette qui semble glisser sur la cheville et enfermer les petits cailloux que son deuxième pied lui envoie en frôlant le premier ; toutes ces petites actions qui occupent l’esprit tout en n’étant pas assez importantes pour éviter de s’arrêter… Mais il faut tenir, s’accrocher. Et puis à un moment, la douleur s’efface, la respiration se stabilise, le rythme s’impose de lui-même, pas forcément très rapide, mais celui qui nous correspond, celui qui nous donne juste l’impression de pouvoir courir jusqu’au bout du monde sans s’arrêter. Et là, on atteint la plénitude, comme si on courait dans les nuages, dans une douceur dans l’effort, sans douleur ni contrainte.
C’est dans cet état de satisfaction que Laura aperçoit quelque chose d’étrangement brillant au loin, en bord de route. Plus elle se rapproche et plus elle réalise que la chose étincelle exagérément. Pourtant caché dans l’herbe abondante au bord du trottoir, entre une pâquerette et un coquelicot, l’objet semble appeler la joggeuse. Le scintillement se fait de plus en plus présent, tels un battement de cœur qui s’accélère, ou une vibration visuelle de téléphone portable. Laura stoppe alors sa course à sa hauteur, afin de ramasser cette jolie petite cuillère en argent, sûrement échappée d’une poussette d’enfant. Bizarrement, une fois dans ses mains, la cuillère a cessé d’émettre ses paillettes.
Elle lève le couvert à hauteur d’yeux et l’inspecte sous toutes ses coutures en le faisant tourner entre ses doigts. Elle est tellement mignonne avec ses légères gravures sur le manche. La fascination ressentie alors par Laura résulte surtout du fait qu’elle se revoit, plusieurs années en arrière, lorsqu’elle choisit pour ses dix ans, la même petite cuillère, avec les mêmes ciselures délicates et surtout le même éclat. Elle ne pensait pas que ce genre de modèle était toujours d’actualité dans les magasins. Lui revient alors ce souvenir de sa maman, lorsqu’elle lui proposa de l’emmener au magasin de jouets pour choisir le cadeau de son anniversaire, le premier avec autant d’importance. Dix ans. Dix ans, c’est grand avait noté sur sa carte d’anniversaire sa meilleure amie, et c’était vrai. Une décennie mine de rien. Arrivées à la boutique, Laura réalisa que toute une partie de l’établissement était réservée à de la puériculture et elle commença à déambuler dans les rayons pour bébé, au milieu de biberons et autres brassières colorées, comme si elle se moquait des jouets qui s’amoncelaient de l’autre côté. C’est alors que son regard fut attiré par tout un lot de vaisselle que l’on offrait généralement à des baptêmes ou des communions. Derrière la vitrine en verre, le couvert était dressé et Laura restait fascinée par la cuillère déposée sur le dessus de l’assiette décorée d’un liseré bleu, avec le petit couteau et la minuscule fourchette. Cette cuillère était si jolie, finement gravée sur le manche, une sorte de bijou sans en être un avec une utilité hors norme, pour un objet qui brillait autant. Sa décision était prise, elle choisit cette petite cuillère comme cadeau d’anniversaire pour ses dix ans.
Retrouver un tel objet, perdu dans l’herbe, en pleine course, semblait improbable, et pourtant. La cuillère éblouit aujourd’hui tout autant que sa jumelle derrière sa vitrine, plusieurs années auparavant, comme si elle n’avait pas été perdue, mais déposée volontairement ici. Laura ne peut se résoudre à repartir en courant, sa trouvaille lui coupe tout élan et toute envie aussi. Elle glisse son trésor dans sa poche et se met à marcher d’un bon pas jusqu’à son appartement, non sans aller caresser régulièrement son trophée, du bout des doigts, comme pour se rassurer et se convaincre de sa réalité.
Assise à sa table de cuisine, toujours vêtue de sa tenue de sport, les coudes posés afin d’avoir les mains à hauteur d’yeux, Laura tourne et retourne la fameuse cuillère entre ses doigts tout en se remémorant cette journée si particulière de ses dix ans, et surtout les émotions qui l’ont traversée à cette époque. L’espace d’un instant, son esprit oublie presque la tragédie de sa vie et lui offre une escale de bonheur incarnée par ce souvenir hors du commun. Sa chatte angora en profite pour sauter sur la table dans un « Mrraow » presque étouffé, et lui caresse le cou en passant, jusqu’au bout de sa queue couleur crème.
« Tu vois Boulette, ça, c’étaient les meilleurs moments de ma vie d’enfant, raconte-t-elle en levant une nouvelle fois la petite cuillère devant le lustre allumé.
— Tu as vu comme elle brille ?
— Miiiaow ! miaule l’animal, étrangement concerné en entendant la voix de sa maîtresse.
— J’étais sûre que tu dirais ça ! » blague alors Laura en riant, tout en attrapant son chat par l’abdomen avant de lui faire un gros câlin réconfortant. La chatte se laisse faire, comme si elle appréciait aussi ce moment de complicité.
Lovées l’une contre l’autre dans le lit de Laura, comme tous les soirs, celle-ci se repasse le film de sa journée dans sa tête. Elle caresse machinalement le dos de son chat, qui se cambre à chaque passage de la main de sa maîtresse et sourit timidement, comme si elle en avait enfin le droit, pour la première fois depuis cinq années.
Lorsque Laura ouvre les yeux, elle sent tout de suite que quelque chose cloche. Déjà, Boulette n’est pas étalée de tout son long sur sa gorge, comme elle le fait depuis son arrivée dans sa vie, il y a trois ans.
« Boubou ! T’es où ? » chuchote Laura comme si elle avait peur de réveiller quelqu’un, en tapotant la fine couette du plat de la main, avant de se couvrir la bouche d’un doigt interrogateur, les sourcils froncés. C’est quoi cette voix de gamine ? Et pourquoi ses draps la piquent comme quand elle était enfant ? Et où est Boulette ?
