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Philippe Frot

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Beschreibung

Claude et Mathilde Janzon forment un couple heureux et uni. Ils sont les heureux parents d'une jeune ado, Manon. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes lorsque survient un drame. Cela va tout remettre en cause au sein de cette famille. Manon, habituellement si proche de son père, va ne cesser de lui faire des reproches et leurs rapports vont se dégrader, mais jusqu'à quel point?

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Seitenzahl: 259

Veröffentlichungsjahr: 2020

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DU MÊME AUTEUR

Chez Évidence éditions :

Larguez les Amarres

Chez Le Lys bleu :

L’Optimiste triste

L’Aigle rouge des frères jumeaux

Prisonnier de vivre libre

Le Brun est de retour

Chez BOD :

Que tu sois elle ou lui, je t’aime

Mes vieux amants

L’ingratitude est la mère de tous les vices.

Je dédie ce livre à tous ces parents

qui, comme moi, connaissent le rejet

de la part de certains de leurs enfants.

Ils ont fait un choix, un jour, peut-être ?...

Un grand merci à Christine Meriau, Lyane A,

Sandira Quirin pour leur aide précieuse.

Un roman est aussi un travail d’équipe,

merci à la mienne.

Sommaire

INTRODUCTION

CHAPITRE 1

CHAPITRE 2

CHAPITRE 3

CHAPITRE 4

CHAPITRE 5

CHAPITRE 6

CHAPITRE 7

CHAPITRE 8

CHAPITRE 9

CHAPITRE 10

CHAPITRE 11

CHAPITRE 12

CHAPITRE 13

CHAPITRE 14

CHAPITRE 15

CHAPITRE 16

CHAPITRE 17

INTRODUCTION

15 mai 2016

Les flashs des photographes crépitent au passage de Sophie Détroit, avant la fameuse montée des marches. Elle affiche le sourire radieux de toutes ces actrices qui, après des années de galère et de vaches maigres, réalisent enfin leur rêve, l’espoir de toute une vie, marcher sur ce fameux tapis, celui qui vous porte au-delà de vos espérances, vous fait entrer au palais du Festival, celui de Cannes. Tous les médias sont là pour immortaliser cet instant précieux, prendre « Le » cliché, celui qui demain fera la une de tous les journaux. Chacun veut voir et tente d’approcher la nouvelle diva du cinéma Français. En l’espace de quelques films, elle est devenue l’icône de toute une génération, elle est celle qui redonne de l’espoir à cette jeunesse que l’on dit désenchantée. Elle est le symbole de la réussite. Grâce à Sophie Détroit, chaque jeune fille peut se laisser aller à rêver.

Cette petite fille de la campagne, orpheline de père et de mère, n’aurait jamais pu croire à un tel destin. Son bonheur vint enfin parce qu’elle fut recueillie par un couple relativement aisé, et qui était passionné de culture et plus particulièrement de cinéma. Elle arriva au sein de cette famille à l’aube de ses dix ans. Jusqu’alors, elle n’avait pas connu de jours radieux au sein d’autres foyers. Dès lors, ceux-ci furent balayés comme par enchantement. Férue de cinéma comme ses parents adoptifs, elle aimait dès son retour des salles obscures rejouer les scènes qu’elle avait préférées. Déjà, elle savait qu’elle voulait jouer la comédie, c’était une certitude, c’était viscéral, elle était née pour ça, il en allait de sa propre vie ! Pourtant, malgré l’amour que lui donnaient ses nouveaux parents et la vénération qu’ils vouaient au cinéma et au théâtre, ils ne considéraient pas le métier de comédienne comme une véritable profession. Les Durieux étaient des bourgeois et leur situation aisée ne pouvait s’enorgueillir d’une « saltimbanque » dans la famille. Le père était cardiologue et la mère possédait une boutique de prêt-à-porter de luxe. Le moindre petit pull avoisinait de suite les cent cinquante euros !

Pour Sophie, ils aspiraient à ce qu’elle fît de grandes études, de préférence dans le milieu médical. Certes ils n’étaient pas hostiles à ce qu’elle monte sur scène pour faire du théâtre et assouvir sa passion, mais cela devait rester un loisir, uniquement pour se « défouler ». En aucun cas elle ne devait ambitionner pour un métier qui n’était qu’illusions et paillettes. Alors Sophie fit profil bas et se plia aux exigences de ses « parents ». Elle ne voulait pas les décevoir car, après tout, c’étaient eux qui l’avaient sortie de l’enfer, celui qui avait jusquelà jalonné son existence. Elle obtint le bac avec la mention bien, ce qui ne fit qu’augmenter la fierté que les Durieux éprouvaient pour Sophie. Le père la voyait déjà en faculté de médecine tandis que la mère, très proche de sa « fille », avait décelé chez elle un goût prononcé pour les beaux vêtements. Possédant un coup de crayon qui aurait propulsé n’importe quelle étudiante aux Beaux-Arts, pour madame Durieux, la chose était certaine, elle devait intégrer une grande école de stylisme. La mère connaissait de grands couturiers et il lui serait aisé d’en trouver un qui ne serait pas contre le fait de lui donner un petit coup de pouce. Sophie était prise entre deux feux et ne savait trop vers quelle voie se diriger.

Finalement elle opta pour une grande école de commerce à Paris. Certes il fallait quitter le cocon familial mais le jeu en valait la chandelle. Cette dernière formait les grands chefs d’entreprise de demain et tous ceux qui en étaient sortis se trouvaient maintenant à la tête de véritables empires ! Bien sûr cela représentait un coût considérable. Mais cet aspect pécunier n’était pour les Durieux qu’une vision infinitésimale de la chose. L’argent n’était pas un problème pour eux, et la réussite d’un enfant valait bien quelques billets. Cette école n’était fréquentée que par des fils de notables, des jeunes issus de la haute bourgeoisie. Ici on ne parlait point de bourse scolaire et les fils d’ouvriers n’y avaient pas leur place.

C’est donc le cœur un peu lourd qu’elle quitta sa campagne pour s’installer dans un studio à Paris, que monsieur Durieux avait acheté pour sa fille, à proximité de l’école de commerce. Hors de question pour lui qu’elle montât dans ces transports en commun, tous plus malfamés les uns que les autres. Elle était à cinq minutes à peine du lieu qui lui donnerait les clés du paradis.

Elle fut une élève assidue les six premiers mois, jusqu’à ce qu’elle accompagne une camarade de classe à un cours de théâtre. Cette dernière y allait pour juguler sa timidité, cela l’aidait à la surmonter, aimait-elle à répéter. Pour Sophie, cela fut une révélation. Elle en fut convaincue, les études n’étaient pas faites pour elle, sa vie se trouvait sur les planches ou devant une caméra. Alors, elle se rendit moins souvent à l’école et utilisa tout l’argent que lui donnaient ses parents pour se payer les cours de théâtre. Là-bas elle y apprenait le mime, la danse, le chant, bref, elle voulait être une comédienne à part entière, capable de tout jouer.

Dans cette école de commerce, cela se passait comme à la Fac. Les élèves étaient libres d’assister ou non aux cours, pourvu qu’ils en suivissent un minimum. C’est ce que fit Sophie après sa « révélation ». Lorsque ses parents montaient à la capitale, elle leur cachait la vérité et leur faisait voir des cours d’une de ses camarades, celle-ci ayant la bonté de la sortir de ce mauvais plan. Puis elle sortait de sa sacoche quelques bonnes notes, falsifiées sur son ordinateur. Les Durieux étaient ravis de voir le parcours de leur fille et le père la voyait déjà à la tête d’une immense entreprise.

Presque deux ans plus tard, alors que Sophie jouait une pièce avec sa troupe d’apprentis comédiens dans une petite salle parisienne, elle fut abordée à la fin du spectacle par une femme d’une cinquantaine d’années. Elle était réalisatrice et recherchait une comédienne pour tenir le premier rôle de son long métrage. Sophie correspondait au profil recherché et elle fut conviée à passer un casting. Son cœur battait à tout rompre, peut-être allait-elle enfin réaliser son rêve ? Mais le mensonge dont elle usait envers ses parents la renvoyait à une énorme culpabilité. Et pourtant, elle ne pouvait leur dire la vérité, pas maintenant, faire tout capoter était un risque qu’elle ne voulait pas prendre.

Le casting se déroula sans anicroche et Sophie écrasa toutes les autres prétendantes. Le film devait être réalisé en Espagne et le tournage était prévu pour une durée de deux mois. Il lui fallait trouver un subterfuge pour ses parents, qui venaient la voir un week-end sur deux. Elle leur raconta alors qu’elle partait bien en Espagne, mais dans le cadre d’un jumelage avec son école, et ceci pour les meilleurs élèves. Elle irait donc à Madrid. Elle savait que leur fierté atteindrait alors son paroxysme, d’ailleurs ils ne posèrent aucune question, mais la félicitèrent.

Durant le tournage, Sophie impressionna toute l’équipe par son naturel et son authenticité. Elle avait la grâce et le charisme des plus grandes actrices, alors qu’elle n’avait que dix-huit ans ! La réalisatrice en était convaincue, et elle lui prédisait un avenir radieux dans le milieu du cinéma, pour elle la chose était limpide, Sophie était un diamant brut, la nouvelle Sophie Marceau.

Quelques mois plus tard, le film était prêt à être distribué en salles. Comble de chance, cela correspondait aux fêtes de fin d’année et Sophie se trouvait avec ses parents à Chamonix. Là, ils avaient l’habitude de se couper du monde. Pas de télévision dans la chambre, uniquement farniente et ski.

De retour à Paris, elle angoissait car elle savait que les affiches du film allaient être placardées sur tous les murs. De nouveau la chance lui sourit. On ne la voyait que de dos, portant un sac. Elle avait également choisi un pseudonyme, So-Anne, afin de ne pas être identifiée. Alors qu’elle dînait avec ses parents, elle reçut un coup de fil de la réalisatrice. Elle était attendue le lendemain pour la première du film. Cette fois, elle ne pouvait plus reculer. Ses parents ne découvrirent la vérité qu’au cinéma, lorsqu’elle fut conviée à rejoindre l’équipe du film sur la scène. Elle dut implorer ses parents pour qu’ils daignent assister à la projection. Ils étaient touchés dans leur orgueil et leur colère était évidente. A la fin de la séance, lorsque tout le public se leva pour ovationner tous les acteurs et plus particulièrement Sophie, la rancœur et le courroux disparurent. De nouveau la fierté put se lire dans leurs yeux et ils regardaient, tout souriants, celle que l’on appelait maintenant So-Anne.

Voilà donc toute l’histoire de Sophie Détroit, conclut le journaliste présent à Cannes.

Quant à moi, je suis devant ma télévision et je pleure en écoutant cela, tout en me goinfrant de chips et autres saloperies. Mais aujourd’hui, je me fous pas mal de mon régime.

CHAPITRE 1

Six ans plus tôt

Comme tous les matins, je prends ma sacoche contenant mes documents et je file embrasser Mathilde, ma femme, qui dort paisiblement. Je suis commercial, je vends des espaces publicitaires et, du lundi au mercredi, je vais au bureau pour prospecter. Nous sommes une petite agence et nous éditons un guide d’achats que nous remettons aux salariés de différentes entreprises. Le fonctionnement est simple. Les commerçants achètent un encart publicitaire et offrent des réductions aux personnes qui se présentent avec ce livret. A l’intérieur on y trouve aussi bien des centres de contrôle automobile, des opticiens, des coiffeurs, et même des entreprises de pompes funèbres ! Donc, du lundi au mercredi j’appelle un maximum de commerçants et j’use de toutes les techniques dont je suis coutumier pour les inciter à me rencontrer, ceci afin de discuter de l’intérêt pour eux d’être dans ce livret. Cela va du huitième de page à la quatrième de couverture. Chaque mois, nous prospectons dans une ville différente. Tout d’abord, il faut recenser les entreprises intéressées pour faire bénéficier leurs salariés de ces offres. Il est très rare d’essuyer des refus auprès des grands groupes. Leurs comités d’entreprises sont très puissants et cela est toujours un plus pour eux. Le plus difficile est de convaincre ceux qui vont se trouver à l’intérieur de ce fascicule. Il est vrai que le principe peut surprendre, voire sembler totalement injuste. D’un côté nous leur demandons de payer pour faire de la publicité, et de l’autre, ils s’engagent à faire des réductions sur certains de leurs produits. Et c’est là qu’il faut mettre en exergue le talent de négociateur ! Et cela n’a rien d’inné, il s’acquiert au fil des années. N’est pas commercial qui veut. Une facilité à communiquer et à avoir des réponses à tout ne suffit pas, il faut être vigilant, rester sur ses gardes, ne pas prononcer la phrase qui briserait toute la négociation. Tout d’abord, je ne parle jamais d’achats, ce mot est « tabou », jamais il ne doit sortir de la bouche. Le mot acheter résonne aux oreilles des possibles clients comme un vol, alors que le terme investissement leur évoque une musique plus douce et agréable. Ensuite, il y a le feeling, l’art de « sentir » les choses. Chaque prospect a sa propre personnalité et sa vision de la publicité. Pour beaucoup, cela n’est que du vent, nous ne sommes à leurs yeux que des marchands de rêve. Et c’est là que tout se joue, prouver à ce candidat revêche que son intérêt est de signer.

Voilà ce que j’adorais dans ce métier, cette image de livrer un combat dans lequel je n’étais jamais sûr d’en sortir vainqueur. J’avais un salaire minimum fixe, pour le reste, j’étais payé à la commission. Malgré cette épée de Damoclès, l’expérience faisait que je m’en sortais parfaitement et je frisais régulièrement les trois mille euros par mois. J’étais souvent contacté par d’autres agences qui usaient d’artifices et de poudre aux yeux pour me débaucher. Mais je préférais, et de loin, rester dans ma petite boite, où nous n’étions que deux commerciaux, ainsi que le patron et sa femme, qui était la secrétaire. Il y régnait une ambiance familiale et tous les repas jusqu’au mercredi étaient pris ensemble. Car le jeudi et le vendredi, mon collègue Francis Page et moi partions à la rencontre de nos prospects pour réaliser, autant que faire se peut, de belles ventes. Francis était le roi de la quatrième de couverture. J’avais pourtant, dans cette profession, bien roulé ma bosse, mais il m’était impossible de le battre sur ce terrain. Dès la première semaine, la quatrième de couverture était bouclée. Moi, j’y parvenais rarement avant la troisième semaine. Il m’était même arrivé d’être dans l’obligation de la découper en deux demi-pages ou en quatre quarts de page pour que celle-ci fut occupée. Mais moi, je « gonflais » plus mon guide en nombre d’annonceurs. Bref, sans être faraud, le patron était fier de notre travail car nous faisions tourner la boite.

Ce patron, c’était monsieur Guignard, un homme tout juste plus âgé que moi et Francis de deux petites années. Ce dernier avait trente-neuf ans, moi quarante, et quarante-deux pour monsieur Guignard. Son épouse était une belle blonde de trente-deux ans. Chaque anniversaire était noté sur le calendrier et cela était l’occasion d’ouvrir une bonne bouteille et de la déguster entre nous. A Noël, Francis et moi avions droit à du bon vin, du parfum pour nos épouses, et un jouet pour nos enfants. Cette année, Francis avait eu une voiture radiocommandée pour son garçon. Ma fille, qui venait de fêter ses quatorze ans au mois de novembre, s’était vue remettre un DVD portable.

Sur les bouteilles qu’il nous offrait, les étiquettes étaient marquées à notre nom. Mon collègue avait donc la sienne estampillée « Cuvée Francis Page ». En voyant cela sur les miennes, je ne pouvais m’empêcher d’esquisser un petit sourire.

Donc, comme chaque matin, j’entre doucement dans notre chambre pour aller déposer un baiser sur le front de Mathilde. Je remonte le drap sur elle et lui effleure le visage du bout des lèvres. Je ne veux surtout pas la réveiller. Elle est infirmière dans le plus grand hôpital de la ville et exerce uniquement la nuit. Certes, cela n’est pas ce que l’on fait de mieux pour l’équilibre familial, mais c’est son choix, c’est ainsi qu’elle se sent bien. Elle n’a pas choisi la facilité, sa demande s’est portée sur les urgences. Quelquefois, je la trouve vraiment très fatiguée, mais j’ai cessé de lui en parler, car elle trouve toujours un prétexte à ses cernes ou à ses bâillements répétitifs. Son travail est extrêmement pénible, stressant, et face à certaines situations, elle se doit de mettre sa sensibilité entre parenthèses. Mais elle refuse qu’on la plaigne, elle adore son métier, c’est son sacerdoce. Elle me répète souvent que si elle devait mourir au travail, ce serait pour sauver une vie. Aussi, nous profitons au maximum des jours pendant lesquels elle ne travaille pas pour nous retrouver tous les trois en famille. Le soir, lorsque je rentre du travail, il nous arrive de nous croiser, je suis de retour à la maison vers dix-huit heures et elle part pour l’hôpital trente minutes plus tard. Un petit bisou, deux ou trois mots échangés, et la voilà partie. Alors, je me retrouve seul avec Manon. Elle m’aide à préparer le repas, puis je regarde la télévision pendant qu’elle monte faire ses devoirs dans sa chambre ou communiquer avec des amis sur Facebook ou Twitter. Avec Mathilde nous ne sommes pas trop rigoristes concernant l’utilisation de son ordinateur, nous ne lui imposons que peu de restrictions. C’est une bonne élève et nous trouvons normal qu’elle puisse décompresser un peu. Elle ne sait pas encore dans quelle voie s’orienter pour la suite de ses études. Mais qui à quatorze ans sait vers quel avenir professionnel se diriger ? Qui sait avec certitude le poste qu’il occupera ? Certes, elle est comme toutes les jeunes filles de son âge et rêve devant les vedettes du cinéma et de la chanson. Elle aussi avait des photos placardées sur son mur de chambre de différentes stars qui, pour elle, représentaient un paradigme. Fort heureusement, elle n’était pas touchée par ce fléau de la crétinerie qu’est la télé-réalité. Elle était comme moi, et pensait que ces émissions étaient stupides et leurs héros dépourvus de toute intelligence.

J’avais avec Manon un rapport très fusionnel. Lorsque je discutais avec elle, j’avais parfois l’impression de m’adresser à une amie. Nous allions souvent au cinéma ensemble et il n’était pas rare que je l’accompagne à des concerts. Récemment, nous étions allés voir Pink à l’hôtel Accor Arena à Paris. Un pur régal ! Comme j’aimais le lui répéter de temps à autre en riant un peu, je lui disais qu’elle avait de la chance d’avoir un père encore jeune et qui ne faisait pas « tâche ». Alors, elle se gaussait à son tour et me donnait une petite tape sur l’épaule.

Une fois le front de Mathilde effleuré, j’ouvre discrètement la porte de la chambre de Manon. Je n’entame aucune tentative d’approche car cela risquerait d’être périlleux, le moindre bruit est capable de la sortir de ses rêves. Alors, je la regarde simplement et lui envoie un baiser en soufflant sur la paume de ma main. Comme elle est belle notre fille, combien nous avons la chance d’être ses parents. Du plus loin que je me souvienne, aucune image d’une quelconque algarade avec elle ne remonte à la surface. Certes je ne puis l’affirmer totalement, sinon que pour jouer au vieux beau qui aimerait se targuer d’avoir les mêmes goûts que son enfant. Par exemple, elle adore les comédies musicales alors que chez moi, rien que l’idée d’évoquer ce genre-là me hérisse les poils ! Pire, elle possède tous les albums de Christophe Maé, alors que je serais prêt à accepter que l’on me perçât les tympans pour ne pas avoir à l’écouter ! Malgré ces différences légitimes, nous ne souffrons pas au sein de notre foyer d’un conflit de génération. Une chose primordiale nous porte, nous unit de manière incommensurable, l’amour que chacun éprouve pour l’autre.

Lors de certaines soirées ou repas avec d’autres membres de la famille durant lesquels il était vrai que nous nous y ennuyions à mourir, un simple regard nous suffisait pour nous comprendre. Le jeu consistait ensuite à être le plus rapide pour trouver l’excuse qui nous ferait nous « évader » de chez nos geôliers. Sur ce terrain-là, Manon et moi tirions bien notre épingle du jeu. Mathilde était plus réservée et craignait toujours de vexer l’assistance. Mais une fois dans la voiture et à l’abri des regards, elle n’était pas la dernière à se tordre de nos simagrées ou autres supercheries inventées par nos soins. Nous ne pratiquions pas ce « rituel » qu’au sein du cadre familial, il nous était arrivé d’en faire usage lors de certains banquets auxquels nous étions conviés. Et là, c’est sans aucun doute Manon qui détient la palme d’or de la meilleure mise en scène et de l’interprétation ! Lors d’un gala organisé par la confrérie de l’Ordre des médecins auquel Mathilde et nous étions invités, notre fille avait décidé de frapper un grand coup. Encore aujourd’hui, je la remercie de m’avoir sorti de cette ambiance où tous ne voulaient qu’une chose, montrer leur réussite, jouer au plus faraud. C’était la deuxième fois que nous y étions invités, et nous savions à quoi nous attendre. Le smoking était de rigueur. Nous avions face à nous une armée de culs-serrés pour qui, faire un simple sourire, relevait du domaine de l’exploit. Ils ne regardaient que leur propre nombril, et leur fatuité était au-dessus de tout. Certes, il n’y avait dans l’assistance que des gens très instruits, mais leur orgueil révélait une bêtise certaine. Se croire supérieur aux autres était-il vraiment un signe d’intelligence ? Je suis sûr que non. La vanité a toujours appartenu aux imbéciles, et même dans les milieux huppés ! Dommage qu’ils ne puissent pas voir les sourires moqueurs de nous, les « petites gens », lorsqu’ils usent et abusent de manière éhontée, de leur façon de bien épeler chaque syllabe avec cet accent qui se veut si « noble », et qui pourtant, est si bête !

Je me rappelle parfaitement le jour où Mathilde nous annonça que nous étions invités à cette soirée. Avec Manon nos regards se croisèrent et nous nous esclaffâmes. Ce fut plus fort que nous, nous savions ce qu’il y avait au bout de ce tunnel, l’ennui ! Manon s’amusa à singer tous ces culs-serrés lorsqu’ils étaient à table. Je ne pus résister et me mêlai à cette parodie. Puis, alors que Mathilde filait à la cuisine pour chercher le dessert, Manon me glissa à l’oreille :

— Là tu peux être sûr que je vais te battre à plate couture !

Je la regardai, un peu interloqué. Jamais nous n’avions osé tenter quoi que ce soit lors de l’un de ces repas. Nous savions que Mathilde y assistait par obligation professionnelle, ceci afin d’y faire bonne figure. Sa hiérarchie était présente et elle ne pouvait pas ne pas être là.

— Tu es sérieuse, lui demandais-je ?

— Bien sûr, et il te faudra des années pour me battre sur un coup comme celui-là.

Je mis quelques instants à recouvrer mes esprits, puis nous partîmes dans un énorme éclat de rire. Lorsque Mathilde revint, elle nous sermonna gentiment, nous signifiant qu’il n’était pas bien de se moquer, avant qu’elle ne se mette elle aussi à rire à gorge déployée.

Le jour J, Mathilde portait une magnifique robe de soirée, ce qui faisait ressortir ses superbes formes. Ses longs cheveux bruns s’éparpillaient sur son dos nu, et cette image était sublime. Quant à moi, j’avais été quelque peu contraint de revêtir un smoking. Ma femme avait beau me répéter que cela me seyait à merveille, que cela me donnait des faux-airs de James Bond, son terme me semblait inapproprié, car cela m’allait comme une moufle et l’expression « avoir l’air d’un con » était faite pour moi ! Manon était toujours dans la salle de bain et nous attendions qu’elle finisse de se préparer pour partir à ce dîner. Mathilde ne cessait de lui dire de se dépêcher, alors que moi cela ne me gênait absolument pas qu’elle prît tout son temps. Je m’occupais en jouant à un jeu vidéo sur mon smartphone, qui ne durait jamais plus d’une minute car j’atteignais le summum de la nullité avec ces « machins-là ». Puis, la porte de la salle de bain finit par s’ouvrir. Mon regard croise celui de Mathilde et je vis qu’elle avait le même que moi, elle aussi était émerveillée, et le mot n’est pas trop fort.

Elle portait une longue robe blanche et avait attaché ses cheveux en chignon. Autour de son cou elle avait accroché le collier de perles de sa mère, ce qui ne faisait qu’accentuer son maquillage. Il était sobre, avec juste ce qu’il fallait de fond de teint, de rouge à lèvres, et de bleu sur les yeux. Notre « petite fille » n’en était plus vraiment une ! En la voyant ainsi, on devinait la femme en devenir. Nous ne pûmes contenir une larme, une page se tournait. Dans quelques années, qui passeraient sans doute trop vite, elle prendrait son envol et quitterait le foyer familial. Certes, aucun parent ne fait ses enfants pour lui, mais il est toujours difficile de les voir grandir si rapidement. Nous nous approchâmes d’elle et nous l’enlaçâmes très fort. Puis Manon s’écarta de notre étreinte et nous lança :

— Ils ne vont ressembler à rien tous ces m’as-tu-vu à côté de nous !

Puis, alors que Mathilde se repoudrait le nez, Manon croisa mon regard et me fit un énorme clin d’œil. Et, tout en se dirigeant vers la porte de sortie, elle me chuchota en me frôlant :

— Il va falloir être très fort mon papa.

Je ne savais quel plan elle mettrait à exécution, mais à voir sa détermination, je sentais que quelque chose d’incroyable se préparait. La suite des évènements allait me donner raison. Mais j’étais très loin d’imaginer ce qui allait réellement se produire ! Ce fut, comment dire, du pur génie, du Manon puissance dix !

Nous arrivâmes alors que les autres convives prenaient déjà l’apéritif, tous debout, éparpillés au milieu de l’immense salle. Dès la porte franchie, un majordome vint nous débarrasser de nos manteaux pour les déposer au vestiaire. Toute cette attention à notre égard nous gênait. Nous n’étions pas coutumiers de ces attitudes-là. Au fur et à mesure que nous nous avancions, Mathilde faisait les présentations, qui des cardiologues, qui des chirurgiens, et autres professeurs de médecine. Après ces échanges de politesse, je fus sûr d’une chose. S’ils dussent mourir d’étouffement, il était impossible que cela vînt de la modestie. Serrer les mains de tous ces outrecuidants me faisait mal, mais j’agissais comme un bon époux, simplement parce que j’aimais ma femme. Des serveurs, en smoking blanc, nous proposaient les verres posés sur un plateau qu’ils portaient d’une seule main, alors que d’autres présentaient des petits-fours. Pour l’apéritif, il n’y avait que du champagne. Je suis persuadé que celui-ci ne pouvait provenir que d’une grande maison, mais j’avais un gros défaut, je n’aimais pas le champagne.

Par instants, je percevais des petits rires étouffés qui frisaient le ridicule, tant l’on y ressentait un manque de sincérité. Il ne s’agissait là que de convenance, rien d’autre. Les conversations étaient soporifiques, et, en les observant de plus près, tous donnaient l’impression de guetter la moindre faille chez son interlocuteur pour le déstabiliser. Je ne voyais là qu’une énorme bande de faux-culs ! Comment dire, je me faisais « grave chier » !

Puis, après un apéritif interminable, vint le moment de passer à table. Elles étaient toutes dressées pour huit personnes. Nous eûmes pour « colocataires » un chirurgien et sa femme, ainsi qu’un couple qui dirigeait un grand laboratoire pharmaceutique avec leur fille. Je participais autant que faire se peut à la conversation, bien que cela me coûtait. Mais je n’étais pas le seul, Manon aussi était à la peine en se forçant à palabrer avec la petite bourgeoise. Puis elle me fit un clin d’œil discret et annonça à la tablée qu’elle allait aux toilettes car elle ne se sentait pas très bien. Cinq minutes plus tard, mon portable, qui se trouvait dans ma poche droite, se mit à vibrer :

— Viens me rejoindre dans un quart d’heure, m’écrivait Manon.

Une fois le temps écoulé, je me levai en signifiant aux invités que je partais m’enquérir de ma fille, car je trouvais qu’elle était anormalement longue. Lorsque j’arrivai dans les toilettes, elle était assise sur le sol, entourée par une dizaine de personnes. Je la relevai doucement et vis que sa robe était tachée de vomi sur le devant, alors que l’arrière, lui, était de couleur marron, comme si elle s’était faite sur elle ! Je demandai à tout le monde de sortir et, lorsque je refermai la porte, nous posâmes nos mains sur nos bouches pour étouffer nos rires. Elle ouvrit son sac à main et m’en montra le contenu. Dans un sachet en plastique, un peu de cacao, et une petite bouteille d’eau, mélange parfait pour imiter des selles ! Puis, pour le vomi, une petite boite de sauce tomate en carton. J’avoue que cela était peu reluisant, voire infect, mais, une fois que des âmes charitables lui eurent donné des vêtements de rechange, nous pûmes enfin rentrer chez nous. Mathilde ne disait pas un mot, puis, une fois dans la voiture, elle fut secouée par un énorme éclat de rire et s’exclama :

— Vous êtes vraiment des grands malades !

CHAPITRE 2

Ma vie avait bien changé depuis l’époque où je vivais entouré de mômes qui, comme moi, n’avaient pas la chance d’avoir des parents, pour d’aucuns une famille ! Toute mon enfance, je l’avais passée dans un orphelinat, avec des petits miséreux qui, eux aussi, ne connaissaient pas la tendresse et la douceur d’un foyer. Cet institut était tenu de main de maître par des ecclésiastiques, qui avaient une notion de l’éducation venue d’un autre temps. L’obéissance et les bonnes manières étaient enseignées à coups de trique, sur des fesses nues, de préférence devant toute la classe. J’imagine que mon dégoût pour la religion est lié à ce passé, les hommes et les femmes d’église ne représentant pour moi que rigidité et sévices. Bien sûr, on peut toujours me rétorquer que grâce à ces établissements, ces enfants n’étaient pas à la rue, livrés à eux-mêmes. C’est tout à fait vrai, mais est-ce une raison suffisante pour les maltraiter, les rabaisser à ce point ? Le malheur les