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Il reste moins d’un mois à Noah Peyrard, jeune chef d’orchestre, pour trouver l’interprétation parfaite de la cinquième symphonie de Beethoven, sous peine de perdre sa place au sein de l’Orchestre de la Vallée. Mais la symphonie du Destin lui joue un tour inattendu : les dimanches disparaissent mystérieusement, ramenant avec eux sa mère Lyvia, décédée un dimanche alors qu’il n’avait que dix-sept ans.
Tiraillé entre le besoin de remettre de l’ordre dans ce chaos temporel et l’envie de profiter de la présence de sa mère ressuscitée, Noah doit affronter ce mois de juin aux allures de rêve éveillé. Alors que la fête de la musique approche et que son concert du 21 juin se profile, Noah devra choisir entre le passé et l’avenir, entre sa passion pour la musique et l’amour filial.
Un roman émouvant sur le temps, la perte et l’espoir, rythmé par la puissance de la musique.
À PROPOS DE L'AUTEURE
Femme passionnée, musicienne et amoureuse de la vie depuis une quarantaine d’années, Lady Witens a suivi des études au conservatoire national et en faculté de musicologie. Membre d’un orchestre, elle aime aussi s’abandonner au bon vieux rock. Ancienne restauratrice, maman comblée de quatre enfants, ATSEM dans une école de village, et artiste dans l’âme, elle décore sa maison de peintures inspirées de l’univers magique de Walt Disney. Également inspirée par les plumes de Stephen King et Michael Crichton, elle explore l’écriture avec une sensibilité unique, alliant l’amour de la musique et des histoires captivantes.
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Seitenzahl: 253
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Da Capo
Lady Witens
Fantastique
Éditions « Arts En Mots »
Illustration graphique : © Graph’L
Images : Adobe Stock et Lady Witens
L’air ambiant s’alourdit. Il commence à peser autant que le poids sur ses épaules, cette nouvelle tare émotionnelle que la vie lui impose, ce nouveau défi. La forêt se charge d’électricité en ce dimanche orageux et Noah s’enfonce malgré tout dans ces sentiers sinueux, tellement accaparé par ses pensées, que le seul lien qu’il a avec cette nature grondante, reste ses mains s’appuyant aux troncs des arbres pour avancer plus loin.
La commission musicale a tranché et pour célébrer la fête de la musique, elle a choisi pour thème la transition de l’époque classique vers l’époque romantique. Noah sait bien qu’indirectement, c’est le passage d’un chef d’orchestre à l’autre qui est sous-entendu et que son siège est dangereusement éjectable. Pourtant il va devoir faire ses preuves. Encore. Prouver à toutes et à tous qu’il est digne de l’Orchestre de la Vallée, même s’il le dirige depuis deux ans déjà, même s’il en a relevé le niveau par ses excentricités, même si cette foutue cinquième symphonie qui le hante et le poursuit depuis seize ans se retrouve en tête d’affiche, choisie et imposée pour ce concert décisif.
Son cerveau est en ébullition alors que l’orage gronde au loin. Les nuages grisâtres se rapprochent et la terre du sentier se ramollit sous les semelles de ses baskets, dont le blanc immaculé laisse peu à peu place à une teinte ressemblant à celle du vin jaune. Obsédé par les flashs du passé, Noah s’est engouffré dans une partie de la forêt qu’il ne connaît pas. Les coups du destin résonnent perpétuellement dans sa tête alors qu’il presse le pas sans même s’en rendre compte. Beethoven… D’un mouvement sec de la tête, il repousse la longue mèche brune qui lui tombe sur les yeux, comme si elle était la responsable, comme s’il fallait la faire disparaître de sa vue. Il cherche l’idée géniale qui germera de son cerveau pour incarner cette musique d’un autre siècle, mais les souvenirs s’imposent insidieusement.
L’entrée du cercueil dans l’église. Noah était assis au premier rang. Les yeux baissés, il n’apercevait que les chaussures noires des porteurs, marchant d’un même pas, presque militairement, au rythme saccadé des cordes de l’orchestre, scandant les coups du destin frappés à la porte. Compositeur préféré de sa mère, Beethoven était présent par le biais de sa symphonie à ses funérailles. Noah se souvient d’avoir relevé la tête au moment où la couronne de fleurs roses et blanches, posée sur le cercueil, a vacillé, tremblé, presque glissé quand les hommes en noir ont déposé la boîte sur les trépieds. Le déroulement de la cérémonie est resté flou dans son esprit, les discours de la famille, de ses élèves. Lui-même n’a pas parlé, n’a pas voulu parler, de peur d’extérioriser cette colère aux portes de ses lèvres. Elle ne méritait pas ça. Il s’est alors concentré sur la musique, ancrant à jamais dans son esprit la cinquième symphonie de Ludwig van Beethoven à l’enterrement de sa mère.
Les premières gouttes de pluie referment la lourde porte de l’église de ses souvenirs et ramènent Noah dans la forêt. La végétation est très dense ici. Les arbres centenaires s’élèvent à une hauteur indéterminée et leur feuillage, tel un parapluie naturel, ne laisse percer pour l’instant que quelques gouttelettes chaudes de ce mois de juin. Quant au sentier, il a disparu sous la mousse opaque et épaisse, répandue sur toute la surface du sol. Noah ne s’affole pas outre mesure de son expédition hors-piste. Un rapide coup d’œil en arrière lui prouve qu’aucun chemin n’est établi et il sourit en pensant à Ralph, son vieux basset hound qui, à l’instar de son maître, aurait également perdu la piste. Quand Hervé, le frère aîné de Noah, lui a demandé de lui prêter son chien quelque temps, pour apprendre à ses deux filles à s’occuper d’un animal, le jeune homme n’imaginait aucunement à quel point il laisserait un vide dans son quotidien. Et se retrouver en pleine nature sans son acolyte de bientôt sept ans ajoute un amer sentiment d’abandon à la tornade qui ravage son esprit.
La pluie redouble d’intensité. Les feuilles des grands chênes ne suffisent plus à filtrer les gouttes d’eau qui viennent s’écraser sur le parterre mousseux. Noah relève la tête pour regarder le ciel et ne peut que protéger son visage avec son coude des projectiles, avant que la musique de la pluie n’accélère son tempo. Il sent ses vêtements s’humidifier et commence à courir entre les arbres, sans réellement savoir où il se dirige. Le grondement de l’orage, presque au-dessus de sa tête, trouve un écho en lui et rappelle la vague orchestrale des cordes dans le premier mouvement de cette cinquième, jamais bien loin de son esprit. Le rythme de ses pas conjugué à la mélodie de la pluie sur la résonance de la grosse caisse orageuse du ciel ; la terre, l’eau et l’air réunis, semblent s’emparer de lui et guider sa course jusqu’au sommet d’une falaise dont la présence ici, totalement improbable et inconnue, lui rappelle celles du Tréport, dans le nord de la France.
Il pleut des cordes maintenant, et les arbres sont trop en arrière pour le protéger davantage. Le vent souffle en rafales, le tonnerre commence son introduction et pourtant Noah semble hypnotisé par le spectacle qui s’offre à lui. Il se tient debout, droit, vacillant à peine malgré les bourrasques et le froid qui s’installe petit à petit sous le tissu de ses vêtements. Il est devant un énorme trou béant, comme une immense cascade, mais sans eau, comme un cratère de météorite abandonné. L’humidité est telle qu’un brouillard s’est formé en son centre, masquant le fond sous l’épaisse bruine. Noah est subjugué par ce paysage et un peu apeuré aussi à cause de cet inconnu.
Les yeux fermés, concentré sur cette nature déchaînée, Noah écoute, déchiffre, interprète. Il ressent jusqu’au plus profond de son être les sons, les sensations ; le vent qui souffle dans les branches des arbres, entrée des cordes, il siffle sur la pente rocheuse, la petite harmonie est là, la pluie tambourine sur la terre, rythme sec et précis, puis elle s’infiltre et s’écoule entre les cailloux, en entraînant certains avec elle, tenues maladroites, sans oublier le tonnerre qui gronde, percussions sous-jacentes qui attendent patiemment leur apothéose. Dans l’esprit de Noah, comme possédé par cette mélopée qui refuse de disparaître, le destin s’impose.
Tel un automate, en transe, il fait un pas en direction de la falaise. Il ouvre les yeux et relève les bras, prenant possession de l’espace de direction devant lui. Au moment où il commence à battre la mesure des premières notes de la symphonie, un éclair zèbre le ciel. « Pom pom pom pooom. » La nature semble répondre au délire hypnotique de Noah et ponctue par deux fois ce premier thème du premier mouvement par un coup de tonnerre, entrée en scène des timbales et grosses caisses, parfaitement synchronisées. Puis Noah se tourne vers le vent, dont les bourrasques semblent être les orbites de chaque goutte de pluie, ses cordes improvisées, pour la réponse fuyante de l’exposé, comme une mélodie frappante en feu d’artifice, douce, mais qui s’éparpille de chaque côté. Les coups du tonnerre résonnent en rythme, tels ceux de la destinée, frappée à la porte.
Noah est déchaîné, habité par cette musique qu’il connaît jusqu’au bout des ongles, qui le domine et le torture depuis si longtemps. Ses doigts ne tremblent pas. D’une main, il bat le tempo allegro et de l’autre, il lance chaque départ d’instruments tout en insufflant par ses gestes, les intentions musicales du compositeur. Son bras droit se balance et les aigus filent et se faufilent en gambadant, mais lorsque la conduite devient puissante, nette et précise, c’est tout l’orchestre naturel qui répond pesamment et fatalement. Noah ne réalise pas encore qu’il vit ici et maintenant, une expérience unique et incroyable.
La fin du premier mouvement, saccadé par ses accords secs en tutti, s’achève par un éclair qui zèbre le ciel au-dessus de la tête du jeune chef et vient foudroyer le seul arbre à l’écart des autres, à peine quelques mètres derrière Noah, dans un crépitement digne des enfers, ou quand le ciel rencontre la terre. Son sursaut est tel que Noah sort de sa transe et manque de glisser dans la falaise en découvrant que ses chaussures ne sont qu’à moitié posées au sol, l’autre partie semblant flotter au-dessus du vide. Il réussit à balancer son poids en arrière en effectuant un moulinet involontaire des bras et se retrouve assis sur la roche, non loin de la boue, sous une pluie maintenant éparse de fin d’orage.
Encore abasourdi par l’expérience qu’il vient de vivre, Noah prend quelques instants pour se ressaisir. Toujours assis par terre, il réalise que ce qui vient de se passer lui donne toutes les cartes et surtout toutes les grandes lignes pour réinterpréter cette œuvre majeure du XIXe siècle, à sa sauce.
Les vêtements gorgés d’eau, il se relève tant bien que mal et décide de rebrousser chemin pour retrouver sa voiture. En voyant le tronc encore fumant de l’arbre foudroyé, il comprend un peu mieux la violence de l’éclair responsable de son état. Sans trop réfléchir, il se penche pour ramasser une branche, dont le bout sectionné est encore noirci par la chaleur. Quelque part dans son esprit torturé, il espère que ce morceau de bois lui permettra de se souvenir de ce qu’il a ressenti aujourd’hui, de son expérience irréelle, comme s’il avait besoin de garder une preuve de sa réalité.
Paradoxalement, le retour à son véhicule semble plus rapide que la durée de son ascension. La boue accumulée aux pieds des arbres lui permet de se laisser glisser jusqu’à ce qui s’apparente à un sentier. Et rapidement, Noah reconnaît certains détails qui l’ont marqué au début de sa balade, comme cette énorme fourmilière, sous le grand chêne, qui doit bien faire un mètre de hauteur ; sorte de monticule de terre appuyé à l’épaisse souche qui, quand on s’arrête pour l’observer plus en détail, rappelle l’écran de télévision gris qui grouillait après la mire, lorsque les programmes étaient terminés, dans les années quatre-vingt.
Sans prendre le temps de nettoyer sommairement ses baskets, et au risque de souiller sa voiture, Noah appuie sur l’accélérateur pour retrouver au plus vite ses partitions. Il ressasse en boucle ce qu’il vient de vivre pour ne rien oublier, pour être sûr de tout noter une fois dans son appartement. Il sait qu’il tient quelque chose au bout de ses doigts. Sur le tableau de bord, la branche sectionnée bringuebale à chaque coup de volant, souvenir implicite d’une après-midi extraordinaire.
Noah s’est levé aux aurores. Son troisième café noir fume encore, noyé sous les partitions, sur la table de la salle de séjour, alors que sept heures sonnent à peine au clocher de l’église du quartier. Il a très peu dormi, sentant le besoin d’exploiter l’idée qui s’est insinuée en lui, à la suite de son expérience de la veille. Il a dirigé les éléments, la nature, sur la cinquième symphonie de Ludwig van Beethoven. Or il sait que le musicien a composé son œuvre en même temps que sa sixième symphonie, dite Pastorale, entre 1805 et 1807. Donc il a décidé d’intégrer à la cinquième les notions de nature qui ont fait de la sixième une Pastorale, en se basant sur ce qu’il a vécu dans la forêt.
Sur le papier, l’idée semble excellente. Mais au niveau de la pratique, Noah se doute qu’il va devoir être persuasif, organisé et construit pour expliquer et défendre son allégorie devant les instrumentistes de l’Orchestre de la Vallée.
Il sait que même sans le comprendre, même avec une vague idée de ce qu’il attend d’eux, la majorité de ses musiciens le suivront. Depuis qu’il a commencé à diriger, il s’est forgé une certaine réputation dans le dur monde du spectacle et portait déjà le surnom de weird conductor1 bien avant d’intégrer l’équipe de l’Opéra. Ce trait de caractère a permis à toute sa formation d’acquérir un niveau professionnel envié par nombre d’ensembles environnants, notamment à la suite de leur premier concert, hommage à Mozart, où Noah avait choisi de combiner le plus harmonieusement du monde, le style rock avec le classique.
En effet, deux ans auparavant, alors qu’il entrait à peine dans ses fonctions de chef d’orchestre, Noah avait été sollicité par le groupe de rock les Pommettes bleues, pour ses talents de trompettiste. Malheureusement ses nouvelles attributions lui prenaient trop de temps et adjoindre un groupe à son planning lui parut compliqué. Donc il décida, dans toute sa bizarrerie, d’allier l’Orchestre de la Vallée aux Pommettes bleues le temps d’un concert. Contre toute attente, ça a très bien fonctionné. Bien sûr, il a fallu plusieurs heures, même plusieurs jours de travail à Noah pour réécrire les parties de chacun, harmoniser dans un autre style sans dénaturer l’œuvre originale, mais tout en lui insufflant une modernité concrète, et sans altérer non plus la musicalité du groupe. Le résultat a été probant et Noah est devenu un spécialiste dans la réécriture arrangée et associée, asseyant par la même, sa réputation de chef d’orchestre étrange et intransigeant.
Malgré l’excitation que lui procure ce projet, Noah se dit qu’il a besoin de faire une pause, quand il réalise qu’il ne voit que des notes danser sur des portées à chaque fois qu’il ferme les yeux. De toute façon, tant qu’il n’aura pas récupéré le conducteur d’orchestre de la Pastorale, aux archives de l’Opéra, il ne pourra pas confronter l’écrit des deux œuvres ni avancer dans son projet. Il repousse à regret sa chaise avec le pied, et se lève doucement, en s’étirant, comme après une longue nuit de sommeil.
L’appartement est maintenant baigné par le soleil matinal quand Noah allume la radio de sa chaîne hi-fi et monte le volume, afin de l’entendre sous la douche. Il habite au huitième et dernier étage d’une résidence située au bout d’une impasse, il sait donc qu’il peut se permettre de faire un peu de bruit sans qu’on ne lui en tienne rigueur. De plus, ses voisins connaissent ses activités professionnelles et n’ont jamais été contre un petit morceau de trompette, tant qu’il est bien exécuté et à des heures raisonnables. Une fois la page de publicité terminée, Noah reconnaît les premières notes du solo d’introduction, pourtant léger malgré sa tonalité sombre, de Stairway to heaven, du groupe légendaire Led Zeppelin.
« OK, restons dans les tonalités mineures2 ! » dit Noah à son reflet dans le miroir.
Après l’introduction de la guitare, la flûte entre à son tour pour lui répondre de manière fluette. Admirablement synchrone, Noah ne peut s’empêcher de saisir son pommeau de douche comme un micro pour entonner à pleine voix, en duo avec Robert Plant, le chant de la fille qui pense que tout ce qui brille est d’or et qui s’achète un escalier pour le paradis.
« There’s a lady who’s sure all that glitters is gold
And she’s buying a stairway to heaven… »
Ce que Noah appelle l’« Opéra » est en fait une salle de répétition en plein centre-ville, dans laquelle tout le matériel et les archives musicales sont stockés. Il est essentiel à l’orchestre d’avoir un lieu indépendant du bâtiment réel de l’Opéra de Saint-Louvins, pour lui permettre d’assurer ses deux répétitions par semaine, tous les mardis et jeudis, sans être incommodé par le travail, tout aussi répétitif, des danseurs de la troupe et des metteurs en scène.
En ce lundi matin, il n’y a pas âme qui vive dans les locaux de la rue Danton. Noah avance dans le hall et se dirige vers le bureau pour récupérer les clés du grenier, dans lequel sont archivées toutes les partitions. En passant devant la porte de la salle où les musiciens posent leurs boîtes d’instruments, il reconnaît instantanément les réminiscences d’odeurs de graisse et d’huile des cuivres, dont les pistons sont astiqués avant chaque répétition.
Le grenier a été aménagé sommairement pour accueillir essentiellement des armoires remplies de partitions ainsi que de vieux instruments, souvent très abîmés, abandonnés ici comme dans un cimetière d’éléphants, en attendant une éventuelle réhabilitation. La moquette élimée crisse sous les pieds de Noah, qui sait exactement où chercher le conducteur d’orchestre de la Pastorale et se dirige directement vers le meuble qui le contient.
De retour au rez-de-chaussée, Noah ne peut s’empêcher de jeter un œil dans la salle de répétition. Il aime cette pièce car il peut s’imaginer tout ce qu’elle a à lui offrir, tout ce qui peut s’y créer. Il sait parfaitement quelle est la place de chacun devant son pupitre de chef ; devant lui les cordes, d’abord aiguës puis les graves, ensuite la petite harmonie sur la première estrade, en montant, les cuivres percutants et pour finir, au plus haut, le panel de percussions. Certains ont laissé leur pupitre, d’autres un crayon de papier afin d’annoter sans l’abîmer la partition travaillée. Quant à la petite bouteille d’eau, sous la chaise de la seconde estrade, c’est celle de Thomas Langevin, son meilleur ami et aussi premier cor d’harmonie. Il l’a toujours connu avec cette manie, ce besoin de se désaltérer durant les répétitions, et surtout de laisser sa bouteille, vide comme pleine, sur place.
Au départ, rien ne présageait d’une amitié aussi profonde entre Noah et Thomas. Le chef sortait à peine de son succès sur Mozart que déjà il devait préparer la représentation suivante, qu’il avait choisi de reposer, cette fois, sur les musiques des grands films hollywoodiens. Les instrumentistes n’avaient pas l’habitude de ce genre de répertoire et ils n’étaient pas très à l’aise avec cette musique essentiellement descriptive et narrative. De plus, toujours en cassant les codes, Noah décida de faire intervenir sur scène des acteurs, adultes comme enfants, pour illustrer les différents tableaux cinématographiques mis en scène par la musique, alors qu’un écran géant situé derrière l’orchestre devait projeter des images du film en question.
Lors d’une répétition, Noah a risqué le renvoi à la suite d’un envoi de baguette malencontreux. En effet, il a toujours été un chef très exigeant en ce qui concerne le travail personnel de chacun, partant du principe que les répétitions de groupe servent essentiellement à peaufiner les nuances, les effets d’orchestre et la globalité de la musique d’ensemble. Les parties de chacun sont censées être connues et travaillées, et la moindre fausse note peut le mettre dans une rage incontrôlée.
Ce jour-là, en répétition, le premier cor d’harmonie Thomas Langevin, qui assurait son poste depuis bien longtemps avant l’arrivée de Noah, devait interpréter les quelques notes solos de l’introduction de la musique du film Jurassik Park. Or Thomas, qui sortait d’une grosse angine et qui avait encore quelques réminiscences de toux, a clairement raté sa deuxième note tenue à cause d’un picotement soudain dans la gorge. Il provoqua la colère de Noah qui eut le mauvais réflexe de ne rien dire, mais de jeter à la tête du corniste sa baguette de chef tout en soupirant dédaigneusement et rageusement.
En temps normal, une réaction comme celle-ci aurait valu à Noah un blâme, voire un renvoi, mais Thomas n’étant pas foncièrement quelqu’un de mauvais, il eut la présence d’esprit d’apaiser toutes les tensions en éclatant d’un rire gras, tout en regardant son chef. Puis il dédramatisa la situation en s’exclamant, et en appuyant bien sur chaque mot :
« Sé-rieux ? Mais comme je l’ai bien foirée celle-là ! Ça faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé dis-donc ! »
Noah abandonna son masque de colère et éclata de rire avec Thomas, bientôt suivi par le reste de l’orchestre, heureux d’apaiser les tensions. Le soir même, les deux hommes se retrouvèrent dans le bar Le Mysterious Pepper, dans la même rue, presque en face de l’Opéra, et trinquèrent à la fausse note, devenue mythique, et scellant le début d’une vraie amitié. Par la suite, le rituel du bar s’est lui aussi instauré après chaque répétition.
Noah est arrivé en avance à l’Opéra. Il aime être le premier sur les lieux avant une répétition ; il installe son pupitre, ses conducteurs d’orchestre, il s’imprègne du silence et de la dimension de la pièce pour retransmettre au mieux ses intentions musicales. Il entend dans le couloir les entrées de chacun. Les musiciens se rendent directement dans la pièce dédiée à la chauffe afin d’y déposer leurs boîtes d’instruments. Ils discutent de leur week-end, de leurs projets, mais lorsqu’ils pénètrent dans la salle de répétition, leur attitude change instinctivement ; le respect de leur chef, la concentration, le besoin constant de vérifier que leur bec ou embouchure ne se refroidit pas, le dépôt de la partition sur le pupitre, la grâce naturelle du geste musical. Assis chacun à sa place dans l’orchestre, le vulgaire groupe d’êtres humains se transforme en musiciens.
« On se fait un Mysterious comme d’hab, après ? » chuchote Thomas en passant devant Noah pour rejoindre son estrade. Il a pour unique réponse le sourire en coin du chef, agrémenté d’un clin d’œil affirmatif.
Petit à petit le silence se fait. Seules quelques pages tournées viennent former un bruit de fond, signal pour Noah qu’il peut commencer. Il relève la tête, soutient le regard de son audience et commence sa répétition.
« Bonjour à tous ! J’espère que vous avez passé un bon week-end et que vous vous êtes bien reposés parce qu’on a du boulot ! Comme vous le savez tous maintenant, on nous attend au quart de tour dans moins d’un mois, nous allons donc leur prouver à tous que nous en sommes capables. » Noah reprend une nouvelle fois son conducteur pour le tapoter sur le pupitre afin d’en ajuster les pages. Puis il reprend.
« Aujourd’hui nous allons reprendre le premier mouvement de cette symphonie ultra connue, donc je compte sur vous pour éviter les fausses notes ! » Un petit sourire complice à son grand ami afin de détendre l’atmosphère. « D’abord nous allons le filer en entier… heu sans s’arrêter… et puis on… heu… reviendra sur… » Il fait mine de tourner rapidement les pages de sa partition afin de se donner de la contenance, et surtout pour tenter de cacher le trouble qui s’est emparé de lui. En relevant les yeux, il a croisé un regard inconnu, fascinant et déconcertant. Celui d’une flûtiste nouvellement arrivée, et qui l’a subjugué en l’espace d’une seconde. La jeune fille blonde aux cheveux interminables esquisse un sourire en comprenant qu’elle est à l’origine de ce bredouillement.
Après quelques nébuleuses secondes, le chef réussit à se reprendre et finit d’exposer le travail du jour. Heureusement pour lui, ses musiciens n’ont pas saisi la source du malaise, à l’exception de Thomas qui, fin diplomate, sourit à son ami à pleines dents, dans une mimique volontairement exagérée.
« Premier mouvement, début ! De l’harmonie, du lyrisme, et rendez-vous à la fin. » Noah lève les mains, prend une grande inspiration et assène furieusement les premières pulsations de la partition, en accompagnant involontairement ces notes d’une grimace sérieuse et presque douloureuse.
Les coups du destin résonnent dans la salle de répétition. « Po po po poooom… Po po po poooom ! » La musique semble comme flotter dans l’air, chacun participant à ce sentiment tendu d’appel de ce leitmotiv si caractéristique. Les cordes glissent, créant une sorte de tourbillon musical dans lequel Noah se noie quand tout à coup, à la reprise du thème principal, LA fausse note… Elle est là, furtive, mais hideuse, transformant ce moment suspendu en cauchemar le temps d’un quart de seconde.
Pourtant, et contre toute attente, Noah n’interrompt pas la musique. Ceux qui le connaissent le mieux remarquent juste un frémissement de son nez et ses joues qui s’empourprent, et ils se demandent à quel moment il va exploser. Thomas, qui s’est empressé de noter dans un coin de son esprit de ne pas oublier de chambrer Noah plus tard dans la soirée, ne fait également cas de rien. La fausse note a été jouée par la jeune flûtiste.
Ce son affreux lui est resté en travers de la gorge, pourtant il n’a pu ni hurler ni stopper son geste. Son seul réflexe a été celui de continuer. La beauté de cette jeune femme l’a tellement subjugué qu’il en a perdu ses moyens. Au stade où il en est, elle pourrait même jouer d’une flûte accordée un demi-ton en dessous qu’il ne dirait toujours rien.
« Dis donc, tu nous as fait quoi tout à l’heure ? » glisse Thomas à Noah, debout dans l’encadrement de la porte de la salle de répétition, le coude appuyé sur le chambranle et scrutant le couloir. « Une occase pareille, ça ne te ressemble pas de l’avoir laissée passer… T’aurais pu te défouler un peu !
— C’est qui cette fille ? Tu la connais ? répond Noah comme s’il n’avait pas entendu la remarque de Thomas.
— Qui ça ? Camille ? La flûtiste ? Oui, vite fait ! Je n’ai pas beaucoup parlé avec elle, mais elle a l’air sympa ! J’aurais dû me douter qu’elle te plairait ! Mais sûrement pas à ce point-là !
— Il faut que je lui parle… Que je me présente au moins !
— Fais gaffe quand même. Une jolie plante comme elle, ça ne m’étonnerait pas qu’elle soit déjà macquée… Et entre nous, je pense qu’elle te connaît déjà ! »
Thomas observe son ami se gonfler d’un courage éphémère lorsqu’il se dirige vers les vestiaires. C’est à ce moment que Camille passe devant les deux hommes avec sa boîte d’instrument à la main. Elle les gratifie d’un sourire en leur lançant « bonne soirée ! » avant de rejoindre un jeune garçon fringant, qui semble l’attendre à l’entrée du bâtiment. Au moment où il se penche pour tenir la porte à la demoiselle, Noah ne se fait plus d’illusion.
Toujours à la même table du Mysterious Pepper, dans le coin droit pas trop loin du bar, Thomas tente de dérider un peu Noah, sérieusement refroidi par sa déconvenue féminine de la soirée. Droit comme un « i » sur la banquette, devant son traditionnel demi pression, Noah fronce les sourcils en promenant son doigt dans la mousse blanche épaisse de sa bière.
« T’as craqué ? Je veux dire… Elle te plaît vraiment cette nana ? demande Thomas.
— Arrête, je ne la connais même pas, répond Noah toujours agacé.
— Ouais, n’empêche qu’elle t’a tapé dans l’œil ! T’as vu dans quel état tu es ? Et pis si ça se trouve, ce mec, c’est rien ! Peut-être juste un ami…
— On verra bien ! dit Noah en essuyant son doigt sur une serviette avant de porter le verre à ses lèvres. De toute façon, ajoute-t-il, je ne suis pas sûr d’avoir le temps pour ça en ce moment. J’irai me présenter à elle jeudi, et puis voilà ! Non ce qui m’énerve, c’est que c’est une nouvelle musicienne et que personne ne m’a prévenu ! Comment tu l’as connue, toi ?
— Ça ne fait pas longtemps, tu sais ! Elle est passée aux vestiaires la semaine dernière. C’est Bouillon, le directeur de l’Opéra, qui lui faisait visiter les lieux avant sa première répétition d’aujourd’hui. T’as pas reçu son mail ? Comme j’étais là, on a parlé cinq minutes, et j’ai vu qu’elle avait l’air cool. Apparemment elle a lâché l’orchestre où elle était parce qu’elle s’entendait plus avec le chef… Mais j’en sais pas mieux !
— Merde… mes mails ! J’y pense jamais ! Il ne peut pas envoyer des SMS comme tout le monde ? Fait chier… J’ai dû être ridicule tout à l’heure…
— Ben pas avec elle, vu qu’elle ne te connaît pas ! Par contre les musicos ont dû se demander où était passé leur weird conductor ! Thomas éclate de rire en levant son verre pour trinquer avec son ami. Allez, t’en fais pas, va ! Tu finis et je te dépose ? J’ai rendez-vous avec Caro ce soir…
— Ça y est, tu t’es décidé à lui proposer de venir vivre avec toi ? Depuis le temps qu’elle attend ça…
— Ben heu… Là tout de suite, je ne suis pas vraiment décidé ! Elle faisait encore la gueule la dernière fois que je l’ai eue au téléphone, donc je vais déjà voir ce que j’ai encore fait ! » et il repart dans son rire tonitruant.
Caroline et Thomas, c’est « je t’aime moi non plus ». Après s’être tournés autour pendant plusieurs mois, ils s’affichent ensemble aux yeux de tous depuis environ une année. Mais cette relation reste conflictuelle malgré leurs sentiments l’un pour l’autre. Caroline Henry n’est pas une musicienne et n’a jamais été confrontée à la vie de bohème ou d’intermittent du spectacle. En effet, ce monde implique des horaires décalés, du travail quand le commun des mortels en a fini avec le sien, des week-ends de répétition, des tournées régulières… Et quand on est professeur d’histoire-géo avec des horaires précis, des vacances fixées très en avance, des week-ends libres chaque semaine et seulement quelques fois des conseils de classe un peu tardifs, mais toujours programmés, il est très compliqué d’accepter l’emploi du temps aléatoire d’un musicien. Pourtant, et malgré sa petite vie bien rangée, et même trop en ordre, Caroline s’est entichée de Thomas, cet artiste à l’existence dissolue et bancale.
Ils se sont rencontrés dans une grande surface ; Thomas, un beau gaillard à la gouaille développée, jouait la comédie dans les rayons et vantait à sa sœur Pauline, les mérites du déodorant dernier cri.
« Qui n’a ni odeur, ni parfum, ni solvant, ni aluminium, ni couleur, ni marque, ni… rien ! En fait y’a rien dedans quoi ! Par contre moins y’en a, plus il coûte bonbon ! »
Le tout était accompagné de gestes exubérants et démonstratifs ; Thomas faisait le show. Mais il était tellement dans le rôle que Caroline, qui cherchait les Cotons-Tiges, a cru qu’il était réellement vendeur au rayon cosmétique. Lorsqu’elle s’est rendu compte de son erreur, ils ont beaucoup ri et Thomas lui a ironiquement proposé une vente privée au restaurant dès le soir même. Elle a accepté, toujours en riant.
