Augustin, ma bataille de Loigny - Jean-Louis Riguet - E-Book

Augustin, ma bataille de Loigny E-Book

Jean-Louis Riguet

0,0

Beschreibung

AUGUSTIN, MA bataille de Loigny 1870. La guerre franco-prussienne fait rage. Loigny-le-Bataille est le théâtre d'une bataille meurtrière. Le château de Villeprévost, tout proche, est transformé par les Bavarois en hôpital de campagne. A Loigny, l'armée de la Loire et les Zouaves pontificaux se battent. Avancer et ne pas reculer, mourir s'il le faut. Augustin, l'ancien régisseur, dans l'angoisse organise la défense.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 313

Veröffentlichungsjahr: 2019

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Bibliographie

Du même auteur

Le château du Rondon d’Olivet raconte… son histoire de France,Édition du Jeu de l’Oie, 2018

Récits Historiques des Quais d’Orléans,Éditions du Jeu de l’Oie, 2017Prix Roman Terroir 2018 au Salon International du Livre de Mazamet Récits Historiques de l’Orléanais, Val de Loire, Beauce, Sologne, Édition du Jeu de l’Oie, 2016

Ondes Intimes, recueil de poésie, Prem’Edit, 2018

Coquecigrues par Mégarde, recueil de poésie, Prem’Edit, 2017

Pétales Éclectiques, recueil de poésie, Prem’Edit, 2016

Acrostiches en Liberté, recueil de poésie collectif, Prem’Edit, 2018

Éliminations pour un héritage, roman, Carolus édition, 2017

Le Dénouement des Jumeaux (Bataille de Coulmiers 1870), Éditions du Masque d’Or, 2016, épuisé Lettre aux Attenteurs, pamphlet dans un recueil collectif « Les mots ne sont pas des otages !… et Mahomet n’était pas islamiste ! », Éditions du Masque d’Or, 2015, épuisé La Vie en Archives d’un Petit Gars, Éditions Dédicaces, 2014, épuisé Délire Très Mince, essai, Éditions du Masque d’Or, 2014, épuisé L’Association des Bouts de Lignes, Éditions du Masque d’Or, 2013, épuisé Prix Scriborom 2013, nominé pour le prix Œuvre Originale au Salon du livre de Mazamet 2014

Trilogie :

Augustin ma bataille de Loigny, Éditions Dédicaces, 2012, épuisé Aristide la butte meurtrie (Vauquois 1914-1918), Éditions Dédicaces, 2014, épuisé Prix Marie Chantal Guilmin au Salon du livre de Mazamet en 2015 André dans le tumulte de 39-45, Éditions Dédicaces, 2015, épuisé

À Stanislas Fougeron

Mon prédécesseur

À François Fougeron

Etienne Fougeron

À Hervé Fougeron

Actuel propriétaire de Villeprévost

La Fidélité en Mémoire

Sommaire

Préfacea

Prologue

La Vie avant la bataille

Chapitre 1 : Villeprévost

Chapitre 2 : Les Prémices

L’attente

Chapitre 3 : Villeprévost 10 novembre 1870

Chapitre 4 : Villeprévost, 20 novembre 1870

Chapitre 5 : Villeprévost 30 novembre 1870

La Bataille

Chapitre 6 : 01 Décembre 1870

Chapitre 7 : 02 décembre 1870

L’après Bataille

Chapitre 8 : 03 Décembre 1870

Chapitre 9 : 04 Décembre 1870

Chapitre 10 : Les jours suivants

La vie continue

Chapitre 11 : La Chapelle

Épilogue

PRÉFACE

Cher Maître,

C’est avec grand plaisir que je vous fais part de ma réaction tout à fait admirative devant le manuscrit que vous m’avez si obligeamment adressé.

L’Histoire, dont vous décrivez un épisode avec une précision d’une impressionnante richesse, a écrit en effet en ces lieux l’une des pages les plus sanglantes et les plus héroïques du XIXème siècle finissant. La cérémonie annuelle de commémoration, émouvante par sa fidélité autant que par sa simplicité, habituellement tenue dans les conditions météorologiques assez exécrables que le vent de la plaine en décembre a coutume d’accentuer, nous permet d’imaginer les efforts et la souffrance endurés par les combattants des deux fronts.

Villeprévost, où vous situez votre nouvelle, ne se trouve à vol d’oiseau qu’à deux kilomètres du champ de bataille. Il s’agit d’une gentilhommière, agrandie et modifiée au siècle précédent, lieu de villégiature estivale d’une famille originaire de Tillay, que la charge de conseiller du Roi au Châtelet d’Orléans au XVIIIème siècle retenait la plus grande partie de l’année dans cette ville. Les événements que vous relatez l’avaient transformée durant quelques semaines en hôpital de campagne de l’Armée bavaroise.

Il se trouve que le propriétaire de l’époque était mon arrière-arrière-grand-oncle Émile Fougeron, marié, mais mort sans postérité. Ce dernier était effectivement très bon et généreux pour tous ceux qui avaient une raison de le côtoyer ; on rapporte même que les employés des Chemins de fer d’Orléans et d’Orgères en Beauce l’appréciaient particulièrement pour la largesse avec laquelle il distribuait ses cigares lorsqu’ils attelaient son wagon personnel... Ce qui est certain, c’est qu’il a laissé le souvenir d’un homme de devoir dont la fortune n’avait pas altéré l’abord avenant et ouvert. Son épouse, Marie-Amélie, était d’une santé fragile et ne partageait pas de ce fait l’intrépidité que vous attribuez à son mari dans votre récit.

La vie menée par mes aïeux dans cette maison que j’habite aujourd’hui avec bonheur était, en dehors de la période ténébreuse que vous évoquez, et à en croire les récits et souvenirs familiaux, emplie de la paisible agitation d’une grande maison vivant en quasi-autarcie. Après la fin de la guerre de 70 et la construction de la chapelle érigée en Action de grâce, elle était rythmée, durant ma jeunesse, par la cloche appelant le hameau à la prière du soir. L’aisance financière de mes aïeux leur permettait de recevoir avec facilité et leur foi profonde les rendait proches du clergé dont les représentants prenaient souvent place à leur table, d’où les fréquents séjours des évêques d’Orléans ou de Chartres à Villeprévost.

La piété ambiante de l’époque et le respect réciproque entre personnes de conditions sociales différentes qui imprégnait manifestement alors les rapports humains dans cette petite communauté de Villeprévost contribuaient certainement comme vous le décrivez, à maintenir une relation paisible et confiante entre ses habitants.

C’est pourquoi, si le récit n’apparaît, dans la nouvelle ou le roman, qu’au prix de quelques entorses à la réalité de certains faits, la vérité de l’environnement social et historique de votre récit me semble parfaitement restituée.

C’est donc à la fois avec gratitude et amusement que j’ai pris grand plaisir à cette lecture, en témoin captivé par le romanesque d’un récit en un lieu et en un temps qui me sont familiers.

Villeprévost,

25 février 2012

Hervé Fougeron

PROLOGUE

Le 2 décembre 2010, le matin, vers onze heures, je suis installé dans mon cabinet, tranquillement assis dans mon fauteuil, dans l’attente d’un client qui a rendez-vous quelques minutes plus tard. Égoïstement, je respire les effluves subtils de mon eau de toilette de ce jour. Je ne sais pourquoi, mais j’ai tenu à m’asperger d’Opus 1870, cette eau de toilette inventée pour l’homme par Penhaligon’s, la société de parfums créée par William du même éponyme en 1870. Ce travail bien fait, bien fini, presque une œuvre d’art, laisse suggérer son nom. Il révèle un accord harmonieux entre l’ambiance d’une église, l’odeur de la terre et la douceur du Cachemire et se présente d’une manière complexe susurrant grandeur et élégance.

La pièce que j’occupe fait partie intégrante d’un immeuble, situé sur le Boulevard Alexandre Martin à Orléans, non loin du quartier des Champs-Élysées. Datant de 1870, il est d’une belle facture, en pierre de taille de Souppes, provenant des carrières de Souppes-sur-Loing. La couleur de la façade est beige, plutôt claire, un peu veinée. Cette pierre de Souppes est très employée pour la construction et la restauration de monuments nationaux, comme l’Arc de Triomphe et le Sacré-Cœur. Le côté sud du boulevard est bordé de ce type de bâtiment. Cette partie n’est qu’un bout du boulevard qui ceinture le cœur de la ville en changeant plusieurs fois de dénomination. Il accomplit un arc de cercle enserrant comme un étau le centre historique, partant d’un côté de La Loire et arrivant de l’autre à La Loire. Quatre niveaux plus le sous-sol composent cette bâtisse à l’architecture intéressante avec ses deux œils-de-bœuf au dernier étage ainsi que son balcon à celui noble du premier. D’un côté, au nord, les fenêtres ouvrent sur le boulevard, large à cet endroit de presque cent mètres, planté d’arbres centenaires d’une hauteur impressionnante. De l’autre côté, au sud, la vue sur la Cathédrale Sainte-Croix est imprenable. Dans cet immeuble sont les locaux professionnels. Mon associée occupe son appartement personnel aux derniers étages, en duplex. Les hauteurs sous plafond sont de quatre mètres cinquante. Toutes les pièces ont une cheminée, mais heureusement elles ont le secours d’un chauffage central, car elles sont difficiles à réchauffer l’hiver. Les déperditions de chaleur sont énormes.

Cela fait désormais plus de vingt ans que j’exerce ce métier dans cette ville en tant que titulaire. Nos locaux précédents se trouvaient non loin de là, toujours dans le même quartier des Champs-Élysées, dans un immeuble 1930 bâti sur plusieurs niveaux de caves. Orléans est édifiée sur plusieurs étages de caves, souterrains, représentant plusieurs cités détruites et reconstruites les unes sur les autres. Certains prétendent également que plusieurs tunnels passent sous le lit de la Loire pour rejoindre Cléry-Saint-André situé à une quinzaine de kilomètres. Auparavant, j’étais dans cette profession comme salarié. Quand j’étais jeune, j’étais dans la technique juridique. Je n’avais pas suffisamment de bases solides pour m’en éloigner un tant soit peu. Aujourd’hui, après une expérience de près de cinquante années, je peux aisément me détacher de cette technique pour m’attacher davantage aux relations humaines. Le nombre de rendez-vous professionnels, environ cinq à sept quotidiens, permet des échanges intéressants et différents à chaque fois. Même si les dossiers semblent similaires, avec un droit identique à appliquer, ils sont forcément dissemblables en raison du fait que les individus concernés sont divers. Ainsi, j’en suis persuadé, à chaque âge de l’homme correspond une étape de sa vie qu’il doit accomplir. S’il ne la réalise pas à ce moment-là, il sera dans l’obligation de revenir en arrière combler le manque. De même, je crois que l’on ne peut donner à un consultant toute l’étendue de la réponse qu’il attend à sa question, car elle est souvent simplement suggérée. L’on doit s’échapper du droit pour s’attacher au fond de son problème personnel. Cela me semble vrai pour ce type de métier, mais est reproductible pour chaque fonction.

J’en suis là de mes évocations égoïstes et intimes quand mon client m’est annoncé.

— Bonjour, Monsieur Voisin, comment allez-vous ?

— Bonjour, Maître, bien, merci. Et vous ?

— Moi aussi. Merci. Que puis-je faire pour vous ?

— Voilà, je voudrais…

La conversation se poursuit ainsi un certain temps, ou plus exactement un temps certain, puisque nous sommes bavards tous les deux. Je me lève. Lui également. Sa femme qui patientait dans la salle d’attente entre dans mon bureau. Nous nous saluons. Puis, elle déclare :

— Maintenant que toutes nos anecdotes sont terminées, je peux bien vous dire que sans vous, nous n’y serions pas arrivés. Pourtant, vous savez, nous y tenions à cette propriété. Vous connaissez ce que nous avons dû endurer et en faire. Désormais, n’en parlons plus. Passons à autre chose.

Leur dossier n’avait pas été simple. Il s’agissait d’une histoire de famille, dans une fratrie de cinq frères et sœurs, qui, à la suite de plusieurs procédures, traînait en longueur. Plusieurs années avaient vu s’affronter les antagonistes pour le partage d’un domaine de plusieurs centaines d’hectares en pleine Sologne. Plusieurs bâtiments s’enroulaient autour d’une maison de maître et se trouvaient cernés par une immense forêt. Le mobilier garnissant les bâtisses avait aussi occasionné des dégâts. Il avait fallu que je me déplace jusqu’au fin fond du Loir-et-Cher pour tenter de les mettre d’accord, ce qui, pour une fois, avait été fait avec succès. Le dernier rendez-vous avait eu lieu chez un alter ego, quelques semaines auparavant. Au cours de celui-ci, ma cliente avait voulu marquer le coup en énonçant un petit texte de deux pages qu’elle avait soigneusement préparé. Elle y relatait tout ce qu’elle pensait de ce dossier, en espérant rétablir certaines vérités qu’elle estimait exactes. Pendant la lecture, nous nous serions crus au Pôle Nord tant l’atmosphère était glaciale. Le silence était étourdissant. Puis, elle avait tourné les talons, contente de son effet. Je l’avais suivie tout penaud, mon confrère nous raccompagnant avec moult mots aimables, même s’il avait été grandement la cible de l’intervention orale de cette dame.

Après un moment sans paroles, elle continue :

— Ce que je vais énoncer va sûrement vous surprendre. Savez-vous que mon mari, ici présent, est né dans cette pièce, et que son berceau était là, au pied de votre cheminée il y a soixante-dix ans ? C’était en 1940, le 2 décembre exactement, pendant la guerre.

— Mais comment est-ce possible ? interrogé-je avec étonnement.

— C’est simple, dit Monsieur Voisin. À cause des bombardements, mes père et mère sont venus habiter cet immeuble qui appartenait à l’époque à notre famille. Je me souviens parfaitement y avoir passé une partie de mon enfance. C’est là que maman balançait mon berceau. C’est ici que j’ai appris ce qu’était une fleur de lys. D’ailleurs, l’intérieur de votre cheminée n’a pas changé depuis cette époque. Elle est toujours aussi jolie avec toutes ces fleurs de lys.

— C’est vrai qu’elle est superbe cette cheminée, dis-je. Ces lys blancs sur fond noir diffusent une sorte de pureté, de majesté, de beauté. On se demande pourquoi ce symbole de la France sous la royauté se trouve dans cette maison. Je ne pense pas que cela soit en rapport avec Napoléon, peut-être plutôt avec les Bourbons ou les Valois par Louis-Philippe d’ Orléans, Philippe-Égalité ?

— C’est sûrement cela. Je n’ai jamais eu d’explication relative à cette cheminée. Je dois d’ailleurs reconnaître que je n’en ai pas cherché non plus.

— En tout cas, cela nous éloigne beaucoup de ce jour, 2 décembre 2010, qui est la Journée internationale pour l’abolition de l’esclavage. Encore que la traite transatlantique des esclaves ait pris fin, officiellement, au XIXème siècle, même si elle perdure sous un autre modèle actuellement. Cela me fait un peu bizarre de recevoir des gens de couleur dans ce bureau, qui, d’une certaine manière, prône la royauté alors que l’esclavage, sous sa forme moderne, est toujours un problème grave.

— Vous avez raison, continue Madame. Il suffit de lire les journaux pour s’en rendre compte : le travail forcé, le travail des enfants, le trafic d’organes humains, le sexe, la vente de bébés. C’est épouvantable, abominable. Je comprends votre ressenti dans ces occasions-là.

Nous nous approchons lentement de la porte de sortie. Puis, nous faisons une nouvelle pause, Monsieur Voisin en profite pour dire :

— Vous savez qu’il s’est passé bien des choses un 2 décembre. Le plus vieil événement dont j’ai entendu parler, c’est le 2 décembre 1355. Ce jour-là, les États généraux de la langue d’oïl ont accordé une énorme subvention au Roi Jean II le Bon pour bouter les Anglais hors de la France. En 1615, Louis III de Guise, l’archevêque de Reims, pair de France, a été nommé cardinal par le pape Paul V. Puis, en 1805, le Sacre de Napoléon, empereur des Français. Un an après, il vaincra à Austerlitz contre la coalition austro-russe. Quelques années ensuite, en 1851, toujours le 2 décembre, Louis-Napoléon Bonaparte a fait son Coup d’État pour devenir Napoléon III. Une année plus tard, il fit la Proclamation du Second Empire. Plus récemment, en 1949, ce fut l’adoption par l’Assemblée générale des Nations Unies de la Convention pour la répression et l’abolition de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui. C’est ce que nous fêtons aujourd’hui. Plus tristement, le 2 décembre 1959, la rupture du barrage de Malpasset, situé au-dessus de Fréjus, dans le Var, qui a fait 423 morts et disparus.

— Je m’en souviens parce qu’en 1963, peu de temps après avoir commencé à travailler dans l’étude poitevine, il a été célébré, avec une autorisation du Président de la République, un mariage posthume dans le village voisin. Le jeune homme décédé et la femme survivante, du même âge, devaient s’unir quelques jours après la catastrophe. Cela marque quand on a 16 ans.

— Je me le rappelle aussi, c’était un très gros sinistre. Il y a eu d’autres événements un 2 décembre, notamment, l’un que vous ne connaissez peut-être pas, car vous n’êtes pas un régional d’origine.

— Ah bon ? Dites-moi.

— Le 2 décembre 1870, il y a eu la bataille de Loigny, lors de la guerre franco-prussienne.

— Ah ! Mais où se trouve Loigny ?

— C’est dans le canton d’Orgères en Beauce, en Eure-et-Loir, près de Tillay-le-Peneux. C’est à cause de cet événement que le nom exact de la commune est devenu Loigny-la-Bataille.

— Je ne connais pas cet épisode. Je vais me renseigner, car j’ai une famille cliente qui a une propriété à Tillay-le-Peneux, le Château de Villeprévost. D’ailleurs, cette famille fréquente l’étude depuis 190 ans, depuis que l’un de leurs ancêtres m’a précédé aux commandes pendant une vingtaine d’années. C’est une fidélité remarquable. C’est curieux. Je constate que vous êtes né soixante-dix ans après la guerre franco-prussienne de 1870 et que 70 ans après, vous me révélez un fait marquant de notre histoire locale, jour pour jour.

Après un moment de réflexion silencieuse, Madame Voisin intervient :

— Maître, nous n’allons pas vous déranger plus longtemps. Nous vous remercions encore de vos bons services et nous ne serons pas sans nous revoir. Agréable fin de journée.

— Merci. À vous aussi, au revoir.

Les clients sortent du bâtiment et s’éloignent en devisant sur le trottoir qui borde le boulevard. Resté seul, je prends possession de mon fauteuil d’une manière détendue et relaxante et laisse aller mes pensées vers ce qui vient d’être conté. C’est vrai que nous avons travaillé plusieurs années ensemble avant de trouver une solution à leur problème. Mais je ne savais pas que lui était né devant mon bureau, presque dans ma cheminée. Ce n’est quand même pas banal. J’envisage tout d’abord de me documenter sur cette bataille et plus précisément sur le rôle joué par les habitants du château de Villeprévost pendant ces événements. Soudain, changeant mon fusil d’épaule, sans attendre, je décide d’aller, de ce pas, sur place, à Loigny-la-Bataille, aujourd’hui 2 décembre 2010. N’y aurait-il pas une cérémonie ? Que vais-je découvrir ?

La Vie avant la bataille

1

Villeprévost

Sans faire ni une ni deux, ce 2 décembre 2010, je pars allégrement de mon bureau dans une régression insensée qui me conduit tout droit au Château de Villeprévost, commune de Tillay-le-Peneux, en Eure-et-Loir. J’arrête la machine à remonter le temps à la date du 9 novembre 1870. J’ai soixante-dix ans. Je m’appelle Augustin. Nous allons bientôt fêter, si les circonstances le permettent, mon soixante-dixième anniversaire le 2 décembre à venir. Je suis né en 1800. À la Noël prochaine, on fera un « trifoué », la coutume qui veut que l’on mette une bûche à brûler dans la cheminée, la veille de Noël, sans autoriser sa combustion complète. Puis, on confie une nouvelle fois cette bûche au feu, chaque jour une heure ou deux, jusqu’à la fête des Rois. Cette bûche sera, après, conservée, à moitié consommée, sous le lit. Cette manière de faire est censée protéger de la foudre et de l’incendie, mais également repousser les « mules aux talons »1 et guérir le bétail de nombreuses maladies. On pouvait aussi tremper ce rondin dans le breuvage des vaches pour les aider à vêler.2 Je ne travaille plus beaucoup dans cette propriété, mais j’y ai exercé quelques responsabilités, à gérer toute l’exploitation agricole, des hectares de terre autour de la ferme. J’étais une sorte de régisseur sans en avoir le titre. Il m’en reste encore des réflexes.

Depuis le début de l’après-midi, je suis assis sur ma bille de bois, près du seuil de ma maison, modeste. Les autres étant partis vaquer à leurs occupations, je suis là à rêvasser, à penser au temps de ma « grandeur » que j’enjolive sûrement. Mais comme personne ne le saura jamais, il n’y a pas de mal à se faire plaisir. Mes songes m’emportent vers des destinations variées, tantôt en parcourant ma région de Beauce, tantôt en me remémorant les activités agricoles. Je peux voyager en restant sur place sans fatiguer mes jambes.

J’ai toujours été une sorte d’organisateur, de traducteur, d’interprète, un genre de chef d’orchestre naviguant entre le châtelain et les petites gens qui sont à son service, sous une forme ou sous une autre. Il fallait déjà traduire les mots et le langage, à cause du patois local. La nécessité existait de connaître, par exemple, la signification de « accordaille » qui voulait dire le mariage. Ou je devais pouvoir expliquer « ailleurs-pays » pour indiquer que l’on était loin de son village. « Aricantier » nommait l’exploitant d’une ferme de trois mines environ, dite « carcotage », la mine étant une surface de vingt-huit ares et douze centiares vers Bazoches-les-Hautes. Le mot « barbelée » signifiait gelée blanche, « besouet » houe pour piocher la terre. Les « bineux » désignaient les travailleurs émigrés de Normandie, de Bretagne et plus fréquemment de Flandre belge, qui venaient de façon saisonnière biner les betteraves, ou encore de « divartissouèr » pour désigner le sexe de la femme.3

Je devais également faire œuvre d’ingéniosité pour passer les messages entre le châtelain et les exécutants, qui sont nombreux et exercent sur plusieurs métiers. Le monde paysan se développe sur la terre qui a besoin de beaucoup de soins pour produire. Je n’imagine pas un instant les moyens modernes de l’agriculture un siècle plus loin, devant nous, qui allaient donner aux hommes des machines extraordinaires. Non, il me revenait de gérer le labourage, les semailles, la fenaison, la moisson, les vendanges un tout petit peu chez nous, car nous n’avions que quelques ceps pour faire une mauvaise piquette.

Il fallait respecter les us et coutumes. Par exemple, pas si loin de chez nous, la coutume veut que le fermier entre en jouissance d’une ferme le 23 avril et qu’il ait droit à une écurie pour ses animaux ainsi qu’à une cuisine. Le fermier sortant a à sa disposition jusqu’à la Saint-Jean, soit quatorze mois après, une ou deux chambres dans le logement, une pièce avec cheminée, une écurie, les granges et la majeure partie des greniers à grains. À la Saint-Martin, le fermier entrant dispose du potager et peut amener une vache pour son usage et la nourrir sur la ferme. Une proximité en découle, pas toujours saine. Tout cela ne va pas sans heurts ni malheurs. De plus, les rendements ne sont pas extraordinaires, même s’ils ont progressé d’une manière spectaculaire depuis le siècle précédent. Ils plafonnent entre vingt-deux et vingt-quatre hectolitres de blé à l’hectare. Ils sont vendus aux environs de vingt francs chacun, ce qui donne une recette d’environ quatre cent cinquante francs pour une dépense dans les charges d’exploitation d’à peu près quatre cents francs. Il faut travailler dur pour ne pas gagner grand-chose !

Chaque métier a sa particularité à connaître. Je dois en savoir tous les tours et les contours. Parfois, il m’arrive, du coup, d’être obligé de faire des « tours de con » pour y parvenir. J’ai tout appris, mais maintenant que je suis vieux, ce ne sont plus que des souvenirs. D’ailleurs, j’ai la chance d’être encore vivant à cet âge-là, ce qui est extraordinaire dans cette campagne où l’espérance de vie est de l’ordre de cinquante ans à peine.

Aujourd’hui, mon périple m’entraîne vers la culture. Je me remémore tout ce qu’il faut accomplir dans une année avec le travail des champs. Je me souviens que le laboureur possède un attelage tiré par deux ou quatre chevaux, ou des ânes ou des bœufs, avec des charrues à soc, quelquefois un soc mobile et à double coutre. Dès la récolte rentrée, il doit se mettre au travail. Avec un attelage de chevaux, deux jours au minimum, voire trois, sont nécessaires pour « charruer » un hectare de terre. Il arrive que le laboureur soit une femme. Pour illustrer ce dur métier, je me remémore une vieille chanson bressane lançant sa complainte de la manière suivante :

« Le pauvre laboureur,

Il a bien du malheur.

Le jour de sa naissance,

L’est déjà malheureux.

Qu’il pleuve, tonne ou grêle,

Qu’il fasse mauvais temps,

L’on voit toujours sans cesse,

Le laboureur aux champs.

Le pauvre laboureur a de petits enfants,

Les met à la charrue à l’âge de quinze ans ;

Leur achète des guêtres ; c’est l’état du métier,

Pour empêcher la terre d’entrer dans leurs souliers... »

Je me souviens que les ouvriers agricoles n’ont pas le même statut. Ils font partie, dans l’esprit des fermiers, de la domesticité. Ils sont des domestiques, pouvant pour certains partager la table de leur « maître ». Ils peuvent être hébergés dans l’écurie ou l’étable. Leurs femmes s’activent dans de menues besognes, telles que le ramassage de bouses de vache ou la sciure pour le feu dans la cheminée. Les ouvriers agricoles sont souvent engagés à la journée ou pour un travail d’une durée déterminée. Mais le dimanche, jour sacré, les servantes et les valets de ferme s’endimanchent. Les femmes vont boire les paroles du curé à la messe pendant que les hommes prient au café, pour se retrouver le soir à danser au son d’un violon. Ces domestiques, quand ils sont attachés à la terre, sont loués pour un an à partir des vingt-quatre juins. Le maître peut les renvoyer dans les quatre premiers mois, à la condition de leur payer la moitié de leur gage de l’année. Leur travail est dur. Le jour à peine levé les voit arriver au champ et le soir, presque à nuit tombée, les regarde repartir, après une journée de labeur. Il n’avait d’autre arrêt autre que le temps de manger une tartine de suif ou une « tanmioche » préparation culinaire avec du riz, du beurre quand il y en a, à défaut du suif, et du pain. Parfois, elle est remplacée par la « miettée ou miottée », sorte de pain trempé rarement dans du lait, mais le plus souvent dans du cidre.4 Ils boivent de la mauvaise bière. En principe, les ouvriers agricoles sont alignés en file unique pour trancher avec leur sarcloir les herbes parasites. Ils font leur travail jusqu’à l’arrivée des faucheurs. Suivent les moissonneurs et arracheurs en tous genres : pommes, betteraves, etc. La saison se termine fin octobre. Les étrangers à la région repartent alors dans leur pays avec la paie de leur labeur difficile, mais nécessaire.

Mes souvenirs me rappellent qu’après le travail du laboureur, le semeur entre en scène au moment opportun pour répandre sa semence. Il lui faut apprécier la qualité de la terre qui doit être humide, tiède, mais pas trop. Il se met autour de la taille, sur les reins, un sac rempli de graines qu’il lance par poignées successives dans un grand et ample geste arrondi du bras en avançant devant lui. Sa cadence est d’environ deux hectolitres à l’hectare. Victor Hugo la décrit de la manière suivante :

« Il marche dans la plaine immense/

Va vient, lance la graine au loin/

Rouvre sa main et recommence. »

Ensuite, je fais venir le bineur, au printemps, lorsque les mauvaises herbes poussent. Ce sont principalement les femmes et les enfants qui désherbent avec de vieux couteaux ou des binettes. Le bineur doit respecter les nouvelles tiges de céréales et les jeunes plants de betteraves. Il fait un travail fastidieux, minutieux et fatigant, toujours penché à farfouiller la terre. Certains les appellent « les échardonneurs » ou encore « les bineux ».

Après, je quémande le moissonneur (coupeur de paille) avec sa grande faucille. Un peu plus tard il viendra avec sa faux armée à moissonner, c’est-à-dire munie d’un râteau versoir avec quatre dents parallèles pour recueillir les épis. Les fermiers ont pris soin des outils et des liens pour les gerbes. Ils ont fait aussi des provisions de bouche. Les moissonneurs partent aux champs avant l’aube, s’alignent sur la largeur de la parcelle, et avancent d’un même pas dans un sillon, le premier étant le conducteur du groupe. Son second suit derrière les faucheurs pour asticoter les traînards et pour vérifier que le travail est bien fait. Ils coupent jusqu’à ce que la cloche du village sonne l’angélus. Le midi, un déjeuner léger est absorbé. Puis, une petite sieste vient à propos jusqu’à la fin des grosses chaleurs de la journée. Le travail ne s’arrête qu’à la nuit tombée. Le moissonneur prend une nuit de repos sur les bottes de paille après avoir avalé une soupe aux choux agrémentée de lard. Souvent, les hommes et les femmes couchent ensemble, dans la même grange transformée en dortoir commun, avec les accouplements ou les chamailleries qui peuvent en résulter.

À la fin de la moisson, pour que rien ne se perde, les glaneurs et les glaneuses se mettent, à mon invite, en mouvement pour ramasser les épis laissés sur place. Bien que rares, ces épis représentent néanmoins le grain de blé et le pain, produit de luxe à notre époque. Souvent, nous devons nous contenter d’avoine ou de seigle. À défaut, si la disette vient, nous souffrons de la misère et des maladies. Je ne connais pas encore la pomme de terre. Seuls, les femmes, les vieillards, les enfants et les infirmes hors d’état de travailler peuvent glaner jusqu’au coucher du soleil. Le premier jour, le bétail ne peut aller dans les champs moissonnés.

Une fois les moissons achevées, je demande aux batteurs d’entrer en scène pendant une période assez longue s’étendant de la Saint-Matthieu jusqu’au début mars. Auparavant, le travail consiste à prendre une poignée de tiges liées pour les frapper violemment sur un morceau de bois, sur un banc ou sur les bords d’un tonneau cassé. Puis, vient la séparation des grains de la balle avec un van tenu à deux mains par le vanneur. Certains utilisent des vans à bras, en bois ou en osier. Mais le vannier doit dans tous les cas donner des coups de genou pour lancer en l’air les grains. On dit que c’est « l’échalé », le blé égrené. Aujourd’hui, le même travail se fait avec la tarare. Les vanneurs se placent par groupe de quatre, face à face, pour taper en cadence le « cul des gerbes » en effectuant un mouvement rotatif à la batte d’un fléau. Le battage terminé, les ouvriers secouent vigoureusement la paille avec des fourches. Ils l’entassent dans un coin, puis la lient en bottes. L’ensachage des grains se fait ensuite. Puis, les « poitrinaires ou pleurésies » arrivent. Il s’agit des batteuses mécaniques appelées ainsi, car les ouvriers en attrapent des chauds et froids qui les couchent à terre avec de la fièvre. La tâche des batteurs est très rude.

Je me souviens aussi des faucheurs de foin qui est séché grâce au vent. Le foin est en général coupé à la faux et fané à la fourche. Les faucheurs s’alignent juste avant l’été, à l’aube, sur une ligne oblique, pour manœuvrer leurs faux sans danger pour les voisins. À l’angélus de midi, le travail s’arrête pour laisser place à un repas frugal composé d’une miche de pain et d’une fromagée, arrosées d’une mauvaise piquette. Les femmes râtellent ensuite l’herbe, la secouent et forment des meules qui sont transportées, plus tard, au fenil par les hommes.

J’ai connu tous ces métiers. J’ai organisé les ballets des hommes de chaque spécialité pour que tout se passe au mieux. J’en ai des souvenirs à ce propos. Personne ne peut me les prendre. Je ne suis riche que de cela. Je n’ai pas à en avoir honte. Je dirai même que j’en suis fier.

Sur ma bille de bois, je constate, pour le regretter peut-être, que les femmes sont encore nombreuses dans les champs à travailler. S’y ajoute également le travail domestique. Elles réalisent aussi les activités de lingère, repasseuse, couturière. Les femmes font l’objet de préjugés de la part des hommes. Par exemple, elles se tiennent éloignées des aliments conservés dans les saloirs le jour de leurs règles. Heureusement, elles ont quelques lieux de sociabilité comme les fontaines, les lavoirs, les marchés. Les hommes, eux, accèdent facilement aux cafés et ne s’en gênent pas.

J’affirme, encore aujourd’hui, que la condition paysanne n’est pas facile. Les paysans sont des victimes dans les guerres. L’ennemi détruit tout, les récoltes et les êtres vivants. Il saccage. Il pille aussi. En tant de paix, c’est souvent le seigneur des lieux qui dévaste les récoltes avec ses chasses. Heureusement, tous ne sont pas comme cela.

Franchement, en pensant à tout cela, je suis bien aise d’être dans cette maison des Fougeron. Je n’ai eu qu’à me louer d’être à leur service. Les Fougeron, ce sont les maîtres de Villeprévost, ce magnifique domaine, entouré d’arbres au milieu de nulle part. C’est ici que je suis né, c’est là que j’ai vécu, c’est sûrement à cet endroit que je mourrai. J’aimerais autant que ce ne soit pas tout de suite. L’avenir nous le dira.

En laissant divaguer mon esprit, je me fais un peu de géographie, comme si j’avais peur d’oublier mon pays, où j’ai vécu toute ma vie, comme si je voulais conjurer le sort, le mauvais sort. Se souvenir que Villeprévost est en pleine Beauce, ce beau pays plat où la vue n’est arrêtée par rien. Sauf de temps en temps par un arbre, entre Tillay-le-Peneux et Loigny-la-Bataille, non loin d’Orgères-en-Beauce. Se souvenir que, toutefois, Villeprévost se trouve légèrement en contrebas de la plaine, avec un parc, de presque dix hectares, clos de murs, travaillé à la française avec de beaux arbres. On accède au bâtiment principal par une allée assez grande. Sur un côté, une autre cour ouvre sur des bâtiments d’habitation et d’exploitation. Se souvenir que près d’ici, la Conie s’écoule lentement entre les vallons verts creusant un sillon souvent calme parfois un peu plus mouvementé selon la saison. Son eau a commencé de traverser avant moi et continuera après moi. C’est une certitude. Se souvenir que Villeprévost est un hameau de quelques maisons-fermes dont la principale est une gentilhommière beauceronne du XVIIIe siècle, ce qui en fait une rareté dans la région.

Combien de fois suis-je allé, non loin de là, vers le sud, dans cette grande ferme composée de plusieurs bâtiments entourant une cour carrée, dénommée la ferme de Beauvilliers ? À un kilomètre après, en plein milieu du plateau vers l’est, on aperçoit le château de Goury qui avait pour nom d’origine « Le Mazurier ». Le nouveau nom a été donné par le propriétaire qui l’a acheté peu avant 1650, Pierre de Goury. Monsieur Fougeron m’a dit que ce dernier était une personnalité royale. Il était Conseiller d’État ordinaire, Maître d’hôtel ordinaire du roi, Maître en la Chambre des Comptes, Intendant de la providence et des armées en Catalogne. Il possédait plusieurs seigneuries. Le château, fini au milieu du XVIIe siècle, est un pavillon-porche très massif, sorte de grand rectangle entouré de bâtiments avec quatre pavillons à chaque angle. Il est cerné de douves sèches qui auraient pu être franchies par un pont-levis, mais celui-ci n’a jamais été construit. En face, de l’autre côté du parc et de la route, des arbres se plaisent à pousser pour former un petit bois rectangulaire, dont les orées sont rectilignes. Comme il est solitaire dans ce secteur, les mauvaises langues n’hésitent pas à avancer que ces arbres en ont vu des choses grivoises. Plus loin, en avançant toujours vers l’est et un peu au sud, on peut découvrir Lumeau qui accueille quelques habitants.

De l’autre côté, je descends la pente légère vers le sud. Après avoir traversé Loigny, en remontant la côte peu abrupte, à la croisée de deux chemins, j’aperçois le château de Villepion érigé aux XVe, XVIe et XVIIe siècles. Il s’agit d’un corps central carré encadré de deux pavillons de moyenne importance et deux autres plus petits, doté de superbes façades. Il est entouré de digues sèches que l’on peut franchir aisément et qui laissent l’accès à deux portes. Un jardin assez grand le sépare de la route. Le nom de Villepion date de l’époque gallo-romaine. Il vient de Villa Peditum, campement de l’infanterie. Je ne suis pas assez savant pour connaître cela, mais Monsieur Émile m’a conté cette hypothèse.

Vers l’ouest, à partir de Loigny, j’ai souvent monté sur une sorte de tertre qui reçoit la Ferme de Fougeu dans la direction de la Maladrerie. Au nord de Villeprévost, la circonscription dont le château dépend est Tillay-le-Peneux, et en poussant un peu plus loin vers l’est, l’on arrive à Bazoches-les-Hautes en passant par Bois-Tillay.

Je n’ai pas besoin de me déplacer pour raconter ce pays. Je l’ai tellement marché depuis plusieurs dizaines d’années que j’en connais tous les coins et les recoins. Souvent, je me refais un voyage dans ma tête. J’aime à me promener à pied, seul ou accompagné, dans cette Beauce, certes plate et assez uniforme, mais qui recèle des petits coins charmants si l’on prend la peine de s’arrêter et de les voir. Chaque point est distant de quelques kilomètres parcourus assez rapidement sans grande difficulté. Disons que mon coin de prédilection pour les balades à pied est un immense carré de dix kilomètres sur quinze, soit une surface maximale de cent cinquante kilomètres carrés. Je connais ce coin presque par cœur. C’est mon seul univers. À part Orléans, où je suis allé quelquefois, mon unique panorama a été ces quelques kilomètres carrés. J’en maîtrise les côtes et les descentes, les pentes et les montées, les vallons et les plateaux. Souvent, l’horizon n’est arrêté par rien. Au fil des saisons, la couleur change. Parfois, la plaine est jaune, gaie, joyeuse. D’autres fois, elle est grise, triste, ronchonne. D’aucuns disent qu’elle n’est pas belle la Beauce. Ce sont des médisants. Ont-ils vu un coucher de soleil, avec un ciel tourmenté, lorsque les rayons sont pris entre la couleur de la terre et la grisaille des nuages ? Ont-ils vu ces levers de soleil par un temps pur, avec le foncé du sol et la clarté bleutée du ciel ? Ont-ils vu ces volutes de bruine ou de brouillard flottant entre une terre brune et parfumée et un ciel gris ombreux bas de plafond ? Ont-ils vu ?…