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Le farniente en solitaire sur la plage océane, un beau jour d'été, est propice à la pratique égologique. L'égologie (ne pas confondre avec l'écologie dont elle est presque l'opposé) se concentre sur la relation privilégiée qu'entretient le sujet singulier non seulement avec sa réalité physique mais avec son for intérieur, en particulier ce flux de commentaires et réflexions, de souvenirs et de pensées qui lui passent par la tête à mesure que l'après-midi s'écoule ; un flux automatique et quasi continu d'images et de mots qu'il s'efforce d'appréhender, d'analyser et de mieux contrôler... Le farniente estival s'y prête. Au contraire, l'inéluctable rentrée et la reprise d'activités socioprofessionnelles en milieu urbain s'opposent à une attitude qualifiée de "nombriliste" et contraignent l'égologiste à la suspendre... au moins jusqu'aux prochaines vacances. Tel est en gros le sujet du présent ouvrage, mi-récit, mi-essai.
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Seitenzahl: 211
Veröffentlichungsjahr: 2015
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Farniente
Vide, vidange…
Dans le bain…
Hauteur de vue…
À l'Infini…
Ce qui se passe…
Tempos (suite)…
Pour de bon…
Détente → décontraction…
No pasaran…
No comment…
Rétraction…
Remords…
Passif…
L’égologiste
Rentrée…
Débouché
Bien être et ne rien faire. Ne rien faire qu'être ?… Entreprise radicale mais peu méritoire en vacances au bord de la mer, car rien n’oblige ici quiconque à faire quoi que ce soit, sinon bronzer sur place et se baigner si le cœur lui en dit… Non seulement ne rien faire de concret, mais m'abstenir de me faire des idées, autrement dit de me creuser la tête pour rien. Ne pas me contorsionner l'esprit en de vaines gymnastiques cérébrales, acrobatiques et périlleuses ! Bref, ne pas m'en faire - en désignant ici ce tas de préoccupations courantes artificiellement créées et savamment entretenues dans notre esprit par la vie en société : soucis, projets, espoirs illusoires ou non, engouements éphémères, idées toutes faites ou que l’on se fait, regrets, remords, reproches à soi-même, etc…, toutes choses qui, manifestement, sont loin d'être des nécessités vitales. Me méfier en particulier des effets durables du conditionnement exercé sur mon cortex d’humain moyen par le milieu urbain durant onze mois d'activités laborieuses et/ou ludiques. Me garder par exemple de l'avidité chronique engendrée et développée au niveau de ma vue, de mon ouïe et de mon toucher par une ambiance généralement sursaturée en stimuli sensoriels, un tel préconditionnement pouvant amener la partie la plus aliénée de ma personne à éprouver comme de l'ennui le vide élémentaire et salutaire qui prévaut en bord de mer, et me pousser en conséquence à le meubler en recherchant cette chose intrinsèquement paradoxale et verbalement contradictoire : des vacances bien remplies ! Nonobstant une campagne médiatique aussi insidieuse qu'odieuse, ne rien faire donc, ne pas m'en faire, bronzer "idiot" à journée(s) longue(s) et m'en trouver tout à fait bien, merci !
-Ne pas même visiter les curiosités locales, refuser les initiatives proposées par les syndicats du même nom ?
« CET ÉTÉ, NE BRONZEZ PAS IDIOT ! » Voilà plusieurs années que ce slogan nous est administré par voie de presse et de publicité, le milieu médiatico-social cherchant ainsi à convaincre l'estivant tout venant que je suis (et sans doute y serait-il parvenu si mon instinct ne m'avait alerté) qu'employer ses vacances à se retrouver soi-même au soleil (bronzer idiot) est une pratique coupable et imbécile, tandis qu'investir son temps libre via les voyagistes dans des activités pseudo-culturelles harassantes (en fait un simple prolongement des activités socioprofessionnelles du reste de l'année) est pour l'être humain socialisé une façon hautement valorisante et louable de s'occuper !
Demi-surprise du dictionnaire (je l'avais pressenti) : idiot (idios en grec et widar en indo-européen) n'a à l'origine aucune connotation d'imbécilité, mais caractérise simplement le particulier par rapport au commun, le singulier par rapport à l'ordinaire, l'individuel par rapport au collectif. Si je m'en réfère au savoir étymologique le plus strict, l'assimilation d'idiot à imbécile ne vient donc pas du Langage lui-même mais plutôt de l'usage étourdi, ou plus vraisemblablement intentionnel, qu'en a fait et continue d'en faire le milieu social, notamment dans ses compartiments scolaire et publicitaire. Un sacré détournement de sens ! Joli tour de passe-passe sémantique à l'actif de l'autorité médiatique que faire passer ainsi - auprès d'esprits aussi avertis et circonspects que le mien, et contre l'avis même du Logos -, le positif pour négatif et le négatif pour positif ! De qui se moque-t-on, où veut-on en venir, et qui est ce on…?
Grave soupçon dans mon esprit : les médias, serviteurs zélés du Milieu socio-humain, auraient pour mission secrète de détourner le sens originel de certains mots dans le but de favoriser les desseins de leur Maître ? Il s'agirait en somme de me dissuader de mettre à profit mon temps libre (et le beau temps) pour me refaire une santé égologique, au prétexte que c'est mauvais pour moi, alors qu'en fait, et de notoriété publique, le préjudice - s'il y a - ne concerne que les médias, condamnés qu'ils sont à faire moins d'audience en été que le reste de l'année. La Société elle-même, à travers eux, s’estimerait lésée, voire menacée, en ceci qu'elle contrôle moins bien son monde dispersé à titre individuel "dans la nature" au moment des vacances que concentré en entreprises en temps normal (ouvré), ou guidé en troupeaux dociles et fourbus durant les nécessaires congés. Qui prend-on pour un imbécile ?
«Cet été, ne bronzez pas idiot ! » Via de multiples dépliants publicitaires, ce slogan imprègne (infecte !) les neurones cérébraux des salariés du secteur public, comme du privé, dès le mois de janvier. Et personne, à ma connaissance, ne cherche à percer la motivation profonde du dit message ? Et il s'en est fallu de peu que je n'abandonnasse moi-même, en début d'année, mes habituels projets de vacances "toutes bêtes" au bord de l'océan pour je ne sais quelle activité de groupe, ludique, et pis que tout, culturelle !
Le message enfin décrypté des médias : « Que le temps libre en général, les vacances en particulier, soient pour toi l'occasion, non d'approfondir ton particularisme ontologique, ton idiotie par rapport à la communauté humaine, mais, au contraire, de poursuivre et développer, sous d'autres formes et sous d'autres cieux, ton intégration à la dite communauté - intégration du reste déjà bien avancée durant l'année scolaire et/ou professionnelle. Que les loisirs organisés concourent comme les autres facettes de ton existence - travail, communication, communion - à l'émergence du super-organisme auquel toutes nos petites personnes aspirent comme un seul Homme ici-bas : l'Humanité ! ».
Autrement dit, l'on veut me dissuader de mettre à profit mon temps libre pour me refaire une santé tant physique qu'égologique sous le prétexte fallacieux que c'est mauvais pour moi, alors qu'en fait c'est aux médias et voyagistes, et à travers eux au milieu social tout entier, à l'Humanité en personne, qu'un tel "retour à moi" est préjudiciable. On me prend pour un imbécile…
Mais pourquoi cette formulation ambiguë du message publicitaire ? et pourquoi en appeler à la vanité culturelle de l’individu…? S'agissant d'abuser un esprit de perspicacité moyenne comme le mien, utiliser le mot idiot n'est pas des plus malins, car l'étymon laisse filtrer encore aujourd'hui une bonne part de sa vérité originelle. Nul en effet - en tout cas pas moi - n'est censé ignorer qu'un idiotisme n'a rien d'imbécile, et qu'un idiome n'est pas forcément bête, sans parler d'idiosyncrasie, terme sans rapport avec le crétinisme. Latiniste médiocre en mon temps (et non-helléniste de toujours), j’ai donc quand même très vite dressé l'oreille et flairé d'instinct le double sens… Si l'on souhaitait vraiment tromper son monde avec un taux de réussite voisin de 100%, sans doute eût-il mieux valu utiliser dans le slogan (publi)cité, plutôt qu'idiot l'un de ses synonymes courants, et sans ambiguïté, comme stupide, ou imbécile ?
-Cet été, ne bronzez pas imbécile ! ne bronzez pas stupide…?
À première ouïe, stupide sonne mieux qu'imbécile, mais moins bien qu'idiot. Dans les deux cas, la formule est moins bien sonnante, moins percutante. Dois-je en conclure que le choix d'idiot par les médias dans leur appel aux masses à ne pas trop s'individualiser durant l'été n'est pas malicieux mais répond au seul critère de l'efficacité phonique ? Autre explication, plus subtile et surtout plus conforme à l'entreprise anti-nombriliste systématique menée par la Société à l'encontre des "idiots" de notre espèce : tout en cherchant à nous tromper en permanence sur ses intentions et ses objectifs secrets (l'inconditionnelle soumission des individus à son autorité), le Milieu médiatico-social serait tenu par quelque instance supérieure (le Logos en personne ?) de laisser légèrement mais constamment percer la Vérité à travers ses paroles et messages fallacieux ; juste ce qu'il faut de vérité pour qu'un esprit tant soit peu attentif et perspicace ait une petite chance (quelques %) d'entrevoir le vrai sous le faux du slogan, et de pouvoir en conséquence, s'il le souhaite, se soustraire aux injonctions trompeuses et pernicieuses qui lui sont adressées. Que l'individu puisse faire jouer son libre-arbitre ferait en quelque sorte partie du jeu, s'inscrirait dans le droit fil de la supposée liberté laissée par Dieu à l'être humain en tant que créature créée à son image. Hypothèse séduisante.
Pour ce qui me concerne, n'étant pas complètement idiot (ou l'étant au sens originel du mot), j'ai donc très vite compris qu'il serait imbécile de ma part de ne pas profiter ici de mon temps libre pour me refaire une santé, non pas seulement physique, mais aussi et surtout psychique. Je bronze donc "idiot" en toute connaissance de cause ! N'en déplaise aux médias culturo-touristiques, la bronzette à journée longue, quand le temps s'y prête, tient une place non négligeable dans ma pratique égologique. Allongé au soleil, le double store de mes paupières tiré sur la réalité visuelle environnante, j'économise une quantité non négligeable d'énergie attentionnelle. Au regard introverti dont je m'inonde profusément fait écho le bienfaisant faisceau lumineux, non moins chargé d'énergie positive, dont le soleil veut bien me gratifier. La caresse solaire ainsi prodiguée ramène mon univers physique aux dimensions modestes et raisonnables ("à ma mesure") de mon enveloppe corporelle, autrement dit mon épiderme, tel que perçu de l'intérieur. À l'instar d'un rayon laser, le soleil fait le tour de ma personne, en souligne à mon intention (?) les contours galbés, les reliefs avantageux. Tout est là ; rien au-delà…
« Alexandre, ôte-toi de mon soleil ! » forte et ancienne parole d'une tête forte qui, en son temps, sut jouir de l'essentiel et s'y tenir, Diogène…
Être au soleil : une manière d'être à part et surtout d’être un peu mieux, un peu plus soi-même qu’on ne l'a été au travail le reste de l'année, ou même aux commandes de son véhicule automobile pour se rendre en vacances… Être au soleil, être au volant ? Deux manières d'être diamétralement opposées. La première permet à l’individu de fermer les yeux, tandis que la seconde l’oblige à les garder ouverts, bien ouverts ! Être au volant, mais aussi au travail, au spectacle, ou même au téléphone exige une attention individuelle particulière (principalement visuelle et auditive), à l'égard et au bénéfice d'un objet déterminé. Or au soleil, la projection visuelle vers l'astre incandescent est non seulement facultative, mais déconseillée, car dangereuse. L'on s'y brûle la rétine… Yeux ouverts, l'attention que l’on prête au Roi Soleil ne se porte pas directement sur lui mais plutôt sur sa diaspora : les objets et sujets qu'il éclaire… Yeux fermés, profiter des bienfaits tactiles du rayonnement solaire, en particulier sur la peau, n’exclut pas certaines précautions. L'attention que le soleil prête aux idiots quasi nus présentement allongés, immobiles, des heures durant sur la plage océane, n'est pas forcément amicale. Hors de toute protection chimique ou tissulaire, l'épiderme peut s'y brûler et s'y déshydrater, risquant même à la longue d'y contracter quelque mélanome bénin ou malin… Plus dénudé le corps, plus effectifs, voire dangereux, les impacts photoniques (coups de soleil). C'est une question de tact, de crème, de type épidermique, mais aussi de conditions ambiantes…
L’essentiel est que s'opère ici une inversion parfaite de l'habituel rapport sujet-objet. Je deviens objet d'attention, bienveillante ou malveillante (à vrai dire il s'en fout), de la part de cette entité quasi divine qu’est le Soleil depuis l’Égypte antique. Non sujet à… mais sujet de… sa Majesté ! Occasion en tous cas pour moi d'activer ma synthèse de vitamine D, mais aussi, et plus essentiellement, de (re)prendre quelque peu conscience de ma réalité la plus immédiate, mon propre corps, et la plus intime, mon for intérieur, au détriment de tout ce qui l'entoure, océan compris ; un confortable repli sur moi censé favoriser mon recueillement égologique et déboucher sur quelque forme active d'introspection… Conditions idéales aujourd'hui : un chaud soleil sur fond d'air frais… Une brise légère venue de l'Atlantique atténue ce que les dards solaires pourraient avoir de trop ardent ! C’est sur mon corps une douce et tiède caresse voluptueuse, telle qu'aucun(e) admirateur(trice) de ma petite personne en ce monde ne m’en prodigua et ne m'en prodiguera sans doute jamais…? À travers le regard du soleil, je sens en quelque sorte se concentrer sur moi l'attention de l'univers entier ; une focalisation qui, après l'anonymat des foules urbaines où j'ai baigné l'année durant, me fait réellement chaud au cœur, autant qu'à l'esprit, et constitue pour moi, s'il en était besoin, une autre bonne raison de "bronzer idiot" (et une non moins bonne raison pour les médias de stigmatiser mon attitude et tenter de me prendre pour un imbécile ; pis encore, de me faire passer pour tel à mes propres yeux !)
*
Vide, vidange…
Faire la vidange annuelle de mon cerveau, à commencer bien sûr par ce qui s’y est imprimé de réalité visuelle, ou vidéo ; dessein que facilite la relative uniformité (formes et couleurs) du milieu balnéaire : sable, mer, ciel, trois longues bandes homogènes, superposées d'un bout à l'autre de l'horizon, dont deux sont susceptibles d’être confondues par temps de brume… D'un coup d'œil, l'on embrasse le paysage entier ; nulle surprise donc (agréable ou désagréable) à attendre de nulle part. Et si surprise il y a, l'espace bien dégagé permet de "voir venir"…
Bonne occasion de m'en tenir à une vision globale de la réalité ambiante, exempte d'identification particulière, donc économe en énergie psychique ? Seule m'en empêche, sur le moment, cette habitude fâcheuse, mais tenace, contractée par mes yeux en milieu urbain ou suburbain, de se gaver de mille détails visuels, d'en prendre plein la vue ! Difficile de priver d'un coup mes rétines de ce qui fait leur ordinaire onze mois sur douze, en l'occurrence les faire renoncer à "se mettre sous l’œil" un petit quelque chose : une voile en mer, une cheminée fumante à l’horizon, un vol de mouettes au-dessus de nos têtes… L’agitation marine à base de houle ne supplée qu’en partie au remue-méninges engendré et inscrit dans mon cortex en milieu urbain par le moutonnement continuel de la foule et des engins mobiles en tous genres. Mon présent sentiment d'insatisfaction psychique traduit un manque incontestable de stimulation au niveau de mes neurones cérébraux ; d’où l'impression fâcheuse que la principale de mes facultés attentionnelle, la vue, "tourne à vide"… Après onze mois passés en des lieux surchargés de choses à voir et identifier, je suis devenu, à mon insu, un gros voyeur, un avide boulimique de la vidéo, difficile à sevrer d'un coup. Commencer par fermer les yeux…?
Le sevrage oculaire en plein jour, et a fortiori en plein soleil, n’est pas chose aisée. Plus poreuses qu’attendu, mes paupières laissent passer d’innombrables photons, qui, même s'ils n'engendrent pas des vues contrastées et des contours précis au niveau de mon cortex, ont cependant pour effet d'inonder ma rétine d'une lueur orangée persistante. Par ailleurs, exposées qu'elles sont à un bombardement photonique continu, mes paupières battent de l'aile, palpitent, échappent à tout contrôle, menacent à tout instant de se soulever (s’envoler), donc de laisser l’environnement visuel s'engouffrer en trombe dans ma boîte crânienne via mon nerf optique.
Moyen plus radical de me couper du monde : me couvrir la face d'un morceau de tissu plus ou moins opaque, mon pull en l’occurrence. Dans un premier temps c'est effectivement la nuit noire…, mais pas pour longtemps. Deux trois rayons lumineux plus vigoureux que la moyenne traversent l’écran textile, suivis bientôt d'une foule de petits points d'irisation scintillant comme des étoiles, modèle réduit du firmament nocturne : le cosmos innombrable à mon échelle, à ma portée… ? Cette intrusion sidérale inattendue a pour effet bénéfique d'exclure de mon champ de vision la totalité du monde sublunaire, océan compris… Un spectacle miniature dont mes yeux cependant ne tardent guère à se lasser. S'agitant et se débattant sous l’étoffe qui les emprisonne, ils cherchent à s'échapper d'un côté ou de l'autre. S’estimant injustement (?) privés de ce qui "à leurs yeux" fait le prix du bord de mer (à savoir l'espace vide, la bien nommée vacance), leur double attelage aspire moins à s'en mettre ici "plein la vue" qu'à vaquer librement, "à perte de vue" et en tous sens, tels ces chiens qu'on détache sur la plage, après des mois de chenil ou d'emprisonnement citadin… Pousser plus loin cette métaphore : deux jeunes chiens qu'on tente en vain de retenir d'une laisse d'à peine dix centimètres ; les secousses qu'ils impriment à l'écran de tissu ! leurs efforts répétés pour s'en dégager, s'évader par le haut ou le bas, par la gauche ou la droite ! et, faute d'y parvenir, la façon ingénieuse dont ils tâchent à présent de faire jouer je ne sais quelle connexion secrète ou complicité neuromusculaire dans le corps de leur maître pour amener l'une de ses main à repousser d'un geste impatient le pseudo couvercle sidéral, ou inciter son buste à s'en débarrasser d'un coup en se dressant à l'air libre.
Mais cette fois, je tiens bon. L'expérience estivale aidant, je possède désormais une certaine maîtrise des différents membres et constituants, plus ou moins physiques ou psychiques, plus ou moins dociles ou récalcitrants, de ma personne, grâce à quoi je ne me laisse plus si facilement surprendre par les tiraillements impulsifs de mes globes oculaires, ni par les insidieuses manœuvres en sous-main qu’ils voudraient fomenter dans telle ou telle partie de mon corps. L'on va enfin voir qui est le maître ici ; qui de moi ou de ma paire d’yeux exerce son joug sur l'autre !
Yoga… La bonne maîtrise de soi repose sur un principe élémentaire de la pratique "yogique", selon lequel il est plus facile d'appréhender (donc juguler) la réalité matérielle que l'immatérielle (intellectuelle et/ou spirituelle)… Tenir en main (?) la double laisse de l'attention visuelle exige qu'on la fasse apparaître, puis qu'on la stabilise sous forme d'image mentale, à défaut de mieux… C'est ainsi qu'au bout d'un moment le câblage neuronal assujettissant mon appareil visuel devient suffisamment voyant pour que je puisse le contrôler, et que mes yeux, enfin subjugués, finissent par se calmer et par se satisfaire, faute de mieux, des milliers de points lumineux que leur offre l'ombre intime de ma serviette. Pour varier le spectacle, j'en modifie la configuration, ad libitum, grâce à d'infimes déplacements de ma tête par rapport à l’écran textile : un effet kaléidoscopique, un jeu d'enfant… Le rassasiement oculaire ainsi obtenu se mue bientôt en un sentiment plus fort, plus spirituel, plus rare aussi, qui n'est pas sans rappeler (sans l'égaler) celui que l'on ressent parfois dans la réalité, la nuit en rase campagne ou en haute montagne, face au firmament nocturne en vraie grandeur, constellations et Voie lactée au grand complet. Rares occasions d'un éclatement total de l’étroit cadre de vie de tous les jours, une forme d'extase…
Mon tête-à-tête avec l'espace microcosmique aboutit à ce sidérant constat : l’être au monde que je suis ouvre de façon directe et constante (de nuit, mais également de jour si, à défaut de mon œil, ma pensée veut se donner la peine de franchir la couche nuageuse et/ou la coupole d’azur) sur le Cosmos étoilé, et, par-delà, sur l’Infini… D’où cette stupéfiante évidence trop souvent exclue de mes préoccupations terre-à-terre : l'Infini et moi-même sommes "de plain-pied", parties prenantes du même espace-temps universel ; nous cohabitons, cœxistons dans un même plan de réalité en tant que protagonistes majeurs de l'Être !… Être, ce n'est pas seulement être au monde, c'est aussi, et en premier lieu, être à l'Infini… De jour, en l'absence des étoiles, je perds littéralement de vue ce partenariat glorieux, mais également de nuit, dès lors qu'un toit me coiffe en permanence, ou dans la rue, quand l'éclairage public encrasse le velours noir du ciel.
La tête toujours enfouie sous mon chandail aux mailles cosmoporeuses et me félicitant d'avoir mis fin d'aussi simple et drastique façon à l'immixtion grossière quasi permanente du milieu terrestre entre ma réalité personnelle et celle de l'Infini, en ai-je pour autant fini avec l'intermédiaire fâcheux, cet intrus qu'est l'entre-deux-mondes…? Tout bien considéré, l'abolition mondaine ne concerne qu'un seul de mes cinq sens physiques, la vue. Sur le plan tactile, la terre continue de se faire sentir à mes chairs compressées et à ce paquet d'os plus ou moins tassés qu’est mon squelette… L'attraction universelle rend depuis Newton la terre obstinément présente (pressante) à tout corps pesant, le mien ne fait pas exception. Aussi mœlleux que puisse être le support sableux où je me prélasse, je suis tenu de rectifier ma position physique périodiquement, sous peine de crampes… La pression auditive exercée sur la membrane de mon tympan et le colimaçon de ma cochlée par le remue-ménage marin n'est pas en reste : elle n'a nullement faibli, mais s'est plutôt accrue. Compensation sensorielle (?), depuis que je les occulte les vagues ont pratiquement triplé leur volume sonore ! Et l'odeur par ailleurs : l'haleine puissante du Large s'insinue plus que jamais, via mes narines ouvertes, au plus intime de ma personne !
-Chasser la réalité d'un de vos sens, elle revient en force par tous les autres…
N'en demeure pas moins cet acquis essentiel "à mes yeux", l’effacement temporaire (?) du monde visible et la détente oculaire non négligeable qui en résulte… Qu'à ce stade un nuage extérieur intercepte le soleil et me prive du firmament fictif, me voilà soudain plongé dans une obscurité et une fraîcheur peu agréable pour ma peau nue… (Rappel à l'ordre physique des choses : être est a priori une bonne chose, mais la chose présuppose un certain bien-être, ou confort corporel… Or, la plage de bien-être thermique d'un épiderme humain dénudé est notoirement étroite ici-bas. Entre le frissonnement et la brûlure, il s'en faut de quelques degrés Celsius !)… "Ombre au tableau" heureusement provisoire ; après passage du petit cumulus (nuage de beau temps), la tiède caresse solaire se fait à nouveau sentir, et les lumières astrales et sidérales, piquetées dans la trame même de l'écran textile, se rallument une à une avec une intensité et un intérêt renouvelés. Mais si la panne se prolongeait, pourrais-je empêcher longtemps mon regard de se faufiler au dehors afin de vérifier de visu l'état proche et lointain du ciel ? Le temps qu'il va faire, le Temps à venir (quatrième dimension) ? Mon record de repli sur moi à ce jour est de deux heures et trente minutes - temps de sommeil exclu bien entendu. On peut faire mieux. Je m’y applique…
*
Dans le bain…
Bain de soleil et bain de mer sont les deux temps forts (et complémentaires) du périodisme balnéaire… Leur alternance régulière assure au vacancier un bon équilibre thermique à fleur de peau et en deçà, jusqu'à l'endoderme.
Entrer dans l'eau, passer la première vague, puis se laisser porter et ballotter par l'élément liquide : sensation immédiate de fraîcheur et d'affranchissement pondéral…
En tant que partisan du moindre effort, m'abstenir cependant d'en faire trop. Me contenter de faire paresseusement ce qu'on appelle "la planche", sur le dos, face au ciel, l'océan d’azur au-dessus de ma tête. Le matelas d'eau, d'abord plus confortable, plus mœlleux même que le sable, se révèle à l'usage moins porteur ; si l’on s'y laisse aller plus de quelques secondes, les pieds coulent, entraînant vers le fond tibias et cuisses, fesses et buste, puis la tête même et tout ce qu'elle peut contenir d'utile et de futile. Pour la maintenir hors d'eau, il faut faire quelque chose, mouvoir tant soit peu bras et jambes… Mouvements semi-conscients, plus amples en tous cas que l'imperceptible tremblement musculaire associé au pseudo-repos total du corps sur le sable, ou même dans un lit… Pas question ici de s'abandonner au farniente intégral, et moins encore au sommeil profond… L'eau même salée n'est pas (n'est plus ?) le milieu naturel de l'Homme. Seuls les poissons, méduses, hippocampes, et autres créatures aquatiques ont le privilège de s’y laisser aller, "entre deux eaux". Et seuls certains oiseaux, les mouettes et goélands par exemple, parfois les cygnes, flottent en surface sans avoir rien à faire, au gré des flots (si ceux-ci ne sont pas trop agités, ni pollués par le fioul)… Chez l’être humain, un minimum d'effort physique est donc requis pour surnager sur place, ventre en l'air. Un effort qui, s'il va de soi dans les débuts, ne tarde pas à se faire sentir, engendrant un début de fatigue musculaire, dont le signalement au niveau du cerveau ne laisse plus guère de place à la pratique égologique. Il est courant que je suspende celle-ci quand je nage…
Exercice particulièrement complet, la natation met en œuvre l'ensemble des muscles du nageur, y compris les moins accessibles d'entre eux, ces petits muscles dorsaux, ventraux qui, en temps normal, échappent aux commandes cérébrales. Je m'émerveille chaque fois de la machinerie complexe et parfaitement coordonnée mise en branle par la nage la plus fruste, la brasse par exemple, simple ou coulée, indienne ou classique - dans mon cas, ne parlons pas de crawl… Chez moi, comme chez tout nageur confirmé, cela fonctionne selon un double mode, machinal ou réfléchi, ou en termes de pilotage aérien : automatique ou manuel ; parfois en semi-automatique… À défaut de méditation profonde, l’exercice natatoire n'empêche pas ma pensée de vaquer ici et là, dans l'immédiat et le médiat, et de s'abandonner à des commentaires plus ou moins "circonstanciés" :
-L'eau est bonne ; elle fait au moins 18°…
-Elle est quand même moins chaude qu'en Méditerranée… Et par association d’idées :
