Lettres mortes - Michel André - E-Book

Lettres mortes E-Book

Michel André

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Beschreibung

"Lettres mortes" sont celles que l'on écrit, mais que l'on n'envoie pas ; plus mortes encore, celles que l'on a en tête et que l'on n'écrit pas... Les bouts de lettres constituant l’ossature du présent récit relèvent des deux catégories : en parties écrites, elles ne seront jamais achevées, ni a fortiori envoyées ; ce sont en quelque sorte des lettres "mort-nées"... La réalité fuyante qu'elles tentent d'évoquer - "le temps qui passe"- paralyse au bout de quelques lignes la plume de l'épistolier, lequel n'en continue pas moins le fil de son récit et de ses réflexions, parallèlement à ce fleuve bien réel qu’est l'Yonne à hauteur de Joigny… « Qu'est-ce que le temps ? » est ici la question de fond, pour laquelle Aristote et Héraclite sont mis à contribution, de façon sans doute abusive. Le Temps, pour sa part, poursuit son implacable "petit bonhomme" de chemin...

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Seitenzahl: 129

Veröffentlichungsjahr: 2016

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« L’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve »

Héraclite

Cher Christophe,

Je ne t'ai pas écrit plus tôt pensant te retrouver cet été même, au bord de l'Yonne, et pouvoir m'entretenir de vive voix avec toi. C'eût été plus sympa...

...et surtout plus pratique. Si je n’ai pas écrit plus tôt à Christophe, c’est pour la simple raison qu’il est plus efficace de s’entretenir avec quelqu'un de vive voix que par lettre. La parole en dit plus en moins de temps, et surtout beaucoup plus facilement que l’écrit, gestes et intonations complétant les faiblesses narratives, corrigeant les insuffisances dialectiques et masquant si nécessaire les imperfections syntaxiques…

*

Mon cher Christophe,

Si je ne t'ai pas écrit plus tôt, c'est pour la même bonne raison qui sans doute justifie ton abstention épistolaire à mon adresse, à savoir qu'il n'est pas facile pour deux vieux copains d'entamer une correspondance en bonne et due forme quand il n'y a jamais eu entre eux, au fil des ans, au fil de l'Yonne et des étés, que des échanges verbaux de vive voix...

-Alors Christophe, comment ça va ?

-Très bien, et toi ?

-Pas mal, pas mal, à ceci près que le lycée m'impose à nouveau un petit examen pour passer dans la classe supérieure ; rien de trop astreignant toutefois. Et de ton côté, le collège…?

-Aucun problème à part l'allemand. Comme toi, des révisions pour la rentrée. L'on y pensera vers la mi-août.

-Et tu as vu le temps ?

-Tout à fait magnifique.

-Et ta tante ?

-En pleine forme. Entre un instant lui dire bonjour.

-Pas maintenant. Je vais d'abord faire quelques courses en ville. Je passe te prendre vers quatorze heures, comme d'habitude ? Canne à pêche, vers de terre, maillot de bain…?

-Comme d'habitude !

Merveille des bonnes habitudes, reconduites automatiquement d'un été sur l'autre... En ce premier jour de juillet, rien ne s'oppose à ce que nous passions, une fois de plus, tous nos après-midi ensemble au bord de l'Yonne, Christophe et moi : à pêcher, canoter, nager, deviser. Si des révisions scolaires s’imposent à nous, elles seront reléguées en fin de soirée et repoussées vers la fin août. Programme immuable et apprécié de nous depuis pas mal d'années déjà. Cependant avec l'âge... À mesure qu’on s'approche de l'âge-charnière adolescent-adulte et qu'à l'horizon de nos vies se profilent - prometteuses ou menaçantes - certaines échéances majeures, non seulement scolaires et universitaires, mais également sentimentales, militaires, et bientôt même professionnelles…

*

Mon cher Christophe,

"Qu'est-ce que le Temps ?" est l'improbable question que l'Académie de Paris vient de soumettre à notre sagacité (perplexité ?) de candidat bachelier dans le cadre de l'épreuve de Philo...

-Qu'est-ce que le Temps ?

Expliquer, développer et commenter cette définition qu'en donne Aristote : « Le Temps est le nombre, ou plutôt le nombré, du mouvement par rapport à l'antérieur et au postérieur…».

*

Cher Christophe,

Sans doute as-tu eu connaissance par les journaux de l’improbable et controversé sujet de dissertation n°3 que l'Académie de Paris a soumis cette année à notre sagacité de candidats au bac, section Philosophie : "Qu'est-ce que le temps ?". Pareil sujet, tu t’en doutes, n'a pas eu les faveurs du plus grand nombre. Tu vois d'ici la grimace de réprobation et de répugnance qu'il a pu susciter chez la gent bachotière, élèves et profs confondus, et le repli massif des candidats sur les deux autres sujets (bateaux) proposés. Tu imagines quel a été mon choix ; et j'imagine sans peine quel eût été le tien... « Qu'est-ce que tu penses au fond du temps ? » m'as-tu demandé un jour, tout à trac, alors que nous pêchions côte à côte dans les eaux de l’Yonne…

Qu'est-ce que je pense au fond du temps ? Enfin une vraie question, concrète et personnelle, car touchant à ma vie de tous les jours, une question vitale, essentielle, en prise directe sur mon vécu de chaque instant ! autre chose, enfin, que ces sempiternelles broderies scolaires autour des faux problèmes liés à la connaissance ou à l'éthique sociale - toutes ces questions de cours qui, justement, pour se poser présupposent le cours occulté du temps... C'est à peine si j'en crus mes yeux sur le moment, et s'ils ont daigné effleurer les deux autres sujets ; mon sang ne fait qu'un tour, mon cœur se met à battre plus vite et fort, des sueurs tour à tour froides et brûlantes me viennent sur tout le corps, et ma plume se met à trembler d'impatience ! Je me pince même pour m'assurer que je ne rêve pas... Question cruciale, sujet en or. Traité comme il se doit, c'est-à-dire du fond de mon être, il devrait me valoir un 16,5 ou 17 sur 20, grâce à quoi (et compte tenu du fort coefficient de l'épreuve de philo dans notre section) je suis reçu d'avance et vais donc pouvoir renouer avec de vraies vacances d'été au bord de l'Yonne, là où précisément la réalité du temps qui coule se perçoit comme nulle part ailleurs - et où Christophe m’a posé jadis cette même question... Seul bémol à mon euphorie : ne pas disposer en cet instant d'une dizaine d'heures - au lieu de quatre - et d'autant de doubles feuillets pour faire honneur à un tel questionnement, rassembler, consigner, ordonner par écrit tout ce qui se pressait d'idées personnelles et profondes dans ma tête au sujet du temps... Puis, cyclothymie oblige, l'ivresse excessive a bientôt fait place en moi à une sorte de dégrisement démobilisateur. J'ai posé sur le texte entier un œil plus sobre, plus raisonnable… À la relecture du sujet, mon enthousiasme s'est refroidi, mon émotion est retombée. Je me suis enfin avisé que c'était peut-être là, sous une étiquette alléchante, un de ces faux bons sujets (à piège) dont il est notoire qu'il faut se méfier. Et de fait, autant la question posée d'entrée à propos du temps remuait mon être, excitait ma pensée et m'inspirait des réflexions fortes et originales, autant la réponse que lui apportait Aristote - et qu'on nous demandait essentiellement d'expliquer et commenter ici - m'apparut tout à coup absconse, étrange et même dénuée de sens. "Le nombré du mouvement", qu'est-ce qu'Aristote (ou plus exactement son traducteur) entend par là ? (Faute de connaître le Grec ancien, le recours au texte original ne m'eût été de toutes façons d'aucun secours)... Je compris un peu tard qu'on attendait de moi ici, non que j'expose en long et en large mes idées personnelles sur le temps, mais que je passe en revue et mette en valeur (et en ordre) les quelques connaissances que j'étais censé avoir acquises au fil des mois sur Aristote et son Lycée. Or, celles-ci étaient nulles, parfaitement nulles ! Mon esprit frondeur ne s'est intéressé en cours d'année - de façon clandestine -, qu'aux penseurs atypiques, marginaux, hors programme, que sont de nos jours, dans des registres assez divers, les présocratiques, Lao-Tseu, Schopenhauer, Kierkegaard, Nietzsche, Hei-degger et Sartre…, tant pis pour moi ! Qu'est-ce que le temps ? Quand j'ai daigné lever les yeux sur les deux autres sujets, le temps en question (et plus précisément celui qui m'était imparti) avait fondu d'un bon quart : 1) "Jusqu'à quel point connaître implique-t-il de douter ?" 2) "Est-on d'autant plus libre qu'on est indifférent à l'opinion d'autrui ?". J’ai pris une bonne respiration et me suis lancé tête baissée dans le 2... Hélas, lors d'une épreuve contre la montre aussi serrée que celle de la dissertation philosophique du bac, une heure initialement perdue en sur-place intellectuel ne se rattrape pas facilement, disons même jamais. Faute d'un brouillon élaboré, j’ai dû bâcler ma conclusion. D'autre part, relisant ma copie pour l'orthographe, je ne peux m'empêcher de la raturer ici et là pour le style et le vocabulaire, un vrai torchon ! J'écope ainsi d'un 9,5/20 qu'on peut considérer comme tout à fait passable (et généreux), mais qui, compte tenu de mes insuffisances chroniques en Scien-ces-Nat et Physique-Chimie (autres matières écrites de cet examen), m'empêche de décrocher l'écrit en juin, tout en m’autorisant - dois-je m'en réjouir ? - à me représenter à la session d'octobre. Autant dire que les grandes vacances d’été sont à nouveau fichues pour moi cette année. Il est donc peu probable que j’aille à Joigny cet été rejoindre Christophe, sinon pour une courte visite vers la fin août, si lui-même de son côté…

*

Dear old man,

Si je ne t'ai pas écrit plus tôt, c'est probablement pour la même raison que tu dois invoquer de ton côté depuis pas mal de temps déjà afin de justifier ta propre négligence épistolaire à mon endroit. L'on ne cesse de penser qu'on va se retrouver en chair et en os un été ou l‘autre, et pouvoir s'entretenir de vive voix en toute simplicité et liberté, ce qui, du point de vue rendement informatif, est incontestablement plus avantageux, et moins aléatoire, que la voie écrite. La rentabilité du temps est l'obsession majeure de notre époque... Et de fait, une toute petite heure d'échange oral permet souvent de faire passer bien plus d'informations que des dizaines voire centaines de pages laborieuses. Les paroles ont vite fait bien fait de rattraper le temps perdu, d'effacer, d'apurer d'un seul coup les retards et remords d'amitié. Quand on songe à ce qu'il a fallu de temps, de pages, de ratures et de rajouts au petit Marcel - il en est mort prématurément - pour évoquer par écrit ce qui aurait pu l'être tout aussi bien (?) en une soirée de bavardage ad libitum au coin du feu, en compagnie d'Oriane et Swann...

Et si l'occasion d'un tel échange entre Christophe et moi ne s'est pas présentée ces derniers temps, c'est que le Temps, contrariant par nature, n'a pas voulu s'y prêter, ni en quantité ni en qualité. L'heureuse rencontre tant attendue attire le contretemps comme le paratonnerre la foudre ! Le temps ne se prête pas spontanément, c'est contraire à sa nature. Quand de lui-même il se montre favorable, c'est par inadvertance ; le plus souvent, il faut le prendre de force. Et alors que de restrictions de sa part ! (J'ai dû faire, cet été, un séjour linguistique Outre-Manche pour rehausser un peu mon niveau d'anglais en vue des prochaines échéances bachelières)...

*

-Bonjour, Tante ! Christophe n'est pas là ?

-Comment, tu n'es pas au courant ? Christophe ne t'a donc pas écrit ? Il est au Service depuis deux mois ! Entre un instant que je t'explique... Comme ses études ne marchaient pas très bien, Christophe a décidé de devancer l'appel (l'appel sous les drapeaux). C'est ce qu'il avait de mieux à faire, et "ce sera toujours ça de fait" a dit son père. Il doit venir ici en permission pour quelques jours à la fin de septembre ; seras-tu encore là... ? Et tes études à toi vont bien ? Et ton Service, c'est aussi pour bientôt ? Écris donc à Christophe, cela lui fera plaisir. J'ai son adresse au régiment. Que je trouve mes lunettes...

*

Joigny (Yonne), le barrage d'Épizy - cliché Yvon.

Place réservée à la correspondance :

Mais quelle idée t'a pris, Christophe, de devancer l'appel ? Tu vois qu'en fin de compte, malgré les échéances scolaires de la rentrée (le bac à repasser), je suis fidèle au poste : canne à pêche à la main, je monte la garde en solitaire au bord de l'Yonne, cinq ou six heures par jour, face aux goujons, perches et gardons, de plus en plus nombreux depuis ta défection, et voraces comme jamais. Comme quoi, dans cette histoire, le plus déserteur des deux n'est pas celui qu'on pense ! J'ai rencontré Mireille en ville l'autre matin. Elle va t'envoyer un colis : livres ou friandises ? J'ai vu aussi le fils Trétard : il s'apprête également à partir au service militaire - une véritable épidémie ! Je voulais également te dire, mais la place me manque...

(Recommencer dans un format plus grand).

*

Cher Christophe,

Je t'écris de sous le pommier du jardin. Je reviens de la pêche et regrette que tu ne sois pas là pour vérifier par toi-même l’indication de la balance : une tanche d'au moins trois livres et demie (1 750 g) ! un record personnel depuis que je pratique l'art halieutique. Sans doute même cela dépasse-t-il de quelques dizaines de grammes ce brochet que tu dis avoir pris l'autre été peu de temps avant mon arrivée, il y a de cela déjà...? Drôle d'impression quand même que de hanter en solitaire ces lieux de pêche et de baignade si longtemps fréquentés ensemble, toi et moi : l'île, le grand saule, l'abreuvoir, la vanne, le canal... Sache cependant qu'en ton absence, les dits lieux ne sont nullement enclins aux travestissements poétiques que leur prête une certaine littérature....

De fait, les bords de l’Yonne ne sont guère affectés par l’absence de Christophe, ni même par ma présence résiduelle : aucune tristesse particulière dans le clapotis de l'eau, aucun accablement notable dans le ploiement des joncs et des roseaux, nulle indicible langueur dans l'ondoiement des herbes sous le vent... Après tant d’étés de vacances partagées, ce que je découvre au cours de mes après-midi de solitude au bord du fleuve, au milieu de toute cette végétation aussi prolifique qu'insouciante, me fait plutôt un drôle d'effet : à quel point ce que nous tenons pour si familier depuis si longtemps dans notre cadre de vie de tous les jours reste au fond étranger, indifférent à notre existence même, particulière ou collective…

*

Mon vieux Christophe,

Je peux te certifier qu'en ton absence l'Yonne continue de couler normalement. De même, joncs et roseaux poursuivent leur cycle végétal comme si de rien n'était ; et a fortiori ces saules et peupliers, dont l'implantation sur les berges du fleuve est notoirement antérieure à ta première apparition ici dans les années quarante - pour ne pas parler de la mienne, trois ans plus tard. C'est en réalité tout le cadre naturel et soi-disant familier de nos communes vacances d'été qui, à la faveur (?) de ton absence se révèle à moi sous un jour différent, on peut même dire étrange…

…son vrai jour ? Non pas à proprement parler étrange mais étranger, indifférent à toute présence humaine, singulière ou multiple, la mienne aussi bien que celle de Christophe. Toutes ces choses aquatiques que, depuis tant d'années, nous embrassons d'un regard reconnaissant et affectueux, lui et moi, et à qui, par esprit de réciprocité, nous prêtons une certaine bienveillance à notre endroit se fichent au fond pas mal que nous soyons ou non des leurs, se réjouissant aussi peu de nos visites qu'elles ne s'affligent de nos départs. La joie que nous avons de les retrouver et la tristesse que nous éprouvons à les abandonner ne sont pas partagées le moins du monde par les intéressées, ne leur font à proprement parler ni chaud ni froid, ne sont que des émanations sans importance de nos psychismes : des effluves illusoires à la surface du fleuve, pas même aussi réelles que les brumes qui s'y forment certains soirs d'automne. Des idées que nous nous faisons... Des choses au fond trop difficiles à formuler pour que j'en fasse part à Christophe…

*

Cher Christophe,

As-tu lu "La Nausée" de l'existentialiste Jean-Paul Sar-tre…? C'est un roman qui fait beaucoup de bruit dans les grandes classes de nos lycées depuis la fin de la guerre. J'ai suggéré à Mireille de l'inclure au colis qu'elle m'a dit vouloir t'envoyer sous peu à la caserne, au milieu de quelques chaussettes et friandises. Je ne te promets rien, car "souvent femme varie". C'est en gros l'histoire d'un type nommé Roquentin…