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Fabrice Vigo est aussi épanoui dans sa vie de couple qu'au travail. Il est responsable du personnel dans une maison de retraite qui bouscule les conventions. Sa vie va basculer avec l'arrivée de deux nouveaux résidents, Clovis et Madeleine. Alors qu'ils ne se connaissaient pas, ces deux octogénaires vont vivre un grand amour. Chacun des deux a son histoire et cette relation n'est pas la bienvenue pour tous. Lorsque la maladie va frapper l'un des deux, Fabrice Vigo va se trouver confronté à une terrible décision. Doit-il aider l'un des deux à mourir, voire les deux?
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Seitenzahl: 308
Veröffentlichungsjahr: 2020
Chez Évidence éditions :
Larguez les Amarres
Chez Le Lys bleu :
L’Optimiste triste
L’Aigle rouge des frères jumeaux
Prisonnier de vivre libre
Le Brun est de retour
Chez BOD :
Que tu sois elle ou lui, je t’aime
« Vieilles amours et vieux tisons s’allument en toutes saisons. »
Proverbe français
« Les cheveux blancs sont une couronne d’honneur. »
Proverbes 16 : 31
Je dédie ce livre à tous les papis et mamies,
et en particulier aux miens.
J’ai eu la chance immense de les connaître.
Je remercie Christine Merieau (CN Invest)
et Lyane A (Autour des mots) pour leur aide précieuse.
Ce livre est aussi le leur.
Mon sommeil m’échappe par la faute des rayons du soleil qui se glissent à travers les barreaux de ma cellule. J’en veux aujourd’hui à cette météo qui pourtant nous fait l’offrande d’un temps splendide, un ciel radieux qu’aucun nuage ne vient perturber. Cela fait pourtant quelque temps que je ne dors pas assez et, pour une fois que le médecin de la prison acceptait de me donner un cachet pour me délasser et m’aider dans l’endormissement, les éléments de la nature me harcèlent. Je suis certes convaincu que chacun ici-bas se réjouit de cette magnifique journée qui s’annonce, où les vêtements de pluie seront proscrits. Cela fait des semaines qu’il pleut à n’en plus finir mais moi, je fais le difficile, ma forte tête, le rabat-joie, ce soleil me gêne, en tout cas pour ce matin. Je n’eusse vu aucune contre-indication à ce qu’il pointât le bout de son nez demain, mais pas maintenant, pas quand j’étais censé recharger mes batteries. Combien de jours allaient se passer avant que le toubib ne daignât de nouveau me donner une pilule magique, pour me décontracter, trouver enfin le repos, si tant est qu’il fût possible de l’avoir ici, entre ces quatre murs, avec, pour compagnon de chambrée un tuberculeux qui crachait ses poumons et vous envoyait des décibels d’une rare puissance lorsqu’il expectorait ? J’étais persuadé que le mauvais œil avait choisi ce jour, car, alors que j’avais enfin obtenu mon précieux sésame qui me plongerait dans les bras de Morphée, le hasard avait voulu que mon codétenu se trouva à l’infirmerie pour la nuit afin de subir des examens médicaux le lendemain matin. Bien que je ne lui souhaitasse aucun mal, mon bonheur fut immense lorsque le gardien vint le chercher pour lui signifier qu’il dormirait ailleurs pour une nuitée. Enfin, m’étais-je dit, grâce à ce comprimé et à son absence, j’allais pouvoir dormir ! Tousser comme un « ’tubar » toute la nuit, je n’aurais plus à l’entendre. J’allais toucher du doigt une certaine sérénité. Mais non, le sort s’acharnait contre moi. Un faisceau lumineux d’une forte intensité avait fait irruption dans ma cellule et, combiné avec la chaleur qu’il me renvoyait sur mon visage, il avait fini par me tirer de mon état hypnagogique. Ma journée était complètement fichue. J’aurais remué ciel et terre pour me perdre dans une léthargie totale, oubliant pour un temps le malheur qui s’était abattu sur moi et qui m’avait conduit en prison. Toutes mes nuits n’étaient depuis lors hantées que par d’horribles cauchemars qui survenaient dès la première heure de sommeil. Ils étaient si terrifiants qu’il m’était impossible de refermer l’œil. Alors, la machine s’emballait et j’étais en proie à de terribles crises d’angoisse. Mais je n’avais pas les armes pour lutter contre cela, et il m’était interdit de montrer mes faiblesses à mon codétenu. Dans l’univers carcéral, la force était de rigueur ou alors vous couriez à votre perte. Je prenais donc sur moi, et je serrais le drap entre mes dents pour ne pas crier, ne pas hurler toute ma rage que je gardais au plus profond de mon être, la colère contre cette justice qui se disait humaine. Chaque jour, chaque heure, chaque minute, chaque seconde je pensais à ma femme, seule à la maison avec son chagrin et son désarroi. Je revois encore son visage lorsque les gendarmes étaient venus me passer les menottes à mon domicile avant de m’embarquer. Cette image d’elle tombant à genoux sur le sol en m’implorant de lui fournir des explications m’obsèdera jusqu’à la fin de mes jours. J’avais toujours tenu secret toutes ces actions qui avaient fini par me mener à mon arrestation. J’étais conscient que si je dusse lui en parler, mon idée lui aurait paru totalement stupide, irraisonnée. Elle n’aurait sans doute pas compris pourquoi je m’investissais tant dans ce que je considérais comme une mission obligée, un devoir que je me devais de respecter.
Pour l’heure, les seuls rapports que nous entretenions se faisaient par courriers, car toute visite au parloir lui était interdite avant mon jugement. Et cela faisait déjà six mois que je croupissais en prison, six longs mois de préventive durant lesquels je me demandais dans quel état se trouvait ma femme. Dans ses premières lettres, elle m’avouait m’en avoir voulu de tout lui avoir caché, de lui avoir menti pour excuser certaines de mes absences. Puis les écrits se firent plus doux et je retrouvais la femme aimante qui se languissait de son mari. Mon avocat avait fait des pieds et des mains pour obtenir une visite, aussi courte fut-elle, mais il avait essuyé un refus catégorique. Je savais à quel point elle devait être malheureuse et, en ressassant cela, je réalisais la gravité des faits qui m’étaient reprochés. Pourtant, alors que cette séparation forcée avec ma belle était insoutenable, je ne parvenais pas à regretter mon geste. Me voir condamné après être reconnu coupable à une peine de prison ferme n’était pas pour moi la pire des décisions qui pouvait me briser, cela n’altérerait en rien mon caractère et mes convictions profondes. Non, la sentence qui me concernant était la plus abominable, la plus vicieuse, et qui me transperçait le cœur de part en part, était de ne plus m’endormir chaque soir auprès de la femme que j’aimais. La véritable peine capitale de tous ces prisonniers se trouvait là, se résumant à une seule chose, disloquer tout lien sentimental qui les unissait avec un ou plusieurs membres de leur famille.
J’enrageais de devoir faire subir pareille épreuve à Cécile, mais je m’étais laissé guider par ma conscience. Certes il est vrai que mon cœur battait beaucoup plus pour elle, mais je n’étais pas pour cela réfractaire à tout ce qui m’entourait. La détresse humaine avait toujours provoqué chez moi des réactions exacerbées. L’injustice, que j’estimais bien plus grande que le malheur me faisait sortir de mes gonds. Et si de plus celle-ci se mêlait à de l’incompréhension ou à toute forme de mépris, alors je ne répondais plus de rien. Que je m’insurgeasse contre tous ces moralisateurs ne datait pas d’hier, tous ces orgueilleux qui s’attribuaient le droit de vous dicter votre propre vie. Sous couvert d’un politiquement correct, ils désiraient vous faire entrer dans le moule, faisant de vous des citoyens modèles. Il y eut bien une époque où, jeune et un peu innocent de ce que la vie pouvait réserver, je me pliais à ces règles avec complaisance, persuadé qu’en agissant ainsi mes jours s’écouleraient heureux et que personne ne me montrerait du doigt, me préservant ainsi d’éventuels ennemis. Et pourtant, malgré tous ces efforts consentis, le sort n’hésita pas à s’acharner sur moi, de manière quelquefois brutale, provoquant une totale désolidarisation de ces vertus que l’on avait voulu m’inculquer. Sans être véritablement rebelle, je décidai donc de faire les choses comme bon me semblait, sans me préoccuper des regards malveillants. Je vivais pour moi et non plus au travers des autres. Aussi, je ne supportais pas que l’on critiquât la manière d’exister d’un tel ou d’un tel, dès lors que celui-ci ne représentait aucun danger pour la société. Chacun avait le droit (normalement) de diriger sa vie à sa façon, bien que la réalité était toute autre, les bien-pensants jugeant de manière perpétuelle tout comportement.
Je n’avais commis aucun crime, aucun vol. Je n’étais pas un pédophile ni un violeur, j’étais simplement un homme qui prônait la liberté de chacun. Celle de décider de tous ses actes sans avoir à en rendre compte, dès lors que ceux-ci n’avaient rien de pernicieux. Ironiquement, cette soif de justice, de libre décision et d’indépendance m’avait mené entre ces quatre murs gris et humides. Je ne vénérais pas notre justice et ne ressentais pas une foi profonde la concernant, mais j’étais convaincu qu’elle savait se montrer clémente face à certains sujets. Las, en fixant le petit bout de ciel qu’il m’était permis d’apercevoir au travers de mes barreaux, j’émettais de plus en plus de réserves quant à ma conviction. Notre pays répondait à des lois et il fallait s’y tenir, même si celles-ci étaient inhumaines et relevaient d’un non-sens absolu. Tous ces « géniteurs » du code pénal, affublés de leurs cols blancs étaient persuadés de son bien-fondé et se remettre en question leur était inconcevable. Notre civilisation évoluait, les mœurs, les modes de vie, mais nos textes de loi dataient pour la plupart de la constitution et restaient d’actualité, d’aucuns dans nos hommes de loi ne les trouvant obsolètes. Je pensais, à tort, que nous vivions tous à la même époque.
Mais là encore, je venais de me heurter à un mur. Tous mes arguments avaient été tour à tour démontés lors de mes différentes auditions, et il était clair pour eux que j’étais coupable. J’avais franchi la ligne jaune et je devais être puni. Mais quel était mon crime sinon celui d’avoir tendu la main à un être fragile, qui n’avait plus la force ni l’envie de se battre ? Pour certains la vie était devenue intolérable, n’en pouvant plus d’être surveillés par des jansénistes, tous ces culs-serrés œuvrant pour une moralité exemplaire, du moins telle qu’ils se la représentaient, occultant tout ce qui à leurs yeux était tabou.
Mon procès était prévu dans une semaine. Selon mon avocat je devais plaider coupable et faire amende honorable. Ici, en France, l’acte que j’avais commis était incompréhensible, mal vu par notre société. Bien que ce sujet fît encore débat et que certains se battaient pour que l’on légiférât dessus, ce dossier restait épineux et provoquait de nombreuses controverses, ce qui m’échappait totalement. Aujourd’hui encore, une « monarchie » nous dirigeait et son représentant avait droit de vie et de mort sur ses sujets. Lui seul décidait de votre avenir, peu lui importait que vous dussiez souffrir au plus profond de votre chair.
Plusieurs fois un gardien était intervenu et avait demandé à mon avocat de quitter ma cellule, nos algarades tournant quelquefois au pugilat. Il avait beau me « sermonner », me répéter sans cesse que faire assentiment de ma culpabilité me serait bénéfique devant la cour, je m’y refusais catégoriquement. Moi, je lui demandais de retourner le jury en ma faveur, de leur prouver mon innocence, argumentant que j’avais agi pour le bien et qu’aucun profit je n’avais tiré de cette affaire. Il était de son devoir de leur crier que j’avais agi avec mon cœur, en mon âme et conscience, et qu’à travers mon « méfait », j’avais rendu un homme heureux.
CHAPITRE 1
CHAPITRE 2
CHAPITRE 3
CHAPITRE 4
CHAPITRE 5
CHAPITRE 6
CHAPITRE 7
CHAPITRE 8
CHAPITRE 9
CHAPITRE 10
CHAPITRE 11
CHAPITRE 12
CHAPITRE 13
CHAPITRE 14
CHAPITRE 15
CHAPITRE 16
CHAPITRE 17
CHAPITRE 18
CHAPITRE 19
CHAPITRE 20
Épilogue
Aujourd’hui je m’octroie une grasse matinée car ce soir, une longue, très longue nuit m’attend. Je suis de garde à la maison de retraite où je travaille en tant qu’infirmier. Une vacation de vingt-quatre heures se profile à l’horizon. Comme souvent je devrais soigner les petits bobos et rassurer certains pensionnaires. Je suis au service du corps et de l’âme. Certaines « carcasses » sont passablement abimées mais l’esprit est bien souvent plus torturé. Certes certains d’entre eux ont quelque peu perdu « la boussole » et ne se rendent pas compte de la situation. Mais pour d’autres les douleurs psychologiques sont bien plus insupportables que celles qui agissent sur le physique. D’aucuns sont ici depuis des années et ne reçoivent jamais de visites. Pourtant, nous sommes au fait qu’ils ont encore leurs enfants, car tous les mois leurs chèques arrivent pour aider leurs parents à financer les frais de notre institut. Mais le lien s’arrête là, pour beaucoup il y a mieux à faire que d’aller visiter un vieillard qui, même s’il vous a élevé, est tout de même diminué et n’est pas celui qui enjolivera votre week-end par sa présence. En donnant de l’argent chaque mois et en passant un petit coup de fil de temps en temps, ils se donnent bonne conscience, se persuadant d’être des bons enfants. Pour eux point d’abandon, simplement une logique dans la continuité de l’existence. Ils ne se détournent pas de leurs parents, leur placement est pour leur bien, ils ne peuvent pas agir autrement, ils n’ont pas le choix, tels sont leurs mots. Il est vrai que pour certains les situations sont délicates et qu’ils n’ont pas les moyens humains de s’occuper de leurs ainés. Mais pour la majorité il y a là une sorte de facilité à se débarrasser du papy ou de la mamie, poids devenu trop important pour le clan familial. Beaucoup de résidents dans ces maisons jouissent de toute leur autonomie et se débrouillent très bien seuls. Mais lorsque le temps fait son œuvre, il est évident que l’aide se fait plus présente, même si l’on ne souffre d’aucun handicap. Emmener pépé ou mémé faire les courses devient alors une telle corvée que l’on se projette déjà quant à la vente de la maison avant un placement dans un EPADH. De plus, l’argent de cette vente permet à la famille d’encaisser un petit pécule, ce qui n’est pas négligeable. Et voilà les enfants libres de nouveau ! Certes cette dernière est onéreuse, mais la liberté n’a pas de prix. Certains autochtones que nous considérons à tort comme primitifs seraient outrés de voir le sort que nous réservons à nos anciens. Pour toutes ces « tribus », la personne âgée est un grand livre ouvert qu’il faut sans cesse consulter pour enrichir ses connaissances. Pour ceux que nous surnommons les « sauvages », l’ancien doit être vénéré et non renié. Laisser un des leurs sur le bas-côté leur est tout simplement impensable, un tel acte ne saurait leur traverser l’esprit. Nos grands-parents sont les mémoires de notre histoire, en les abandonnant, nous nous détournons de notre culture.
Au départ de ma jeune carrière, je n’envisageais pas de travailler auprès des personnes âgées. Comme beaucoup de mes collègues tout juste sortis d’école, je me voyais intégrer un service hospitalier, car je trouvais comme tous les autres cela plus gratifiant. J’avais même commencé dans une clinique située à une vingtaine de kilomètres de mon domicile. Un évènement allait bousculer mon orientation professionnelle et me faire diriger vers les maisons de retraite.
Mon grand-père paternel avait été victime dans le même mois de deux attaques cérébrales et son état se dégradait de jour en jour. J’étais le seul dans la famille à pouvoir m’occuper de lui car mes parents, qui étaient les seuls liens qui lui restaient, étaient décédés dans un accident de voiture. Je ne travaillais que depuis peu dans la clinique lorsque le verdict tomba, il avait, de plus, la maladie d’Alzheimer. Le choc fut terrible, ma seule consolation fut de m’entendre dire qu’il n’était absolument pas conscient de tout cela, et j’en étais presque satisfait. Mon grand-père avait travaillé toute sa vie comme artisan boulanger et n’avait pris sa retraite qu’à soixante-treize ans, sous la pression de mon père qui ne désirait qu’une seule chose, le voir enfin se reposer. C’est donc le cœur lourd que je dus me résoudre à le faire placer dans un institut médicalisé. En ce qui me concernait je n’avais pas le choix, je ne pouvais l’accueillir dans ma petite chambre de bonne.
Quelques mois plus tard, alors que j’allais lui rendre une visite surprise, je faillis vomir en ouvrant la porte de sa chambre. Il baignait dans ses excréments et son plateau du déjeuner n’avait toujours pas été enlevé. Il était tout de même seize heures trente ! Je fis appeler le directeur et lui expliquai ma façon d’appréhender les choses, lui crachant mon courroux et mon dégoût pour son établissement et sur ce que je considérais comme de la maltraitance. Sa réponse me décontenança. Ce gros monsieur rondouillard, ruisselant de sueur, tenta d’apaiser ma colère en me signifiant qu’au stade dans lequel se trouvait mon grand-père, celui d’état végétatif, cet « incident » ne pouvait aggraver sa santé. Dès le lendemain, mon grand-père fut transféré dans une famille d’accueil pour des personnes souffrant du même trouble. Bien que dépourvu de toutes ses facultés mentales, je le savais heureux et il mourut en paix.
Quelquefois, lorsqu’une certaine lassitude me gagne au travail, je me rappelle au souvenir de mon grand-père, et je fais une fois de plus le serment que nos aînés ont droit à leur dignité, et ceci jusqu’à leur dernier souffle. Les maisons de retraite ne doivent plus être des mouroirs, des endroits lugubres où l’on amène « ses vieux » pour les laisser passer de vie à trépas dans l’isolement le plus total. Oh bien sûr je n’ai pas la prétention de changer le cours des choses, qui suis-je pour espérer modifier l’âme de l’être humain, de celui qui se désolidarise de ses aînés ? Certes je ne peux intervenir sur l’état d’esprit de beaucoup de gens, mais ici, dans l’institut dans lequel je travaille, nos papis et nos mamies reçoivent les meilleurs soins et je demande aux équipes de les considérer en premier lieu non pas comme des patients, mais bien comme des êtres humains. Je peux comprendre combien il est difficile pour un soignant de s’occuper d’un « grabataire » qui ne « se sent plus “et dont les draps sont souillés plusieurs fois dans la journée. Je le sais car je suis encore moi-même confronté à cette situation. Pour tous ceux qui s’insurgent et daubent ces personnes, je leur dis qu’aucun d’entre nous ne connait son avenir et que nous pouvons tous devenir des « légumes ». Même s’il n’est jamais agréable de se mettre la main dans les excréments, il est de notre devoir de prendre soin de nos pensionnaires, d’avoir pour eux de l’empathie, et, alors que nous les regardons, penser que ce sera peut-être nous qui, un jour, nous laisserons aller dans nos lits et que ce jour-là, nous serons heureux de trouver un personnel qui prônera les valeurs humaines. Laver une personne âgée ne doit pas être vécue comme une corvée mais bien comme une règle essentielle. Et s’il y a bien une chose dont je suis sûr, c’est que c’est à nous, personnel soignant de faire preuve de prophylaxie. Ce sont les bases de notre métier même si cela, je l’avoue, n’est pas toujours réjouissant.
J’éprouvais une certaine fierté car avec l’aide du directeur, avec qui j’avais en commun la même perception de notre profession et la façon d’appréhender les personnes âgées, la formation interne du personnel s’avérait être une réussite. Ici point de monsieur ou madame, chacun s’appelait par son prénom. Il en était de même pour nos pensionnaires pour lesquels nous étions parvenus à recréer un cadre familial où chacun se connaissait.
Une règle d’or avait été établie. Quelle que fut la charge de travail, tout membre du personnel devait se mettre à l’écoute d’un patient dès lors qu’il en formulait la demande. Parfois une oreille attentive était bien plus efficace que tous les cachets existants. Alors, lorsqu’un résident en faisait le souhait, une petite salle était mise à sa disposition et il signalait à l’accueil qu’il désirait « une oreille ». C’est ainsi que nous nommions les gens qui avaient suivi une formation spécifique pour écouter, mais surtout entendre. Pour certains ce besoin dans « la petite salle » comme ils la surnommaient était plus pressant que d’autres. Les demandes se faisaient plus croissantes à l’approche des fêtes. L’angoisse et la tristesse de se retrouver en ce lieu sans leurs familles atteignaient le point culminant. Il fallait alors redoubler d’attention et se retrousser les manches pour venir en aide à ces cœurs fêlés. Et de nouveau, avec monsieur Valence, le directeur de l’établissement, nous étions fiers du personnel qui montrait un dévouement hors normes. Ils vivaient leur métier comme un sacerdoce, celui-ci n’était pas qu’alimentaire.
Depuis plus de quatre ans je portais la double casquette d’infirmier et de responsable des équipes soignantes. Je devais cette promotion à monsieur Valence qui avait succédé à notre ancien dirigeant. Hormis le fait que j’entretenais avec lui d’excellents rapports, il était de la vieille école. Pour lui, dès lors qu’un résident avait mangé et était propre, le travail était fait. Toute écoute lui paraissait superfétatoire et il me répétait souvent que nous ne pouvions nous substituer aux psychologues. A l’entendre nos rôles se résumaient aux soins d’hygiène, veiller à leur santé, donner le repas, rien de plus. Il n’y avait selon lui aucun intérêt à palabrer avec ceux qu’il appelait les « patients », car nous n’en n’avions ni le temps ni les raisons.
Quelques mois après l’arrivée de monsieur Valence, celui-ci me convoqua pour me féliciter. Il avoua m’observer depuis sa prise de fonction et se disait admiratif de l’investissement que je mettais dans mon travail, ceci toujours dans le but d’être agréable pour les résidents. Il me dit qu’il possédait cette même vision du métier et me demanda de noter tout ce qui pouvait être amélioré. Il nous fallut plusieurs mois pour tout mettre en place et de nombreuses réunions avec le personnel eurent lieu. D’aucuns démissionnèrent, peu enclins à une charge de travail plus conséquente et cela malgré une augmentation fort intéressante. Ils préférèrent quitter le navire, ce que nous ne vîmes pas d’un mauvais œil. Pour que notre projet fonctionnât parfaitement, il fallait que tout le monde regarde dans la même direction. Aujourd’hui, chacun était fier d’apporter une pierre à cet édifice et, lorsqu’un résident nous quittait, c’était toute la « famille » de l’établissement qui était touchée.
Avec le temps un agencement s’était mis en place et, grâce à des subventions obtenues par le biais des innovations apportées, nous pûmes embaucher plus de personnel et ainsi les soulager un peu plus dans leurs tâches. Certes ils travaillaient plus que dans les autres établissements mais ils avaient une reconnaissance et une formation à ce métier dont peu pouvaient se targuer. Ici, personne n’hésitait à poser le balai-brosse et la serpillière pour consoler un résident sous l’effet soudain d’un coup de blues, tout en sachant pertinemment que ce travail devrait être fini et qu’il n’effacerait pas celui qui restait à venir. Nous avions réussi à créer une équipe soudée, pour qui la cohésion était toute naturelle. Nous étions devenus une référence et il n’était pas rare que l’on parlât de nous dans les médias pour nous citer en exemple. Les dossiers de demandes de stages et d’embauches s’accumulaient sur les bureaux. Beaucoup de familles nous contactaient et nous étions en quelque sorte victimes de notre succès. Nous ne pouvions répondre favorablement qu’à un nombre trop faible de candidatures, ce que nous regrettions amèrement. Mais nous avions déjà réalisé de nombreux travaux et les frais étaient tels que nous ne pouvions envisager d’agrandir notre structure, même pour en contenter un maximum. Et puis, soyons honnêtes, nous ne souhaitions pas non plus trop nous développer, car nous tenions à conserver un cadre familial, où l’humain privilégiait le montant des portefeuilles. Et j’avais cette chance immense d’avoir monsieur Valence à mes côtés car, bien qu’il dût se comporter quelquefois en homme d’affaires, car une maison de retraite restait une entreprise, il n’était pas obnubilé par le désir de faire du chiffre. Comme il aimait le répéter à propos de l’établissement, il avait l’enfant dont il avait toujours rêvé, et il était fier des nourrices qui s’occupaient de lui. Oui monsieur Valence, moi aussi j’étais satisfait de tout le travail accompli et, même si certains me faisaient le reproche de prendre tout cela trop à cœur, j’avais trouvé ici une seconde famille.
Je m’étire dans mon lit et, par habitude je passe ma main dans les cheveux de Cécile qui dort encore à poings fermés. Il est déjà onze heures mais nous sommes sortis hier soir car, l’un comme l’autre, nous travaillons beaucoup et nous avons aussi besoin de décompresser. Bien que j’adore mon métier, j’apprécie tout particulièrement ces lundis où je suis en repos car Cécile ne travaille pas ce jour-là. Elle tient une boutique de prêt à porter. Nous avons chacun une vie professionnelle bien remplie et nous mettons à profit ces moments de détente pour passer du temps avec l’autre. Aussi je m’arrange toujours pour avoir un dimanche soir par mois de repos.
Hier soir nous sommes allés au cinéma et nous avons dîné dans une grande brasserie avant de finir la nuit dans un pub irlandais. Cécile n’était pas très enthousiaste à l’idée de se payer une toile mais je mourais d’envie de voir « L’Empereur de Paris » avec Vincent Cassel. J’étais plus que satisfait de mon insistance pour l’amener dans la salle obscure lorsque je la vis ressortir. Elle avait été comblée par l’histoire et le jeu des acteurs. Nous nous étions régalés et nous ne regrettions pas le prix du ticket qui était pourtant devenu avec le temps onéreux.
Avant la projection du long métrage, une bande annonce avait tout particulièrement attiré notre attention, « l’histoire du facteur Cheval ». Elle racontait le récit véridique de cet homme qui, au mépris de toutes les insultes et railleries se mit en tête de bâtir un palais pour sa fille en n’utilisant que des matériaux trouvés de-ci de-là. Ce parcours nous intéressait au plus haut point. Tous ces gens épris de liberté, un peu lunaires faisant abstraction de tous les quolibets forçaient notre respect. Alors que tout le monde le prenait pour un fou, il s’acharna et mena son projet à terme. Malgré son âge et la fatigue il persévéra et offrit ce qu’il avait promis à sa fille. Depuis son œuvre était visitée et classée au patrimoine national ! Tous ceux qui l’avaient sali devaient aujourd’hui se retourner dans leurs tombes et faire preuve de componction. Nous adorions tous ces « illuminés » qui croyaient en leurs rêves et les réalisaient. Un homme n’est jamais aussi fort que lorsque l’on veut lui enlever son espace de liberté. Personne ne pouvait se permettre de juger quelqu’un sur sa façon de vivre, sa manière de voir le monde qui l’entourait, dès lors qu’il ne représentait aucun danger pour la société.
Après le cinéma nous avions mangé dans notre restaurant favori dans lequel on servait de délicieux fruits de mer. Nous y revenions toujours avec un grand plaisir car il représentait pour nous comme une sorte de pèlerinage, un endroit sacré, un lieu qui avait marqué nos esprits à tout jamais. C’est ici que j’avais emmené Cécile dîner pour notre premier rendez-vous. Et devant son portail que nous avions échangé notre premier baiser. Bien que cela remonta à plus de vingt ans, nous ressentions toujours ce même frisson lorsque nous franchissions les portes de cet établissement. C’était comme si la flamme de notre amour qui pourtant n’avait jamais failli était à chaque fois ravivée. De nouveau la magie opéra et nous passâmes un merveilleux moment.
Ensuite afin de nous sentir toujours jeunes nous filâmes dans ce pub irlandais où l’ambiance y était toujours du tonnerre. La salle était bondée et les clients chantaient et dansaient tout en consommant de multiples variétés de bières. Ce soir-là je fus « Max » et je me contentai d’une seule bière. Cécile se lâcha un peu et termina la soirée un peu guillerette, me sautant littéralement dessus lorsque nous montâmes dans la chambre à coucher.
Ce lundi matin nous allons passer la journée à flemmarder, à ne rien faire de particulier, sinon de s’enlacer de temps à autre et de s’échanger quelques baisers. Se retrouver aux côtés de l’être aimé suffit amplement à mon bonheur.
Le lundi soir après un dimanche de repos et lorsque la pendule affiche dix-huit heures, je suis toujours dans un état un peu singulier. J’ai l’impression de me dédoubler, mes deux personnages surfant l’un et l’autre sur deux sensations divergentes. Il y a d’un côté Fabrice Vigo, celui qui après plus de vingt ans est toujours amoureux de sa femme et se morfond de devoir la laisser seule à la maison et ceci jusqu’à demain soir, tard dans la nuit. De l’autre il y a Fabrice Vigo, qui enfilera sa tenue d’infirmier et qui agrafera son badge estampillé « F-Vigo, chef du personnel soignant » sur sa veste de travail. Ce Fabrice est un autre homme lorsqu’il se vêt ainsi, tout de blanc. Certes il reste toujours le mari aimant, mais il ne peut s’empêcher de penser à tous les résidents qu’il va retrouver avec plaisir, même ceux qui depuis des années ne savent plus qui est cet homme qui fait irruption dans leurs chambres et leur dit « bonjour » avec un grand sourire. Cet homme-là ne va pas partir heureux de quitter le foyer, mais ravi de revoir ceux qu’il considère comme sa seconde famille. Il adore son métier et Cécile le comprend parfaitement, il est d’ailleurs conscient de cela. Si un conjoint ne consent pas la profession de l’autre, la passion qu’il lui voue, alors ce couple ne peut tenir sur la longueur. Cécile avait cette acceptation car elle aussi adorait son travail, elle ne pouvait donc pas lui en tenir rigueur ni avoir un sentiment de déréliction lorsqu’il montait à bord de sa voiture pour rejoindre la maison de retraite. Il lui arrivait même de lui rendre visite sur son lieu de travail et de déjeuner avec lui au milieu des résidents pour qui, elle s’était, elle aussi, prise d’affection. Penser à cela me fait sourire et je ne peux m’empêcher de m’approcher d’elle pour l’embrasser sur le front. Puis je me relève doucement et je file me changer dans la chambre.
Cette semaine deux de nos résidents sont partis rejoindre les étoiles et briller parmi elles. Nous nous préparons donc à accueillir deux nouveaux pensionnaires. Le meilleur accueil doit leur être réservé. Encore une fois tout le monde est à pied d’œuvre, le personnel comme les résidents, et cette chaine humaine faite d’amour et de dévouement m’émeut toujours. J’en ai la chair de poule. Je n’ai pas encore d’informations concernant ces deux personnes mais tout sera fait pour que, dès leur arrivée, ils se trouvent dans les meilleures conditions pour se sentir sereins. Quitter sa maison est toujours une souffrance d’une rare intensité. Bien que tout fut mis en place pour qu’ils ne souffrissent pas trop de ce passage dans l’inconnu, ils se retrouvaient tout de même dans un univers dans lequel ils n’avaient aucun repère. Tout ce qui avait jalonné leur vie depuis des années s’évaporait dans la nature. Les discussions avec le facteur, souvent seul lien social avec l’extérieur, ne seraient plus de la partie pour se prouver qu’ils étaient encore bien vivants. Au sein de notre établissement ils devraient de nouveau tisser des liens, apprendre notre fonctionnement, et bien qu’ils fussent seuls dans leur chambre, vivre en société, cohabiter avec des inconnus. Pour certains cela s’apparentait à une rééducation car tout contact humain leur était devenu étranger. D’aucuns vivaient chez eux en complète autarcie. L’espèce humaine était presque devenue une ennemie car, abandonnés de tous, ils ne croyaient plus en l’homme. Trop de souffrances et de désillusions les avaient rendus silencieux et ils ne parlaient que lorsqu’ils ne pouvaient faire autrement. Pour ceux-là la « réinsertion » était toujours plus complexe. Ils devaient alors apprivoiser la peur de l’autre, leur défiance, et mettre de côté la suspicion qu’ils ressentaient pour leurs congénères. Chaque pensionnaire avait son histoire et nous devions en tenir compte. C’était également sur ce point que nous faisions la différence. Chez nous un nouvel arrivant n’était pas qu’un numéro de chambre supplémentaire, c’était avant tout une personne qui arrivait avec sa valise remplie de sa vie antérieure. Dès le lendemain de son arrivée elle était prise en charge et recevait la visite de notre psychologue, ceci afin de mieux cerner sa personnalité et de déceler certaines souffrances cachées, ce qui s’avérait très utile pour déverrouiller certaines humeurs. Ils pouvaient s’ils le désiraient demander à aller dans la « petite salle » dès les premiers jours passés chez nous.
Pour certains tous nos efforts restaient vains. Malgré l’attention du personnel, la gentillesse des résidents et notre « oreille » attentive, le travail de destruction avait déjà opéré. Les malheurs endurés étaient trop douloureux et ils s’étaient d’eux-mêmes rangés au rang de parias, de laissés pour compte. Ils s’emmuraient dans un silence total et nous ne parvenions pas à briser cette carapace qu’ils s’étaient construits pour se préserver des hommes. Dans ces moments-là je dois bien avouer que je ressentais cela comme un immense échec. J’étais peiné et hors de moi de ne pouvoir interférer face à ce qui n’était rien d’autre que de la détresse humaine. J’enrageais à un tel point que j’en arrivais presque à douter des travaux effectués avec monsieur Valence. Je voyais la vie s’affadir et je méprisais tous ceux qui par leur méchanceté faisaient de ces hommes et de ces femmes des êtres invisibles, que la société ne regardait plus, car cela en arrangeait bien certains. Fort heureusement ces moments de doute se dissipaient toujours grâce à un sourire d’un résident, une histoire drôle, ou un remerciement de l’un d’eux. Cela me sortait de mon désarroi. Comme me le disait monsieur Valence, je ne pouvais à moi seul guérir toutes les âmes en peine, soigner tous les maux, et atténuer les chagrins. Certains refusaient catégoriquement toute aide et cela me brisait le cœur de savoir qu’ils venaient ici pour une seule chose, que la mort vienne les cueillir.
Je me baisse vers Cécile qui me prend par le cou et m’embrasse. Le double sentiment vient de nouveau me tirailler. Je suis triste car je laisse ma femme seule à la maison. Cela me touche d’autant plus qu’hier au soir nous avons passé une formidable soirée et que l’évidence est là, la vie à ses côtés est merveilleuse. Plus de vingt ans que je l’aime comme un fou, sans qu’aucun nuage ne parvienne à perturber notre bonheur. Même le malheur de ne pas pouvoir avoir un enfant d’elle n’avait pas altéré notre couple. Les résultats étaient tombés après quatre ans de vie commune alors que notre désir d’enfant atteignait son paroxysme. J’étais stérile, il n’y avait pour cela aucun traitement. Nous avions deux possibilités : L’insémination artificielle avec le sperme d’un donneur, ou l’adoption. Cécile refusa ces deux propositions. Pour elle, si elle devait enfanter, il fallait que ce dernier possède cent pour cent de mes gênes, il ne pouvait en être autrement. Elle préférait alors ne pas être mère. Aujourd’hui encore, je suis très ému lorsque je repense à cette période qui fut très difficile psychologiquement. Mais, par sa réaction, elle me donnait une formidable preuve d’amour. Alors nous acceptâmes cette condition qui cimenterait notre vie et nous décidâmes de nous donner mutuellement tout l’amour qui était en nous, puisque le destin ne voulait pas faire de nous des parents.
J’avais rencontré Cécile lors d’un diner chez une amie. Au départ, j’avais contacté cette copine pour lui demander si elle désirait prendre un café avec moi car je me trouvais dans le coin. Elle me proposa de venir dîner car elle recevait une amie qui était, tout comme moi, célibataire. J’hésitai quelques instants car ce n’était pas la première fois qu’elle tentait de jouer les entremetteuses. J’avais presque trente ans et pour elle il était temps que je me « case », ce qui m’irritait car elle était ce que l’on appelait, une célibataire endurcie ! L’hôpital qui se fout de la charité !
Malgré tout, la curiosité me poussa à accepter son invitation. J’étais un « fouineur » et je voulais savoir à quoi ressemblait sa copine. L’accroche avec Cécile fut immédiate, la conversation s’enchaina naturellement et nous ne cessâmes de discuter toute la soirée, oubliant notre pauvre amie qui fut bonne pour tenir la chandelle. Six mois plus tard, j’emménageais avec Cécile. Depuis le soleil ne cesse de briller et je remercie ma mère de m’avoir donné ce défaut qui m’avait « forcé » à aller là-bas, la curiosité. Aujourd’hui, je sais ce qu’est le grand amour.
