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Joseph, un octogénaire, ancien boulanger, vit très mal sa situation actuelle. Il est le père de deux fils, Denis et Michel, qui se détestent cordialement. C'est donc séparément qu'il les reçoit lors des repas de famille. Avant de quitter ce monde, Joseph n'a qu'un seul rêve, que toute sa famille soit réunie au grand complet pour les fêtes de fin d'année.
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Seitenzahl: 230
Veröffentlichungsjahr: 2022
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DU MÊME AUTEUR
Chez Évidence éditions :
Larguez les amarres
Chez Le lys bleu :
L’optimiste triste
‘’L’aigle rouge des frères jumeaux
Prisonnier de vivre libre
Le brun est de retour
Chez BOD :
Que tu sois elle ou lui je t’aime
Mes vieux amants
Honte
Dans sa bulle
***
L’absence est
le plus grand des maux.
Courroux de frères,
courroux de diables d’enfers.
***
Un grand merci à Elaine Lyane pour, encore une fois, sa précieuse collaboration.
Ce livre est pour tous les papis et les mamies, véritables mémoires de notre histoire. Et aussi, merci à la personne qui a croisé ma route.
Introduction
CHAPITRE 1: (DENIS)
CHAPITRE 2: (JOSEPH)
CHAPITRE 3: (MICHEL)
CHAPITRE 4: (JOSEPH)
CHAPITRE 5: (DENIS)
CHAPITRE 6: (MICHEL ET CARINE)
CHAPITRE 7: (DENIS)
CHAPITRE 8: (MICHEL)
CHAPITRE 9: (JOSEPH)
CHAPITRE 10: (FLORENCE, ÉPOUSE DE DENIS)
CHAPITRE 11: (MICHEL)
CHAPITRE 12: (JOSEPH)
CHAPITRE 13: (DENIS)
CHAPITRE 14: (JOSEPH)
CHAPITRE 15: (DENIS)
CHAPITRE 16: (JOSEPH)
CHAPITRE 17: (DENIS)
Épilogue
Le jour se lève à peine lorsque j’ouvre les yeux. Mais c’est ainsi, plus l’emprise du temps pèse sur mes épaules, moins je dors. Certes, je n’ai jamais été un grand dormeur et par la faute de mon métier, mes nuits étaient très courtes. Toute ma vie je l’ai passée ici, dans ce petit village du centre de la France, où j’ai tenu, durant trente-cinq ans, une boulangerie-pâtisserie avec mon épouse. J’ai exercé ce métier de l’âge de vingt ans, jusqu’à mes soixante-dix ans. L’échéance de la retraite, je l’ai prolongée, car je ne parvenais pas à retrouver un repreneur pour mon fonds de commerce. Avec ma femme nous étions fatigués, mais nous ne voulions pas, pour nos clients qui étaient d’une fidélité exemplaire, quitter ces murs et laisser les villageois sans boulangerie. Dieu sait que nous avons mis de l’ardeur et du courage dans cette entreprise. Il aurait été relativement simple pour un jeune couple de s’installer ici. Malheureusement, la campagne n’attire plus guère notre jeunesse. Il est vrai que durant nos quatre dernières années, les recettes étaient plus maigres, une grande surface s’étant installée à quelques kilomètres d’ici. Je ne perdis pas ma clientèle qui, comme moi, avait un certain âge, mais les plus jeunes qui partaient travailler en ville ne prenaient plus le temps de s’arrêter chez nous. Tout allait plus vite dans ce grand magasin et l’on y trouvait de tout. Chacun pouvait donc à loisir, sans courir à gauche et à droite, acheter ses légumes, sa viande et même faire le plein d’essence lorsqu’il repartait ! Le travailleur rentrait donc plus tôt chez lui. Mais malgré ce « tueur » de petits commerces, nos recettes restaient très satisfaisantes et notre boulangerie aurait été idéale pour une première affaire. Hélas, les candidats ne se bousculaient pas et lorsque d’aucuns se présentaient, le forcing qu’ils effectuaient pour nous faire baisser très largement notre prix de vente était incroyable, pour ne pas dire honteux. Mon meunier était tout à fait d’accord avec le chiffre que je demandais. Je préférais ne pas vendre, plutôt que de « me vendre ».
Alors le temps s’écoula et les candidats à la reprise se firent de plus en plus rares. Le village était déserté par les jeunes et ce qui devait arriver arriva, l’école communale ferma ses portes. Plus personne ne désirait venir ici. C’est donc la mort dans l’âme, usés et fatigués par ce métier que nous aimions tant, que nous décidâmes, mon épouse et moi, de mettre la clé sous la porte, sans aucun repreneur. Le dernier commerce de notre petite bourgade venait de mourir à son tour. On aurait dit qu’il n’y avait plus âme qui vive dans ce village. Même si cela était souvent pour des banalités, notre boulangerie était encore le seul lien social, le lieu où les gens pouvaient se rencontrer et échanger. La place, qui habituellement voyait des habitants se croiser et se parler était devenue totalement déserte.
Certes, cette situation nous brisait le cœur, mais il n’aurait pas été raisonnable de poursuivre et nous n’avions pas le rêve de « mourir sur scène ». Nous savions que notre village s’éteindrait inexorablement, mais nous désirions plus que tout profiter du peu de temps qu’il nous restait. Avec Josette, nous avions un rêve de jeunesse, que jamais nous n’avions pu réaliser, faute de temps. Nous devions le faire avant de quitter ce bas monde. Visiter le château de Versailles ! Ce dessein peut sembler bien dérisoire et ridicule pour certains, mais nous, c’était notre vœu le plus cher.
Trop accaparés par notre travail, jamais nous ne partions en vacances, et notre jour de repos, le lundi, était consacré à la comptabilité. Nous ne fermions qu’une semaine par an et elle nous servait à rafraîchir la boutique et le fournil, ainsi que notre appartement. Nous étions propriétaires des murs et du fonds.
Ceux qui pâtissaient le plus de tout ce travail « acharné » étaient nos deux fils, Denis et Michel. Ils ne sauront jamais ce que veut dire partir en vacances avec leurs parents. Nous les envoyions en colonie et bien des années plus tard, alors que ma Josette n’était plus, ils m’avouèrent qu’ils vivaient cela à chaque fois comme un abandon. Cela me déchira le cœur, même après tout ce temps. Aujourd’hui, je sais et je réalise que j’ai sacrifié ma vie personnelle au profit de ma vie professionnelle. Je suis passé à côté de plein de choses, ma seule obsession étant que mon commerce tourne bien et que mes enfants ne manquent de rien. Certes, sur le plan matériel, nous pouvions les vêtir beaucoup mieux que les autres enfants du village. Ils possédaient les derniers jouets à la mode, ce qui créait des jalousies avec certains de leurs petits camarades. Plus tard et bien sûr aussi parce qu’ils en avaient le potentiel, nous pûmes mettre la main au portefeuille afin qu’ils poursuivent leurs études. Leur payer un loyer pour un logement étudiant ne fut pas d’une grande difficulté. Dans la commune, les parents qui pouvaient offrir ce « luxe » à leurs enfants se comptaient sur les doigts d’une main.
J’étais donc convaincu et Josette aussi, que mes fils étaient heureux et qu’aucun manque ne venait troubler leur existence. Nous avions pourtant omis une chose essentielle, vitale dans la vie d’un enfant. Alors que notre entreprise prospérait et qu’ils obtenaient tout ce qu’ils désiraient, notre insuffisance, celle de ne pas leur avoir accordé toute l’affection et l’attention qu’ils méritaient, leur faisait cruellement ombrage. Mais les dés avaient été jetés et je ne pouvais faire défiler le film de ma vie à l’envers.
Avec Josette, nous ne visitâmes pas le château de Versailles. Elle nous quitta un an seulement après que nous eûmes fermé la boutique. Le jour de sa mort fut pour moi un véritable électrochoc et je réalisai, le cœur en larmes, que nous avions vécu toutes ces années sans jamais être vraiment présents l’un pour l’autre. Bien sûr, nous avions toujours des gestes tendres, même des rapports sexuels, bien que ceux-ci se faisaient plus rares avec le temps qui passait. Aujourd’hui, je vois à quel point je suis passé à côté de tant de choses avec elle et avec mes enfants.
J’ai à ce jour quatre-vingt-deux ans et je vis toujours dans l’ancien logement de la boulangerie. Je croise de temps en temps d’anciens clients qui, comme moi, s’accrochent à la rampe et ne sont guère pressés d’aller saluer Saint-Pierre. Nous nous asseyons sur un banc et nous évoquons avec nostalgie le bon vieux temps. Cela me fait toujours une drôle d’impression de ne voir courir que quelques gamins et de ne plus entendre des cris retentir de la cour de récréation. Pourtant, je les ai détestés ces hurlements, car l’école se trouvait juste à côté de la boulangerie, ce qui était peu commode pour prétendre à une bonne sieste réparatrice l’après-midi. Aujourd’hui, ce brouhaha me manque, et avec les anciens du village, nous sommes les derniers survivants de la mémoire de notre commune.
Avec Denis et Michel, nos rapports ne sont pas, comment dire, normaux. Lorsqu’ils étaient petits, je ne prêtais pas attention à leurs querelles, et Josette les envoyait « promener », trop affairée qu’elle était à la boutique. À l’adolescence, les choses s’envenimèrent et là encore, trop absorbés par notre travail, nous ne nous occupâmes aucunement de leurs algarades. Avec le recul, je me rends à l’évidence que certaines étaient d’une violence extrême. Denis était jaloux de Michel et inversement, sans que je ne sache pourquoi. Pourtant et je peux le jurer sur ce que j’ai de plus cher, jamais nous ne fîmes de préférence. Mais ils se détestaient vertement. Et avec le temps, cela ne s’était pas arrangé, cela faisait plus de quinze ans qu’ils ne se parlaient plus, ce qui peinait leur mère au plus haut point, lorsqu’elle était toujours de ce monde. Elle ne pouvait concevoir que deux personnes du même sang puissent se haïr ainsi.
Les deux étaient mariés, et avaient chacun deux garçons, des adolescents. Ces pauvres ne connaissaient même pas leurs cousins respectifs ! Cela me déchirait le cœur. La raison de leur brouille était floue, cela relevait presque du non-sens. Je les recevais à la maison séparément, car l’un et l’autre refusaient catégoriquement de se trouver face à face. Alors, que ce soit pour Noël ou le jour de l’an, jamais je n’avais le bonheur de voir toute ma famille réunie. J’avais donc un fils avec sa femme et ses enfants une fois sur deux. Lorsque l’un ou l’autre désirait venir me voir, il téléphonait, ceci afin de s’assurer que l’autre n’avait pas le même dessein. C’était la seule chose sur laquelle ils s’accordaient. Ils avaient convenu de me prévenir lorsqu’ils voulaient me rendre visite. Et moi, je devais les informer si leur intention était la même. Une seule fois, il y a une dizaine d’années, je décidai d’outrepasser leur accord, car j’étais persuadé, pauvre naïf que je suis, qu’une fois face à face, chacun ferait amende honorable. Je n’espérais ni ne croyais à une véritable réconciliation, mais je souhaitais qu’au moins ils se supportent, histoire de ressembler à une vraie famille. J’étais même fier de pouvoir enfin réunir les cousins, car je savais que je ferais des heureux. Las, je subis leurs foudres, de manière très brutale. Ils me hurlèrent dessus et menacèrent de ne plus jamais revenir me voir. Ce jour-là, je me retrouvai seul, le repas finissant à la poubelle. Alors j’avais fini par me faire une raison, même si, au fond de moi, pour cette année, je rêvais de les réunir pour Noël.
Je m’appelle Denis Pouchard et je suis le fils aîné de Joseph et de Josette Pouchard, les anciens artisans boulangers. Bien que je ne l’aie jamais dit, j’éprouve de la fierté face à ce que mes parents ont réalisé, cette façon qu’ils ont eu de faire prospérer leur commerce. Moi aussi, je suis chef d’entreprise, je dirige une société de transport et j’emploie une trentaine de personnes. Je connais les difficultés liées à tout cela, et sais combien il est difficile de ne pas baisser les bras. Certes, mon père n’avait pas d’employé, mais la manière de « piloter » est tout à fait semblable. Il ne faut jamais se relâcher et toujours être sur ses gardes. Même lorsque vous êtes en repos, votre tête, elle, est toujours au travail et pense, factures, fournisseurs, et aux tracas que peut vous causer la gestion d’une affaire. Mais, malgré cela, hormis le temps passé dans mon bureau, ou en relation clientèle à l’extérieur, je m’accorde toujours des moments pour être avec mes enfants et avec ma femme. Je ne veux pas reproduire le même schéma que mes parents avec qui nous n’avons jamais rien partagé. Je ne parle même pas des fêtes de fin d’année, car c’était la période où ils étaient débordés de travail. Après les bûches arrivait la période des galettes qui durait un mois complet. Même si nous avions très certainement les plus beaux jouets du village, nous étions, avec mon frère, seuls à table, ma mère apportant les plats entre deux clients. Contrairement à certains de leurs confrères, mes parents restaient, en ces jours très spéciaux, ouverts toute la journée, alors que les autres fermaient à treize heures. Ils désiraient plus que tout se mettre au service de leurs clients, et cela passait avant leurs propres enfants !
Je n’ai pas un seul souvenir de mon père ou de ma mère s’asseyant avec nous, alors que cela m’aurait tellement rendu heureux. Ma mère ne cessait de faire des allers et retours en boutique, alors que mon père qui avait travaillé toute la nuit pour que ses clients soient satisfaits faisait la sieste avant d’attaquer une autre « journée » de plus de douze heures de labeur. Bien sûr, je suis conscient qu’ils œuvraient ainsi pour que nous ne manquions de rien, mais j’aurais quelquefois préféré à défaut d’avoir de beaux vêtements et de somptueux cadeaux, plus de câlins et d’attention de leur part.
Lorsque nous ouvrions les cadeaux, mon père faisait l’effort de rester un peu, avant d’aller s’écrouler dans son lit. Une chose est gravée dans ma mémoire, celle de voir ses yeux briller en nous voyant prendre les jouets dans nos mains. Et je revois ce sourire en coin qu’il glissait à ma mère lorsque nous nous pressions de tout déballer, tellement il y en avait. Il savourait cet instant et était fier de pouvoir nous offrir tout cela, ceci grâce à la sueur de son front et à ses heures interminables passées au fournil. Puis, lorsque tout était ouvert, il se contentait d’un petit signe de la main et nous disait :
— Amusez-vous bien les enfants, je vais me coucher.
Oui papa, nous prenions un grand plaisir avec tous ces présents, mais comme j’aurais adoré, comme lorsque vous m’aviez acheté ce magnifique circuit, que tu joues un peu avec moi, comme le font tous les autres papas avec leur petit garçon. Toutes ces petites choses m’ont manqué durant mon enfance, et bien que je sache que tu te donnais à cent pour cent dans ton travail, et que tu nous gâtais autrement, j’avoue que je t’en ai toujours voulu. Jamais je n’aurais comme tant d’autres adultes aujourd’hui, des larmes de joie plein les yeux, en racontant les merveilleux moments passés auprès de mes parents.
Je ne veux donc pas, que dis-je, je me refuse à répéter vos erreurs. Chaque mercredi je m’arrange pour quitter le bureau plus tôt afin d’aller voir mes fils qui s’entraînent au judo. Je sais qu’ils sont ados, et que ma présence peut leur sembler superfétatoire, mais je mets un point d’honneur à être présent. Plus tard ils se souviendront de leur papa qui venait les voir, et qui les accompagnait à chaque compétition, même s’il croulait sous les dossiers. Je désire plus que tout que règne au sein de notre foyer cet esprit de famille, celui qui a tant brillé par son absence durant mes jeunes années.
Bien sûr, je peux compter sur Florence, mon épouse, pour s’occuper des activités extrascolaires de mes fils, car, ayant des revenus plus qu’honorables, nous avions fait le choix commun qu’elle reste à la maison. Pourtant je tenais plus que tout à effectuer cela. Le mercredi, elle s’octroyait une pause bien méritée, car j’avais pleinement conscience que le rôle d’une mère au foyer n’était pas chose aisée. Elle en profitait pour flâner dans les boutiques et voir ses amies. Lorsqu’il y avait des compétitions, elle était à mes côtés, et c’est ensemble que nous encouragions nos fils sur les tatamis. Nous étions particulièrement fiers de leurs parcours, car les deux avaient obtenu la ceinture marron. Plus qu’une étape avant le Graal !
Plusieurs fois mon père avait émis le souhait de venir les voir disputer un combat. Mais il habitait à une centaine de kilomètres et je ne me voyais pas faire un aller et retour, même si cela pouvait lui faire plaisir. Contrairement à lui nous avions décidé de vivre en ville, car je ne savais que trop ce que c’était d’être enfermé dans un « trou paumé », isolé de tout. Ici, nous avions tout à portée de main et je savais que pour nos deux fils la vie était agréable. Ils pouvaient à loisir aller au cinéma, voir des amis, alors qu’à la campagne les distractions étaient bien plus limitées. Toujours le même souvenir me hantait, durant de longues journées d’hiver, alors que j’étais avec mon frère à la maison, il n’y avait pas âme qui vive dans le village, ceci à cause du froid. Hormis la boulangerie de mes parents, tout était à l’arrêt. Nous restions alors de longues heures dans nos chambres respectives, nous inventant des histoires, qui nous permettaient de nous évader un peu. Bien sûr, nous rêvions de cela, chacun de notre côté. Du plus loin que je me souvienne, jamais je n’ai joué avec Michel. Nous avions déjà deux caractères diamétralement opposés. Si d’aventure nous tentions un jeu en commun, cela se terminait inévitablement par une dispute relativement violente. Nous en venions aux mains alors que nous n’étions que des enfants. Mes parents n’intervenaient que très rarement, trop occupés par leur travail. La seule raison qui poussait ma mère à s’interposer, était lorsque nos cris parvenaient jusqu’à la boutique. Là encore, peu lui importait la nature de notre conflit, seule la gêne que cela pouvait occasionner aux clients la préoccupait. Nous pouvions bien nous entre-tuer, pourvu que cela se fasse en silence ! Là aussi, je garde une certaine rancœur de ces faits-là. Je pense qu’elle aurait dû sévir et faire en sorte que cela ne se reproduise plus, que cela n’était pas normal entre deux frères.
Mon père quant à lui ne nous en parlait même pas. J’avais parfois l’impression qu’il vivait dans un autre monde, qu’il était avec nous sans être là. Certes, je veux bien considérer qu’il était fatigué de sa nuit de travail, mais j’estime qu’il était de son rôle de père de nous demander des explications et d’avoir avec nous une discussion sérieuse. Nous étions livrés à nous-mêmes, l’affectif et l’éducation étaient absents.
Pour les devoirs, c’était Marie-Jeanne qui s’attelait à cette tâche, la femme de ménage de nos parents. Une fois son travail effectué, elle prenait sur son temps et nous faisait réviser nos leçons, ou elle nous expliquait certains exercices. Ce n’était pas une requête de mes parents, c’était elle qui avait pris cette décision, car elle considérait que l’éducation était une chose primordiale et que, bien que nous n’étions pas des ânes, il était nécessaire qu’un adulte nous encadre. Elle refusa la compensation financière que mes parents lui proposèrent. Alors, faute d’argent, ils lui offraient de temps à autre des cadeaux et tout comme nous, la gâtaient pour les fêtes de fin d’année. Une fois encore, j’observais que mes parents avaient la main sur le cœur, mais la seule façon qu’ils avaient de l’exprimer était de mettre la main au portefeuille. Je sais qu’ils nous aimaient, sinon nous n’aurions pas eu tous ces présents, mais cela ne remplacera jamais la tendresse, celle qui nous a tant manqué.
Marie-Jeanne donc, s’occupait de nos devoirs et avec le recul, je peux dire qu’elle avait quelques fois fort à faire. Alors que ces moments auraient dû être dévoué au travail, ils nous arrivaient avec Michel de nous disputer comme des chiffonniers. Malgré cela elle savait rapidement apaiser cette tension. Elle faisait preuve de beaucoup d’égard et d’attention et nous appelait « mes petits chéris », alors que nous étions le plus souvent de vilains garnements. Malgré cela, elle était d’un très grand calme, mais savait faire preuve d’autorité lorsque la situation l’exigeait. Sa manière de faire, c’est ce que j’aurais souhaité de la part de mes parents.
Aujourd’hui, Marie-Jeanne est toujours là et c’est un réel plaisir de la voir lorsque je rends visite à mon père. Elle continue, malgré l’âge de la retraite qui a bien sonné, de faire le ménage et de lui faire ses courses. Elle lui prépare également ses repas et il n’est pas rare qu’elle reste dîner avec lui pour lui tenir compagnie. C’est une femme qui a un cœur gros comme ça, et nous avons la chance avec Michel qu’elle prenne autant soin de mon père. Elle est ce que l’on appelle une « vieille fille », elle n’a jamais été mariée ni eu d’enfants. Tout l’amour qu’elle n’a pas pu donner à un homme ou à des mômes, elle le transfère sur les autres. Quelquefois lorsque nous allons manger avec Florence et mes fils, nous lui demandons de rester à table avec nous, car ce n’est qu’un juste retour des choses. Elle fait partie intégrante de notre famille. Du plus loin que je me souvienne, elle est dans ma vie. Et aujourd’hui, elle considère mes fils comme ses petits -enfants, et ses rapports avec ma femme sont excellents. Par ailleurs, je ne connais pas d’ennemis à Florence.
Cette année, c’est moi qui dois aller fêter Noël chez mon père. Mais nous avons un imprévu de dernière minute, qui, je n’en doute pas, va venir perturber le bon déroulement de mon « contrat » mis en place avec mon frère. Des cousins de Florence, qu’elle n’a pas revus depuis plus de vingt ans, doivent venir en France pour les fêtes, avant de repartir pour New York. Je sais que passer Noël en leur compagnie ravirait ma femme. Il me suffit donc d’avertir mon père pour qu’il signale à Michel que, pour cette année, nous devons échanger la date du repas chez lui. Mais je sais que le bât allait blesser. Car bien que mon frère n’ait aucune préférence, qui, pour Noël, qui, pour le jour de l’an, je sais que le simple fait de refuser va le faire jubiler. Je sais ce dont il était capable, et il ne va certainement pas se priver pour nous mettre des bâtons dans les roues. Et même le fait d’argumenter sur le plaisir que cela ferait à Florence n’y changera rien ! Plusieurs fois, alors que notre « divorce » fratricide n’était pas encore prononcé, il n’avait pas hésité à lui balancer au visage qu’elle ne valait pas mieux que moi, car, comme le dit le vieil adage, « qui se ressemble s’assemble ». Cela me mettait dans une rage folle, car Florence était quelqu’un de timide et d’introverti, tout mon contraire. D’ailleurs cela me servait dans mon métier, dans ma position de dirigeant. Prendre la parole en public n’était pas un souci, ni à intervenir auprès d’éventuels clients. En clair, ma femme n’avait pas à être mêlée à nos querelles de frangins ! Mais aujourd’hui elle allait encore un prétexte pour me mettre à terre.
Certes, je ne lui avais jamais fait de cadeau, mais depuis notre brouille, jamais je ne lui avais demandé le moindre service. Cela faisait quinze ans ! Ma dernière requête remontait à plus de vingt ans. J’avais eu un accident en rentrant du travail, heureusement, que des dégâts matériels. Je lui avais donc demandé de venir me chercher et de me ramener chez moi. Alors que la connexion était difficile, il m’avait questionné sur les circonstances de l’accident. Je lui avais alors dit que durant une fraction de seconde, j’avais l’esprit ailleurs et que je n’avais pas vu le véhicule qui venait à ma droite. Bien sûr il ne s’enquit pas une seule fois de mon état. Il n’hésita pas alors à me dire que j’avais tous les torts et que je devais prendre mes responsabilités. Ce fut donc un voisin qui vint me chercher, car à cette époque Florence n’avait pas le permis. Mes retrouvailles avec Michel furent explosives, nous en vînmes aux mains. Ce fut Carine, la femme de Michel qui s’interposa, et tout en nous séparant, nous traita de tous les noms d’oiseaux possibles et imaginables ! Il peut d’ailleurs la remercier, car je pense que je lui aurais administré une belle correction.
Nos femmes ne prenaient aucun parti pris ni pour l’un ni pour l’autre et je leur reconnaissais ce mérite. Jamais Florence ne m’avait dit des méchancetés sur mon frère, et je savais que Carine en faisait de même. Elles tentèrent plusieurs fois de désamorcer la situation, nous répétant combien cette haine était ridicule et triste. Mais nous restions campés sur nos positions. Pour moi, il était clair que c’était à Michel de s’excuser, de faire le premier pas et bien sûr, pour lui c’était le contraire. Je savais et je le déplorais malgré tout, que cette situation rendait nos épouses malheureuses, car elles auraient adoré faire un repas familial et voir nos enfants jouer ensemble. Mais même si Florence devait pâtir de cela, je préférais qu’il en soit ainsi, plutôt que de me rabaisser devant mon frère. Elle m’avait dit que tout cela n’en valait pas la peine et qu’il s’agissait d’un orgueil mal placé. Alors je lui rétorquais que, de ce point de vue là, Michel était bien pire que moi. Elle haussait les épaules et capitulait, déçue, car elle savait que toute réconciliation était illusoire.
Je savais que nos femmes s’appelaient de temps à autre, histoire de garder le lien entre deux belles-sœurs, bien qu’elles ne se voyaient jamais. Mais c’était leur façon de ne pas couper le contact. Car il faut bien dire qu’avec Michel, nous avions mis le paquet pour ne plus nous rencontrer. Lorsqu’il avait appris que je m’installais à Valenciennes pour monter mon entreprise, mon père m’informa que celui-ci l’avait appelé pour lui dire qu’il s’en allait vivre à Martigues. Autant dire que les chances de nous croiser étaient infinitésimales. Il est vrai que nous n’avions pas une seule fois pensé à notre père, qui lui, demeurait dans le centre de la France non loin d’Auxerre. Mais c’était pour nous une solution de facilité, celle d’éviter les conflits. Il m’arrivait quelquefois de penser que je l’abandonnais, mais pour me déculpabiliser, je repensais à mon enfance et à mon adolescence, et me disais que lui non plus n’avait pas été très présent. Il ne s’agissait bien sûr pas d’une vengeance, mais comment être fusionnel avec un père qui avait tant brillé par son absence ?
Aujourd’hui, j’appréhende la réponse de Michel, même si je suis certain de la connaître. Mais sait-on jamais, les miracles existent peut-être ?
