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Marie a trois ans, elle aime ses parents, son petit-frère, ses peluches et la maîtresse qui la félicite puisqu’elle sait compter jusqu’à quatre. Marie n’aime pas tonton, tonton rentre dans sa chambre et lui demande des bisous. Des bisous, là, en bas. Alors Marie prie pour que tous les pénis du monde disparaissent. Tous, ça veut dire quatre. Exaucé.
De l’autre côté de l’Atlantique, le président qui manie le mensonge et les tweets absurdes hurle en cachant son entrejambe vide. Il ne pourra pas violer Muneera. Elle pourra se venger, toutes les venger. Et mettre le bordel dans un pays abasourdi et inerte depuis les élections.
Sur le tournage d’un film, l’acteur en costume moyenâgeux, adore mettre la langue dans la bouche de sa partenaire. Il reste sans voix quand son phallus disparaît et regrette de toute son âme le monde d’avant. D’autant qu’il se pourrait bien que sa partenaire réécrive le scénario.
Julien, lui, sombre carrément dans le coma. Sophie, qui adore les énigmes et déteste Freud, va prendre les choses en main. Dans un espace-temps vaporeux, le masculiniste va revisiter ses certitudes, ses influences et son histoire d’amour.
Et puis, Marie fera encore plein d’autres vœux…
À PROPOS DE L'AUTRICE
Karine Degunst, la quarantaine, 2 enfants, 3 cochons d’Inde, pas de mecs (ça perd ses poils). Facilitatrice en transitions écologiques et sociales dans le Centre-Bretagne. Adepte du footing, des débats constructifs et de l’humour, soupape indispensable à la prise de distance.
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Seitenzahl: 220
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Karine Degunst
Bites
Sexes masculins en français,
morsures en anglais
Roman
ISBN : 979-10-388-1062-4
Collection : Hors d’Elles
ISSN : 2115-970X
Dépôt légal : octobre 2025
©couverture Ex Æquo
©2025Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite
« Pourquoi Kim Jong-un me traite de “ vieux ” alors que je n’ai jamais dit qu’il était “ petit et gros ? » #vilainKimy
Il envoya son tweet, il est très important de cultiver les rapports internationaux, il augmenterait les droits de douane pour se venger. Il rangea son téléphone dans sa poche. Ses chaussures brillantes s’avancèrent devant le pupitre, lentement, très lentement. Il venait saluer la masse.
Un peuple uniforme, obèse, l’esprit affaissé et privé depuis longtemps de réflexion. Un délice aux mille visages, manipulé avec tactique, qui admirait sa prestance. Une foule indénombrable, entourée de vigiles bedonnants qui arboraient une casquette avec un drapeau étoilé, une galaxie éclatée. Il exulta.
Devant un parterre acquis à sa cause, il releva sa mèche jaune de son front orange. La couleur de son fond de teint ne se fondait pas avec son grain de peau. Évidemment personne n’avait jamais osé lui dire. Il tapota le micro, trois coups, comme au théâtre, le show allait pouvoir commencer.
La masse se souleva, le banc de sardines obéissantes leva le bras pour acclamer son héros et célébrer l’avènement du mensonge.
Il prit une respiration, fit une moue satisfaite et une Duck face superficielle. Il rit de contentement, un bruiteur professionnel aurait pu rajouter un rire démoniaque.
Il n’était pas n’importe quel être, il était l’être qui pouvait d’un claquement de doigts changer l’ordre du monde. C’est simple, il était roi.
Et le monde allait avoir des problèmes.
Le discours terminé et applaudi par des admirateurs nécrosés et sans repère, il repartit, serrant quelques mains avec une mine écœurée par cette sueur populaire sur les paumes. Il demanderait au staff de virer les images, le dégoût authentique, cela ne passerait pas, et tant qu’à faire, ils gommeraient le petit nombre d’opposants qui s’agitaient en vain derrière leurs banderoles ridicules.
Sa cohorte de suiveurs lui emboîta le pas. Des mecs qui léchaient ses bottes avec tout l’attirail des attributs virils. Tatouages, chaîne en or, SUV hors norme et muscles huilés. Ils avaient été des pièces maîtresses de sa réussite et l’avaient poussé sur l’autel de la puissance. Il jubila.
Bientôt, on fêterait ses premières semaines au pouvoir. Il twitta pour ces gros nazes de démocrates qu’il avait laminés :
« Désolé les losers et les rageux, mais mon Q.I. est un des plus élevés et vous le savez ! Ne vous sentez pas stupides ou mal dans votre peau, ce n’est pas votre faute. »
Depuis son jet privé, il observa la terre, entre deux verres de Diet Coke. Tout cela était à lui. Les champs, les villes, les maisons, les cours d’eau, les montagnes, les usines et ces connards d’animaux sauvages. Un claquement de doigts, une signature et il tuerait ou privatiserait pour son bon plaisir. Il virerait les mécontents et les faibles qui vénéraient la vérité, l’humilité et l’avenir.
L’hôtesse apporta un plateau de nourriture. Il suivit avec insistance ses fesses bombées qui remontaient le couloir pendant un long moment. Puis, il saisit avec envie un burger triple. Pour être puissant, il faut manger beaucoup. Maman lui avait dit un jour. Et Maman avait toujours raison. Paix à son âme.
Elle était morte d’une crise cardiaque quelques années auparavant, déféquant sur son lit à baldaquin et maudissant injustement tout le personnel qui n’avait pas su gérer cette incontinence chronique. Il avait bien sûr effacé l’indignité en payant grassement les domestiques pour qu’ils assurent, devant caméra, qu’elle avait été la femme la plus gentille, la plus douce, la plus compatissante et adorable du monde. Une perle. Dans son caca.
Dans la limousine et sur la route qui menait à son fastueux domaine, il regarda la liste des nouveaux esclaves. Femme de chambre, cuisinière, gouvernante, barmaid. Un défilé de jambes longues et minces, peinturluré à outrance, des ondulations factices dans les cheveux et des couleurs qui devaient tout à la chimie.
L’apparence était évidemment le critère principal. Il fallait des gros seins, des énormes seins, pour téter et retomber en enfance. Quand on n’était pas encore roi.
Le salaire était conséquent, les promesses de carrière alléchantes, les candidates nombreuses. Nombreuses et traumatisées après quelques semaines à servir le roi. Le Turn-over tournait à plein régime au Palais.
Son choix s’arrêta sur Muneera, un beau petit lot en perdition, loin de son pays d’origine et sans doute un peu cruche, comme elles l’étaient toutes. Et puis une noire, ça changeait.
Il ne prit pas de douche, le roi sent bon en toutes circonstances. Il envoya un texto rapide et protocolaire à sa femme qui habitait une aile lointaine du bâtiment. Une épouse de magazine, naïve et un peu bête. Bien pratique pour pondre une descendance belle et contrôlable. Sans doute pleurait-elle au téléphone, verre de vodka à la main, avec une de ses nombreuses amies plus intéressées par des voyages gratos aux quatre coins du monde qu’aux atermoiements réels de la première dame. La prochaine destination était Paris, un sommet international, des hôtels de luxe, la tour Eiffel et une liberté relative qui n’avait plus cours au pays des cowboys. Tout le monde mentait désormais de toute façon.
Il avait envoyé chercher Muneera. Le gardien du domaine s’y était collé, c’était son rôle, livreur de chair fraîche. Il devait aussi rassurer la prochaine victime, la rendre apte à succomber, faire monter la sauce. Elle allait rencontrer le roi que diable, quel honneur, quelle joie, quel privilège. Il fallait se presser. Le président avait besoin d’un cocktail, il avait eu une dure matinée, il avait serré des mains des gens du peuple, il avait dû parler comme un prince. Il avait guidé les âmes égarées. Il avait besoin de décompresser. C’est énergivore les moutons. Muneera ne s’était pas méfiée. Elle était là pour cela. Elle avait préparé ses ingrédients, pamplemousse, orange, papaye, menthe et lait à la fraise.
Le président ne buvait pas d’alcool, il n’avait jamais bu d’ailleurs. Ses mensonges étaient tout à fait sobres. À l’école militaire, les camarades avaient tenté à maintes reprises de le saouler, il avait toujours refusé. Maman avait dit qu’il fallait être entier et en pleine possession de ses moyens pour la gloire future et l’asservissement.
Il se biturerait avec le pouvoir et la domination, la meilleure des addictions.
Muneera traversa les différentes parties du bâtiment, un enchevêtrement de murs, de pièces, d’escaliers et de dédales dorés. Le roi aimait le doré. L’or, c’est l’aboutissement de la réussite. L’or ne coule jamais à la bourse. Une valeur sûre, beaucoup plus sûre que la vérité. Il avait consigné cela dans son journal d’enfant après avoir surpris son père entre les jambes du majordome, juste avant qu’il disparaisse on ne sait où, laissant les dorures de son bureau seules et désespérées.
« Les pères, ça part, mais l’or, ça reste. »
Elles étaient loin les clopes. Il n’était jamais revenu.
Depuis, le président détestait les gens qui fumaient, les majordomes et beaucoup d’autres choses. Son univers était réduit. Sa grille de lecture lui était propre. Son esprit était blanc et noir. Le manichéisme ne s’était jamais si bien porté, écrasant les nuances, accentuant les clivages, scindant les gens. Les méchants, les gentils. Ceux qui votaient pour lui, les autres. Les gagnants et les perdants. Les riches, les pauvres. Les forts, les faibles. Une signature et il les éradiquerait.
Il sourit cyniquement dans cette chambre de la taille d’un appartement familial.
Un lit king size occupait le centre, des tableaux gigantesques le montraient dans diverses situations. Le petit roi sur les genoux obèses de Maman. Le roi avec femme et enfants dans un fauteuil rouge. Le roi sur un Monster Trucks, signe de la victoire aux doigts. Le roi devant la masse, dominant la foule en protecteur.
Dans un coin, caché par un rideau, le roi enfant avec Poppy, son doudou depuis sa naissance, une vieille loque avec de vagues oreilles de lapin. Elle était sous son oreiller chaque nuit. Elle sentait le chacal, la salive royale et l’odeur des petits garçons qui jouent à la guerre.
Muneera tapa à la porte, traînant le chariot à cocktails. Il lui ouvrit. Elle pénétra dans l’antre, ne se doutant de rien, ne mesurant absolument pas cette chance incroyable qu’elle avait de servir l’homme le plus important du monde. Un job alimentaire de plus.
Le Soudan était loin, la pauvreté, la guerre, l’absence d’envergure aussi, mais son nouveau pays sentait le rance, l’intolérance et la cupidité. Avec la thune du Palais, elle pourrait emmener son fils en vacances, faire son postdoctorat et habiter autre chose que ce minuscule studio.
Elle observa du coin de l’œil l’homme. Il s’était assis sur ce lit gigantesque sans lui adresser un mot. Il avait mis un peignoir informe. Non, IL était informe. Son peignoir épousait juste l’asymétrie bossue, il penchait indéniablement à droite et soulignait un derrière aussi flasque que de la Jelly.
Elle pensa qu’avec le fric qu’il avait, il aurait pu passer entre les mains d’un chirurgien esthétique ou se payer un coach. Tant de laisser-aller à ce niveau l’interrogeait.
Elle versa les différents ingrédients dans un mixeur hors de prix. Le gardien avait dit que le roi voulait voir les gestes, scruter la dextérité, admirer l’excellence. C’est lui qui l’avait recrutée dans une boîte de strip-tease, après avoir glissé une liasse de plusieurs centaines de dollars dans son string, la base.
Muneera avait souri, avec cette lippe charmante et charnue qui subjuguait tous les clients. Elle les pillait sans jamais rien donner d’autre. On désire, mais on s’abstient. Tomber amoureuse une fois lui avait suffi. Elle ne croyait plus les hommes, ils laissaient toujours les femmes gérer leurs conneries neuf mois plus tard.
Elle sentit l’homme qui se déplaçait, se rapprochant du chariot. Elle continua la préparation sans s’inquiéter. Il passa derrière elle et elle ne remarqua pas qu’il reniflait les effluves de sa nuque et de ses cheveux relevés en chignon. Un prédateur qui sent une proie.
« Vous êtes douée, dit-il, avec cette voix qui ne posait pas de questions.
— Merci, répondit-elle sans accent, elle avait appris l’anglais très rapidement. »
Elle avait terminé, il s’était rassis sur son lit, attendant qu’on le serve. Elle se rapprocha et amena le chariot près des cuisses qui s’étaient découvertes. Grosses et velues. Elle contint une grimace de dégoût. Il était susceptible comme tout roi. Il demanda le plus grand verre, elle avait mis une paille arc-en-ciel imprégnée de miettes sucrées. Le gardien avait dit qu’il adorait cela. Elle lui tendit le breuvage.
La main présidentielle entoura la main frêle de la barmaid, ne la lâchant pas.
Elle toisa son regard. Vide. Froid. Elle tenta de se dégager, mais il tint bon.
Le cœur de Muneera commença à s’accélérer.
L’homme posa le verre sur la table et se leva.
Il avait sa taille et une haleine douteuse. Il colla son corps massif au sien.
Elle tenta de se dégager. L’homme était fort, malgré son grand âge.
Sans prendre acte des larmes qui commençaient à couler sur les joues de sa domestique, il la jaugea des yeux, lui intimant de descendre. Il appuya sur sa tête.
« Suce-moi ». Là encore pas d’interrogation, juste une injonction qui faisait plier les jambes.
Muneera imagina tous les scénarios possibles.
Crier. Négocier. S’enfuir.
Faire ce qu’il disait.
Avait-elle le choix ? Elle serait renvoyée, conspuée. Le président avait toutes les cartes en main. Elle ne pourrait plus avoir des liasses de billets dans le string, il aurait prévenu tous les clubs de la rébellion inacceptable, la faculté ne l’accueillerait jamais et son fils végéterait entre drogue et programmes télévisés avilissants.
Elle s’agenouilla en protestant avec de faibles mots, guettant la miséricorde dans les yeux du roi. Inutile.
Il ouvrit son peignoir. Prêt à utiliser le corps de la femme comme bon lui semblait, comme d’habitude, décharger stress et semence dans leur cavité creuse, elles n’étaient bonnes qu’à cela. Servir l’homme, servir le roi.
Il agrippa la tête de Muneera et la plaqua contre son bas-ventre, fit glisser son peignoir et attendit le plaisir, relevant le menton vers le ciel.
Rien.
Muneera, traumatisée, visage contre la peau royale, ne pouvait rien saisir dans sa bouche. En dessous du ventre, le néant. Un espace vide. De la chair vierge sans protubérance, sans bite.
Le président hurla en protégeant la vue du « rien ». Quelques poils semblaient perdus entre les plis de chair rosâtre. Muneera décampa.
Le clap de fin de scène tomba. Les spots de lumière artificielle s’éteignirent, les figurants soufflèrent, on permit au bruit d’habiter l’espace. Versailles abritait les dialogues, un film de genre, inspiré d’une histoire vraie. Les dates étaient incertaines, le moyen-âge sans doute, la Renaissance peut-être. C’était volontaire, la mode était au flou. Un roi qui répudiait une reine à grand renfort de mimiques outrancières et d’exagérations grand-guignolesques.
Une comédie, un drame, on ne savait pas trop.
La reine ne pouvait enfanter. Neuf ans de coït journalier et pas l’ombre d’un fœtus. Évidemment la faute avait été assignée aux ovaires défectueux. Le pénis royal ne souffrait d’aucune critique, il était parfait. Seules les reines sont stériles, c’est connu. Personne n’y avait rien trouvé à redire, à l’époque et aujourd’hui.
La production était internationale, les enjeux gigantesques, le marketing œuvrait déjà sur les réseaux sociaux pour faire du film, celui du siècle. La puissance d’une œuvre se mesurait désormais au nombre de likes. Les dédales et manigances du web avaient avalé le talent.
La reine devrait quitter le château pour aller au couvent. Le roi lui annoncerait, faisant semblant d’être contrit, arguant que l’avenir du royaume en dépendait, que c’était un choix de raison, l’embrassant sur la bouche pour lui souhaiter toutes les merveilles du monde avec les bonnes sœurs. La coiffe lui irait à merveille et encadrerait son visage angélique.
Le couvent serait la prochaine étape. Dans quelques jours. Le temps de déplacer l’équipe dans le centre de la France, la diagonale du vide et de la prière forcée.
Les comédiens se congratulèrent. Quelle puissance dans le jeu ! Quelle abnégation dans l’abandon ! Ils avaient incarné, on y croyait.
L’acteur principal, empêtré dans des habits d’époque, se tourna vers la foule, il salua en se penchant, il cabotinait comme il l’avait fait toute sa vie.
Les techniciens, les preneurs de son, les autres acteurs et actrices le regardèrent, il se sentit une âme d’exception. Ils avaient pu tourner avec le « maître ».
L’acteur tourna le dos à sa partenaire, la reine répudiée, sans la regarder. La jeune femme demanda un verre d’eau. Elle but avidement et ses yeux se baissèrent sur le gobelet vide sans pouvoir se relever.
L’acteur retourna à sa loge. Dans cette production, on faisait les choses en grand, une caravane juste pour lui, qui possédait son propre catering.
Il avait demandé de tout. Viandes, vins, jus des quatre coins du monde, gâteaux, bonbons. Il était l’ogre et personne ne lui résistait. On montait un film sur son nom. On avait des prix grâce à lui. On se liquéfiait à son approche, il impressionnait, un regard, on courbait l’échine. Le privilège des grands, l’apanage des hommes célèbres depuis des décennies.
Il pesta contre cette collerette qui lui serrait le cou. Il irait se plaindre de la costumière. Sa face rougeaude suait à grandes eaux, tentant d’échapper au caractère cintré de cette veste. Elle masquait avec peine un tour de taille alimenté à la charcuterie.
Son ventre s’étala sur ses cuisses quand il s’assit face au miroir, devant lequel, chaque matin et chaque après-midi, une maquilleuse s’affairait à prendre soin d’un visage grevé par le temps et les excès.
La dernière fois, elle avait oublié de remettre sa « mouche », celle au coin de la bouche. Celle qu’on appelait « la baiseuse », comme ce roi qui folâtrait à tout va. On avait dû recommencer la prise. Il avait enragé sur tout le monde avec cette voix qui avait fait son succès, tonitruante, beuglante. Il avait éructé sur le réalisateur qui n’avait rien vu, la maquilleuse qui avait oublié, la reine qui n’avait pas remarqué.
Surtout la reine d’ailleurs. Elle l’énervait tant cette jeune actrice. Jeune, jolie, sensible, promise à toutes les récompenses. Pure, douée et intelligente. L’horreur. Sans avoir couché en plus.
Être son mari de pellicule s’avérait un supplice sans nom. Elle était l’avenir, il était le passé, mais elle plierait, il avait de la ressource. Il ne savait pas comment, mais il la soumettrait, comme toutes les autres. Il avait déjà commencé. Il se félicita d’avoir mis la langue pour le baiser. Il avait exploré un palais fin, des dents blanches, il avait chatouillé sa glotte. Elle ne voulait pas, il le savait, mais elle ne dirait rien.
On toqua à sa porte. Claire. La reine.
« Je peux entrer ? dit-elle de ce ton sage qui la caractérisait.
— Mouais. Je vais manger. »
Claire entra, jean, baskets, le visage vierge de maquillage. Elle irradiait pourtant. Quarante ans les séparaient. Elle s’était faite « toute seule », quittant sa campagne natale pour les pavés parisiens, elle avait travaillé sans relâche, sans compter les heures, entre deux jobs de serveuse. C’était son premier grand rôle et les critiques lui prédisaient un grand avenir. Elle n’en tirait aucune gloire, elle traçait sa route et suivait un destin. Elle aimait les femmes au grand dam de ses partenaires et préparait son mariage avec l’âme sœur entre deux tournages. Une éclairagiste rencontrée sur une série.
Elle regarda l’ogre enfourner un plateau entier de fromage. Son appétit était connu, ses métaphores culinaires aussi :
« Les femmes, c’est comme le filet mignon, faut juste les saisir ».
Il avait dit cela au repas de début de tournage. Elle avait eu ce regard plein de pitié et de compassion pour le monde d’avant. Le même qu’elle avait en entendant le Rassemblement national parler d’humilité ou les milliardaires se féliciter du prétendu ruissellement. Elle n’avait eu aucune réaction quand les techniciens et le producteur avaient fait semblant de rire entre deux bouchées.
Elle était comédienne après tout. Elle avait juste quitté son corps et le patriarcat le temps du dîner pour voguer dans un espace-temps plus compatible avec ses valeurs.
L’acteur avait débouché une troisième bouteille de vin. Une le matin, une à midi, une l’après-midi. Un rituel.
« Tu veux du saucisson ?
— Non merci, répondit-elle, elle rajouta :
— Ne mets plus ta langue dans ma bouche. J’ai dit au coordinateur d’intimité que je ne voulais pas de ça, précisa-t-elle calmement. »
L’acteur fit son sourire faux. Coordinateur d’intimité, quelle connerie, on ne savait plus quoi inventer pour être dans les clous. Un boulot qui veille à l’intégrité, au bien-être, au consentement, et puis quoi encore.
« Madame monte sur ses grands chevaux, Madame se rebelle, dit-il en attaquant le repas.
— Je te demande juste de respecter mes demandes, c’est tout, c’est simple.
— Porte plainte mignonne, tu crois vraiment qu’on t’écoutera ? »
Avec des yeux porcins, il s’avança vers elle en agitant un saucisson à demi entamé comme s’il s’agissait d’une épée. Elle recula en secouant la tête, puis sortit de sa caravane.
Quelle pute, se dit-il. Toutes des putes. Ces nouvelles venues qui ne comprenaient plus rien à l’art, aux calembours, au jeu de la vie. Il mordit dans le saucisson à pleines dents et ne s’arrêta que quand tous les mets furent finis. Il avait envie de chier et de pisser.
« Si ça rentre, faut que ça sorte » plaisanta-t-il, une vieille réplique, il ne se rappelait plus le film ou la pièce de théâtre.
Il se dirigea vers les toilettes, verre de vin à la main. En esthète, il sentit les vapeurs du liquide en plaçant son nez au-dessus du verre. Cette cuvée serait bonne, le soleil avait fait son job cette année. Un plaisir que de goûter le fruit de ses terres. Il avait son propre vignoble. La terre, le vin, les femmes. Celles d’antan du moins.
Il ouvrit la porte des toilettes et regarda l’affiche sur un des murs. On le voyait quarante ans plus tôt, avec un autre acteur, une actrice au visage doux au milieu, les seins presque à l’air. Ils la dominaient d’une tête. Un chouette film, un film de voyous décomplexés qui s’arrogeaient le corps des femmes comme bon leur semblait. Un temps où on ne remuait pas la vase. Une valse sans question avec la vie. Le bon temps, quoi. Il le regrettait.
Il s’assit sur les toilettes. Embrumé par l’alcool, il s’en foutait. Il déféqua avec un plaisir non feint. Il se leva pour pisser.
Il s’appuya contre le mur pour garder l’équilibre.
Il dirigea ses doigts vers l’appendice qui avait pénétré les plus grandes stars féminines.
Saoul, il ne comprit pas tout de suite.
Rien n’était à saisir, ni une entrecôte, ni une femme, ni son sexe.
Il pencha sa tête vers son entrejambe, la mouche, la « baiseuse » accrochée au coin de la bouche, tomba dans la cuvette.
Rien.
À la place du pénis, une place vide, une scène sans dialogue et sans image. Pour la première fois de sa vie, il se trouva sans voix.
Elle se doutait de ce qui allait se passer. Tous les signaux étaient au vert. Le rendez-vous était fixé dans ce petit restaurant où ils s’étaient embrassés pour la première fois et elle avait retrouvé un ticket de caisse dans la poubelle. Un bijou avait été acheté.
Ils habitaient le même quartier, étaient nés à quelques heures d’intervalle dans la même clinique, détester la droite et adoraient disséquer pendant des heures les grandes œuvres du 7e art, surtout Sophie, Julien préférait écouter.
Il allait la demander en mariage.
Et elle allait dire non. Des mois qu’il la serinait pour qu’ils s’unissent devant le maire.
Dès le début de leur relation, elle avait pourtant bien stipulé « jamais », sauf « si tu prends mon nom de famille ». Il avait refusé. Elle ne s’était pas offusquée, mais il pouvait oublier les petits fours et la robe meringue.
En marchant dans les rues parisiennes, elle se demanda comment refuser la demande, sans l’attrister. Elle l’aimait, mais… Il y a toujours un, mais et celui-là prenait de plus en plus d’ampleur. Son mec avait changé. Cela avait été lent, mais c’était indéniable. L’homme qu’il devenait ne lui plaisait plus. Il passait beaucoup de temps sur les réseaux. Les yeux rivés à l’écran qu’il avait voulu large, il observait, il emmagasinait les recettes de comptes d’influenceurs en tout genre et sur tous sujets. Parfois, il tchattait toute la nuit.
« De quoi discutez-vous ? avait-elle demandé.
— de choses que tu ne peux pas comprendre. » Avait-il conclu.
Et elle était allée dormir, éreintée par les cours à la fac qui s’ajoutaient à son job de Psychologue scolaire. Aller de bahut en bahut à la rencontre du mal-être, un sacerdoce, ça lui plaisait. Les jeunes vrillaient, les repères s’effondraient. L’esprit critique avait foutu le camp et avec lui, la paix de l’âme. Elle recevait tous les jours des ados en perdition, qui avaient tenté de résoudre le problème avec une corde, des cachets ou un rasoir.
Elle s’assit dans le restaurant, face à lui. En fond sonore, une musique indéfinissable, de la harpe, du balafon, elle tentait d’en découvrir les origines, sans succès.
Il était en costume, proche du corps, depuis quelques mois, chaque matin, il s’élevait sur sa barre de traction. Son dos et ses abdos s’étaient dessinés rapidement, privilège des jeunes années qui modèlent le corps sans effort.
Elle s’était étonnée de voir des compléments alimentaires dans les placards, des protéines qui donnaient confiance.
« C’est végan, avait-il dit, pour se donner une contenance.
— Tu fais ce que tu veux, si tu te sens mieux avec des triceps au cordeau. »
Le serveur amena du vin. Il avait commandé avant qu’elle n’arrive.
Dommage, elle aurait préféré un martini. Elle songea à cette lycéenne, violée par un autre élève lors d’une fête, elle avait bu et n’était pas consciente. La sidération avait été prise pour du consentement.
En face, celui qui voulait faire sa demande avait écouté l’histoire d’une oreille, répétant en silence les mots qu’il avait choisis, qu’on lui avait conseillés, pour la faire craquer et obtenir son « oui ». Sophie avait raconté la chute des résultats scolaires, les habits larges, les changements de comportements radicaux et les parents du garçon qui montaient au créneau, brandissant des vidéos de la victime, dansant sur la table de la soirée. Ses mouvements aguicheurs expliquaient tout, leur fils avait été abusé. Il avait cru qu’il pouvait. Les croyances, une calamité.
Celui qui voulait faire sa demande avait relevé la tête.
« T’as couché avec combien de mecs dans ta vie ? ».
La question l’avait surprise. Frontale, sans équivoque, abrupte, inepte. Quel rapport ? On n’était pas là pour cela ? Elle ne comprenait pas. Elle demanda des explications. Il se tut. Et il commanda une autre bouteille de vin.
En buvant du bout des lèvres un Bourgueil, elle pensa à ce stage qu’il avait fait quelques semaines auparavant, entre hommes. Un cercle fermé. Il n’avait pas voulu en parler.
Les algorithmes si. Elle avait vu défiler des publicités sponsorisées, des incursions « nature » où on promettait une reconnexion. Entre mecs. Se reconnecter à quoi ? lui avait-elle finalement demandé.
« À notre part animale », avait-il répondu, entre deux tractions, sans détailler comme s’il s’agissait d’un secret d’hommes qui avaient partagé une vérité millénaire.
Elle s’était inquiétée d’une attitude qui émergeait sournoisement. De mots qu’il n’avait pas l’habitude de prononcer, de références qu’ils ne partageaient plus, de cette agressivité sourde qui traversait leurs conversations autrefois si paisibles.
