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Les "avatars" relatés ici relèvent d'un genre qu'on pourrait qualifier de "métaphysique-fiction". À l'arrière-plan de chaque récit se profile en effet le postulat métaphysique, certes discutable mais non exclu par certaines spiritualités, selon lequel l'âme est une réalité indépendante du corps... Dans le présent contexte, l'âme du héros central pérégrine aux quatre coins du Possible et s'incarne, bon an mal an, ici ou là, au hasard de sites corporels et cadres de vie trouvés vacants. Plus sérieusement, ces quatre récits sont l'occasion pour le héros (i.e. pour l'auteur) d'examiner et décrire de quelle façon un sujet singulier émergeant du sommeil profond ou des limbes du non-né prend conscience peu à peu de la réalité qui l'entoure, ou - ce qui ne revient pas tout à fait au même - comment cette réalité prend corps autour de lui de proche en proche jusqu'aux confins de l'Univers. Sous la fiction se profile donc une sorte d'essai phéno-ménologique qui ne dit pas son nom.
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Seitenzahl: 157
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Rêve ou réalité cette immense page de sable muette, déserte, sans signature ni date ? Mauvais rêve, ou mauvaise plaisanterie ? Où sont-ils tous passés, et qu'ont-ils fait de la mer…?
Me méfier de ces rêves en trompe-l'œil où l'on croit se réveiller, où l'on se frotte les yeux à s'y méprendre, où l’on pousse même parfois la vraisemblance jusqu'à rêver qu'on n'est pas sûr de ne pas rêver et qu'on se pince pour en avoir le cœur net... En conséquence de quoi l’on met inévitablement le doigt, la main, le bras, le buste, les jambes, bientôt le corps entier dans l'engrenage fatal qui transmue le rêve en réalité... On lui donne corps, on fait corps avec lui, on s'incorpore au rêve de façon bientôt si totale et tenace qu'on ne peut plus s'en dépêtrer !
Autant qu’il m’en souvienne, c’est là en gros la thèse "iridoniste", une doctrine très en vogue à la fin du siècle dernier, réfutée par la suite et bientôt remisée au musée des curiosités métaphysiques. Si ma mémoire est bonne : "Le réel n'est que du rêve qui a pris corps". Ou encore : "Le rêve est le stade embryonnaire de la réalité". Conte à dormir debout ? Me méfier quand même, y regarder à deux fois…
Le second regard que je risque au dehors par l’entre-bâillement minimum d’une unique paupière ne fait, hélas, que confirmer ma fâcheuse impression première : entre ciel et sable, plus une goutte d'eau ! Sous le soleil ardent, plus aucun signe de vie. Que s'est-il donc passé ? Où sont-ils tous passés : Philippe, Momo, Babu, Riri, André Drapier, Virginia, et autres vacanciers ? Et la mer ? Toute la mer !
Le sable, toujours bien là : de couleur et granulation normales. De même ce slip de bain de tissu mauve délavé au contact de l’eau. De même l'azur du ciel là-haut, l'or du soleil au-dessus de ma tête ; exactement les mêmes…
-Les mêmes, mais par rapport à quoi ? intervient alors ma pensée. L'idée du même n'est peut-être qu’une idée que tu te fais, une de plus ? En bonne logique égologique, le sentiment de déjà-vu est-il moins subjectif que celui du jamais-vu ? L'air familier des choses ne peut-il être aussi trompeur que leur caractère insolite ? (Remarques qu'en temps normal je jugerais pertinentes mais qui me semblent ici tout à fait déplacées).
…Et ces doigts de pieds en éventail ? Tout bien compté, cinq à chaque pied ; n'est-il pas notoirement impossible de compter en rêve ? Quoi de plus réel que cette dizaine d'orteils ? Sur eux au moins je peux compter (et les faire jouer à volonté), tandis que sur Philippe, Momo, Babu, Riri, André Drapier, Virginia... ? Lâcheurs !
-Mais qu'a donc leur absence de si surprenant ? intervient à nouveau ma pensée. Peut-être sont-ils allés se promener le long de l'eau, côté sud ou nord ? ou se sont-ils rendus en ville pour acheter des glaces, des cigarettes, ou boire un coup à la terrasse du "Balizié" ? Ou bien encore ont-ils gagné la mer, là-bas, au loin (marée basse) dans le but d'échapper à la température caniculaire de ce début d'après-midi ?
Mais justement, la mer : pas une seule vague en vue, pas une flaque d'eau de reste ici-bas, pas même une buée dans le ciel ; absence hydrique totale, aussi inexplicable qu'injustifiée... Et inquiétante quand on est doté comme moi d’un corps humain constitué d'eau à plus de 76%, selon les physiologues.
Y regarder à trois fois …, à quatre, cinq, six ou sept, si nécessaire, autant de fois qu'il le faudra…, fermer un œil puis l'autre, puis les deux à la fois…, le faire avec méthode, comme on ouvre et referme tour à tour les multiples tiroirs d'une commode en quête d'un slip, d'un maillot de corps, d'un simple mouchoir, ou les non moins nombreux tiroirs d'un meuble de quincaillerie, à la recherche d'une vis ou d'un boulon de taille déterminée (et jamais sûr de ne pas sauter chaque fois le bon casier)... Ou encore (comparaison quand même plus adéquate ici), comme fait l'opérateur perplexe de lanterne magique, qui, quoi qu'il fasse, repasse sur l'écran la même vue, cent fois déjà vue, et sans grand intérêt visuel (le Désert de Gobi), coincée dans le passe-vue de l'appareil ; la seule vue où l'on ne voit pas la Mer ! Où est donc passée cette vue marine que j’avais sous les yeux juste avant de les refermer et m'assoupir ? Est-ce un rêve, suis-je toujours en train de rêver ?
-Ne pas t'énerver, m’enjoint ma pensée. À l'instar de l'opérateur avisé, suspends un temps ta projection, éteins ton ampoule intérieure, inverse au moins son faisceau, rentre en toi-même…
Fermer les deux yeux à la fois, retourner mon regard au dedans de ma boîte crânienne, examiner avec soin ce qui coince au niveau de mes neurones cérébraux (mémoire et/ou perception), réfléchir au sens le plus littéral du mot, prendre le temps de la réflexion, tout mon temps, toutes paupières baissées !
Réflexion faite et hypothèse farfelue qu'en temps normal j'écarterais d'un revers de pensée, mais qui trouve ici une crédibilité certaine : chaque coup d'œil que j’accorde à l'irréalité ambiante a pour effet de la "matérialiser" un peu plus, comme ferait le pinceau d’un peintre. Et multiplier les touches la rend plus consistante, rend le rêve plus réel d'instant en instant, plus dur, plus durable, et bientôt impossible à chasser d'un revers de paupière...? N’est-ce pas précisément ce que professait l'École Irido-niste au siècle dernier ?
Iridonisme : Doctrine d'origine slavo-sibérienne introduite en Occident au siècle dernier par le moine orthodoxe (?) Iridon et remise à la mode un siècle plus tard par la revue de métapsychologie grand public "Psychorama".
Psychorama : Revue psycho-spiritualiste des années soixante et soixante-dix, particulièrement en vogue auprès des petits cadres et cadres moyens (Bac + 2 à + 5), soucieux d'introduire un peu de vertige métaphysique et de religion pas trop contraignante dans leur terne vie de tous les jours... Thèse essentielle : « Le Réel est de l’Irréel qui a pris corps »…
-Qu’en penser ?
Rien de très académique dans tout ça. Mais à défaut d'en accréditer intellectuellement les tenants et aboutissants, il ne me coûte rien d'en observer au moins les recommandations pratiques, en l'occurrence ici me garder d'entériner du regard, au moins temporairement, une réalité jugée déplaisante ; m’appliquer concrètement à gar-der face à elle les deux yeux bien fermés, le temps qu'elle perde son semblant de matérialité ? en un mot "attendre que ça passe" !?
Pas très facile quand on n'a plus sommeil. Maintenir mes paupières palpitantes, frémissantes, conjointement closes en plein soleil (deux ailes de papillons promptes à répondre aux impacts photoniques et prendre leur envol) relève de l’exploit. Et le silence ambiant, comment ne pas l'entendre...? Silence total, expression d'une absence tout aussi totale, celle de la vie et de la mer, l'impressionnant silence s'engouffre en trombe dans mes conduits auditifs, atteint mon cortex, y prononce son verdict de mort ! Me boucher les oreilles ?
Autre absence de marque : celle de l'odeur marine, salée, iodée, hydratée ; absence naturellement encline à s'introduire par mes narines ouvertes jusque dans mes sinus et à se faire sentir bientôt dans les tréfonds de mon for intérieur - non sans dessécher au passage mes plus secrètes muqueuses...
Me pincer le nez ? Peine perdue, car c'est sur tout mon corps que s'exerce à présent l'implacable pression des impressions, par chaque orifice, chaque pore de ma peau, que s'infiltre, s'insinue au creux de ma conscience, et s'impose à mon être entier la réalité du monde extérieur : ciel, sable, soleil... Et pas une âme qui vive dans les parages ? L'immobilité totale de l'air en cet instant et son parfait mutisme excluent toute probabilité de vie, de végétation, d'élément liquide à des lieues et des siècles à la ronde… L'aveuglante évidence ne peut que me crever les yeux, même fermés !
-Eh bien, si c'est le désert...
Et de me rappeler d'anciennes lectures, Lyautey, Kessel, Saint Ex...
-J'ai dû me tromper de station ! m'entends-je dire à mi-voix…
-Je me suis trompé d'étage ! dis-je à voix plus haute, espérant susciter un écho complice dans le voisinage ?
Grand silence... Plus grand même qu'avant. L’énoncé de ma plaisanterie n'a fait qu'amplifier le mutisme ambiant, mettre en relief ma solitude.
Me tenir coi, ne plus broncher... ? Ne surtout pas rouvrir les yeux aux torrents de lumière qui s'y pressent ; ne pas prêter oreille à l’épais silence, respirer le moins pos-sible… Éviter même de suer comme ça, à grosses gouttes, en diverses parties de mon épiderme, car ce qui se répand là et se perd dans le sable, ou qui se vaporise dans l’atmosphère, sous l’effet du soleil, relève de mon être le plus intime... Ne pas remuer les fesses au contact du sol, ni un seul de mes membres... Pas même le petit doigt ? À l'unisson du monde environnant, faire le mort, ne plus donner signe de vie, me retenir tout bonnement d'exister. Car s’il s'agit vraiment d'un rêve en cours de réalisation, j'ai tout intérêt, bien sûr, à faire "comme si de rien n'était", à n'en faire aucun cas… Ne rien faire qui puisse lui donner corps ; ne lui prêter aucune forme d'attention susceptible de le structurer en réel ; le laisser à l'état évanescent, se dissiper de lui-même, mauvais rêve qu'il était… En un mot, au sens littéral, et conformément aux thèses iridonistes évoquées ci-dessus, ne pas réaliser ! La tactique de l'autruche en somme ?
Mais comment m'empêcher de penser ? « Le monde est trompeur » (Descartes) ; « Le monde est ma représentation » (Schopenhauer) ; « Je rêve que je suis un papillon qui rêve qu'il est moi » (Tchouang-Tseu) ; etc... Comment stopper dans mon cerveau l’irrépressible flux des pensées...? Bien que médiocre élève durant mon année de philo, je n’ai pu empêcher ma matière grise de s'imprégner des thèses cartésiennes concernant la réalité supposée douteuse du monde extérieur ; thèses pré-idéalistes qui, dans le contexte actuel, gagnent indéniablement en crédibilité…sans pour autant beaucoup m'ai-der à élucider les raisons de mon désarroi actuel et moins encore à le surmonter. Quant à l'IRIDONISME ?
« …Doctrine para-métaphysique sur l'altérité endémique du réel en soi. Tire son nom de la pensée de V.L. IRIDON, moine mystique orthodoxe-russe (1787-1832). Mouvement philosophique se réclamant de cette doctrine (fin du XIXème)… ». LA THÉORIE IRIDONISTE : « Tout être, chaque fois qu'il ouvre les yeux, s'éveille à un réel nouveau. S'il n'a pas conscience de ce renouvellement sur le moment, ou très rarement, s'il s'éveille chaque matin convaincu qu'il s'agit du réel de la veille - tout au plus modifié en fonction de données connues (ou reconnues logiques) -, c'est en vertu d'une idée préconçue ressortissant à la plus pure commodité d'esprit. L'esprit en effet, beaucoup plus vigilant et plus prompt que l'appareil sensoriel, s'empare a priori (les yeux fermés) de toute apparition nouvelle et la pare instantanément de tous les attributs du coutumier, du familier, du déjà-vu (ou de l'imprévu rationnel) de manière à ce que l'occurrence nouvelle ainsi préparée, apparaisse aux autres facultés de l'être, à leur tour éveillées, comme cette chose banale et normale, pareille à elle-même, que l'on nomme réalité et que l'on accrédite comme telle jour après jour, réveil après réveil, aussi inopinée et incommode qu’elle soit... »
Parfois il y aurait flottement, comme dans le cas présent. Au moment du réveil, l'apparition du monde s'effec-turait de façon non conforme, non pareille. Pour d'obscures raisons que les Iridonistes n'ont pas su ou voulu éclaircir, l’esprit de l'éveillé aurait dans certains cas peine à réaliser, son cerveau ne parvenant pas à établir un lien solide entre ce qui se présente à ses sens immédiats et quelque hypothétique idée a priori stockée dans sa pseudo mémoire. En somme, l'esprit n'accomplirait pas son travail routinier de réalisateur, ou tarderait à le faire, ou le ferait incomplètement, ou complètement de travers... Bref, mon esprit n'accommodant pas ou le faisant mal, c'est par contrecoup mon être tout entier qui peine à s'accommoder de la réalité nouvelle, nullement parée ni préparée, et se trouve face à elle littéralement désemparé. Sauf exception, ce désarroi devrait être de courte durée. En règle générale, l'esprit le moins performant ne tarde pas à recouvrer ses moyens, l'éveillé ses esprits, le réel sa réalité, le dysfonctionnement se trouvant ainsi rapidement réparé. Qu'en penser ?
Aussi rétif à l'enseignement philosophique traditionnel que j'ai pu être durant l'année scolaire, je n’en reste pas moins critique vis-à-vis de ces pseudo métaphysiques simplistes que remet à la mode, périodiquement, une certaine presse, avide de gros tirages, en réponse à un prétendu réveil philosophique et spirituel des masses - réveil qui n'est, au bout du compte qu'un symptôme d'angoisse collective à l'approche du troisième millénaire chrétien. En temps normal (?), un esprit raisonnablement rationnel comme le mien n’accorderait à ces doctrines naïves qu'un intérêt discret et amusé, juste de quoi satisfaire son souci éclectique de n'ignorer aucune des expressions de la pensée humaine, les plus sauvages comme les plus farfelues, sans toutefois jamais perdre de vue leur caractère de simples curiosités métaphysiques et y voir autre chose que des fantaisies philosofolkloriques, au charme vite éventé, pour finalement les écarter d'un revers de pensée. Mais dans l'état de grande perplexité où je me trouve…?
Dans un contexte de désarroi assez semblable, celui par exemple d'une mort imminente, ne voit-on pas parfois le moribond le plus rationaliste qui fût de son vivant envisager soudain avec sérieux la possibilité d'un au-delà…? Propension combien naturelle de tout être-au-monde à vouloir se perpétuer par-delà l’issue fatale, en défonçant si nécessaire la paroi jusqu'ici protectrice (et respectée) de la raison raisonnable quand celle-ci vient à présenter l'opacité plombée du néant !
L'Iridonisme, pourquoi pas ? L'âme débouchant à chaque éveil sur un réel radicalement nouveau : voilà qui éclairerait pas mal mon embarras actuel et pourrait me permettre d'en sortir ? Pour changer de réel, rien de plus simple alors que de me rendormir ? Et répéter l'opération autant de fois qu’il le faudra, comme il m’arrive du reste de faire en plein sommeil : changer de rêve quand celui-ci vire au cauchemar...
Mais tout n'est pas très clair dans la vision du processus de "Réalisation" que proposent les iridonistes. Or, un défaut de visibilité peut me conduire à quelque fausse ma-nœuvre : est-ce l'âme qui, à la faveur d'un relâchement périodique ou intempestif des sens, délaisse son enveloppe corporelle et pérégrine alors aux quatre coins du Possible par-delà les contraintes de l'espace et du temps, s'incarnant de ci de là au hasard des sites corporels vacants ? s'agit-il en somme d'une métempsycose aléatoire qui, tandis que je faisais la sieste sur une plage du littoral atlantique en plein XXème siècle au milieu de ceux que je me plaisais à considérer comme mes semblables et même mes camarades, m'amène à permuter d'enveloppe et de cadre de vie avec tel bédouin solitaire endormi à flanc de désert bien avant l'avènement du Coran...? ou avec tel astronaute Chinois du XXIème siècle égaré et assoupi dans les sables sans vie de la planète Mars ?... N'est-ce pas plutôt le décor ambiant lui-même qui se déplace ou se transforme en regard de la monade permanente et stable (que je suis), point fixe et éternel, déterminé par les quatre ordonnées de l'espace-temps absolu ? S'agit-il alors d'un moment de flottement de la dite monade durant lequel le Réel ne parvient pas à prendre forme et fixité, à prendre place et date autour d’elle (mer à jamais fluctuante affleurant au hublot de ma conscience)... ? d'un moment mouvementé où la réalité panoramique n’arrête pas de bouger, s'agiter et se renouveler (images d'un kaléidoscope infiniment recombinées à partir d'une centaine d'éléments simples)... ? ne cesse de défiler, s'écouler et se dérouler (vues successives mais décousues d'un film passant dans le faisceau lumineux d’un projecteur)... ? ne possédant alors d’autre continuité, lo-gique et cohérence que celles que mon esprit veut bien lui conférer ? Et cet esprit accommodant à tous égards, ce réalisateur providentiel, relève-t-il de mon âme seule, ou implique-t-il à chaque changement un substrat corporel, c'est-à-dire une incarnation renouvelée ?
Je crois me souvenir qu’il existe plusieurs versions de l'Iridonisme, pas toujours compatibles entre elles. Selon l’école classique, par exemple, le Réel serait une hypersphère où coexisteraient en un éternel présent tous les états possibles de la réalité. L'âme individuelle s'y déplace en tous sens continuellement et de façon discrète, changeant pratiquement de réalité à chaque réveil, soit en gros tous les matins. En cas de sommeil diurne, genre sieste, le changement s'effectue de jour ; et quand l'âme s'incarne en des sujets enclins à l'assoupissement récurrent, elle peut connaître plusieurs transmigrations en une journée ! À l'inverse, lorsqu'elle tombe sur un insomniaque comme moi, elle s'expose à rester plusieurs jours de suite engluée dans la même réalité ponctuelle (état ressenti comme pénible et dont la seule issue de secours est l'hallucination)… Dans tous les cas de figure, les tenants de la doctrine classique (de loin les plus nombreux et les plus influents) tiennent le Réel en soi pour une totalité stable et immuable à quatre dimensions infinies (une hypersphère) où l'âme individuelle ne fait qu'errer au jour le jour, de site en site, au gré d'un si grand nombre de paramètres aléatoires qu'elle serait bien en peine de se réincarner à l'identique deux fois de suite - a fortiori à plusieurs réveils d'intervalle -, donc d'emprunter une identité durable et d'élire quelque chose ressemblant à un domicile fixe.
« Comment une âme hantant périodiquement le monde intemporel et adimensionnel des songes, voire le néant pur et simple du sommeil profond, pourrait-elle retrouver à tout coup (à tâtons), au sein de l'infini Possible, le même site charnel et temporel ?... La probabilité mathématique d'une telle conjoncture est théoriquement plus faible que celle qui, dans la pratique quadridimensionnelle d'une biosphère comme la nôtre, permettrait à une même molécule d'eau de se poser en rosée, ou en pluie, deux fois de suite sur le même pétale de rose, donc pratiquement nulle (le calcul statistique excluant que la molécule d'eau ainsi individualisée et soumise au cycle complexe de l'évaporation-condensation-précipitation usuelle, ou celui plus complexe encore, qui, avant vaporisation, fait intervenir un ruissellement jusqu'à la mer et une dilution en celle-ci, puisse toucher par deux fois en une ère le même centimètre carré de la surface terrestre)... »
L'Iridonisme moderne de son côté juge aussi très improbable et même impossible l'attachement permanent d'une âme à un contexte réel déterminé. Cela dit, la doctrine dite "moderne" ou encore "instantanéiste" diffère de la classique par les modalités pratiques qu'elle fixe à ces renouvellements existentiels, ou avatars, notamment leur fréquence. Ce n'est plus de façon quotidienne, ni même à chaque réveil (envisager de pareils cycles impliquerait une certaine forme cosmobiologique de Réel-en-soi), mais bien à tout instant, à chaque battement de cœur ou de paupière, ou - pour s'abstenir de toute référence anthropomorphique - à chaque pulsion d'être, que s'opère le changement de réalité, un rythme aussi rapide excluant bien sûr une transmigration effective de l'âme aux quatre coins d'un réel immuable, mais impliquant tout à l'opposé (ce qui revient positivement au même pour les modernes
