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UN AMOUR INTERDIT AU BUREAU Lys 24 ans, rêve d'un job bien payé et d'un mariage parfait. Mais la réalité est cruelle : elle peine à trouver un emploi à sa hauteur. Son père lui propose un marché inattendu : infiltrer son entreprise en tant qu'employée anonyme pour en faire un rapport détaillé, et en échange, épouser son bras droit, un homme charmant et parfait sur le papier. Tout bascule lorsqu'elle rencontre Félix, un bad boy sexy au passé tumultueux. Félix, marqué par une ex riche qui lui a causé bien des ennuis, ne souhaite qu'une chose : un travail stable. Ils sont issus de mondes opposés, mais l'attraction entre eux est immédiate et irrépressible. Entre désirs ardents, malentendus et secrets bien gardés, Lys et Félix se retrouvent embarqués dans une aventure inattendue. Doivent-ils céder à la tentation ou résister à l'appel de l'interdit ?
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Seitenzahl: 498
Veröffentlichungsjahr: 2024
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« Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays. L’auteur ou l’éditeur est seul propriétaire des droits et responsable du contenu de ce livre. Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayant droit ou ayant cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle »
Cette histoire a été publiée précédemment sous le titre « ne me laisse jamais guérir de toi ». Cette version a été entièrement retravaillée, des chapitres ont été ajoutés ou supprimés et certains passages réécrits complètement, apportant à l’histoire encore plus de profondeur et d’émotion !
« Tu ne peux pas empêcher ton cœur de battre, tu ne peux pas empêcher tes yeux de regarder. Surtout lorsque tous tes sens sont attirés automatiquement par un autre être que tu portes dans ton âme. Cet autre être qui te fera oublier tout le mauvais de ta vie »
Eva BALDARAS
Ce livre est dédié à toutes les Lily de la Terre…
Prologue
Chapitre 1 : mon livre
Chapitre 2 : jour 1 - la mission
Chapitre 3 : jour 2 – la filature
Chapitre 4 : jour 2 - intérimaire chez « Machines H »
Chapitre 5 : jour 2 - le job
Chapitre 6 : jour 3 - le premier jour dans l’usine de papa
Chapitre 7 : jour 3 - l’allumage
Chapitre 8 : jour 3 - première journée
Chapitre 9 : jour 4 - à la production
Chapitre 10 : jour 4 - la révélation
Chapitre 11 : jour 4 - Le hasard
Chapitre 12 : jour 5 - la routine
Chapitre 13 : jour 5 - l’invitation
Chapitre 14 : jour 6 – sauveteur
Chapitre 15 : Le rencart
Chapitre 16 : fin novembre
Chapitre 17 : la surprise
Chapitre 18 : la révolte
Chapitre 19 : l’héroïne
Chapitre 20 : compteurs à zéro
Chapitre 21 : sans lui
Chapitre 22 : sans elle
Chapitre 23 : La veille de Noël
Chapitre 24 : La chute
Chapitre 25 : l’amour infini
Chapitre 26 : Le jour d’après
Félix : le puits sans fond
Chapitre 27 : l’épreuve
Chapitre 28 : l’épreuve
Chapitre 29 : la semaine avant la première
Chapitre 30 : la première
Chapitre 31 : Jour 1
Chapitre 32 : huit mois
Chapitre 33 : la libération
Chapitre 34 : le soulagement
Chapitre 35 : l’incompréhension
Chapitre 36 : vivre l’instant présent pour mieux préparer l’avenir
Chapitre 37 : le voyage
Chapitre 38 : l’arrivée
Chapitre 39 : le bonheur absolu
Chapitre 40 : le début
Chapitre 41 : le début
ÉPILOGUE
BONUS !
Crois-tu au destin ?
Crois-tu au hasard ?
Et sinon, les âmes sœurs, t’en penses quoi ?
… Joker.
J’aurais dû capter que ma meuf ne s’intéressait qu’à ma tune et qu’à l’occase, elle voyait d’autres mecs.
J’aurais dû capter que Sophie et Félix n’étaient pas deux prénoms compatibles.
Dieu, s’Il existe, m’en est témoin.
Jamais plus je me ferai avoir par une gonzesse bourrée de fric, qui n’aspire qu’à avoir un mec bourré d’oseille pour s’enrichir encore plus. Qui s’en tape de l’homme que je suis si j’en ai plus.
C’est mon nouveau deal avec moi-même.
Ma vie ?
Merdique, avec ou sans Sophie.
Alors, quitte à choisir, aujourd’hui, je me casse de la sienne.
Lys
Selon certaines théories, le hasard n’existerait pas, le destin ne serait qu’une illusion.
Cependant, force est de constater que parfois, la vie nous conduit vers des chemins inattendus. Que certaines coïncidences se révèlent troublantes. Que certains évènements ne vous donnent pas le choix et qu’ils vous mettent devant le fait accompli. Qu’une seule rencontre peut bouleverser une vie, la chambouler, perturber nos croyances profondes.
Une vie rencontre des embûches, des consécrations, des doutes à longueur de temps. Inévitablement.
Ma maigre vie est construite d’hésitations continuelles, d’instabilités émotionnelles. Malgré ma jeunesse, mon diplôme en poche et bien que j’aie toute la vie devant moi pour réaliser tous mes vœux, je n’ai pas encore pu exorciser ce type de mal, car il n’y a pas de recette miracle.
Pourtant, je devrais être heureuse, j’ai quelqu’un qui m’aime et qui est très bien. De plus, je ne manque de rien : ni l’amour de mes parents, ni l’amitié de mes amis, ni les biens matériels en ma possession. J’ai tout. Indéniablement.
Seulement, un détail au fond de moi me chuchote qu’Hubert n’est pas ma véritable âme sœur. Mais je veux y croire. Notre esprit rationnel nous conserve dans une routine infernale, et ce au péril de nous perdre. Il nous somme de nous soumettre à des obligations. Du moins à ce qu’il croit en être. Parfois, il est question uniquement d’un ordre moral. D’éthique.
Dans tous les cas, je ne conçois pas la vie sans Hubert. C’est impossible. Il fait partie de ma vie, il est écrit dans mon livre et il y restera. Car finalement, quel être humain peut affirmer aujourd’hui qu’il détient le profil type de sa moitié véritable ? Qui peut prétendre qu’il vit une histoire d’amour avec celui qui lui est réellement destiné ? Peu peuvent accéder à ce trône.
Chacun d’entre nous écrit le livre de sa vie avec son nom et sa date de naissance en titre. Les pages défilent très vite, à l’image du temps. Les chapitres sont en partie classés. Chacun doit avoir la force de tourner les pages pour avancer, et ce jusqu’à la fin de son histoire. Mais comme nous sommes tous des auteurs, nous décidons. Nous avons le droit de vie ou de mort sur notre personnage principal. Enfin, façon de parler… car dans le fond, nous ne maîtrisons pas tout… surtout le dernier aspect de la chose. Mais peu importe. Il faut poursuivre notre chemin, jusqu’au bout.
À ce tournant décisif de mon histoire, je dois décider de la suite de mon personnage. C’est-à-dire moi.
Je le regarde, l’observe de plus près.
Les années me guettent… mon producteur attend de moi une grande révélation, un rôle de maître. Une histoire qui le tient en haleine.
Le producteur, c’est aussi moi… Lys, diminutif de Liliane. Un prénom qui vient du latin litium, Lily est le nom de la fleur en anglais. La préférée de ma mère.
J’exige une vie haletante, une romance qui me fait vibrer. Hubert m’a-t-il fait vibrer au début ? Je ne m’en souviens plus. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, lorsque je le regarde, je le découvre sous un jour différent. Je m’aperçois qu’un inconnu m’accompagne et cela m’attriste.
Pourquoi ?
Il est gentil, beau, intelligent, possède des qualités remarquables. Certes.
Il a un bon travail dans l’usine de mon père. Soit.
Il ne manque pas d’argent et me couvre de cadeaux. Oui.
Il possède tous les atouts dont une femme peut rêver. Il est parfait. C’est sûr. Toutes les femmes l’idolâtrent. Elles m’envient. Sauf qu’il ne me fait pas vibrer. Nous entretenons une relation platonique. Il est là, c’est bien, mais c’est tout. Il n’y a rien d’autre.
Mais finalement, c’est parfait. Je n’en demande pas plus.
Que lui dirais-je si je décidais de partir ? Tu es bien, mais sans plus. Ce n’est pas ta faute, c’est la mienne. Je veux une vie pétillante avec un amour qui s’abattra sur moi comme la foudre sur un arbre. Un amour avec lequel je ne me poserais plus aucune question. Un amoureux avec qui je ferais un amour vrai. Pour toujours.
Non, vraiment, c’est absurde, je n’ai rien à lui reprocher.
Je ne supporte pas la solitude et Hubert est un remède puissant. Lorsque ses yeux doux me fixent amoureusement, je ne peux me résoudre à lui faire du mal. Nous partageons des fous rires et parfois, nous nous amusons. Même si la vie n’est pas pimentée comme je la peins dans mon désir de jeune femme, cela n’a aucune importance. Même s’il n’est peut-être pas le grand amour que j’attendais, peu importe. Je me sens bien auprès de lui et je suis prête à partager sa vie jusqu’à la fin de la mienne. Il est issu d’une bonne famille, comme moi. Nous sommes faits l’un pour l’autre même si ce que je ressens au fin fond de moi-même ne semble pas vouloir valider complètement mon affirmation. Du moins de temps en temps.
Voilà pourquoi je doute.
De toute façon, le quitter, cela ne se fait pas. Ce serait un échec, un divorce avant l’heure, même si nous ne sommes pas encore mariés. Que diraient nos familles ? Elles qui ont déjà planifié nos noces, la robe blanche, l’église familiale et tout le reste ? De toute manière, le quitter est au-dessus de mes forces.
Je l’aime ?
En voilà une question idiote ! Bien sûr que je l’aime.
Je l’aime.
Normalement.
Seulement…
Vivre avec des regrets jusqu’à la fin de ses jours n’est pas un bon antidote. Et puis mon livre n’aurait aucun intérêt.
Alors… alors voilà, j’écris ma suite. Car il ne faut pas attendre les choses : il faut les provoquer. Car parfois, à force de vouloir vouer sa vie à la raison, le brin de folie qui nous guette se déclare sans crier gare… pour nous entraîner dans une débauche inconsciente. Comme suivre cet inconnu sur le périph parisien, par exemple, sans savoir où cela va réellement me mener. Un signe ou un coup d’épée dans l’eau.
Dans la vie, le mieux que l’on puisse faire, c’est prendre des risques.
De toute manière, que peut-il nous arriver lorsque l’on est jeune et en bonne santé comme moi ?
Rien.
Alors moi, puisque je n’ai qu’une seule vie, j’ai envie de dépasser le stade de mon standard raisonnable en lien avec ma petite vie bourgeoise.
D’ailleurs… qui n’a jamais eu ce besoin vital, cette force incontrôlable de vouloir tout changer quoi qu’il en coûte ?
Personne ne connaît son histoire par avance, car sinon il n’avancerait plus.
Chacun se doit de faire des choix qui conditionneront son avenir. Du moins dans ce qu’il peut maîtriser. D’ailleurs, Hubert ne m’a-t-il pas proposé de faire un break, pour voir si vraiment on sera faits un jour pour être ensemble ?
Donc, voilà.
Cette fois-ci, c’est décidé.
Je fonce.
Juste pour voir où ça me mènera…
Félix
Putain, Paris et sa circulation m’emmerdent ! Déjà que j’ai dû me rendre à un nouvel entretien d’embauche pour finalement n’obtenir qu’une simple mission d’ouvrier intérimaire de trois mois en Alsace !
J’appelle ma mère, qui doit se faire du mouron pour moi, comme à son habitude. Je fais son numéro. Finalement je n’ai rien d’autre de plus balaise à faire sur ce périph bondé de caisses immatriculées 75, mis à part glander. Et puis, je ne l’ai plus appelée depuis hier.
Elle décroche et j’entends qu’elle me sourit.
— Bonjour, Félix, mon chéri. Alors ?
— Alors, j’ai été pris !
— Quelle bonne surprise ! Où ça ?
— En fait, j’ai décroché le pompon ! Ouvre bien tes oreilles, tu ne vas pas y croire, une mission d’intérim du tonnerre : trois mois dans une boîte près de chez toi.
Elle ne relève pas ma phrase de déglingué.
Tu parles d’un job !
— Super, c’est déjà ça ! Et Sophie, est-elle contente ? Enfin, je veux dire triste, puisqu’elle devra se passer de toi pendant trois mois !
La bonne blague !
— Je ne l’ai pas encore sonnée, elle a d’autres chats à fouetter. Je l’appellerai plus tard.
Ou demain, il n’y a rien qui urge. Et encore, si j’y pense.
— Ce n’est pas demain la veille que j’aurai droit à un mariage et à des petits-enfants…
Elle recommence avec ses envies à la noix.
— Maman… nous en avons déjà causé. De toute façon, avec Sophie, c’est une cause perdue. C’est une femme tendance, avec tout ce qui va avec. Elle et moi, je pense que c’est mort.
— Ah… me répond-elle, légèrement déçue.
Il faudra que je lui dise que j’ai largué ma copine.
Enfin, que je me suis tiré de chez elle après cinq putains d’années de merde.
— Maman, je peux venir pieuter chez toi pendant ma mission ?
— Bien sûr ! Quelle question ! Tu es toujours le bienvenu dans TA maison. Tu le sais, j’espère ? De toute façon, je t’avais prévenu que suivre Sophie à Paris n’était pas un bon plan…
Et voilà, elle remet les pieds dans le plat… Sophie n’était pas une fille pour toi et patati et patata. Comme si je ne le savais pas.
Enfin, j’aurais dû le savoir plus tôt, mais ce qui est fait est chose ancienne. Ou un truc du genre.
J’en profite pour changer de disque. Pas envie qu’elle me sermonne encore.
— Et si je me pointais tout de suite ? Enfin, dans quelques heures, parce que je traîne encore sur le périph.
J’entends qu’elle est surexcitée. Là, je pense qu’elle s’en fiche de mademoiselle Sophie, vu que son fiston est de retour.
— Je prépare ton plat préféré pour ce soir et ta chambre est déjà prête !
Une tuerie, mon plat préféré, alors je suis partant.
— Merci, maman, car je démarre mon taf demain. Oui, j’aimerais bien ma choucroute. Enfin, si ce n’est pas trop de boulot pour toi.
Je m’en lèche les babines d’avance, pendant qu’elle remet ça.
— Oui, bien sûr ! Il te faudrait une femme qui te cuisine de bons petits plats !
Putain, elle ne voit pas qu’elle me fait chier ? Une autre nana, même pas en rêve ! Mais je ne vais pas le lui dire… toutes les mères font ça. En plus, c’est pour mon bien, c’est bien connu…
— Maman… arrête ton cinéma…
Je raccroche avec un « bisou » et je laisse débarquer mon sourire en pensant à la binette de ma mère à l’autre bout du fil. Elle seule peut me mettre à la bonne. Je la kiffe grave. Je suis content de passer les prochaines semaines avec elle et chez elle, comme lorsque j’étais gosse. D’ailleurs, je suis sûr qu’elle a laissé ma chambre de gamin comme avant, avec des jouets partout et la couette avec les dessins de camions. Ça sera à pisser de rire lorsque je pioncerai dedans.
Ça me fait penser que ça fait longtemps que je ne suis pas retourné la voir. Et pas une seule fois, elle n’a trouvé ça chelou. Ou peut-être qu’elle ne me le reproche pas. De toute façon, Sophie, ça la soûle de quitter sa chère ville de Paname. Pourquoi je me suis laissé embobiner ? Merde ! Parce qu’un mec, c’est con, une gonzesse se fout en string, gigote devant lui, se fout à poil et lui, il bande comme un âne… et ensuite, comme elle recommence et que c’est qu’un mec, il se fait avoir.
J’ouvre l’œil. Le peuple est encore en stand-by. Fait chier ! J’ai l’estomac dans les talons, il va falloir que je me trouve un p’tit restau sur la route dans pas longtemps… je n’ai même pas pensé à prendre un casse-dalle.
Je dresse l’oreille. Putain, ma 308 fait un drôle de boucan ! J’espère qu’elle ne va pas me lâcher maintenant… En plus, je sens mon cou qui se réveille.
Encore une nuit de merde dans le canapé du salon…
Je le masse un peu et je tourne ma tête vers la bagnole d’à côté qui fait du sitting avec une meuf complètement disjonctée au volant. C’est marrant… si seulement Sophie pouvait elle aussi parfois être à la va comme j’te pousse… ma vie serait moins chiante, déjà qu’avec le boulot, c’est un peu galère… je ne demande pas la lune ? Enfin, j’ne crois pas. Mais bon, une fille gâtée comme elle, avec des parents hyper friqués… c’est pas un scoop. Fini de me laisser entraîner par une bourgeoise de ce type. J’en ai ma claque.
Je le jure ! Plutôt devenir moine ou curé.
Je m’ébouriffe les cheveux, pose une main sur mon volant et je reluque la meuf de la bagnole d’à côté.
Mais qu’est-ce qu’elle trafique encore ? Au moins, elle me fait passer le temps. C’est déjà ça.
Bon. Je dois avoir l’air d’un abruti à regarder une nana qui fout le bordel dans sa caisse. C’est la sienne, après tout. Elle fait ce qu’elle veut. J’essaye donc de faire autre chose, mais la blonde en question ne me lâche pas la cervelle. Ou mes yeux n’arrivent pas à s’en dégager. On dirait qu’elle bat le fer pendant qu’il est encore chaud. Elle n’a pas l’air de mollir. En plus, sa zic me casse presque les oreilles. Même si elle est bonne ! Et puis, ce n’est pas ma faute si elle me tarabuste avec tout son micmac foldingue.
Ouais… ouais…
J’avale ma salive pour remettre mes idées dans mes cases.
Mais bon, je ne peux pas m’empêcher de la zieuter chahuter ses cheveux blonds dans tous les sens comme une forcenée. Pendant des plombes.
La musique toujours à fond, elle arrête de faire la débile d’un coup.
Waouch !
Comment elle fait ça ? Elle a failli se faire elle-même le coup du lapin, bordel !
Elle est con ou quoi ?
Elle me chope au vol, puis se dépiaute de ses grosses lunettes de soleil de star improvisée pour me faire des mines. Elle cherche quoi, là ? Si je n’étais pas dans ma bagnole, je penserais qu’elle a envie de se faire secouer…
Blonde, yeux bleus, peau hâlée et maquillage sophistiqué. Chemisier entrouvert dévoilant la naissance de sa poitrine. Hum… pas mal, finalement…
Je rêve ou je bande ?
Putain ! Basta, mon gars ! T’as pas autre chose à gamberger ?
Et puis pourquoi je pense ça, d’abord ?
Parce que je n’ai rien d’autre à foutre. Sûrement.
Un autre moment zarbi, pendant lequel la sonnerie casse-couilles (= sonnerie personnalisée-Sophie) de mon téléphone fait le boxon et me rend mon cafard par la même occasion. Elle a vraiment le chic pour tout chambouler, celle-là, même lorsqu’elle n’est pas dans mes pattes ! Mes lèvres s’entrouvrent et mes yeux attendent comme sœur Anne avant de se délier de la timbrée.
Je décroche le téléphone, puis je raccroche dans la foulée pour lui fermer son clapet avant qu’elle ne l’ouvre. Ensuite, j’appuie sur le champignon pour suivre la cavalerie qui démarre. J’espère qu’elle a capté, Sophie. Parfois, j’ai l’impression qu’elle a des trous dans les neurones. J’sais pas encore ce qu’il faut que je fasse pour qu’elle s’occupe de son cul.
Je lui ai dit que je ne voulais plus d’elle et de son fric, elle n’a pas pigé ?
Je monte le son de ma radio pour ne plus entendre l’autre qui risque de sonner encore une fois. Je pense qu’il faudra que je lui fasse entendre qu’elle n’est plus ma came sans cafouiller, la prochaine fois. Direct. Comme ça, pas de quiproquo. Histoire qu’elle sache sur quel pied danser et moi aussi. Finalement, la mission de trois mois dans l’Est tombe pile-poil quand il faut. Ce sera plus facile pour la larguer définitivement… en plus, je pourrai lui dire : t’as vu, je n’ai pas eu besoin du piston de ton paternel, cette fois ! Et je n’en aurai plus jamais besoin. Pas trop classe, mais j’sais plus quoi faire… de toute façon, elle et moi, c’est de l’histoire ancienne depuis un sacré bout de temps. Il faudrait avoir de la merde dans les yeux pour ne pas s’en être rendu compte. Et moi, la coloc avec mon ex-copine, ce n’est pas mon truc.
Un coup j’te kiffe, un coup j’te kiffe pas… elle, ça n’a pas l’air de la torpiller, moi si. Elle n’a qu’à aller voir ailleurs. Elle me ferait une fleur, ou plutôt un bouquet !
Je reviens à mes moutons.
Je zieute la blonde dans le rétroviseur vite fait. Elle bafouille un peu, puis se range derrière moi. On dirait qu’elle me colle au cul… Je fais des zigzags et elle suit comme un petit chien : elle a la tête dure ! J’essaye de calculer ce qu’elle cherche… m’allumer à distance ? Non, ce n’est pas le genre… sinon elle serait venue tambouriner à ma vitre tout à l’heure. Les garces, ça ne se gêne pas pour deux sous. Alors quoi ? Elle veut que je m’arrête ? J’ai peut-être un feu HS ? Ou alors une roue dégonflée ? J’ai oublié mon portefeuille sur le toit ? Tête en l’air comme je suis, ça ne m’étonnerait pas.
Mais ce n’est pas ce que je crois. Ou alors elle a changé d’avis…
Bon, en fait, elle m’a largué pour dégager à droite… maintenant, je ne la vois même plus dans mon rétro. Je suis con, je crois que j’ai gratté trop de bornes et du coup, je ne peux même plus faire marche arrière… sur une autoroute, ça craint… bon, ruminer ne sert à rien. Non plus.
Bref.
Pendant un moment, j’ai cru que la blonde de la bagnole d’à côté me collait au train, alors je me suis amusé à lui tailler la route. Mais non, puisque lorsque j’ai voulu lui laisser de la marge pour qu’elle me rattrape, elle s’est arrêtée sur une aire d’autoroute.
Bon, finalement, ma vie est aussi merdique que d’habitude.
Personne ne me kiffe.
Même pas une blonde complètement dingue.
En plus, maintenant, j’ai mal au bide.
La bouffe de Sophie.
J’espère que je ne vais pas avoir la chiasse.
Et puis merde !
Lys
Aujourd’hui est un jour à marquer d’une pierre noire : j’ai exécuté de nombreux kilomètres jusqu’à Paris pour n’aboutir à rien de concret. Un seul merci mademoiselle, on vous recontactera que j’ai déjà entendu maintes fois. Qu’est-ce qui cloche ? Les entreprises recherchent un profil comme le mien très rapidement et lorsqu’elles le reçoivent, elles l’analysent pendant une éternité avant de prendre leur décision. Pourtant, moi, je suis disponible immédiatement et je détiens les compétences demandées ! Parfois, mon curriculum vitae est trop parfait, ce qui à leurs yeux est plutôt suspect. Parfois, il manque de l’expérience même s’ils souhaitent une personne jeune ! Ou encore, il faudrait que le chinois ne revête aucun secret pour moi alors qu’en réalité, il s’agit d’une qualité non nécessaire pour le poste vacant ! Et mes prétentions sont trop exagérées par rapport au marché actuel, en dépit du fait que la rémunération proposée n’est pas en adéquation avec les exigences du poste. Car sincèrement, cinq mille euros par mois représenteraient déjà un salaire de misère pour tout le travail attendu ! Que pourrais-je bien faire avec mille six cents malheureux petits euros ? Je suis certaine que ce dernier recruteur pense que le prix d’une baguette de pain s’élève à deux centimes ! Alors que franchement, elle coûte au moins…
Oui, au moins…
Décidément, les directeurs des ressources humaines s’attribuent des pouvoirs pour prouver leur existence, ou alors je ne comprends rien au monde du travail !
Dans ma voiture, sur le chemin du retour, je stagne sur le périph parisien bondé à cette heure.
Jamais je ne pourrais habiter à Paris et subir ça tous les jours !
Je jette un œil au rétroviseur pour m’admirer.
Pas mal. Jolie blonde aux yeux bleus, cheveux courts coupe carré plongeant, lunettes design sur un nez stylé, une allure distinguée. Je me recoiffe d’une main et observe l’état de mon maquillage parfait. Ne sachant plus quoi faire, mes yeux se déportent sur mes deux mains parfaitement manucurées tapotant mon volant en cuir rouge. Pourquoi m’énerver ? Il vaut mieux prendre mon mal en patience.
Dire que j’ai sorti mon tailleur noir avec mon chemisier blanc pour l’entretien !
Ils étaient tous habillés en jeans !
Quand on me voit ainsi vêtue, personne ne me soupçonnerait d’une déraison quelconque et pourtant… une petite voix à l’intérieur de moi parvient à m’éjecter en dehors des clous.
Soudain, j’en ai ma claque d’attendre docilement.
J’autorise alors l’augmentation du volume de la musique qui propage une chaleur dans mon corps.
Les Planètes de M. POKORA.
Je l’accompagne en chantant à en perdre haleine. Ma tête se secoue, laissant swinguer les boucles de mes cheveux dans un va-etvient endiablé en rythme. Tobie, mon berger allemand, laisse échapper un son qui s’accorde avec le mien. Toutes les voitures roulent à nouveau au pas jusqu’à un nouvel arrêt total. Le moteur de la mienne s’arrête automatiquement lorsque je laisse mon accélérateur tranquille. Puis l’attente interminable se poursuit.
Plutôt que de laisser libre cours à mon agacement, je me laisse porter par ma danse endiablée, jusqu’à ce que mon visage ressente une présence tentant de s’incruster. J’arrête de bouger instantanément.
Comme attirée par un aimant, mon regard vient se poser sur la voiture d’à côté, à ma droite. Un homme m’observe d’un air glacial et pénétrant. Je tressaille et frissonne en même temps. Mes pupilles s’ouvrent au maximum comme sous l’effet d’une drogue et n’arrivent pas à se détacher de lui.
Cheveux bruns, avec une mèche indocile lui barrant le front. Des yeux verts étincelants qui semblent coller aux miens d’une manière intense. Peau mate, bouc bien dessiné. D’après ce que je vois, il semble porter un T-shirt blanc qui moule un torse de malade… tant il paraît baraqué. Le bras que je distingue grâce à sa main qui est posée sur son volant est pourvu de tatouages que je n’arrive pas bien à voir et est super… musclé.
Genre bad boy et top model en même temps.
Une vague de chaleur colore mon visage, mon cœur accélère ses battements. Mon imagination divague vers d’autres contrées très éloignées de la mienne. Où ai-je abandonné ma bonne éducation ? Et Hubert ?
Mais rien n’empêche mon corps de poursuivre son élan. Une vague de fébrilité me surprend. Un iceberg fond devant mes yeux et mes mains s’envolent pour toucher en pensée la peau de son visage… Je me dégage un instant de mes lunettes de soleil pour lui dévoiler ma physionomie. Ce qui n’a pas l’air de lui déplaire. Au contraire, puisque ses lèvres s’étirent. Pourtant, ce n’est pas du tout mon genre d’homme, physiquement…
Qu’est ce que je fais là maintenant ?
J’ouvre ma vitre et… quoi ?!
La folie perverse me brûle… me convertit à une religion qui n’est pas la mienne… fonce, Lys ! Que risques-tu à l’intérieur de ta belle décapotable rouge ?
Je ne fais jamais rien d’extravagant, une simple provinciale bien docile, de vingt-cinq ans à peine, avec des parents censés et à la tête d’une usine employant deux cents personnes grosso modo… fiers de leur petite Lys qui vient d’obtenir son diplôme d’ingénieur, dont l’avenir est déjà tout tracé, qui cherche sa place dans le monde des grands depuis deux cents offres d’emploi… au moins… Un job lui permettant enfin de quitter le cocon familial, comme une jeune femme normale…
Je me rappelle que j’ai pris une décision, celle qui est écrite noir sur blanc dans mon livre.
Faire un truc… dingue. Foncer…
La longue chenille de véhicules démarre et l’homme de la voiture d’à côté me laisse tomber en accélérant le pas comme les autres.
Ma folie prend vraiment le dessus, oubliant la réalité. À ma grande stupeur, mon pied droit embrasse passionnément la pédale d’accélérateur et le reste suit afin de filer ce mystérieux inconnu. Mon inconscient aime bien ce type, mon sixième sens me dit que c’est lui qu’il attendait depuis longtemps. Tu délires, Lys ! me lance la voix de ma raison, qui tarde à partir. Qu’attends-tu ? me répond ma folie, qui prend de plus en plus ses aises. Au moins, tu ne seras pas venue à Paris pour rien ! Je crois qu’elle n’a pas tort. Après tout, je n’ai rien à perdre ! Je passe à la vitesse supérieure.
La voiture que je suis quitte le périph, roule un peu plus vite, avec moi à ses basques. Si maman me voyait ! Je me demande si le conducteur que je talonne comprend ce qui m’arrive, ce qui lui arrive. Et moi, le sais-je ? Non, mais peu importe, une force interne me guide, c’est devenu pour moi une nécessité. Un besoin vital.
Je devrais être sur le chemin du retour, j’en ai au moins pour sept heures de route. Mais ma névrose l’emporte. Enfin.
Lorsqu’il s’engage sur une bretelle de sortie, ma voiture fait de même. Je crois que mon inconnu s’est rendu compte que je le file, car il augmente la vitesse de son engin. Qu’à cela ne tienne, j’en fais autant jusqu’à ce que Tobie s’en mêle à travers des gémissements implorants qui m’accablent aussitôt. J’avais complètement oublié que mon chien se trouvait dans la voiture. S’il continue, il risque de faire ses besoins sur la banquette arrière en cuir.
Bon, OK, il a gagné.
Si mes calculs sont bons, il mettra moins de cinq minutes pour se soulager. Ensuite, il suffit que je me débrouille pour rattraper mon retard. J’arrête le véhicule pour lui permettre de faire sa petite affaire, tout en jetant un coup d’œil sur le véhicule de l’homme de ma vie qui s’éloigne. Sentant l’urgence et surtout le mécontentement de sa maîtresse, Tobie achève son travail rapidement et remonte sagement dans l’auto. Dès qu’il s’installe à l’intérieur, j’accours à ma place pour démarrer en trombe. Ma voiture roule à vive allure sur cette route à présent désertée.
Pourquoi j’ai embarqué mon chien à l’entretien, d’ailleurs ? Si je ne l’avais pas fait, d’un, on ne m’aurait pas regardée bizarrement et on m’aurait peut-être laissé une chance (car qui emmène son chien à un entretien d’embauche, hein ?) et de deux, j’aurais rattrapé le mec qui m’a foudroyée avec son regard de prédateur.
Dix minutes se sont écoulées depuis la pause pipi de mon meilleur ami au monde, dix minutes de trop ne laissant plus aucun espoir de retrouvailles, de premier rendez-vous, de fiançailles, de mariage… !
J’ai perdu de vue la voiture de l’homme du périph.
Je viens de manquer mon âme sœur et Dieu seul sait à quel point il est difficile de la trouver sur cette planète bourrée de faux semblants.
Il ne me reste plus qu’à rentrer chez moi. Désœuvrée…
J’active le GPS et ma folie m’abandonne. Je redeviens Lys la sage. Lys qui va retrouver son Hubert, son chevalier à armure sécuritaire… sa vie sans encombre… il est onze heures du matin, avec un peu de chance et deux heures d’arrêt, j’arriverai chez moi à vingt heures.
Pas terrible comme début de premier chapitre. D’ailleurs, je ne le retranscrirai pas.
Mes espoirs se sont évanouis d’un coup. Mon désappointement se dévoile en même temps qu’un appel d’Hubert se fait entendre. J’appuie sur le bouton du kit mains libres de mon téléphone pour lui répondre.
Ma folie ne sert à rien.
Tant pis.
Félix
— Bien dormi, mon chéri ?
— Comme un môme.
Maman est nickel chrome, comme toujours. Souriante, avec le mot pour rire, comme chaque rosée du matin depuis que je la connais. On se fend toujours autant la gueule, tous les deux. Même depuis ce putain de jour où le paternel a décidé de la laisser en plan pour une écervelée. Et qu’il m’a laissé tomber moi aussi par la même occasion. Même s’il est sous terre, je l’ai toujours dans le pif. En tout cas, de temps à autre. Car finalement, parfois, j’ai le blues en me disant qu’il aurait pu être encore des nôtres si… bon.
Ma mère, elle, a la mémoire courte, mais en fait, elle en a plein dans le ventre. D’un côté, c’est vrai que ça ne sert à rien de retourner le couteau dans la plaie. En plus, il a clamsé, mon vieux. Et les histoires d’adultes, ça n’a pas à toucher les gamins. J’avais pris le parti de ma mère. Quand on ne veut plus être avec quelqu’un, on le largue. On n’a plus rien à foutre avec lui. Lui, il était là et plus là. Ça dépendait des jours. Il cherchait toujours où sortir sa crotte, ou plutôt, il faisait comme les vaches, il chiait là où ça le prenait. Ça ne se fait pas. C’est tout.
Il est revenu un jour, la fleur au fusil, pour reprendre sa place. Il lui a sorti toute son artillerie et lui a raconté des salades pour se faire pardonner ses conneries. Elle n’a rien voulu savoir. Pas tout de suite. Mais après, elle s’en est mordu les doigts. Car la vie a choisi pour elle, ou plutôt le sort.
Elle a passé l’éponge sur son lit de macchabée.
Lui, sa dernière parole, c’était que son cancer l’avait baisé pour tout ce qu’il avait fait à sa bonne femme.
Moi, ce que je crois, c’est que j’étais trop petit à l’époque pour piger les affaires des grands. Qu’ils n’ont pas su se causer. Qu’il devait y avoir anguille sous roche depuis le début. Car quand il y en a un qui déguerpit, c’est qu’il y a un truc qui le dérange. En tous les cas, c’est ce que je crois. D’ailleurs, moi, avec Sophie, j’ai rien fait pour arranger les choses. Parce que je m’en tape d’elle depuis que je me suis maqué avec elle. Je suis juste tombé dans le panneau avec ses belles fesses. Le reste ne me va pas. Depuis le début. Le pire, c’est que pour elle, c’est idem, même si elle ne le sait pas encore. Car mis à part mes muscles et ma queue, il n’y a rien d’autre qui la branche.
Tu me diras, moi, mis à part son cul…
Pour mes vieux, ce n’était pas à moi de dire si je voulais qu’ils restent ensemble ou pas. J’aurais dû les laisser se démerder seuls pour qu’ils fassent leur deal. Ils auraient dû le faire avant que ça soit cuit. Avant que mon vieux ne décide de mener sa barque en solitaire. Je n’aurais pas dû dire à ma mère de le foutre dehors définitivement. Mais comme sur l’autoroute, je ne peux pas revenir en arrière. Les carottes sont cuites depuis longtemps. Elles ont même brûlé.
Pour mon vieux, j’aurais peut-être pu faire un truc pour le sauver de sa maladie de merde. Et aujourd’hui, ça me fait chier de ne pas avoir pu le soigner. Ça m’emmerde de penser qu’il est mort à cause de son satané cancer à la con, qui n’avait pas autre chose à foutre que de ficher en l’air une famille qui allait se remettre ensemble. Juste au moment où elle avait trouvé son chemin.
Merde !
Tout le monde fait ses propres conneries. Personne n’est tout blanc ou tout noir.
Tout le monde a le droit à une seconde chance. Mais tout le monde ne l’a pas.
C’est comme ça. On n’y peut rien.
Bref.
Depuis, aucun autre mec n’a su s’approcher de ma mère. Ou bien c’est elle qui n’a rien voulu laisser venir.
Elle, elle a kiffé mon père tout le temps, jusqu’au bout, et a chialé à son enterrement comme une madeleine. D’ailleurs, ses cendres sont toujours dans un meuble du salon. Une façon de rester avec lui, ou de le coincer, je pense. Histoire de lui faire quand même payer ce qu’elle a bavé avec lui.
Même si j’aime mon paternel, je trouve que ça fait gore. Mais je sais qu’il aurait fait la même chose pour ma mère si elle avait été la première à crever.
C’est con de ne pas savoir kiffer quelqu’un avant qu’il claque. C’est vraiment con. Mais comme on dit, quand il est tard, il n’est plus tôt. Enfin, un truc dans le genre…
Bon, j’arrête. Il ne manquerait plus que je me mette à chialer devant elle.
Là, je suis à côté de la plaque. C’est de l’histoire ancienne.
Faut faire son deuil, maintenant.
Ma baraque est toujours pareille que lorsque j’étais môme. Une belle maison à l’alsacienne à colombages d’environ deux cents mètres carrés, au centre-ville de Colmar. Trois chambres, deux salles de bain, une cuisine avec un poêle en fonte et des meubles en chêne, un salon avec un canapé en cuir brun, une télé à écran plat et un buffet costaud en chêne. Je la kiffe grave, et la préfère à l’appart’ parisien design de Sophie.
Pourquoi claquer du fric dans du neuf, alors que t’en as pas besoin, hein ? Surtout quand c’est comme neuf et que ça raconte ton histoire.
Ma mère est déjà prête pour partir au taf : pantalon noir ajusté, chemisier blanc qui épouse ses formes, cheveux bruns relevés en chignon mal ficelé, laissant échapper quelques boucles sur sa joue droite. Mêmes yeux verts que les miens, même couleur de tifs.
Elle est canon, et n’a pas besoin de trop d’artifices sur sa gueule hâlée. Juste un blush sur les joues, un eye-liner noir qui souligne ses paupières et un gloss qui fait briller ses lèvres rouges. Elle pourrait en faire tourner, des têtes, mais ça l’emmerde de se maquer avec un autre mec depuis le sien.
Et quelque part, je la comprends. Moi, je vais faire idem. Plus de meuf.
Plus de Sophie ni de fille à papa bourré de tunes.
Mais comment trouver une meuf qui me corresponde, hein ?
Y’en a pas dans ce monde de merde.
Et de toute façon, j’en cherche pas.
Je m’affale à ses côtés pour avaler mon café en vitesse et déguerpir illico presto. Je dois me grouiller pour aller à la boîte intérim. Ce matin, je signe mon contrat, puis j’ai un rencard avec mon patron cet aprèm. Maman se remue pour me taper la bise et en profiter pour me fourrer un croissant dans la main gauche. Ensuite, elle m’ébouriffe les cheveux comme si j’étais encore un gamin. Puis, avant que je ne rouspète, elle pète de rire pour se couvrir.
— Laisse-moi en profiter un peu ! Tu ne me rends jamais visite ! Tu commences cet après-midi, alors ? Nous pourrions déjeuner ensemble ! Je t’invite !
Je remets mes tifs en place avant de la ramener. Maintenant, je vais devoir les plaquer avec du gel.
— Je croyais que tu ne bouclais pas ton magasin entre midi et deux ?
Voilà qu’elle me pince la joue avant de l’ouvrir à son tour.
— C’est vrai, mais comme c’est moi qui décide et que nous sommes mardi, j’ai tout de même le droit de déjeuner avec mon fils, non ?
Je lève mon cul de la chaise et elle me suit jusque dans ma chambre. Je choisis mes fringues dans le fouillis que j’ai foutu dans ma valise, qui est encore ouverte à côté du lit. Faut que je m’active, l’heure tourne.
— Je ne vois pas le rapport avec le mardi, maman.
Elle me cloue le bec en me donnant un futal noir et un pull blanc qui va avec, qu’elle a déjà repassé. Carrément !
— Cela tombe bien, moi non plus ! Alors, raison de plus ! me lance-t-elle pour finir.
Je la serre contre moi et je lui en tape cinq. Sans elle, je ne sais pas ce que je serais devenu ni même qui je serais aujourd’hui. Enfin, on se comprend.
Maintenant, je vais me débarbouiller un peu dans la salle de bain attenante. Pendant ce temps, elle pose ses fesses sur mon lit pour m’attendre, comme lorsque j’allais au bahut. Histoire de me surveiller, comme avant. C’est marrant, mais je trouve ça trop cool.
Je me décrasse un peu dans la douche, me harnache, me fignole devant le miroir au-dessus de mon lavabo. Pour finir, je m’asperge de parfum. Avant de partir, je la baisote. Elle est trop belle. Ses cheveux bruns étincellent, et se marient bien avec ses yeux verts, son visage est à peine ridé et sa peau est lumineuse alors qu’elle est à peine fardée. Elle ne fait pas cinquante ans, elle en fait au moins dix de moins.
Une fois dehors, je referme les boutons de mon blouson en cuir noir et remonte le col. Je me les pèle. Le froid me gèle les roubignoles et je sens l’air jusqu’au bout des orteils. Mais là, je ne sais pas comment arranger l’affaire. Pourtant, on n’est qu’en septembre, c’est bizarre. Ma bagnole démarre en toussotant un peu et roule jusqu’à Personne intérim. Je me demande qui a pondu un nom pareil. En tout cas, il fait sensation, à en croire le nombre de types qui font le piquet juste devant.
Je gare ma caisse juste en face et je sors. Je me case dans la queue lorsque la porte s’ouvre enfin. Les mecs déboulent dedans comme s’il y avait mort d’homme. Pas la peine de s’échauffer, j’en ai ma dose avec Sophie toujours à speeder, j’attends qu’ils entrent. Une fois dedans, je pose mes fesses sur une chaise dure comme du béton, qui me refroidit encore plus. J’aurais dû attendre que quelqu’un s’asseye avant moi et me la chauffe. Mais bon, ils en ont tous déjà trouvé une. En plus, tout le monde râle, ils ont des fourmis dans les guibolles. Moi, je ronge mon frein. De toute façon, ils savent qu’on est là, ils vont tous nous appeler l’un après l’autre. Et puis à quoi ça sert de se faire du mouron pour des queues de prune ? On n’a pas assez d’emmerdes à chercher un boulot dans ce monde pourri ?
Ça braille pendant un moment pour ensuite se tasser peu à peu. Les mecs de Personne intérim s’en branlent et fixent leur liste. De toute façon, on est dans un monde où les gens se disent que l’herbe est plus verte ailleurs. Alors, ils gerbent sur tout, même sur ce qui est bon. Car les trucs bien, personne n’en cause : c’est bien ça, le problème. Mais bon, personne n’est parfait et on n’est pas des robots. Chacun fait ce qu’il peut. Même ceux de chez Personne.
Bon, finalement je vois pas trop le rapport…
Pour patienter, je frime avec mon portable dernière génération. Je n’ai pas envie de m’attirer des noises alors que je n’ai pas encore signé mon contrat.
Maintenant, on entend les mouches voler, enfin, jusqu’à ce que tous s’occupent avec leurs smartphones. Un coup ils grognent, un coup ils rient. En fait, comme je ne relève pas leurs conneries, ils s’alignent sur ce que je fais. Des vrais moutons.
Un long moment passe.
Pendant que les autres gars se fendent la gueule avec des conneries sur le net, je zieute le mec qui va nous recevoir. Il gigote dans tous les sens et n’arrête pas de se gratter le crâne. Il doit avoir quoi ? Presque soixante piges ? Au moins. Même plus. Il ne devrait pas lâcher du lest et faire du tricot chez lui, histoire de laisser sa place à quelqu’un d’autre ? Il a plein de tifs blancs qui germent sur le caillou. En plus, il est gras et tassé, pas trop la gueule de l’emploi… enfin, je trouve.
Bon, chacun est comme il est, mais ce mec devrait quand même faire gaffe à son corps, pour sa santé. Et peut-être qu’il n’a pas assez bossé pour se taper une retraite à taux plein.
Tout d’un coup, le petit chauve de chez Personne se réveille. Il hurle personne suivante !! Comme un maboul. Frustré, le mec, sûrement un mal baisé. Il n’a pas besoin d’aboyer comme ça, on est postés tout près de lui et en plus, personne n’est dur de la feuille.
C’est mon tour. La veine. Comme quoi, être entré le dernier en laissant passer tous les autres, ça paye.
Je me plante devant son bureau et j’ai le temps de compter les stylos qu’il a étalés devant lui. Il ne lève même pas la cafetière. Il pourrait au moins dire bonjour, ce n’est pas poli, tout ça, et surtout, on n’est pas des animaux. Alors, je gesticule un peu devant lui, puis m’affale bruyamment sur la chaise postée devant son bureau pour lui faire comprendre que je suis là.
Enfin, il se décide à ouvrir son clapet :
— Félix Mayer, c’est ça ? me demande-t-il, mal à l’aise.
— Oui, lui réponds-je.
— OK, une signature là et des paraphes dans le coin de chaque feuille. Vous savez ce que c’est, des paraphes, ou faut-il que je vous explique ?
Il a l’air vénère. Est-ce que j’y peux, moi, si ça le fait chier de venir bosser ? Je décide de ne pas lui donner de coup de main. Ça lui fera les pieds.
— J’comprends pas. Vous pouvez m’expliquer ? lui demandé-je en prenant l’air d’un analphabète.
Il souffle en marmonnant des mots dans sa barbe. Puis il me montre les coins où je dois signer et mettre mes initiales avec son lourd salsifis. De près, il est vraiment moche, avec sa gueule sans chicots. Y’a pas à dire…
Il reprend et continue à me causer sur un ton de merde.
— Bon, trois mois d’intérim et si tu te la joues bien, tu peux encore renouveler ta mission, voire obtenir un CDI. Bon, un contrat à durée indéterminée en intérim, tu piges ?
Son ton ne me branche pas. En plus, il souffle. Pour qui il se prend, ce crâne d’œuf ? Ce n’est pas parce qu’il a un boulot fixe et que je suis sur le pavé qu’il doit se prendre pour monsieur le président de la République !
— Oui, je pige, lui dis-je en souriant comme un mongol.
Il reprend son air à la messire de j’sais pas quoi. Mais c’est qu’il y croit, ce gros con !
— Ah ! j’aime mieux ça. Je n’ai pas de temps à perdre avec des gens qui n’ont même pas leur bac, me répond-il en me crachant à la gueule.
J’allais partir et j’avais déjà fait quelques pas vers la sortie lorsque ma rogne ne fait qu’un bond. Je me retourne d’un coup et je lui fais face. Il a les pétoches. Tous les autres me regardent d’un air baba. Le mec fixe l’aigle tatoué sur mon bras qui dépasse de ma veste un poil trop courte. Le calme plat entre dans la pièce. Je crois que je lui en bouche un coin. Sans moufter, j’y vais franco. En arrangeant un peu mes mots pour lui montrer que je sais bien parler la France :
— Et d’un, j’ai le bac, sinon je n’aurais pas pu être sur cette mission, et de deux, en admettant que je n’aie pas bac plus dix comme vous, même si je pense que si vous les avez, vous avez sûrement triché aux exams, je respecte les gens quels qu’ils soient et je reste poli. Alors au revoir, monsieur. Ah ! Et de trois : n’oubliez pas que si je n’étais pas là avec les autres intérimaires, vous n’auriez plus de taf.
Maintenant, le mec transpire à grosses gouttes pendant que je fais volte-face pour me tirer. En plus, il n’a pas de couilles et a dû chier dans son froc. Il pensait peut-être que j’allais lui péter la gueule. Je l’imagine dans une usine… il se ferait bouffer tout cru ! Mais lui, il a du boulot. Je me demande pourquoi des crétins pareils ont du taf pendant que d’autres qui bossent comme des forcenés n’en trouvent pas ! Cherchez l’erreur ! Moi, je ne l’ai pas encore trouvé et pourtant, j’ai fouillé ! Je vous le dis ! En plus, on n’a pas gardé les vaches ensemble. Il ne sait pas à qui il a affaire. Car il a tout faux : moi, j’ai bac « plus » que lui. Et je peux dire que j’ai potassé pour l’avoir, l’après-bac. Sans pompes et avec mention. Il devrait s’occuper de sa brioche, plutôt. Il devrait bouffer des briques, cela ferait du bien à son bidon. Il nous ferait une fleur au lieu d’empoisonner la vie des autres !
Et je m’exprime comme je veux. Depuis que… bref, plus envie de parler comme les bourges.
Bon, j’arrête. Je me fais du mal pour rien. Et puis, il n’a qu’à faire ce qui le branche. Je n’en ai rien à branler, finalement. C’est pas un charlot qui va me bousiller ma journée.
Lorsque je sors, il fait un temps de curé. Alors, je décide de me balader dans les rues. J’embarquerai ma caisse plus tard, elle ne gêne pas là où elle est.
Je me fous mes lunettes de soleil. J’avance tout droit. La librairie de ma mère est tout près d’ici.
Je regarde le paysage. Je ne vois rien qui fait tache. C’est beau les arbres, le chant des piafs, les gens pépères. À Paris, on doit toujours être à fond la caisse. Pourquoi ? On se le demande. Après, on entend partout qu’il faut lanterner. Qu’on n’a qu’une vie. Qu’il faut se la faire belle. Ça me fait bien marrer, tout ça. Une vie de merde, oui !
Je me demande ce que je suis allé foutre là-bas.
Ah oui, Sophie… Sophie et ses chichis…
Je me pointe devant la librairie de ma mère et je la repère à travers la vitrine, puis j’entre. Elle termine avec un client, puis s’amène.
— Viens ! me dit-elle. Je vais te montrer un roman qui pourrait t’intéresser.
Je fais signe que non de mes mains. Je n’ai pas envie de lire. Je ne fais plus ça depuis des lustres. D’après Sophie, ça prend trop de place, les bouquins.
— Maman, tu sais que les livres et moi…
Mais ma mère, c’est une dure à cuire. Elle connaît sa partition.
— Pourtant, tu aimais lire, avant, et je trouve que parfois, ton langage laisse à désirer !
Oui, je sais, à force de travailler dans des usines, on devient comme des gars qui sont dans des usines ! Normal ! Mais ce n’est pas pour autant que les mecs de là-bas sont des moins-que-rien ! Car moi, j’en connais de la haute qui ne leur arrivent même pas à la cheville !
Je lui réponds, un peu à cran :
— Je parle comme je veux.
Son ton devient plus doux.
— Oui, oui, je n’ai pas dit ça. Je veux juste ton avis sur ce livre, c’est tout ! C’est un auteur local qui veut une critique. Et comme le sujet est dans ton domaine, alors, je me disais que…
Pendant un moment, je pense que je vais exploser. Ouais, j’ai fait des études de médecine, je suis même devenu toubib, mais depuis que mon pote d’enfance a claqué et que je n’ai rien pu faire pour lui, j’ai tout largué. Je préfère fabriquer des trucs, réparer des machins, tout ce qui n’a pas d’importance si un jour ça ne roule pas. Simplement parce qu’on peut reboucher les trous des machines et pas ceux des gens. Alors maintenant, je ne m’emmerde plus. Je bosse parce qu’il faut mettre un truc à bouffer sur la table. C’est tout.
Mais c’est ma mère, elle me tend une perche. Je me flinguerais pour elle s’il le fallait. Donc je calme le jeu en me forçant à peine.
— OK, je vais le lire pour toi et je te dirai ce que j’en pense. Mais je ne te promets pas un truc à casser des briques. Et ne te fais pas de bile pour moi, je ne veux juste plus m’occuper des gens. Je n’ai même pas été foutu de soigner mon pote et ton bonhomme. Même si les toubibs sont en manque de main-d’œuvre. C’est coton, comme métier. Et surtout, ça me remplit la tête. J’en veux plus. J’y arrive plus.
Elle met de l’eau dans son vin et baisse d’un ton.
— Je sais et je ne te demande rien de tel, Félix. Juste un avis sur un récit, c’est tout.
Je continue à m’exciter un peu. Pourquoi je suis comme ça ? Je ne suis vraiment qu’un gros connard, mais c’est plus fort que moi.
— Ouais, parce que ma vie est top en ce moment, lui mens-je.
Elle me prend une main et me répond.
— Oui, bien sûr.
Je lui dis un machin débile pour me bourrer le crâne moi-même, en tapant le centre de ma poitrine avec mon poing droit. Quel crétin !
— Moi, je kiffe Sophie. À mort !
(Ben… c’est fort de café ! Je crois qu’elle sait que je la prends pour une nouille à voir sa gueule.)
Elle me prend l’autre main et me bloque les deux. Elle comprend mon baratin, mais ne relève rien.
— Oui, je n’en doute pas.
Comme une tête de mule que je suis, je la chambre à fond.
— Et j’adore être intérimaire et fabriquer des pièces pour les machines.
Ouais, c’est vraiment super cool, j’en rêve même la nuit !
Elle me serre les deux mains entre les siennes et me regarde avec son air trognon compatissant.
— Oui, tu as raison, mon chéri.
Je suis culotté jusqu’au bout. Moi, j’aime bien avoir le dernier mot. Mais je boucle mes nerfs. Ce n’est pas sa faute. Alors, je lui demande une chose pour valider ma vie de raté, alors que j’ai envie de changer d’air. Je suis un vrai nul, de chez nul…
— Bon, alors, je ne change rien, OK ?
Mais c’est elle qui l’a. Le dernier mot. Et ce qu’elle me dit m’attrape tellement que j’oublie tout ce que j’ai bavé avec Sophie.
— Ne change rien, mon chéri. Tes choix t’appartiennent. Je t’aime comme tu es.
Ben non, finalement, c’est moi qui l’ai. Le dernier mot. En plus, je l’empoigne fort contre moi quand je la boucle, car je sais que finalement, elle a visé en plein dans le mille. Mais je n’ai plus de chien. Et je ne le lui dis pas.
— Moi aussi, maman.
Sophie m’appelle un peu après et comme d’hab pour me faire la gueule. Elle me casse tout le long. Ça me tue. J’ai failli lui dire que si elle pensait avoir un mec bourré de tunes, comme un toubib, par exemple, il fallait qu’elle me laisse tomber. Mais c’est peut-être ce qu’elle a fait. Peut-être qu’elle se tape un autre mec et qu’elle se fout de ma poire ? D’ailleurs, peut-être qu’elle est avec moi juste parce que j’ai fait fac de médecine ? Ça a dû lui faire une douche froide depuis que j’ai lâché mon cabinet de médecin généraliste ! Merde, je n’aurais pas dû lui répondre ! Je me serais moins fait chier ensuite à ressasser toutes ces conneries qui trottent maintenant dans mon ciboulot. Je me laisserai plus avoir.
Pourquoi je lui ai fait miroiter que je faisais juste une pause dans notre relation ?
Putain de merde !
Cet après-midi, je poirote trente minutes dehors avant que la secrétaire de mon patron intérimaire me sonne. La météo n’est pas meilleure que ce matin, ça caille toujours. En plus, le vent n’arrête pas de délirer. Je me demande pourquoi ils nous font venir à l’aube si c’est juste pour qu’on tombe malade avant même d’avoir commencé. Heureusement que j’ai mis ma cagoule !
La belle plante se la ramène enfin et nous demande de la suivre. Je la détaille. Cheveux blonds relevés en chignon strict, jupe moulante arrivant au-dessus des genoux, chemisier dont les premiers boutons ont sauté pour permettre la vision du soutif. Elle roule du cul exagérément devant moi, je remarque les traces de son string et je lève les yeux au ciel.
Elle veut se faire sauter ou quoi ?
On arrive dans une salle avec une dizaine d’autres intérimaires. Des tout-crachés comme moi, avec les mêmes gueules de déterrés. Elle nous fait un speech de bienvenue, puis nous donne un badge, des fringues, des godasses, un casque et des gants. Elle fout une veste aux couleurs du nom de la boîte, puis elle nous fait voyager. Elle me fait rire avec ses échasses de poule. En plus, ça doit être super costaud de traîner avec ça dans les pattes ! Au moins, ça la grandit.
Tout le monde la suit à la queue leu leu. Au bout d’un long couloir, on atterrit dans une salle de réunion où elle nous fait l’exposé de l’histoire de la boîte : le patron est parti de rien, un ouvrier qui a eu une idée géniale de fabrication de machines, devenu premier employeur de la région. Elle nous vante ce qu’il a fait. On n’aurait pas dit, mais elle en sait, des trucs, la meuf.
Après une pause de dix minutes, histoire pour certains de fumer une clope, et pour d’autres de se les geler dehors, les heures suivantes, on les passe à apprendre ce qu’on doit savoir sur la sécurité. J’ai déjà mon certificat « sécurité », mais je tends l’oreille quand même.
Comme elle y va ! Elle connaît son affaire, en tout cas. Et au moins, en fin de journée, elle dit salut… je me demande pourquoi elle n’arrête pas de me viser tout le temps lorsqu’elle parle. À moins que ce ne soit uniquement un effet d’optique.
C’est tout pour aujourd’hui. Tout le monde s’affole et se tire.
Je suis en train de trotter vers la sortie lorsqu’un mec m’interpelle :
— Salut, moi, c’est Fred. Où c’est qu’on les met les fringues ?
J’arrête de marcher et je sors mes mains de mes poches pour lui montrer les casiers d’un doigt. Encore un qui n’a pas lu la doc et qui n’a pas ouvert ses oreilles. Pourtant, la nana l’a répété au moins cinq fois… mais comme je suis sympa et qu’il a l’air sympa lui aussi, je le dépanne.
— Tu peux aussi les emporter chez toi, tant que t’as pas de cadenas. Moi, c’est ce que je fais. En plus, je me sape à la baraque. Comme ça, j’suis pas obligé de me grouiller le matin.
Fred a l’air content de ma réponse.
— Pas con. J’ai déjà vu que t’en as dans ta cervelle. Merci, vieux. À demain.
— À demain, lui réponds-je.
Il a l’air sympa Fred. Faut jamais juger les gens avant de savoir qui ils sont.
Faut jamais juger un livre à sa couverture.
Mais malheureusement, tout le monde fait ça.
Voilà ma première journée de travail passée. Enfin, si on peut dire que c’était du taf. Demain, les tests de dextérité et ensuite trente jours de formation. Tout ça, rien que pour trois mois d’intérim… on n’arrête pas le progrès.
À la maison, de la bonne tambouille m’attend, ensuite une partie d’échecs. Cela faisait longtemps.
— Bon, mon chéri, tu veux les blancs ou les noirs ? Moi, je prends les noirs, et toi ? me demande-t-elle.
Je fais mine de gamberger un peu avant de prendre une décision.
— Eh bien, je prends les blancs, alors !
Nous pissons de rire tous les deux. Ça me fait du bien d’être là.
Le soir, avant de me pieuter, je lis le bouquin que m’a donné ma mère. Il me plaît bien.
Sophie s’en fiche de moi. Même pas un SMS pour savoir comment s’est passé mon après-midi de merde. Ou alors, elle fait encore la tronche. De toute façon, j’ai coupé mon téléphone, ce bouquin ne me lâche plus tellement il m’accroche !
Et puis, ça lui apprendra.
Putain, mais j’en ai rien à foutre d’elle, pourquoi je ne le lui dis pas clairement ?!
Lys
J’émerge doucement de mon rêve au moment même où je perçois au loin un son d’animal mécontent. Tobie gratte la porte de ma chambre avec fureur en lançant des cris de désespoir. Depuis quelque temps, je préfère boucler ma forteresse plutôt que de subir les léchouilles continuelles de mon meilleur ami sur tout mon visage au réveil. De plus, pouvoir dormir jusqu’à épuisement de mon sommeil est un autre avantage non négligeable.
Je m’étire et jette un coup d’œil à mon radio-réveil.
Onze heures ! Déjà ? Le temps passe à une allure hors de contrôle ! Mon corps s’allume et je me dresse subitement à côté de mon lit, mes pieds frappant lourdement mon parquet. Je suis ainsi, soit « on », soit « off »
